‹ Les guêpes (volume 3)Chapitre 21 sur 49 · ENSEIGNEMENT DU THÉÂTRE · texte numérisé non relu

ENSEIGNEMENT DU THÉÂTRE

Premier groupe,

— Je ne comprends pas que mademoiselle *** mette une robe verte avec des rubans bleus.

— Quel âge peut bien avoir ***?

— Vous croyez...

— J'ai vu ses débuts...

— Il est changé.

Deuxième groupe.

— J'aimerais bien mademoiselle **\

— Elle a un amant,

— Est-il riche ?

— C'est lui qui a donné les diamants qu'elle portait ce soir.

— Ah! ah! — ils sont fort beaux.

— Ce gaillard-là ne laisse aux autres que la ressource d'être aimés pour rien.

Troisième groupe.

— Quand je pense que je demeure sur le carré de cet homme-là et qu'il est si tranquille !

— Vous ne l'entendez jamais déclamer?

— Non. Il est toujours à cultiver ses œillets.

Quatrième groupe.

— Où allez-vous, demain matin?

— J'irai au bois de Boulogne.

— A cheval?

— ■ Non! — en voiture. — Et vous?

— Moi je comptais aller à cheval, — mais si vous voulez me donner une place, prenez-moi en passant,

— Avez-vous encore de ces cigares?...

— Oui! — j'en apporterai.

Cinquième groupe.

— Au nom du ciel, ne .m'envoyez plus de bouquets, mon mari s'en inquiète.

— A quelle heure serez-vous...

— Chut! — le voilà.

Sixième grovpe.

— Mais, monsieur, pourquoi me poussez-vous comme cela?

— Monsieur, je vous demande mille pardons.

— Monsieur, il n'y a pas de quoi.

— Ah! mon Dieu! le coquin avait de bonnes raisons pour me pousser, il m'a volé ma montre.

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Septième groupe.

— Certainement, je ne m'en irai pas à pied.

— Mais, ma bonne, il fait un temps superbe,

— C'est égal, je suis fatiguée.

Huitième groupe.

— Mademoiselle *** est faite comme un ange.

— Elle n'a pas de gorge.

— Il m'a semblé, cependant...

— Je te dis que je sais à quoi m'en tenir.

Neuv ième group e .

— Croiriez-vous qu'on ne m'a envoyé qu'une stalle d'orchestre !

— C'est comme à moi,

— Je vais joliment éreinter la pièce.

— Et moi donc!

— ■ Avec ça que le cinquième acte est trop long.

— Et puis cela traîne partout.

— Je vais faire mon article tout de suite.

Dixième groupe.

— Les banquettes sont furieusement dures.

— On peut dire qu'elles sont rembourrées avec des noyaux de pêches.

— -Hi! hilhi!

-g^ç Le péristyle se désemplissait peu à peu ; — dans le dernier flot de foule qui sortait une femme jeta un cri ; — son nmri, qui lui donnait le bras, — lui demanda ce qu'elle avait.

— Ce n'est rien, mon ami.

— Tu n'aurais pas crié pour rien.

— C'est quelqu'un qui m'a poussée.

Le mari jette autour de lui un regard menaçant.

Un homme qui était derrière eux a déjà disparu.

Je savais à quoi m'en tenir sur les hauts enseignements de cette école des mœurs. — J'allumai un cigare et je rentrai chez moi.

ejfoç Laquelle est-ce de vous, mes guêpes, — que j'ai chargée de la surveillance de messieurs les savants et de mesdames leurs inventions?

— C'est vous, Grimalkin... — N'avez-vous rien à me dire?

— Si, vraiment, maître; — M. Lissa a envoyé à la Société royale d'horticulture de Paris des graines de cerfeuil bulbeux, — plante qu'il a introduite en France — et dont il enrichit nos jardins.

— C'est donc un fameux cerfeuil, Grimalkin?

— Je le crois bien, maître. — On l'appelle chacrophyllum bulbosum.

— Et qu'a dit la Société royale d'horticulture?

— Elle a reçu avec plaisir et reconnaissance...

— Mais enfin quels avantages présente ce cerfeuil?

— Je ne sais pas, maître.

— Vous me direz au moins quelle différence?

— Oh! il y en a une : — le rédacteur des Annales de la Société, toul en conseillant de le cultiver, conseille de n'en pas trop manger, parce que plusieurs raisons lui font penser qu'il pourrait bien être vénéneux.

