III
Le malheurettx s'est enrhumé à attendre sous les arbres. Un autre a à prononcer un discours en public, — un toast à porter dans un gueuleton patriotique ; — il répète son toast d'avance et s'entend avec effroi dire : • Bessieurs, dous dous sobes rendis dans ude intention purebent patriotique, *- ou : c Je débande la bort des tyrans. »
Comment foire? Son discours lui a coûté bien du mal — et ferait tant d'effet! — à coup sûr on le ooettrait dans le journal. — Il va trouver un médecin.
— Bossieur, il fout que vous me rendiez un grand service.
— Volontiers, monsieur, si cela dépend de moi.
— J'aibe à le croire, bossieur; — j'ai ud' affreux rkube de cerbeau.
— Ah ! ah ! un coryza?
— Un rhnbe de cerbeau I
— Oui, — j'entends bien, — c est ce que nous appelons un coryza.
Le malade est flatté de voir que la science s'est occupée assez spécialement de son mal pour lui donner un nom inconnu du vulgaire ; — il se voit d'avance guéri.
— Bossieur, — c'est que, pour ud* adiversaire, je suis bembe d'un dîder, et il d'y apasboyen d'y banquer.
— Cela n'empêche pas de manger, — seulement les aliments vous paraîtront moins savoureux.
— Bossieur, s'il s'agissait seulebent de banger... ça de be ferait rien, — je be boque des alibents, — mais c'est que j'ai un discours à prodoncer, — et vous compredez qu'avec bon rhube de cerbeau, — on d'entendra pas le boindre bot.
-» Alors, c'est fort désagréable.
— Qu'est-ce qu'il faut faire, bossieur, pour bon rhube de cerbeau?
— Pour votre coryza?
— Oui, — bossieiir, — on b*avait dit de redifler de l'eau de Cologne.
— Ça a*est pas mauTsâs.
— Ça n'est pas bauvais, bais j'en d'ai rediflé trois i^rres et ça de .va pas bieux. — On m'avait dit également de.be beltre du smf de cbandelie autour du dez.
— On en a vu de bons effets.
-— j£ be suis bis deux chandelles entières sur la figure et ça de va pas bieux. — Qu'est-ce qu'il faut faire, bossieur? — > n faut essayer d'une fumigation,
— Et ça be guérira-t-4l?
— C'est possible.
— C(èent ! ça d'est pas sûr I
— Non, monsieur.
- Et voie d'avez pas d'autre boyen?
— Des bains de pieds.
— Ah! et ça be guérira* t-il?
— Peut-être,' — d'ailleurs, ça n'est jamais bicniông, attendez que ça se passe.
Et le malade s'en va persuadé que les médecins, comme certains parrains de complaisance, se sont contentés de donner un nom au rhume de cerveau, «-* sans se soucier de ce qu'il deviendrait à l'avenir;
Qu'ils sont très-forts sur la lèpre qu'on n'a plus, et sur la peste qu'on n'a pas; — mais qu'ils ne savent rien sur les rhumes de cerveau et sur les cors aux pieds.
^IPtfC Le ConsUMionnel, en parlant d'un repas donné par M. O'Connell, a fait une énumération qui a lieu d'étonner de la part d'un journal qui compte au nombre de ses fondateurs des hommes qui passent pour savoir manger.
On lit dans le menu du Constitutûmnd : « Cent pommes de pin » (piae apple^ que le Con^iiuHotmel traduit par pommes de pin — veut dire a9iana$. Il y a de cpim ranpre la bonne
harmonie qui existe, d*aprés certains journaux, ou qui n'existe pas, (l*après certains autres, entre la France et l'Angleterre, en prêtant de semblables nourritures à nos voisins). Le Constitutionnel syoute : « Trente plats d'orange et autres tourtes. •
Ce mot me rappelle une locution semblable d'un portier que j'ai eu et qu'on appelait M. Gorrain. « Monsieur, disait-il, malgré les crimes des jésuites, il ne faut pas oublier que c'est à eux que nous devons l'importation des abricotiers , des dindons et d'une multitude d'autres fruits à noyau. »
^^ L'autre jour, — dans une maison — où on lisait le journal à haute voix, le lecteur arriva à cette anecdote :
« Le roi était attendu hier, vers une heure, au château des
' Tuileries. — Tout à coup des cris : Au secours ! un homme se
noie ! se font entendre, — dix batelets se détachent de la rive,
— on saisit un homme qui allait disparaître, — on le porte au bureau de secours, — puis chez le commissaire de police, — où cet homme déclare que c'est la misère qui l'a poussé à cet acte de désespoir. >
Le lecteur s'arrêta.
— Continuez donc, lui dit la maîtresse de la maison.
— Mais c'est tout ; il y a un point.
— Mais non ; — il est impossible que le roi n'ait pas fait donner des secours... Tournez la page.
— Je la tourne, et je lis : c Nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs le mou de veau... •
— Assez... Comment, le roi?
— Il ne passait peut-être pas précisément à ce momentrlà ;
— et puis, on peut ne pas lui avoir dit la chose.
-^ C'est égal, il n'a pas eu de bonheur cette fois-là.
j^ Il est évident que la presse est l'origine de l'horrible désordre qui mine la société. •— Quelques niais demandent à ce sujet des lois répressives. — Je l'ai dit vingt fois, — c'est, au contraire, le moment de lui mettre la bride sur le cou. --Laissez
la presse libre, — sans cautionnement, — sans timbre, —sans procès, — dans deux ans la presse sera morte ou réformée et moralisée. — C'est une gageure que je tiendrais en mettant ma tête pour enjeu.
Toutes ces sociétés secrètes sont comme les mans qu'on trouve dans la terre, où ils rongent les racines ; le soleil, le jour et l'air les font mourir.
j^ Si la presse était libre, — les communistes, les égalitaires, qui sais-je, moi, chacune des trente ou quarante républiques dont se compose le parti républicain aurait son journal et développerait ses idées. ■— Vos lois répressives de la presse donnent à tous les journaux de toutes les opinions des limites égales dans l'expression de leurs opinions , — qui rendent leur langage presque identique, de telle sorte qu'ils se trouvent combattre ensemble, ^^ et dans les mêmes rangs contre vous, — pour des causes toutes différentes, ou ennemies.
Laissez chacun arborer l'étendard qui lui plaît, — et vous verrez celte grande armée de l'opposition que, par vos sottes lois répressives, vous réunissez malgré elle sous un seul et même drapeau d'une couleur bizarre formée du mélange de tant de nuances, — vous la verrez se diviser en petites cohortes, chacune sous son véritable étendard, avec ses couleurs, combattant pour son compte, — et contre ses alliées d'aujourd'hui.
Le procès fait à M® Ledru-Rollin, et qui se termine par la condamnation de cet avocat, — est encore une sottise. — \otre gouvernement représentatif est un mensonge — si un candidat ne peut exprimer sa véritable opinion. — J'admets ici que M® Ledru, ou tout autre avocat, ait une véritable opinion. ^ Ne comprenez-vous pas, d'ailleurs, que M« Ledru ou tout autre, forcé par vos lois à l'hypocrisie, — réunira les suffrages de toutes les nuances qui avoisioent la sienne, — au lieu d'être réduit à ses véritables sectaires ?
^ffi^ Le National a eu un nouveau procès ; — cette fois il a
i74 Î>ES GUÊPES.
été acquitté.— Il a appeW encore ce jugenreirt une leçem donnée au pouvoife
M. Ledm-Rollin a été comdanmé. — On a dit que c'était une erreur du jury.
M. Quesnaut, candidat ministériel, échoue â Cherbourg. — Gloire aux éleet^irs, — ^leiir bon sens et leur patriotisme sauvent
la France.
U. Hébert, autre candidat ministériel, est nommé i Pont- Atuteraerà une grande majorité. — On crie à la corruption, — à 1» vénalité, -^ à Tignorance.
Ainsi, il y I des départements entiers corrompus et des départements vertueux ; — cela vient de Feau ou de Tair : — on B*en sait rien.
Cda est décidément par trop tesle,<--ei le gouvernement maintient des lois répressives contre les journaux 1 — Mais laissez-les donc faire,— je vous le répète, — laissez-les deux ans, — laisseites un an, — et la presse sera morte ou réformée.
jpp^ Un M. Doyen, âgé de quatre^ngt-six ans, vient de fliire entériner par la cour royale des lettres patentes qui lui confirent le titre de baron ; — ces lettres ne sont que la confirmation d'un titre qui remonte à 1628. — C'est s'aviser un peu sur le tard, et cela ressemble un peu à ce que faisaient les seigneurs qui voulaient mourir dans un habit de moine de quelque ordre religieux, — supposant sans doute qu'ainsi déguisés ils ne seraient pas reconnus à la porte du paradis et y entreraient plus sûrement ; — pour ce qui est de M. Doyen, le lendemain de l'enté^ rinementde ses lettres patentes, il était déjà, et pour ce fait, exposé aux avanies de quelques journaux.
Au premier abord, on pourrait s'étonner de voir à la même époque tant de manifestations de mépris pour les titres et les honneurs, — et tant d'avidité pour s'en affubler ; •— c^est que les gens qui crient le plus ont moins de haine pour tss dignités que pour ceux qui les possèdent; que ce m^ris est
Kmi eo paroles et n'est qu'une façon de dire de Tenvie.
^^ Quand Jésus-Christ chassa les marchands du temple,/ — e'était avec une corde ;-*on a employé des moyens plus douXw pour M. OUivier, qu'on a fait évoque. — On assure que c'est sur les instances réitérées du directeur de l'Opéra, qui voulait se débarrasser d'une dangereuse concurrence : — Saint-Rock, succursale de l'Académie royale de musique sous M. Ollivier, est redevenu une église sous M. Tabbé Fayet.
ij^ M. Ingres, un peu enflé des éloges qu'on lui a récemment donnés avec une sorte de frénésie, — s'est laissé longtemps supplier par M. le duc d'Orléans de faire son portrait ; — il a fini par céder aux instances du prince r^çal, à trois conditions : 1^ que M. le duc d'Orléans poseFait chez lui, M. Ingres ; •— 2o qu'il ravétirait tous les jours l'uniforme adopté et qu'il poserait au moins cent cinquante fois ; ^ 3» que le portrait ne lui serait payé qoe trois miUe francs. — M. le duc d'Orléans a accepté toutes ces conditions, et même la dernière.
(jlfi^ On doit s'élever avec indignation contre le système ap- IpliqHé en France aux prévenus.
D'après les statistiques des tribunaux , sur cinq accusés il n'y «pas deux c(Hidamnations ; — donc, un prévenu a trois chances contre deux pour être dans quinze Jours : — un homme que la société a injustement arrêté, — emprisonné, — flétri aux yeux de bien des gens» — gêné et peut-être ruiné dans ses affaires, — luimilié et dése^éré, — un homme pour lequel il n'est pas de réparations k'op grandes.
Le prévenu doit être traité avec tous les égards posaUes ; — s'il est plus tard reconnu coupable, — la loi le punira ; — ^mais, s'il est déclaré innocent, — comment réparerez-vous votre erreur? tâchez donc du moins qu'elle ait les conséquences les moins fâcheuses qu'il vous sera possible.
Personne n'a le droit d'infliger un mauvais traiteuent à un prévenu, — quelque léger qu'il soit * — un prévenu doit êlre
transporté, — s'il y a lieu, — avec toutes les aises imaginables et aux frais de la société.
Que le prévenu soit homme de la presse ou cordonnier, — c'est tout un ; — tant qu'il n'est pas condamné, il est innocent, il a droit à tous les égards qu'on aurait pour on innocent, bien plus : à ceux qu'on aurait pour un innocent injustement accusé.
D'ailleurs, s'il est coupable, son châtiment, sous quelque forme que ce soit, ne doit pas commencer avant que la loi l'ait prononcé.
C'est une chose qu'on ne saurait trop rappeler à messieurs de la justice dans tous les degrés de la hiérarchie , — c'est une honte pour un pays tout entier qu'il n'y ait pas de lois qui puissent préserver un innocent des ignobles traitements qu'on fait subir aux prévenus.
if!^ Un matin que j'étais avec H... y, — il lui prit une sainte colère contre la phraséologie des journaux et contre la crédulité de ceux qui les lisent. Il nous en tomba un sous la main qui parlait de je ne sais plus quelle mesure que l'opinion publique flétrissait.
Nous nous demandons d'abord : — Qu'est-ce que l'opinion publique? et qu'est-ce que le carré de papier que voici? Qu'entend-on par ces paroles, a l'opinion publique,*» l'opinion publique veut-elle dire l'opinion de tout le monde f
Non, par deux raisons: la première, c'est qu'une mesure ou n'importe quoi qui serait blâmé par tout le monde ne pourrait pas subsister un instant ; il faut donc excepter au moins de tout le monde : i^ ceux qui prennent la mesure; 2® ceux qui la soutiennent ; 3^ ceux qui en profitent.
^jffif La seconde raison, est que voici cinq autres carrés de papier : ~ trois approuvent la mesure et se disent les organes de Vopinion publique ; — deux autres, — aussi organes qu'eux de \ opinion publique^ — n'en disent pas un mok
ij^ Il y a donc plusieurs opinions publiques sur le même sujet ?
Le résumé de notre discussion — fut qu'il n*y a pas d'opinion publique ; — qu*il n'y a pas assez de bonheur dans le monde pour que tous en aient une part ; — que celui des uns n'existe qu'au détriment des autres. Que, par cela qu'une me* sure nuit à certains intérêts, elle sert merveilleusement à cer* tains autres.
Que Vopinion publique se fait comme les émeutes^ comme la foule.
Quand les journaux disent qu'il y a une émeute quelque part, les bourgeois et les T>uvriers vont voir l'émeute, — les gendarmes s'y transportent pour la réprimer ; ceux-ci prennent les curieux pour l'émçute, et les bousculent, les curieux s'irritent et se défendent, — et l'émeute se constitue.
Les gens qui vont voir une pièce où on leur dit qu'il y a foule — ne s'aperçoivent pas qu'ils forment eux-mêmes cette foule, qu'ils venaient voir autant que la pièce.
Beaucoup de gens s'empressent de se ranger à ce qu'on leur dit être l'opinion publique, — surtout quand elle est contraire au gouvernement ; parce que, tout en obéissant à leur instinct de moutons de Panurge, ils ont un certain air d'audace sans danger qui flatte le bourgeois. — > Ils seraient bien effrayés parfois s'ils savaient qu'ils sont à la tête de l'opinion dont ils croient suivre la queue, — et qu'ils seraient seuls de leur opinion publique — s'il n'y avait pas d'autres bourgeois pris dans le même piège.
Une chose tourmentait surtout M... y, c'était de savoir où on fiéirii les mesures : car, — disait-il, — si chacun des membres de l'opinion publique, — qui doivent être nombreux, — se contente de flétrir ladite mesure chez lui, -— comment le journal qui paraît ce matin a-t-il pu rassembler, dans l'espace de quelques heures, toutes ces flétrissures éparses d'une mesure prise
hier matin, — pour pouvoir en fbnncr un total qni lui permette de présenter le nombre de flétrissures qu*il a réunies comme équivalant â une opinion publique?
