IV
s'écrouler, pleure encore, pour qu'on lui permette de servir sans gages, — et vient, avec des larmes de joie, offrir le résultat de ses petites économies ?
Sans parler des assassinats assez fréquents de maîtres par leurs domestiques dont sont remplies les colonnes de la Gazette des Tribunaux, — les domestiques n'introduisent-ils pas avec eux dans les maisons toutes sortes de dangers — et par leurs petits pillages habituels et par leurs trahisons — et par leurs complaisances intéressées, etc. ?
Pourquoi Ja police n'impose-t-elle pas aux domestiques" des livrets, comme elle en impose aux ouvriers?
Il est peut-être utile que les ouvriers présentent cette garantie, mais elle est indispensable pour les domestiques.
On introduit et on enferme avec soi dans sa maison, — dans sa famille, au milieu de sa femme et de ses enfants, — dans son intérieur, dans ses secrets, — des gens qui ne sont sous aucune surveillance spéciale, — qui ne vous donnent comme garantie que de vagues certificats arrachés le plus souvent par l'importunité à l'égoïsme et à l'insouciance, — certificats tellement insignifiants, que la plupart des maîtres ne les demandent plus et s'en rapportent au hasard.
J'ai vu une lettre d'un homme qui écrivait à un de ses, amis : « Envoyez-moi un domestique qui s'appelle Pierre. »
Un autre qui a une riche livrée disait : « Trouvez-moi un laquais qui ait: hauteur, cinq pieds quatre pouces; — épaisseur, trois pouces six lignes, — afin qu'il puisse entrer dans les habits que j'avais fait faire pour son prédécesseur. »
4^ Beaucoup d'esprits poétiques et un peu superficiels se sont laissé séduire par tout ce que présente de gracieux le gouvernement d'une femme ; ils ont rêvé une cour brillante et chevaleresque, — un nouveau règne pour les arts, pour les lettres, ' pour les plaisirs. — Non, non, le régne des marchands, des avocats et des bourgeois n'est pas fini, il faut qu'il ait son cours.
août 1842. 75
— C'est une dynastie qui doit avoir sa durée. — Vous l'avez voulue, mes braves gens, vous l'aurez, vous la subirez, vous la garderez. — Vous savez l'histoire des grenouilles de la Fontaine ;
— vous avez été plus heureux qu'elles, — vous avez obtenu du premier coup des soliveaux qui vous mangent.
$fè Faites une cour bien galante avec des noms tels que Lebœuf, — Poulie, — Martin, — Barbet, — Pierrot! '
Et M. Trognon, le trouvez-vous joli? Je sais que, parodiant un mot de Sylla, on a dit de lui: Je vois dans Trognon plusieurs pépins..
Mais voulait-on parler de Pépin le Bref ou de Pépin l'auteur de un, — deux, — trois, — quatre, etc., ans de règne, qui est au contraire fort long.
Il est vrai qu'en prévision de tout ceci — M. Barbet, maire de Rouen, — est en instance près du garde des sceaux pour se faire appeler de Valmont.
Et M. Pierrot — prend tout doucement le nom de Selligny.
^£ Les journaux de l'opposition se sont beaucoup moqués de ces changements de noms, et ils ont eu raison ; mais, pendant qu'ils y étaient, ils auraient pu faire justice — de quelques dynasties bourgeoises, — qui usurpent certaines villes, — certaines rivières, — certains départements : — MM. Martin, de Strasbourg, — idem, du Nord, — Michel, de Bourges, — Dupont, de l'Eure, —David, d'Angers, — Boulay, de la Meurthe, etc.
Pendant quelque temps on a renfermé la ville ou le département conquis dans une parenthèse ; quelques-uns ont déjà supprimé la parenthèse, les autres suivent sans bruit leur exemple.
Ainsi, quand on avait l'air de crier si fort, si longtemps, contre les préjugés, contre les castes, contre les noms, contre tout, ce n'était pas contre les choses qu'on était réellement si fort en colère, c'était contre ceux qui les possédaient.
Aussi, après avoir renversé les gens, — les a-t-on dépouillés le plus promptement possible et les dépouille-t-on tous les jours.
Les vainqueurs s'arrachent entre eux les lambeaux conquis
— et se font de bizarres ornements des morceaux qu'ils peuvent s'approprier.
%fe La curée qui a lieu depuis douze ans de places, d'honneurs, de titres, ressemble tout à fait à un tableau que fait le capitaine Gook d'une horde sauvage qui a surpris et massacré l'équipage d'un navire. — L'un passe ses jambes dans les manches d'un habit, — un autre, tout nu, se revêt d'une perruque et d'un chapeau ; — un autre met des lunettes — ceux-ci s'attachent au nez les boutons de cuivre des habits des matelots.
Puis ils se croient bien mis, — et se promènent avec fierté.
J^g Une régente, bon Dieu! c'était bon quand les Français étaient polis et bien élevés. — Est-ce qu'il n'y a pas deux députés, dont j'ai consigné le nom dans quelque volume des Guêpes, qui ont refusé de saluer la reine ! — Une régente ! — livrez donc une pauvre femme aux insultes de certains journaux et à la protection de certains autres ! — Uue régente ! — Dieu vous en garde, pauvre princesse, déjà assez éprouvée !
^£ Une régence et une régente ! — on vous en donnera,
— roués d'arrière-boutiques, — talons rouges de comptoir, — raffinés d'estaminet!
am kauchen. Celui qui n'est rien — est l'égal de tout le monde.
$fe: Tous les hommes aiment le repos.
— Vous me permettrez d'en excepter quelques-uns.
— Lesquels?
— Ceux qui le possèdent.
— Pour que je ne trouve pas la discussion une chose ridicule, il faudrait qu'on me montrât un seul homme — depuis l'origine du monde, que la discussion eût fait changer d'opinion.
<*^ Souvent, par une matinée d'automne, alors qu'il fait si bon de flâner par les plaines, un fusil sur l'épaule, vous avez
août 4 842. 77
aperçu à l'horizon un lac immense; vous avez continué votre route, et, arrivé au point où vous aviez vu le lac, vous marchez sur l'herbe et vous ne voyez que des vapeurs qui s'exhalaient de la terre ; — plus loin , vous vous êtes retourné et vous avez revu le lac avec sa surface unie.
Telle est la vie ; on mourrait de désespoir quand on découvre que ce qu'on avait pris pour but de ses pensées, de ses désirs, de ses rêves, n'existe pas, ou n'est qu'un brouillard auquel la distance donne des formes gigantesques. — Mais, comme il faut marcher, entraîné que l'on est par la vie, il vient un moment où, en se retournant, on voit les mêmes prestiges, et jusqu'au bout de la route on jette de temps à autre un regard d'adieu à ce qu'on croit avoir possédé ; la vie est toute dans ce qui n'est pas encore et dans ce qui n'est plus : — désirs et regrets.
