‹ Les grotesquesChapitre 7 sur 20 · FRANÇOIS VILLON · texte numérisé non relu

FRANÇOIS VILLON

Une étude charmante et curieuse, c'est l'étude de» poètes du second oidre : d'abord, comme ils sont moins connus et moins fréquentés, on y fait plus de trouvailles, et puis l'on n'a pas pour chaque mot saillant un jugement tout fait j l'on est délivré des extases convenues, et l'on n'est pas obligé de se panier et de trépigner d'àise à de certains endroits, comme cela est indispensable pour les poètes devenus classiques.

La lecture de ces petits poêles est incontestablement plus récréative que celle des célébrités les plus reconnues; car c'est dans les poètes du second ordre, je crois pouvoir l'avancer sans paradoxe, que se trouve le plus d'ori-

ginalité et d'excentricité. C'est même à cause de cela qu'ils sont des poètes du second ordre. Pour être grand poète, du moins dans l'acception où l'on prend ce mot, il faut s'adresser aux masses et agir sur elles ; il n'y a guère que des idées générales qui puissent impressionner la foule; chacun aime à retrouver sa pensée dansl'hymne du poëte : c'est ce qui explique pourquoi la scène se montre si rebelle aux curiosités de la fantaisie. — Les morceaux les plus vantés des poètes sont ordinairement des lieux communs. Dix vers de Byron sur l'amour, sur le peu de durée de la vie, ou sur tout autre sujet aussi neuf, trouveront plus d'admirateurs que la vision la plus étrange de Jean Paul ou d'KofTman : cela vient de ce que beaucoup de gens otU été ou sont amoureux, qu'un plus grand nombre encore a peur de mourir, et qu'il en est bien peu qui aient vu passer, même en rêve, les fantastiques silhouettes des conteurs allemands.

Dans les poètes du second ordre vous retrouverez tout ce que les aristocrates de l'art ont dédaigné de mettre en œuvre : le grotesque, le fantasque, le trivial, l'ignoble, la saillie hasardeuse, le mot forgé, le proverbe populaire, la métaphore hydropique, enfin tout le mauvais goût avec ses bonnes fortunes, avec son clinquant , qui peut être de l'or, avec ses grains de verre, qui risquent d'être des diamants. Ce n'est guère que dans le fumier que se trouvent les perles, témoin Ennius. Pour moi, je préférerais les perles du vieux Romain à tout l'or de Virgile; il faut un bien gros tas d'or pour valoir une petite poignée de perles.

Je trouve un singulier plaisir à déterrer un beau vers

dans un poète méconnu; il me semble que sa pauvre ombre doit être consolée, et se réjouir de voir sa pensée enfin comprise; c'est une réhabilitation que je fais, c'est une justice que je rends; et si quelquefois mes éloges pour quelques poètes obscurs peuvent paraître exagérés à certains de mes lecteurs, qu'ils se souviennent queje les loue pour tous ceux qui les ont injuriés outre mesure, et que les mépris immérités provoquent et justifient les panégyriques excessifs.

En lisant un de ces poètes réputés mauvais sur le jugement d'un pédant de collège, on fait à chaque pas des rencontres pittoresques qui vous surprennent heureusement. C'est comme si, en parcourant une route qu'on vous aurait représentée toute blanche de soleil et de poussière, vous rencontriez çà et là de beaux arbres verts, des haies pleines de fleurs et de chansons, des eaux vives et des courants d'air parfumés; toutes ces choses vous paraîtraient d'autant plus belles que vous y comptiez moins. Un écu trouvé dans la rue fait plus de plaisir qu'un louis dans un tiroir. Saint-Amant, Théophile, Du Bartas sont pleins de ces accidents-là. — Leurs pensées brillantes ressortent mieux que chez d'autres poètes plus parfaits, sans doute à cause de l'infériorité du reste, comme le ciel de la nuit qui fait pailleter les étoiles invisibles en plein midi.

Maître François Villon, auteur du Petit et du Grand Testament, malgré Etienne Pasquier, Antoine Du Verdier et quelques autres pédants, malgré l'oubli, ou plutôt la désuétude où il est tombé à cause de son vieux langage et de l'obscurité de ses allusions, est un de ceux de

cette nombreuse famille qui renferme le plus de rencon très de ce genre ; et cependant, chose surprenante ! le pauvre escolier Villon n'est guère connu que par ces deux vers assez ridicules de Boileau Despréaux :

Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers, Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers.