Il dt)it y avoir un endroit où on flétrit les mesures, •— comme il y a une halle à la viande, — comme il y a une Bourse ; — il doit y avoir un endroit où on flétrit les mesures, — comme* il y a un endroit où on en prend, — au bout du pont Louis XV.
Il faisait beau; — nous nous mtmes en route pour une grande promenade. — Aux Tiiileries, il y avait beaucoup de monde autour d'un ba^^sin ; — M ..y s'approcha pour voir si ces gens étaient réunis pour flétrir la mesure. — Ce n'était pas cela ; ils n'avaient pas même Tair de savoir qu'il y eût une mesure ; — ils donnaient des miettes de pain aux cygnes, — qni livraient leurs ailes entr'ouvertes au vent printanier, — semblables â de petits navires à la voile.
Dans un autre coin du jardin, beaucoup de gens qui, comme tout le monde, ont droit de considérer leur opinion comme partie intégrante de l'opinion pubfique, — appréciaient, en lisani les journaux, la mesure — qu'ils étaient censés avoir flétrie la veille.
Nous nous approchâmes d'un groupe fort serré, — à l'endroit appelé la Petite-Provence, — mais c'étaient des gens qui se chauffaient au soleil ; — personne n'y parlait — de la mesure.
Sur les quais, — quelques Français vendaient des gâteaux ée Nanterre, quelques autres en achetaient; — les uns fouettaient ^rs chevaux, les antres regardaient couler l'eau.
De l'autre côté du pont, un monsieur lisait un livre mis sur le parapet â l'étalage d'un bouquiniste, et faisait une corne à la page où il restait de sa lecture, qu'il comptait continuer le laidemain.
Personne n'avait l'air de flétrir la mesure. — Ah ! — voici bien du monde rassemblé devant l'Institut. — Nous perçons la foule avec peine ; — c'étaient deux cochers qui se battaient.
DECEMBRE 4841. i79
Nous demandâmes pourquoi c'était, — parce qu'après tout ce pouvait bien être à cause de la mesure : — l'un des cochers la flétrissant, l'autre ne la flétrissant pas; — mais ce n'était pas cela : l'un avait pris une demi-botte de foin à l'autre ; — le Tolé fut rossé.
Nous primes alors la rue Guénégaud en suivant trois hommes qui en entraînaient un autre.
— Qu'a-t-il fait? demanda M... y.
— C'est à cause des mesures, répondit le passant interpellé. M. ..y avait un air triomphant :
* Venez, me dit-il, il s'agit cette fois de la mesure. On fit entrer notre homme au n'' 9, sous une porte ronde.
— Le voilà chez David, dit alors l'homme auquel M... y avait adressé sa première question.
— Et que fait- on chez David? demanda M... y.
— C'est la fourrière, répondit l'homme.
— Est-ce là qu'on flétrit les mesures? demanda H... y.
— C'est là qu'on les vérifie,
— Comment?
— Oui, cet homme qu'on emmenait a été surpris par les agents à vendre à faux poids. — - On l'amène chez David. — Si David trouve que ses mesures ne sont pas justes, — il met en fourrière les poids, les balances et tout le. bataclan. — C'est sans doute ce que vous appelez flétrir les mesures.
Ce n'était pas encore là ce que nous cherchions. — Découragés, nous montâmes en voiture et nous allâmes à Saint-Ouen, comme nous faisions souvent. — Là, grand nombre de Parisiens péchaient à la ligne. — J'appelai Bourdin, un batelier de mes amis, — qui avait l'obligeance de garder mon canot.
N, B. J'apprends que le gouvernement l'a saisi et confisqué comme n'ayant pas les dimensions qu'il lui platt d'exiger par une ordonnance qu'il aurait dû rendre avant que je fisse faire mon bateau; — et les journaux disent qu'on désarme et qu'on dis-
loque la flotte, — tandis qu'au contraire on prend des moyens quelque peu extrêmes pour posséder un plus grand nombre de bâtiments. - 0 mon pays ! si mon canot peut servir à ta gloire.^
— s'il peut surtout augmenter Tefifeclif de ta flotte, — faire trembler la perfide Albion — et faire taire les journaux, — je te Toffre de grand cœur.
Mais réellement, — pour un ami du château, ainsi que m'intitulent certains carrés de papier, — on me traite assez mal ;
— le roi me donne douze francs par an — pour son abonnement aux Guêpes, — et on prend mon canot, qui m*a coûté cent écus.
J'appelai donc Bourdin, — Bourdin me mena prés de ce pauvre canot, qui était caché dans les saules; — il était fort joli, ma foi, — tout noir avec une bordure orange, — et le plus rapide de ces doux parages ; — nous montâmes dedans, — et je laissai dériver jusqu'à Saint-Denis. — Nous étions heureux comme deux poètes que nous étions. C'était un spectacle ravissant; — la rive était bordée de grands peupliers, droits comme des clochers, — de saules bleuâtres, — de fleurs de toutes sortes, de spirées avec leurs bouquets blancs, de campanules bleues; -^ sur l'eau il y avait des nénufars jaunes et des anémones aquatiques. — Parfois un marlin-pôcheur traversait la rivière droit et rapide comme une flèche en poussant un cri aigu ; — à peine si nous avions lé temps de voir son plumage vert et bleu. — Nous regardions tout cela, — et nous écoutions les bruits de l'air et de l'eau, — et, à l'heure où le soleil se couchait derrière l'église Saint-Ouen, — nous arrivions à l'île Saint-Denis, dont M. le maire, — M. Perrin, — un autre ami à moi qui joint à ses fonctions municipales celles de restaurateur, et qui cache modestement son écharpe tricolore sous un ta« blier de cuisine, — nons donnait un dîner excellent et un vin de Bordeaux que M... y, qui s'y connaît, déclarait irréprochable.
... J'oubliais la mesure..., personne ne la flétrissait, personne ne la connaissait.
Je voulais seulement vous dire ce qu'il faut croire de ces/ phrases stéréotypées dont les journaux sont si prodigues. ^
^^ SUITE DES GOMUENTÂIRES SUR L* ŒUVRE DU GOURRIERf
FRANÇAIS. — Il faut que je termine mes commentaires sur l'œuvre du Courrier Français.
Nous en étions à :
LES
Douzième observation : — les* Les, article pluriel, —
«/(^ n'est qu'un singulier, vous est un pluriel, » — Molièrb.
€ Pluriel, terme de grammaire qui s'emploie pour caractériser un des nombres destinés à marquer la quotité. »
GlRAULT DUVIVIER.
Je trouve la définition un peu moins claire que la chose définie, mais c'est ainsi que procèdent tous les grammairiens ; — Vaugelas est le premier qui ait écrit pluriel, avant lui on disait et on écrivait p/wner.
On trouvera sans peine des exemples d'articles s'accordant aussi bien avec leurs substantifs, — mais je ne pense pas qu'on en puisse trouver qui s'accordent mieux. Comparez et jugez.
• Le larcin, — f inceste, -^ le meurtre des enfants et des pères, — tout a eu sa place entre les actions vertueuses, t
« Ta lyre, qui ravit par de si doux accords, Te donne les esprits dont je n*ai que les corps. »
^ Charles IX à Ronsard.^
« La belle serviette et le torchon doré. »
(Poëme de la Madeleine,
i II s'agit des cheveux blonds de la pécheresse dont elle es suya les pieds du Christ.
UI. Ijl
« Je hais le philosophe qui n*est pas sage pour lui-môme :
Meffû) GOfKnmvy etc. » — EuRIFIDE.
^^ Treizième observation, — flots.
• L'auteur n*a pas répété Océan, — il n'a pas mis vagues ni lames, il a parfaitement distingué les nuances qui existent entre ces mots. — Flots est, des trois synonymes, celui qui engage le moins ; les autres ont un sens plus précis. Il a pour autorités plusieurs bons écrivains.
c Quel respect ces flots mugissants ont-ils pour le nom du roi? • — - Sharspease, la Tempête.
« Le /lof qui l'apporta... — Racine.
« Fendant le flot ému sous ht brise qui passe. »
Alphonse Esquiros.
M. Alphonse Esquiros est un bon jeune homme, — autrefois poète rêveur, ne manquant pas d'une sorte de naïveté un peu affectée, mais assez gracieuse ; — c'est une de ces natures simples, semblables au fleuve limpide d'Horace :
t Liquidus puroque simillimus amni, »
qui reflète dans son cours tout ce qu'il voit sur ses bords, — les grands peupliers et les petites herbes., le soleil et les étoiles, •— la barque qui glisse et Toiseau qui passse. > La poésie d'Alphonse Esquiros avait des qualités naturelles, •p— mais elle manquait d'originalité, — elle reflétait trop ses lectures du moment; —je l'ai vu, tour à tour, sans cependant copier servilement, imiter la manière de M. Hugo, — celle de M. de Lamartine et celle de cent autres. Il y a quelques mois, il publia une nouvelle fantastique inspirée de la Larme du diable, de M. Th. Gautier, charmante création inspirée par le Faust de Goethe.
A celte époque parut je ne sais quel livre de M. de Laraennais, — Esq[uiros le lut, et fit Y Evangile du peuple; — le parquet se saisit de l'affaire, et on mit Esquiros en prison, — comme M. de Lamennais; — c'était pour Esquiros pousser Timitation plus loin qu'il ne l'avait cru.
S'il y avait en France un ministre de l'instruction publique, — - il aurait connu Esquiros, — il l'aurait fait venir et lui aurait dit : « Vous faites de jolis vers aux arbres et à la lune, ne vous mêlez pas à ces choses ; quand vous imitez, n'imitez pas les gens que Ton met en prison. »
C'est ce qu'on ne fît pas, et on prit le crime d'Esquiros au sérieux, — et on le mit à Sainte-Pélagie.
Qu'arriva-t-il de là? qu'il prit à son tour au sérieux le martyre et la persécution ; que les journaux, qui n'avaient jamais parlé de lui tant qu'il n'avait eu que son talent, le louèrent beaucaup quand il fut mis en prison, — ce qui prouva pour la millième fois que-ce n'est pas du talent, mais de la prison, qu'ils font cas.
Et encore que ce pauvre enfant innocent et doux comme une fille — s'ennuie, — s'attriste, pleure, — réclame le soleil et l'air, — fait de jolis vers là-dessus en retour desquels, comme martyr, persécuté pour le peuple, il reçoit de mauvais lieux communs emphatiques.
^)t^ Quatorzième observation. — bemontent.
Il n'y a ici qu'un petit défaut, — c'est que, pour que sa phrase eût un sens, l*auleur aurait dû dire descendent; cependant le mot est correctement orthographié.
Quvizième observation — graduellement.
Je n'ai trouvé ce mot employé qu'autour des mirlitons.
« Je sens que graduellemeut u Mon amour est plus violent. »
<J^ Seizième observation, — ex.
Il y a plusieurs façons d'écrire ce mot : est, — haïe, — hé, — hait. — Notre auteur ne s'y est pas trompé, et a parfaitement choisi celui de ces mots qui convenait à sa phrase.
e^ Dix-septième observation, — lentement.
a II faut aller lentement à accuser ses amis. »
Saint-Éybemont,
Ces deux adverbes, •— graduellement et lentement, — sont peu agréables à l'oreille; — mais des écrivains fort châtiés n'ont pas cru devoir éviter des consonnances semblables.
« Elle se tenait à cheval dexlrement et dispostement, »
BRÂNTÔaiE.
c Conséquemment il perd la somme, ou il est incontestablement déchu de son droit. » La Bruyère.
Certes, commettre une faute avec La Bruyère, — ce n'est plus une faute, c'est une beauté.
Qu'est-ce que les puristes d'ailleurs, — et qu'est-ce que la langue ?
L'académie-dictionnaire 1798 — ne veut-elle pas qu'on prononce quatre-z-yeux?
Pascal ne dit-il pas — « elle a couru de grandes risques ?
Et l'AcADÉMiE, — en faisant remarquer que risque est masculin, — n'excepte-t-elie pas —cette locution : A toute risque?
Et Molière, dans le Floreniinf — rebarbaratif?
Et Vaugelas, sens dessus dessous?
Et M. DE PoNGERViLLE, de l' Académie; — dans le dialogue familier, — sens sus dessus?
Et BossuET : C'est là que régne un pleur éternel?
Je termine ce travail — en constatant que l'œuvre que nous venons d'examiner est un des morceaux les plus remarquables sous les deux rapports de la pensée et du style — qu'ait produits jusqu'ici la Uttérature politique des carrés de papier se disant organes de l'opinion publique ou boulevard des libertés.
e^ LE SECRET DE LA PARESSE. — Il y a deux ennemis irréconciliables, acharnés, mortels, — comme le sont les gens forcés de vivre ensemble : — ce sont le corps et la pensée, ^ la partie matérielle et la partie intellectuelle de notre être.
Tout le monde a éprouvé, au moment de se mettre au travail,
— une sourde hésitation, suite d une lutte entre l'esprit qui veut et le corps qui ne veut pas : — tous les poètes anciens en ont parlé; — quel est Thomme d'ailleurs qui n'a pas entendu mille fois au dedans de lui le dialogue suivant :
LA PENSÉE. Les formes incomplètes et sans contours qui passent devant moi avec des nuances douteuses et changeantes — semblent prendre un corps et une couleur, — le nuage se dissipe, le chaos a cessé de s'agiter, tout se met en ordre ; travaillons.
LE CORPS. Il fait un beau soleil, — peut-être le dernier de Tannée, — on trouverait, j'en suis sûr, encore une violette en fleur sous les feuilles sèches ; — nous devrions aller nous promener dans le jardin.
Cette proposition maladroite, sans précautions oratoires, n'obtient d'ordinaire aucun succès; c'est comme si l'on disait à un homme qui a soif : c Voilà un excellent morceau de pâté. » La pensée ne daigne pas seulement répondre, — elle s'obstine à vouloir travailler et à contraindre le corps à prendre la plume.
Celui-ci, qui est paresseux, comme vous savez, — comprend alors qu'il ne faut pas heurter de front cette fantaisie de travail,
— mais qu'il faut, au contraire, y rattacher d'une manière indirecte la distraction qui doit plus tard la détruire.
LE CORPS. Le grand air rafraîchit la tête et fait du bien à l'imagination, et puis, il y a tant de souvenirs pour vous, ma belle, dans ces fleurs que vous m'avez fait planter, — et que vous me faites arroser l'été, — que vous serez d'autant mieux disposée au travail quand vous les aurez revues quelques instants.
LA PENSÉE (à part). Peut-être ce butor a-t-il raison. — Allons au jardin.
Dès lors la pensée est perdue ! Une fois au jardin, la malheureuse se divise à Tinfini : — elle suit la feuille qui s'envole; ce rosier dépouillé lui rappelle un bouquet qu'elle a donné il y a longtemps ; — chaque arbre, chaque plante, est habité par un souvenir comme les hamadryades de la poésie antique.
