‹ Les Guêpes (volume 2)Chapitre 3 sur 31 · ORDONNANCE · texte numérisé non relu

ORDONNANCE

Le sieur ***, corroyeur, fabricant de tiges, de bottes, est un citoyen médiocre. — Nous le décrétons en conséquence de prise de corps et conGsquons ses marchandises, lesquelles seront attribuées au sieur Ferrary, en récompense des services qu'il a rendus et rend journellement à la république, à titre de récompense civique.

Signé CARPINTRAS.

Le deaiième gouYemement était la seconde catégorie des accusés de mai qui ont été jugés par la cour des pairs.

On a pu voir encore en cette circonstance les tristes et embarassantes conditions d*un gouvernement fondé en juillet 1830, à la suite d*une émeute réussie.

On applique les formes les plus'gravesetles plus solennelles à juger un certain nombre de gaimineries contre lesquelles on prononce des peines qu'ensuite on n'applique pas.

Les séances consacrées anx doublures des premiers accusés , n*ont produit aucune sensation. — Le jeune Blanqui, sorte de Dumilatre politique, a faiblement joué le rôle mélodramatique dans lequel Barbés avait obtenu une sorte de demi-succès.

II à , comme Barbés , refusé de répondre à Taccusatiou, — mais il a espéré dissimuler le plagiat en parlant moins encore que son chef

d^emploi qoi n'avait pas parte du toot; — il a fait paraître FaYOcat Dupont pour qu*il ne parlât pas non plus.

Plusieurs des pairs ont profité de toutes sortes de prétextes pour ne pas assister aux séances; — quelques uns , du reste , sont encore malades de la façon excessive dont on avait cbaufîé leur salle humide à la première séance.

Les avocats des accusés, — ceux qui parlent, — out continué à soutenir , comme dans la première affaire, la théorie d'une différence à établir dans la pénalité entre le crime politique et le crime — comment appellerai -je Tautre crime?

Le pouvoir combat cette théorie en paroles^ mais Tadrnet en action ; quand il a obtenu la condamnation de ses accusés, il leur inflige mie peine différente de celle prononcée.

Un goiivernement qui n'aurait pas les in-

convéniens d*origine que nous avons signalés, — ne serait pas forcé de commettre de si singulières inconséquences;— il mettrait pculèlrc moins de colère en commençant, parce qu'il se sentirait plus fort et aurait moins peur, — et manifesterait plus de fermeté dans l'exécution des condamnations, qu'il n'y a aucun prétexte de demander, quand on se réserve de montrer par leur non exécution qu'on les^trouve trop rigoureuses.

Certes , s'il y avait lieu à établir cette distinction absurde entre le crime politique et le crime... civil, cette distinction ne serait pas à l'avantage du crime politique. — On comprend à la rigueur un certain degré d'indulgence pour un crime auquel un homme aurait été poussé par le besoin et par la faim, — ou par une de ces passions qui ont de toute éternité rongé le cœur humain , telles que la jalousie.

Mais quand de vagues théories politiques, infiltrées dans de jeunes cervelles en mèiil^ temps que les demi-lasses de café gagnées ou

perrlucs au billard dans les estaminets, con« daiscnt leurs adeptes jusqu'à Tassassinat; — le crime qui n'a pas pour excuse le besoin ou r emportement frénétique delà passion, — n*est guère fondé à réclamer lindulgence, que dis-je? des égards, du respect et une quasiimpanité parce que c'est un crime de fantaisie et surtout de vanité.

Mais le gouvernement actuel est vis-à-vis des jennes émeutiers dans la situation d'un père , ancien mauvais sujet » — qui gronde brusquement un iils débauché, et ne peut cependant se refuser à Tindulgence, en se rap* pelant que ce sont là des torts de jeunesse qu'il ne peut s*empècher de retrouver un peu dans SCS souvenirs.

Nous sommes au mitleu du carnaval , — cl

on $*ètonne de ne pas voir à Paris encore un jeune préfet sur lequel on avait fait Tannée passée ces deux vers remarquableç :

Lorsque B.... revint du Monomatapa; Paris ne soupait plus,— et Paris resoupa.

Nous appellerons le jeune àdministi:ateur préfet de Cocagne, <— non que ce département existe tout-à-fait en France; mais outre qae le nom s'applique merveilleusement à la chose, il rime au nom réel du département qui a le bonheur de le posséder, à peu près comme /^a//66aRDE rime à mi^éricoBDE.

Il a ordinairement le bonheur d'être retenu dans son département par les devoirs rigoureux de sa position, — pendant les beaux mois de Tannée.

Mai^ où les cerisiers tout blancs livrent au vent tiède la neige odorante, iie leurs Qeurs.

