‹ Les grotesquesChapitre 8 sur 20 · ENVOI · texte numérisé non relu

ENVOI

Chausses, pourpoincts et bourrelets (2), Robes et toutes vos drapilles (3), (Ains que cessez) (4) vous porterez Tout aux tavernes et aux filles.

' On voit que, s'il faille mal, ce n'est pas faute de connaître le bien ; mais que voulez-vous?

En grand'pauvreté (Ce mot dit-on communément) Ne gist pas trop grand'loyauté.

Nécessité fait gens mesprendre (5), Et faim saillir le loup des boys.

Villon ne manque pas, chaque fois que l'occasion s'en présente, de revenir sur cette idée, et par toutes les la-

(1) Tlller le chanvre, c'est démêler l'écorce d'avec les parties filasseuses.

(2) Chaperons.

(3) Vos nippes.

(4) Ains que cesseg, à moins que vous ne cessiez.

(5) Mal faire, se mal conduire.

LES GROTESQUES. Il

mentations qu'il fait sur sa misère et les regrets qu'il exprime de ne pas avoir été vertueux, il justifie pleinement ces deux vers de Mathurin :

Il n'est rien qui punisse

Un homme vicieux, comme son propre vice.

Au reste, il paraît que la pauvreté était un mal héréditaire dans cette famille.

Pauvre je suys de ma jeunesse, De pauvre et de petite extrace (1) :

Mon père n'eut onc grand'riciiesse, Ne son ayeul, nommé Érace ; Pauvreté tous nous suit et trace.

Sur les tombeaux de mes ancestres (Les âmes desquels Dieu embrasse), On n'y voit couronnes ne sceptres.

Il perdit son père de bonne heure, et ce fut son oncle qui le fit élever et qui eut pour lui toutes les tendresses imaginables.

Mon plus que père,

Maistre Guillaume de Villon, Qui m'a esté plus doux que mère.

Certainement Villon n'était pas né pour être un coupebourse ; il avait une belle âme, accessible à tous les bons sentiments. Toutes les fois qu'il parle de sa mère, c'est avec un ton d'exquise sensibilité.

Ma pauvre mère.

Qui pour moi eut douleur amère, (Dieu le sçait) et mainte trislcsso.

(1) Origine.

11 soutenait trois jeunes orphelins.

Item, je laisse par pitié A troys petilz cnfans luus nudz, Nommés m ce présent tiaictié, Aflin qu'ils en soient mieux cogneux, Povres orphelins impourveuz Et desnuez comme le ver; J'ordonne qu'ils seront pourveuz Au moins pour passer cet liyvcr.

Les trois orphelins étaient Colin Laurens, Girard Gossuyu et Jehan Marceau ; il y revient à plusieurs reprises,

J'ai sceu à ce voyage

Que mes troys povres orphelins Sont creuz et deviennent en aagc.

Si veuil qu'ils voysent (i) à l'étude.

Où? chez maislre l'ierre.Hichcr :

Le Donnait (2) est pour eux trop rude.

Mon long tubart (3) en deux je fends, Si veuil que la moitié s'en vende Pour leur en acheter des flans, Car jeunesse est un peu friande.

Il leur recommande de travailler.

Au fort, triste est le sommeiller Qui faict aiser (4) jeune en jeunesse 'fant qu'enfin lui faille veiller Quaot reposer deut en vieillesse.

(1) Aillent.

(2) Donnait, grammaire d'alors, le Lhomond du temps»,

(3) Manlelet.

(4) Etre à son aise.

Villun ne pèche pas du côté des belles maximes. Faites ce que je dis et non ce que je fais. S'il avait été placé sur un autre théâtre et qu'il eût employé au bien tout l'esprit et tout le génie qu'il dépensa au mal, nul doute qu'il n'eût laissé dans l'histoire d'autres traces que cellesd'un arrêt le condamnant, par-devant notaire, àêtre pendu haut et court comme un mauvais garnement qu'il était ; mais nous aurions peut-être perdu le poëte en gagnant l'honnête homme. Et les bons poètes sont encore plus rares que les honnêtes gens, quoique ceux-ci ne soient guère communs.

Malgré le manque de documents, il est facile de faire une vie très-détaillée de Villon; c'est un poëte égotiste : le moi, le je reviennent très-souvent dans ses vers. Il parle de lui, il se confesse avec une charmante naïveté, il fait des retours sur lui-même, il se complaît dans les souvenirs de sa jeunesse et de son bon temps; il disserte sur la mort, sur la vertu, surtout; carie pauvre écolier a trouvé, sous Louis XI, la forme digressive du Don Juan de Byron. Comme le poëiiie du noble lord, le testament du voleur roturier est en octaves; l'entrelacement des rimesest presque pareil ; c'est le même mélange de sensibilité et de raillerie, d'enthousiasn:e et de prosaïsme ; à côté d'une page toute moite de pleurs vous trouvez un chapelet decoq-ùl'âneet de rébus aussi détestables que les calembours du pair anglais. L'effet d'une peinture suave est détruit par une esquisse grotesque à la manière de Callot, une digression mène à une autre, les legs ironiques «e succèdent sans interruption; à celui-ci une ballade, à celui-là un rondeau, à cet autre une savate ou un plat à baibe; tout

i4 LES GKOTliSQt'ES.

ce que la fantaisie la plus llottante peut avoir de caprices, vous le trouverez dans les deux testaments de Villon ; car il y en a deux, un petit et un grand. Mais le côté par lequel les deux poètes jetés, l'un en bas de l'échelle, l'autre en haut, se ressemblent le plus, c'est le désenchantement amer de la vie, le coup d'œil morne et profond sur les choses du monde, le regret du passé, le sentiment du beau et du bon au fond de leur dégradation apparente, la perte de toute illusion et la mélancolie désespérée qui en résulte. — Villon, à cause de ses habitudes de vie ignoble, se plaint moins élégamment que le faihionable rival de Brummel; mais son cri de douleur, pour n'être pas modulé avec autant d'art, n'en est pas moins vrai et déchirant.

En l'an de mon trentiesme aage Que toutes mes hontes j'eu beues, Ke du tout fol (1), encor ne sage, Nonobstant maintes peines eues, Lesquelles j'ai toutes reçeues Sous la main Thibault d'Aussigny.

(Par ce passage nous obtenons la date exacte de id naissance de Villon ; il naquit en 1431 , le Testament ayant été composé en 1461.)

Je suis pescheur, je le sçais bien, Pourtant ne veult pas Dieu ma mort; Mais convertisse et vive en bien, Et tout autre que pesché mord (2),

(1) Ni tout à fait fou, ni tout à fait sage encore.

^2) Dilïéient de ceux que le péché mord et tient entre les griffes.

Combien que en pesché soye mort, Dieu vit, et sa miséricorde ; Et si ma coulpe (I) me remord, Par sa grâce pardon m'accorde.

Si par ma mort le bien publique D'aucune chose vaulsit (2) mieux, A mourir (comme ung iiomme inique).

Je me jugeasse, ainsi m'aid'Dieux.

Grief ne fais à jeune ne vieulx.

Soye sur pied, ou soje en Lierre, Les montz ne bougent de leurs lieux Pourmigpovre n'avant n'arriére.

Des miens le moindre (je dis voir) De medésadvoiier s'avance, Oublyant na'urel devoir, Par faute d'ung peu de chevance (3).

Hé Dieu ! se jeusse estudié Au temps de ma jeunesse folle.

Et à bonnes mœurs dédié, Jeusse maison et couche molle; Mais quoy! je fuyoye (4) l'escollo Comme faicl le mauvais enfant.

En escrivant cesle parolle A peu que le cueur ne me fend.

Mes jours s'en sont allés errant.

Comme dit Job.

ïl est impossible d'avoir un ton plus pénétré et de s'exprimer d'une façon plus am5re et plus touchante.

Ensuite il en vient à jetei^un regard autour de lui, et, se trouvant seul, il dit :

(t) Faute.

(2) Valût.

(3) Richesse.

(4) Tri8yllal>ique.

Où sont les gracieux gallans Que je suyvoye an temps jadis ?

Si bien chanlans, si bien parlans, Si plaisans en faicts et en ditts ?

Les aucuns sont morts et roydiz.

D'eulx n'cstil plus rien maintenant?

Los aucuns sont en paradis, Et Dieu siulve le renianant(l).

Et les auli'uns sont devenuz,

Dieu mercy, grands seigneurs et malstres;

Les autres mendient tout nudz,

Et pain ne voycnt qu'aux fenestres;

!.es autres sont entrez en cloistrcs

De Cf'Jestins et de Cliartreux,

Bottés, bouzés (2) comm'pescheurs d'hoystres (3).

Voylà l'état divers d'entr'eux.

Ce trail, et pain ne voyent qu'aux fenestres, ne peut avoir été trouvé que par un homme qui a jeûné plus d'une fois. Villon, qui est mort de faim les trois quarts de sa vie, ne parle de toute victuaille quelconque qu'avec tm attendrissement et un respect singulier. Aussi tous les détails culinaires, et ils sont nombreux, sont-ils traités et caressés avec amour. Les nomenclatures gastronomiques abondent de tous côtés.

Saulces, brouetz et gras poissons, Tartes, flans, œufs fritzet poêliez, Perduz et en toutes façons.

Savoureux morceaux et friands.

Chappons, pigeons, grasses gelincs.

Perches, poussins au blanc manger.

(1) Le reste.

(2) Chaussés.

(3) Pécheurs d'huîtres, c'est-à-dire fort mal.

Et tcms les jours une grasse oye.

Ou ung chappon de haulte gresse.

