‹ Les guêpes (volume 3)Chapitre 3 sur 49 · III · texte numérisé non relu

III

De bonne foi — cependant, monsieur V*** de la P**\ — si, chaque fois que le Courrier Français a décerné des ovations à mademoiselle Fitzjames, — cette danseuse maigre et verte que vous savez, — un spectateur lui avait tiré un coup de pistolet du parterre de l'Opéra, — n'auriez-vous pas trouvé cela un peu sévère?

Enfin, monsieur Augustin, il y a en France plus de* cent cinquante journaux qui tous les jours prodiguent au roi les injures et les sarcasmes, et plus de cent cinquante mille personnes qui répètent ces sarcasmes et ces injures; — et vous savez, monsieur Augustin, que, dans les habitués des cafés, si quelqu'un laissait remarquer qu'il prononce le nom du roi sans y joindre quelque fâcheuse épithète, on ne tarderait pas à le soupçonner d'être un mouchard.

Ce n'est pas qu'au fond ces gens lui en veuillent beaucoup ; car pensez-y un peu, et vous verrez que le roi n'a pas le pouvoir de faire quoi que ce soit à n'importe qui ; — ce n'est pas qu'ils le connaissent, — mais c'est que cela a l'air intrépide et n'est pas dangereux.

Et moi-même , en voyant dans les journaux que le roi a fait donner un des plus beaux chevaux de ses écuries au lieutenantcolonel Levaillant, — en échange d'un cheval arabe de grand prix qui a été tué sous lui lors de l'attentat du faubourg Saint- Antoine, je ne puis m'empêcher de vous renvoyer au numéro du mois de mai 1840 des Guêpes, — où vous verrez des révélations édifiantes sur les chevaux et sur les écuries du roi.

En résumé, la couronne royale est devenue la couronne du Christ, dont chaque fleuron est une épine , — le sceptre est le roseau dérisoire qu'on met à la main du fils de Marie.

La royauté se meurt, — la royauté est morte.

Et les poètes et les prosateurs, voyant ainsi la royauté morte en France, vont s'écrier partout :

— « C'est qu'il n'y a plus de croyances. »

Ne me laissez pas oublier, monsieur Augustin, de vous prévenir que ceci est une bêtise.

Passons à la bourgeoisie, — s'il vous plaît.

£$g la. bourgeoisie. — C'est la bourgeoisie qui a renversé l'ancienne royauté et l'ancienne aristocratie ; le peuple n'y a contribué que de quelques coups de fusil tirés et reçus sans savoir pourquoi !

Et cela devait être ainsi.

La haine la plus vivace est celle qui a pour origine l'envie ;

— l'envie est une sorte d'amour lâche et honteux ; — on n'envie comme on n'aime que ce qui a un certain degré de possibilité ; — le peuple n'enviait pas le faste et les dignités de l'aristocratie, parce que cela était trop loin de lui pour que ses yeux en fussent blessés.

La bourgeoisie s'est fait un roi bourgeois,— avec un chapeau gris pour couronne et un parapluie pour sceptre ; — puis les talons rouges de la finance, — les roués de comptoir, s'en sont donné â cœur joie ; ils se sont mis à jouer de leur mieux les rôles de ceux qu'ils avaient supplantés, manifestant ainsi qu'ils les avaient attaqués, — non par haine pour les renverser, mais par envie pour prendre leur place.

Les bourgeois sont entrés dans la société comme dans une ville prise d'assaut, — ils se sont emparés de tout, ils sont devenus tout : — gouvernement, comme députés, — l'armée, comme gardes nationaux, — la justice, comme jurés.

^g£ Ils se sont gorgés de tout, — ils ont mis de vieilles armoiries sur leurs voitures et sur leur papier à lettres : — il n'y a pas une femme de marchand qui se refuse la couronne de comtesse ;

— on n'ose pas n'être que baron, à moins de l'être réellement. Un de ces seigneurs de nouvelle date, ayant acheté de la

vaisselle d'argent, la fait rouler par les escaliers pour la bossuer, et lui donner un aspect de vétusté, afin qu'elle ait l'air d'être depuis longtemps dans sa famille.

Une princesse de la finance, — madame J. de Rotsch... , a outrepassé la mode qui prescrit le luxe des appartements. — Quelqu'un admirait le nouvel arrangement de sa maison : « Je n'ai pas pu faire tout ce que je voulais,— dit-elle,— M. J. de R. n'a pas voulu dépasser cent mille francs pour ma chambre à coucher; j'ai été obligée de m'y soumettre. »

Cette chambre à laquelle madame J. de R. se résigne est arrangée avec des dentelles dont les femmes les plus élégantes portent sur elles une demi-aune en grande toilette.

Les fauteuils de son salon, — où M. J. de R. n'a pas mis la même lésinerie, sont incrustés d'argent doré, au lieu de/ bronze.

Malheureusement pour eux — les bourgeois n'ont pas compris leur situation : ils ressemblent à la chatte métamorphosée en femme, qui, en voyant une souris, se jeta à quatre pattes et la poursuivit sous le lit. Ils ressemblent à ce laquais enrichi par la banque de Law, qui, tandis qu'on lui ouvrait sa voiture, fut assez distrait pour monter derrière. Ils ressemblent à ce garçon de café devenu millionnaire, qui, lorsqu'il était surpris par un bruit de sonnette, ne pouvait s'empêcher de crier ■ — voilà !

Ils se sont accoutumés pendant longtemps à attaquer la royauté.

Aussi ils ne peuvent s'empêcher de se mêler un peu par air et par habitude aux nouvelles attaaues dont elle est l'objet.

Ils ne voient pas, les malheureux, — que c'est leur royauté à eux, — que c'est eux qu'on attaque, — que c'est eux qu'on détruit.

Louis-Philippe est un roi bourgeois et le roi des bourgeois.

Ils devraient se relayer autour de lui pour défendre de tout ce qu'ils ont de courage et de sang chacun des poils de sa barbe : car, s'ils le laissent renverser, — que dis-je ? s'ils aident à le renverser, ils sont perdus à jamais, ils expieront leur usurpation grotesque et la mascarade et l'orgie à laquelle ils se livrent avec tant de confiance ; leur puissance deviendra un rêve pour euxmêmes, et leurs enfante refuseront d'y croire.

Le journal le National, du reste, a déclaré qu'il n'y a plus de bourgeois, qu'il n'y a plus de classes parmi nous.

La royauté se meurt ; — la bourgeoisie se tue, — et les poètes et les prosateurs vont disant partout : « C'est qu'il n'y a plus de croyances, p

Ne me laissez pas oublier, monsieur Augustin, de vous dire que ceci est une bêtise.

4^£ la pairie. — On appelle la Chambre des pairs — la chambre aristocratique, — comme on appelle Tuileries le jardin du roi, où on ne fait plus de tuiles depuis l'an 1564.

Il n'y a plus d'aristocratie réelle en France ; — l'abolition du droit d'aînesse détruit les grandes fortunes en terres et en argent, par la division ; il ne resterait donc que le relief des grands noms et la considération du corps. — Pour le relief des grands noms, les héritiers, pour la plupart, y mettent bon ordre ; pour la considération du corps, les journaux se chargent d'empêcher qu'elle ne soit excessive ; la Chambre des pairs s'amoindrit tous les jours, et de ceux de ses membres que la mort en ôte, et surtout de ceux que les ministères y mettent.

Et les poètes et les prosateurs s'en vont disant : « Il n'y a plus d'aristocratie, parce qu'il n'y a plus de croyances. » — Vous savez, monsieur Augustin, ce que je vous ai prié de me rappeler.

£$$z la députation- — Voici, monsieur Augustin, le grand triomphe de la bourgeoisie : — quatre cent cinquante messieurs sont censés représenter les électeurs, qui sont censés représenter le reste du pays. — C'était un moyen d'apaiser un certain nombre de bourgeois en leur donnant part au gâteau du pouvoir et du budget ; — car il faut ajouter à ceux qui sont élus tous ceux qui pourraient l'être, — et tous ceux qui élisent.

Dans la théorie du gouvernement constitutionnel, on avait pensé qu'en donnant à presque tout le monde une petite part du pouvoir on intéressait tout le monde à la conservation de l'ordre social ; — on avait compté sans ses nouveaux hôtes ; — la bou-

chée qu'on leur a donnée leur a montré la succulence du morceau, — et chacun veut le dévorer tout entier.

Autrefois, quand un fabricant de cachemires français avait fait sa fortune en mêlant à sa laine un peu plus de coton qu'il n'en avouait, — quand il se trouvait trop vieux pour les affaires, il passait le reste de sa vie dans le repos, à jouer aux dominos, à pêcher à la ligne.

Mais, depuis l'invention de la représentation nationale, — on a remplacé ces délassements innocents de la pêche à la ligne et du jeu de dominos par la Chambre législative. On est usé pour ses affaires à soi; mais on ne l'est pas pour faire celles des autres, qui ont toujours moins d'importance que les siennes propres.

Je sais qu'il y a pour répondre à ce que je vous dis là de grandes phrases toutes faites, — je les sais par cœur comme1 vous, — ne me les dites pas ; — si je ne les dis pas moi-même, c'est que je ne leur trouve aucun sens.

Une fortune acquise était le but de la vie ; — maintenant ce n'est plus qu'un échelon ; — payer le cens est un sacrement, un baptême politique ; — aussi veut-on faire fortune de bonne heure ; — aussi risque-t-on gros jeu dans l'industrie et dans les affaires ; aussi voit-on un député et un agent de change, — M. Gervais et M. Joubert, — faire faillite dans la même semaine.

Aussi pouvait-on supprimer le jeu sans causer de grandes privations aux gens; et la fermeture des maisons autorisées n'a-t-elle pas fait beaucoup crier, — parce qu'on donnait en place une grande tombola d'honneurs, de places, de fortune, de croix, etc., etc.?

Je vous l'ai dit, — il y a moins loin pour devenir ministre quand on est député que pour devenir député quand on est marchand de chandelles, — comme l'était M. Ganneron. — Aussi ia députation n'est-elle qu'une étape, et M. Ganneron se

met-il, par moments, au nombre des députés mécontents, qui trouvent que les affaires ne vont pas, — je suppose qu'il ne parle pas des siennes.

M. Lebœuf a exigé que madame Lebœuf fût reçue à la cour.

Il y a des députés qui s'occupent d'améliorations matérielles... de leurs propres affaires. — En ce moment, soixante-dix-sept députés demandent soixante dix-sept places de préfet; — c'est une des sessions où ils en ont demandé le moins.

Sur soixante-douze places de premiers présidents et de procureurs généraux de cours royales, on en a donné quarante-deux à des députés.

J'ai chargé trois de mes mouches, Mégère, Alecto et Tisiphone, de me faire le compte exact des députés qui ne demandent rien, ni pour eux, ni pour leurs parents, ni pour leurs amis ; je vous en donnerai le chiffre exact un de ces jours.

$fë: D'autres ont une ambition plus creuse; ils veulent de la popularité et des éloges ; — ils ne veulent pas parler pour leurs quatre cent quarante-neuf collègues , ils veulent que la France les lise. — Ceux-là sont dans la dépendance des journaux; il faut qu'ils se donnent à un parti.

<^*£ Car les journaux font de tout cela ce qui leur convient. Voyez le même discours du même député, rapporté dans le National et dans les Débats. Dans l'un, — l'honorable membre prouve que... ; — dans l'autre, — M. un tel essaye de prouver... — Dans le premier, vous voyez le discours semé de parenthèses, telles que : (Sensation profonde), (Marques d'assentiment), (Écoutez, écoutez), et, à la fin, cette remarquable IMPROVISATION, etc., etc. — Dans l'autre journal, il y a aussi des parenthèses , mais elles sont différentes : (Interruption) , (Marques nombreuses d'improbation) et — (Le bruit des couversalions particulières nous empêche d'entendre la fin de cette longue élucubration), ou (La voix mal assurée de X orateur, cou-

verte par le bruit des conversations particulières, ne parvient pas jusqu'à nous).

Etc., etc., etc.

^*£ Les questions d'intérêt matériel trouvent la Chambre au moins inattentive et souvent déserte.

La sotte invention de la tribune, qui exige une longue habitude de la parole en public, empêche de parler les hommes spéciaux qui savent les choses, pour livrer toutes les discussions aux hommes qui ne savent rien, si ce n'est parler.

Il n'y a de suivi que les questions de ministère, c'est-à-dire celles qui ont pour but de savoir si une partie de la Chambre va entrer aux affaires, au pouvoir et au budget , sous le nom de M. Thiers, en renversant une autre partie qui tombera des affaires, du pouvoir et du budget — sous le nom de M. Guizot.

On a récemment imaginé les coalitions. — Une coalition est une alliance dans le genre d'une julienne, — ou plutôt du thé de madame Gibou; — alliance entre les partis les plus opposés, — les plus hétérogènes, qui n'ont entre eux d'autre rapport que celui de ne pas être au pouvoir; alliance qui a pour but de renverser le parti qui est au pouvoir, sauf à se disputer la place quand celui-ci sera par terre. Chacun des partis s'engage par des promesses, que celui qui , à la fin du grabuge, gagne la partie, a soin de ne pas tenir. Alors la fraction renversée vient, à son tour, se joindre à ceux qui l'ont renversée, mais n'ont pas obtenu sa place ; et on renverse, à son tour, le dernier usurpateur.

Il n'y a aucune espèce de raison pour que les choses n'aillent pas toujours ainsi, — et il est moralement et matériellement impossible, depuis cette invention des coalitions, qu'un ministère vive plus d'une session sans être renversé, ou pour le moins modifié.

Si vous demandez aux grands moralistes, — en prose et en vers, — les causes de tout cela, — il vous répondront qu'il ny

a plus de croyances. N'oubliez pas, monsieur Augustin... vous savez ?

4^ le ministère. — L'homme qui gouverne n'est pas précisément celui qui est ministre, — c'est celui qui va l'être. — Avant le dernier ministère de M. Thiers, — il y avait six mois — (les Guêpes l'ont dénoncé en ce temps-là) qu'on n'obéissait qu'à lui, qu'il dirigeait tout, qu'il donnait des ordres aux préfets, qu'il faisait donner des croix et des places, et prononçait des destitutions.