Juin y le mois des~roseSy etc.

Jusqu'à Fouverture de la chasse, où il a encore le bonheur d'être si nécessaire à ses administrés, qu'il ne pourrait s'éloigner sans de graves inconvéniens.

Mais aussitôt que Thiver descend des sommets glacés des montagnes i. aussitôt que les premiers archets, glapissent à Paris ; aussitôt que les concerts, les soirées et les bals s'organisent, il arrive, par une singulière coïnci-' dence, que la présence du préfet devient indispensable dans la capitale.

On le voit se hâter; presser, encourager, gourmanderles postillons; il craint de perdre une minute, une seconde; — il marche, il vole, il arrive, et le département est sauvé. €lic-clac, — clic-clac, —clic-clac. Paris se réjouit de le revoir et lui dit : Sois le bien-venu. Pour lui, il cherche avec une infatigable persévérance les gens qui peuvent être utiles à son département. -* Il les cherche partout, dans les soirées, dans les bals, dans les raouts; — car, en cette saison, ce n'est que là qu'un

ékê faâtm Uniift : — 9 4m dk^MtemnA se

Poif , qoaod l'hiver s'est ccmlé dus celte tie de ùtigoe et d'abnégation ; quand sons les feuilles de Tioleltes se cacbent de petites améthystes parfumées; qoand la poitrine sent le besoin d*on air plus pi^, le département de Cocagne rappelle scnd cher administrateur, le devoir le réclame , et il ne connaît que le devoir; — il quitte courageusement les plaisirs qui cessent, les bals finis, les bougies éteintes, les glaces absorbées, les gâteaux engloutis, les femmes pâles et fanées : — rien ne Farrète, il s*arrache à tout, il part et arrîye dans son fndroitf où il restera tout Tété.

— cependant que ie ministre Teste attaque les possesseurs d'offices, que U. Passy (Hipiiolyle-Philibert) fait la guerre aux rentiers, on fait encore d'autres révolutions d'un ordre inférieur.

Je déclare publiquement que ma mémoire n'y peut suffire — et que je proteste hautement contre les voies funestes dans lesquelles nous sommes engagés. Nous avons , tant à la chambre des députés qu'à la chambre des pairs , cinq c^nts hommes qui passent leur vie à faire et à bâcler des loi£^, et à recrépir les anciennes. Tous les deux ou trois ans on rcnvcrsî de fond en comble \c$ lois qu'on vient de faire pour leur en substituer d'autres qui ne durent pas plus long-temps;— et ce qu'il y a là dedans d'effrayant et de sinistre, — c'est que nous sommes forcés de connaître toutes les lois qu'on nous donne. — L'ignorance sur ce point n'est jamais admise comme excuse^ l'ignorance est la mère de>la prison et de la ruine.^ A peine a-t-on fait entrer une loi dans sa tète, que la loi est changée, abrogée, renouvelée et qu'il faut se mettre à l'oublier pour en appren*

dre uiie autre. - Que quelqu'un se livre à un long sommeil ou à un court voyage, son pre mier soin à son réveil ou S son retour , doit tire de se mettre au courant des lois nouvelles.—Pendant que j*é(ais allé passer quinze jours chez mon cher frère Eugène , à Imphy, on en avait fait une douzaine que je me suis mis à apprendre ; sans cela je serais exposé à me lever innocent dans ma chambre et à me coucher criminel, dans une maison du roi soos Tœil paternel de la gendarmerie.

Ainsi une ordonnance est venue le 1*' janvier nous dire que nous ne savions plus compter , que c'était inutilement que nous avions chargé notre mémoire autrefois de toutes îes dénominations de nombre , de mesure, d'espèces de poids, etc. — Que lefrança's qm nous avons appris est en partie supprimé et qu'il en faut apprendre un autre.

Paris alors s'est trouvé dans une grande confusion , il semble que le Seigneur ait dit des Trançais comme autrefois des auJacîeux architectes delà tour de Babel — en punition du

bavardage auquel s'abandonne notre malheu • reux pays : •

Genèse XI-7. Confondons tellement leur langage qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres.

Une grande perturbation s'est mise parmi les femmes — qui, obligées de mesurer leurs étoffes par mètre, centiitiètre et millimètre, «-^ depuis la suppression de l'aune, vont être pendant longtemps babillées à contre-sens.

Yoas vous égarez en voyage, vous demandez à un paysan à quelle distance vous êtes de la ville la plus voisine. — Si ce paysan respecte les lois de son pays — il vous effraie en vous disant : vous êtes à trois l^ilomèlres et neuf hectomètres. — C'est consolant.