11 est probable que Boileau ne se doutait pas le moins du monde de ce qu'était Villon et n'en avait pas lu un seul vers. — Certainement le poëte très-peu voluptueux de Sa Majesté très-chrétieine ne les eût pas trouvés de son goût, lui dont les oreilles s'alarmaient janséniquement au son hardi des rimes cyniques du brave poëte Mathurin Régnier.

Villon, qui, d'après Boileau, a débrouillé l'art confus de nos vieux romanciers, n'a pas fait un seul roman, ni quoi que ce soit qui y ressemble; c'est un esprit satirique, un poëte philosophe , dont Marot et Régnier ont exploité chacun une veine différente, mais ce n'est assurément pas un romancier. — Ce distique, et deux ou trois autres à peu près de même force, imperturbablement répétés, sont devenus axiomes, et c'est là-dessus que beaucoup de personnes, d'ailleurs fort instruites, jugent notre ancienne littérature.

Depuis VAi^t poétique de Boileau, la critique a fait bien du chemin; on ne se contente plus à si peu de frais, et l'on n'en finit pas avec un auteur au moyen d'un vers formulé en manière de proverbe : mais la critique a, selon nous, ce tort immense de ne s'attacher qu'aux réputations toutes faites et qui ne sont contestées de personne.

Elle ne prend cure que des grands seigneurs de la poésie, et s'enquiert assez peu du p(3pulaire et du bourgeo'S. C'est comme les historiens qui s'imaginent avoir fait l'histoire d'une nation quand ils ont écrit la biographie d'un prince. Assurément M. de Scudéry tient autant de place dans le siècle de Richelieu que le bonhomme Pierre Corneille; le style matamore du sieur Scudéry ne jure nullement à côté des allures castillanes et des façons chevaleresques du sublime auteur du Cid. Le plus sûr moyen de connaître une époque, c'est d'en consulter les portraits et les caricatures. Corneille est le portrait, Scudéry la caricature; personne, que je sache, n'a fait la biographie de Scudéry et l'analyse de ses œuvres.

Au reste, ce que je viens de dire de Scudéry ne s'applique en aucune manière à François Villon. Villon fut le plus grand poëte de son temps ; et maintenant, après tant d'années, tant de changements dans les mœurs et dans le style, sous les vieux mots, sous les vers mal scandés, à travers les tournures barbares, on voit reluire le poëte conrime un soleil dans un nuage, comme une ancienne peinture dont on enlève le vernis.

Villon est à peu près le seul, entre tous les gothiques, qui ait réellement des idées. Chez lui, tout n'est pas sacrifié aux exigences d'une forme rendue difficile à plaisir ; vous êtes débarrassé de ces éternelles descriptions de printemps qui fleurissent dans les ballades et les fabliaux; ce ne sont pas non plus des complaintes sur la cruauté de quelque belle dame qui refuse d'oclroyer le don d'amoureuse merci ; c'est une poésie neuve, forte et naïve ; une muse bonne flile, qui ne fait pas la petite

bouche aux gros mots, qui va au cabaret et même ailleurs, et qui ne se ferait pas scrupule de mettre votre bourse dans sa poche; car, je dois l'avouer, Villon était passé maître en Part de la pince et du croc, et parlait argot, pour le moins, aussi bien que français; notre poëte était un joyeux drôle:

Sentant la hart de dix lieues à la ronde; Au demeurant, le meilleur fils du monde.

On comprend que cette vie libertine et vagabonde a dû nécessairement déteindre sur son talent, et lui donner une physionomie particulière : aussi a-t-il une couleur nette et franche qui le distingue des autres poètes, aussi a-t-il mérité que Régnier l'imitât dans sa magnifique satire du mauvais lieu.

La seule trace que Villon ait laissée dans l'histoire, c'est un arrêt qui le condamnait à être pendu avec cinq ou six bons compagnons de son espèce. Bien lui en prit de ne pas avoir la pépie, comme il le dit lui-même : il appela de la sentence du Châtelet au Parlement, et sa peine fut commuée en un bannissement pur et simpleil se setira, à ce que l'on prétend,

A Sainct-Genou, PrèsSainct-Julian-des-Vouentes, Marches de Bretaigne ou Poictou,

OÙ sont filles belles et gentes, chose indispensable pour un damné libertin comme l'était Villon.

Il mène à Sainct-Genou la même vie qu'à Ruel et à Paris , théâtre ordinaire de ses exploits. Tout autre, EDrès a^oir vu la potence de si près, se serait corrigé ;

apparemment Villon était incorrigible, car nous voyons que Louis XI, à son retour de Flandre, le fait, par grâce expresse, sortir des prisons de Meun, où l'évêque Thibault d'Aussigny le retenait pour quelque vol de sacristie; il en avait fait son deuil, et s'était composé une épitaphe monorime et bouffonne que voici :

Je suis François (dont ce me poise) (1),

Né de Paris, emprès Pontoise.