Je vous en donnerai pour exemple M. Buloz, homme sans aucuns titres littéraires, — directeur de deux Revues et du Théâtre- Français, — nom inventé par M. Mole. — Vous le croyez peutêtre très-perplexe , entre M. Duvergier de Hauranne, qui lui impose des articles hostiles au ministère, et M. Guizot, qui lui défend de les publier sous peine de perdre sa place? — Eh bien, pas le moins du monde ; M. Buloz n'est point embarrassé : il publie un à un les articles de M. Duvergier, il promet à chaque article à M. Guizot de n'en plus publier, et il recommence.

$fet Quand on dit d'un ministre : — « Il est vendu à l'étranger, — il trahit le pays, — il amoindrit l'autorité, — il écrase le peuple, » etc.,

Cela n'a rien précisément de bien injurieux ; ce sont des paroles de convention, que celui qui les reçoit aujourd'hui disait hier à celui qui les lui donne ;

Absolument comme lorsque, dans la pièce à'Angelo, tyran de Padoue, — madame Dorval jouait la Thisbé, et mademoiselle Mars Catarina. — Quelque temps après , mademoiselle Mars joua la Thisbé, et madame Dorval prit le rôle de Catarina.

Ce n'est jamais qu'une comédie et deux rôles ; cela a cependant un assez grave inconvénient. Monsieur Augustin, permettez-moi de vous le signaler.

éfêfeç. « La France, » « la patrie, » « la gloire nationale , » « la liberté, » « le maintien de nos institutions, » « le peuple, »

» les lois, » etc., etc. ; chacun de ces mots n'est qu'un plomb, une balle ou un boulet, dont chaque personnage politique charge son pistolet, sa canardière ou son obusier, qu'il tire sur ses ennemis politiques, c'est-à-dire sur ceux qui occupent la place qu'il veut avoir ou qui veulent avoir la place qu'il occupe.

Les meilleurs moyens s'usent; — il faut en trouver d'autres. — Pour cela, on ne regarde pas plus à remuer le pays que cet égoïste dont parle un auteur grec, qui avait mis le feu à la maison de son voisin pour se faire cuire un œuf; l'important est que l'œuf soit cuit à point.

ffîg D'abord les petits moyens suffisaient ; on attribuait au gouvernement actuel, c'est-à-dire au ministère, la pluie qui tombait ou qui ne tombait pas ; — jamais on n'avait vu tant de chenilles que cette année, — la récolte serait mauvaise, — le pain très-cher, etc.

Ces petits moyens étaient bien assez grands pour les résultats auxquels ils tendaient : car tout cela, c'est toujours la question de. cuire l'œuf à la coque ; il ne s'agit que de savoir si M. Passy, ou M. Dufaure, ou M. Martin (du Nord) sera ministre.

Puis on y ajouta une petite émeute, — une émeute de rien, trois lanternes cassées, une pierre jetée à un commissaire.

Cela réussit.

La seconde fois , — il fallut six lanternes et deux commissaires ; — puis, quand on eut inventé les coalitions, les partis extrêmes demandèrent des concessions ; on agita le pays de telle sorte, qu'on fit monter la vase à la surface.

Et chaque fois les choses vont de mal en pis ; pour un changement de ministère, on ne fait pas moins de trois ou quatre émeutes ; et maintenant on y tue plus de monde que dans les fêtes et réjouissances publiques, où il y a toujours trois ou quatre morts et sept ou huit blessés.

L'émeute est plus fréquente, plus longue, plus meurtrière, et

dégénère en guerre civile, toujours pour savoir si M. Dufaure ou M. Passy rentreront au ministère.

Le National, accusé d'avoir provoqué à la haine du roi, répond avec raison qu'il n'a fait qu'imiter en cela — M. Thiers, qui était au pouvoir hier, et M. Guizot, qui est au pouvoir aujourd'hui. Il cite leurs paroles, semblables à celles pour lesquelles il est mis en cause, et on l'acquitte; — peut-être eût-on dû au contraire faire le procès à M. Thiers et à M. Guizot ; mais les lecteurs des Guêpes savent ce que je pense des procès de presse.

Mais ces pauvres grands hommes politiques, toujours occupés du seul soin de faire cuire leur œuf à la coque, continuent à mettre le feu à tout, bêtement traîtres qu'ils sont envers le pays et envers eux-mêmes : car, à force de se disputer et de s'arracher le pouvoir et de se faire aider pour le tirer à eux par des mains peu choisies, à chaque fois qu'ils le ressaisissent et l'enlèvent à leurs adversaires, ils doivent voir qu'il est plus sali et plus déchiré, qu'il en reste des lambeaux entre les mains de leurs aliiés et dans la boue du champ de bataille, et qu'aujourd'hui déjà ce n'est plus qu'un déplorable lambeau.

Tout cela vient-il de ce qu'il riij a plus de croyances?

Nous en reparlerons, monsieur Augustin.

<$^£ l'administration. — De cette mobilité du pouvoir il arrive nécessairement qu'il n'y a pas d'administration.

Les choses vont encore à peu près, parce que nous avons hérité de la vieille machine administrative impériale, qui était bien faite, et qui, semblable à un tourne-broche, continue à tourner, — que ce soit un chien de race qu'on mette dedans pour y remuer les pattes, ou un de ces hideux chiens devant la nomenclature desquels Buffon a reculé. — On n'est pas nommé à une jplace ou à des fonctions parce qu'on est capable ou qu'on a fait des études spéciales, mais parce qu'on est cousin de quelqu'un ou utile à quelque autre.

Il y a des vaudevillistes devenus préfets.

4^f£ On a inventé le fonctionnaire indépendant, — rouage d'une machine où il tourne à sa fantaisie; — ceci n'a l'air que d'une bêtise. Mais c'est plus fort que ça n'en a l'air au premier abord, quand on sait que Y indépendance d'un fonctionnaire consiste à abandonner le ministre qui s'en va pour se tourner vers le ministre qui vient, et que c'est un nom honnête qu'on est convenu de donner à la trahison pour la commodité des personnes.

Est-ce au défaut de croyances qu'il faut attribuer cela? j'en sais plus de vingt qui me diraient oui. Vous savez ce que j'en pense, monsieur Augustin, et je sais ce que vous en penserez tout à l'heure.

4£$£ la justice. — Il n'y a plus de justice.

Le jury a été inventé sous prétexte de bon sens; il a voulu avoir de l'esprit, — il a manqué de bon sens.

Un juré est appelé à répondre sur cette question : « Un tel a-t-il fait ceci, — ou ne l'a-t-ii pas fait? » — L'application de la peine ne le regarde pas, il ne doit la prendre en aucune considération. — Ce n'est pas ainsi que fait le jury; il décide dans sa volonté — s'il lui plaît ou ne lui plaît pas qu'un tel subisse telle ou telle peine; et à un appel à son bon sens et à sa conscience sur l'existence matérielle d'un fait, — il répond par des décisions aussi arbitraires que celle d'un cadi turc.

Un journal est accusé d'avoir attaqué la personne du roi, — il avoue à l'audience qu'il a prétendu attaquer la personne du roi.

Le jury interrogé répond que l'accusé n'a pas attaqué la personne du roi.

Le journal est acquitté et explique avec les autres journaux de l'opposition que le jury avait voulu donner une leçon au gouvernement.

Les journaux trouveraient sans doute fort mauvais que le gouvernement voulût donner une leçon au jury.

Cependant, s'ils approuvent que le jury, — qu'ils appellent juges citoyens et justice du pays quand ils sont acquittés, comme

ils l'appellent bourgeois sans lumières quand ils sont condamnés ; — s'ils approuvent que le jury juge d'après ses opinions politiques, — c'est-à-dire d'après le hasard qui fera que la majorité des douze juges appartiendra à leur parti ; — il doivent admettre et louer également qu'un jury composé autrement le condamne pour leur donner une leçon. — Et alors il n'y a plus de justice, — il n'y a même plus de semblant de justice.

Rappelez-vous, d'autre part, ce que je vous ai dit, — que, sur soixante-douze places de présidents et procureurs généraux de cour royale, — il y en a quarante-deux données à des députés.

Rappelez-vous — que depuis que les marchands rendent la justice, l'assassinat est devenu un crime moins horrible que le vol, que le jury a trouvé des circonstances atténuantes dans plusieurs parricides.

D'autre part encore, — avant qu'un procès politique ne vienne à l'audience, il y a un mois que les journaux en parlent, flattent et menacent les juges ; en un mot, grâce à la presse, il fau£ qu'un juge aime assez la justice pour lui sacrifier jusqu'à la réputation de la justice.

^£ de la. littérature. — Nous allons, un moment, s'il vous plaît, monsieur Augustin, parler de la littérature considérée comme puissance.

Elle n'existe pas comme puissance, et elle est en train de ne plus exister comme littérature.

La presse, — cela veut dire, les journaux, — s'est inventée un jour elle-même; elle a fait semblant d'être la littérature, tant que cela a été utile à ses projets. Elle s'est servie de la littérature comme certains intrigants ont essayé de se servir de certains Louis XVII.

La littérature sert aujourd'hui au bas des journaux à faire la parade à la porte, — c'est le paillasse de la troupe.

Un poëte qui n'est que poëte vivra pauvre, mourra de faim et mourra inconnu.

ni.

Il ne peut pas dire comme Malherbe : — « J'ai toujours gardé cette discrétion de me taire de la conduite d'un vaisseau où je ne suis que passager. »

Il faut qu'il s'agrège à un parti politique; il devra, de préférence, écrire quelques phrases contre les tyrans et l'esclavage — (vieux style), parce que les journaux du gouvernement ne sont lus par personne. — Il n'y a pas d'exemple d'éloges sans restrictions perfides donnés par un journal à un écrivain qui n'est pas de son parti.

$fâ Le gouvernement, de son côté, ne fait de cas que des journalistes. — Un roman, une pièce de théâtre, ne peuvent que détruire la société; qu'est-ce que cela fait? mais un journal renverse un ministère, et ceci est grave.

e^£ Les croix données à la littérature, — ce que je vous dis là n'est pas une plaisanterie, — mais un fait, monsieur Augustin; — les croix données à la littérature ne viennent pas du ministère de l'instruction publique, mais du ministère de l'intérieur, et plus souvent encore du ministère des affaires étrangères, auquel est, en général, attachée la présidence du conseil.

La littérature est aujourd'hui indépendante ; — on méprise Boileau et Racine à cause des pensions que leur faisait Louis XIV. — Louis XIV ne trouverait pas aujourd'hui un écrivain qui accepterait une pension de lui. Il n'y a qu'une tache à cette indépendance : — c'est que les écrivains font antichambre chez les directeurs et propriétaires des journaux.

■#$£ Quand la littérature n'était pas encore affranchie, un bon ouvrage faisait la fortune d'un homme.

Aujourd'hui, il faut travailler et vendre tous les jours; — la plume n'obéit pas à l'esprit, mais à la faim; — on n'a rien à dire, mais on a à diner.

Les plus grands esprits de ce temps d'indépendance et d'affranchissement sont obligés de délayer leurs plus belles

pensée's dans des phrases inutiles. Les marchands de ce genre de denrée se sont rendu justice en avouant qu'ils ne pouvaient reconnaître certainement que l'étendue d'un ouvrage et non point son mérite. Il faut s'arranger pour étaler ce qu'on a d'esprit, de talent et de pensée, sur un nombre de pages suffisant pour en pouvoir vendre toute sa vie.

On fait des chefs-d'œuvre, — comme les cabaretiers font de la soupe le .dimanche : — on ajoute toujours de l'eau au bouillon primitif.

On a supprimé la postérité, ce paradis des auteurs tombés ou affamés, ■ — parce qu'il faut manger de son vivant.

Une petite anecdote pour vous distraire, monsieur Augustinc'est une petite médisance sur deux grands talents : M. de Balzac et M. Alexandre Dumas sont brouillés.

Au dernier voyage de M. Dumas, venant à Paris de Florence d'où, à la surprise générale, il n'a rapporté aucune nouvelle décoration, — un ami commun leur fait passer la soirée ensemble • — ils ne s'adressent pas la parole; — vers minuit, M. de Balzac sort et dit en passant devant M. Dumas : « Quand je serai usé, je ferai du drame.

— Commencez donc tout de suite, » — répond M. Dumas. 4^£ la police. — Je ne vous 'parlerai de la police que pour mémoire, monsieur Augustin; — le Français a horreur de la police ; — il s'ensuit que les gens honorables n'y veulent pas entrer — et que cette horreur, d'abord sans raison, finit par être assez juste.

Dans une émeute, si la police arrive au commencement, on dit : « On a donné, par une intervention maladroite, le caractère sérieux d'une émeute à un rassemblement inoffensif. » — Si la police attend que l'émeute se forme, on dit : « Au lieu de réprimer dès l'origine les cris de quelques gamins, la police, par sa coupable négligence, a laissé dégénérer un léger désordre en une émeute inquiétante. »

Je vous défie, quand un mouchard arrête un voleur, de dire à la mine quel est le voleur des deux.

Tâchez, cependant, de ne pas vous tromper ; car le voleur se fâcherait.

L'uniforme donné aux sergents de ville était une mesure morale et honnête.

Mais il aurait fallu que cette mesure eût été générale.

La presse aurait dû soutenir cette mesure de tout son pouvoir; — loin de là, elle n'a que peu ou point blâmé les brigands qui en ont assassiné quelques-uns dans le faubourg Saint-Antoine; mais je vous défie, monsieur Augustin, d'inventer une mesure, quelque généreuse, utile, libérale qu'elle soit, qui obtienne l'assentiment sans restriction des journaux. Il est donc resté une partie de la police et la plus grande partie, — qui procède comme les voleurs, — c'est-à-dire par surprise et par guet-apens.

Ces gens qu'on lâche dans les émeutes sans aucun insigne se meuvent indistinctement sur les curieux et sur les émeutiers, et frappent les uns et les autres avec une intolérable brutalité.

C'est de la sauvagerie : — ■ tous les agents de l'autorité doivent être reconnaissables à des marques distinctives; on doit punir avec la plus grande sévérité tout citoyen qui leur oppose la moindre résistance; mais tout citoyen a le droit de tuer comme un chien tout homme qui, sans se faire reconnaître à un signe irrécusable comme agent avoué de l'autorité, porte la main sur lui pour le frapper ou pour l'arrêter.