Tous Tentourent, la caressent, l'occupent, et le travail est oublié.
C'est ce qui arrive chaque fois qu'elle essaye une bataille en plaine avec le corps, qui a pour lui la paresse, — la plus puissante de toutes les passions, — celle qui triomphe de toutes les autres et les anéantit.
La pensée ne l'emporte pas ; elle peut s'élever à son insu à une hauteur où il ne puisse plus l'atteindre. — Il faut qu'elle ruse, — qu'elle le trompe, pour le jeter- dans une de ces occupations d'habitude, auxquelles il peut se livrer seul sans son concours à elle.
LA PENSÉE. Or çâ, mon bon ami, voyons donc si vous saurez bien me tailler cinq ou six plumes?
Tailler des plumes est une chose que la main &it d'ellemême.
Pendant que le corps, taille des plumes, la pensée s'échappe furtivement; mais quelquefois le corps saisit le premier prétexte venu pour ne pas tailler de plumes.
LE CORPS. Vous en aurez six toutes neuves, ma mie. — J'aime mieux faire des armes.
LA PENSÉE. Y pensez-vous, mon bon ami? vous exténuer comme hier ! j'en suis encore malade, — ou prendre un rhume de cerveau, — et j'en mourrai. — Je ne vous cache pas même que je vous trouve un peu pâle aujourd'hui; — et, puisque vous ne pouvez pas rester en place, — promenez-vous dans la • chambre en long et en large. f
Si le corps est assez sot pour se laisser prendre à cette fausse l sollicitude, — pendant qu'il s'agite machinalement dans cet V
étroit espace, — la pensée, qui n'a que faire à cela, s'envole et lui échappe.
Il y a, il est vrai, des corps innocents et niais qu'on peut occuper et distraire avec la moindre des choses : ils se laissent prendre à jouer du piano sur leur table ; — un poète de mes amis a un corps qui s'amuse à s'arracher un à un les cils des yeux.
Mais il en est de plus récalcitrants, — ceux-là se défient de toute occupation qui leur est indiquée par la pensée, il fait qu'elle ne compte que sur un hasard extérieur, — sur un de .ces bruits monotones qu'on entend sans l'écouter; le vent qui souffle dans les feuilles, — une cloche qui tinte, — la pluie qui bat les vitres, — la mer qui gronde au loin.
Ces bruits le bercent, et il s'endort comme Argus aux sons de la flûte de Mercure ; — puis tout à coup il se réveille en sursaut, — et il s'aperçoit que la pensée l'a laissé là, •— il la regarde, — il la suit d'un œil hébété, — comme l'enfant entre les mains duquel vient de glisser une fauvette, — il la voit sur la plus haute branche d'un acacia secouer ses plumes au soleil, — il l'entend chanter librement.
Et le pauvre corps, qui s'ennuie alors de n'avoir plus l'esclave intelligente qui lui invente des plaisirs et l'aide à les conquérir, passe par les conditions qu'elle veut lui imposer pour la faire redescendre, — octroie une charte, — et consent à écrire sous sa dictée.
188 tES GUÊPES.
lanvîer 1842.
Règlement de comptes. — Un pèlerinage. — M. Aimé Martin. — M. Lebœuf et une trompette. — Un colonel et un triangle. — Jugement d'un jugement. • Le colin-maillard. — Les cantonniers des Tuileries à la place Louis XVL ~ Les nouveaux pairs. — M. de Balzac et une petite chose. — La quatrième page des journaux et les brevets du roi. — M. Gherubini. — Le général Bugeaud. * A quoi ressemble la guerre d'Afrique. ~ Une bonne intention du duc d'Orléans. ~ La Chambre des iéputés. ~ Consolations à une veuve. — Un joli métier. — Aménités d'un carré de papier. -- Une besogne sérieuse. — Correspondance. — Un secret d'influence. — Les écoles gratuites de dessin.
^i^ A la fin de Tannée, — il faut, quand on le peut, — régler ses comptes.
Je trouve deux notes sur mon agenda :
La première contient ces mots: • Pèlerinage annuel à Hon» fleur; »
La seconde: c Ne pas oublier de faire un peu de chagrin à M. Aimé Marlin. »
Le pèlerinage â Honfleur ne me prendra que deux heures avant de retourner à Paris.
Il s'explique par un beau distique que je fis autrefois, — et dont je n'ai gardé que le premier vers, parce que le second renfermait des longueurs :
« Des malheurs évités le bonheur se compose I •
L'homme le plus ennuyeux que j'aie jamais rencontré est un certain**^ aubergiste à Honfleur; — j'ai eu à supporter ses familiarités et sa conversation opiniâtre pendant vingt-quatre
heures que j*ai passées chez lui; — mais qu'est-ce que la familiarité avec un homme qui est là et qui s'efforce d*y mettre quelques bornes, — en comparaison de celle qa*il étale à l'égard des absents qui ne peuvent se défendre?
— Goûtez-moi ce vin, — mon cher ami, — me disait-il, — Méry n'en voulait pas d'autre quand il venait ici; — ah ! ahl — vous ne voulez pas qu'on détache les huîtres, — c'est absolument comme Eugène Sue; — le connaissez-vous? — c'est un de mes bons amis; — et Hugo — donc! — c'est ici qu'il a fait le Gamin de Paris^ son dernier vaudeville; — consaissez-vous Bérat? c'est un charmant sculpteur, vous n'êtes pas sans avoir vu son lion de marbre aux Tuileries?
Et, quand je sortais, il me suivait — et ne me quittait qu'avec peine pour dormir, de telle sorte que mon voyage avait un but qui fut tout à fait manqué.
Depuis ce temps, je vais tous les ans à Ronfleur ne pas voir**.
Je m'embarque an Havre, — j'arrive à Ronfleur, — je suis tout près de lui, — je me rappelle bien l'ennui qu'il m'a causé dans ses moindres circonstances, et je savoure avec friandise la joie d'en être débarrassé; — il est là, — à vingt pas de moi, — je pourrais le voir et je ne le vois pas, —je pourrais l'entendre et je ne l'entends pas.
Je ressens ce bien-ôtre du convalescent qui vient de se raccrocher aux branches de la vie, — je regarde de loin la maison de*** comme le naufragé regarde la mer, aux fureurs de laquelle il vient d'échapper, — et moi qui ai si peur de l'ennui 1 — moi qui ne peux le supporter un instant !
Ailleurs, — à Paris, — ne pas voir***, c'est un plaisir émoussé, — on ne le sent pas plus que la joie de la santé quand on se porte bien ; — c'est au château de Chilon, — en sortant de ce souterrain plus bas que le lac qui baigne ses murs, ^ que j'ai savouré la joie de la liberté; — c'est après avoir vu le roc usé
490 I«ES GUÊPB8.
par les pas des prisonniers — que j'ai senti ma poitrine se dilater i la pensée que j'étais libre ! ,
C'est à Honfleur — qu'on peut apprécier tout le plaisir de ne pas voir ***'\ — c'est dans ces rues, où il a passé peut-être un moment avant vous, — que vous comprendrez ce qu'il y a d'heureux à ne pas le rencontrer ; — c'est une sorte d'assaisonnement qui ajoute à tout une saveur inusitée.
Gravissez la côte de Grâce, — jetez les yeux sur la mer, — et, si vous connaissez *^, après vous être dit : c Je vois la mer! • — dites-vous : « Et je ne voi§pas ***! — et vous sentirez tout ce que le second plaisir ajoute au premier.
Pour moi, le souvenir de l'ennui que m'a causé cet homme n'a rien perdu de son ftcreté : -» je hais la couleur de la chambre que j'ai habitée chez lui, •— je hais ce que j'y ai mangé ; — j'aimais autrefois les éperlans, — maintenant je les trouve ennuyeux^ — parce que j'en ai mangé avec lui, — et je n'en mange jamais.
C'a été pour moi une consolation dans une infinité de traverses et de tourments. '— Oui, disais>je — au milieu des plus grands ennuis; — mat« je suis à cinquante lieues de ***.
Pour M. Aimé Martin, — nous en parlerons une autre fois.
M. Lebœuf, député, — recevant l'autre jour la lettre de convocation pour l'ouverture de la Chambre, — dit à son domestique :
— Qu'est-ce qui apporte ça... une iromg^Mii
— Oui, monsieur.
— Failes-îo asseoir et rafraîchir.
10^ Un autre de nos honorables est colonel de la garde nationale ; — un monsieur, électeur, lui recommandait, pour obtenir je ne ssûs quoi, son fils, qui fait partie de la musique dans la légion que commande le député; — le pauvre colonel ne connaissait pas plus le fils qu'il ne connaissait le père, — il savait seulement qu'il était électeur*.
— Et comment se nomme M. votre fils, démanda-t-il (moyen adroit pom* savoir en même temps le nom du père^.
— Il s'appelle Gobinard.
— Gobinard ?
— Oui... Gobinard.
— Ah! oui, Gobinard... j'y suis... Gobinard... trôs-bien!... Gobinard. . . je me rappelle parfaitement. . .^ Gobinard. . . Et qu'estce qu'il est, M. votre fils, — monsieur Gobinard? ,
* Il est triangle.
— Ah! oui, — oui, — oui, — Gobinard, parbleu! Gobi- . nard... charmant triangle!... charmant triangle! maintenant je me le rappelle parfaitement, — charmant triangle !
^1^ Les pairs ont rendu leur jugement dans TaflEdre du coup de pistolet tiré sur les princes. L'auteur du crime et deux de ses complices sont condamnés à mort, — les autres à la détention. — M. Dupoty, rédacteur du Journal du Peuple^ a pour sa part cinq ans de prison. — On a beaucoup parlé, du moins dans les journaux, de cette dernière condamnation. J'ai à dire aussi mon opinion, que je n'ai exprimée que trés-incomplétement — le mois dernier.
M. Dupoty a été condamné comme complice de Tattentat de Quénisset, qui a tiré un coup de pistolet sur les princes. — Eh bien 1 dans mon âme et conscience, — devant Dieu et devant les hommes, — comme disent les jurés, — non^ M. Dupoty n'est pas camplice de l'attentat de Quénisset.
La lettre qui lui a été adressée par Launois, dit Chasseur, un des conjurés, ne prouve absolument rien ; il n'est pas un homme dirigeant ou écrivant quelque chose qui s'imprime et paraît périodiquement qui ne reçoive une foule de lettres de ce genre, et, si on faisait chez moi une perquisition, je suis persuadé qu'on y trouverait vingt chiffons de papier plus compromettants que la lettre adressée par Launois à M. Dupoty. •
Mais â cette première question, que je résous négativement, j'en ajouterai une seconde :
Oui, — M. Dupoty est coupable d'avoir, par ses écrits, poussé au mépris des lois et du gouvernement établi, — aux conspirations et aux émeutes; •— ^ mais précisément autant que le Constitutionnel, le Courrier français, — le Teinps, le Siècle ^ en un mot, que tous les journaux de l!opposition, quelque timide et détournée que soit Texpression de la guerre quHls font au gouvernement existant, les uns pour le renverser et prendre sa place, — les autres pour l'obliger à choisir des ministres dans leurs amis.
Jj^ Et, — pour dire toute ma pensée, —je trouve, — sinon moins criminels, — du moins beaucoup moins bétes, — ceux qui jettent dans le pays des ferments de discorde avec Tintention de le bouleverser, ceux qui jettent des torches dans la maison pour la brûler, que ceux qui agitent tout le pays pour amener un petit revirement entre M. Dufaure et M. Passy,— que ceux qui mettent le feu à la maison pour y allumer leur cigare.
M. Dupoty a été pris comme Ton est pris au colin-maillard ou au pied de bœuf.
-^k^ Si Ton veut admettre ce système, il faudra remonter bien haut, et je ne sais vraiment où on trouvera une complète innocence.
Moi môme , quand j'ai reproché â M. de Strada de laisser ,1e roi sortir avec des chevaux dont quelques-uns ne valent pas cinquante francs ; quand j'ai, à plusieurs reprises, signalé à M. de Montalivet Tabus qu'on faisait du potager royal, — ces atteintes légères ont fait admettre plus facilement des attaques plus fortes, faites par d'autres journaux, et que l'on eût trouvées de trop haut goût sans cette transition. — Le Constitutionnel conduit tout doucement les esprits au Counier Français, le Courrier Français (quand mademoiselle Fitz-James n'est pas rengagée) les reçoit, leur fait faire un pas et les livre au Siècle, le Siècle les mène au
JANVIER 18ISi. 493
TempSy le Temps au National, le National au Journal du Peuple^ le Journal du Peuple au Populaire , le Populaire au Moniteur républicain, le Moniteur républicain aux discours de cabaret. — Chaque journal, échelonné comme les cantonniers sur les grandes routes, pave et ferre de ses phrases sa part d'un chemin qui conduit de la royauté à l'émeute et à la révolution, — des Tui*
LERIES A LA PLAGE LoUIS XVI.
Il n'y a pas de loi sur la presse qu'on ne puisse éluder. — Chaque loi répressive est le barreau d'une cage ; et, quelque serrés que soient les barreaux d'une cage , il y a toujours entre eux un espace, et la pensée, plus mince et plus ténue que la vapeur, passe facilement entre deux.
Vous ne tiendrez pas la presse avec des lois. — Il n'y a que l'arbitraire qui ait quelques chances d'en venir à bout, et encore l'arbitraire ne peut que remplacer les barreaux de la cage par les murs de la prison. Si la pensée est ténue comme la vapeur, la compression la rend terrible comme elle, et elle risque fort de faire éclater vos murs.
D'ailleurs, il ne faut pas que les gens, au pouvoir aujourd'hui, oublient leur origine. Quand on veut opposer une digue à un torrent, il faut la construire sur un terrain sec, que n'aient pas encore envahi les eaux : et vous, vous êtes le premier flot du torrent, c'est lui qui vous a poussés, qui vous a portés où vous êtes, — et qui est arrivé en môme temps que vous. Vous ne pouvez l'arrêter. Peut-être, si vous l'aviez laissé passer, se fût-il divisé en une multitude de petits filets d'eau et de ruisseaux murmurants. Mais, par vos lois absurdes, vous avez forcé fleuves et ruisseaux de couler ensemble et d'accroître, sans cesse, la force invincible de leurs flots.
Le réquisitoire de M. Hébert est composé précisément des mômes arguments que les considérations qui précèdent les ordonnances de juillet 1830.
^^ Il faut que je vous le dise encore une fois , — il fallait
laisser la presse libre — sans cautionnement — sans timbre — sans procès, — vous auriez cinq cents journaux, dont chacun aurait de cent à cent cinquante abonnés. — Je crois l'avoir suffisamment prouvé dans le numéro d'octobre.
Il fallait, d'autre part, inventer pour la littérature ce qu'on a inventé l[)our l'armée ; — il fallait, c'est-à-dire, le bâton de maréchal dans la giberne du soldat, — c'est-^à-dire un espoir fondé d'arriver par le talent, et par le talent seul, aux hautes positions du pays.
Vous avez précisément— fait le contraire;— un écrivain, quel que soit son génie, n'existe pas à vos yeux s'il n'écrit pas dans les journaux, — et s'il n'écrit pas contre vous.