Une chose plaisante, c'est la rancune qu'il conserve à Thibault d'Aussigny, non pour l'avoir tenu en prison et l'avoir voulu faire pendre, mais pour lui avoir fait boire de l'eau froide et manger du pain sec.

Peu (1) m'a d'une petite miche (2), Et de froide eau tout un esté.

Large ou estroit, moult me fut chlcchc : Tel lui soit Dieu qu'il m'a esté !

Dieu mercy, et Jacques Thibault, Qui tant d'eau froide m'a fait boyrc.

En ung b;is lieu non en ung hault, Manger d'angoisse mainte poire.

Aussi faut -il voir la reconnaissance qu'il témoigne à un certain Perrot Girard, barbier de son état, qui lui a fait manger du cochon gras pendant toute une semaine. Il est aussi bon ivrogne que bon gourmand ; il connaît le trou de la Pomme-du-Pin et autres cabarets du temps mieux que pas un. Mettre de l'eau dans le vin lui paraît un crime impardonnable, et la potence ne l'effraye pas. à beaucoup près, autant qu'un breuvage mélangé.

Après la bouteille et la maruiite, une des idées qui le préoccupaient le plus, c'est l'idée de la mort. Il ne tarit pas sur ce sujet, et ses réflexions sont toujours hautes et philosophiques, rendues avec une énergie et une précision surprenante. Quelque dure qu'elle ail été pour lui, il lient

(1) Nourri.

(2) Pfltn.

à la vie, et s'écrie, comme Mécénas : Qu'importe, pourvu que je vive !... 11 a trouvé, avant La Fontaine,

Mieux vault goujat debout qu'empereur enterré.

Voici ce qu'il dit :

Mieux vault vivre sous gros bureaux {l),

Povre, qu'avoir esté seigneur,

Et pourrir soubz riches tombeaux.

Il làclie de se consoler en pensant que son sort est commun à tout le monde.

Si ne suis (bien le considère)

Fils d'ange portant diadème,

D'étoille ne d'autre sydere ;

Mon père est mort, Dieu en ayt l'ame ;

Quant est du corps, il gyst sons lame (5).

J'entends que ma mère niourra,

Et le sçail bien la povre femme,

Et le (ils pas ne demourra.

Je cognois que povres et riches, Sages et fols, prebstves et laiz, Nobles, villains, larges et chiches, Petitz et grands, et beaux et laidz.

Dames à rebrassez (3) colietz.

De quelconque condiction.

Portant atours et bourrelets, Mort saisit sans exception.

Et meure Paris ou Hélène Quiconque meurt, meurt à douleur :

Celui qui perd vent et haleine,

(1) Étoffe grossière.

(2) Tombeau.

(3) Fraise montée.'

Son fiel se crève sur son cœur, Puis sue, Dieu sait quelle sueur!

Et n'est qui de ces maulx l'allège; Car enfant n'a frère ne sœur, Qui lors voulsit estre son plégc (1).

La mort le faict frémir, pâllir.

Le nez courber, les veines tendre, Le col enfler, la chair mollir, Joinctes (2) et nerfs croître etestendre. Corps féminin qui tant est tendre, PoUy, souëf (3), si gracieux, Faudra-t-il à ces mauls entendre?

Oui. — Ou tout vif aller es cieulx.

Suivent trois ballades d'une magnifique monotonie, faites d'une seule pensée et retombant toujours sur le même refrain. Dans la première, le poëte demande où sont les belles femmes du temps passé , où est Flora la belle Romaine, où est Thaïs, où est Écho, où est Héloïse, où est Blanche , où est Berthe aux grands pieds , où est Alix , où sont-elles totites ?

Mais où sont les neiges d'antan (4)?

C'est le refrain de la première ballade.

Dans la seconde il passe aux hommes; il demande où est le pape Calixte, où est Alphonse le roi d'Aragon, et Arlhus le roi de Bretagne, et Lancelot , et Charles VII , et Duguesclin, le bon Breton?

(1) Son répondant, sa caution.

(2) Articulations.

(8) Charmant, suave.

(4) De l'an passé.

Mais ouest le preux Cliarlemaigne?

Voilà la triste réponse qu'il fait à sa question.

Dans la troisième ballade, posant sa pensée d'une manière plus large, et comme pour en finir avec tout le monde , il demande où sont les preux , les héraults , les trompettes, les poursuivants? Le refrain est :

Autant en emporte ly vens.

Après cette longue énuméralion il se dit qu'il peut bien mouvir, lui pauvre diable,

Qui, vaillant plat ny escuelle, N'eut oncques n'ung brin de persil :

Puisque papes, roy, fils de roys, Et conceuz en ventres de roynes, Sonl enseveliz mortz et froidz.

Cependant l'idée de la mort l'obsède, et, plus loin, il reprend le sujet et écrit la belle méditat'on que je vais copier. La scène est aux charniers des Innocents; il vient de léguer ironiquement ses grandes lunettes aux Quinze- Vingts, afin qu'ils puissent mettre à part , dans le cimetière, les gens de bien d'avec les déshonnêtes.

Icy n'y a ne ris, ne jeu ;

Que leur vault avoir eu chevances,

N'en grands Metz de paremens gcn (1),

N'engloutir vin en grasses panses,

Mener joye, fesles et danses,

Et de ce prêt estre à toute heure?

(1) Couché dans des lits à estrade.

Tantôt faillent telles plaisances, Et la coulpe si en demeure.

Qi and je considère ces teste Entassées en ces charniers, Touz furent maisires des requeste Au moins delà chambre aux deniers, Ou tous furent porte-paniers (1).

Autant puis l'ung que l'autre dire.

Car d'evesque ou lanterniers (2), Je n'y congnois rien à redire.

Et icelles qui s'inclinoicni Unes contre autres en leurs vies, Desquelles les unes regnoient, Des autres craintes et servies.

Là les voy toutes assouvies (3), Ensemble en ung tas pesle-mesle ; Seigneuries leur sont ravies, Clerc ne maislre ne s'y appelle.

Or, ils sont mortz. Dieu ayt leurs amcal Quand est des corps, il sont pourriz, Ayentesté seigneurs ou dames, Souëf CO et tendrement nourriz De cresme, fromentée (6) ou riz.

Leurs os sont déclinez en pouldre Auxquels ne chault, n'esbatz, ne riz.

Plaise au doulx Jésusles absouldre.

Avec la pensée de la mort, une pensée qni obsèrle et tourmente Villon , c'est de savoir ce que deviennent les filles de joie quand elles sont vieilles. La fille de joie l'occupe particulièrement : on voit qu'elle a été pour

(i)Panetiprs.

(2) Gens de rien qui portent des fallots le soir.

(:î) N'ayant plus de désir ni do volonir\-

(4) Déliratement.

(5) Espùcc de gruau.

beaucoup dans sa vie ; il la sait par cœur, il la comprend et la décrit sous toutes ses faces, et en parle tantôt avec amour et commisération, tantôt avec haine et invectives , mais jamais d'une manière indifférente; il ne peut rester froid dans une matière si importante , il se passionne, il prend feu pour ou contre elle , il la couvre de boue ou de larmes; il l'excuse, il l'explique, il dit comment elle est venue là. — Et l'histoire est la même que celle qu'Alfred de Musset fait commencer par Monna Belcolor et achever par Julie :

Honncstes! si furent vraiment, Sans avoir reproches ni blasmes :

Si est vrai qu'au commencement Une chacune de ces femmes Prindrent (avant qu'eusseni diiïamcs) L'une i:ng clerc, ung lay, l'autre ung moine, Pour esteindre d'amour les flammes • Plus chauldes que feu saint Anthoine.

Or firent (selon ce décret) Leurs amys, et bien y appert :

Elles aymoient en lieu secret.

Car autre qu'eulx n'y avait part.

Toutefoyscest amour se part.

Car celle qui n'en avoit qu'un D'icelluy s'esloygne et despart, Kt ayme mieulx aymer chascun.

Quatre siècles avant Alexandre Dumas , il a presque littéralement trouvé les pauvres faibles femmes. Nous voyons chez lui ces pauvres femmelettes; en vérité, je crois que je préfère le diminutif. Je ne connais rien de plus beau , dans aucun poëte , que les regrets de la belle Heaulmyère , ou de la belle qui fut Heaulmyère ,

LES GROTESQUES. â3

pour me servir de sa pittoresque expression. La scène est admirablement posée. Trois ou quatre vieilles chassieuses et ridées sont assises sur leurs talons, dans un bouge de mauvaise apparence,, sous le manteau d'une grande cheminée où monte, en se contournant, un maigre filet de fumée bleuâtre sortant d'un tas de chaume ; car le bois est chose inconnue dans une pareille maison , où les châssis sont tissus d'araignées. L'Heaulmyère, qui fut belle et folle de son corps au temps de sa jeunesse , se lamente et regrette ce qui ne peut plus revenir ; les autres vieilles, anciennes filles de joie comme elle, acquiescent à ce qu'elle dit , en branlant la tête :

Ad/is m'est qu'oy (1) regretter

La belle qui fut Heaulmière ,

Soy jeune fille souhaiter

Et parler en cette manière :

Ha! vieillesse félonne et fière,

Pourquoy m'as si tost abattue

Qui me lient ? qui ? que ne me fière (9) ,

Et qu'à ce coup je île me tue?

Tollu (3) m'a la haulle franchise, Que beauté m'avoit ordonné Sur clercz, marchans et gens d'église t Car lors il n'étoil homme né Qui tout le sien ne m'eust donné, Quoiqu'il en fut des repenlaïUes :

Mais que luy eusse abandonné, Ce que refusent Iruandaillcs (4).