Aussi, avec quelle ténacité nous nous rattachons aux moindres souvenirs ! Quelle influence gardent sur nous une mélodie quelquefois sans couleur pour tous, — certains aspects du ciel, — la fleur que d'autres foulent aux pieds avec indifférence !
C'est pour cela — que je me suis laissé plus d'une fois reprocher de parler trop souvent d'une petite fleur bleue — que les Suisses appellent herbe aux perles — et les botanistes mosotipioïdes.
Voici pourquoi les Allemands les ont appelées vergissmeinnicht, c'est-à-dire ne m'oubliez pas.
Dussions-nous nuire à l'intérêt de notre histoire, nous dirons que c'est une des traditions les plus intéressantes que nous ayons jamais entendues.
Il y a un tombeau à Mayence ; — comme le no.m que l'on y avait gravé a été effacé, le tombeau est à la disposition du premier venu d'entre les morts; mais, attendu qu'il est simple, et qu'aucune famille ne pourrait s'enorgueillir de l'attribuer à un de
ses membres morts, l'opinion générale le laisse à un poëte, dont on n'a pas même conservé le nom de famille.
$fa£ Il s'appelait Henreich ; et comme ses vers, dont nous ne croyons pas qu'il soit rien resté, étaient tous à la louange des femmes, et surtout à celle de Marie, on l'appelait Henreich Frauenlob, c'est-à-dire le poëte des femmes.
Quand il était parti pauvre pour courir l'Allemagne et cher- ' cher fortune au moyen de ses romances et de son talent, Henreich avait laissé à Mayence une fille qui attendait son retour, s'éveillait pâle, dans les nuits d'orage, et priait pour lui.
Après trois ans, il revint riche et renommé. Longtemps avant son retour, Marie avait entendu son nom mêlé à la louange et à l'admiration ; et, par une noble confiance, elle savait que ni la louange ni l'admiration n'avaient donné à son amant autant de, bonheur et d'orgueil que lui en donnerait le premier regard de la jeune fille qui l'attendait depuis si longtemps.
Quand Henreich vit de loin la fumée des maisons de Mayence, il s'arrêta oppressé, s'assit sur un tertre d'herbe verte, et fit entendre un chant simple et mélancolique — comme le bonheur.
Le lendemain, vers le coucher du soleil, les cloches tintèrent pour annoncer le mariage de Henreich et de Marie à la première aurore.
A ce moment, tous deux se promenaient seuls sur l'allée qui s'étend le long du Rhin.
Ils s'assirent l'un près de l'autre sur un tapis de mousse, et passèrent de longs et fugitifs instants à se regarder, à se serrer les mains sans rien dire, — tant ce qui remplissait leurs âmes était intraduisible par des paroles.
La teinte de pourpre que le soleil avait laissée à l'horizon était devenue d'un jaune pâle, et l'ombre s'avançait sur le ciel, du levant au couchant.
Tous deux comprirent qu'il fallait se quitter : Marie voulut
fixer le souvenir de cette belle soirée, et montra de la main à Henreich des fleurs bleues sur le bord du fleuve.
Henreich la comprit et cueillit les fleurs , mais son pied glissa, il disparut sous l'eau; deux fois l'eau s'agita, et il reparut, se débattant, écumant, les yeux hors de la tête, — mais deux fois elle ressaisit sa proie.
Il voulut crier ; mais l'eau le suffoquait A la seconde fois qu'il reparut, il tourna un dernier regard vers la rive où était Marie, et, sortant un bras, il lui jeta les fleurs bleues qu'une contraction nerveuse avait retenues dans sa main ; main ce mouvement le fit enfoncer : il disparut, feau reprit son cours, et le fleuve resta uni comme .une glace. Ainsi mourut HenreicI? Frauenlob.
Pour Marie, elle mourut fille, dans une communauté religieuse.
On a traduit l'éloquent adieu de Henreich, et on a appelé la fleur bleue : vergissmeinnùht, c'est â-dire ne m'oubliez pas.
Septembre 1842.
La justice. — Ce qu'elle coûte. — Et pour combien nous en avons. — De quelques gargotiers faussement désignés sous d'autres noms. — Un directeur des postes. — Un gendarme et un voyageur. — Sur les chiens enragés. — La Régence. — Le duc de Nemours. — La Chambre des pairs. — M. Thiers. — M. de Lamartine. — Crime d'un carré de papier. — La Tour de François 1er et le Journal du Commerce. — Une montagne.
e^ septembre. — Il m'est arrivé quelquefois de soutenir que nous marchions en rond — comme les chevaux de manège — et de nier le progrès. Je suis obligé de me rétracter —
quand je vois, d'après le rapport de M. le garde des sceaux, que nous n'avions eu que pour trois millions quatre cent trentequatre mille trois cent quatre-vingt-trois francs de justice en
Tandis qu'aujourd'hui on nous en donne pour quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs.
«Bfcg Que vouliez-vous qu'on nous donnât de justice pour trois millions, quand pour les quatre millions que nous en avons aujourd'hui — il resterait encore bien des petites choses à dire?
<^g. Disons quelques-unes de ces petites choses.
^4C D'abord parlons des prévenus, — des accusés.
Un prévenu est peut-être innocent : — si même vous comptez combien il y a de condamnés sur un certain nombre de prévenus, vous serez presque forcé de dire, qu'un prévenu est probablement innocent ; — en effet, parmi les accusés il y en a beaucoup plus d'acquittés que de condamnés.
Un prévenu est donc peut-être un homme innocent, — auquel, par erreur, vous faites subir une situation plus que fâcheuse. — Vous l'enlevez à sa famille, à ses affaires — pendant plusieurs mois ; pendant plusieurs mois vous faites peser sur lui un soupçon de déshonneur ; — pendant plusieurs mois vous le condamnez à toutes les angoisses de l'imagination.
Un magistrat disait que, s'il était par hasard accusé d'avoir volé les tours de Notre-Dame, — il commencerait par prendre la fuite.
Et, d'autre part, pas mal de gens rompus, guillotinés, roués, marqués par erreur, — ont laissé leur triste histoire pour montrer que la justice peut quelquefois se tromper.
Il me semble que c'est bien assez pour le pauvre diable de prévenu.
Loin de là, — vous le traitez précisément comme s'il était condamné; — vous le mettez dans la même prison où il sera
renfermé s'il est reconnu coupable; il reçoit la même nourriture et les mêmes brutalités.