Vous n'avez rien que pour deux classes d'écrivains, — et ces deux classes sont renfermées dans une seule : les journalistes. — A ceux qui vous harcèlent et vous menacent, vous jetez les gros morceaux, — puis aux pauvres diables qui se rangent tristement, et faute de mieux, sous votre bannière , vous donnez à ronger les os que laissent vos adversaires repus.
^^ Depuis longtemps on méditait la nomination d'une vingtaine de nouveaux pairs.
On avait murmuré les noms de MM. Hugo, — Casimir Delàvigne, — Horace Vernet.
Les nominations ont paru, — il n'y a rien pour les arts ni pour la littérature. Pourquoi? c'était montrer aux jeunes écrivains une voie autre que celle du journalisme, — c'était séparer la presse de la littérature, — c'était abaisser la première de toute l'estime que vous montriez pour la seconde.
Mais non : vous aimez mieux dire, par vos actes, que les écrivains n'auront rien que par la violence et par le désordre.
Vous refusez de leur donner dans la société un intérêt qui les porte à combattre pour elle ; — vous voulez qu'ils défendent la place et vous les tenez hors des murailles.
.^p On lit dans le dernier ouvrage de M. de Balzac :
c II a demandé pour son gendre le grade d'officier de la Légion d'honneur; fais-moi le plaisir d'aller voir le mamamouchi , quelconque que cette nomination regarde, et de veiller à cette , petite chose, t
/ Pourquoi M. de Balzac n'a-t-il pas la croix depuis longtemps ? Il ne l'appellerait pas une petite chose ; — un homme du talent de M. de Balzac fsd)rique des pensées pour bien des gens; il ne fallait que lui rendre justice, et vous ne le verriez pas, pour sa part, discréditer un de vos moyens d'action et de gouvernement. Vous n'en avez cependant pas trop, et ceux que vous avez ne sont pas si peu usés qu'ils n'aient besoin de quelques ménagements.
^^ Vous ne lutterez contre la presse qu'avec la presse.
Vous n'avez dans la presse que des ennemis et des domestiques.
Vous n'y avez ni alliés ni amis.
j^ J'ai souvent querellé les journaux sur leur quatrième page ; il serait injuste de ne pas signaler une industrie identique qu'exerce le gouvernement : je veux parler des brevets.
Il n'y a pas d'invention saugrenue, — de préparation honteuse, — qui se fasse faute d'un brevet du roi.
Le public prend ledit brevet pour une approbation spéciale de Sa Majesté, et tombe dans le panneau. — On ne sait pas assez qu'un brevet du roi n'est qu'un reçu de huit ou quinze cents francs, selon la durée que l'exploitant veut donner à son affaire ; •— qu'on ne demande à quiconque sollicite un brevet d'autre condition que de verser la somme ci-dessus mentionnée.
Ceci n'est qu'un guet-apens dont le gouvernement est aussi complice qu'on peut l'être; il ne peut ignorer la fausse idée qu'ont les gens d'un brevet, — et il la laisse s'accréditer : — il n'a jamais dit, par l'organe de ses journaux ni autrement, ce que c'était réellement qu'un brevet. — C'est pourquoi je le dis aujourd'hui.
J'ai déterré un bouquin que je destine en présent à mon ami
le docteur Alph... L. — Ce bouquin a été imprimé avec brevet et privilège du roi, donné le quatrième jour de novembre 1668, signé par le roi et êon conseil»
Il a pour titre :
Remèdes souverains et secrets expérimentés, de M. le chevalier Digby. — Paris, chez Guillaume Cavelier, au quatrième pilier de la grande salle du Palais. — udglxxxiv. Avec brevet et privilège du roi.
Je transcris littéralement une des recettes que j*y ai trouvées préconisées, toujours avec privilège du roi.
Remède infaillible pour arrêter le sang d*une plaie ou un saignement de nez, r- éprouvé par la comtesse d'Ormont.
c Prenez deux parts de mousse qui vient sur les têtes des morts, et que ce soit une tête humaine ; — tirez-la en la séparant et la rendez plus menue que pourrez avec les doigts; — mêlez-la avec une part de mastic en poudre, — puis, réduisez tout en onguent avec de la gomme tragogante trempée en eau de plaintain et eau de rose, — ensuite l'étendez sur du cuir de la longueur du pouce et non si large, et le mettrez sur la veine du front descendant sur le nez. §
On ne se figure pas comme le chevalier Digby, auteur de ce livre, et M. le docteur Jean Molbec de Tresfel, médecin auquel le privilège est accordé, — usaient, dans divers cas, de la tête de mort, apprêtée de façons variées. — Dans un article fort curieux où ils parlent légèrement de la thériaque, panacée long-* temps en faveur^ ils donnent la véritable recette de rorviétan.
L*orviétan se compose de cinquante et une drogues différentes, entre lesquelles on trouve :
< De l'os du cœur de cerf pilé, un dragme.
• De fenouil, une demi-once.
» Un cœur de lièvre séché au four.
9 Gentiane, une once.
» Crâne humain, une demi-once, etc. »
Ce que je trouve le plus curieux, c'est qu'après le remède indiqué contre le saignement de nez que je viens de rapporter — les auteurs en donnent un autre également bon^ et que je considère comme beaucoup plus simple.
« Prenez de Therbe nommée bursapastoris, — flairez dessus et la tenez dans la main. // suffira de la porter sur soi en la poche, M
S'il sufQtde la porter en la poche, pourquoi alors se donnerait-on la peine de la flairer? — et, à plus forte raison, pourquoi irait-on s'amusera gratter des têtes de morts? — Je vous livre les deux recettes comme je les trouve, — avec brevet et privilège du roi ; — elles sont également bonnes, — vous pouvez choisir, — je ne vous donne pas de conseil; — mais, fi fêtais que vous, je préférerais la seconde.
^^ M. Lebœuf était à diner dans une maison; — il voit un vieillard à Tair refrogné, à côté du maître de la maison. — 11 demande à son voisin de droite :
— Qui est ce monsieur?
— Cherubini, — répond le voisin en mangeant et la bouche pleine.
M. Lebœuf entend : Cest Rvbini.
Après dîner, il s'approche de M. Cherubini, l'homme le plus féroce de France, et lui dit gentiment :
— Il faut avouer, monsieur, que vous ne paraissiez pas votre âge ^ la scène. — Est-ce que vous n'allez pas nous chanter quelque chose tout à l'heure?
M. Cherubini lui lance un regard froid et mortel comme une pointe d'acier, — lui tourne le dos, et s'en va au maître de la maison, auquel il dit presque haut, en lui montrant M. Lebœuf:
— Quel est, etc.
Mais je ne puis répéter ce que dit en cette circonstance M. Cherubini.
^^ Quand M. Bugeaud a été envoyé en Afrique, les Guêpes
seules, au milieu de Tindignation des journaux, ont osé prédire les succès qu'il y obtiendrait. Dernièrement, M. Bugeaud avait, dit-on, demandé un congé pour assister au commencement de la session. — On l'a cru en disgrâce, et les journaux, qui avaient tant blâmé son départ, ont alors commencé à crier contre son retour. — Il n'y avait pas assez d'éloges pour M. Bugeaud, brouillé avec le château : — il allait passer à l'état de héros invincible. — Quand on a su qu'il ne revenait pas, et qu'il n'était nullement en disgrâce, — l'enthousiasme s'est refroidi aussi subitement qu'il s'était allumé.
Puisque nous parlons des affaires d'Alger, disons un mot de ce gouffre d'hommes et d'argent : — la Chambre des députés aime mieux faire à perpétuité à la terre d'Afrique une rente de six mille cadavres français — que d'accorder une fois le nombre d'hommes suffisant pour en finir.
La situation des Français en Afrique est précisément celle d'un joueur qui a deux dames quand son adversaire n'en a qu'une ; — celui qui a deux dames a évidemment l'avantage,— mais il ne pourra, faute d'un pion, prendre la dame que son adversaire promène sur la grande ligne du damier; — il aura toujours l'avantage, mais il ne gagnera jamais la partie.
Le caractère et le goût des peuples changent avec l'âge. — La France a aimé longtemps la gloire militaire, — aujourd'hui elle aime l'argent, et elle veut de l'économie; la gloire est chère, on n'en a pas au rabais; il n'y a pas moyen d'allier ces deux passions.
1^^ Dans le golfe de Lyon, deux braves marins, Layec et Hervé, du navire la Marianne, — ont péri en sauvant l'équipage de la Picardie,
M. le duc d'Orléans a fait remettre à M. Achille Vigier, député du Morbihan, une somme de deux cents francs destinée aux veuves de ces deux héros.
Deux cents francs! — C'est de quoi retarder la mendicité^de
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quelques mois pour les veuves de deux hommes qui sont morts de la mort la phis belle et la plus héroïque. ? Il faut savoir gré à M. l&duc d'Orléans de sa pensée, et le plaindre de n'avoir pas près de lui des personnes qui puissent en diriger Tapplication.
Mais, — voyez-vous, — jamais les hommes n'accorderont autant d'aelmiration et de respect à Thomme qui sauve son semblable qu'à celui qui le tue.
Le vieux proverbe « qui aime bien châtie bien » doit être retourné, et n'a été imaginé que pour donner un air vertueux de reconnaissance à Taffection naturelle qu'ont les hommes pour ceux qui leur font du mal ; — - il faut dire « aime bien qui est bien châtié. »
On n'aime que les gens et les choses dont on souffre, — il n'y a d'amour réel que l'amour malheureux, — il n'y a de patrie j}ue pour les exilés.
Entre deux amants, — s'il y en a un — (et il en est toujours ainsi, ajoutons / presqm, pour ne pas trop faire crier) qui accable l'autre de douleurs et de tortures, c'est celui-là qui est aimé et adoré; — l'autre, pour prix du dévouement et du sacrifice de toute la vie, consent tout au plus à se laisser aimer.
^^ Voici la session ouverte, — le besoin s* en faisait sen-tir pour les journaux; — le procès de la Chambre des pairs était terminé, -— ils ne savaient plus comment remplir leurs colonnes ; — quelques centenaires commençaient à poindre ; — un veau à deux têtes était né dans le département de l'Ardèche; — j'attendais à chaque instant le grand serpent de mer qui, depuis treize ans qu'un petit journal l'a inventé, ne manque jamais de faire une apparition chaque année dans les journaux, dans l'intervalle d'une session à l'autre. Quelques feuilles commençaient à se livrer à de .bizarres excès : un journal auquel il manque cinq lignes est capable de tout; il n'y a
ni parents ni amis qui soient à Tabri de ses attaques : il fera cinq lignes contre lui-même s*il le faut.
Un de ces carrés de papier s'est mis à raconter que le neveu de Colombier, — Tun des condamnés dans l'affaire Quénisset — apprenant qu*il allait être condamné comme complice de l'attentat du 13 septembre, — s'était noyé de désespoir; «> les autres feuilles se sont emparées des cinq lignes que cela produisait.
Le lendemain, -— le jeune homme s'est présenté au premier carré de papier , et a demandé une rectification ; -^ on Ta ressuscité le troisième jour avec d'autant plus d'empressement, que cela faisait cinq autres lignes.
1^^ Cette session qui s'ouvre est la dernière de la législa* ture actuelle. — Espérons que les membres qui là composent vont en finir avec les niaiseries qui sont, depuis l'invention du gouvernement dit représentatif, — décorées du nom de politique; — qu'on s'occupera pour la dernière fois de Y amoindrissement du pouvoir de M. Passy et de M. Dufaure, de la réforme électorale, etc., etc., et de toutes ces choses qui produisent tant de phrases et ne produisent que cela.
Espérons que les départements se lasseront de vivre sous le despotisme des estaminets de Paris, — les seules localités qui aient un intérêt sérieux aux discussions oiseuses qui remplissent les sessions; — qu'ils cesseront d'envoyer à la Chambre des prétendus représentants qui ne s'occupent que de tripotages de ministères, — et, sous prétexte d'intérêts généraux, ne tiennent aucun compte des intérêts particuliers, qui sont néanmoins nécessaires pour former un intérêt général quel qu'il soit. — Ceci est aussi absurde que si on contestait cette formule à la Cuisinière bourgeoise : « Pour faire du café à la crème, ayez de la crème et du café. » |
Espérons que chaque département comprendra qu'il est temps V
de donner à ses représentants des mandats circonstanciés, c'està-dire de rogner un peu un libre arbitre que n'a jamais un ambassadeur, et d'imposer à tout député ses conditions; par ce moyen, on arrivera à des sessions sérieuses où on fera les affaires réelles du pays; — car on doit commencer à comprendre que cet hypocrite dédain pour les intérêts matériels, ne s'applique qu'aux intérêts matériels des autres, et cache plus ou moins adroitement le soin qu'on prend de ses intérêts matériels à soi.
. Hais je ne commencerai à prendre au sérieux la Chambre des députés que lorsqu'on aura brûlé publiquement la tribune ; — tant qu'elle existera, il n'y aura que les avocats qui feront et qui mèneront les affaires, et voilà trois ans que je vous explique comment ils les font et comment ils les mènent.
^i^ Madame '** a perdu son mari ; — madame ***, célèbre par les ridicules du sien, a cru devoir lui envoyer une lettre de condoléance qui se termine ainsi : « Permettez-moi de vous féliciter, ma chère amie, de ce que vous portez le nom d'un homme qui ne peut plus faire de sottises. »
él^ Ah çà! — je faisais réellement là un joli métier. Les lecteurs de nos petits livres savent avec quel touchant désintéressement j'ai annoncé, il y a longtemps déjà, que je ne faisais pas partie de la Société des gens de lettres, et que je ne prétendais recevoir aucun argent pour la reproduction des morceaux qu'il conviendrait aux journaux de me prendre.
Cette déclaration, qui me paraissait franche et sans arrièrepensée, a eu, — à ce que j'apprends, — de déplorables résultats pour quelques journaux innocents qui en avaient profité pour faire quelques citations qu'ils croyaient gratuites.
Il n'en est pas ainsi.
Je reçois de M. Pommier, agent central de la Société des gens de lettres, une épître ainsi conçue :
« Monsieur, je viens d'établir le compte des droits de repro^
duction que j'ai touchés pour vous; et je tiens à votre disposition la somme de cent soixante-cinq francs soixante-seize centimes qui vous est due. —Agréez, etc. »
D'où il ressort qu'à mesure qu'une honnête feuille, trompée par nos protestations, avait l'imprudence de copier quelques pages des Guêpes, M. Pommier arrivait avec sa quittance et la faisait financer.'
Cette manœuvre, que M. Pommier el moi nous avons pratiquée jusqu'ici fort innocemment, est connue parmi les voleurs de Paris sous le nom de chaulage.
Je crois que nous devons y mettre un terme.
Dans l'origine de la Société des gens de lettres, — <• cédant à quelques amitiés et à quelques sollicitations, j'avais acquiescé aux statuts de ladite Société , mais je me suis. abstenu de paraître à aucune séance, — et j'ai adressé à M. Pommier une lettre qu'il a oubliée ou qu'il n*a pas reçue, dans laquelle je lui signifiais ma décision négative.