(1) J'entends.

(2) Frappe.

(3) Ole.

(4; De bégueules mal apprises.

24 LES GR0Tl£S\;)UE3.

A maint homme l'ay rcîTusé , Qui n'esloil a moy grand' sagesse, Pour l'amour d'ung garçoa rusé Auquel j'en (ilz grande largesse.

Or ne me faisoil que rudesse, Et par lu'anie je l'ayinois bien; Et a qui que feisse (inesse , Il ne m'aymoit que pour le mien.

Jà ne me scent tant detrayner (i) , Fouller aux piedz, que ne l'ainwisse, Et ni'eust-il faict les rains trajncr, S'il me disoit que je l'embrasse Et que tous mes ineaulx oubliasse, Le glouton , de mal entaché, M'embrassoit : j'en suis bien plus grasM Que m'en reste il? honte et péché

Or, il est mort passé trente ans.

Et je remains vieille chenue, Quand je [icnse, lasl au bon teuipa.

Quelle fu3 et suis deveime:

Quand me regarde toute nue, Et je me voys ainsi changée, Pauvre , sèche , maigre , menue, J'en suys presque tout enragée.

Qu'est devenu ce front poly, Ces cheveux blonds, sourcilz voultiz (2)f Grand entr'œil , le regard joly.

Dont prenoye les plus subtils; Ce beau nez, ne grands ne petitz, Ces petites joinctes (;}) oreilles, Menton fourchu (4), cler vis traictiz (6), Et ces belles lèvres vermeilles?

( 1 ) Maltraiter.

(2) Arqués.

(3) Non séparées de la tète.

(4) En fossette.

(6) Visage bien fait , bien ovale.

"es gentes espaules menues.

Ces bras longs et ses mains traiclissea (1), Petitz tetins , hanches charnues , Eslevées, propres, fayclisses (2), A tenyr amoureuses lysses (3)?

Ces larges reins , le sadinet (4) , Assis, sur grosses fermes cuysses Dedans son joly jardinet.

Le front ridé , les eheveulx gris ,

Les sourcilz cheuz (6), les jeulx estalneii.

Qui faisoient et regards et riz.

Dont maints marchans furent attaincts

Nez courbé de beautés loingtains ,

Oreilles pendans et moussues (0),

Le vis pally, mort et destainctz (7),

Menton foncé (8), lèvres paussues.

C'est d'humaine beauté l'yssues,

Les bras courts et les mains contraictes (9),

Les espaules toutes bossues :

Mammelles, quoi? toutes retraictes (10);

Telles les hanches que les telles,

Du sadinet, fy! quant est des cuysses,

Cuysses ne sont plus, mais cuysseties,

Grivelées (il) comme saulcisses.

Ainsi le bon temps regreltons Entre nous pauvres vieilles sottes,

(1) Tirées en long, elTilces.

(2) Disposées commodément.

(3) Bataille.

(-i) De sade, agréable.

(5) Tombés.

(6) Flétries et couvertes de duvet, comme il en vient aux vieillea lemmes.

(7) Décoloré.

(8) Creusé par la chute des dénis.

(9) Conlriiclées, retirées.

(10) Uentrées.

(11) Mariiuelécs, éloilées do taches comme le plumage des £rivc8.

Assises bas à cruppctùiis(i),

Tout en ung tas coiiinie pcloltcs,

A petit feu de chcnevolles (2),

Toot allumées, tost eltincles;

Et jadis fusmes si inignoltes !

Ainsi en prend à inaincts et mainttes.

Ce morceau, un des plus beaux du poêle, montre combien sa palette est riche de tons ; il est impossible de peindre la jeunesse de couleurs plus jeunes et plus fraîches. Toute cette première partie est d'un dessin fin et bien observé qui ferait honneur à un peintre plus moderne; rien ne s'y ressent de la roideur gothitiue; cela est amoureusement fait, plein de charmants détails, dont je prie le lecteur d'excuser la naïveté, parfois la crudité. C'est un happe-bourse qui fait parler une fille de joie: on aurait tort d'exiger trop de chasteté dans un pareil sujet, traité par un pareil auteur; les retrancher eût été un meurtre. Certaines choses libres ne le sont plus dans un style qu'il faut étudier laborieusement, et qu'on peut, en quelques façons, regarder comme une langue morte. Les nudités des anciennes peintures ne sont nullement répréhensibles et n'éveillent aucun sentiment mauvais. C'est de l'art et pas autre chose, et je regarderai toujours comme ur. vandalisme stupide l'acte de piété mal entendue qui fit briser la verrière représentant sainte Marie l'Egyptienne offrant son beau corps au batelier, en payement de son passage. — La seconde partie, qui fait antithèiC, n'est pas moins remarquable : le poëte déforme à plaisir la

(1) Sur les talons accroupies.

(2) Chaume du chanvre.

figure qu'il a créée , il creuse les yeux , il arrache les sourcils, il laboure le front, il change les cheveux d'or en cheveux d'argent, il tire le nez sur la bouche, il fait avancer le menton vers le nez ; les belles lèvres vermeilles épanouies , comme des roses, ne sont plus que des peaux ridées et flétries ; les bras blancs et longs, qui se déployaient voluptueusement pour attirer leur proie , il les raccourcit et les fait remonter avec les épaules ; il décharné et marbre de rouge ces belles cuisses fermes et polies qu'il a décrites si complaisamment; de la charmante jeune tille il nous fait plus qu'un spectre, — une vieille femme, — une vraie chevaucheuse de balai ; il jette à terre toutes les perfe( tions qu'il a créées, et marche dessus avec un plaisir de damné; on dirait qu'il se venge sur elle de la petite Macée d'Orléans, qui eut m ceinture, comme il dit, et qui est très-mauvaise ordure; de Catherine de Vaucfclles, de Jeanneton, de Marion l'idolle, et autres telles créatures, dont il ne paraît pas avoir eu beaucoup à se louer,

Que pensez-vous qui suive cette terrible sortie? des conseils de retourner à la vertu, ou quelque chose comme cela? Nullement. — Des préceptes pour plumer un homme au vif et mettre à profit sa jeunesse.

Car vieilles n'ont ne cours ny eslre (l)> Ne que nionnoye qu'on descrie.

Il est vrai que ce serait peine perdue que de prêcher Blanche la Savatière, Guillemète, Catherine et Jeanneton ; ce serait jeter sa morale à des... filles.

(I) V;ileur.

S'elles n'ayment que pour argent, On ne les ayme que pour l'heure ; Rondement aynient toute gent, Et rient lorsque bourse pleure.

La natiit'G humaine est toujours la m^me, quoi que disent les barbouilleurs de couleur locale, et ces vers, faits pour desfilies folles de leur corps en 4461, trouveraient très-bien leur application aujourd'hui. La manière d'exercer n'a pas varié.

Tôt vous faudra clorre fenestre Quand deviendrez vieille flesUie,

Fillettes montrant leurs tetins Pour avoir plus largement hostes.

C'était déjà ainsi du temps des syrènes.

Villon, ivrogne, goinfre, voleur, n'eût pas été complet s'il n'eût été le chevalier de quelque Aspasie de carrefour : aussi le fut-il, et dans le Grand Testament a-t-il fait une ballade qu'il envoie à la grosse Margot, l'Hélène dont il était le Paris, Celte ballade, il m'est impossibif de la transcrire; le cant et la décence de la langue française moderne repoussent les libertés et les franches allures de sa vieille sœur gauloise. C'est grand dommage ; jamais plus hardi tableau ne fut tracé par une main plus hardie; la touche est ferme, accentuée; le dessin franc et chaud ; ni exagération ni fausse couleur, le mot sous la chose, c'est une traduction littérale; la hideur lascive ne peut être poussée plus loin, la nausée vous en vient; la pose de la grosse Margot, ses gestes, ses paroles, sont profondément filles... Elle dit deux mots : l'un est un ju-

roment par la mort de Jésns-Christ, l'autre une expression de tendresse ignoble à vous dégoûter des femmes pendant quinze jours. Cette grosse fille de joie joufflue, pansue, dont les couleurs sont plus rouges que le fard, cette ribaude gorgée de viande et de vin, saoule et débraillée, furieuse, qui crie et hurle, et entremêle ses caresses immondes de baisers avinés et de hoquets hasardeux, est peinte de main de maître en trois ou quatre coups de pinceau. Avez-vousvu quelques-unes des eauxfortes libertines de Rembrandt : Bethsabée, Suzanne, etsurtout Putiphar, mélange inouï de fantastique et de réel ? C'est une chose admirable et dégoûtante; la nudité est cruelle, les formes sont monstrueusement vraies, et, quoique abominables, ressemblent tellement aux (ormes les plus choisies des plus charmantes femines, qu'elles vous font rougir malgré vous: cela est le propre des maîtres de cacher une beauté intime au fond de leurs créations les plus hideuses. — Eh bien ! si vous avez vu une de ces eaux-fortes, vous pouvea vous faire l'idée la plus juste de la figure dessinée par Villon; le fond, quoiqu'à peine indiqué et dansia demi-teinte, se devine facilement ; on voit le plafond à solives enfumées, la table de chêne et le bahut démantelé, le lit en serge, d'un vert piî^seux, fatigué de ses longs et nombreux services; tout le mobilier succinct de la fille de joie : par la porte entre-bâillée, arrivent les clercs et les laïques, les bourgeois et les soudards, que la luxure pousse par les épaules dans cet abominable bouge : dans le fond, notre poëte, avec son air narquois, la cruche à la main, qui se hâte de descendre à la cave, et tend du fromage et du pain aux nou-

30 LEC GRyrESQUES.

veaux venus, tout prêt à les rosser d'importance s'ils ne veulent pas payer leurécot,et les engageant à revenir s'ils sont satisfaits. Au premier plan, la divinité du temple enluminée, attifée, enrubanée et chargée de clinquant, dans la grande tenue de l'état. — Un Téniers du meilleur temps, que Mathurin, le grand poëte, n'a pas dédaigné, qu'il a restauré, retouché et encadré dans son magnifique alexandrin, qui d'un côté touche à Ronsard et de l'autre h Corneille. Ce qui sanctifie ce tableau impur, ce sont les deux vers sombres et désespérés qui en sont comme la dernière touche :

Ordure avons, et ordure nous suyt; Nous defuyons l'honneur, et il nous fuyt.