4Jfee Les gens qui manquent de délicatesse dans l'esprit, ou d'imagination ou de gaieté, — tâchent d'assommer les agents de la police.

Ceux qui sont plus gais se contentent de farces plus ou moins exagérées. — A Paris, surtout, la police a toujours tort; il n'y a pas de position si élevée dans la police qui puisse sauver le magistrat qui l'exerce.

Dans les dernières émeutes, — la police avait fort à faire pour défendre le préfet contre les enfants du peuple qui voulaient absolument monter en croupe sur son cheval blanc. — A mesure qu'on en ôtait un, — il en regrimpait deux autres.

^$z Le bourgeois de Paris, du reste, s'est fort habitué aux émeutes ; — quand elle n'est pas dans sa rue ni devant sa boutique, il n'y voit déjà plus un danger. Il viendra peut-être un jour où il n'y verra plus un spectacle. Or, les spectateurs forment la moitié d'une émeute, — la police y est pour un quart,

— les vrais émeutiers pour l'autre quart.

Seulement, ceux-ci se sauvent, — et on ne prend presque que lés spectateurs, qui, fiers de leur innocence, restent sur la place, où on les empoigne.

e^£ Un nommé Barbet, tonnelier, est amené devant le tribunal. — 11 est accusé d'avoir porté le drapeau rouge :

« Ce drapeau était ma cravate. On voulait me la prendre à cause de la couleur pour en faire un drapeau. J'ai mieux aimé porter le drapeau que de me séparer de ma cravate, qu'on m'aurait volée. »

Qui sait où Barbet pouvait être conduit pour ne pas quitter sa cravate? — Que l'émeute eût réussi, et M. Barbet pouvait devenir roi de France sous le nom de Barbet Ier.

Vous froncez le sourcil, — monsieur Augustin; — Barbet vous semble un homme dangereux pour les droits que vous avez failli tenir de la nation.

Mais soyez sûr que tout ceci finira par une bouffonnerie de cette force-lâ.

^^ J'ai connu un homme qui, à la révolution de Juillet,

— voyant à l'Hôtel de Ville une table ronde où étaient assis des messieurs qui écrivaient, s'y assit dans un coin vacant, et apprit que par ce seul fait il faisait partie du gouvernement provisoire ; il se mit donc à écrire comme les autres ; mais il eut besoin de s'absenter trois minutes. Quelque gouvernement

que l'on soit à Hmproviste, quelque obligé qu'on se trouve de consacrer son temps à son pays, la nature a des lois inexorables; — notre homme sort et laisse son chapeau à sa place.

Il reste trois minutes et rentre, — il n'était plus gouvernement. Un autre monsieur s'était assis à la place, et le repoussa du coude. — « Au moins, — dit-il, — rendez-moi mon chapeau. » — On lui rendit son chapeau.

£$g l'église. — Il n'y a plus d'Église.

Ou au moins l'Église n'a plus ni force ni action. Il y a deux classes de personnes qui vont à la messe :

Les partisans de la légitimité, — parce que c'est une protestation contre les doctrines libérales ;

Les bourgeois parvenus et les danseuses, — parce que cela est comme il faut, et parce que l'ancienne aristocratie y allait.

Ah ! — il y a aussi... les gens pieux qui y vont pour prier Dieu.

Il y a deux classes de prêtres :

Ceux qui ont pris pour modèle les bons curés de M. de Etranger, — qui chantent à table, — prennent le menton aux filles et vont à la chasse ;

Ceux qui, au contraire, voulant s'opposer au flot du libéralisme, se sont renfermés dans les vieilles choses de l'Église,

— parlent contre les juifs, contre les pharisiens, contre Luther,

— traitent des questions de dogme, — ne se mêlent à rien des choses de ce temps-ci, — professent les doctrines qu'on n'attaque pas, parce qu'on ne s'en occupe guère, et une religion qui exerce précisément autant d'influence que celle du bœuf Apis, — ou celle de Teutatès.

Je n'appelle pas prêtre — M. ***, qui n'est pas chrétien, — ni M. Châtel, qui/ sacré évêque par un épicier de la rue de la Verrerie, a sacré Auzou, ancien comédien de la banlieue, lequel Auzou l'a excommunié, et, qui pis est, mis à la porte ;

Ce M. Châtel, primat des Gaules, — qui tour à tour dit la

messe dans une église de garçon, à l'entresol, — rue de la Sourdiôre; — dans un local, boulevard Saint-Martin, — où il remplaçait un rhinocéros et un éléphant, et dans l'écurie des pompes funèbres.

^$z Je ne suis pas très-disposé à appeler prêtres non plus des hommes qui ont pris ce métier comme un autre, — pour faire leurs affaires, comme M. Ollivier, — hier curé de Saint- Roch, aujourd'hui évoque d'Évreux, qui attirait du monde dans son église au moyen de la musique de l'Opéra ;

Ni celui de Notre-Dame-de-Lorette, qui travaille dans une église Musard si mal composée, que la police est obligée d'y tenir des sergents de ville;

Ni celui, — j'ai oublié son nom, — qui faisait annoncer dans les journaux (un franc la ligne), avec les sous-jupes- Oudinot, — que M. Lacordaire prêcherait dans son église en costume de dominicain;

Et, s'il n'ajoutait pas, comme le marchand de crinoline, cinq ans de durée, — c'est que ce n'est pas une qualité que l'on prise d'ordinaire dans les sermons.

eîfe La prêtrise est à ces gens-là ce que la farine est au paillasse Debureau : elle sert à les rendre plus grotesques.

«$^ç l'armée. — Les baïonnettes intelligentes inventées pour l'armée par les journaux sont le digne pendant de Yindépendance des fonctionnaires. — L'émeute réussie de Juillet, où on a récompensé les soldats qui avaient passé du côté du peuple, et les émeutes manquées de Lyon et autres lieux, où on a puni ceux qui avaient fait la même chose, ont jeté quelque perturbation dans l'armée.

Les journaux ont loué l'insubordination et attaqué violemment la discipline.

Quand il a fallu réprimer des émeutes, on a dit que les soldats assassinaient le peuple.

Pour plaire aux journaux, il faut qu'ils trahissent leur ser-

ment, manquent à leur honneur, et s'exposent à être fusillés de par un conseil de guerre, à Grenelle; — pour ne pas trahir leur serment, ne pas manquer à leur honneur, et ne pas s'exposer à être fusillés à Grenelle, il faut qu'ils s'exposent à être appelés assassins dans les journaux et fusillés par le peuple au coin des rues. La position est difficile; — quand, à Clermont, ils combattaient l'émeute, dont le recensement était le prétexte, on disait qu'ils assassinaient le peuple; comme s'ils n'étaient pas le peuple aussi, et comme si, en fait d'impôts, ils ne payaient pas le plus lourd de tous, l'impôt de la vie et du sang!

En même temps que vous vous plaignez de l'armée, vous faites tous vos efforts pour rompre tous les liens de la discipline; — mais, si vous réussissiez, c'est alors que l'armée serait redoutable et odieuse.

^^ le peuple. — Il y a un mois, — dans un chapitre des Guêpes adressé à M. de Cormenin, — je lui demandais ce qu'était le peuple. — Cette question a été fort débattue dans les journaux depuis quinze jours.

Sur cette question comme sur les autres, — on a vu tomber

Un déluge de mots sur un désert d'idées.

Frédéric le Grand.

Le peuple , comme partie du pays tranchée et séparée , n'existe pas. — Quand une chose existe, on doit pouvoir dire où elle commence et où elle finit.

Quelques dissentiments politiques qu'il y ait entre vous et moi, vous ne pouvez pas me nier qu'une pomme est une pomme. — Si vous me montrez un soldat, et que vous me disiez : « Voici un soldat, » — je ne puis pas vous répondre : « Ce n'est pas un soldat. »

Le peuple de certains journaux se compose des gens qui font des émeutes.

Le peuple de certains autres se compose des gens qui n'en font pas.

Le « pays » a absolument le même sens.

Le pays, comme le peuple, veut dire ceux qui pensent comme nous, — ou ceux par qui nous faisons tirer les marrons du feu.

Les journaux républicains appellent le peuple la classe la plus nombreuse.

Puis, un jour d'émeute, ils disent : « Le peuple est sur la place. »

Puis, l'émeute finie, on trouve que l'émeute se composait de trois cents hommes, — dont cent cinquante spectateurs, — cinquante gamins au-dessous de seize ans, — quarante voleurs, — et cinquante agents de police, — et une dizaine de pauvres diables de bonne foi qui croient combattre pour la liberté dont ils jouissaient sans contestation, et dont ils se sont privés pour quelques mois.

Le National a déclaré qu'il n'y avait plus de bourgeois, qu'ils étaient trop mêlés au peuple pour qu'on pût les reconnaître.

Disons alors que le peuple est également trop mêlé aux bourgeois pour qu'on puisse le discerner.

Pourquoi alors le National parle-t-il si souvent du peuple, par opposition aux bourgeois?

Les gens qui se font tuer dans les émeutes sont pris généralement sur les dix pauvres diables de bonne foi dont je parlais tout à l'heure.

On brûle un peu, — on pille pas mal.

Et alors vous lisez le lendemain dans le Constitutionnel que tout cela aura pour résultat heureux de ramener M. Passy aux affaires.

Le Courrier Français préfère M. Dufaure.

Le peuple, si respecté, — si prôné, si sanctifié par les partis; le peuple, pour lequel on fait tout, pour lequel on demande tout, est une assez heureuse invention. Si on disait, par exemple,

qu'on prend ou qu'on demande telle ou telle chose pour M. Augustin, du café Lyonnais, M. Augustin, du café Lyonnais, dirait le lendemain : « Mais vous ne m'en donnez pas ! »

Tandis que le peuple... Qui est-ce qui peut dire : « Je suis le peuple? »

Et d'ailleurs on peut toujours répondre : — « Vous n'êtes pas le peuple. »

Voyez, du reste, monsieur Augustin, relativement au peuple, le dernier numéro des Guêpes.

£fa£ Songez seulement à l'importance qu'a une émeute aux yeux de la raison — en voyant que :

Un grand nombre des habitants des communes de Beaumont et d'Aubières se sont battus dans les rues de Clermont pour empêcher le recensement; lequel recensement avait été fait dans les communes d'Aubières et de Beaumont depuis longtemps déjà, et n'y avait rencontré aucune opposition.

$fe la presse. — C'est ici, monsieur Augustin, que vous avez à me rappeler quelque chose.

0 moralistes! — ô philosophes! — ô poètes! — qui dites: « La société tombe en dissolution, — parce qu'il n'y a plus de croyances, — parce qu'on ne croit plus à rien. »

ej£$* O mes braves gens! plus de croyances! Mais jamais il n'y a eu autant de crédulité ; jamais les hommes n'ont été aussi jobards et aussi gobe-mouches ; mais les peuples qui adorent et prient la fiente du grand lama sont des incrédules et des voltairiens auprès de nous.

Plus de croyances ! — Mais on croit à tout ; — mais on se dispute pour tout ; — mais on se bat pour tout.

Plus de croyances! — à une époque où un pouvoir aussi singulier que celui de la presse est le seul pouvoir!

On ne croit plus à rien ! — Mais écoutez donc, monsieur Augustin.

La presse est un pouvoir qu'il faudrait comparer à Dieu si on

ne connaissait pas les champignons, — car il ne procède que de lui-même.

La presse est un champignon qui s'est élevé un matin sur le détritus de tous les autres pouvoirs.

La presse est une puissance nourrie de toutes les autres puissances qu'elle a dévorées.

La liberté de la presse est engraissée du carnage de toutes les autres libertés.

Elle crève d'indigestion et de pléthore.

« On ne croit plus à rien, » dites-vous, parce qu'on ne croit plus à la sainte ampoule, parce qu'on ne prie pas Louis-Philippe de toucher les écrouelles; — on ne croit plus à rien, parce qu'on ne croit plus à nos vieux contes.

Vous dites qu'il n'y a plus de croyances , comme les vieilles femmes disent qu'il n'y a plus de galanterie et plus d'amour.

On ne croit plus à rien! — mais on croit à M. Léon Faucher. — mais on croit à M. Chambolle, — mais on croit à M. Jay.

Mais on croit aux journaux.

Mais on croit aux histoires de centenaires, de veaux à deux têtes, de mendiants millionnaires, toujours les mêmes qu'ils vous racontent quand il n'y a ni séances des Chambres, ni crime un peu corsé.

On ne croit plus à rien ! — mais vous avez cru le journal le Temps quand il vous racontait que les Espagnols avaient saisi la Victorieuse; et, quand il a été obligé d'insérer le démenti du ministère, vous avez cru aux choses qu'il vous a racontées le lendemain.

On ne croit plus à rien ! — mais, quand le National vous a dit :

» M. Pauchet, membre du conseil général d'Eure-et-Loir, a voté contre le recensement, »

On lui a répondu :

« M. Pauchet n'a pas voté contre le recensement, parce qu'iL est MORT depuis plusieurs moi;. »

Et vous avez cru ce qu'il a plu au National de vous dire le lendemain.

On ne croit plus à rien ! — mais vous avez cru que le duc de Bordeaux était mort , parce que le Moniteur parisien vous l'avait dit.

On ne croit plus à rien ! mais le journal le Siècle vous dit : « Le recensement va commencer à Paris ; nous ne nous y soumettrons pas, nos portes seront fermées. » On lui répond . « Mais, monsieur le Siècle, il y a quatre mois que vous êtes recensé — vous et votre imprimerie et vos bureaux,— et le lendemain vous lisez le Siècle, et vous croyez ce qu'il vous dit.

On ne croit plus à rien ! — mais vous croyez aux pluies dt crapauds, — vous croyez au serpent de mer, — vous croyez aux revenants, — vous croyez au chou colossal, r— vous croyez à tout ce que les journaux vous racontent.

Les journaux vous disent qu'il y a une émeute à la porte Saint- Denis, — vous allez voir l'émeute qui n'y est pas ; — mais la police, aussi naïve que vous, qui vient de son côté, vous prend pour l'émeute et vous empoigne:

Il n'y a plus de croyance ! mais trouvez-moi dans une religion, — chez les sauvages mêmes, — croyance plus bizarre à des dogmes plus absurdes.