Je pense que M. Pommier pensera, — comme moi, — que nous n'avons qu'un parti à prendre pour tâcher de reconquérir l'estime de nos contemporains, c'est de restituer aux feuilles victimes les sommes indûment perçues, en joignant à la somme indiquée dans la lettre de M. Pommier celle qui, probablement, aura été retenue pour ma part de contributions aux frais et dépenses de la Société.
Je prie les susdites feuilles victimes d'adresser à M. Pommier des réclamations que, sans aucun doute, il ne leur laissera pas le temps de faire.
Si parmi les journaux il en est à la reconnaissance plus ou moins volontaire desquels je dois mettre des bornes,— il en est d'autres qui me traitent tout différemment.
J'ai eu l'honneur d'être dernièrement le sujet d'une polémique assez vive entre deux journaux belges.
L'un, le Précurseur, qui donne tous les mois un extrait des
Guêpesj — croyait devoir accompagner cet emprunt d'une note où il affirmait à ses lecteurs — qu'attendu que je ne suis pas un écrivain sérieux, — un écrivain politique, ce que j'écris ne doit être pris que comme une charade, une énigme, un rébus, ou tout autre hors-d'œuvre innocent que certaines feuilles donnent à leurs abonnés, et que mes idées et mes opinions ne peuvent être considérées que comme non avenues.
te Fand, que je remercie beaucoup de sa bienveillance, a bien voulu me défendre un peu. — Le Précurseur a répondu en ces termes :
« Nous reproduisons, il est vrai, chaque moiSf quelques passages des Guêpest mais le succès de cette production est notre excuse. — Les lecteurs de journaux aiment quelquefois à se dérider, et les piqûres de ces guêpes qui volent à V aventure, atteignent au hasard j s'acquittent de ce devoir avec beaucoup de succès. — Il ne s'agit pas ici de la justesse des pensées, ni de la solidité des principes, ni de Vexactitude de Vobservation. — M. A. Karr est un faiseur de nouvelles et de petits romans.
Quant à nous, qui avons chaque jour une besogne sérieuse à faire, etc. »
Ah! ah! — voyons donc la besogne sérieuse.
J'occupe la première colonne. — Les deux suivantes sont consacrées à une correspondance particulière, à une lettre adressée au Précurseur. — Ce n'est donc pas encore cela la besogne sérieuse en question.
Quatrième colonne, — extraits des journaux anglais, — du Moming Chronicle, — du Times, — du Moimng Post, — du Standart, — ce n'est pas encore là la besogne sérieuse du Précurseur, — ce n'est pas même la besogne. — Continuons :
< Nouvelles d'Espagne. — Lettre du chargé d'affaires, etc.; » — ce n'est pas cela.
« La Sentinelle des Pyrénées contient... »
« Proclamation de Fernando Gadoz, » — Jusqu'ici, il n'y a
204 l'Es GUÊPES.
pas uneligne appartenant à la rédaction du Précurseur, — Cherchons toujours. , '
Cinquième colonne.
« France. — Un journal prétend que... » — Ce ne peut être la besogne sérieuse ia Précurseur qu un autre journal prétende.
Allons toujours :
c Extraits des journaux français, t
« Hollande. — On lit dans le Noord-Brabander,, § — Ceci est de la besogne du Noord-Brabander.
• On écrit de Maestricht... » — Est-ce le Précurseur ? non, c'est AU Précurseur f — ce n'est pas encore cela.
Sixième colonne.
c Belgique. -» On lit dans le Moniteur.,. » Qui cela, on? — ah! peut-être bien le Précurseur; — c'est une besogne, — mais ce ne peut être cette besogne si sérieuse.^
« L* Éclair publie... » Besogne de V Eclair.
Où est donc la besogne sérieuse du Précurseur*^
f Anvers. — Comme nous ne l'avions que trop malheureusement prédit... »
Ah! ah! — la besogne consiste i prédire... non, ce n'est pas encore cela, — une parenthèse indique que c'est le Journal des Flandres qui a prédit malheureusement, — et que la besogne sérieuse du Précuaseur se borne jusqu'ici à avoir coupé rarticle avec des ciseaux.
^ fl II parait que... »
Ceci est pris de la Tribune de Liège.
L'article suivant appartient à VÉ<ào de la Frontière.
Septième colonne.
fl Le Courrier des Etats-Unis raconte, etc.. » Ceci est de la
besogne du Courrier des Etats-Unis.
Ah! ah! — « Correspondance. »
t CORRESPONDANCE. — Monsicur le rédacteur, votre empressement i saisir toutes les occasions d'être utile au commerce de
JANVIER â05
la place m'engage, comme un de vos abonnés^ à vous signaler un fait fort incommode aux habitués de la Bourse ; les annonces d'arrivages se placent à la Bourse dans un cadre fermé par un grillage en fil de fer; ce grillage étant décbiré par son milieu, pour qu'on ne puisse enlever ces annonces par cette déchirure, Ton place à présent ces bulletins dans la partie la plus élevée du cadre, de manière qu'à moins d'être d'une stature plus qu'ordinaire, il est hnpossible de les lire.
fl Agréez, monsieur le rédacteur, l'assurance de ma considération. Votre abonné. »
Ceci est utile, philanthropique ; — - mais, enfin, c'est encore l'abonné en question qui a fait la besogne. Mais c'est que nous voilà à la huitième colonne, qui contient le compte rendu d'un procès au tribunal de commerce et l'annonce d'un concert au profit de M. Milordy par mesdames Mameffe^ — Espinasse, M, Wanden-Bohogoerty etc.
Neuvième colonne. — Annonces de marchandises et de prix courants.
Quatrième page, — et dernière. — Annonce du PoUafiloir, nouvel instrument à quatre faces pour l'effilage des rasoirs.
Annonce de la vente, par actions, du palais VHottagenitschowat avec dépendances ; — c'est tout , — et je jure , sur l'honneur, que je n'ai rien omis. — Et la besogne sérieuse du Précurseur'*
C'est celle de presque tous ces carrés de papier ; — elle consiste à se découper les uns les affires, au moyen de ciseaux, — avec un sérieux, — une importance, — une majesté, — qui n'ont pas encore perdu leur comique à mes yeux, — quoique je les regarde faire depuis bien longtemps.
i^f M. Scribe a cent mille francs de rente.— Mon ex-ami, M. de Balzac , gagne quarante mille francs par an, — Janin, à peu près autant.
Je ne pousserai pas plus loin mes citations, parce que j'arriverais à quelques noms qui ne gagnent pas tout à fait vingt mille
francs, — qui en sont honteux et me sauraient mauvais gré ^e trahir le secret de leur pauvreté.
Mettez en regard de ceci la part de Diderot , pour Y Encyclopédie, cet ouvrage dont il a conçu le plan et exécuté une grande partie, et qui forme à lui seul une bibliothèque ; — cet ouvrage, qui a donné aux libraires associés pour sa publication, outre leurs frais, qui s'élevaient à neuf cent trenle-huit mille deux cent quatre-vingt-onze livres deux sous six deniers , — un honnête bénéfice de deux millions quatre cent quarante-quatre mille deux cent quatre livres dix-sept sous six deniers :
La part de Diderot fut de mille francs de rente sa vie durant.
^^ Pourquoi, — demandais-je à ***, — presque tous les hommes deviennent-ils avares en vieiHissant?— C'est, me dit-il, que Tégoïsme, chassé des diverses positions qu'il occupait, se replie sur celle-là — en désespoir de cause ;— jeune, l'homme obtient tout par échange : l'amour pour de l'amour, — l'amitié pour de l'amitié ; — vieux, il faut qu'il achète ce qu'on lui donnait. D'ailleurs, ne vous trompez pas sur la générosité des jeunes gens, — l'âge auquel on partage tout est généralement l'âge où on n'a rien.
Ceci est une exagération.
Pas déjà tant, — vous ne me nierez pas au moins que le jeune homme donne volontiers , parce qu'il ne considère ce qu'il possède en tout genre — que comme un léger à-compte sur le trésor qu'il s'imagine que la vie lui doit ; — ce sont des hors-d'œuvre avant le grand festin de joie auquel il se croit convié. ■ Plus tard, quand il s'aperçoit que l'héritage est moins opulent, — que le festin est moins splendide, — quand il croit avoir sa part, il compte pour voir s'il aura assez, et il ménage parce qu'il n'attend plus rien au delà de ce qu'il a.
Mais de toutes les choses c'est l'argent auquel l'homme est le plus attaché ; — il n'est presque aucun homme qui ose prendre la fuite s'il voit son ami attaqué par des gens qui en veulent à
sa vie, — et qui ne reste aveciui pour partager le danger ; —il en est encore moins qui exposent leur argent.
Aussi, j'ai imaginé un puissant moyen d'influence sur mes amis ; — il n'est aucun homme, peut-être, qui les ait à sa disposition comme moi , — et je dois cette puissance peu commune è la simple observation du fait que je viens de vous signaler; à quelque ennuyeuse corvée que je destine un ami, i quelque démarche que je l'aie condamné, à quelque réel danger que j'aie besoin deTexposer, je suis sûr de lui trouver le plus grand empressement.
Je Taborde d'un air piteux et flatteur, — d'un ton humble et patelin, — je mets tout en œuvre pour lui faire croire que je viens pour lui emprunter de l'argent, — je vois son embarras, — je me plais à Taccroître ; — à mesure que je vois qu'il a trouvé une excuse et qu'il la tient prête pour le moment où je m'expliquerai clairement, — je la détruis à l'avance et je l'oblige à en chercher une autre, — je le presse, je l'entoure, je le harcèle ; — enfin, quand je vois son anxiété au plus haut degré, — par un revirement soudain, je dévoile en peu de mots le but réel de ma visite et la véritable corvée que j'ai à lui imposer ; — quelle que soit cette corvée, — je n'ai jamais vu une fois mon homme — manquer de respirer à Taise, comme délivré d'un poids qui l'oppressait, il est si heureux d'avoir échappé au danger qu'il redoutait, que tout autre lui paraît un jeu.
^^ Les écoles gratuites de dessin ne sont pas une invention tout à fait récente. — La première a été ouverte à Paris par M. de Sartines, en 1766 ou 1767. — On voit même dans les journaux d'alors que le sieur Lecomte, vinaigrier ordinaire du roi, donna en 1769 trois mille livres aux écoles gratuites de dessin.
Il y a aujourd'hui à Paris deux écoles gratuites de dessin; — dans nos mœurs vaniteuses, il n'y a que les enfants des pauvres qui vont aux écoles gratuites, — c'est-à-dire les en-
fants destinés à être ouvriers. — Le dessin est utile dans tous les états et aiderait singulièrement à y apporter des perfectionnements ; nous n*en serions pas plus malheureux — si, par suite de ce supplément d'éducation donné aux ouvriers, les objets qui nous entourent et qui servent aux usages journaliers avaient du style et de la forme.
Les réchauds et les trois-pieds, tous les utensiles de cuisine trouvés à Herculanum^ ne ressemblent guère aux choses hideuses auxquelles nous sommes arrivés, de progrès en progrès. Les bijoux et les vêtements antiques avaient un style et une beauté que les bijoux et les vêtements modernes n'imitent que de bien loin. — Il n'y a de sots métiers que parce qu'il y a de sottes gens. Nos tailleurs s'occupent trop de politique. — En effet, dans les deux écoles de dessin de Paris on ne montre aux élèves qu'à faire des têtes et des dessins ombrés, d'après la Transfiguration de Raphaël, ce qui ne peut les mener qu'à devenir de mauvais et de malheureux peintres,
— comme l'éducation des collèges à devenir de mauvais et malheureux poètes.
Au contraire, des écoles gratuites de dessin bien dirigées,
— c'est-à-dire applicables aux états divers que les élèves ont à exercer, seraient un grand bienfait.
Des deux écoles gratuites, l'une devrait être consacrée aux enfants des ouvriers destinés à être ouvriers, — et l'on y apprendrait le dessin applicable aux arts et 'métiers ; — l'autre serait comme les collèges royaux : — les riches y payeraient, les enfants d'artistes distingués y auraient des bourses ou des demi-bourses, d'après la fortune de leurs parents; — cette faveur, devenant aussi une récompense au talent, serait acceptée avec empressement.
Nous aurions ainsi moins de mauvais peintres, — et moins de mauvais tailleurs.
Février 18&2.
Les fleurs de M. de Balzac. — Mémoires de deux jeuDes mariées. — • Les Ananas. — La balançoire des tours Notre-Dame. — Â monseigneur l'archevêque de Paris. — Un mot de M. Villemain. ~ Un conseil à M. Thiers, relativement à Thabit noir de l'ancien ministre. — Une annonce. — Un député justifié. «- Sur quelques Nisards.— M. Mlcbelet et Jeanne d'Arc. — M. Victor Hugo archevêque. — M. Boilay à Gharenton.
— Une lettre de M. Jean-Pierre Lutandu. — Une nouvelle invention. — Seulement... »yne croix d'honneur et une rose jaune. — Les Glanes de mademoiselle Bertin. — MM. Ancelot, Pasquier, Ballanche, de Vigny, Sainte-Beuve, A. Dumas, Vatout, Patin, de Balzac, l'évêque de Maroc.
— Question d'Orient. — Le roi de Bohême. — M. Nodier. — M. Jaubert.
— M. Liadièros. — M. Joly. — M. Duvergier de Hauranne Grand^>rient. . — Le général Hugo. — Naïveté de deux ministres. — M. Aimé Martin
et la Rochefoucauld. — Pensées et maximes de M. Aimé Martin. —'Éloge de M. Aimé Martin. — Au revoir.
j^ J'ai déjà eu occasion de parler des fleurs de quelques romanciers. Quelque magnificence que déploie la nature dans ses productions^ — ils ne peuvent prendre sur eux de s'en contenter. Les fleurs des prairies et celles des jardins sont si nombreuses, que la vie d'un homme serait de beaucoup trop courte pour les regarder toutes Tune après l'autre. — Il y en a, dans la neige éternelle des Alpes et au fond des mers , des milliers que personne n'a jamais vues. !1 y en a de toutes les formes, — de toutes les nuances ; — leurs parfums sont variés comme leurs couleurs; — eh bien! nos romanciers n'en ont pas encore assez pour leur consommation, ils ne peuvent s'empêcher d'en inventer quelqu'une de temps â autre. Les fleurs du bon Dieu ne sont pas assez belles pour leurs livres ; — celles qui naissent sous la rosée du mois de mai leur semblent trop communes; ils en turent de leur encrier, qu'on ne voit nulle part que là.
M. de Balzac, entre autres, si exact pour décrire les meubles,
— est loin d*apporter la même sévérité dans la description des fleurs qu'il daigne mettre en scène ; — il ne croit rien pouvoir ajouter à Tart du tapissier, mais il n'a pas le même respect pour les œuvres de Dieu.