« Il faut le semer en automne — ou en février au plus tard. »

— A moins qu'on ne le sème pas du tout, Grimalkin.

eî$£ Le jury et les circonstances atténuantes vont toujours leur train.

départements (Isère). — Pont-de-Beauvoisin. — Une ac-

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cusation de parricide accompagnée de circonstances horribles était portée aux assises de l'Isère contre Jean Boudrier, de Pontde-Beauvoisin, accusé d'avoir mis le feu à une grange où dormait son père, vieillard octogénaire et paralytique. A peine si le lendemain, dans les décombres de l'incendie, on a retrouvé quelques ossements humains calcinés.

Les péripéties de ce drame, qui s'est* terminé par une scène aussi terrible, duraient depuis quinze ans, époque à laquelle Jean Boudrier, fuyant la maison paternelle, avait proféré pour dernier adieu ces atroces paroles : « Je voudrais voir rôtir mon père comme un crapaud sur une pelle. »

Le jury a reconuu Jean Boudrier coupable du crime dont il était accusé, mais avec des circonstances atténuantes. En conséquence, Jean Boudrier a été condamné aux travaux forcés à perpétuité.

<2^£ Je vous le disais bien, il y a un an, — que vous seriez honteux d'avoir soutenu les fortifications : — ■ et vous, monsieur Barrot, qui les attaquez maintenant à la tribune, — et vous journalistes qui les invectivez dans vos feuilles,

*$$: M. Jasmin, coiffeur et poëte, est arrivé à Paris où il a dîné avec le roi Louis-Philippe, et avec MM. les coiffeurs de la capitale ; — il a été invité et reou dans plusieurs maisons du faubourg Saint-Germain.

Bapprochez ceci de ce que je vous ai dit de ce dîner où le roi fit semblant de ne pas savoir que M. de Lamartine fait des vers, et vous en tirerez pour conséquence ce que je vous ai répété déjà bien des fois.

0 poètes, — vous serez toujours méprisés et dédaignés. — La presse est arrivée aux affaires, aux honneurs (quels honneurs!) mais la presse n'est pas plus la poésie, que les Cosaques ne sont l'armée russe.

Les ravages qu'a causés la presse sur son passage — n'ont fait qu'ajouter un peu de haine au mépris que l'on avait pour vous.

On n'accueillerait pas ainsi au château un poëte qui ne serait pas en même temps perruquier.

Peut-être, — par suite de cette affaire, — quelques poètes vont se faire coiffeurs, — et je n'y verrai pas grand mal ; — mais je suis sûr que depuis huit jours les jeunes coiffeurs inoccupés ont fait plus de trois millions de vers.

^je Voici ce qui arrive à un peintre qui fait un portrait, sauf les nuances qu'apportent nécessairement la position sociale et l'éducation du modèle.

— Monsieur, suis-je bien ainsi?

— Madame, je ne saurais trop vous recommander de prendre une position naturelle.

— Mais, monsieur, je ne crois pas me maniérer.

— Ce n'est pas ce que je veux dire, madame ; je veux simplement vous engager à prendre la pose qui vous est la plus habituelle ; je ne puis peindre que ce que je vois, et il faut avant tout que la personne que l'on peint tâche de se ressembler à elle-même.

La femme considère cette observation comme non avenue : elle garde une pose prétentieuse et maniérée; elle lève les yeux au ciel, ou les ferme languissarnment; elle serre les lèvres pour se rapetisser la bouche ; elle est naturellement enjouée, elle prend un air majestueux.

Le peintre fait son esquisse.

— Dites-moi, monsieur, ne serais-je pas mieux ainsi?

— Je ne pense pas.

— Cependant, je pense que cela fera mieux.

Elle prend une pose toute différente de la première, sans être pour cela moins affectée.

Le peintre efface son esquisse. Comme il va en commencer une autre :

— Décidément, vous aviez raison, la première pose valait mieux.

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Et le malheureux artiste recommence ce qu'il a effacé.

— Je vous recommanderai la couleur de mes yeux; j'ai la faiblesse d'y tenir. Cela est excusable quand on a si peu de chose de bien.

— Madame est trop modeste ; car au contraire... Pendant ce temps, elle a encore changé de position.

t- Voudriez -vous avoir la bonté, madame, de reprendre 3a position où vous étiez tout à l'heure?

— C'est qu'elle me gêne un peu.

— Alors, madame, prenez -en une que vous puissiez garder, car il me faut recommencer mon ouvrage chaque fois que vous remuez.