Cependant vient le jour du jugement : — trois prévenus sur cinq sont ordinairement acquittés. — Notre homme est du nombre ; au premier moment, — il se réjouit, — il embrasse avec joie sa femme, ses enfants, ses amis; — ses amis... je me trompe, la plupart se sont retirés. — Il rentre chez lui, — ses voisins l'évitent, — on a associé pendant quatre mois son nom à l'idée du crime dont il était accusé, — et pendant quatre heures le procureur du roi s'est efforcé d'entasser tous les arguments possibles pour prouver sa culpabilité. — Quelques-uns le croient plus heureux qu'innocent — le voilà dans son logement avec sa femme et ses enfants : « Où est donc la pendule — et la petite montre, — et nos deux couverts d'argent, tout ce que nous avions acheté à force d'économie ?
— Hélas ! il a fallu vendre tout cela , — comment aurionsnous vécu, tes enfants et moi pendant ta détention?
— C'est vrai ; mais me voilà libre, — je vais travailler, nous allons réparer cela. »
Mais le lendemain — ceux qui lui donnaient de l'ouvrage l'ont remplacé ; — il faut chercher, attendre, souffrir, faire des dettes, — et ce n'est peut-être qu'au bout de plusieurs années qu'il aura réparé le mal que lui a fait la justice.
Il me semble que voilà cependant un homme auquel on devrait la plus grande et la plus solennelle réparation. — Nullement. — Le président psalmodie d'un ton monotone : — « Ordonne que le prévenu sera mis en liberté, s'il n'est détenu pour autre cause. »
Et on le renvoie avec son honneur compromis par une accusation flétrissante, — sa tête fatiguée par l'instruction et l'anxiété, son corps malade par la prison, sa fortune et son industrie perdues par les dépenses et les pertes qui accompagnent nécessairement une accusation criminelle.
Et le procureur du roi ne lui dit pas seulement : « Pardon de vous avoir dérangé. »
Et il n'y a pour lui aucune réparation à attendre de tant de malheurs.
$fa. Je voudrais qu'on fît à ce sujet deux choses :
1° Que l'on donnât à l'acquittement, autant que possible, la publicité et l'éclat de l'accusation ; — que le procureur du roi ou le président des assises — demandât pardon à l'accusé innocent, au nom de la société et de la justice; — que tous les journanx sans exception fussent chargés de dire : « Un tel, injustement accusé — de tel crime, — a été reconnu innocent. »
2° Qu'une caisse publique fût établie, sur laquelle les tribunaux décerneraient, suivant l'exigence des cas, — des indemnités à ceux qui, après une longue prévention, seraient reconnus innocents.
Eh quoi! me direz-vous? vous en parlez à votre aise. Une caisse ! et avec quel argent, s'il vous plaît?
— Je vais vous le dire : tous les jours les tribunaux prononcent des amendes sur les biens des condamnés. — N'est-ii pas juste que cet argent dont bénéficie le trésor soit consacré â indemniser, autant que possible, — les malheureux injustement accusés, emprisonnés et ruinés?
<$g Mais il paraît que la justice est fort chère, — puisque malgré ces choses et bien d'autres qu'on pourrait lui reprocher, et les circonstances atténuantes du jury, et tous ces crimes à propos desquels on nous dit : « La justice informe, » après quoi il n'en est plus jamais question, pas plus que du meurtre d'Abel par Caïn, etc. ; — puisque le peu que nous en avons revient à quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs. 11 n'y a pas moyen de nous en donner davantage pour ce prix-là : le gouvernement y perdrait.
*$%: II est vrai de dire que le garde des sceaux — accuse
les huissiers de dévorer pour leur part plus d'un tiers des quatre millions en question, — au moyen de toutes sortes d'abus, inventés par leur ingénieuse avidité.
J$qç, Il est fâcheux de voir ainsi plus qu'écorner cette pauvre somme de quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs. — Sans cela, bien des choses ne se passeraient pas comme elles se passent, — mais la France n'a pas le moyen.
$fe* exemple. — A*** un M. de Marcellange, vivant avec sa femme et sa belle-mère, — comme on vit avec une femme et une belle-mère, — c'est-à-dire assez mal, — se plaint qu'un de ses domestiques a voulu l'assassiner et le chasse. — Sa bellemère et sa femme prennent immédiatement le domestique à leur service particulier ; quelque temps après, ce domestique, Jacques Besson, tue en effet M. de Marcellange d'un coup de fusil; — il est accusé et mis en prison. — La femme de M. Marcellange envoie à ce pauvre Besson, dans la prison, un lit pour qu'il ne soit pas trop mal couché, — et'un dîner par jour.
Aux débats, il est établi qu'une femme de chambre, témoin important et de plus accusée de quelques peccadilles à l'endroit de M. de Marcellange, entre autres de l'avoir un peu empoisonné, a été emmenée en Savoie et laissée là par la belle-mère.
En outre, des propos plus que singuliers sont prêtés à ces dames par plusieurs témoins.
Eh bien ! — ces malheureuses femmes restent sous le coup d'une fâcheuse impression, parce que le ministère public ne leur donne pas l'occasion de se justifier et d'expliquer des apparences fatales — en les accusant directement — comme c'était son devoir.
£$g Probablement à cause que la justice, qui n'a que quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs à consacrer à ses menus frais, — n'a pas le moyen — d'entrer plus avant dans la question.
J^s£ autre exemple. — On veut supprimer le duel; — bien! — mais — voici un M. Herpin qui reçoit un soufflet d'un M. Dissard, — affaires d'élections.
M. Dissard est condamné à six jours de prison.
$$$ Ah ! j'oubliais ; il y a aussi seize francs d'amende.
— Au bénéfice de M. Herpin ?
— Non ! au bénéfice de S. M. Louis-Phifippe.
— Comment ! Est-ce que c'est Sa Majesté ?...
— Non ! — c'est M. Herpin.
— Eh bien! alors, comment se fait-il que ce soit S. M. Louis- Philippe qui reçoive les seize francs.
egl^ L'homme qui reçoit un soufflet — est en proie à deux impressions : — 1° il est en colère et il veut se venger ; — 2"° il songe qu'il a été convenu, je ne sais pourquoi ni comment, — qu'un homme qui a reçu un soufflet doit s'exposer, en outre, à recevoir un coup d'épée, — sans quoi il serait déshonoré.
Il serait possible que le souffleté fît le sacrifice de son impression n° 2, — s'il était parfaitement satisfait sur l'impression n° 1 .
D'ailleurs, avec le raisonnement le plus vulgaire, il est évident que si l'on veut proscrire le duel — il faut punir avec plus de rigueur que le duel lui-même — une insulte qui rend le duel nécessaire pour l'insulté, sous peine de déshonneur.