Dans un roman publié dans le journal la Pressef roman qui, au milieu de certaines incohérences, renferme des passages de la plus haute beauté, — des pages d'une simplicité pleine de noblesse, — d'une vérité poignante, — dans les Mémoires de deux jeunes fMiriéeSj il s'est passé la fantaisie d'inventer une nouvelle variété ffazalea: il nous peint «une maison, — empaillée Ae plantes grimpantes^ de houblon, de clématite, de jasmin, A'azakaf de cobaea, etc. i
On ne connaît pas A^azalea grimpante. — Vazalea est un petit arbrisseau dont quelques espèces viennent de l'Amérique
— et quelques autres de l'Inde ; — mais elles ne grimpent ni dans rinde^ ni dans l'Amérique ; elles ne se livrent à ce libertinage que dans les Mémoires de deux jeunes mariées.
M. de Balzac aura trouvé le mot joli, et s'en sera servi à tout hasard, en mêlant son azalea â d'autres plantes nullement grimpantes : il a compté sur l'exemple. — Si M. de Balzac venai encore me voir, il verrait autour de ma maison des plantes grimpantes dont le nom n'est pas moins harmonieux que celui de Y azalea; — il y verrait la glycine de la Chine, qui couvre une des façades, au printemps, de ses longues grappes de fleurs bleues, — et la passiflorey — cette fleur qui ornait d'habitude la boutonnière de M. Lautour-Mézeray, aujourd'hui sous-préfet à Bellac, — et qui, de loin, ressemble à une plaque d'ordre militaire ; — il verrait encore un bignonia radicans^ ^ux grandes fleurs rouges, — et les deux roses hanks, la blanche et la jaune, qui tapissent le mur de leur feuillage luisant et de leurs roses doubles, grandes comme des pièces de dix sous.
M. de Balzac, du reste, a, de tout temps, voulu faire entrer
les végétaux dans la voie de la rébellion contre les décrets de la nature.
— Je me rappelle que, il y a quelques années, M. de Balzac songea à cultiver des ananas dans une propriété qu'il avait achetée prés de Ville-d'Avray. — Il fit part de ses projets à un de ses amis.
— Je veux, disait l'auteur de la Vidlk Fille, que le peuple mange des ananas. Pour cela, il faut qu'on puisse avoir des ananas à cinq francs.
— Mais^ lui répondit l'ami, les jardiniers qui les vendent vingt francs n'y font guère de bénéfices, et quelque-uns s'y ruinent : on cite le descendant d'une grande famille de l'Empire qui n'y fait guère d'affaires.
— Laisse-moi donc tranquille, reprit M. de Balzac, il serait bien singulier qu'un homme d'intelligence, se livrant à la culture de l'ananas, ne réussit pas à le produire à meilleur marché. — J'ai une boutique en vue sur le boulevard des Italiens. — Je vais aller à Paris tantôt, et la louer.
Mai«, — interrompit l'ami, — où sont tes ananas?
— Mes ananas? je n'en ai pas encore ; je vais faire construire des serres.
— Mais, dit Tami, l'ananas ne rapporte qu'au bout de trois ans et ta boutique restera vide jusque-là.
— Ah 1 bah! tu vois toujours des di£Bcultés; il est impossible que je ne trouve pas un moyen de les faire produire la première année.
Heureusement que deux jours après M. de Balzac avait oublié entièrement son projet de faire manger des ananas au peuple.
1^^ C'est une chose réellement curieuse que l'aspect de fourmilière que présente Paris vu du haut (!es tours de Noire- Dame : — tous ces petits hommes allant à leurs petites affaires ou à leurs petits plaisirs, — se pressant, se heurtant, se coudoyant presque uniquement pour s'enlever les uns aux autres
de petits ronds de métal dont le plus gros ne pourrait de cette hauteur être distingué par Toeil le plus perçant.
Il y a dans la cage de charpente d*une des cloches une curiosité dont M. Victor Hugo n'a pas parlée je crois, dans Notre- Dame de Paris, — c'est une balançoire trés-suivie par les enfants du quartier. — On a vu plus d'une fois le poète assister i cet exercice avec complaisance. — La balançoire a été récemment supprimée; on assure que M. Hugo a fait notifier à monseigneur Âfire, archevêque de Paris, qui se met sur les rangs pour TAcadémie, qu'il lui refuserait opiniâtrement sa voix tant qu'il n'aurait pas fait rétablir la balançoire.
^^ H. Thiers joue en ce moment l'austérité. Il afiecte de venir seul cbez le duc d'Orléans en habit noir, — lorsque tout le monde y est en babit habillé.
M. Thiers laisse fréquemment percer la prétention assez saugrenue de contrefaire l'empereur Napoléon, — il refait quelquesuns de ses mots.
Il devrait bien alors l'imiter en ce point.
S'il est décidé à n'avoir pas la politesse de se faire faire un habit habillé pour aller chez le prince royal, — ou si son intégrité comme ministre ne lui a pas laissé les moyens de subvenir à cette dépense, — il pourrait se présenter en costume de membre de l'Institut, c*est l'habit que portait le général Bonaparte à son retour d'Egypte.
^^fe^ Voici l'annonce arrivée, je crois, au plus haut degré de l'inconvenance. — M. Gannal obtient des carrés de papier, môme les plus vertueux, l'insertion de l'article nécrologique que voici : — et cela non pas à la quatrième page, à la page vénale, mais à la deuxième, c'est-à-dire à une des pages indépendantes et incorruptibles :
« Madame la comtesse de la Roche-Lambert \ieiit de mourir en son hôtel à Paris. Sa famille a bien voulu confier le soin de son embaumement à l'habile chimiste, M. Gannal. *
Encore' un peu, et M. Gannal fera mettre sur les monuments funèbres : Embaumé par M. Gannal,
Cette inscription môme sur un corbillard serait d'un assez bon effet dans une cérémonie.
^^ Encore un mot relativement à cette annonce : — il n'est pas probable que ce soit la famille qui ait songé à faire faire cette annonce à M. Gannal, — et d'ailleurs, elle n'eût pas mis, le fl a bien voulu > qui dévoile la modestie de M. Gannal; — mais alors pourquoi, après cette louable humilité, H. Gannal s'intitule-t-il lui-même habile chimiste?
i^i^ Un ami de M. D*'* avait répandu le bruit que ce député est impuissant. — Ceci aurait été un texte admirable pour je ne sais plus quel carré de papier, qui s'écriait lors de l'élection de M. Fould : « Il faut bien que les Juifs soient représentés ! »
M. D***, décidé à arrêter ce bruit, fait écrire à un homme de sa connaissance une lettre anonyme, par laquelle on lui apprend que M. D*** est l'amant de sa femme. — L'époux outragé accourt chez M. D***, le trouve au lit, le roue de coups, et s'en va.
M. D^* s'habille, et va disant partout dans la ville : • Je ne suis pas impuissant, demandez plutôt à W*\ qui m'a battu ce matin. »
^^ SUR QUELQUES NiSÂRDS. — M. Nisard aîné avait naturellement toutes les proportions d'un professeur de quatrième peu distingué. Il chercha une autre voie> il imagina d'insulter, 50US forme de critique, les deux plus grandes gloires poétiques ie ce temps-ci, M. Hugo et M. de Lamartine. La chose faite, il e croisa les bras et attendit. Il n'attendit pas longtemps : on le nomma chevalier de la Légion d'honneur, maître des requêtes au conseil d'État, maître de conférences à l'école normale, chef de division au ministère de l'instruction publique.
En ce moment, il veut être député comme tout le monde. — C'est sur l'arrondissement de Châtillon que M. Nisard a jeté les yeux. — Il rempUt les bibliothèques communales de ses futurs
commettants avec les souscriptions du ministère. — Tons les gamins de Châtillon ont des bourses dans les collèges de Paris. — M. Villemain laisse faire. — Sans doute M. le ministre pense qu'il faut que les professeurs de quatrième soient représentés à la Chambre.
Dernièrement, M. Nisard aîné a envoyé au roi des Belges deux volumes de sa composition, intitulés : Mélanges littéraires. S. M. Léopold, qui est un homme poli, a compris tout de suite que M. Nisard aîné en voulait à sa petite croix inoffensive, et la loi a envoyée.
Le hasard fit que le roi envoya en même temps la même croix -au célèbre chimiste allemand, Berzelius. — M. Nisard aîné explique ainsi cette coïncidence : « Le roi Léopold, en jetant les yeux sur l'Europe — a voulu récompenser en même temps et le représentant de la science et celui de la haute critique littéraire. — I» Nisard. »
" M. Nisard cadet n'a pas eu beaucoup de peine à trouver la voie ouverte par monsieur son frère. Mais il s'est trouvé dans la situation d'Alexandre, — qui pleurait â chaque victoire de son père Philippe, — en disant : « Il ne me laissera rien à faire. »
Les pères Philippe en général aiment assez à tout faire euxmêmes.
M. Nisard cadet — passa en revue les hommes de génie de
l'époque ; — le compte n'en est pas plus long qu'il ne faut.
c II n'y a rien à faire là, se dit-il, mon frère me les a insultés. »
-^ Il lui fallut se rabattre sur un homme de beaucoup de
mérite, — et il s'est lancé sur M. Michelet.
M. Michelet a eu la bonté de m'envoyer son livre, — qui m'a fait plaisir. —♦M. Nisard cadet pense autrement : t Ce livre^ dit-il, — échappe à une analyse un peu forte, à cause de Véru" dition extravagante de l'auteur. — De gmves facéties ^ despein^ tures renforcées et graveleuses^ etc. — A quoi sert^ s'écrie H. Nisard cadet, cette curiosité qui se met sur la trace des
moindres détails du passé ? — // n'y a quune manière d'écrire rhistoire de la Pucelle, — dit M. Nisard cadet, cest que récrivain se laisse emporter lui et toute sa science' archéologique au i)ours impétueux de la tradition populaire. » En un mot, l'opinion longuement exprimée par M. Nisard cadet est que Térudition est au moins inutile pour écrire. Cela serait de l'histoire — à peu près comme en font les journaux pour la politique e t les portières pour les mœurs.
L'histoire n'est déjà pas trop vraie, et Ton doit savoir gré aux savants qui s'efforcent de l'empêcher de devenir tout à fait un recueil de contes de ma mère l'Oie.
Cela fait, — M, Nisard cadet — se croise les bras et attend.
— II« Nisard.
^^ ***, qui a eu une vie fort dissipée, vient de se marier;
— comme il sortait de la mairie, après avoir prononcé le serment d'usage, sa belle-mère le prend à part et lui dit :
— Voilà qui est fini; j'espère que vous ne ferez plus de sottises?
— Non, ma belle-maman, répond ***•, je vous promets que celle-ci est la dernière.
^^ C'était à l'époque d'une des candidatures de M. Victor Hugo à l'Académie. — M. Hugo s'est présenté cinq ou six fois, et cinq ou six fois ses collègues d'aujourd'hui l'ont déclaré indigne d'entrer dans leur compagnie. — M. Hugo se présentait cette fois pour succéder à M. de Qiiélen, et il avait de grandes chances de succès. — Deux ou trois jours avant l'élection, les journaux du soir contenaient une note conçue en ces termes : a 11 paraît à peu près certain que c'est M. Victor Hugo qui succédera à monseigneur l'archevêque de Paris. » Cette phrase tomba, par hasard, sous les yeux de mademoiselle Dupont, l'ancienne soubrette de la Comédie-Française, qui lisait le journal . dans sa loge, tandis qu'on la coiffait; — elle lut la phrase, — la relut, — se frotta les yeux, — la relut encore, puis toht à
<2l6 LES GUÊPES
coup, elle entra, le journal à la main, où se trouvaient àh ou douze de ses camarades.
— Par exemple, voilà qui est trop fort! s'écria-t-elle, je vous annonce une drôle de nouvelle. — Certes, M. Hugo a du talent, je ne dis pas le contraire ; mais c'est égal, — je n'aurais jamais cru cela. — Allons, il ne faut plus s'étonner de rien maintenant. -^Ne voilà-t^l pas M. Victor Hugo qui va être nommé archevêque de Paris !
1^^ M. Boilay, inventé et décoré par M. Thiers. — a, comme je vous Fai raconté, passé dernièrement avec armes et bagages dans le camp de M. Guizot.
C'est là un de ces actes qui ont besoin d'être payés magnifiquement pour cacher ce qui leur manque du côté .de la noblesse et du désintéressement. M. Boilay a la prétention d'être fait conseiller référendaire à la cour des comptes.
C'est étonnant combien il y a de gens qui usent leur vie, et commettent une foule de choses pour arriver à des buts dont je connais à peine les noms, et dont l'éclat m'échappe tout à fait.)
Le ministère fait la sourde oreille. — M. Boilay valait à ses yeux la peine d'être acheté. — Mais, une fois acheté, un homme ne peut plus vous faire du mal, et conséquemment ne vaut guère la peine qu'on le paye. On Ta nommé directeur de la prison de Charenton.
M. Boilay se débat autant pour ne pas diriger la maison ae Charenton que s*il s'agissait de ne pas y être dirigé. -— Peutêtre craint-ij que ce ne soit une de ces ruses employées par les familles pour faire entrer de bonne volonté un parent dans ces maisons. — Cependant la place est bonne ; il s'agit de dix mille francs par an, avec un logement. Mais M. Boilay aime mieux être le dernier à la cour des comptes que le premier à Charenton. — D'ailleurs, il prend cette proposition pour une épigramme ; le ministère, de son côté, parait tenir à la plaisanterie.
FÉVBIER 1842. 217
^^ Lors du passage de M. le duc de Nemours à Vendôme,
— M. Jean-Pierre Lulandu, officier de la. garde nationale, fut invité à orner de sa présence le bal que les autorités donnaient à Son Altesse Royale; il tomba dans la même erreur qu'un maire de la banlieue de Paris, dont j'ai raconté l'histoire, qui avait amené son épouse au bal des Tuileries, et qui fut obligé de la laisser en dépôt chez le portier. M. Lutandu, heureusement, apprit à temps que ce n'était pas précisément M. Lutandu, mais l'officier de la garde nationale qu'on invitait, et que les dames avaient besoin d'invitations spéciales.
M. Jean-Pierre Lutandu crut devoir en écrire au journal le Loir; le journal le Loir n'accepta pas la collaboration de M. Jean-Pierre Lutandu, — en quoi je le trouve bien dégoûté.
— M. Jean-Pierre fit imprimer sa lettre et la distribua. La voici.
Il faut, pour l'intelligence de la chose, remarquer un artifice oratoire de M. Jean-Pierre Lutandu, — qui se sépare en deux personnages, — afin que l'un, M. Lutandu, ne soit pas gêné dans l'expression de ses sentiments par l'autre, M. Jean- Pierre.
— Cette facétie, imitée de Paul-Louis Courier, — a plus de piquant pour les habitants de Vendôme que pour nous, — parce qu'ils savent bien réunir les deux personnages en un seul et même Jean- Pierre Lutandu.