Le pauvre écolier Villon n'a pas eu, s'il faut l'en croire, et l'on peut l'en croire, car tout homme aime à se vanter en de pareils sujets, beaucoup de bonheur en amour, et la chose n'est pas étonnante ; il logeait le diable dans sa bourse, si toutefois il en avait une; il n'était rien moins que joli garçon ; il était maigre et sec comme un pendu d'été, avait le teint aussi noir qu'une mûre, ou qu'un balai à nettoyer les fours ; il n'avait ni cheveux, ni barbe, ni sourcils, non plus qu'un navet qu'on pèle : ce sont ses propres expressions. Quoiqu'il n'eiit guère que trente ans, il paraissait vieux, usé et limé qu'il était jusqu'à la corde, par les excès et les privations de tout genre. Ce ne devait pas faire un très-agréable damoiseau. Aussi ses lamentations sont-elles fort comiques; il se dit martyr d'amour ; il se compose une seconde épitaphe où il se prétend mis à mort par une des flèches de Cupidon.

LES GROTESQUES. 3i

Jebanneton le met à la porte, Catherine de Vaucelles le fait battre comme du linge à la rivière ; on le trompe, on le vole de toutes les manières, on lui fait accroire que des vessies sont des lanternes ; il est dupe, lui le dupeur de tout le monde, tant il est vrai qn'amour rend les gens bêtes, comme il le dit dans une ballade, où il tâche, selon son habitude, de se consoler par la comparaison de plus grands que lui, témoin Salomon, qui en devint idolâtre ; Samson, qui y perdit ses lunettes ; Orphéus le doux ménétrier, et Narcissus le bel, et Sardina, le preux chevalier (vous ne devineriez pas que c'est de Sardanapale qu'il est question) ; et David, le sage prophète, et Hérodes, et tant d'autres. — Pas ne sont sornettes, ajoute-t-il avec un aplomb tout à fait naïf et charmant. — Bien heureux est qui rien n'y a.

Villon, tel qu'il nous apparaît dans son œuvre, est la personnification la plus complète du peuple à cette époque. Il semble avoir inspiré à Rabelais le type délicieux de Panurge. En effet, n'y a-t-il pas un très-grand rapport entre Panurge et l'écolier Villon ? Panurge, avec son nez fait en manche de rasoir; Panurge, poltron, gourmand, hâbleur, ribleur, avec ses vingt-six poches pleines de pinces, de crocs, de ciseaux à couper les bourses, et mille autres engins nuisibles ; Panurge fin à dorer comme unt- dague de plomb, bien galant homme de sa personne, sauf qu'il est quelque peu paillard, et incessamment travaillé de la maladie intitulée faute d'argent, malgré ses soixante-trois manières de s'en procurer ; Panurge impie et superstitieux, et n'ayant réellement peur de rien, sinon des coups et du danger; — et Villon, avec son teint

de Bohême, ses longues mains sèches, près prenant comme ghi ; son habit déchiqueté, à barbe d'écrevisse, et dépenaillé comme celui d'un cueilleur de pommes du Perche, Villon en extase devant les grasses soupes de prismes des jacobins; Villon courant les mauvais lieux, tout en faisant l'amant transi ; Villon invoquant, à chaque vers, le bon Dieu, la sainte Vierge, et tous les saints du paradis, et ne manquant pas une occasion ne dauber les prêtres, les moines, de quelque robe et de quelque couleur qu'ils soient. Tous les deux haïssent de bon cœur les bourgeois et le guet, c'est-à-dire les propriétaires et les gardiens de la propriété : ce sont deux espèces de philosophes éclectiques qui prennent leur bien où ils le trouvent. Au reste, toujours malades d'un flux de bourse, car, s'ils ont soixante-trois manières d'avoir de l'argent, ils en ont deux cent dix de le dépenser, hormis la réparation de dessous le nez; toujours aux expédients, toujours à deux doigts de la potence , et n'évitant d'être pendus qu'à force d'esprit et de génie. Tout complet que soit Panurge, Villon, cependant, l'est encore davantage; il a une mélancolie que l'autre n'a pas, il a le sentiment de sa niibcre. Quelque chose d'humain lui vibre encore so'îs les côtes; il aime sa mère. — Panurge semble tombé du ciel et ne procède de rien; l'idée qu'il a un père et une mère ne vous vient jamais ; il est né probablement des amours d'un jambon et d'une bouteille, ou poussé entre deux pavés, comme un champignon, à la porte de quelque lupanar. Son sarcasme est impitoyable, et son rire n'est jamais tempéré de larmes. — Il n'a pas non plus, pour la beauté de la femme, le même respect amoureux

que son prototype. — Sa luxure est plus fangeuse et a quelque chose de monacal; c'est la luxure d'un satyre plutôt que celle d'un homme; il ne voit rien au delà de la jouissance physique; l'amour de l'âme lui est inconnu; il n'eût pas trouvé, comme Villon, Deux estions et n'avions qu'un cœur.

Panurge, rebuté, fait compisser par les chiens la femme qui n'a pas voulu de lui.

Villon soupire cette élégie :

Ung temps viendra qui fera desséclier, Jaulnir, fléirir votre esjianie fleur, J'en risse (IJ alors s'enfant sceusse marclier; Mais nenny, las ! ce seroit donc foleur : Vieil je seray, vous laide et sans couleur; Or, bcuvez fort tant que ni (2) peut courir, Ne relTusez, chassant ceste douleur, Sans empirer ung povre secourir.

Ne croirait-on pas entendre Béranger chantant:

Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse!

Une ressemblance de Villon avec Debiu-au, cet antre type admirable du peuple, qui n'aiiTie pas entendre chanter les rossignols, c'est le singulier mépris qu'il fait de la nature champêtre. -Dans ses vers, si chargés de couleur, et où abondent tant de pittoresques détails, vous ne trouverez pas la moindre échap[)ée de paysage. — Voici une ballade où il explique tout au long cette atili-

(1) J'en rirais alors, si moi-même j'étais encore un jeune liomnie.

(2) le ruisseau, l'eau.

n LES GROTESQUES.

patliie. C'est un cliarmant tableau de genre. Un chanoine gras comme un chanoine qu'il est, et ne faisant pas mentir ^e proverbe, est assis, ou plutôt couché sur un mol édredon, dans une chambre bien close et l)ien nattée; le feu est clair et flambe h un pied de haut dans la cheminée ; à ses côtés est étendue sa gouvernante, madame Sydoine, blanche, tendre , la peau douce et la joue vermeille; des flacons et des hanaps pleins d'hypocras sont disposés sur la table; le joyeux couple, jetant au loin d'importuns vêtements, rit, joue, s'embrasse et fait cent mignardises. — Le poëte , maigre , mourant de faim , tremblant de froid, les regarde, d'en dehors, par un trou de mortaise, et, erA'iant leur bonheur, il s'écrie piteusement :

Lors je congnuz que pour deuil appaiser, Il n'est trésor que de vivre à son aise.

Si franc Gonthier et sa compagne Hélène Eussent cette doulce vie hantée.

D'aulx et civots (i) qui causent forte haleine N'en mangeassent bise crouste (2) frottée Tout leur mathon (3) ne toute leur potée, Ne prise ung ail ; je le dis sans noysier (4), S'ils se vantent coucher soubz le rosier, Ne vault pas niieulx lit coustoyéde chaise? Qu'en dictes-vous? faut-il à ce muser.'* 11 n'est trésor que de vivre à son aise.

(1) Oignons.

(2) Croûte de pain bis.

(.3) I.ait caillé, lactis massa, coactt. '4) Chercher chicane.

LES GROTESQUES. à8

De gros pain bis, vivent d'orge et d'avoyne, £1 boyvent eau tout le long de l'année, Tous les oyscaux d'icy en Babyloine, A tel escot une seule journée Ne me tiendroient, non une matinée.

Or, de par Dieu s'esbate franc Gonthier, Hélène o (1) luy soubz le bel églantier, Si bien leur est, n'ay cause qu'il me poise; Mais, quoiqu'il soit du laboureux raestier, 11 n'est trésor que de vivre à son aise.

Villon n'était assurément pas un grand partisan de l'i- Jylle; mais sans lui, assez de gothiques nous ont fait des descriptions champêtres; en revanche, il nous initie à toute la vie intérieure du moyen âge ; il est aussi curieux pour l'érudit que pour le poëte; il nous fait connaître une foule de petits usages et de façons d'être qu'on ne trouve nulle part ailleurs; lupanars, tavernes, jeux de paume, rôtisseries, bouges et repaires de toutes sortes, il nous conduit effrontément partout; il vous décrit l'hôtesse et l'enseigne ; il ne vous fait pas grâce du moindre détail : la compagnie est singulièrement composée. — Tous tilous, truands, (illes de joie, entremetteuses, receleurs, et autres honnêtes professions. Les hommes sont; René de Monligny, Colin do Cayeux, voleurs, amis de cœur du poêle, qui farent branchés ; Michault Culdoue, le frère Beaude et autres, qui méritaient de l'être; Fremin, le petit clerc^ qui le sera assurément, car, avec un professeur comme Villon, la chose ne peut manquer; maître Jehan Cotard, le bon ivrogne, qui se fait des bosses aux étaux des bouchers. En femmes, nous avons la

(1) Avec.