Quoi ! vingt-quatre caractères, — vingt-quatre lettres, — arrangés de certaines façons et mis sous vos yeux sur un carré de papier, — suffisent pour vous rendre gais ou furieux !

Quoi ! ces vingt-quatre fétiches, ces vingt-quatre idoles, selon que celle-ci est mise avant celle-là, et celle-là avant celle-ci, — vous imposent toutes leurs volontés !

^£ La presse est un pouvoir immense qui n'en reconnaît aucun au-dessus de lui, — ni aucun à côté de lui.

La presse demande compte de ses actions et de ses pensées au capitaine comme au législateur, à l'agriculteur comme au marin, à l'artiste comme au savant.

La presse est donc dirigée par les savants, les artistes, les agriculteurs, les marins, les capitaines, les législateurs les plus illustres, les plus infaillibles et reconnus par tout le monde comme les plus sages et les plus érudits— pour qu'ils osent ainsi parler d'en haut a tout le monde ?

Non, la presse est dirigée par des écrivains — et non pas même par les écrivains les plus illustres du pays ; — il n'y en a pas dix dans tous les journalistes dont vous sachiez les noms.

Que le plus fort de tous ces autocrates parle dans une assemblée, — on ne l'écoutera pas ; — mais que ses paroles arrivent parla poste, imprimées sur un carré de papier, on ne s'avisera pas de les révoquer en doute, si ce n'est sur la foi d'un autre carré de papier.

Contrairement à la religion du Christ, l'esprit est une religion qui périrait par l'incarnation ; c'est un dieu qui doit ne se manifester que par le bruit de sa colère et de sa foudre, et qui est perdu quand il se montre lui-même.

Grand Dieu! toutes les puissances donnent leur démission, parce qu'il n'y a plus de croyances à une époque où les hommes ont la charmante naïveté de se laisser gouverner par vingt-quatre morceaux de plomb, du papier et de l'encre.

è^*£ Mais ne faites donc plus de balles. La puissance militaire est morte comme les autres. Je vous ai dit que la presse l'avait mangée. Fondez donc toutes vos balles pour en faire des alphabets. Démolissez vos arsenaux et faites des casses d'imprimerie.

Quoi ! il y a une puissance comme celle-là, et ce n'est pas la royauté qui la tient dans ses mains ! — Ah ! vous méritez ce qui vous arrive, et, qui pis est, ce qui vous arrivera.

Cette puissance, vous ne savez pas la prendre ; et vous lui donnez de la force, — vous lui créez des privilèges par vos sottes lois fiscales, par votre avarice insatiable : ne vous plaignez donc

pas d'être fouettés, puisqu'on vous paye pour cela, puisque vous faites et vendez les verges.

Liberté illimitée à la presse, plus de timbre, plus de cautionnement, plus de procès, — et elle meurt apoplectique.

<*^£ Vous ne savez pas la tuer, — vous ne savez pas la conquérir : — elle vous tuera,

Puis elle se tuera après ; car il faut aussi lui dire la vérité.

Elle peut tout contre les autres, — elle ne peut rien ni pour les autres, ni pour elle-même.

Elle tue, elle ne crée pas, — elle ne vit pas.

Elle mange tout et elle ne produit rien ; quand elle aura tout dévoré, — elle mourra d'indigestion ou de faim.

4J|$ç Ainsi donc, monsieur Augustin, — vous savez comment sont les choses, je crois vous les avoir montrées avec fidélité.

Permettez-moi de -vous donner un conseil : tâchez qu'on tue le moins de monde possible, ne dégradez plus personne ; il y a bien assez de gens qui se dégradent eux-mêmes, vous pouvez bien attendre.

Croyez-moi, restez au café Lyonnais, — ne livrez pas -votre modeste existence à tout ce brouhaha. — Qui sait si votre gloire n'a pas déjà produit pour vous des fruits amers, — et si on ne dit pas de vous, au café Lyonnais, — comme du héros d'un des spirituels dessins de Daumier, — que « vous connaissez le double blanc? »

$fet l'auteur. Les choses sont au fond comme elles ont toujours été, — comme elles seront toujours.

Les hommes ne sont pas si frères qu'on le dit; à peine étaient-ils trois ou quatre au monde, qu'ils ont commencé à s'entre-tuer.

Et La Bruyère l'a dit :

« S'il n'y avait que deux hommes sur la terre, ils ne tarderaient pas à avoir dispute, quand ce ne serait que pour les limites. »

La perturbation actuelle vient de ce que le peuple est un peu comme l'ours du Jardin des Plantes : on lui jette au bout de son arbre un gâteau au haut d'une ficelle pour le faire monter, — puis, quand il monte, on retire la ficelle.*

On lui a montré depuis onze ans le gâteau de trop près, — et il est d'autant plus irrité de ne pas le manger.

Que ce soient ceux-ci ou ceux-là, — les plus forts opprimeront toujours les autres, comme les gros poissons mangent les petits et sont eux-mêmes mangés par de plus gros. — Que ceux qu'on appelle le peuple aujourd'hui — deviennent ceux qu'on appelle le pouvoir, — ceux-ci joueront à leur tour le rôle du peuple, — qui jouera le rôle que joue le pouvoir aujourd'hui.

C'est pourquoi tout cela — m'est égal.

Novembre 1841.

Les papiers brûlés. — Service rendu à la postérité. — Une phrase du Courrier français. — première observation. — De la rente. — deuxième observation. — L'infanterie et la cavalerie. — troisième observation. — Les que. — quatrième observation.— Une épitaphe. — cinquième observation. — Réponse à plusieurs lettres. — M. de Cassagnac et le mal de mer. — De la solitude. — M. Lautour-Llézeray. — Abdalonyme. — M. Eugène Sue. — M. Véry. — Louis XIII. — M. Thiers xet M. Boilay. — Deux mots de M. Thiers. — Un rédacteur entre deux journaux. — Encore le roi et ses maraîchers. — M. Cuvillier-Fleury. — M. Trognon. — M. de Latour. — Charlemagne. — La Salpêtrière. — La police et les cochers. — Les cigares de Manille. — Sagacité d'un carré de papier. — sixième observation. — septième observation. — huitième

observation. — Sur l'égalité. — Un blanc domestique d'un noir. — Caisse d'Épargne. — • Les mendiants. — Aperçu du Journal des Débats. — Ârbor sancta, nouveau chou colossal. — neuvième observation. — Jules Janin, poëte latin. — Une caisse. — Éducation des enfants. — dixième observation. — La vérité sur Anacréon et sur ses sectateurs. — Une élection. — onzième observation. — douzième observation. — Postscriptum.

e^£ novembre. — Je commencerai cette troisième armée par rendre un immense service à la postérité.

Comme hier, à la fin du jour, il s'élevait de la terre un brouillard froid et épais, je passai la soirée devant le feu à brûler des papiers; — j'ouvris successivement plusieurs cartons, et je fis un triage sévère, — en conservant quelques-uns et livrant aux flammes le plus grand nombre. Toutes ces pensées confiées au papier à diverses époques, par diverses personnes et dans des intentions différentes, formaient un pêle-mêle assez bizarre; — il y avait des promesses et des menaces : des paroles d'amitié, d'amour, de haine, de politesse, enfouies dans ces cartons comme dans la mémoire. En y plongeant la main et en chiffonnant et faisant crier le papier, il me semblait entendre s'échapper une multitude de petites voix qui toutes à la fois me répétaient ce que ces papiers en leur temps avaient été chargés de m'apprendre. — C'était une singulière confusion : Merci des belles fleurs que vous m'avez envoyées, mon ami. — Contributions directes. Sommation avec frais. — M*** prie M. Karr de lui faire le plaisir de passer

la soirée chez lui le — Je ne sais, monsieur, à quoi

attribuer ■ — Eh bien, oui, je vous crois... — Louis-Philippe,

Roi des Français, à tous ceux qui... »

Et je les jetais au feu par poignées ; puis je vins à rencontrer une liasse énorme de journaux, et je les brûlai tous sans examen.

Et je pensai que, sans doute, je n'étais pas le seul qui profitât des premiers jours où le foyer se rallume pour débarrasser sa maison de l'encombrement des journaux; je me rappelai aussi à combien d'usages domestiques on les consacre d'ordinaire, — et je me dis : « Il viendra un jour où il ne restera plus aucun de ces carrés de papier si puissants aujourd'hui, — un jour où les savants d'une autre époque tâcheront inutilement d'en recomposer un de fragments déshonorés et de cornets épars, comme Cuvier a fait pour les animaux antédiluviens, tels que les dinotherium giganteum. » — Et, dans cette triste pensée, je résolus de laisser à mes arrière-neveux, dans mes petits volumes, qui vivront éternellement, ainsi que vous l'a appris leur éditeur dans son avis du mois dernier, — un fragment important d'un des plus redoutables de ces tyrans de notre époque, en l'ornant d'un commentaire destiné à en faire ressortir les beautés et à fixer le sens des passages qui pourraient présenter quelque obscurité à une époque plus avancée, ainsi qu'on l'a fait à l'égard de Virgile et d'Homère, qui certes n'ont jamais exercé sur leurs contemporains une puissance égale à celle du moindre des susdits carrés de papier. Ce passage ne peut être long; on sait ce que c'est qu'un commentaire. 11 y a tel hémistiche de Virgile sur lequel un seul commentateur a fait trente pages d'explications.

Je prendrai donc une phrase très-courte et très-récente du Courrier français.

« Pour que cet océan reprenne son niveau, il faut que les flots montent graduellement et lentement. »

Écoutez donc, mes guêpes, la voix de votre maître qui vous rappelle des jardins.— Voici la belle saison finie : — les feuilles des arbres roulent par les chemins, — la vigne marchande au vent ses feuilles jaunes, — le cerisier ses dernières feuilles orange. — La feuille de la ronce a pris dans les bois de riches teintes de pourpre. La sève paresseuse ne monte plus jusqu'au

sommet des rameaux. — Les dahlias sont décolorés et presque simples, — les autres seuls et les chrysanthèmes de l'Inde montrent encore leurs fleurs : —les premières, étoiles inodores d'un Violet triste ; — les secondes, houppes échevelées, exhalant une odeur qui semble appartenir à la boutique d'un parfumeur.

Une pluie froide appesantit vos ailes; — rentrez, mes guêpes, et cette fois cherchez votre butin dans la poussière des vieux livres.

ajt^z Première observation. — « Pour que cet océan reprenne son niveau, il faut que les flots montent graduellement et lentement. »

C'est de la rente qu'entend ici parler l'écrivain. — La rente est de nos jours une chose assez importante pour qu'il n'ait pas hésité à employer, à propos d'elle, une figure hardie et neuve, non pas précisément en elle-même, mais par son application. — Nous ne voyons pas, en effet, qu'aucun poëte ancien ait jamais comparé l'Océan au cinq ni au trois pour cent; et cependant on ne peut pas leur reprocher d'avoir été trop sobres de comparaisons océaniennes.

Quelques personnes demanderont quel est le célèbre financier qui traite de la rente dans les colonnes du Courrier français. Nous sommes fâché d'avoir à dire pour la centième fois à nos lecteurs que ce n'est pas un financier; on pourra m'opposer ces deux vers â'Andrieux :

« Retenez de moi ce salutaire avis :

Pour savoir quelque chose, il faut l'avoir appris. »

Cette maxime spécieuse n'a aucun sens quand il s'agit des journaux. On est pour ou contre le pouvoir ; si on est pour, tout ce qu'il fait est bien fait; — si on est contre, tout ce qu'il fait est mal fait : -— il n'y a pas besoin d'être financier pour cela, — ce serait même une gêne.

Ce monsieur n'est pas non plus un marin ; autrement il aurait remarqué que, lorsque l'Océan n'a plus son niveau, ce n'est pas par l'abaissement des Ilots, mais bien au contraire par leur élévation, — et que les flots, remontant graduellement ou autrement, ne peuvent lui rendre ce niveau.

L'écrivain a écrit cela comme madame de Pompadour traçait à sa. toilette sur la carte et envoyait à l'armée au maréchal d'Estrées des plans de campagne marqués avec des mouches. — Mais, comme l'a dit Voltaire, il vaut mieux frapper fort que frapper juste.

Passons aux remarques de détail.

Deuxième observation. — Pour.

Nous retrouvons ce mot dans plusieurs écrivains. — Mais nous ne pensons pas qu'aucun s'en soit servi aussi à propos que notre auteur. Donnons quelques exemples :

« Qu'on a de maux pour servir sainte Église (1) ! » — Marot.

« Il faut que l'homme, dans sa lutte avec la vie hostile, combatte pour arriver au bonheur. » — Schiller.

« Lorsque je cherche des noms pour les sentiments nouveaux que j'éprouve... » — Goethe, Faust.

« Messieurs, je suis pour les pauvres. Tous les habitants de Paris sont mes enfants ; c'est les pauvres quest les aînés. » M. de Rambuteau, préfet de la Seine.

Cherchez dans Racine la scène entre Achille et Agamemnon,

(1) Pour fait ici partie d'un vers qui fait partie d'une épigramme licencieuse. Le Courrier français a mis pour, au contraire, dans une phrase on ne saurait, plus décente, et dont la mère peut, sans danger, permettre la lecture à sa fille,

vous verrez pour répété quatre ou cinq fois en sept ou huit vers. — C'est un défaut que notre auteur a sagement évité : lisez et relisez sa phrase, vous n'y verrez pour qu'une seule fois.

Le capitaine D*** me disait : « Voici un des mille avantages du cavalier sur le fantassin : — si, après dîner, le fantassin prend un morceau de sucre et un morceau de pain pour son déjeuner du lendemain, — il a l'air d'un grigou et d'un meurt-defaim ; le cavalier dit : C'est pour ma jument, — et personne ne le trouve mauvais. »

Troisième observation. — Que.

« Ma chambre, ou plutôt une armoire qu'on a faite pour me serrer. » — Chapelle.

« Il vaut mieux ne pas vivre que vivre misérablement. »

Plut arque.

v Attendez que je chausse mes lunettes. » — Rabelais.

« Notre envie dure plus longtemps que le bonheur de ceux que nous envions. » — La Rochefoucauld.