Lettre de M, Jean-Pierre Lutandu. — « La lettre suivante n'ayant pu être insérée au journal le Loir^ j'ai cru devoir la pubher moi-même, et la faire imprimer à part »
Remarquons ici en passant la modération peu commune de M. Jean-Pierre ; je sais plus d'un de ces correspondants de journaux qui, voyant leur épître repoussée, accuseraient immédiatement le carré de papier d'être vendu au pouvoir. M. Jean- Pierre Lutandu dit simplement : n ayant pu être insérée,
« Monsieur le rédacteur du journal le Loir, j'ai lu, dans votre numéro du 19 novembre dernier, que madame la baronne X
m. id
n*ira pas au bal donné par les autorités de Vendôme à S. A. monseigneur le duc de Nemours, si madame Jean-Pierre m est invitée; que M. Jean-Pierre, officier de la garde nationale, serait prié personnellement, et que de dépit et de rage il en donnerait sa démission, i
Hélas, monsieur Jean-Pierre, à dire vrai, H y a fort peu de différences réelles entre les femmes (on pourrait dire même qu'il n*y en a pas d*antres que la beauté) ; aussi, faute de différences, elles mettent des distances. Les hommes peuvent se mêler, parce qu*un homme de génie, de talent et d*esprit, ne sera jamais confondu avec un domestique. — Mais une femme a toujours raison de se déGer d*une trop jolie femme de chambre. — II est si facile de faire en six mois d'une grisette une duchesse fort présentable.
a Je connais parfaitement le nommé Jean-Pierre, je sois même un de ses intimes amis. Je vous avouerai, monsieur le rédacteur, qu'effectivement rage et dépit se sont emparés de lui. Jean-Pierre a été rudement froissé par la réalité de votre aunonce. En cette circonstance, son ennemi peut donc se flatter doublement d'avoir touché en lui la corde la plus sensible. Jean- Pierre est vexé, courroucé, indigné, mystifié, mortifié au delà de toute expression. Si ce camarade, à titre de marchand ou d'artisan, si vous l'aimez mieux, n'eût pas été invité du bal de la mairie, sottise faite maladroitement à tout le commerce et dont nous devons graeiemement remercier MM. les commissaires^ comme les autres, il eût subi son mécontentement sous le silence le plus absolu; il se fût dit : c J'ai des compagnons d'infortune, » je suis de ceux qui n'ont pas eu le bonheur de convenir; • son amour-propre seul en eût été blessé. Mais c'est bien pis encore, monsieur le rédacteur : Jean-Pierre, officier de la garde nationale, est le seul de tout le bataillon que l'on invite personnellement. « Parais au bal, sous^Iieutenant, puisque nous n'a- » vons pas le droit de t'ea chasser, mais laisse ta dame à la
f maison ; • tel est le sens de cette sotte invitation ; et, je le répète, il reste seul, accablé sous le poids de celle humiliaDte assignation. Si, comme moi, monsieur le journaliste, vous connaissiez Jean-Pierre, vous prendriez part à sa peine, elle est poignante. Pour tous aider â compatir à sa douleur, laissez-moi vous tracer un croquis moral de mon infortuné camarade. »
Une petite observation seulement : M. Jean-Pierre Lutandu a un ennemi ; — il ne nous donne pas de grands détails à ce sujet f son ennemi, » Sans doute, on sait à Vendôme quel est le guelfe du gihelin Jean-Pierre Lutandu. Passons au croquis moral.
• Jean-Pierre, natif de Vendôme, est âgé de trente-huit ans, issu d'artisans honnêtes, qui ont emporté dans la tombe les regrets des Vendômois de leur classe et de leur âge; Jean-Pierre en a hérité la probité, V honneur et quelque peu d'éducation. N'ayant de sa vie dévié des principes qui lui ont été transmis par ses ancêtres^ il croit devoir marcher la tête levée. Un tel houdier, que n'a jamais terni la moindre des taches^ espérons-le, saura parer les coups de ses ennemis. A tout prix il demande aujourd'hui une réparation ; MM. les commissaires la lui doivent publiquement. »
Apprécions la modestie avec laquelle M. Jean-Pierre avoue que ses ancêtres étaient d'honnêtes artisans, — Mais il y a dix lignes, M. Jean-Pierre Lutaudu n'avait qu'an ennemi, voici maintenant qu'il en a plusieurs. — Il ne nous dit pas combien, — et rimaginatioR s'effraye du nombre possible que peut désigner ce pluriel.
f Jean-Pierre est socialement ce qu'on appelle un bon enfant, Q est de ces gens qui, pour tout au monde, ne eommetlraient une action désobligeante ; c'est un homme calme, paisible» rond €n esprit, roatil ea afiaires, qui vit retiréy trouvant son plaisir, son unique bonheur, au sein de sa famille. Voilà, monsieur le ré* éa€teur, bien exactement l'esquisse momie de mon frère d'ar-
mes, de celui que MM. les commissaires vexent aujourd'hui si midacietisement.
• Votre dévoué serviteur, Ldtandu. »
Vous vivez retiré, monsieur Jean-Pierre, c'est fort bien ; vous trouvez votre unique bonheur au sein de votre famille, c'est encore mieux; — mais avouez que ces vertus paisibles se sont bien développées depuis votre mésaventure du bal. Du reste, c'est tant mieux pour vous ; les gens qui se sont servis de la petite bourgeoisie ne lui pardonneront jamais les égards qu'ils se croient forcés d'avoir pour elle, — et ils ne négligeront jamais une occasion de saupoudrer d'un peu d'avanie les gracieusetés qu'ils n'osent pas ne pas lui faire.
• P. S. Jean-Pierre étant indigne de paraître avec sa femme au bal que la mairie offre, etc., prie son comniandant, qui est un des coînmissaires, de le dispenser de service pendant le séjour du prince à Vendôme ; voilà le seul motif qui a empêché mon pauvre Jean-Pierre de se rendre aujourd'hui au corps d'ofciers de la garde nationale pour une visite à laquelle il aurait dû participer. Jean-Pierre ne donnera point sa démission, il finira tranquillement son triennal pour rentrer voltigeur dans sa compagnie qu'il vénère,
» Vendôme, ce i^ décembre 1841 . »
Dans ce post-scriptum plein de mélancolie, — M. Jean- Pierre Lutandu nous montre une fatigue du pouvoir et des honneurs — qui n'est pas sans exemple. — Sylla, Dioclétien, — Christine de Suéde, — ont agi, en leur temps, comme M. Jean- Pierre Lutandu.
Après tout, — je gage tout ce qu'on voudra que M. Lutandu est un très-brave et très-honnête homme.
^j^ J'ai annoncé, il y a quelques mois, à propos de la découverte fatie par un savant d'une nouvelle pomme de terre, un peu plus mauvaise et beaucoup plus petite que celles que nous
FÉVRIER 4 842. SSII
possédons déjà, — qae je surveillerais à Tavenir MM. les sa** vants et mesdames leurs inventions.
En voici une assez curieuse :
La pyrale est un insecte qui fait quelque tort à la vignti dans certaines localités. — Voici le moyen qu'une réunion d*érudits a trouvé pour en délivrer les ceps :
f H suffit^ disent'-ils» d'enduire les treillages et les échalas d'une certaine quantité d'eau provenant de l'épuration du gaz destiné à l'éclairage. — Seulement cette eau peut brûler et faire périr les jeunes pousses.
» Dfi PLUS, elle agit sur la peau comme des eantharides, et les cloches qu'elle fait venir sont douloureuses. »
^j^ On ne saurait trop admirer avec quelle héroïque patience les Français, qu'on prétend si légers, se résignent à entendre les mêmes choses rebattues pendant si longtemps.
Quand il se passe quelque chose d'un. peu important pendant les vacances des Chambres, chaque journal rapporte la chose sous forme d'un on dit.
Le lendemain, il découpe avec des ciseaux et imprime le on ait de tous ses confrères sur le même sujet.
Le surlendemain — on recommence avec cette phrase préliminaire : f Nous ne nous étions pas trompés ; il n'est que trop wai, etc. t
Le jour d'après, — opinions des confrères coupées aux ciseaux.
Le jour d'après, — réponse des journaux ministériels.
Le jour d'après, — réponse aux journaux ministériels.
Le jour d'après, — les journaux ministériels répliquent.
Le jour d'après, — les journaux dits indépendants répliquent à leur tour. — Ce n'est qu'au bout de quinze jours qu'on laisse la chose en repos — et qu'on commence à retrouver des a9*aignées dilettantes , des médailles de Tetricus. — de> mâchoires de dynotlieiium giganieum. — Les enfants tombent
â22 LES GUÊPES.
d'un siiiéme étage dans une voiture de poussier de mottes à brûler, et leur mère les remonte sans accident a?ec le boisseau qu'elle marchandait. — Les chiens se signalent par des actions vertueuses. — Le grand serpent de mer est rencontré par un navire hollandais. — Des bûcherons coupent un aribre et trouvent dedans — une croix peinte en bleu, etc., etc.
A ces signes, on se rassure, on se dit: « Allons 1 c'en est fini de telle ou telle question. »
Pas le moins du monde.
La session s*ouvre, — les députés récitent à la tribune les articles des journaux sur la chose que vous espériez oubliée : — les journaux impriment les discours des députés, et on re* commence tout.
(j^ Quelques jeunes gens des écoles sont allés visker M. de Lamennais, — et lui ont tenu ce langage :
c Citoyen, il y a un an, votre condamnation marquait d'un sceau indélébile les tendances réactionnaires d*un pouvoir oppresseur. Ce pouvoir avait démontré depuis longtemps ses vues antipopulaires, antinationales ; mais il nous a appris, depuis votre captivité, qu'il n'avait pas achevé son œuvre ; lâcheté au dehors, corruption et arbitraire au dedans, déchaînement de la force contre la presse, construction de bastilles, aversion pour Torganisatlon du travail : tout nous dit assez haut qu*il veut renverser l'édifice révolutionnaire de 1830.
« Mais sait-il bien, ce pouvoir, que son audace peut le perdre? Sait-il bien que les victimes qu'il atteint viennent réchauffer le zélé des patriotes, et grandir leur cause?... Il ne l'ignore pas, sans doute, et d'ailleurs nous sommes moins jaloux de le lui apprendre que de venir ici vous témoigner, citoyen, quel est l'esprit de réprobation que ce système inspire généralement. •
Il est difficile de trouver une plus grande preuve d'une liberté illimitée — que cette façon de se plamdre de n'en pas avoir.
^^ Depuis qiielques mois, mes amis se plaisent ft orner les collets de leurs habits de toutes sortes de coirievirs :«— M. Hugo a mis du vert à son halnt sous forme de petites palmes d'académicien ; — voici que M. Théophile Gautier met au sien un peu de rouge, sons prétexte de croix d'honneur ; — j*ai un jeune camarade qu'on avait obligé, lui, de revêtir un collet entièrement rouge, — mais c'était le plus mécontent des trois; il s'est fait réformer et est rentré avec joie dans la vie civile et dans sa redmgote noire.
M. Théophile Gantier est un jeune poète qui a fait d'abord de fort beaux vers : — on ne lui a pas donné la croix pour cela ;— il s'est mis à faire dans les journaux ^e la prose spirituelle. C'était aux yenx des gens déjà un peu mieux, en cela que c'était déjà moins; mais on ne pouvait pas encore lui donner la croix. -— Il la désirait, cependant, parce qu'il aime le rouge, et que c'était, disait-il, un moyen légal d'en porter sur ses habits. — Il avait une fois, dans sa jeunesse , essayé d'un gilet de soie ponceau, mais cela avait mis ses voisins dans une telle fureur, qu'il avait été obligé d'y renoncer.
On lui fit faire alors un long dithyrambe sur la naissance d'un fils du prince royal : — cela commençait à aller assez bien ; — on avait promis la croix, et je crus même alors qu'on l'avait donnée. — Malheureusement, par suite d'une fâcheuse habitude dés longtemps contractée, il avait par mégarde laissé tomber encore quelques beaux vers dans son ode ; cela fit peur aux gens, et on vit qu'il n'était pas encore «ûr pour les récompenses du pouvoir.
On attendit une meilleure occasion.
Elle se présenta à propos du concours pour le tombeau de l'empereur Napoléon. — M. Gautier fut chargé de rédiger le rapport de la commission, et, sur cette pièce d'écriture, oi\ on lui a donné plusieurs collaborateurs pour qu'il ne s'échappât pas trop en esprit, on lui a donné enfin le ruban rouge.
J'approuve , on ne saurait davantage, qu'on ait accordé cette
distinction â un jeune homme d*esprit et de talent ; — mais je demande pourquoi on la lui a donnée après le rapport de la commission sur le concours pour le tombeau de Napoléon, au lien de la lui donner après la publication de la Catnédie de la Morty volume plein de charmantes fantaisies et de vers du plus grand mérite.
Et je me réponds : C'est que le pouvoir a toujours un peu peur des supériorités.— Tant qu'on les tient au pied de réchelle, on paraît toujours plus grand qu'elles, parce qu'on est plus élevé, et, pour le public, c'est la même chose. — Mais , si une fois on les laisse se hisser sur les mêmes tréteaux, alors les médiocrités qui les y ont précédées, réduite^ à leur taille réelle, risquent fort de ne pas conserver leur avantage. — C'est pourquoi on exige des gens de talent une foule de conditions préalables relatives au niveau. — On ne les laisse entrer dans les faveurs du pouvoir — que comme les chevaux de remonte entrent dans les régiments ; il faut qu'ils prouvent par des papiers bien en règle qu'ils sont hongres comme tout le monde.
Pour cette fois, cependant, je ne leur conseille pas de s'y fier.
Je suis sûr, néanmoins, mon cher Théophile, que vous ne vous êtes pas, à beaucoup près, donné tant de mal pour obtenir la croix — que j'en ai depuis huit jours à décider mon ▼oisin â me vendre un rosier à fleurs jaunes qu'il avait dans sa haie. — Je n'ose repasser dans ma mémoire — tout ce que j'ai fait de bassesses, ce que j'ai commis de fourberies, pour décider mon homme ; et j'ose moins penser à ce que j'en aurais fait de plus s'il n'avait pas cédé aussitôt. Il faut dire que c'est la grosse rose jaune double , — et que le rosier a sept pieds de haut.
<^^ On vient de publier, sous le titre de Glanes, un volume de mademoiselle Louise Bertin.
. En voici huit vers pleins d'une exquise délicatesse :
« Si la mort est le but, — pourquoi donc, sur les routes. Est-il dans les buissons de si charmantes fleurs ? Et, lorsqu'au vent d'automne elles s'envolent toutes, Pourquoi les voir partir d'un œil mouillé de pleurs?
Si la vie est le but, — pourquoi donc, sur les routes, Tant de pierres dans l'herbe et d'épines aux fleurs ! Que, pendant le voyage, hélas ! nous devons toutes Tacher de notre sang et mouiller de nos pleurs ? »
^^ L'Académie, la vieille coquette, semble ne vouloir ceier qixi un de ces heatixfeiix, qu'à une de ces longues passions sur lesquelles mademoiselle de Scudéri faisait dix volumes. Il faut lui faire longtemps la cour pour obtenir ses faveurs. — On trouve, dans le Journal des Débats de 4824, la candidature de M. Âncelot officiellement annoncée. — Cette candidature a duré quinze ans. M. le chancelier Pasquier date de plus de vingt ans. Il y a vingt ans, du moins, que, sans se pré' scnter tout à fait, il tâte le terrain et attend le moment.
