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COLLETET, L'UN DES QUARANTE DE L'ACADÉMIE

Ce fut à Paris la bonne ville, le 12 mars 1598, que naquit Guillaume Colletât, le héros de cette notice : il était le premier né ; aussi fut-il bien venu. Mais il ne resta pas longtemps enfant unique, et sa mère, douée d'une fécondité égale à celle de la très-célèbre mère Gigogne, cette Niobé du théâtre des Marionnettes, lui donna une ample :oinpagnie de frères et de sœurs jusqu'à la concurence de vingt-quatre, ce qui est un nombre presque fabuleux et tout à fait déplorable. Lorsqu'il s'agit de partager un héritage, quel agrément d'avoir, à trente ans, des petits frères de six semaines !

L'aîué de toute celte marmaille, le plus long de celte flùle de Pan composée d'enfants d'inégale grandeur, ne

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se destinait pas d'abord à ce fïlorieux métier de poëte qu'il fit par la suite à la satisfaction de ses nombreux amis et même d'une ccrtame portion du public. 11 étudia le droit et se fit recevoir avocat au parlement; cependant il ne paraît pas qu'il ait jamais plaidé. Nous ne savons pas si cela t'ent à une horreur naturelle de la chicane, ce monstre aux griffes noires d'encre, et du style barbare des procédures, ou à la difficulté de l'improvisation, ou au manque de voix et de moyens oratoires. Pourtant il est probable que c'est autant à une de ces dernières causes qu'à l'antipathie que toute âme un peu bien située se sent pour cet odieux métier de l'avocasscrie que l'on doit attribuer cette réserve et ce bon goût qu'il eut de ne point plaider étant avocat : car l'on voit par un passage de son livre d'épigranmies qu'il n'était du tout propre à briller en société, à cause d'une espèce de bredouillement et d'embarras de langue qu'il avait, et il ne feint point de dire qu'il est, en revanche, un fier champion sur le prA du cabinet et que c'est là qu'il se fait tout blanc de son épée. — Je veux dire de sa plume.

Ayant fait la connaissance de quelques jeunes débauchés du temps qui, tout en cherchant les aventures et en euçant l'âme des pots, s'occupaient des choses de la littérature et savaient ce qui courait de mieux par les ruelles et les plus galantes productions du jour, il prit goût à la poésie et se tourna tout à fait de ce côté, au grand déplaisir sans doute de ses parents. Car depuis un temps immémorial les pères sont en possession de se hérisser dès que les fils offrent le plus léger symptôme de poésie, et ce n'est pas d'aujourd'hui non plus

que les femmes qui ont cette calamité d'avoir des liltéra» teurs pour maris sont singulièrement jalouses des infidélités qu'ils font à la prose lucrative, témoin cette cpigramme du bon Guillaume, dafée de l'an 1633 .

Tout ce que j'ay d'acquis ma femme le possède. Elle a trop de bonté pour lui rien refuser ; Dès que j'ai de l'argent je vois qu'elle s'en aide: Je ne l'en blâme point, elle sait en user. Mais quand l'utile prose a terminé ma tàclie, Si mon esprit se donne un moment de relâche, Et qu'en faisant des vers je ne gagne plus rien, Elle se plaint à moi de ma paresse extrême... Femme, éternellement jouyssez de mon bien, Et laissez moi jouir un moment de moy-mémc.

Colletet eut, pour le malheur de sa réputation, un fils aussi littérateur, mais tout à fait médiocre. Ce fils , nommé François Colletet, est celui qui est si durement et si indécemment raillé dans ces vers de Boileau qui font plus d'honneur à la pureté de son goût qu'à la bonté de son cœur :

Tandis que Colletet, crotté jusqu'à l'échiné, S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine.

Et cet autre :

et comme Colletet

Attendre pour dîner le succès d'un sonnet.

