‹ Les guêpes (volume 3)Chapitre 2 sur 49 · LA ROYAUTÉ · texte numérisé non relu

LA ROYAUTÉ

Ab Jove principium.

<Jfe Il n'y a plus de royauté.

Je vous défie, monsieur Augustin, de trouver au café Lyonnais un seul Français qui vous dise : « Je n'entends rien à la politique; » — tandis que vous en trouverez beaucoup qui vous avoueront qu'ils ne sont pas forts aux dominos ; et qu'ils acceptent des points au billard.

(Cela vient peut-être de ce qu'au billard et aux dominos — on joue et on perd son propre argent, — tandis qu'à la politique on joue celui des autres.)

Cet homme rare que je vous demande, — cet homme qui, dis-je, n'entend rien à la politique, — vous ne le trouverez non plus dans aucune école, ni dans aucun collège, — ni dans aucun atelier. — Les Français sont naturellement si forts sur la politique, qu'ils n'ont pas besoin des études élémentaires — pour former leurs idées et leurs convictions.

Peut-être, me direz-vous ici, monsieur Augustin, que cela peut jeter quelques-uns d'entre eux dans des erreurs d'une certaine importance.

Je ne le nie pas tout à fait, — monsieur Augustin; — ainsi ils ont lu dans les journaux — que, d'après la charte, le roi joue le rôle que joue son buste en plâtre bronzé derrière le dos des maires, — qu'il règne et ne gouverne pas.

C'est-à-dire qu'il règne — comme une corniche règne autour d'un plafond.

Les Français n'ont pas pensé à regarder dans la charte si cela était parfaitement exact ; ils auraient trouvé :

Art. 13. — Le roi est le chef suprême de l'État, — commande les forces de terre et de mer, — déclare la guerre, — fait les traités de paix, d'alliance et de commerce, — nomme à tous les emplois d'administration publique, etc.

Vous conviendrez avec moi, monsieur Augustin, — que la charte, pour laquelle tant de gens se sont fait tuer et en ont tué tant d'autres depuis quelques années, — vaut bien la peine d'être lue une petite fois dans la vie d'un homme politique, — comme l'est tout le monde ; — cette ignorance ferait croire à la postérité que, comme les Égyptiens, nous avons une langue sacrée, intelligible pour les seuls initiés, et que nous avons l'habitude d'écrire les lois en hiéroglyphes. — Disons à la postérité — que la charte est écrite en langue vulgaire, — avec les vingt-quatre lettres de l'alphabet ordinaire, — et que dans les codes elle remplit, en petit texte, quatre pages d'un format à peu près semblable à celui des Guêpes.

Donc, il est parfaitement établi que, d'après la charte, le roi doit faire le mort, — que toute manifestation de sa volonté,

— que toute participation aux affaires, est une violation de la charte, et un manque de foi à ses serments.

Et, si la charte paraît dire le contraire, c'est qu'elle est payée par la police.

Charte, art. 12. — La personne du roi est inviolable et sacrée, ses ministres sont responsables. Au roi seul appartient la puissance executive.

On dit : « La France est perdue par le gouvernement personnel, »

C'est-à-dire, la participation du roi aux affaires. — La charte, il est vrai, défend d'attaquer la personne du roi par l'art. 12;

— mais, comme par Vart. 13 elle défend au roi de s'immiscer en rien dans les affaires, c'est lui qui le premier viole la charte; et, si on la viole contre lui, ce n'est qu'après qu'il l'a violée le premier contre nous.

Mais, me direz-vous, monsieur Augustin, l'art: 13 dit positivement le contraire.

Cela ne fait rien ; — on a inventé en sus que les ministres devaient couvrir la royauté, — et on leur a reproché de la découvrir; sans songer que, par l'art. 42, — ils ne peuvent pas la découvrir, qu'ils la couvrent toujours de leur responsabilité.

Puis on a établi en principe que le roi est comme un chevreuil dans une broussaille ; — tant mieux pour lui si on ne le voit pas ; — mais, si les ministres (la broussaille) en laissent voir la tête ou la patte, — on a le droit de tirer dessus — (et vous avez vu qu'on ne s'en tient pas en ce genre au sens métaphorique).

4^ Je n'ai pas besoin de vous rappeler, monsieur Augustin, combien de fois on a essayé d'assassiner le roi Louis-Philippe : — voici qu'un monsieur membre, dit-on, d'une des sociétés qu'il serait temps de ne plus appeler secrètes, après que depuis dix ans on n'a pas parlé d'autre chose, a tiré sur le jeune duc d'Aumale ; — un de ces jours on tirera sur les princesses.

^£ La reine, assure-t-on, n'est jamais si heureuse que lorsque ses fils sont en Afrique, au milieu des maladies du pays, — exposés au fer et au feu des Arabes, — parce qu'alors ils sont à l'abri des dangers plus grands des rues de Paris.

Le Courrier Français, — un carré de papier dont le plus fort rédacteur en chef, — feu Châtelain, disait : « Voilà vingt ans que je fais tous les matins le même article avec le même succès « le Courrier Français — dit que Y on a été imprudent de décerner une sorte d'ovation à un jeune prince : — car, à son avis, c'est là ce qui a éveillé la pensée de ce crime abominable. , En effet, — voici un bon moyen de faire détester aux princes les adulateurs ; chaque fois qu'un prince recevra une flatterie, qu'on tire dessus comme sur une bête fauve, et je réponds que les princes redouteront les flatteries.

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