« Et vous n'aimez que vous quand vous croyez l'aimer. »

Corneille, Bérénice.

« C'est à M. Rousselot, mon prédécesseur à la cour, que le public est redevable des premiers éléments de l'art de soigner les pieds. » — M. Laforest, pédicure du roi et de Monsieur, frère du roi. 1781.

« Pour être heureux, qu'est-ce donc qu'il en coûte? » — Voltaire.

De ce temps-ci le que est tombé dans une sorte de discrédit à cause des discours de S. M. Louis- Philippe, où les journalistes ont cru en remarquer plus qu'il n'est rigoureusement né-

cessaire. Il n'en est pas moins vrai que tous nos bons auteurs s'en sont servis, et que le rédacteur du Courrier français, est suffisamment autorisé par leur exemple. La malveillance lui reprochera peut-être de l'avoir employé deux fois dans cette phrase. Je citerai, pour le justifier, un exemple également applicable aux discours du roi :

« Ce qu'on nomme libéralité n'est le plus souvent que la vanité de donner, que nous aimons mieux que ce que nous donnons. » — La Rochefoucauld.

Quatrième observation. — Cet.

Notre auteur s'est bien gardé de commettre ici une de ces grossières erreurs si fréquentes dans la bouche ou sous la plume des hommes illettrés. Il a fait accorder le pronom cet en genre et en nombre avec le substantif auquel il se rapporte. Il n'a pas imité M. de ET*, qui écrivait cette exemple, — cette horoscope.

11 a suivi, pour l'emploi de ce mot, Ovide, qui dit :

« Ablatum mediis opus in cudibus istud. »

« On m'enlève cet ouvrage encore sur le métier. » Nous retrouvons ce pronom dans plusieurs écrivains, qui l'ont employé absolument dans le même sens.

Une femme priait Scarron de faire son épitaphe ; c'était un compliment qu'elle voulait obtenir, et Scarron n'était pas disposé à le donner. « Eh bien ! dit-il après s'en être défendu longtemps, — mettez-vous derrière cette porte ; — il m'est impossible de faire l'épitaphe d'une personne que je vois vivante sous mes yeux. » — Elle obéit, et, après avoir rêvé un moment, il dit :

ÉPITArHE ;

« Ci-gît, derrière cette porte, Une femme qui n'est pas morte. »

« Cet aigle en cette cage. » — Victor Hugo.

Cinquième observation. — Océan.

L'avocat Michel [de Bourges) a dit, en pleine Chambre des députés : — « Un océan inextricable. » — C'est une métaphore qui équivaut absolument à celle qui nous peindrait un écheveau de fil en fureur.

Me Michel n'est pas le seul avocat qui s'exprime ainsi. Consolons-le par l'exemple de deux hommes d'un grand talent.

Me Berryer a â se reprocher : — « C'est proscrire les bases du lien social. »

Et M. le vicomte de Cormenin a écrit : — « Le budget est un livre qui tord les larmes et la sueur du peuple pour en tirer de l'or. »

Ajoutons, pour consoler à leur tour ces deux messieurs, que Malherbe a dit :

« Prends ta foudre, Louis, et va comme un (ion. »

M. de Cassagnac a dernièrement raconté, avec beaucoup d'esprit et je dirai d'éloquence, les effets du mal de mer; — seulement il se trompe quand il dit que les anciens n'en ont pas dit un mot. Plutarque, cité par Montaigne, en parle dans le Traité des causes naturelles, et Séivèque a écrit à ce sujet :

Pejus vexabar quant ut pcriculum mihi succurreret. « Je souffrais trop pour penser au danger. »

Plus je multiplierais les exemples, — plus je prouverais que l'emploi que notre auteur a fait du mot océan est neuf et hardi.

'e^fe Réponse à plusieurs lettres. — Beaucoup de gens me blâment de passer la plus grande partie de ma vie au bord de la mer. C'est incroyable tout ce qu'on a de sagesse pour les autres, — et comme on voit clair dans leurs affaires et dans leurs intérêts.

Quelqu'un m'écrivait dernièrement : « Vous n'êtes pas à Paris, vous n'allez pas dans le monde, — vous ne savez pas ce qui se passe. » — Et ce quelqu'un terminait sa lettre par me faire part de cinq ou six choses dont j'avais parlé un mois auparavant dans les Guêpes; choses qu'il n'avait apprises que de gens qui les tenaient de mes petits soldats ailés.

J'ai souvent cherché la cause qui fait qu'on est si fort irrité contre quelqu'un qui vit dans la solitude. Est-ce donc que les gens ont besoin de tant de spectateurs pour les belles choses qu'ils disent et qu'ils font, qu'ils ne vous permettent de vous absenter que pendant leurs entr'actes d'héroïsme et de grandeur ?

Est-ce que l'homme qui vit seul semble dire aux autres. un peu trop orgueilleusement qu'il n'a pas besoin d'eux ?

Est-ce que l'homme qui vit seul est pour les autres un ami de moins à duper, à exploiter, à trahir, une victime dont on lait tort à leur avidité ?

Est-ce que l'homme qui vit seul paraît dire, en se retirant du commerce des hommes : Je ne veux plus vous donner mon amitié pour votre amitié, — mon esprit pour votre esprit, — mon dévouement pour votre dévouement, — ma bonne foi pour votre bonne foi, — parce que je vois que c'est un marché dans lequel je suis toujours dupe et toujours volé ?

Je me suis souvent demandé : Que cherche-t-on dans la société des hommes ? Est-ce un échange de services ? Vous savez bien que chacun ne fait ces échanges qu'avec l'espoir de gagner et de recevoir plus qu'il ne donne.

Est-ce la conversation? Mais combien de choses vous dit-on qui vous intéressent? — et, si vous avez le bonheur de rencontrer par hasard un mot qui vous soit agréable, par combien de phrases creuses vous faut-il l'acheter ! — D'ailleurs, n'avez vous pas les livres, qui vous parlent quand vous voulez, — qui se taisent quand vous voulez, — qui vous parlent de ce que vous voulez , puisque vous pouvez en quitter un pour en prendre un

autre, aussi brusquement que bon vous semble ? Il ne vous reste à regretter de la conversation que le bruit de la voix : n'avezvous pas le souvenir qui vous raconte des histoires et l'imagination qui vous raconte des romans ?

Regretterai-je les insipides représentations des théâtres, — quand je vois le ciel et la mer, — et l'herbe et les fleurs, et les insectes ; — quand je suis entouré de miracles sans cesse renaissants ; — quand mes journées se passent douces et calmes , — sans craintes, sans désirs?

Tenez, — rappelez vos souvenirs, — souvenez-vous des bonheurs réels que vous avez rencontrés : — n'avez-vous pas songé alors à les aller cacher dans la solitude, par un instinct secret qui vous disait que l'homme heureux est un ennemi public et un voleur, et qu'il est prudent d'être heureux tout bas ? •

J'ai fait avec la société — comme les marchands avec les affaires : — quand ils ont fait fortune, ils se retirent. La fortune que j'ai faite se compose de l'indifférence et du dédain de tout ce qu'on se dispute, de tout ce qui est le but de votre vie, et la cause de tous vos chagrins et de toutes vos joies, de tous vos combats, de toutes vos défaites, de tous vos triomphes.

Je ne veux rien, — je ne désire rien : — combien y a-t-il d'hommes aussi riches que moi ?

$$g Pour en revenir aux Guêpes, — mes fidèles lecteurs n'ont pas besoin de savoir comment je sais les choses, pourvu que je les leur dise. — Il leur est égal que mes Guêpes traversent la Seine à Quillebeuf ou sur le pont des Arts, — qu'elles se reposent dans les fleurs sans parfum des terrasses parisiennes ou dans les ajoncs dorés des côtes de Bretagne et de Normandie. — Ma vie et mes goûts leur sont un garant de plus que je n'ai aucune raison ni aucun intérêt pour ne pas leur dire vrai dans les conversations que j'ai avec eux chaque mois.

Écoutez bien — et vous allez voir si je sais ce qui se passe au milieu de vous.

&fë m. latjtour-mézeray. — Les journaux vous disent tous, les uns après les autres, que M. Laulour-Mézeray vient d'être nommé sous-préfet à Bellag.

Rendez-moi grâces, habitants de Bellac, je vais vous parler de votre sous-préfet, —je vais vous donner des sujets de conversation pour quinze jours ; — je vais vous dire — sa taille, ses habitudes et ses goûts.

Une de mes Guêpes (Grimalkin) arrive de Paris, de la rue Pigale, n° 19 bis, — c'est là que demeure encore votre souspréfet au moment où je vous écris, — dans un joli appartement au rez-de-chaussée, donnant sur un jardin, qui est à lui, et qu'il cultive de ses mains, — comme faisait Abdalonyme quand Alexandre le Grand le choisit pour roi.

M. Lautour-Mézeray, — il y a une dizaine d'années, a créé le Journal des enfants. Cette entreprise, qui a eu entre ses mains un immense succès, — l'a fait passer pour un digne successeur de Berquin. M. Lautour, qui a aujourd'hui trente-six ou trentehuit ans, était alors fort jeune. Les pères de province lui écrivaient pour lui demander des avis particuliers pour l'éducation de leurs garçons ; — les mères venaient le consulter pour leurs filles.

Pendant ce temps, il prenait sa place à l'Opéra, dans la loge dite des lions — et il allait dîner au Café de Paris, dans une calèche traînée par deux chevaux bais. — A quelque temps de là, il créa le Journal d'horticulture. Il ne faut pas jouer avec l'horticulture : — M. Mézeray fut mordu ; il vendit sa calèche et ses chevaux, et acheta pour une calèche et deux chevaux des rosiers et des tulipes — qu'il se mit à cultiver avec amour.

Il n'abandonna pas pour cela sa place dans la loge des lions, ni ses dîners au Café de Paris ; — il n'était jardinier que le matin. — Seulement, comme il avait changé de luxe, et que le luxe aime à se montrer, au lieu d'être porté à l'Opéra par ses chevaux,— qu'au bout du compte on est forcé de laisser à la porte, il y portait une fleur rare à la boutonnière de son habit, m. 8

On commença par en rire, puis on l'imita ; et c'est aujourd'hui une mode presque générale parmi les jeunes élégants. Seulement, comme il est fâcheux d'être éclipsé par ses imitateurs, M. Lautour s'est vu forcé de mettre des fleurs de plus en plus éclatantes. Mais à peine avait-il imaginé un nouveau bouquet, qu'un plagiaire effronté l'obligeait à en chercher un autre ; il affectionnait surtout les passiflores.

M. Lautour-Mézeray est généreux de ses fleurs : plus d'une élégante perdra, à son éloignement de Paris, des parures complètes de camélias naturels, qui, placés dans les cheveux, sur les épaules et sur la robe, faisaient un effet ravissant.

Les dames de Bellac sont appelées à hériter.

M. Lautour-Mézeray a fait des prosélytes; Mordu par le démon de l'horticulture, il a mordu, à son tour: 1° M. Eugène Sue, qui a fait construire une serre dans sa retraite de la rue de la Pépinière, et qui portait, l'hiver dernier, un camélia pardessus les deux ou trois croix qui décorent sa boutonnière ; 2° M. Véry, un riche Parisien, qui a dépensé de grosses sommes à Montmorency.

Je suis fâché, — réellement, — habitants de Bellac, de n'avoir pas plus de mal à vous dire de votre sous-préfet : — cela vous amuserait davantage ; — mais voilà tout ce que j'en sais, — et j'ai la douleur de dire encore que c'est un homme d'un grand bon sens.

Je ne puis qu'ajouter, pour vous consoler, que la nature lui ayant refusé le don de l'improvisation, il ne vous ferait pas de longs discours, — quand même son bon sens ne l'en rendrait pas ennemi ; — ce qui fait que l'heureuse ville de Bellac se trouve seule sous le parapluie, pendant cette averse de discours, de paroles creuses et harangues saugrenues qui inondent la France, depuis que nous avons pour maîtres les avocats et les rhéteurs.

-I^ç m. thiers et m. BoiLAY.— Je sais encore que M. Thiers, qui, avant et pendant son ministère, avait accaparé presque tous

les journaux, — les perd, en ce moment, peu à peu. — Le désintéressement n'aime pas attendre ; — il vient de subir une défection douloureuse. — M. Boilay, qu'il avait inventé, passe à l'ennemi avec armes et bagages. M. Boilay était celui de tous les écrivains de la presse qui convenait le mieux à M. Thiers ; — il allait, tous les matins, causer place Saint-Georges, et, le soir, il sténographiait, de mémoire, la pensée exacte du maître. M. Boilay a quitté le Constitutionnel pour le Messager, où il reçoit mille francs par mois. On parle d'arrhes, que les uns portent ta vingt mille francs, les autres seulement à dix mille.

M. Thiers était obligé de faire un mot sur cette trahison, — on lui en prête deux. Quelques personnes prétendent qu'il a répété le mot de César : « Tu quoque, Brute! » C'est un mot dont on a usé et abusé. — J'aime mieux l'autre. — M. Boilay, — dit l'ex-ministre, « a fait comme font les cuisinières : aussitôt qu'il a su faire la cuisine", il a changé de maître. »

Je sais encore que S. M. Louis-Philippe continue à faire aux cultivateurs de Versailles une concurrence ruineuse poiir ces derniers. Dans le volume du mois de mars 1841, j'avais raconté à M. de Montalivet ce qui se passait. Je lui avais dit les noms des jardiniers de Sa Majesté qui font ce trafic, — et les noms et les adresses des fruitiers et des marchands de comestibles auxquels ils vendent (détails que vous trouverez au susdit volume).

J'ajoutais qu' Abdalony me avait été jardinier avant d'être roi ; —que Dioclétien le fut après avoir été maître du monde ; — mais que je ne voyais aucun prince qui eût cumulé les deux professions de roi et de maraîcher et qui les eût exercées simultanément. J'expliquais comment les jardiniers du roi, auxquels les fruits et les légumes de primeur ne coûtent rien, les donnent au commerce à un prix bien inférieur à celui que leur culture coûte aux cultivateurs, et que ceux-ci, par conséquent, ou ne peuvent plus placer leurs produits, ou sont obligés de les donner à perte.