Or, d'une corde d'une toise,

Sçaura mon col que mon cul poise (2)

On voit qu'il se souciait assez peu de servir ou non de pendant d'oreille à madame Potence; il avait même rimé une admirable ballade où il se représente, par anticipation,comme effectivement branché avec cinq ou six de sa bande.

La pluye nous a buez (3) et lavez;

Et le soleil desséchez et noirciz.

Pies, corbeaulx, nous ont les yeux cavez

Et arraché la barbe et les sourcilz.

Jamais nul temps nous ne sommes rassiz t

Puis çà, puis là, comme le vent varie,

A son plaisir sans cesser nous charrie;

Plus becquetez (4) d'oiseaux que dez à couldre.

Hommes, icy n'usez de mocquerie.

Mais priez Dieu que tous nous veuille absouldrc.

lî en parle en connaisseur, il sait sa potence à fond, et

(1) Ce qui me chagrine.

(2) Pèse.

(3) Lessivés.

(4) Picotés par les becs des oiseaux, comme les dés le sont par lo cul de Talguille.

le pendu, dans tous ses aspects, profils et perspectives, lui est singulièrement familier. Colin de Cayeux et René de Monfigny, ses camarades, avaient eu la maladresse de se laisser monrir longitiidinalement, comme il appert par une des b;Ulades du jargon, et lui-même ne pouvait gn^re s'attendre à trépasser en travers. Il me semble le voir, maigre, hâve et déguenillé, tourner autour du gibet comme autour du centre où doit aboutir sa vie, et contempler pilensement ses bons amis faisant l'I et tirant la langue, le tout pour s'être allés e&battrc à Ruel. Remarquez le mot, quel euphémisme ! esbntlre. Que diable faisaient donc ces gens-là quand ils travaillaient sérieusement, puisqu'on les cravatait de chanvre seulement pour s'être amusés? Les jeux de Villon étaient piperies, voleries, repues franches dans les bons lieux et autres, batailles avec le guet et les bourgeois, un pareiljiomme ne pouvait s'amuser à moins. Dans ses vers, cependant, il s'érige en donneur de conseils et fait le moraliste :

A vous parle compaings de galles (1), Mal des âmes et bien des corps; Gardez-vous bien de ce mau hasies Qui noircit gens quand ilz sont morts,

dit-il, après une homélie admirable qu'il adresse à tous les débauchés, voleurs et autres honnêtes gens. Faites attention, je vous prie, à cette expression, le mauvais hâle qui noircit les gens quand ils sont morts : comme cela est profondément observé, et comme 1 auteur possède le sujet dont il parle 1 La tournure, du reste, est

(1) Débauches.

très-polie; il ne dit pas brutalement : Gardez-vous d'être pendus ; il se respecte trop pour cela. Le niorceau qui précède ces vers est intitulé ; Ballade de bonne doctrine à ceulx de mauvaise vie. Nous ne pouvons résister au plaisir de la transcrire.

Car or, soyes porteur de buller, Pipeur ou hasardeur de dez ; Tailleur de faux coings (I), tu te briisles Comme ceulx qui sont eschaudez (2). Trahistres pervers, de foy vuydez, Soyes larron, ravis ou pilles,

Ou en va l'acquest que cuydez?

— Tout aux tavernes et aux filles.

Ryme, raille, cymbnlle (3), luttes, Hante tous autres eshontez :

Farce (4), broïile, joue des fliistcs, Fainctes, jeux et moralitez (5) Faicts en villes et en citez ; Gaign<' au brelan, au glic (6), aux quilles : Où s'en va tout? Or, escoutcz :

— Tout aux tavernes et aux filles.

(1) Faux monnayeur.

(2) !,e supplice des faux monnayeurs était d'être plongés dan» l'eau bouillante.

(3) Fais du train par le monde, donne-toi du mouvement.

(4) Farce est ici un ImprMatif de farcer, faire le facétieux.

(5) Moralité, comme la l'assion de Jcsus-Chrisl ou la grand'diablcrie de Douai. Villon, au dire de Rabelais, était imprésario de mystères,

(6) Espèce de Jeu de hasard; de l'allemand gf'iir/f, qui veut dire chmrp.

De telz ordures te reculles :

Laboure, fauche champs et prcï; Sers et panse chevaux et muUes, S'aucunement tu n'es leltrez, Assez auras si prens en grez.

Mais si chanvre broyés ou tilles (I),

Ne metz ton labour qu'as ouvrez

Tout aux tavernes et aux filles.

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