Il faudrait qu'un homme qui donne un soufflet à un autre — fût traduit en cour d'assises — sous prévention de tentative d'homicide.
Vous ne le ferez pas. — Eh bien ! vous ne proscrirez le duel — qu'entre gens qui ne se battraient pas, — même sans votre défense.
11 est vrai que, poup traduire Yinsulteur en cour d'assises, cela entraînerait quelques frais; et, je vous l'ai dit, la justice a'a que quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois
cent vingt-cinq francs à dépenser; — elle est forcée d'avoir de l'ordre.
Je me suis expliqué, il y a longtemps, — dans les Guêpes, — sur cette prohibition du duel par les avocats.
Jgfe Voici une anecdote qui montre en son jour l'empire des préjugés :
M *", bien connu à la Bourse, va trouver un de ses amis, et lui dit :
— Va chez M. B... — il m'a hier donné un soufflet : — il faut qu'il m'en rende raison.
L'ami se met en route, et trouve M. B... — qui déjeunait avec quelqu'un.
— Monsieur, je désirerais avoir avec vous quelques instants d'entretien ?
— Monsieur, — monsieur qui déjeune avec moi est mon ami, vous pouvez parler devant lui.
— Monsieur, je viens de la part de ***.
— Ah ! c'est vrai, nous nous sommes querellés hier soir ; — j'espère qu'il n'y pense plus. — Moi, j'ai tout oublié !
— Au contraire, il y pense, — et je viens vous demander à quelle heure il pourrait vous rencontrer aujourd'hui à Vin cennes.
— Comment ! comment !
— Il a naturellement le choix des armes ; — il prendra le pistolet.
— Mais pardon, monsieur, nous ne nous entendons pas du tout.
— Je crois pourtant être clair, monsieur; vous avez hier insulté M ***, et il vous en demande aujourd'hui réparation.
— Mais c'est que je ne l'ai pas du tout insulté !
— Allons donc! monsieur !
— Parole d'honneur !
— Allons donc ! ce n'est pas là une de ces insultes arbi-
traires qui peuvent se discuter; — celle que vous avez faite à*** est telle, qu'il est convenu de tout temps qu'elle ne peut se laver que dans le sang.
— Mais que voulez-vous dire ? — Quelle insulte ?
— Mon Dieu ! monsieur, — - vous tenez donc bien à me faire dire le mot? — Vous lui avez donné un soufflet !
— Moi ! j'en suis incapable.
— Monsieur, avoir reçu un soufflet n'est pas une chose dont on se vante pour son plaisir, c'est un genre de fatuité qu'on n'a pas encore inventé; c'est M. *** qui m'envoie vous demander raison d'un soufflet qu'il a reçu de vous hier
— Monsieur, je ne lui ai pas donné de soufflet, je ne lui ai donné QU'un coup de poing sur le visage, je vous en donne ma parole d'honneur, et je vous le ferai attester par dix témoins.
— Alors c'est bien différent, je vais aller le retrouver et prendre de nouvelles instructions.
— Avez-vous une voiture ?
— Oui.
— Eh bien, mon ami et moi nous allons aller avec vous.
On part, — on arrive chez M. ***. — M. B... va à lui et lui répète ce qu'il a dit à son témoin :
— Mon cher ami, je ne vous ai pas donné de soufflet, mais un coup de poing.
— Au fait, cela m'a cassé deux dents !
— Qu'est-ce que je disais ! un soufflet ne casse pas deux dents .«
— - il faut que ce soit un coup de poing, et un bon coup de poing !
— C'est possible, — j'étais en colère.
Pendant ce temps, les deux témoins confèrent dans l'embrasure d'une fenêtre; — il est établi que M. *"* n'a pas reçu un soufflet, mais un simple coup de poing. — Donc il n'y a pas de mal. — B... — fait quelques excuses, et tout est fini.
J!$<g Revenons à la justice.
%$g autre exemple. — A Dieppe, le sieur Leteurtre, boulanger, chargé par l'administration municipale de fournir le pain qui devait être distribué aux pauvres de la ville — est convaincu d'avoir volé les pauvres en fournissant du pain de mauvaise qualité.
Il est condamné à trois jours de prison.
Chaque jour, à Paris, de semblables délits sont punis par de semblables peines, — ce qui est loin de les réprimer : — les boulangers qui vendent le pain à faux poids — en sont quittes pour cinq francs d'amende— et un ou deux jours de prison, — tandis que le malheureux qui, — poussé par la faim, — leur déroberait, la nuit, un pain d'un sou en cassant un carreau, — pourrait être condamné au moins à un an de prison.
11 semble nécessaire — de revenir sur un pareil ordre de choses. — Le vol du boulanger doit être puni au moins comme tout autre vol.
Pourquoi — ne ferait-on pas peindre sur l'enseigne du boulanger pris en fraude, au-dessus de sa boutique, — pendant un temps fixé par le tribunal, selon la gravité du délit, au lieu de : « Un tel, boulanger,
« Un tel, voleur. »
Ou, encore, pourquoi ne fermerait-on pas sa boutique pendant quelques jours, — en faisant écrire sur les volets fermés : « Boutique fermée pour tant de jours — pour vol — et vente à faux poids. »
Ah ! si la justice n'était pas forcée de se renfermer dans ses pauvres quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs!
$$& autre exemple. — A Tulle, un directeur des postes et un gendarme arrêtent un voyageur, — lui prennent de force son portefeuille — pour y chercher des lettres, — sous prétexte qu'il est en contravention à la loi sur le transport des lettres.
Le voyageur est traduit en justice; — le tribunal déclare que la saisie faite sur lui est illégale — et le renvoie de la plainte.
— Oh ! très -bien !
— Et le directeur de la poste, — que lui fait-on?
— Rien.
— Ah! — Et le gendarme, que lui fait-on?
— Rien.
— Cependant, si le voyageur avait été condamné, — c'aurait été pour contravention à la loi, qui protège le directeur de la poste ; — est-ce qu'il n'y a pas quelque part quelque bout de loi — qui protège les citoyens et les voyageurs?
— Il y en a plusieurs.
— Comment se fait-il alors qu'on n'ait pas mis en jugement le directeur de la poste et le gendarme, quand on y mettait un homme faussement accusé d'attentat à un privilège fiscal, eux qui violaient ouvertement la plus respectable, la plus sainte des choses humaines: la liberté d'un citoyen?
— Ah ! c'est que cela coûterait de l'argent.
— N'importe !
— Je voudrais vous y voir, si vous n'aviez que quatre mauvais millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingtcinq francs !