Ma dénonciation eut d'abord d'heureux résultats : la vente ostensible des produits du potager royal cessa tout à coup.

Malheureusement, M. Cuvillier-FÏeury, — ou M. Trognon, — ou M. Delatour, — auront trouvé un exemple pour justifier le commerce qu'on faisait faire au roi ; — et, en effet, — j'ai moimême découvert que Charlemagne , — dans un de ses Capituhires, ordonne de vendre les poulets des basses-cours de ses domaines et les légumes de ses jardins.

Et le potager a continué d'envoyer aux Tuileries vingt fois plus de fruits et de légumes de primeur qu'on ne peut y en consommer; — et les jardiniers sont fondés à croire que, si on ne fait plus vendre, du moins on laisse vendre le surplus; — car, de même qu'avant la défense qui a été faite les jardiniers trouvent chez les fruitiers, crémiers et marchands de comestibles une grande quantité de fruits et de légumes de primeur qu'on leur offre à un prix auquel ils ne peuvent, eux, les donner sans subir une perte énorme, — les marchands ont ordre de dire que tout cela leur vient de la Belgique; mais les cultivateurs demandent par où cela leur arrive. — Les diligences de Bruxelles n'ont pu le leur dire.

*$$: Je sais aussi, — Parisiens, — qu'il se fait au milieu de vous une belle et noble chose sans que vous en sachiez rien.

La Salpétrière est un hospice où on reçoit les vieilles femmes et les folles.

Il faudrait deux millions aux directeurs pour faire seulement les améliorations nécessaires. — C'est un établissement grand comme une ville et qui fait vivre six mille personnes, — et où sont les deux plus grandes misères de la vie humaine : la vieillesse et la folie.

Ces pauvres créatures, — secourues par une charité impuissante, —7 sont mal vêtues, — mal couchées; — la maison n'est pas assez riche.

Les folles incurables ont depuis peu pour médecin M. Tré-

lat : — c'est un homme doux et persévérant, prenant en pitié ces malheureuses et cherchant ce qu'il pourrait donner de distractions à leurs maux, — puisqu'il ne peut les guérir. — Il a imaginé de les faire chanter ; — elles y ont pris goût, et s'en sont hien trouvées; aujourd'hui elles apprennent à lire.

Cette pensée, conçue par la bonté du médecin, est exécutée par deux hommes qui accomplissent gratuitement une tâche d'une difficulté qu'on se représente facilement, — et s'astreignent au spectacle le plus attristant.

Ces pauvres folles aiment leurs professeurs et leurs leçons ; — elles accourent en classe dès qu'elles les voient entrer; — celles qui n'y sont pas admises encore — n'ont d'autre ambition que d'y entrer.

Quelques-unes déjà lisent couramment et déchiffrent un peu la musique.

La musique est montrée par le collaborateur de M. Wilhem.

La lecture, par un instituteur, M. Teste, — le frère du ministre.

C'est un homme de soixante ans, — qui gagne sa vie par son travail, — n'a jamais rien voulu accepter de son frère, — et, n'ayant rien à donner, — trouve moyen encore d'être généreux en donnant son temps et son travail.

D'autre part, on les fait travailler à l'aiguille, ainsi que les aveugles et les sourdes-muettes. L'ouvrage que font ces malheureuses est fait parfaitement, — plus promptement que par les ouvrières de la ville ; mais il manque des acheteurs.

Voilà les annonces que j'aime à faire et que je ferai tant qu'on voudra.

2$g la police et les cochers. La police — continue à justifier les reproches que je lui ai faits déjà bien des fois.

Elle rend une ordonnance sur un abus — et tout est fait.

Mais — Voltaire l'a dit : « Un abus est toujours le patrimoine d'une partie de la nation. »

L'abus ne dit rien, — laisse passer l'ordonnance comme une pluie de printemps, — et reparaît huit jours après ; — pour l'ordonnance, il n'en est plus question.

Il y a six mois environ, on a enjoint à tout coeher^de place de présenter à chaque personne qui monterait dans sa voiture une carte contenant le numéro sous lequel cette voiture est inscrite à la police.

D'abord quelques-uns se soumirent à cette formalité, puis ensuite ils se contentèrent de laisser dans un coin de leur voiture un paquet de ces cartes. Maintenant on s'épargne même ce dernier soin. Disons encore à M. Gabriel Delessert que ses devoirs consistent non-seulement à prendre des mesures utiles dans l'intérêt des habitants de Paris, mais encore à en surveiller l'exécution.

£$g deux nouveaux rARTis. Les nouveaux cigares de Manille de la régie ne valent pas grand'chose ; — ils n'ont d'autre intérêt que les deux partis'qu'ils ont fait naître en France. — Absolument comme à Lilliput pour les œufs, — il y a les gros boutiens et les petits boutiens.

La régie a fait publier dans les journaux qu'on devait fumer les cigares de Manille par le gros bout.

Le Français, fier et indépendant, s'est révolté contre cette atteinte ta sa liberté. — Beaucoup s'obstinent, pour vexer le pouvoir, à fumer les cigares de Manille par le petit bont. Il serait dangereux, dans certains estaminets, de faire autrement; — on passerait pour un courtisan et pour un agent de police.

Je connaissais depuis longtemps les cigares de Manille, qui sont bons, — forts et capiteux. — L. Corbière, mon ami, m'en faisait fumer depuis bien des années, quand je passais par le Havre. — C'est la régie qui a raison. On doit les fumer par le gros bout. — Je le dis hautement, quand je devrais me faire appeler encore ami du château.

Mais ceux de la régie ne valent rien ; — et, si on me de-

mande : « Êtes-vous gros boutien ou petit boutien ; fumez-vous les cigares de Manille par le gros bout ? » — je suis obligé de répondre, comme à l'égard des autres partis politiques : « Je ne les fcime par aucun bout. »

^*£ SAGACITE D'UN CARRÉ DE PAPIER. A propOS — d'un

article sur la presse, où je demande qu'on supprime le timbre et le cautionnement, et qu'on laisse tout journal dire, — sans exception, — tout ce qu'il veut, — sans jamais lui faire un procès sous aucun prétexte, — un journal de province qui s'appelle le Patriote de Saône- et- Loire, — tire la conséquence que « je demande la censure. »

$$<£ Sixième observation. — reprise.

« A ton collet je vois une reprise, Et c'est encore un souvenir. »

M. de Béranger, le Vieil habit. »

« Je n'ai pas encore dit une parole devant vous sans être reprise. » — Comédie de Catherine II.

Septième observation. — son.

« Trois fois le hérisson a fait entendre son cri plaintif. »

Shakspeare, Macbeth.

« Il orna de rayons sa blonde chevelure. » — le Tasse.

« Quand nous résistons à une passion, c'est plus par sa faiblesse que par notre force. » — La Rochefoucauld.

Huitième observation. — niveau.

« Oui, Philippe-Égalité, songe bien que, si tu avais l'audace de t'élever au-dessus du reste des Français, songe que la faux de l'égalité est là pour rétablir le niveau. » — Faye, Discours à la Convention.

Félicitons notre auteur de ne s'être pas servi du mot niveau

pour faire une phrase aussi sauvage que celle de l'orateur de la Convention : — rien ne l'en empêchait ; cela même eût eu une sorte de succès ; — et il ne l'a pas fait, — il a employé le mot niveau dans son acception la plus innocente. m

Vous voyez bien que je sais encore à peu près ce qui se passe, — pour un homme qui a, ce matin, péché à la mer des morues et des limandes.

Comme l'autre jour j'allais à Paris, — il me revint à l'esprit tout ce qui se dit et s'écrit sous prétexte de Yégalité, et je me suis mis à regarder autour de moi pour vérifier certains soupçons sur ce que c'est que cette égalité et sur le besoin qu'en ont tous les hommes.

Nous étions cinq dans le milieu de la voiture, et je remarquai avec quel soin et quelle hauteur réclamèrent leurs droits ceux qui, étant venus les premiers, avaient retenu les quatre coins, et voyageaient ainsi mieux appuyés et d'une manière moins fatigante ; et, entre ces quatre privilégiés, il y avait cette remarque à faire que les deux qui avaient les deux premières places ne les auraient pas laissé prendre pour les deux autres qui étaient traînés en arrière.

Je ne vis là de partisan de l'égalité que moi, qui me trouvais avoir la plus mauvaise place ; — ceux qui allaient en arrière l'auraient de bonne grâce acceptée aussi, mais avec ceux qui tenaient les deux meilleurs coins et nullement avec moi ; — pour moi, j'aurais volontiers consenti à avoir une place égale à une des leurs ; mais j'aurais refusé une des places de la rotonde où étaient encaqués huit voyageurs, — qui auraient bien aimé, sans doute, à être aussi bien placés que moi.

Vers minuit nous descendîmes à Rouen, — où on prit un bouillon ; — nous remarquâmes à l'unanimité que les voyageurs du coupé s'étaient mis à table assez loin de nous avec une sorte de dédain ; — nous trouvâmes cet air parfaitement ridicule, — laissant aux voyageurs de la rotonde le soin de

remarquer que nous avions vis-à-vis d'eux précisément le même air qu'avaient vis-à-vis de nous les gens du coupé.

On remonta en voiture, — et chacun s'arrangea pour dormir. — Comme nous arrivions à Magny, — le conducteur ouvrit la portière pour introduire un nouveau compagnon de voyage : — c'était une femme ; — alors nous nous empressâmes d'arracher les foulards dont nous avions couvert nos têtes pour la nuit, — de passer la main dans nos cheveux,.

— de resserrer nos cravates; — en un mot, -• chacun de nous sembla ne rien négliger pour rehausser ses avantages naturels et éclipser ses compagnons aux yeux de la nouvelle arrivée.

Notre compagne était jolie, — elle aurait pu s'en dispenser; car en voyage c'est déjà être assez jolie que d'être femme ; — elle semblait fort réservée, — elle répondit poliment à quelques questions permises, mais assez froidement pour qu'on cessât de lui parler. — Les hommes alors causèrent entre eux,

— non pour causer, mais pour être entendus d'elle, — chacun s'efforçant d'obliger son interlocuteur à lui servir de compère,

— ou de confident de tragédie classique, - — pour faire une plus éclatante exhibition de lui-même,

L'un tira une fort belle montre dor.

Un autre dit :

— Je suis arrivé trop tard au bureau, — et je n'ai pu avoir de place de coupé.

— Monsieur, dit un troisième, — M. ***, député, — me disait dernièrement...

— Savez-vous, — répliqua le premier, — si Dumas est de retour? — Il doit être furieux contre moi : — il y a un siècle que je ne suis allé le voir.

— Parlez-moi d'une route comme celle-ci — L'année dernière je voyageais en poste, — en Suisse : — il n'y avait pas moyen de faire plus de deux lieues à l'heure, — malgré les pourbôwes.

— J'espère trouver mon cabriolet au bureau. — Mon domestique est prévenu de mon retour.

Etc., etc., etc.

Pour moi, je m'aperçus, en examinant bien, que le silence majestueux dans lequel je m'enveloppais n'était qu'une autre manière de jouer le même rôle que mes compagnons, — et que j'espérais tout bas — que la voyageuse — remarquerait combien de sottises je m'abstenais de dire.

Au relais de Poissy, plusieurs mendiants entourèrent la voiture.

— Mon bon monsieur, disait l'un, je suis estropié d'une main .

— Moi des deux, — disait un autre.

— Et moi, — je suis épileptique, disait un troisième.

— Il n'est pas si épileptique que moi, — reprenait le premier. La voiture partit au galop, et je me dis : « Ceux-ci ne veulent même pas de l'égalité d'infirmités. »

Je vous dirai tout à l'heure à quoi je pensai pendant le reste du voyage.

J'ai eu autrefois un domestique noir, — qui se plaignait sans cesse de ne pouvoir tout faire à la maison, — petite maison cependant. — Un jour, impatienté de ses jérémiades, — je crus devoir lui dire avec le ton le plus épigrammatique :

— Eh bien, prends un domestique.

Deux jours après il me dit :

— Monsieur, j'ai trouvé mon affaire.

— Et quelle affaire? — demandai-je, — car j'avais oublié mon sarcasme.

— Eh! le domestique que monsieur m'a dit de louer. J'étais pris; je voulus faire les choses de bonne grâce. —

D'ailleurs, si l'è drôle m'avait joué un tour, je pensais le déconcerter en n'ayant pas l'air de m'en apercevoir.

Je répondis que c'était bien, — et le jour même le dômes-

tique à1 Apollon Varaï entra en fonctions. — Au bout de huit jours nous y étions parfaitement habitués l'un et l'autre ; — et quand je disais : « Varaï, envoie ton domestique porter cette lettre, » ce n'était plus une plaisanterie ni pour lui, ni pour moi. — Quant à lui, du reste, il avait le sérieux imperturbable d'un singe, auquel il ressemblait sous beaucoup de rapports. Une chose m'intéressait singulièrement dans leurs relations, — c'est la rigueur extrême avec laquelle le noir traitait son domestique. — J'étais souvent obligé d'intercéder pour le pauvre blanc, — et Varaï me disait :

— Monsieur, si vous l'écoutez, il ne fera rien, il est trèsparesseux.

Varaï, cependant, s'était débarrassé sur lui de toutes les corvées. C'était le blanc qui cirait et mes bottes et celles du noir quelquefois. — Je disais à Varaï :

— Ton domestique a mal ciré mes bottes. — On a été trop longtemps dehors.

Et Varaï descendait faire un bruit affreux. Un jour, — je sonnai Varaï, — et je lui dis :

— Donne cette lettre à porter à ton domestique.

— Monsieur, — me répondit Varaï, — je la porterai moimême.

— Et pourquoi cela? demandai-je.

— Monsieur, — - c'est que je l'ai chassé ce matin.

— Ah! diable! — Et en as- tu un autre?

~— Non, monsieur, celui-là m'a trop ennuyé; j'aime mieux n'en plus avoir.

$fâ résumé. — On demande l'égalité, — comme on promet aux femmes de se contenter d'une tendresse platonique.

Si nous voulons arriver sur un échelon où sont ceux avec lesquels nous réclamons l'égalité, ce n'est pas pour y être à côté d'eux, mais pour les pousser et pour les rejeter à l'échelon inférieur que nous occupions,»

L'égalité ne peut pas plus exister dans les positions et dans les fortunes qu'elle n'existe dans les forces du corps et dans les forces de l'esprit.