On les a confondus très-souvent, et le père s'est trouvé enveloppé dans le mépris fort juste d'ailleurs que l'on taisait du fils. — Voilit ce que c'est d'être poëte et d'avoir

tfes enfants poètes. - Triste chose ! — Les grands hommes ne devraient jamais avoir de postérité ; les Césars engendrent communément les Laridons, et ks Racine père des Racine le fils; c'est-à-dire qu'AMa/ee a souvent pour conséquence le poëme de la Religion. Ce n'est pas que Colletet père soit un Racincou un César, loin de là ; mais c'était un très-honnête, très-savant et très-laborieux littérateur, versé mieux que pas un dans la connaissance de la vieille poésie, qui tournait le vers fort agréablement et qui mérita d'être un des premiers de l'Académie française. Il n'était pas riche comme un partisan, mais il n'était pas non plus réduit à cette misère extrême reprochée par Boileau à son fils. Il avait maison de ville et maison des champs. — Il n'y a pas beaucoup de poètes de maintenant, même entre les plus habiles, qui se puissent vanter d'une pareille richesse : il est vrai que sa maison de campagne ressemblait un peu à la vnaison de Socrate ; mais enfin c'était une maison, et n'eiîton pu y tenir qu'une seule personne en deux fois, c'est pour un poëte un luxe tout à fait asiatique et digne de Sardanapale. Voici quelques vers de Colletet lui-même où il est parlé ; ceux-ci sont adressés au receveur des consignation :

Courtain, j'ai fait achat d'un petit héritage,

Dans le sein d'un village, Pour y donner carrière à mes productions.

Cette retraite était à Rungis au Val-Joyeux, et le poète y avait mis cette inscription, où il semble avoir oubiré sa galanterie habituelle :

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Qaoiquc celte maison n'ait pas un grand espace, Elle est propre en tout temps aux enfants du ParnaflSU. Puisque pendant le jour, puisque pendant la nuit, Je la vois sans fumée et sans femme et sans bruit.

Sa maison de Paris se trouvait située tout en haut du faubourg Saint-Marceau. Par une coïncidence assez bizarre, c'était la propre maison de Pierre Ronsard, l'illustre Vendomois, et, pour peu que l'on sache la fortune et la vogue de ce grand poëte si décrié depuis, l'on doit croire que c'était tout autre chose qu'une bicoque. II y avait un beau portique, de grands lions de marbre, une cour magnifique, un jardin plein de fleurs avecde doubles allées, comme on le peut apprendre plus amplement par ce sonnet, qui a ce double avantage, d'avoir un asse?. beau tour et de contenir des détails sur un endroit habité par un personnage illustre :

Je ne vois rien ici qui ne flatte mes yeux : Celte cour du baluslre est gaye et magnifique, Ces supcibcs lions, qui gardent ce portique, Adoucis.scnt pour moi leurs regards furieux.

Le feuillage, animé d'un vent délicieux, Joint au chant des oiseaux sa tremblante musique; Ce parterre de fleurs, par un secret magique, Semble avoir dérobé les étoiles des cieux.

L'aimable promenoir de ces doubles aNécs, Qui de profanes pas n'ont point été foulées, Garde encore, ô Ronsard, les vestiges dos tiens !

Désir ambitieux d'une gloiie infinie !

Je trouve bien ici mes pas av»c les siens,

Mais non pas, dans mes vcra, sa force cl soa ^éni:'

Il n'y a rien là qui sente le poêle et le grenier. — G. Colletet, en ouli-e, avait des terres. Il obtint des places honorables et lucratives; il était avocat au conseil du roi, et le cardinal éniinentissime Armand, duc de Richelieu, l'honorait d'une estime toute particulière; et à coup sûr, malgré quelques embarras temporaires, il n'en fut jamais réduit, comme son pauvre fds, à mendier son pain dans l'olfice des grands seigneurs, quoiqu'il ne se fît aucun scrupule non plus qu'aucun poëte de ce temps d'accepter les cadeaux que les princes ou les personnes de qualité voulaient bien lui faire en argent ou en bijoux.

Byron, à ce qu'on dit, vendait ses vers uneguinéc pièce; Delille, sept francs dix sous; d'autres célébrités contemporaines, que je ne nommerai pas parce qu'il n'en est pas besoin, vendent les leurs huit francs et neuf francs ; mais certainement jamais vers, même alexandrins, c'est-à-dire les plus longs qui soient, n'ont été payés aussi cher à aucun poète du monde que les six de Colletet qui contiennent la description de la pièce d'eau des Tuileries. — Il reçut pour ces six vers seulement la somme énorme de six cents Uvres; sur quoi il fit ce distique :

Armand, qui pour six vers m'a donné six cents livres, Que ne puis-je à ce prix te vendre tous mes livres !