Mascliecroue, Marion Peautarde, Mai ion l'idolle , Blanche, Rose, Margot, maîtresses de Villon ; la petite Macûe d'Orléans, qui le corrompit; Catherine de Vaucelles, qui le fit battre; Ysabeau , Guillemette, Denise, et vingt autres encore, car notre poôte n'avait pas qu'une connaissance en ce genre; tout cela grouille, tout cela vit, s\nivre, fait l'amour, détrousse les passants avec une puissance de leproduction merveilleuse. Un seul mot, une seule touche suflisent à Villon pour indiquer un personnage; il saisit le caractère distinctif avec une singulière sagacité; un nom et une épithète, et voilà un honmie reconstruit de toutes pièces ; les attitudes de ses figures sont indiquées d'une manière fine et précise qui rappelle Albert Durer. Que dites-vous de ce groupe:

Regarde m'en deux trois assises Sur le bas du ply de leurs robea.

En ces moustlers en ces églises.

£t de celui-ci :

Chaperons auront enfoncés Et les poulces sous la ceinture.

Disant : — Heim? quoi?

Au milieu de toutes ces filles perdues, une seule figure de femme apparaît, pure et sans tache, c'est celle de sa mère. Le legs qu'il lui fait est plein de grâce et de poésie^ c'est une ballade à la Vierge;

Dame des cieulx, régente terrienne (1)^ Emperiere (2) des infernaux paiuz,

(1) Reine de la terre. ,

(2) Impératrice.

Kecevez-moy votre humble chrestienne :

Que comprinse soye entre vos esleuz, Ce norrbstant qu'oncques rien ne valuz.

Les biens de vous, ma dame et ma maîtresse, Sont trop plus grans que ne suis pescheresse; Sans lesqnelz bienz ame ne peut merir (1) ; N'entrer ez cieulx : je n'en suis menteresse, En celte foy je veuil vivre et mourir.

A votre fils dictes que je suis sienne; De luy soient mes peschez absoluz, Qu'il me pardoint comme à l'Égyptienne, Ou comme il fcit au clerc Théophilus, Lequel par vous fuct quitte et absoluz. Combien qu'il eut fait au diable promesse. Préservez-moy que point je ne face ce.

Vierge portant sans rupture encourir Le sacrement qu'on célèbre à la messe, En cette foy je veuil vivre et mourir.

Femme je suys, poTrette et ancienne, Qui rien ne sçay, oncques lettre ne luz, Au moustier voy, dont suys paroissienne; Paradis peinct, où sont harpes et luz, Et ung enfer, ou damnés sont boulluz, L'ung me faict paour, l'autre joye et liesse, La joye avoir faict moi liaulte déesse A qui pescheurs doivent touz recourir, Comblés de foy sans feincte ni paresse; En cette foy je veuil vivre et mourir.

Cette dernière stance est délicieuse ; on dirait une de ces vieilles peintures, sur fond d'or, de Giotto ou de Ci-

(1) Mériter.

mabué; le linéament est simple et naïf, un peu sec, comme toutes les choses primitives; les tons sont éclatants, sans crudité , quoique les demi-teintes manquent en quelques endroits; c'est de la vraie poésie catholique, croyante et pénétrée, connue un plus grand poète ne saurait la faire maintenant. Parmi toutes ses sœurs les ballades, ou fantasques, ou libertines, ou ignobles, celle-ci s'épanouit pure et blanche comme un lis au cœur d'un bourbier. Elle montre que Villon pouvait faire autre chose que ce qu'il a fait, s'il avait eu le bonheur de trouver un Alexandre^ comme Diomèdes le pirate; mais il n'eut pas ce bonheur, et la destinée fut plus forte que lui. niui fallut, malgré ses bonnes mtentions, suivre jusqu'au bout la route où il était engagé. Il mourut on ne sait où, ôt pauvre, sans doute, conmie il avait vécu.

llem, mon corps j'ordonne et laisse A noire grand'uière la terre ; ■Les vers n'y trouveront grand'graisse, Trop lui a faict faim dure guerre :

Or, lui soit délivré grand' erre (1).

De terre vient, en terre tourne j Toute chose si par trop n'erre, Voulentiers en son lieu retourne.

Sonnez les cloches du beffroi à double branle, sonneurs, vous aurez quatre miches; arrivez, coquillards énarvantsà Ruel, francs-mitous, sabouleux, marpeauxet mions, argotiers, Bohèmes, Egyptiens, zingari, truands, mauvais garçons, matrones , filles folles de leurs corps, voleuses d'enfants, devineresses, sorcières, entreniet-

(1) Promptement.

teuses, quittez la cour des Miracles, et venez à la chapelle Saint-Avoye ouïr le service et suivre le convoi; car votre maître à tous, l'écolier Villon, est mort, — d'amour, à ce qu'il dit, de faim, à ce que je crois.

SCALION DE VIRBLUNEAU, SIEUR D'OFAYEL.

Ami lecteur, avez-voiis jamais ouï parler de M. Scalion de Virbluneau, sieur d'Ofayel?

Je parierais mes deux oreilles contre une bouteille de vin de Xérès authentique que vous ne vous doutiez même pas de son existence. C'est un bonheur qui n'est point donné à tout le monde, que de connaître M. Scalion de Virbluneau. — C; bonheur, je l'ai, moi qui vous parle; j'en suis lier, et cependant je ne le dois qu'an hasard : mais c'est une faiblesse habituelle, à l'houuue qui trouve quelque chose de s'en enorgueillir, coumie si ce n'était pas l'ellet de quelque rencontre fortuite plutôt que de son habileté et de ses combinaisons...

— Scalion de Virbluneau est à moi ; c'est mon bien, c'est ma propriété, c'est ma chose, mon Amérique découverte; j'y plante le piquet et j'en prends possession solennellement et aux yeux de tous. — C'est mon mort, je le couve des yeux, comme le bon curé de La Fontaine : que personne n'y touche, ou je crie : « Au voleur ! au voleur ! » bien mieux et plus fort que le marquis de Mascarille. — Moi, hyène littéraire, qui m'en vais déterrant des cadavres de poètes, je l'ai flairé ^t deviné à l'odeur putride qu'il exhalait sous une triple couche de bouquins insignifiants ; j'ai tant gratté, tant iravaillé avec mes pattes de devant et de derrière, que je suis parvenu à le déblayer. — Ce n'était pas une petite opération : il était tellement enfoui entre un Tableau de l'Amour conjugal, du docteur Venette, et une Malvina, de madame Cottin , qu'à peine lui voyait-on le bout du nez. — Pauvre Scalion, tu as bien manqué de rester à tout jamais dans la poudreuse obscurité où tu croupissait chez un ignoble bouquiniste.

Par un accident très-rare, j'avais ce jour-là de l'argent sur moi, et moyennant vingt sous donnés au gardien de cette Nécropolis intellectuelle, j'ai emporté mon Scalion dans ma bibliothèque, tout glorieux, tout grondant, tout hérissé. Vraiment, c'est qu'il est rare de rencontrer un auteur imprimé aussi profondément inconnu que Scalion de Virbluneau. On trouverait à peine un nom plus ignOTé parmi les poètes contemporains, et pourtant le sieur d'Ofayel vaut bien que l'on fasse connaissance avec lui.

■ — Quant à l'extérieur physique, s'il n'est pas des plus

brillants, il n'est pas non plus trop mal partagé. Son livre a une figure assez honnête et prévenante; c'est tin petit in-18 habillé en rouge, avec quelques restes de dorure sur le dos ; le papier n'est point trop jaune ni trop piqué des vers. — Le caractère est italique, et s'il ne vaut pas celui d'A!de Manuce, néanmoins il se laisse lire assez facilement. — Les gravures, peu remarquables sous le rapport de l'exécution, sans pourtant être mauvaises, sont on ne peut plus singulières comme conception et composition. Il y a des lettres ornées, des culs-de-lampe, des coins et des fleurons. — Somme toute, c'est un livre dont l'exécution matérielle est assez fashionable et coquette pour le temps auquel il a été fait. — Sans doute il y a loin de là aux magnificences de reliure et de vignettes des Annuaires anglais; mais, tel qu'il est, ce petit volume devait tenir assez bien son rang dans les oratoires des belles jeunes dames du xvi' siècle.

A la première page s'élève pompeusement un frontispice d'architecture entendue dans le goût de la renaissance. — C'est un portique orné de trois figures ou statues. La première, belle fille avec de grandes ailes, un diadème à pointe sur la tête, pareil à la couronne de fer du roi des Lombards, une palme dans la main gauche, un sceptre dans la droite, les pieds croisés symétriquement, est assise sur le haut du fronton, où elle trône d'un air impassible et majestueux. — Les deux autres son parallèles et forment des espèces de cariatides. — L'une, vêtue d'une tunique fendue sur la cuisse, lève les deux bras en l'air et semble regarder quelque chose visible seulement pour elle; une ancre est à ses côtés; sur le piédestal on

lit : Spes. L'autre est drapée de façon à montrer la moitié de sa gorge ; elle a une main sur sa poitrine, et de l'autre soutient en l'air un plat sur lequel deux petites mains enjolivées de manchettes s'étreignent le plus amicalement du monde. — Au bas est écrit : Fides. N'est-ce pas que cela ferait un admirable frontispice pour quelque obscur traité de théologie sur la présence réelle ou la transsubstantiation, par exemple? Ces vertus théologales ont un parfum d'allégorie mystique qui ferait à merveille. — Pourtant le livre de Virbluneau n'est pas une dissertation scolastique, bien au contraire, et toute cette construction symbolique sert de cadre à une légende disposée ainsi :

Les loyalles et

pudicques amours de scalion de Virbluneau

A MADAME DE BOVFFLERS

A Paris

CHEZ Jamet Mettayer

iMPRiMEu DU Roy

Au-dessous, dans un cartouche qui forme plinthe,

on lit :

Les vœux de foy et d'espérance Ont en amour grande puissance.