^^ Dans les années précédentes des Guêpes, — j'ai adressé à M. Cousin et à M. Villemain, tour à tour ministres de l'instruction publique, — de respectueuses remontrances au sujet des choses peu vraies qu'ils ont débitées à la distribution des prix du concours général.
11 y a une de ces choses peu vraies dont je n'ai pas parlé ; — c'est la tendresse mutuelle qu'éprouvent les maîtres et les élèves.
C'est une chose qu'on dit tous les ans — pour terminer dignement douze mois de guerre acharnée, de luttes, de ruses ourdies et déjouées, de perfidie et de vengeance.
Je me rappelle, à ce sujet, la petite anecdote que voici:
Victor Hugo habitait avec une charmante famille le quartier des Champs-Elysées. — Un jour il descendit, le matin, l'escalier de sa maison pour aller faire une promenade et respirer sous les arbres.
, Il entend un grand bruit au bas de l'escalier, — il reconnaît le bruit de ses deux petits enfants, comme une femme reconnaît le pas de son amant; — cependant ils ne reviennent ordinaire-' ment de l'école voisine qu'à quatre heures de l'après-midi et il n'est que neuf heures du matin. — Ce sont cependant bien eux, — ils se tiennent par la main, et ils montent bruyamment l'escalier — en chantant sur une sorte d'air de leur invention, sur une espèce de ton de psalmodie, les paroles suivantes:
« Le maître est mort; il n'y a pas d'école, — il n'y a pas d'école ; le maître est mort, — le maître est mort, il n'y a pas d'école. »
J$g A peine les députés partis, — les centenaires reparaissent dans les journaux, — et comme d'ordinaire, — Us lisent sans lunettes.
C'est à ce moment que les journaux, si incrédules d'ordinaire, croient à tout ce qui peut remplir leurs colonnes. — Un plaisant s'avise d'écrire à un journal (le Commerce, je crois) — qu'un navire entrant dans le port du Havre a coulé bas en frappant la tour de François Ier, — et a démoli une partie de la tour.
Tous les journaux répètent la nouvelle.
J'étais alors à une demi-lieue du Havre : — c'était une grande marée, et je péchais des limandes. — Tout en péchant je m'étonnais, parce que l'événement était assez singulier pour qu'on en parlât un peu au Havre et dans les environs.
Un journal du Havre reproche alors aux journaux de Paris leur crédulité et leur explique que la tour de François Ier, démolie par un navire, — était une nouvelle de la force de celle-ci :
« Un fiacre ayant accroché l'arc de triomphe de l'Étoile, l'a en partie démoli. »
Si j'en avais eu le temps, j'aurais fait dessiner et graver pour les Guêpes — un dessin représentant la tour de François Ier renversée par une de ces galiotes de papier que font les enfants. — La galiote eût été faite d'un morceau d'un des journaux qui ont répandu la nouvelle. — Je livre le sujet à Daumier.
^^ Depuis le 1er septembre dernier, — on a imprimé en France un peu plus de trois millions de volumes. — Il y a des montagnes qui ne sont pas si grosses.
Jt^$z Plusieurs fonctionnaires indépendants ont donné dans diverses branches de l'administration des preuves d'indépendance malheureusement prévues par plusieurs codes, — et malhonnêtement qualifiées par iceux.
^£ Tu disais donc tout à l'heure, Théophile, que tu es amoureux ?
— Hélas oui ! — ô Gérard !
— Et à quoi vois-tu donc que tu es amoureux? ô Théophile !
— Parbleu ! cela est bien facile à reconnaître, — et je n'ai pas eu de peine à en être convaincu, attendu le symptôme grave qui s'est manifesté ces jours passés.
— Et quel est ce symptôme ? ô Théophile !
— O Gérard ! j'ai senti le besoin de m' acheter un chapeau neuf.
2$g Un artiste, l'un des plus connus de ce temps-ci, est adressé à M. de Rambuteau, — préfet de la Seine, — par quelqu'un de sa famille, pour avoir part aux travaux de l'Hôtel de Ville. Il arrive avec la lettre autographe de M. de Rambuteau, qui désigne le jour d'audience. M. de Rambuteau le reçoit comme un écolier. — L'artiste est trés-embarrassé et visiblement au supplice. Il voudrait pour tout au monde renoncer aux travaux, et n'être pas venu là. M., de Rambuteau — lui
répétait sans cesse ces deux phrases sans attendre de réponse,
— et prenait à peine le temps de respirer : « Monsieur, êtesvous élève de l'école de Rome? Il faut être bien connu pour être connu de moi ; — je ne connais que ce qui est très-connu.
— Il paraît, monsieur, que vous n'êtes pas un grand prix de Rome, etc. »
L'artiste veut répliquer et parler un peu à M. le préfet de ses travaux que tout Paris connaît. — M. de Rambuteau lui coupe la parole en répétant les deux phrases ci-dessus.
Alors l'artiste exaspéré lui dit :
— En vérité, monsieur, vous m'obligez à relever une grande erreur dans ce que vous dites. — ■ Vous prétendez ne connaître que ce qui est très-connu ! — il y a pourtant, monsieur, quelque chose de bien connu que vous ne connaissez pas.
— Quelle chose ?
— L'orthographe, monsieur, — et voici votre lettre.
e^s£ H y a différentes espèces de restaurateurs et de marchands de soupe, depuis le hasard de la fourchette, où, pour un sou, on plonge un trident dans une marmite de laquelle on retire, selon sa chance, un morceau de viande, un oignon, ou rien, jusqu'au Café anglais ; c'est une longue échelle qui a tous ses échelons.
Il faut signaler entre ces divers restaurants le maître de pension, le chef d'institution ; si vous aimez mieux, celui auquel vous confiez votre fils pour lui faire donner la ridicule éducation que je vous ai déjà plus d'une fois signalée.
M. Villemain disait à un homme d'esprit, qui s'était ruiné dans une exploitation de ce genre :
~- Mon. cher, votre malheur m'afflige sans m'étonner; vous avez cru qu'un maître de pension est un instituteur qui accessoirement nourrit ses élèves ; vous ne seriez pas ruiné si vous aviez compris, au contraire : un maître de pension est un restaurateur qui, entre les repas, fait copier à ses élèves la
Cigale et la Fourmi, de la Fontaine, et le récit de Théramène, de Racine.
C'est sur la soupe, sur le beurre qu'on peut y épargner, — sur le prix de la viande et des légumes, — sur le choix d'un vin qui supporte beaucoup d'eau, que devait se baser votre spéculation, que devaient se porter vos soins et vos études ; vous avez fait un accessoire de ce qui est le principal, — et vous êtes ruiné.