J'avertis donc mes contemporains qu'il est parfaitement bête de se faire tuer pour l'égalité, et parfaitement féroce de tuer les autres sous le même prétexte, — attendu que l'égalité n'existe pas et ne peut exister, — et que, si elle existait, vous n'en voudriez à aucun prix.

Je leur dirai encore qu'il est dangereux de donner des noms honnêtes aux passions honteuses, — ou de les leur laisser donner par des gens qui comptent les exploiter : — l'avidité et l'envie ne pourraient paraître sous leur nom véritable ; — le nom d'égalité les met parfaitement à l'aise.

C'est ainsi que ce qu'on appelait autrefois faire danser Vanse du panier — s'appelle aujourd'hui mettre à la caisse d'épargne. Le vol se cachait, la prévoyance se montre avec orgueil.

^5C sur les mendiants. — Voici les réflexions qui m'occupèrent de Poissy à Paris. — Je ne veux pas vous parler des mendiants politiques et littéraires : — grâce à la lâcheté des hommes en place, — il n'y a plus de mendiants que sur le patron de celui de Gil Blas, — c'est-à-dire appuyant leur humble requête d'une escopette chargée et amorcée. La plupart des positions secondaires et beaucoup des autres ont été accordées à des menaces et à des attaques conditionnelles dans les journaux. — J'ai eu occasion d'en citer bien des exemples, depuis deux ans que paraît mon volume mensuel.

Je veux parler des mendiants des rues.

On a défendu la mendicité à Paris.

On a eu raison, — il n'y a que deux sortes de mendiants :

1° Ceux qui ne peuvent pas ou ne peuvent plus travailler, la société doit y pourvoir : — ce n'est pas seulement une justice, c'est une économie. — Un vieillard ou un infirme qui

vit en communauté coûte quinze sous par jour; — l'aveugle isolé donne vingt sous par jour à la femme qui le conduit, — il faut donc que sa journée lui rapporte au moins quarante sous. — Qui les donne? Vous et moi.

2° Celui qui ne veut pas travailler, — qui existe d'une perpétuelle souscription nationale, — semblable à celles que l'on fait de temps a autre pour élever des tombeaux de marbre aux grands hommes, — ou réputés tels, que l'on a laissés mourir de faim.

Au milieu de cette agitation continuelle, de ce mouvement de fourmilière, que chacun se donne pour gagner sa vie, — vie de luttes, d'incertitudes, d'anxiétés. — lui seul ne fait rien, — reste tranquille au coin de sa borne, au soleil ; — tous ces gens qui remuent, — qui se hâtent, — sont ses esclaves et ses tributaires, — ils travaillent pour lui et lui payent une dîme.

Ceux-là sont une lèpre, — et la prison où on les contraint au travail est une léproserie où on met la lèpre sans le lépreux.

Mais — diable de mot qui vient presque toujours après

l'éloge, — comme l'insulteur après le triomphe des généraux romains; — mais, — pourquoi des privilèges, — pourquoi, tandis que la police correctionnelle envoie tous les jours vingt mendiants pris sur le fait à la maison de refuge de Saint-Denis, — pourquoi certains mendiants exploitent-ils seuls, — avec privilège et sans concurrence, — la charité et le dégoût publics ?

Pourquoi un tronc d'homme, — traîné sur une charrette par un cheval, — jouant de l'orgue et promenant sur la foule de gros yeux effrontés, se promène-t-il publiquement dans Paris, et mendiant depuis plus de dix ans? Pourquoi était-il encore, il y a quelques jours, dans la rue Yivienne?

Pourquoi un petit homme, déguisé en paysan breton, avec un chapeau semblable à celui des charbonniers et une large ceinture rouge, — aborde-t-il, depuis quinze ans, les passants dans la rue, — sous prétexte de leur demander la lecture d'une

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adresse ou d'un papier, — et en réalité pour demander l'aumône? Pourquoi, depuis sept ou huit ans, ~-une femme, couverte d'un vieux châle brun, accoste-t-elle les gens le soir, entre onze heures et minuit, sur le boulevard, — non loin du passage des Variétés, — en disant :

— Monsieur, quelque chose pour mon pauvre petit enfant, auquel je ne puis plus donner le sein faute de nourriture.

Une première fois, — cette requête me toucha, — je lui donnai quelques secours. — Trois ans après, me trouvant au même endroit, à la même heure, — je la rencontrai encore; — elle avait son même châle brun, — et me dit :

— Monsieur, quelque chose pour mon pauvre petit enfant, auquel je ne puis plus donner le sein faute de nourriture.

— Comment! dis-je dans un accès de naïf étonnement, — il tette encore?

Elle me quitta en murmurant.

A propos de pauvres plus intéressants,

A, propos des ouvriers et de leur misère, le Journal des Débats a trouvé un remède : — c'est qu'ils mettent à la caisse d'épargne.

Cet aperçu rappelle le mot vrai ou faux qu'on rapporte de Marie-Antoinette : « S'il n'y a pas de pain, on mangera de la brioche. »

L'autorité a du reste fréquemment des aperçus aussi heureux.

A l'époque du choléra, — le préfet de police fit afficher un avis au peuple ; dans cet avis il conseillait au peuple — d'éviter la mauvaise nourriture et de boire du vin de Bordeaux.

Les journaux populaires et amis du peuple ne sont pas plus heureux : — ils ne trouvent de remède à la faim que dans la réforme électorale, et un peu aussi dans l'émeute. — Ce dernier procédé est encore le plus puissant : — les pauvres diables qui s'y font tuer n'ont plus besoin de rien, — et ceux qu'on met en prison sont nourris aux frais de l'État.

On s'étonne souvent de voir les gens qui exploitent le peuple

— le prendre juste aux mêmes appeaux par lesquels ses pères ont été attrapés : — c'est que l'expérience d'autrui ne sert pas du tout, et que l'expérience personnelle ne sert guère : — un aveugle qui a perdu son bâton fait une chute, — cela ne l'empêche pas d'en faire une seconde au premier trou qu'il rencuntre.

D'ailleurs, qu'est-ce que l'expérience?

Le vieillard n'a pas plus d'expérience pour la vieillesse que n'en a pour la jeunesse l'homme qui entre dans la vie ;

— le vieillard n'a d'expérience que celle qui ne peut plus lui servir; — la plus grande sagesse à laquelle l'homme puisse arriver ne peut s'appliquer qu'à un temps qui ne lui appartient plus.

On s'occupe, du reste, d'une réorganisation des ouvriers par l'institution de prud'hommes. — C'est une mesure qu'il faut louer.

<$g arbor sancta. — Comme le mois dernier — je vous parlais — de vos croyances — à cette époque à: incrédulité,

— je vous rappelais le chou colossal. — Savez-vous ce qu'a produit ce souvenir? — une grande défiance des annonces des journaux? Nullement : l'idée à un monsieur de renouveler la plaisanterie.

Il y a deux ou trois ans, — on vit, à la quatrième page de tous les journaux de toutes les couleurs, un éloge pompeux d'un nouveau chou. — Je vous ai souvent fait remarquer la touchante unanimité des organes de l'opinion publique quand il s'agit de choses se payant un franc la ligne.

Ce chou était le vrai chou : — les choux qu on avait vus jusque-là n'étaient que des ébauches, des embryons de choux ,

— le chou colossale de la Nouvelle-Zélande — servait à la fois à la nourriture des hommes et des bestiaux, et donnait un ombrage agréable pendant l'été ; — c'était un peu moins

grand qu'un chêne, — mais un peu plus grand qu'un prunier. — On vendait chaque graine un franc.

On en achetait de tous les coins de la France. — Je me permis quelques plaisanteries à ce sujet. — « Ah ! le voilà encore, — dit-on, — il ne veut croire à rien. »

Je croyais, au contraire, beaucoup à la crédulité d'une partie de mes contemporains, et à l'effronterie de l'autre partie.

Au bout de quelques mois, — les graines du chou colossal de la Nouvelle-Zélande avaient produit deux ou trois variétés de choux connues et dédaignées depuis longtemps; — la justice s'en mêla, — je ne sais trop pourquoi, — car c'est ainsi à peu près que travaille le commerce. — Le vendeur voulut soutenir que ses graines étaient réellement les graines du chou colossal de la Nouvelle-Zélande, — mais que le terrain de ce pays ne leur convenait pas, — ou qu'on les avait chan-

gées en nourrice.

Toujours est-il qu'à peine avais-je rappelé cette mystification, — on vit paraître dans les journaux, — quatrième page,

— une gravure représentant un chêne — et une note ainsi conçue :

« Les pépiniéristes, — les horticulteurs et tous les amateurs des jardins — trouveront à Paris, rue Laffitte, 40, — une collection de graines de I'orgueil de la chine, arbre importé par un planteur de la Louisiane en France, où il va devenir avant peu l'ornement de tous les jardins.

« Cet arbre se reproduit de graines, — et on le sème d'octobre à novembre. »

C'était moins bien fait que le chou colossal : — on n'aime pas semer des arbres qui ont besoin d'une dizaine d'années pour croître; — une seule chose me parut intelligente, — c'est le soin d'annoncer que ce chou se semait d'octobre à novembre,

— pour brusquer le débit.

Je ne sais si on a acheté beaucoup de ses graines, — mais il paraît qu'il en reste encore , — - car voici le mois d'octobre fini, — et conséquemment l'époque des semis passée, — selon la note, — et je vois encore l'annonce à la quatrième page des journaux ; seulement on supprime cette particularité que l'arbre se sème d'octobre à novembre, — et on donne deux noms à l'arbre : 0?*gueil de la Chine, — Arbor scinda.

On ne sait pas encore ce qui lèvera de cette graine, — peut-être des choux; — toujours est-il que j'estime que, comme l'autre, c'est encore de la graine de niais, — ce qui n'a peut-être pas empêché d'en acheter beaucoup.

Pendant que je suis sur l'horticulture — remarquons cette note dans plusieurs journaux à propos de l'exposition de l'orangerie du Louvre :

« Nous avons remarqué de jolies plantes, telles que le sirelitzia regince, — le tillandria pyramidalis, — le bursaria spinosa, qui répand une odeur fétide.

e^*£ le jury. — Il est arrivé du jury précisément ce que je vous avais annoncé : — le National avait trois procès.

Pour le premier, il a été acquitté : — le jury s'appelait juges citoyens, justice du pays, — et il donnait une leçon an pouvoir.

Deuxième procès. — Huit jours après le National est condamné : — le jugement s'appelle une méprise et une de ces erreurs funestes qui n'accusent rien, si ce n'est V insuffisance et la faiblesse de la raison humaine.

Troisième procès. — Huit jours après, le National est acquitté : — le jury redevient juges citoyens et justice du pays.

— Le jugement est de nouveau une leçon donnée au pouvoir. e£fe la Toussaint. — A propos du prétexte que donnait la

Toussaint d'économiser un numéro sur les abonnés, — les journaux, même les plus irréligieux, n'ont pas paru — par scrupule;

— ils ont continué, comme de coutume, à user de l'hypocrite formule que j'ai déjà fait remarquer :

« Demain, jour de la Toussaint, les ateliers étant fermés, le journal ne paraîtra pas. »

En vain je leur ai dit que c'est un gros mensonge et qu'il serait plus juste de dire : — Demain, le journal ne paraissant pas, les ateliers seront fermés. » — Il n'y a que la Quotidienne qui ait adopté uue formule franche : « Les bureaux de la Quotidienne étant fermés, le journal ne paraîtra pas. »

Neuvième observation. — il.

Notre auteur ne s'est pas servi du mot il à la légère; il savait le parti qu'en avaient tiré nos meilleurs écrivains, qui s'en sont tous servis; — son il vaut n'importe quel il, quel qu'en soit l'auteur; — je le préfère même à un il de Voltaire qui se trouve enclavé dans une phrase peu euphonique .

« Non, il n'est rien que Nanine n'honore. »

« Il ne faut pas être timide, de peur de commettre des fautes. » — Vauvenàrgues.

« Le premier venu peut représenter une muraille : il n'a qu'à se couvrir d'un enduit de plâtre. — Shakspeare.

« Pour l'amour, il divise les femmes en deux classes : les belles et les laides. » — Madame Dubarry.

Il y a dans des femmes qui ne sont ni si belles ni si agréables que d'autres un charme invincible qui captive les hommes et étonne et indigne les autres femmes, qui ne peuvent s'en rendre compte, parce que ce charme ne s'exerce que sur les hommes. C'est que telle femme est bien plus femme que telle autre. De même qu'entre deux bouteilles de vin du même volume il y en a une qui contient bien plus d'arôme et d'essence de vin que l'autre, de même il y a dans telle femme bien plus de femme que dans une autre.

Janin a fait sur madame Sand un vers latin :

« Fœmina fronte patet, vir pectore, carminé musa. »

« Femme par la beauté, homme par le cœur, muse par le talent. »

Je dis homme par le cœur, contrairement au sentiment de**% qui prétend que vir pectore "veut dire qu'elle n'a pas de gorge.

« 1/ n'en est pas moins vrai que je vous donne un démenti. »

— M. Cousin à M. Mole en pleine Chambre des pairs.

Non ponebat enim nummos ante salutem. — « Il ne mettait pas l'argent au-dessus de la vie. » En général, on aime trop l'argent et on en dit trop de mal.

— Les hommes en médisent comme d'une maîtresse avec laquelle on est brouillé.

L'argent a son mérite, je ne trouve d'ennuyeux que les moyens de l'avoir.