D'après toutes les probabilités, M. Pasquier succédera à M. de Cessac, et M. Ballanche à M. Duval.
Les autres candidats, fruits secs, sont : MM. de Vigny, — Sainte-Beuve, — Alexandre Dumas, — Casimir Bonjour, — Vatout, — révoque de Maroc, — Patin, -^ M. de Balzac et M. Aimé Martin. — L'Académie est le prix de l'obstination : elle n'est pas pour celui qui arrive le premier, mais pour celui qui court le plus longtemps. Tous les concurrents y arriveront.
^^ Les trois ou quatre académiciens qui ont assisté à Ten^ terrement de M. Duval ont fait une assez bonne journée : il y a des jetons de présence pour ces cérémonies, comme pour les séances; c'est-à-dire deux cent quarante francs à partagei entre les assistants. Les jeunes s'occupent de vivre, les vieux
ont peur de mourir ; de sorte qu'on ne yh aux enterrements qu'en petit nombre.
Autrefois, pour les séances, on fermait la porte à trois heures. On raconte qu un jour i*abbé Delille, se trouvant seul à celte séance, et entendant des pas, ferma promptement la porte, empocha les jetons, et s'en alla.
1^^ QUESTION d'orient. — Relire ici les différentes sorties auxquelles je me suis laissé aller à diverses reprises contre la tribune.
' Connaissez-vous V Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, par M. Nodier? A la première page du volume, qui est fort gros, le roi de Bohême part pour visiter tous ses châteaux, et à la dernière page il n'est pas encore arrivé au premier.
C'est absolument ce qui s'est passé à la Chambre des députés dans les séances consacrées à ce qu'on a appelé la question d'Orient. Voici une partie du programme :
QUESTION d'orient. — M. Jaubert — parle du recensement de Toulouse!
M. Liadières — reproche à M. Joly d'avoir parlé des canons de Brunehaut.
M. Jaubert — remonte à la tribune et parle légèrement des tragédies de M. Ladières.
SUITE DE LA QUESTION d'orient. — M. Joly monto à la tribune et explique les canons de Brunehaut.
M. Liadières — monte à la tribune et se déclare satisfait de l'explication; — il répond aux critiques de M. Jaubert sur ses tragédies.
M. Jaubert — monte à la tribune et menace M. Liadières de le faire chasser de la Chambre, attendu qu'il y a incompatibililé entre son service auprès du roi et ses fonctions de député.
(Ce qui est une niaiserie, attendu que les électeurs qui ont envoyé M. Liadières à la Chambre l'ont accepté et choisi comme cela, et que M. Jaubert n'a rien à y voir.)
M. Liadiéres — remonte à la tribane, et dit quMl donnera, si cela est ûécessaire, sa démission aa roi, mais qu'il restera dépiUé.
M. Joiy — donne de nouvelles explications; il n*a pas dit i^réciséiiMBt qu'il y eût des canons dans Tarmée de Brunehaut.
M. Janbert — se plaint de M. Guizot.
Pendant que ces choses se passent — la Chambre n'écoute pas par discrétion les conversations particulières de ces trois messieurs qui occupent la tribune, se livre à des dialogues variés, — on devise sur la rareté du gibier, — des actions du chemin de fer de Rouen, — du pavage en bois, et on échange quelques prises de tabac, on raconte Taventure de Thonorable M. D^** do seize manières différentes.
FIN DE LA QUESTION d'orient. — A co propos, disous que M. Duvergier de Hauranne colporte partout ses paperasseries fastidieuses, sous prétexte de la question d'Orient. — A la Chambre, on ne l'appelle plus, dans les couloirs et dans la salle des conférences, que le Grand-Orient,^
iffl^ M. LE GÉNÉRAL COMTE HUGO. — Lorsqu'il fut questlou d'inscrire sur l'arc de triomphe de l'Etoile les noms des gloires de l'Empire, -- on avait lieu de croire que la chose se ferait sans étourderie, et que la liste des noms â graver serait la suite d'un mûr examen.
Pas le moins du monde : — on a écrit des noms d'abondance et au fil de la mémoire, — de telle sorte que les réclamations sur de graves oublis se sont fait entendre de tous c6tés.
D'une lettre adressée â la postérité, on n'aurait pas dû écrire le brouillon sur la pierre. — C'est élever à l'état de monument et la gloire d'une génération et la saugrenuité d'une autre. Toujours est-il que cela fut fait ainsi.
Une réclamation surtout fit beaucoup d'effet : c'était celle do M. Victor Hugo, au nom de son père.
Il y a un des plus nobles et des plus honorables généraux de la République et de TEmpire, que Tancien roi de Naples et d'Espagne, le frère de Fempereur, le roi Joseph, appelle encore dans ses correspondances particulières son meilleur ami; un homme qui se distingua brillamment au siège de Gaëte, qui organisa le royaume de Naples de concert avec Joseph Bonaparte ; qui, gouverneur de la province d*Âyeilino, chassa, battit et saisit au corps le fameux Fra Diavolo, qui le jugea l'homme le plus tenace et le plus redoutable auquel il ait jamais eu affaire; un homme que le roi Joseph Bonaparte, fait par son frère roi des Espagnes et des Indes, crut indispensable à l'affermissement de la domination française en Espagne, et qu'il appela à Madrid en qualité^de majordome du palais, d'abord, et ensuite en qualité de gouverneur des provinces d'Âvila et de Guadalajara; un homme qui donna à son pays, son sang, ses jours, ses nuits, sa vie entière ; qui se montra avec éclat à Cifuentes, à Siguenza, à Valdajos, à Hita, à Caldiero; un de ces fiers et intègres généraux de la République, qui refusa avec indignation, plusieurs fois et au vu de ses soldats, des millions que lui fit offrir l'ennemi pour livrer le drapeau de la France; qui ne reçut ses grades que un à un, qui ne se laissa qu'à son corps défendant créer par le roi d'Espagne comte de Cifuentes et marquis de Siguenza ; un homme, enfin, auquel l'empereur, à deux reprises différentes, confia, comme au seul capable de la bien défendre, Tbionville, un des boulevards de la frontière, en 1814 et en 1815; qui s'y immortalisa deux fois, qui y soutint un bombardement, et se défendit jusqu'à la dernière heure avec un courage héroïque, après avoir fait dire aux parlementaires ennemis : « Qu'il s'ensevelirait sous les ruines de Thionville plutôt que de livrer la place aux généraux prussiens. i^Cet homme, ce noble et modeste soldat, c'est M. le général comte Hugo.
Le second fils du général, M. V. Hujo, — vit avec tristesse que le nom de son père n'était pas inscrit entre les généraux de
l'empereur Napoléon. — 11 publia un volume de poésies, — les Voix intérieures y et le dédia à sou père, Joseph-Léopold-Sigisherty comte Hugo, oublié sur Varc de triomphe de V Etoile.
^^ Le volume paraît le 24 juin 1837.
Le 27 juin, M. Victor Hugo, en rentrant chez lui, trouve duns son salon un tableau que M. le duc et madame la duchesse d'Orléans lui envoient en signe d'admiration et de sympathie
On s'occupe beaucoup de cette dédicace. — Peu de temps après, le gouvernement se voit forcé de faire un erratum, — un post-scriptum de pierre à son monument ; il compulse ses états de service, s'agite, se remue, creuse ses archives, recueille çà et là les réclamations, et finit par inscrire soixante nouveaux noms sur Tare de triomphe de l'Étoile. Il n'en oublie qu'un seul, h nom du général Hugo.
M. le maréchal SouU, président du conseil, a pourtant été le compagnon d'armes de M. le général Hugo!
Un ancien ministre reprochait à l'un des ministres actuels cette incroyable légèreté , et cette grave maladresse. « Que voulez -vous? — répondit le ministre en question, M. Victor Hugo n'a pas réclamé. »
Il est inutile de dire que le ministre capable d'une pareille réponse n'est ni M. Guizot, ni M.Villemaiiî, qui sont les amis particuliers de M. Victor Hugo.
^^ De notre temps se sont réalisées ces paroles de l'Écriture : « Les premiers seront les derniers. » Il y a une haine insatiable contre tout ce qui est grand ; — c'est de cette haine que se forme la ridicule et fausse admiration pour tout ce qui est petit. Mais une chose doit consoler les bons esprits, — c'est qu'à force d'élever les petites choses, — on finira par les croire grandes, on les haïra comme telles, et on les renversera pour remettre en place les grandes choses» si basses aujourd'hui.
i^^ A nous deux, monsieur Aimé Martin !
â30 LES GUÊPES.
D'abord, monsieur Aimé Martin, ne me prenez pas pnor un homme méchant et hargneux, et ne croyez pas qne je déchaîne sur vous mes guêpes — au hasard et par malice.'Vons m*avez attaquez et blessé, monsieur, dans an des iivres que j*aime et dans les fleurs, que j*alme toutes. J'ai retenu si peu de choses pour ma part de celles qu'on se dispute dans la vie, que j'en suis horriblement avare, — et que je deviens f^oce quand on y touche.
Un des plus beaux livres qui soient sortis de la cervelle humaine — est le livre des Maximes de la Rochefoucauld. Ce livre se compose d'iyie trentaine de pages; — c'est, sans contredit, celui de tous les livres qui renferme le moins de mots, ma^s c'est aussi celui de tons les livres qui renferme le plus de choses, c'est un livre qui dit la vérité sur tout.
Certes, si Dieu, — en un jour de colère, ou phit6t, de bonté, avait mis tous les livres et tontes les actions des hommes dans une immense cornue, et qu'il eût fait évaporer par la distillation tous les mensonges, tous les semblants, toutes les hypocrisies — on n'eût trouvé pour résidu au fond de l'alambic que les trente pages de la Rochefoucauld.
Le livre de la Rochefoucauld me raconte l'histoire publique et secrète de tous les temps et de tous les siècles, — l'histoire du passé et l'histoire de l'avenir. — Loin de m'irritor contre l'homme en me le dévoilant, il me rend au contraire bon et indulgent.
Il m'apprend à ne pas demander à la vie plus qu'elle ne contient, à ne pas attendre de l'homme plus qu'il ne possède. Les Samoyèdes, j'en suis sûr, ne ressentent qu'un médioore chagrin de ne pas manger d'ananas; — je n'ai plus sujet d'en vouloir aux hommes de ce qu'ils n'exercent pas à mon bénéfice une foule de noms de vertus qui, en réalité, ne mûrissent pas dans leur cœur ; — l'homme le plus laid du monde est au même point que la plus jolie fille du monde;
— il suffît de bien établir qu'un pommier est un pommier poi^r qu'on renonce ih fantaisie de cueillir dessus des pêches; on s'arrange des pommes et on n'en veut pas au pommier.
Ce livre, M. Aimé Martin me Ta gâté.
^^ M. Aimé Martin a publié une édition de la Rochefoucauld. — La chose commence par une préface beaucoup plus longue que tout le livre des Maximes, — où ledit M. Aimé Martin établit sa prééminence, incontestable à lui Aimé Martin, / sur Marc-Aurèle et sur la Rochefoucauld. Puis il s'emporte en une longue diatribe contre son auteur, — puis il passe à ' l'examen critique des maximes. C'est, à vrai dire, une chose curieuse par son excès. 11 prend chaque maxime une â une, et il met au-dessous toutes les vieilles rapsodies, toutes les inepties, toutes les phrases vides et hypocrites, — tous les grands mots creux, tous les lieux communs rapiécés, qui traînent depuis des siècles dans les mauvais livres de cette vieille bavarde, menteuse, cohue de prétendus moralistes qui n'ont plus aucun prétexte de vivre depuis l'instant où la Rochefoucauld a taillé sa plume pour écrire le premier mot de la première phrase de ses Maximes^ c'est ce qu'il appelle rc/uter les maximes et leur fausse philosophie.
Je voudrais vous donner un spécimen de la manière de travailler de M. Aimé Martin; — mais le choix m'embarrasse, je prends au hasard :
« La constance des sages, dit la Rochefoucauld, n'est que l'art de renfermer leur agitation dans leur cœur. »
« Ainsi donc, s'écrie M. Aimé Martin, la sagesse n'est que de l'hypocrisie. Ainsi donc, etc., quelles seraient les conséquences, etc.? » La valeur de six pages de conséquences.
ij^ « La philosophie, dit la Rochefoucauld, triomphe aisément des maux passés et des maux à venir, mais les maux présents triomphent d'elle. »
• Ànaxarque, répond M. Aimé Martin, Diogène, Épictète^
Socrate, apprirent au monde, etc. La Rochefoucauld préten* drait-t-il nier ces grands exemples? • (Quatre pages.)
Le tout lardé des termes du plus profond mépris, de la plus vertueuse horreur pour la Rochefoucauld. ^ Le volume finit par un post'Scriptum deux fois long comme le livre des Maximes, où M. Martin s'applaudit d*avoir écrasé son auteur et de Favoir réduit à néant.
Certes, Tidée de M. Aimé Martin était dans son origine assez ingénieuse et assez sensée ; il a compris que ce serait une bonne affaire que de s*accrocher à la Rochefoucauld ^ comme le gui au chêne, — de s'y cramponner des ongles et des dents, de telle sorte qu'on ne pût les séparer, — et d'obliger ainsi les lecteurs et les acheteurs à cette alternative, ou n'avoir pas la Rochefoucauld ou avoir M. Aimé Martin.
Ce résultat a été ce qu'il devait être, -— quelque lourde, creuse, pommadée, que soit la prose de M. Aimé Martin, on aime encore mieux s'en charger que d'être privé des Maximes, et la spéculation a réussi à un certain point; — mais peut-être aurait-elle pu le faire également sans insulter un des plus grands génies que la France ait possédés.
Pour moi, je cherche en ce moment un exemplaire de la Rochefoucauld, — sans M. Aimé Martin.
Le résumé du travail susmentionné est que le livre de la Rochefoucauld est un livre absurde, immoral et ridicule. — J'ai pensé que la de4ruction de cet ouvrage laisserait dans les bibliothèques une lacune fâcheuse : — j'ai songé à la combler. — D m'a semblé que la place abandonnée par la Rochefoucauld vaincu revenait de droit à M. Aimé Martin vainqueur, et j'ai énucléé de ises œuvres quelques maximes qui remplaceront celles qu'il a détruites d'une manière si triomphante. — MM. les imprimeurs peuvent affirmer que le manuscrit desdites pensées est formé de lignes imprimées coupées avec des ciseaux dans un ouvrage de M. Aimé Martin — et que ces maximes sont authentiques; — â
la première réclamation d'un ayant droit, jHndiquerai le volume et la page de chacune.
PbJSb'ÉES ET MAXIMES De M. Louis-Aimé Martin.
I. De tous les maux de la vie, Tabsence est le plus dou!uu« reux.