— Alors je vais reprendre celle de tout à l'heure. Suis-je bien comme cela ?

— Très-bien, si vous y restez.

— Bérénice !

Entre la femme de chambre, laquelle est aussi la cuisinière.

— Bérénice, apportez-moi mon ôcrin.

Ecrin est un mot qui n'est pas d'un usage habituel entre la maîtresse et la domestique, et dont on ne se sert que pour le peintre et pour lui donner une brillante idée de sa distinction.

— Comment dit madame ?

— Ma boîte à bijoux, imbécile.

Bérénice apporte une boîte.

— Dites-moi, monsieur, quel collier et quels pendants d'oreilles me conseillez-vous de mettre?

— Ceux qui vous plairont le mieux, madame.

— Mais il me semble qu'un peintre doit avoir là-dessus des idées?

— J'aimerais assez le corail.

— Cependant, ce sont ordinairement les femmes brunes qui affectionnent le corail, et, si j'ai quelque chose de passable, c'est la blancheur de la peau.

— Je n'en ai jamais vu de plus belle.

— Je vais mettre des diamants.

— Bérénice !

— Madame ?

— Avez-vous pensé à prévenir le coiffeur pour ce soir ?

— Non, madame.

— A quoi sert-il alors que je vous parle? allez-y tout de suite.

-~ Ah ! monsieur, on est bien malheureux d'avoir des domestiques ; je me surprends quelquefois à envier la position d'un artiste : au moins vous êtes indépendant, vous faites vos affaires vous-même.

— Hélas ! madame, je suis forcé de vous ôter cette illusion : je ne suis pas assez heureux pour cirer mes bottes moi-même ;-— mais je vous supplierai de tourner la tête un peu plus à droite, comme vous étiez tout à l'heure.

— Mon Dieu ! monsieur, je ne sais pourquoi on n'a jamais pu me faire ressemblante ; j'ai deux portraits de moi , ce sont deux horreurs. Sur le dernier, j'ai une bouche qui n'en finit pas ; je vous recommanderai la bouche, ce n'est pas que j'y tienne. Quand on a une grande fille de six ans... (La fille en a neuf.) — quand on a une grande fille de six ans, il faut renoncer à toutes les prétentions ; mon mari aime beaucoup ma bouche , et il serait désolé de la voir trop grande sur le portrait.

— Je vous la ferai aussi petite que vous voudrez, madame.

— Surtout, monsieur, je ne veux pas être flattée ; je ne suis pas comme ces femmes qui exigent qu'on donne à leurs portraits tous les charmes qui leur manquent. — Je fais demander le coiffeur pour une soirée , pour un bal où je vais ce soir. Je n'aime guère le monde, mais on ne peut se dérober aux exigences et aux devoirs de la société. Et puis mon mari veut que je sorte un peu de la solitude, qui me plaît infiniment. Je ne sais comment m'habiller ce soir, car il ne faut pas faire peur.

— Certainement, madame...

— Pensez-vous que je ferai bien de mettre du bleu ?

— Le bleu doit vous aller à ravir.

— Cependant, toutes réflexions faites, je mettrai une robe de crêpe rose./ — Remarquez, s'il vous plaît, quej'ai le nez assez délicat ; c'est même tout ce quej'ai de remarquable dans la figure.

— Ah ! madame !

— Permettez que je voie.

— Il n'y a presque rien de fait.

— C'est égal, c'est très-joli ; mais pourquoi ai-je ainsi le cou noir et bleu ?

— Ce sont des ombres indiquées.

— Mais c'est que je passe au contraire pour avoir le cou trèsblanc, je vous avouerai même que c'est ma prétention.

— Je vois mieux que personne, madame, que vous avez le cou d'une blancheur éblouissante ; mais j'ai eu l'honneur de vous dire que ce sont des ombres que j'indique ; d'ailleurs, cela ne restera pas ainsi.

— A la bonne heure.

— Voulez-vous, madame, vous-remettre en place?

— Très-volontiers : suis-je bien ainsi ?

— Vous êtes charmante de toutes les manières, madame ; mais, si vous préférez maintenant cette pose, il va falloir que j'efface tout pour recommencer. — La tête un peu à droite, — baissez les yeux un peu plus.

— Est-ce que je n'avais pas les yeux au ciel ?

— Non, madame.

— C'est singulier ! c'est que c'est un mouvement qui m'est très-familier.