Nous ne pouvons nous souvenir sans tressaillement de la première fois qu'on ouvrit devant nous une caisse, une vraie caisse en fer, avec de gros clous et une serrure â secret; une de ces caisses qui coûtent si cher, qu'une fois que nous l'aurions payée, nous n'aurions plus rien â mettre dedans. Il y avait dans cette caisse des billets de banque, de l'or et de' l'argent de toutes sortes. Nous nous rappelons encore parfaitement les paroles qui retentirent à nos oreilles pendant que le caissier y fourrait la main et agitait l'or et les billets de banque. Par moments, c'était un bruit confus de voix claires et aiguës ou fêlées, et un frottement de papiers ; d'autres fois, une seule voix prenait la parole, puis toutes reprenaient ensemble; et, quand la caisse fut fermée, nous entendions encore un sourd murmure. Mais voici ce que nous nous rappelons :

une piège de dix sous, d'une petite voix flùtée. Un bon

petit livre relié en parchemin, — un Horace chez les bouquinistes, — une contre-marque au théâtre de la Gaîté.

plusieurs pièces de deux sous, d'une voix de cuivre. Des aumônes aux pauvres aveugles, des petits cierges à faire brûler devant la chapelle de la Vierge à l'église.

une pièce de cinq francs. Une bouteille de vin d'Aï, une bouteille d'esprit et de gaieté, une bouteille d'insouciance, une bouteille d'illusions.

trois pièces de cinq francs, à l'unisson. Un beau bouquet pour la femme que l'on aime, des camélias rouges comme ses lèvres; — le bouquet, entre tous ceux qu'on lui a envoyés le matin, sera préféré, soigné, conservé, et le soir, au bal, on le tiendra à la main : les rivaux seront furieux. Et, en sortant, au moment où on cachera de belles épaules sous un manteau de moire grise, on rendra à l'heureux son bouquet, sur lequel il aura vu, pendant le bal, appuyer une bouche charmante; et le baiser, il va le chercher toute la nuit sur les pétales de rubis des camélias.

un louis d'or. La discrétion de la femme de chambre de celle que tu aimes, la femme de chambre elle-même, si tu veux, et si elle est jolie; — un dîner avec un camarade que l'on n'a pas vu depuis longtemps, et que l'on rencontre sur le boulevard, marchant dans l'ombre pour que le soleil ne trahisse pas les coutures blanchies d'un habit trop vieux ; — les souvenirs de l'enfance au dessert, la jeunesse, les illusions, la gaieté, le souvenir des premières amours.

un billet de cinq cents francs. Veux-tu ce beau bahut gothique, à figures de bois richement sculptées?

trois billets de mille francs, d'une petite voix grêle et chiffonnée. Veux-tu, dis-moi, ce beau cheval aux jarrets d'acier, que tu admirais l'autre jour, et qui donnait tant de noblesse au cavalier qui le montait, sous les fenêtres de la femme que tu aimes?

Veux-tu ce châle de cachemire vert, qu'un autre va donner demain, et qui sera le prix de bien douces faveurs?

billets de mille francs, dont nous ne dirons pas le nombre, attendu que les uns trouveraient que nous n'en mettons pas assez, — les autres que nous en mettons trop. Veux-tu une femme vertueuse, veux-tu des vierges au boisseau, veuxtu des myriades d'épouses invincibles? Ne souris pas avec cet air d'incrédulité : celles qui refuseraient de l'argent accepteront des fleurs, des plaisirs, des sérénades, des fêtes; elles, accepteront l'admiration de ton luxe et la beauté qu'il te donnera.

Veux-tu des princesses ?

Veux-tu des reines ?

Veux-tu des impératrices ?

UNE CENTAINE DE BILLETS DE MILLE FRANCS, mis enpaquet.

Veux-tu des prairies à toi, des arbres à toi, de l'ombre à toi; des oiseaux, de l'air, des étoiles à toi ; veux-tu la terre, veuxtu le ciel ?

beaucoup moins de billets. Veux-tu des consciences d'hommes incorruptibles; veux-tu, veux-tu de la gloire, des honneurs, des croix; veux-tu être grand homme, veux-tu être homme incorruptible; veux-tu être demi-dieu, dieu, dieu et demi?

Suite de la neuvième observation. — « // a l'oreille rouge et le teint fleuri. » — Molière.

« // ne mérite aucune indulgence. » — M. Desmortiers, procureur du roi. (Note mise de sa main au bas d'une condamnation à la prison de la garde nationale contre votre serviteur. )

« Jean s'en alla comme il était venu, » — la Fontaine. Les enfants prononcent L

Disons à ce propos que voici en quoi consiste la première éducation des enfants.

1° — On lui apprend une langue entière qu'il oublie à six ans pour en apprendre une autre. — Avec le même soin et le même temps on aurait pu lui en apprendre deux dont il pourrait se souvenir. —Cette première langue, cette langue provisoire, nous l'avons tous parlée.

Nanan, — tonton, — dada, — toutou, — tété, — tuture,

— memère , — sesœur, — dodo , — faire dodo , — coco, — ta ta.

Qu'il faut remplacer par viande,— oncle, — cheval, — chien,

— sein, — confiture, — mère, — sœur, — lit, — dormir,

— soulier, — tante.

2° — Quand l'enfant, qui a deux mains, veut se servir de la main gauche, on le gronde et on le bat s'il se défend contre l'infirmité qu'on veut lui infliger ; cette sottise énorme équivaut à l'amputation d'un membre.

À force de né se servir que de la main droite, on a arrangé tous les exercices et fabriqué tous les instruments pour cette main ; de sorte que la main gauche, dont on ne se sert pas, finit par être réellement plus faible et plus maladroite que l'autre.

Et on rit beaucoup des sauvages qui se mettent des anneaux au nez !

Dixième observation. — faut.

L'auteur aurait pu, comme bien d'autres, remplacer il faut par il est nécessaire; — mais on a déjà pu apprécier son énergique concision :— il a craint de mériter le reproche que Brutus faisait à Cicéron, dont il appelait l'éloquence— fractam et elumhem, — cassée et éreintée. Il a pensé à Montaigne, qui dit, en parlant des longues phrases de certains orateurs ou écrivains : « Ce qu'il y a de vie et de moelle est estouffé par ces longueries. »

Et il a mis il faut} — qui est, de toutes les façons que pos-

séde la langue française, le tour le plus vif et le plus concis pour exprimer son idée.

Cherchons quelques exemples d'un choix d'expression aussi heureux.

« // faut qu'un seul commande. » — Homère.

a Aux écus et aux armoiries des gentilshommes, il ne serait pas convenable de voir une poule, une oie, un canard, un veau, une brebis, — ou autre animal bénin et utile à la vie : il faut que les marques et enseignes de la noblesse tiennent de quelque bête féroce et carnassière. »

Un ancien — de Vanitate scientiarum.

ksïmvev» perpttùÇj « il faut boire avec mesure. » — Anacréon.

Parbleu ! je profiterai de la circonstance — pour parler un peu d'Anacréon. Beaucoup trop de gens ont été trouvés la nuit au coin des bornes, qui s'en consolaient et n'en avaient nulle honte, — prétendant leur cas un simple ébat anacréontique.

Or, les trois mots que je viens de vous citer sont le titre d'une petite pièce d'Anacréon : — ces trois mots sont déjà assez significatifs ;— voyons, cependant, de quelle mesure entendait parler Anacréon.

« Esclave, dit-il, mets dans ma coupe cinq mesures de vin et dix mesures d'eau. »

VÛCCTOÇ, T« 7TSVT5 S'otVSV

boisson qui me parait être assez voisine de l'eau rougie.

J'aimais encore mieux, à vous dire franchement mon avis, les soupers où on se grisait et où on chantait — que les banquets politiques où on ne se grise pas moins et où on traite des intérêts sérieux, où l'on improvise des constitutions et des grands hommes ; j'aimais mieux de bonnes grosses figures rouges, réjouies, débraillées, que des figures grimaçant la dignité et fai-

sant de longs discours ennuyeux, empruntés à un journal, qui les reproduira le lendemain.

Héîas ! — la pauvre chanson, — cette création des Français,

— elle est devenue une ode, et elle en est morte ; — toutes ces sociétés chantantes — des enfants du délire, des fils anacrêontiques d'Apollon, qui n'étaient que ridicules, qui s'amusaient et qui n'ennuyaient personne, ont été remplacées par les gueuletons, où on parle, où on ne s'amuse pas, où on ennuie les autres, et d'où il sort des phrases boursouflées pour lesquelles nous sommes depuis onze ans en pleine guerre civile.

Le hasard m'a fait apprendre où en est réduit le Caveau, cette espèce d'académie plus buvante et chantante et souvent plus spirituelle que l'autre.

Le Français né malin a créé l'un après l'autre le vaudeville et la guillotine — et les cultive simultanément, pour me servir de l'expression d'un avocat cité parles Guêpes : « C'est en Italie qu'on cultive le poignard, mais en France jamais. »

Observation pleine de justesse. —Rappelez les grands crimes :

— vous y verrez employer — le marteau, — le compas, — le couteau, — l'alêne ; — mais jamais le poignard.

C'est un bienfait que nous devons à la police, qui défend de

tuer avec un poignard, — sous peine de quinze

francs d'amende en sus de la mort.

Pour en revenir à la guillotine, les partisans de la gaieté française—prétendent que le Français l'a inventée, il est vrai, mais pour faire des chansons sur ce sujet nouveau, — le vin, les belles, X amour, commençant à s'user; ainsi qu'en peuvent faire foi un grand nombre de couplets badins de ce temps-là, — et que ce n'est que par cas fortuit que l'invention a été un peu détournée de son but primitif.

Quoi qu'il en soit, — il y a eu des phrases où la gaieté française a paru éprouver du malaise et a subi des interruptions qui ont fait craindre à quelques joyeux drilles qu'elle ne disparût

tout à fait. —Ils ont pensé qu'il convenait de lui créer un temple et un asile où elle pût se retirer dans les moments difficiles. — Ils se sont nommés vestales de ce feu sacré, — et, sous le titre bien connu de membres du Caveau, ils se sont réunis à jour fixe pour l'empêcher de s'éteindre et faire des libations.

11 n'y a pas bien longtemps, j'entrais pour dîner dans un cabaret ; — je ne tardai pas à m'impatienter de la lenteur qu'on mettait à me servir. Je m'en plaignis au garçon.

— Voilà dix fois que je vous appelle , — vous avez l'air tout effaré, — vous allez, vous venez.— Que se passe-t-il donc dans cette maison ?

— Monsieur, c'est que c'est le dîner du Caveau.

— Comment ! le Cfcveau existe encore ?

— Oui, monsieur, et il dîne ; — vous ne tarderez pas à entendre ces messieurs.

— Entendre ? est-ce que réellement ils chantent ?

— Certainement.

— Peut-on voir la salle ?

— Oui, — il n'y aura personne avant un quart d'heure. Je suis le garçon et j'entre dans la salle du banquet.

Il y avait une vingtaine de couverts. Sur la table, en forme de surtout, étaient les vases de porcelaine avec des pyramides de fruits magnifiques, — des temples de carton doré portant des pastilles, etc., etc. — Je me récriai sur la beauté des fruits . — il y avait des oranges monstrueuses, des grenades, — des ananas.

— Je le crois bien, monsieur, que vous les admirez, me dit le garçon ; c'est qu'ils sont beaux aussi, — et chacune de ces corbeilles sera comptée soixante-dix francs sur la carte de demain.

— Comment! demain? — Vous me disiez que le banquet était pour aujourd'hui.

— Oui, le banquet du Caveau ; — mais il y a une noce demain : — les convives d'aujourd'hui n'y toucheront pas, — c'est seule-

ment pour le coup d'œil ; — ces fruits ont été achetés pour la noce de demain, — aujourd'hui c'est un décor.

Je détournai les yeux de ces fruits : semblables aux fruits de carton des dîners de théâtre, — ou plutôt semblables aux fruits de Gomorrhe, qui remplissaient la bouche de cendre, — ceux-ci eussent vidé la poche de trop d'écus et trop enflé la carte.

— Au moins, dis-je, — je vois que ces messieurs ne négligent pas le vin.

— C'est à la forme des bouteilles que monsieur voit cela ?

— Oui, certes.

— Ce sont bien des bouteilles à vin de Bordeaux, monsieur a raison, — mais on a mis dedans du piqueton à quinze sous.

— Comment! brigand...

— Il n'y a pas de brigand, — c'est convenu avec eux, — ce sont eux qui le veulent. Ils ne donnent que cent sous par tête, vin compris; — et ils sont contents, pourvu que le festin ait l'air somptueux : aussi voyez ce poisson.

— Il est magnifique.

— On l'a servi hier à une société, — la société en a mangé la moitié : — aujourd'hui on l'a retourné, et on le sert à ces messieurs du Caveau.

— C'est un profil de poisson.

— Comme vous dites. — Mais, j'entends du monde.

$jkg Sous la Restauration, les gens qui, aujourd'hui au pouvoir, jouent le rôle que jouait la Restauration, — jouaient alors précisément le rôle que joue aujourd'hui l'opposition.

Aux époques d'élections, — on envoyait des commis voyageurs politiques courir les campagnes — et endoctriner les fermiers. — Trois jeunes gens, entre lesquels était D***, fondateur de la Gazette des Tribunaux, aujourd'hui mort, — allaient en Normandie appuyer l'élection de je ne sais qui; — on les reçut â ravir chez un gros fermier; on les fit chasser le matin; — ces messieurs n'y étaient pas habitués, ils rentrèrent à deux heures

pour le dîner, complètement harassés. — On commença alors un de ces dîners normands, qui laissent loin derrière eux les festins décrits par Homère. — Celui-ci dura six heures, — c'est un repas moyen; j'en ai fait de huit heures. — On but, Dieu sait combien: nos trois amis étaient morts de fatigue et d'eau-de-vie. — D***, qui était chargé de porter la parole, avait prononcé un discours suffisamment subversif, et s'était endormi.

Le second, qui devait chanter une chanson patriotique, s'était assoupi pendant le discours de son collègue; — D*** seul veillait, mais il se sentait la tête lourde et du sable dans les yeux. Cependant il s'aperçut que les Normands avaient gardé toutes leurs forces, — et n'étaient gris qu'au point bien juste où on traite, dans les banquets, les affaires de l'État. — 11 poussa du coude le chanteur, — mais l'autre ne dormit que de plus belle. — D*** ne savait pas une seule chanson du genre exigé ; — cependant, quand vint son tour, — il vit qu'il fallait s'exécuter, et, après s'être recueilli, il chanta :

Le général Kléber, A la porte d'Enfer, Aperçut un Prussien Qui passait son chemin.

Ceci, messieurs, est une allusion à l'invasion et au gouvernement qui nous a été, imposé par les baïonnettes étrangères.

RERAW.

Larifla, flafia, larifia.

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