La manière dont elle lui fut donnée dut en doubler le prix à ses yeux; car, en écoutant la suite du morceau, le ministre bel esprit, tout trépignant d'aise et tout hors de lui, lui dit qu'il les lui donnait pour ces six vers là expressément et que le roi ne serait pas assez riche pour payer le reste. Ce passage se trouve dans la pièce des

Tuileries, par les cinq auteurs, dont Colletet a fait le monologue. Le cardinal, tout en admirant cette tirade, se permit néanmoins de faire une observation et voulat faire changer un mot à son poète. — Le vers^, sujet de la contestation, est ainsi fait. — On voit, dit l'auteur.

La canne s'humecter de la bourbe de l'eau.

Le cardinal voulait barbotter^ comme plus exact et plus pittoresque : Colletet prétendait que le mot était trop bas et ne pouvait faire une figure convenable dans un vers. — En sa qualité d'académicien il avait apparemment une grande horreur du mot propre, ainsi que ses illustres successeurs, car il n'en voulut pas démordre, et quoi que le grand Armand pût dire il ne lui céda pas. Non content de lui avoir ainsi résisté en face, de retour chez lui il lui écrivit une fort longue lettre où il lui déduisait ses raisons. N'en déplaise à Colletet et sans être ministériel le moins du monde, nous sommes pour cette fois de l'avis du ministre. — Cet entêtement amusa beaucoup le cardinal; et comme quelques courtisans le félicitaient sur ce que rien n'avait l'audace de lui résister et qu'il était le vrai et le grand victorieux, il leur répondit en riant, à ce que dit Pélisson : « Messieurs, c'est ce qui vous trompe, car voici Colletet qui est en contestation avec moi pour un mot et qui me résiste bel et bien. » — Heureux siècle que celui où un ministre connue Richelieu, entre tant de grandes choses qu'il faisait ou méditait, trouvait encore le temps de s'occuper des productions de l'esprit et de disputer avec un poète sur le plus ou moins de propriété d'un terme !

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Ce cardinal n'était pas moins magnifique pour les étrangers que pour les Français, car il fit donner à ce fameux poète italien, Achillini, mille écus pour un sonnet qu'il avait composé sur la réduction de La Rochelle en l'obéissance du roi Louis XIII ; et comme l'auteur était absent, il eut encore le soin de les lui faire tenir jusqu'au fond de l'Italie. — Ce sonnet commence :

Ardete fuochi a liquefar metalli,

et le reste se peut voir dans un recueil de vers de différents auteurs intitulé le Parnasse royal et publié à Paris l'an 4635. Ce qui montre moins, quoi qu'en dise Colletet, l'excellence et la distinction du sonnet sur tous les autres poèmes que la grande générosité du cardinal-duc.

Le cardinal l'ayant engagé à travailler pour le théâtre, il fit tout seul Cyminde ou les Deux Victimes, ou du moins il la versifia d'un bout à l'autre ; car on prétend que cette pièce fut d'abord composée en prose par l'abbé d'Aubignac. S'il faut en croire l'épître liminaire, la pièce eut un succès colossal, et le cardinal s'y attendrit considérablement. Il faut, en vérité, que ce Richelieu fût d'une sensibilité bien primitive pour pleurer à une pareille pièce. Cela est beau à un faucheur de têtes et à un vieux politique comme l'était le cardinal d'être ainsi ému par des niaiseries qui feraient éclater de rire le peuple lilliputien de M. Comte. — Rien au monde n'est plus mortellement ennuyeux que cette pièce : le sujet, autant que j'ai pu le voir en la feuilletant, est une espèce d'expiation comme celle d'Andromède, où l'on expose des victimes tirées au sort. Il y a des combats de gêné-!

rosité à dormir debout, et des scènes d'amour vertueux et conjugal qui valent l'opium le plus fort; le traître est puni, et tout se termine heureusement. — Par manière de récréation j'ai copié la liste des personnages, qui donnera au lecteur une idée assez juste du goût dans lequel la pièce est conçue.

CYMINDE,

ou

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