^est qu au xvi" siècle l'amour ressemblait, à s'y mé-

prendre, à la théologie. C'est la même métaphysique embrouillée, la même subtilité, le même fatras, scientifique, la même symétrie de pensées et de formes. — L'amour argumente comme un docteur de Sorbonne in baroco et in baralipton ; il syllogise la passion, il se sert de la majeure et de la mineure; il ergote, il sophistique, il divise et subdivise la plus petite fraction de pensée-, il la prend, il la tourne sur l'enclume, il la bat, il l'étend, il la passe au laminoir. Jean Scott et le docteur Séraphique n'ont jamais été aussi loin.

C'est quelque chose d'inextricablement tortillé, d'excessivement pointu et tiré aux cheveux, que l'on ne conçoit guère maintenant, et qui ne ressemble ni aux bonnes et franches allures de la vieille galanterie gauloise, ni aux prétentieuses afféteries des madrigaux mythologiques du xviiie siècle.

On sent, à tout cet esprit de controverse, que Luther est venu; un pan du froc de ce gros moine révolté flotte à travers les quatrains et les tercets de tous ces beaux sonnets à l'espagnole ou à l'italienne. C'est le mysticisme germain, l'idéalisme du Nord qui se condensent et se cristallisent dans l'art plastique du Midi, plus amoureux de la forme, plus curieux du style et de l'extérieur de la pensée , c'est l'Allemagne rêveuse qui donne la main à la sensuelle Italie. — C'est l'âme et le corps. — Le sonnet est la goutte d'ambre qui tombe sur toutes ces pensées voltigeantes, qui les embrasse étroitement et nous les conserve embaumées à travers les siècles et les variations de langage. — La poésie d'une époque est bien moins vite surannée que la prose ; les vers retiennent une infi-

nité de vieux mots , donnent l'hospitalité à nombre de tournures tombées en désuétude dans le style habituel : c'est un des mille privilèges du vers.

— Quant à Scalion de Virbluneau , sieur d'Ofayel, c'est très-certainement un des plus détestables poètes qu'il soit possible de trouver. Son commentateur, s'il avait un commentateur, car je suis trop modeste pour me compter, serait embarrassé pour en faire l'éloge ; et cependant ces messieurs savent dénicher des beautés secrètes jusque dans les points et les virgules. — Brossette en personne, Brossette, ce niais annotateur deBoileau, y aurait perdu son grec et son latin : il est difticile, même à un poète lauréat, d'être plus outrageusement ennuyeux, plus dénué de passion et d'idées. — Cela est monstrueusement nul, démesurément plat et gigantesquement médiocre; c'est au-dessous de tout; cela n'est pas même mauvais. — Vous ne trouvez pas dans Scalion les réjouissantes incongruités du tremblement de terre de Lisbonne, ni l'extravagance maladive et bizarre du poëme de la Madelaine. C'est quelque chose de fluide, d'insipide et d'incolore, qui a un arrière-goût singulièrement académique, et qui aurait à coup sijr charrié son auteur au fauteuil, si le fauteuil eût existé en cetemps-là. — J'ai pris dix gouttesd'opium sans dormir : — au cinquième sonnet deVirbluneau, j'avais déjà fait deux ou trois rêves. — Mes mâchr)ires ont résisté à plusieurs discours de réception consécutifs et à plus de drames que je n'en veux nommer, et j'ai manqué me les décrocher irrémissiblement pour achever ce glorieux volume.

Mais, vous allez me dire : Pourquoi perdre votre temps

et le nôtre sur un poëte qui le mérite si peu et que vous reconnaissez vous-même pour détestable? — C'est précisément parce qu'il est détestable que je m'en occupe.

i ; vous avoue que j'ai par-dessus la tête de grau'ls poètes, de grands génies et autre engeance de cette espèce qui pullule effroyablement par le temps qui court, et que j'aime assez à lire un auteur que je puis trouver mauvais, — Et puis ce qui me plaît en Virbluneau, quelque assommant qu'il puisse être, c'est qu'il est un type, un véritable type, tout à fait oublié dans ce siècle vainqueur et triomphant, le type de l'amoureux transi, de l'amoureux de la vieille roche dont les grand'mères parlent à leurs petites-filles, — de l'amoureux débonnaire et naïf qui n'ose toucher sa déesse du bout du doigt, qui sèche sur pied respectueusement et se contente de l'appeler cruelle et tigresse, comme M. Tibaudier dans la Comtesse d'Escarbaynas, au lieu de la violer élégamment à la manière à'Antony et consorts : cela est aussi rare et singulier qu'un squelette complet de mammouth ; c'est une espèce complètement disparue comme tant d'autres, et qu'on ne retrouve qu'à la profondeur de la couche diluvienne. — 0 bon Scalion de Virbluneau, ô mon bel amoureux du xvi* siècle, tu vaux que l'on t'empaille et que l'on te mette confire à l'esprit de vin ! Que tu es curieux et réjouissant à voir, mon pauvre martyr d'amour! Mon Dieu, que tu es maigre! comme tes yeux sont caves! comme ton front est labouré ! que tu es sale et en désordreï Allons, peigne un peu cette perruque hérissée; ciremoi cette moustache qui a l'air d'une moustache de chat en colèie^ taille-moi ea pointe celte barbe prolixe; gou-

dronne ta fraise, sème-moi des rubans sur ce pourpoint un peu trop sévère, relève-moi un peu les coins de celte bouche qui fait la moue, essuie-toi les yeux, mon élernel pleurard, mon Cnpidon-IIéraclite! plante une plume de trois pieds de haut à ton feutre; mets-toi une grande épée au derrière; jette le coin de ton manteau sur ton épaule; cambre-toi; assure-toi sur tes talons; campe ta main sur ta hanche ; prends un air vainqueur et matamore, et je te réponds qu'Angélique te sautera au cou et te suivra au bout du monde, et même plus loin si tu l'exiges. Avec les femmes il n'y a que les honteux qui perdent : elles aiment les vaillants et veulent qu'on les prenne d'assaut. — Ferrum. est quod amant : cela était vrai avant Juvénal, et l'est toujours depuis. — Scalion est la caricature de la galanterie de ce temps : c'est un grand seigneur, un gentilhomme qui daigne faire des vers lui-même, et qui les fait, il faut le dire, en véritable gentilhomme qu'il est; il ne livre son œuvre au public que sur la sollicitation pressante de quelques amis qui le supplient en grâce de ne point méchamment priver le monde d'une si admirable chose. Ses vers ne sont peut-être pas précisément merveilleux; mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils sont à la dernière mode et dans le goût le plus nouveau. C'était une fureur alors que d'être amoureux et de chanter symétriquement ses amours en plusieurs livres, sous la forme imperturbable du sonnet. Le sonnet venait d'être importé en France par Pierre de Ronsard, Vendomois ; il était dans tout son éclat printanier, et il épanouissait, au soleiî de la cour, ses quatrains et ses tercets diaprés d'antithèses et d'allusions mythologiques. — Aussi le

livre de Scalion est-il tout écrit en sonnets : il y en a bien, Apollon le lui pardonne! deux ou trois mille, tout autant que cela. C'est effrayant. Ils sont adressés en grande partie à une dame idéale ou réelle qui a nom Angélique. Cette brave dame, à ce qu'il paraît, était vertueuse outre mesure, car les sonnets du malheureux Yirbluneau ne roulent que sur sa cruauté. Pardieu! si j'eusse été madame Angélique, je lui aurais cédé sur-le-champ, afin qu'il ne fît plus de sonnets ; mais Scalion aurait été homme à chanter son ivresse aussi longuement que sa détresse et son bonheur aurait été aussi à redouter que son infortune,

0 Scalion de Yirbluneau, sieur d'Oi'ayel! Amadis sur la roche pauvre était un joyeux compagnon près de toi. Tudieu! quel amour est le tien! — ce ne sont que doléances et complaintes à n'en plus finir. On mettrait à flot un vaisseau à trois ponts des larmes qu'il répand; son oreiller est tout trempé; ses matelas sont traversés de part en part; c'est un cataclysme universel; sa cervelle se fond en eau. Il a plutôt l'air d'un fleuve ou d'un dieu marin que d'un Cnpidon : il est hâve, pâle, maigre et n'aura tantôt plus que la peau sur les os. Il va mourir. Il est mort. — Laissons-le parler lui-même :

Mon cœur ne peut plus vivre ainsi qu'il est, Loing de pitié, de faveur et liesse ; Car Je tourment le plus cruel qu'il a»*, C'est quand il croit que votre amitié cesse.

Las! qui vous rond si dure, ma maîtresse? Puisqu'à servir vos beautés il se plaît. Mieux lui vaudroit de vivre tout sculet Que de chercher compagne qui le blesse.

Fol est celui qui cherche son malheur.