è^jç Je ferai quelqu'un de ces jours — un petit livre sur l'éducation ; — je vous dirai une bonne fois, — mes braves gens, — ce que c'est que l'éducation que vous faites donner à vos petits.
En attendant,
Les susdits marchands de soupe s'y prennent de toutes les manières pour achalander leurs établissements : — à la manière de ces escamoteurs des boulevards, qui essayent de détourner votre attention de leurs mains — par des paroles pressées, — tandis qu'ils font disparaître la muscade.
Les marchands de soupe, — dits maîtres de pension, — tâchent de vous occuper des lettres et des sciences, dont ils ne se soucient pas, pour détourner votre attention de l'affreux potage, qui est le véritable but de leur spéculation.
Ils ont, depuis quelques années, inventé de faire imprimer dans les annonces des journaux les noms de ceux de leurs innocentes victimes qui ont obtenu un prix de thème ou un accessit de vers latins, — ces deux choses ridicules auxquelles on consacre tristement plusieurs années de la vie des enfants.
Les pauvres enfants voient leurs noms imprimés — entre les annonces honteuses du docteur Charles Albert — et la pommade mélaïnocome.
11 y a des parents qui trouvent cela charmant.
$fez J'entends chaque jour parler avec terreur de toutes sortes de dangers — métaphoriques : — les chaînes de la tyrannie et
l'hydre de l'anarchie sont tour à tour déclarées imminentes ; — on parle, — on écrit, on dispute pour les prévenir.
Je ne sais pourquoi, au milieu de ce bruit, — je réserve mes craintes pour des dangers plus immédiats ; — - de même que je n'aime pas à me laisser prendre à des espérances trop lointaines, — ayant depuis longtemps remarqué qu'il en est des bonheurs comme des perdrix : quand on les vise de trop loin, on court grand risque de ne pas les atteindre.
2$g Cet été a été d'une âpre sécheresse ; — le nombre des chiens enragés s'est singulièrement accru. On a pris à Paris quelques précautions insuffisantes; — hors de Paris, on en a pris de moins en moins à proportion de la distance, — à dix lieues de Paris on n'en prend aucune.
Je demanderai pourtant aux gens de bonne foi s'il est quelque chose de plus horrible à l'imagination que le danger d'être mordu par un chien hydrophobe ? — On frémit aux récits des voyageurs qui racontent qu'ils ont, au détour d'un chemin, rencontré un ours ou un tigre, — et cependant contre ces animaux on peut se défendre, on peut combattre. — Il est des exemples qui peuvent faire espérer la victoire ; dans le cas contraire, la mort est cruelle, mais elle n'excite que la compassion, et d'ailleurs elle est mêlée d'une sorte de grandeur et de noblesse — qui, sanslarendre moins terrible. — la rend moins hideuse à envisager.
4|*£ Mais si vous êtes attaqué par un chien enragé, — la force, le courage, l'adresse, — le sang-frod, — rien ne peut vous sauver ; — vous êtes vainqueur, vous avez tué l'animal ; mais il vous a, de ses dents, effleuré 1'épiderme. — Eh bien ! vous êtes perdu, — et vous mourez dans d'affreuses convulsions, répandant par la bouche — une écume contagieuse, — objet d'horreur, d'épouvante et de dégoût pour votre femme, pour vos enfants, pour vos amis ; — un délire de bête féroce s'empare de vous, — vous mordez, — vous devenez presque un chien enragé vous-même.
C'est la mort la plus désespérée, la plus horrible de toutes les morts .
Eh bien! — chaque jour, — à chaque heure, â chaque instant vous vous exposez à ce sort épouvantable. — L'animal qui, par un funeste privilège, est, avec le loup, la seule espèce chez laquelle la rage puisse se déclarer spontanément, — cet animal, — on le donne pour jouet aux enfants, — on le laisse vaquer par la ville et par les chemins, — on le laisse se multiplier sans mesure, — on n'exige aucune responsabilité de la part de ceux qui ont des chiens.
Si l'on vous disait, cependant, qu'il court par les rues un animal dont le contact peut vous donner la fièvre, vous jetteriez les hauts cris.
S'il se répand — faussement le bruit d'une maladie contagieuse et épidémique — vous êtes frappé de terreur.
Et tous les ans — un grand nombre de personnes sont mordues par des chiens enragés, deviennent elles-mêmes hydrophobes, et meurent de la plus funeste mort.
Et on n'y fait aucune attention.
Ah ! pardon :
La police fait répandre des boulettes empoisonnées dans les tas d'ordures.
inconvénients de ce système : — 1° On en fait payer à la police beaucoup plus qu'on n'en jette ;
2° Les boueux enlèvent chaque matin les ordures et les boulettes ;
3° Un des symptômes de la rage étant que l'animal ne veut plus manger, — les chiens enragés sont précisément les seuls à l'abri des boulettes.
Ensuite, — au milieu de cette destruction' des chiens errants que la police prétend faire, — allez-vous-en sur la place du Louvre, — sur celle de la Concorde, — sur celle de la Bastille, — et je vous promets que vous en verrez quarante, — de ceux
auxquels il serait aussi difficile d'assigner un maître qu'une espèce.
Qui de vous, — et je m'adresse aux plus braves, — qui de vous se soucierait d'habiter une ville où on laisserait errer librement trente ou quarante mille tigres ? — -'qui de vous n'aimerait mieux dix mille fois cependant rencontrer un tigre qu'un chien
enrage.
Tout homme qui a un cabriolet — prend un numéro — et est responsable de tous les accidents qui peuvent résulter de son cabriolet. — En effet, on ne peut être exposé sans garantie à une maladresse ou à une imprudence qui peut vous renverser sur le pavé et vous blesser grièvement.
Mais, par exemple, on s'expose très-bien à être mordu par un chien hydrophobe : — on n'a aucun moyen de reconnaître le maître du chien ; — peut-être d'ailleurs est-il sans maître, — et personne n'est responsable.
Et cependant — j'appuierai encore sur ce point : — est— il une maladie, — est-il une mort plus épouvantable que celle à laquelle vous vous exposez à chaque coin de rue ?
Chaque fois que vous sortez de chez vous — vous ne pouvez pas être sûr que cet horrible accident ne vous arrivera pas sur la route.
Plusieurs accidents de ce genre arrivent chaque année à Paris.
On ne saurait compter ceux qui arrivent dans les campagnes. Si j'écrivais ici que le gouvernement menace l'indépendance d'un commis surnuméraire dans l'administration des tabacs, — on ferait attention à ma réclamation ; — les journaux s'en empareraient, — et feraient beaucoup de tapage, — tandis que ce sera grand hasard si quelqu'un s'avise de lire ces pages.
$$g II faudrait cependant prendre une mesure universelle et énergique.