Il n'y a plus de voie de bois.— Ce que vous appelliez ainsi, vous voudrez bien le désigner à Tavenir , sous peine d'amende , pour cette

dénominalion prolongée, un slcrc, quatrevingt (loaze centistcres. — Bien da plaisir.

Certes le système décimal est bien plus logique que Tancien système , — mais il n*est pas mal de constater en passant lout ce qu'entraîne de tumulte et û". perturbation un changement même pour une incontestable amélioration.

On entend dans les rues des gens qui crient : Voilà la nouvelle ordonnance qui défend de compter autrement que par les centimes.-'^ La voilà pour deux sous.

Da reste, jusqu'à ce que toot le monde s'en* tende , il faudra subir de nombreuses et in* commodes conséquences. — ^De Taveu des médecins, les erreurs qui se commettent déjà trop fréquemment entre eux et les pharmaciens vont prodigieusement augmenter en nombre , et Ton pourrait déjà citer quelques martyrs du système dccimal.— Quelques prescriptions déviennent impossibles ; à.caure que la division par tiers n'existe pas rigoureusement dans le système décimal. — Or, l'emploi habituel des poisons en médecine exige dans les doses une précision qu'il est dangereux de diminuer.

La régie des tabacs a tiré déjà de la circonstance un parti qui trouvera des imitateurs.— Cette pauvre régie ne produit que 90 millions par an, — elle ne gagne que trois cent soixante-cinq pour cent sur le prétendu tabac qu'elle livre à h consommation. ^^Dans fa difficulté de mettre en rapport les poids et les prix elle a pris un biais qu^il serait long-et ennuyeux d*expliquer ici et qui augmentera son bénéfice de quatre un quart pour cent.

En même temps on change le nom d*an grand nombre de rues , pour augmenter la facilité qu*ont déjà les gens à s'égarer.

Je continue à dénoncer les princes du sang royal comme faisant usage de tabac de contrebande.

Je ne cacherai pas non plus à Fautorîté que j*ai reçu un sac de tabac excellent, orné d'une étiquette ainsi conçue :

Sala y marchand de tabacs de Smyrne»

Rue de Chartres, 9^, à Alger.

hmmivkuubs

DU lOM, DE LA LmÉRÂTURE ET DES ARTS.

Mais qa*est-il donc arrivé à mes guêpes ? L'escadron que je voulais faire donner sur le monde et la littérature refuse de marcher.

Il y a dans un coin de mon cabinet une jardinière en bois sculpté pleine de jacynthes en fleurs dans I9 mousse verte, elles s'y réfugient

comme Adam après avoir mange le fruit défendu, quand le crcalcnr lui disait en latin : Adam ubi es? — Adam, où êtes- vous?

Mais elles ne se cachent pas Umidement, — elles font entendre un bourdonnement guerrier, — ma comparaison était mauvaise, — elles ressemblent dav; ntage aux romains réfugiés sur le mont Avcntin, — je me rappelle qu'en cette circonstance un consul leur récita une fable et que cette fable les ramena dans le devoir,— si je leur récitais cette fable.

Mais oh ! là, — mon Dieu,— je suis mort,

mes guêpes en fureur se précipitent sur moi. Attendez, — expliquez^vous,— causons,— qu'avez-vous?— Que vous ai-je fait? Ne m'attaquez pas ainsi brutalement, imitez les héros de Virgile et d'Homère qui faisaient précéder d'un petit discours chaque coup qu'ils portaient à leur adversaire, — au moins je saurai le sujet de celte révollc.

Ah! les voilà retranchées derrière leurs barricades dejocynlhes.

INB GUEPE.

Je suis Mammone, j*ai emprunté mon. nom à un des anges déchus que il/i//o/i range sous la bannière de Sstan, cC quelques unes de mes compagnes ont pris comme moi leurs noms de guerre du Paradis perdu.

Ah! monsieur le crilique impartial, inflexible, inabordable , invincible, — vous n'avez donc parlé si haut en commençant que pour faire comme tant d'autres, — vous avez loué sur la foi d'aulrui une pièce de M. Walcwski Que vous n'aviez ni vue ni entendue; — j'étais fière de marcher sous votre drapeau, — mais maintenant je vous méprise, je lève Tétcndard de la révolte, et je tourne contre vous mon aiguillon acéré.

L^ArTBUR.

Ah ! ma chcre petiie Mammone, loi que j'aimais d'une affection toute parliculicre.

UkUUONE,

Il n*y a pas de chère petite Mammone,^ défendeE-yofis.

L^ACTEUB.

Oh ! là, ^ elle ni*a percé le doigt h méchante, — le doigt dont je tiens la plume.

Page 1