— 11 est alors facile de changer le mouvement des yeux. Entre un monsieur ; ce monsieur est un courtier marron que

madame décore du titre d'agent de change.

— Tenez, monsieur T***, mon mari veut que je me fasse peindre encore une fois.

— On ne saurait trop reproduire un aussi charmant visage.

— Voyons, T**, vous savez que j'ai horreur des compliments. Trouvez-vous que je sois ressemblante?

— Certainement, la peinture de monsieur est fort bien ; je dirai plus... elle est... fort bien; mais vous êtes plus jolie que cela.

Le peintre se retourne avec l'intention de faire observer au connaisseur que le portrait n'est qu'ébauché; mais il s'arrête, et sa pensée se dessine sur ses lèvres en un sourire ironique. Le connaisseur continue :

— 11 y a, ou plutôt il n'y a pas... un je ne sais quoi; enfin, monsieur, je voudrais voir ici, dans les yeux, plus de... vous comprenez, et aussi quelque chose dans le front.

— Et, dit la femme, ne trouvez-vous pas aussi que le cou est un peu noir ?

— J'ai eu l'honneur, dit le peintre un peu impatienté, de dire à madame que, si je ne marque pas d'ombres, elle aura la figure plate comme une silhouette; avec plus d'attention, madame apercevrait ces ombres sur la nature.

— Ah ! pour cela, dit le connaisseur, monsieur a raison : ce sont les ombres ; — on ne peut chicaner les peintres là-dessus ; c'est une imperfection, mais ils ne peuvent faire autrement; l'art a ses limites. Les madones de Raphaël ont peut-être un peu moins d'ombres que le portrait que fait monsieur, mais elles en ont cependant.

Le peintre, pour cette fois, se lève et annonce qu'il reviendra le lendemain. Le lendemain, on le fait attendre une heure; plus, on ne veut plus mettre de diamants, et la coiffure a été changée.

Toujours préoccupée des ombres de son cou, la dame a clandestinement enlevé et jeté ce que le peintre avait mis de bleu sur la palette.

<§$£ Au moment où on s'occupe delà refonte des monnaies,

juin 1842. 43

M. Anténor Joly a adressé au gouvernement un mémoire dans lequel il propose un système qui a reçu l'approbation d'une gronde partie des journaux. — D'après ce système, — on échapperait à la monotonie de voir sans cesse sur les gros sous la même figure de roi d'un côté, et de l'autre l'invariable couronne de chêne.

On se rappelle ce paysan qui exilait Aristide seulement parce que cela l'ennuyait de l'entendre appeler le Juste. Qui sait si les révolutions n'ont pas pour principe l'ennui de voir toujours la môme figure sur les pièces de monnaie?

Selon le nouveau système, nos sous seraient frappés aux diverses effigies des grands hommes : — d'un côté le visage, — de l'autre les vertus et belles actions. — De même qu'on dit un louis, — un napoléon, — imphUippe, — on dirait un martm, — un chambolle, — un lerminier. — J'aurais bien quelques objections à faire à cette innovation :

1° Nous avons beaucoup de grands hommes fort laids; — l'aspect trop fréquent de leur figure pourrait diminuer sensiblement le respect que méritent leurs actes.

2° Ce serait donner au pouvoir un nouveau et terrible moyen de corruption ; — tant de gens échangent volontiers l'honneur contre les honneurs ; — que ne fera-t-on pas pour devenir gros sou ! Quelle gloire d:être gros sous, et devant quelle infamie re- . culera-t-on si elle aide à y parvenir?

3° Ne serait-ce pas donner à la fois un nouvel aliment et un nouveau prétexte à l'amour de l'argent?

4° N'a-t-on pas à craindre un fâcheux agiotage, — une dépréciation de certains gros sous et un enchérissement de quelques autres; — tandis qu'un système monétaire bien établi doit être fondé sur un rapport quelconque entre le signe et la valeur représentée? — Ne verra-t-on pas, — et cela — à l'arbitraire des goûts, des sympathies et des caprices, — donner trois ledru pour un jars, — et vice versa ?

Néanmoins, — et malgré ces objections et plusieurs autres encore qu'il serait facile de faire, — ■ nous donnons un spécimen de quelques-unes des nouvelles monnaies qui proviendraient de l'application de ce système. — Je prends une pièce au hasard;

— pour savoir de quel côté je la présenterai à mes lecteurs,

— je la jette en l'air :

— Pile ou face ?

La pièce tombe pile : — c'est le côté des vertus et des belles actions.

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