Et insensé celui de qui le coeur Vil librement auprès de celle dame.

Quiconque croit amour est malheureux ; Car, espérant quelque jour d'avoir mieur Il perd l'esprit le sens, le corps et l'ame.

Quana il plaira à tes yeux, ma maîtresse, Qu'avant mes jours je descende là-bas, I.a Parque alors, guidant mes derniers pas, M'abordera aux rives de liesse.

Mais paravant que ta rigueur m'en presse, Je te supply de ne desdaigner pas D'ouyr de tous regretter mon trépas, Dont fut autheur ta fréquente rudesse.

Car quelque amy meu de compassion,

Se souvenant de mon affliction,

Sur mon tombeau gravera ces trois carmes :

« Celuy qui fut d'Angélique amoureux, « Gyst mainlenaul cy-dessous plus heureux « Que s'il vivoil avecque tant d'alarmes.

On voit que Scalion prend les choses tout à fait au sérieux.— L'ami est probablement Philippe Pérault, officiellement chargé de faire les sonnets laudatifs à la tête de chaque livre. Le même Pérault a fait une pièce intitulée ainsi : Elégie de monsieur de Virbluneau et madamoiselle Angélique. On lit ces vers :

Vous qui voulez aimer d'amour chaste et pudique. Connaissez Virbluneau, espris d'une Angélique; Apprenez sa vertu qui luit incessamment. Au fort du désespoir et angoisseux tourment.

Qu'on ne réclame donc qu'un Virbluneau au monde. Seul vray loyal aaïaut en qui la grâce abonde,

Et en qui la noblesse et magnanimité

De Roland se retouve, et la pudicité

D'une mesme Angélique, aussi renouvelée,

Tel que Théagenès avec sa Charlclée,

Les plus loyaux amans qui furent sous les cieu\j

Amorchés du désir d'un hymen gracieux.

Bref, en un Virbluneau et en une Anaélique,

Le triomphe d'honneur, la vertu héroïque,

Les attraits de Vénus, la naifve beauté,

La grtàce, la splendeur, la ferme loyauté,

Et l'excellente foy d'une amour chaste et saincte,

Se revoit dans leurs cœurs engravée et empreinte,

D'un renom immortel par un los florissant,

Qui décore leurs nomstousiours en accroissant.

Ainsi à eux est dû la couronne de gloire,

La palme et le laurier, trophée de victoire.

Les camarades de ce temps-là valaient certainement bien les camarades de ce temps-ci; et, quoiqu'il ne se soit pas trouvé de spirituel M. de La Touche pour les stigmatiser, ils étaient à coup sûr d'aussi intrépides thuriféraires que quiconque ; — leur manière de louer a même quelque chose d'effrontément naïf qui me charme plus que je ne le saurais dire : point de demi-louange, point de réticence, point de ces petits éloges cauteleux et furtifs qui ne compromettent en rien celui qui les donne. L'auteur pour qui l'on se pâme en grec et en latin {bien différent des louangeurs modernes, qui savent à peine le français, ceux-là savaient le grec et le latin, voire même l'hébreu); l'auteur, dis-je, est toujours, et sans la moindre restriction, une rare merveille à nulle autre patrille, sa muse sans seconde la première du monde, ainsi de suite, jusqu'à entière extinction des rimes en onde ou en eille.

Ilomérus, auprès de lui, n'est qu'un petit grimaud.

bon à être sifflé au Louvre par les pages; le Virgile un regrattler, le Nason un mince écolier en matière d'amour, Orphéus un mauvais joueur de cornemuse. — Nos p7'o$jjectus sont loin encore d'être à cette hauteur : malgré tous les perfectionnements successifs de cette branche d'industrie, nous n'osons pas donner aussi hardiment de l'ccensoir au travers du visage à nos amis et connaissances. — Cela viendra j il ne faut désespérer de rien dans le meilleur des mondes possibles.

Nous avons rarement vu d'aussi réjouissantes illustrations que celles du livre de Virbluneau. Cependant les vignettes des romans modernes ne laissent guère à désirer siu" ce pointj — c'est d'un mauvais goût très-curieux et très-amusant. L'esprit de l'époque y est travesti d'une façon cruellement fidèle : ici, sur un autel chargé d'emblèmes erotiques et de chiffres entrelacés, deux mains se serrent au milieu d'une grande flanmie ; dans le cartel est écrit : Ali( concordia flammam : cela n'est-il pas trèscharmant et très-ingénieux? — Plus loin, c'est une pyramide dont la base plonge dans un brasier ardent; sur la pointe est fiché un cœur avec des effluves rayonnants; un lierre embrasse étroitement de ses deux bras noueux les pans du monolithe; en haut l'on voit cette inscription : Eo spe me ducente, amoi^e consumor ; en. bas, entre des S et des carquois : Celsior ignis adurat. Le cœur empalé signifie amour platonique; le feu qui brûle au pied de la pyramide représente l'amour charnel ; ^ le lierre, ainsi que le sait la plus petite couturière, est le symbole de la fidélité; la pyramide veut dire solidité et force. Voilà qui est très-bien. Si j'étais femme, je ne ré-

sislerais certes pas à des allégories aussi convaincantes^ mais Angélique était une vraie tigresse hyrcanienne : aussi Viibluneau, voyant que les symboles ne réussissaient pas, dessine une nouvelle vignette on ne peut pas plus claire et persuasive : d'abord elle est trois fois grande comme les autres, et se plie en plusieurs morceaux, en manière de carte de géographie.

La scène est dans une campagne bossuée de petites collines, semée de châteaux et de villages, entrecoupée d'eaux et de bois; dans un coin du ciel, au milieu d'un nuage, un amour, l'arc à la main, tire ses flèches sur la terre ; tous les animaux de la création 3ont rassemblés comme au jour de leur entrée dans i'arche ; c'est le printemps, toutes les fleurs s'épanouissent, tous les arbres se chargent de feuilles. — Les flèches de l'amour ont atteint leur but, le cerf court après la biche, les oiseaux se cherchent dans les branches, les colombes se becquètent, les oies s'avancent côte à côte en se dandinant, le brochet et la brochette lèvent leur museau hors de l'eau et se sourient le plus amicalement du monde, le crapaud fait des avances à la crapaude, les limaçons se montrent les cornes, les serpents s'entortillent, les lapins assis sur leur derrière se frottent les moustaches avec leurs pattes de devant, les hérissons se rapprochent au risque de s'embrocher avec leurs piquants, les lézards se regardent de l'air le plus langoureux, les boucs se donnent des coups de tête à la bretonne, les papillons dansent dans un rayon de soleil, le chien récite une élégie à la chienne, Ib coq est très-aimable avec la poule. A la manière dont y vont tous ces différents groupes, il est aisé de conjecturer que

5* LES GROTKSQUES.

le monde sera encore peuplé longtcnmps. Deux inscriptions, l'une en latin, l'autre en français, afin que petits et grands comprennent, remplissent une bonne partie du ciel. Voici l'inscription latine : Omnia amore vivunt sine quo defîciunt. Voici l'inscription française :

Chacun recherche sa chacune; A tout sexe amour est commun :

Suyvant cette rèiile commune, Aymez-moi, mais n'en aymez qu'un.

Pour qu'il n'y eût pas la moindre obscurité dans son tableau et que le sens en résultât clair et net, Virbluneau s'est représenté lui-même dans une posture anacréontique avec sa dame, tout à l'angle de la gravure. Je ne sais si c'est timidité ou ignorance de la perspective, il s'est fait deux fois moins gros que la poule placée au même planque lui. — Angélique ne fut pas convaincue; cependant la conséquence du syllogisme était facile à déduire et scolastiquement régulière ; les oies aiment, les canards aiment, les crapauds aiment, donc vous devez aimer. Il eût été plus facile de se tirer de l'âne de Buridan. — Angélique se tira de là, et demeura de la cruauté la plus féroce. — Virbluneau, ne sachant où donner de la tête, compose tme autre gravure où on le voit couché par terre, faisant la plus piteuse mine du monde, navré au côté et au bras comme un saint Sébastien par des flèches aussi longues que des broches. Une légende tortillée connne un tire-bouchon, ou comme un plumet de tambour-major quand il fait du vent, lui sort de la bouche et se déroule capricieusement en l'air ; cette fois-ci c'est de l'italien ;

LES GROTESQUES. f)5

OI'ELLO CORli SOl-O W Da j^ «olV*

On dirait le tour de bâton du caporal Trimm, qui sert si élégamment d'épigraphe à la Peau de chagrin de M. Honoré de Balzac.

D'une espèce de soleil dont le disque est rempli par quelques mots hébreux que je ne vous expliquerai pas, attendu que je ne suis pas polyglotte comme Virbluneau, il pleut abondamment des têtes de mort^ — ceci est tout à fait romantique, — et des flèches barbelées, — ceci est un peu plus rococo. A quelque distance du soleil est un pauvre petit cœur qui se grille et se consume, — c'est le cœur de l'infortuné Scalion. Plaignez-le, amoureux et amoureuses, car Angélique ne fut pas plus touchée de cette preuve d'amour que des autres : aussi Scalion perdit-il tout à fait patience et prit-il bravement le parti de ressusciter; il planta là sa cruelle, et fit bien. Voici comme il s'en explique dans sa dédicace à très-sage et très-vertueuse dame madame de Boufilers :

« Quelques années du depuis considérant ma poursuite être infructueuse, je me suis desgagé delà première pour m'esclaver soubz l'obéissance d'une autres! favorable à la pudique recherche que j'ay fait de ses bonnes grâces, que de nos mutuelles amitiez s'en est suivi l'inséparable union de deux cœurs atteints demesme flamme, et par conséquent l'aschevement de ce petit œuvre que j'ay tenu longtemps songneusement cachée... »

Cet amour malheureux dura cinq ans entiers. Ce n'est pas aujourd'hui que l'on trouverait des amants assez

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contemplateurs pour être capables d'une telle persévérance. Pendant tout ce temps, le loyal el pudicque Scalion de Virbluneau n'eut d'autres mets pour alimenter, son an)Our que qu(;lques baisers sur la ii)ain ou sur la joue, et tels autres menus sutïrages ; encore chaque baiser lui coûte dix ou douze sonnets où il crie pitié et merci, et demande pardon de tant d'audace :

Je blasnie, malheureux, mon infélicité De vous estre blc^sée, el faillir l'entreprise De vous baiser sans plus une fois par surprise, Quand à la cheminée eustes du front heurté.