Il faudrait d'abord dans chaque ville, comme dans chaque
bourg , — »■ qu'on fixât — un espace de temps ( une semaine ou davantage si c'est nécessaire ) — pendant lequel les propriétaires de chiens seraient tenus de les renfermer chez eux. — On profiterait de cet espace pour faire abattre sans exception tous ceux qu'on trouverait dehors.
Ensuite, — on exigerait de ceux qui veulent garder des chiens d'en faire une déclaration à la police et de leur mettre au cou — un collier poinçonné portant leur nom et leur adresse.
Tout propriétaire de chien aurait ainsi une responsabilité qu'il ne pourrait éluder, si l'on prenait cependant deux précautions.
La première, de ne pas punir l'infraction à l'ordonnance de cinq ou de dix francs d'amende, — comme on fait en d'autres cas, mais de cinq cents à mille francs, — en y ajoutant un emprisonnement de trois à six mois.
La seconde, de condamner à une peine très-forte et très-redoutable— tout propriétaire de chien — qui, devenant hydrophobe, — causerait des accidents.
Aucun chien, — sans exception, — par aucun temps, ne devrait être rencontré dehors sans être muselé.
Je sais qu'il existe dans les ordonnances de police certaines dispositions qui ont quelque rapport avec quelques-unes de celles que je propose ici ; — mais on ne les fait pas observer, — et le risque que l'on court à ne pas les observer est tellement faible, qu'il n'oblige personne.
En ne supposant qu'un chien par vingt personnes dans une ville comme Paris, où presque tout le monde en a, — et en supposant que tous les chiens ont des maîtres, — chez chacun desquels il ne faut que la réunion de deux ou trois petites circonstances très-ordinaires pour faire déclarer l'hydrophobie ; — je voudrais bien savoir si l'on découvrira quelque jour que cela mérite qu'on s'en occupe.
%$g Ajoutons que, si l'on voulait remplacer par un impôt
sur les chiens — quelques-uns de ceux qui pèsent si cruellement sur les objets de première consommation, cet impôt serait un gros revenu, — et dégrèverait des objets qu'il est odieux d'imposer. — En Angleterre, un impôt de ce genre rapporte par an plus de quarante millions.
èjfe Le duc d'Orléans mort, — une nuée de corbeaux s'est abattue sur lui, — puis chacun de ces oiseaux a tiré une plume de son aile noire, — et s'est mis à dessiner, à écrire, — et surtout à vendre.
Il y a tant de gens qui ne voient dans un naufrage que les épaves.
M. Gannal a élevé la voix, il a accusé les médecins qui avaient embaumé le prince mort de l'avoir mal embaumé, — il les a accusés d'avoir dérobé des organes.
$$g La quantité innombrable de mauvais vers dont la mort du duc d'Orléans a été le prétexte — nous rappelle la prudente épitaphe que fit pour lui-même le poëte Passerat — et qui finissait par ces deux vers :
Pour que rien ne pèse à ma cendre et à mes os, Amis, de mauvais vers ne chargez pas ma tombe.
<$^£ Le 26 juin dernier, — vers une heure et demie de l'après-midi, — Sophie Ollivier, jeune fille de dix-sept ans, journalière à Faumont, près de Douai, — partit de chez elle pour aller voir une de ses sœurs à quelques lieues de là. — Un misérable, appelé Mogren, — la rencontre dans le bois de Faumont, — lui adresse des propositions insultantes, — et, sur son refus, — se précipite sur elle, — la renverse, — la saisit par les cheveux et lui coupe le cou avec une serpe; — elle est morte, il la déshabille, — et s'enfuit en emportant jusqu'aux souliers de la malheureuse Sophie Ollivier.
Le criminel, arrêté, — est reconnu coupable d'assassinat et de
iv. 6
vol par le jury des assises du Nord ; — mais le jury reconnaît en sa faveur des circonstances atténuantes.
On dit que le ridicule tue en France ; — il faut croire qu'il ne tue pas vite, — peut-être ce qu'a de ridicule la fréquence de pareils jugements est-il atténué par ce qu'ils ontd'horrible et de dangereux.
*$$: Un malheureux est traduit en police correctionnelle sous la prévention d'avoir volé une tabatière.
M. le président le tance vertement — avant de prononcer sa condamnation. — Entre autres choses remarquables que renfermait la petite harangue du président, j'ai remarqué spécialement celle-ci :
« Prévenu, quand vous avez été arrêté, on a trouvé sur vous une somme de un franc vingt-cinq centimes; vous ne direz donc pas que c'est la misère qui vous a poussé à commettre ce délit. »
En effet, comme cette somme de un franc vingt-cinq centimes vous met un homme au-dessus de la misère î — Pourquoi, en effet, ne plaçait-il pas son franc vingt-cinq centimes pour vivre avec les intérêts de ladite somme ?
Ajoutez que le prévenu était un pauvre diable d'Italien arrivé depuis peu à Paris de Parme, son pays natal. — Il avait fait la route à pied — et n'avait pas d'ailleurs de mauvais antécédents.
A propos de pauvres, — rappelons-nous ici — que le Journal des Débats a un jour conseillé aux pauvres de mettre leurs économies à la caisse d'épargne.
C'est dommage que l'abonnement un peu cher au Journal des Débats — prive les pauvres de puiser dans sa lecture d'aussi utiles conseils.
Il est vrai de dire que cette recette contre la misère avait pu être inspirée au Journal des Débats par une ordonnance de police que l'on a vue placardée sur tous les murs de Paris à l'époque du choléra.
M. le préfet de police recommandait au peuple de manger de bonne viande et de boire du vin de Bordeaux.
<M^ A propos de la loi de régence, on a fait à la loi de régence des objections que les Guêpes avaient prévues. — M. de Lamartine s'est séparé du parti conservateur — et s'est prononcé contre la loi. — Il a dit que, dans l'histoire des régences, sur vingt-huit régences d'hommes, il y a eu vingt-trois usurpations. — Le parti de l'opposition avait bien besoin de cette conquête pour se consoler un peu de sa défaite et de ses maladresses. — , Quelques-uns veulent que M. de Lamartine ait abandonné les conservateurs par mauvaise humeur de ce qu'il n'avait pas été soutenu par eux lorsqu'il s'était laissé porter a la présidence de la Chambre par ses amis ; — d'autres ont dit que, comme Caton, il s'était mis par une sorte de courage — du parti des vaincus.
Victrix causa Diis placuit — sed victa Catoni.
4^ M. Thiers, lui, a abandonné l'opposition et a voté avec les conservateurs en faveur de la loi de régence.
C'était une position difficile ; — mais M. Thiers l'a attaquée hardiment.