Malheureux, dis-jc alors, le ciel est irrité Contre moi, puisqu'ainsi mes vœux ne favorise ; J'estimois que ma main tenant la vôtre prise, PouiToit à mon desseing donner commodité.

Et pour un tel meschef je vous supply de croire Que depuis n'a esté sans regretz ma mémoire : Si vous faisiez ainsi du moindre de mes maux,

Je croiray de sortir de ma peine et souffrance, Et selon mon service avoir la récompense, Telle qu'ont mérité mes amoureux travaux.

11 souhaite d'être un gant, afin de pouvoir toucher la main de sa déesse :

Ah ! main qui doucement me déchirez le cœur. Et qui tenez ma vie en l'amoureux cordage ; Main où nature veult montrer son bel ouvrage, Et où le ciel versa sa bénigne faveur.

Las 1 au lieu de ce gand qui reçoit tant d'honneur, Que d'embrasser ce qui m'enflamme le courage, Permettez qu'à présent j'aye cet avantage Que d'esire gardien d'une telle valeur.

Si vous aymez le froid, je suis la froideur mesme ; Si vous cherchez le chaud, j'ai un feu si eslresme Qu'il enflamerait bien l'air, la terre et les cieux.

Faictes donc, je vous pvi', que mon désir avienne, Ou si me refusez, je suppiiray les dieux (0 délicalte main !) que le gand je devienne.

A ce qu'il paraît, mademoiselle Angélique était un bas bleu, non pas un bas bleu d'azur, mais de l'indigo le plus foncé et digne d'entrer à la Crusca :

Prions Mercure orner noire langage :

Qu'en nos discours n'y ait aucun deffault; Car les beaux yeux qui m'ont livré l'assault, Des beaux escritz ont praticqué l'usage.

C'était une femme devant qui il était dangereux de se permettre un solécisme et avec qui il fallait faire l'amour correctement. 0 trois fois misérable Scalion, sieur d'Ofayel !

Pour le physique, elle ressemble à toutes les Dulcinées de poètes et de chevaliers errants, c'est un écrin complet : elle a des cheveux d'or, un front de nacre, des yeux de cristal et de saphir, un teint d'œillets, de lis et de roses, des lèvres de corail, des dents en perles orientales, une gorge d'albâtre avec une framboise pour bouton, un corps d'ivoire, des pieds de neige, des jambes de lait, peau de satin et le reste, avec cela une haleine mieux flairant qu'ambre gris et civette, une voix de syrène, une démarche de déesse, et toutes les qualités que les poêles prodiguent à leurs héroïnes.

Ce qui veut dire qu'Angélique était blende, avait les

yeux bleus et la peau blanche, et que c'était une a?sf'z agréable personne, toutefois, sauf la cruauté :

Ces blonds cheveux dcxtrement tortillez, De nœuds d'espoir et de douleurs cruelles, Ce tein d'aurore en ses joues vermeilles, Ces beaux cornulx doublement csmaillez.

Ces monts d'ivoyre en rondeur bien taillez, Ces belles mains, ce col et ces oreilles. Ces yeux trop plus brillans que deux estoilles, En un instant m'ont tout ensorceliez.

Par eux amour se logea dans mes veines, Et m'engendra les douloureuses peines Que mon cœur souffre en sa belle prison.

Tant plus sa paix je poursuis et désire, Plus je le sens en flamme se réduire, Et moy privez de sens et de raison.

Nous voyons parmi les sonnets de Virblunei;u qu'Angélique demeurait en Brie, qu'elle quitta pour s'en aller en INormandie.

0 pauvie Brye ! ô veuve des beaux yeux Qui de leur jour te rendoient fructueuse : Absente d'eux, tu es si ennuyeuse Qu'en te voyant tout me semble odieux*

Comme je suis chagrin et soucieux (Pour leur départ) tu seras langoureuse; Toute contrée où ils sont est heureuse, Et tout climat sans eux est malheureux.

Qui a pour dame Angélique choisie, Très-heureux est (s'elle luy est amye), V.ar autrement amour n'est que tourment.

Deiiiy dieu est qui lui parle à son aise, Est dieu du tout qui librement la baise. Je n'en sauroy faire autre jugement.

Si en partant, seul vous m'avez laissé, Sans m'avoir dit l'adieu que je désire. Vous en avez augmenté le martyre.

Qui me retient de regrets oppressé.

Je me senty aussilost ollencé En vous oyanl la vérité desdire, Car on ne peut mon amour contredire Que je ne soy dans l'ame courroucé.

Quel creve-cœur! après si longue preuve De mon debvoir, qu'il faille que j'abreuve Mon lict en l'eau du ruisseau de mes pleurs!

Quelle fureur conduit ma destinée, D'estre subject aux loix d'une obstinée Qui s'esjouit quand pour elle je meurs?

En Normandie, Angélique (ma belle) S'en est allée establir son séjour, Qui faitt paroistie à minuict un beau jour, D'un seul rayon de sa vive étincelle.

La cruelle Angélique eut les pâles couleurs à peu près vers ce temps, et le pauvre Scalion liii conseille un remède que je crois très-efficace ; mais Angélique ne fut pas de cet avis, et aima mieux être malade.

Ce fut en ISOl que celte belle passion le prit au ventre. — Voici le sonnet où il raconte l'origine de son amour ; il ressemble au sonnet de Pétrarque :

Era'l giorno ch'al sol si scoJoraro

Per la picta del suo faUore i rai,

Quand' io fui preso, e non me ne guardai ;

Che i bei vostr' occhi, Donna, mi legaro.

Le jour où Pétrarque devint amoureux de Laure était un vendredi saint. — Ce fut un jeudi que Scalion s*enamoura d'Angélique.

Toujours j'aurai présent dans la pensée L'an, la saison, le mois, l'heure et le jour Que je senty par la force d'amour Mon cœur bruslé d'une ardeur insensée.

J'honoreray l'emprise commencée, Si mon destin me conduit au séjour.

Où de mon heur je verrai le retour Récompenser ma pauvre asme oITensée.

L'heure, le jour, l'an, le mois, la saison Qu'en aoust le peuple achève la moisson. Mille cinq cens nouante et une année,

Par un jeudi, à quatre heures du soir, Il pleust si fort à mes yeux de te voir. Qu'à te servir ma foy fut adonnée.

Eh bien ! malgi'é et peut-être à cause de tous ces soupirs, de toutes ces larmes, de tous ces sonnets, de tous ces concetti, de toutes ces pointes, de tous ces rébus, Scalion ne put venir à bout de se faire aimer d'Angélique, et force lui fut de reporter son amour aux pieds de mademoiselle Adriane, qui ne fut pas cruelle comme Angélique.

Le bonheur de Scalion lui fit commettre un troisième livre de sonnets intitulé les Prospères et parfaites amours de Scalion de Virbluneau ; il y pleurniche bien encore de temps à autre, par l'effet de l'habitude, mais ce n'est rien.

Il n'y a que deux gravures dans cette partie : l'une représente un phénix sur un bûcher, avec cette devise : Ardendo me renovo; — l'autre un cœur attaché par une chaîne, tenaillé, percé de clous, ouvert comme une armoire, par deux mains qui le tirent en sens inverse, avec accompagnement obligé de flèche et de tonnerres. Sur

deux colonnes entourées de feuillages on voit un hibou et une lampe ; le blason de Virbluneau est au milieu ; sous le hibou est écrit : Inde mors ; sous la lampe : Inde vif a. Mais je l'ai dit, ce n'est qu'une vieille habitude; il y a au moins vingt sonnets dans cette dernière partie sur les baisers de sucre et de miel qu'Adriane lui a octroyés. Scalion, qui est pudique et loyal en tout, visait au mariage :

Acceptez pour mari Scalion de Virbluneau, dit- il.

Il se maria donc avec Adriane ; ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants. — Ceci finit comme les contes de fées ; mais, en vérité, je n'ai pu trouver un meilleur dénoûment. — J'espère qu'il n'a plus jamais fait de sonnets ni dessiné de gravures allégoriques.

Cependant, si détestable poëte qu'il soit, Scalion de Virbluneau aura l'ineffable gloire d'avoir fourni au grand Molière l'idée du madrigal que chante le marquis de Mascarille aux deux précieuses sœurs Cathos et Madelon. Le fameux : Au voleur l au voleur! se retrouve presque textuellement dans un sonnet du sieur d'Ofayel. Voici les deux vers.

Alarme! alarme 1 alarme! et au secours! On m'a volé mon cœur dans ma poilrine.

Il y a cent à parier contre un que Molière n'avait pas lu notre platonique poëte, mais il était donné à Molière de tout comprendre, de tout pénétrer, et de reproduire comme par divination jusqu'aux plus incroyables aberrations du ridicule humain.

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