Il se résignait à peu près de bonne grâce à se voir presque impossible pour le présent, — mais il comptait sur le règne suivant ; — la mort du duc d'Orléans et la loi de régence, qui en est la conséquence, — \enaient l'embarrasser; — pour rester dans l'opposition, il fallait voter contre la loi de la régence — et s'aliéner le futur régent.
M. Thiers a reconquis d'un seul vote et d'une seul0, palinodie — le présent et l'avenir.
4^ C'est un peu honteux, mais cela s'oublie vite de ce temps-ci, et ne nuit à personne,* — que je voie.
«$^£ Les journaux de l'opposition, — qui renvoyaient d'ordinaire M. de Lamartine à sa lyre, à sa barque, à Elvire, quand
il n'était pas de leur avis, — l'ont déclaré grand poëte et homme d'Etat distingué.
En quoi ils ont assez raison. — La position de M. de Lamartine à la Chambre est belle et grande, et elle ne peut manquer de prendre dans l'avenir une plus grande importance encore, — s'il sait la conserver intacte ; — il ne reconnaît de drapeau que celui de la raison et des intérêts nobles du pays ; — il n'appartient à aucun parti, mais cependant — j'ai trouvé un peu d'exagération dans ses coquetteries à M. Odilon Barrot.
^t£ Les conservateurs ont , de leur côté, — loué la haute raison de M. Thiers, — ils savent mieux que personne à quoi s'en tenir sur les mobiles de la politique du Mirabeau-mouche.
e|£g M. Fulchiron a dit : « M. de Lamartine nous quitte, — mais M. Thiers nous revient, c'est une fiche de consolation. — Vous voulez dire , reprit M. Yatry, — c'est une fichue consolation. »
J$g Le parti des conservateurs est victorieux ; s'il veut garder sa victoire et en profiter, il faut qu'il marche, il faut qu'il lève , comme faisaient ses adversaires , le drapeau du progrès, mais d'un progrès réel, raisonnable ; qu'il fasse des choses et pas de métaphores , des améliorations et pas de bouleversements ; qu'il s'occupe de questions sociales et pas de questions de portefeuilles.
On a traité*dans toute cette affaire la Chambre des pairs avec le dédain le plus insultant, avec l'inconvenance la plus révoltante.
Une fois la loi votée par la Chambre basse, — on a envoyé par le télégraphe et par les journaux la nouvelle que la loi était votée; — les autorités ont harangué le duc de Nemours— en l'appelant régent de France.
Les pairs ont paru peu sensibles à cet affront : ils ont voté la loi — comme un clerc d'huissier copie un acte.
^^ Le Journal des Débats a commencé à enregistrer les
harangues faites au duc de Nemours et les réponses du prince.
Il a dit que le prince avait parfaitement réussi à Strasbourg.
On s'est élevé avec raison contre l'inconvenance choquante de cette expression.
Outre l'inconvenance, cela avait un inconvénient dont on n'a pas tardé à s'apercevoir.
On a invité le Journal des Débats — à modérer ou à mieux diriger son zèle.
Le Journal des Débats , subitement calmé, — s'est contenté de dire : « Le prince est entré dans telle ville , » — et de relater les discours.
Alors les journaux de l'opposition ont dit : « Le prince n'a donc pas réussi, — il a donc eu du désagrément ? »
On nous disait qu'il avait réussi à Strasbourg, — et les journaux du ministère ne nous disent rien des autres villes. Il faut qu'il n'ait pas réussi. — Et on tirait de là une foule de conséquences et d'hypothèses — extrêmement fâcheuses.
e^£ Au moment où les divers restaurateurs et gargotiers, se disant maîtres de pension, • — remplissent les journaux d'annonces et de réclames dans lesquelles ils font figurer de pauvres enfants qui n'en peuvent mais, je crois leur être agréable en leur donnant un remarquable modèle en ce genre.
V Indicateur pour la ville de Strasbourg, imprimé en ladite ville par Daunbach, — contient les lignes que voici :
« Charles-Conserve Oberlin fils, et selon le système de feu Jean-Frédéric Oberlin, de son vivant très-digne et très-zélé pasteur à Waldbach, au Ban-de-la-Roche, dont la maison était constamment remplie d'élèves et dont ils aiment toujours à se rappeler avec plaisir, donnera son cours d'éducation physique et morale des enfants, en français et en allemand, pour les messieurs et pour les dames, séparément, sans distinction de culte ni de condition, aussitôt qu'il y aura assez de souscripteurs. Le prix est de douze francs. Ce serait vraiment bien triste si dans ma
ville natale, dont je me fais gloire, dans une cité de cinquante à soixante mille âmes, il n'y avait pas cinquante ou soixante personnes sensées et équitables qui veuillent bien consacrer pendant trois mois environ, toutes les semaines, une 'heure de temps et en tout douze francs en argent pour le salut , le véritable salut temporel et étemel, corporel et spirituel de leurs enfants actuels ou futurs. Oui, ce serait en vérité bien triste !
» Auditor et altéra pars. Il est impossible de pouvoir juger de ce que l'on n'a pas entendu et bien entendu soi-même. Il est interdit de prendre des notes au cours. Mais il sera permis de faire des questions par écrit. L'on paye en souscrivant. L'on souscrit à Strasbourg, chez Ehrmann, libraire, place de la Grande-Boucherie, n° 28. Oberlin fils. »
Waldbach, 1842.
2^%z M. V. Hugo a un barbier — qui cause beaucoup ; — entre autres sujets de discours, il parle fréquemment de sa femme — et ne manque jamais de dire : Mon épouse.
Un jour, M. V. Hugo, impatienté, lui dit : « Pourquoi donc appelez- vous toujours ainsi madame***? — Comment voulezvous donc que j'appelle ma femme? » répondit le barbier.
^^ Le même barbier fut fort effrayé lorsqu'il apprit, en 1839, — des commères de son quartier que le monde allait finir.
Tout en rasant M. V. Hugo,' il lui fit part de ses terreurs.
— Ah! mon Dieu! disait-il, — on assure que l'année prochaine le monde va finir. — Le deux janvier les bêtes mourront, et le quatre ce sera le tour des hommes.
— Vous m'effrayez, dit M. V. Hugo; qui donc alors me rasera le trois ?
^^ Madame Louise Dauriat, qui a figuré en effigie dans les Guêpes, — a eu la bonté de m'adresser d'avance une lettre — qu'elle se propose de publier. Je crois pouvoir considérer
cette déclaration comme une permission tacite de citer quelques fragments de la lettre de madame Dauriat. C'est d'ailleurs une justice, puisque madame Dauriat me l'a écrite dans l'intention de rectifier ce que j'ai avancé sur elle.