‹ Les guêpes (volume 4)Chapitre 11 sur 12 · L.\ MARTINE · texte numérisé non relu

L.\ MARTINE

Hélas ! mon illustre ami — vous le grand élu de la France,— vous qui avez été élu par dix départements, — vous ne vous connaissez guère en élection. Vous me parlez du peuple, — -mai;^ que peut le peuple dans les élections avec la belle invention de léleclion par département? — Il a du courage et du bon sens, c'est vrai, — j'ai failh dire : Il a le courage et le bon sens. — Eh bien ! lisez la protestation qu'a faite le peuple du Havre, vous y verrez du courage et du bon sens, mais vous y verrez aussi l'impuissance quon lui a faite au moyen de cette forme d'élection :

PROTESTATION CCNTRE LE VUTE PAR DÉPARTEMENT, EN FAVEUn

i»E LA SINCÉRITÉ DU SUFFRAGE UNIVERSEL. — Aux membres dc l'Assemblée nationale. — « Citoyens, c'est du droit de suffrage i)ue dérivent les autres. — Considérant que le vote par département est tel, que le chef-lieu fait seul les élections, que b' reste du déparlement ne peut ni assurer un bon choix, ni en écarter un mauvais ; que son vole devient une formule vaine ci sans aucune efficacité possible ; que ce mode d'élection donne ime puissance invincible à l'intrigue et aux coteries, qu'il assure

i66 LES GUÊPES.

le triomphe, dans In lutte tMeclorali*, aux capitulations de conscience et à toute sorte de manœuvres ; que les électeurs, qui considèrent le droit de voter à la fois comme un droit et comne yn devoir, sont placés dans l'alternalive, ou de donnei* leurs voix à des hommes qu'ils ne connaissent pas, ou de voir leurs suffrages perdus et sans résultat possible s'ils les donnent selon leur conscience; — considérant, en outre, que la plus pjrande partie de la population, faute de temps, de relations et d'argent, ne peut parcourir sans cesse le département, l'inonder de listes imprimées, de professions de foi, etc.; nons déclarons que nous ne pouvons accepter comme droit au voie une forme vainf* et mensongère. — Nous protestons donc contre le vote par département, et nous demandons qu'il soit remplacé par le vote par arrondissement. — Nous déclarons nous abstenir de prendre part à ce vole tant que sa forme ne nous donnera pas des chances et des droits égaux .

» En conséquence, nous prions l'.Vssemblée nationale de prendre en considération notre réclamation légitime, et de nous assurer le droit le plus précieux que nous ail promis la Répuhliqui' « La Société démocratique (les travailleurs. »

Suivent les signatures par milliers — d'ouvriers, de marins, fie commerçants et de bourgeois.

Vous parlez aussi de talent, — vous parlez de livres ! mais . si j'avais publié votre lettre avant les élections, je n'aurais paou cinquante voix! — Des livres! -rdu talents

Tenez, voici ce que m'écrit le comité qui a fait les premières élections :

coMiTK nvp^nTEMF.>TAr B^priMjr.Aix. (Rouen, — place de la Pucelle, \'2). — A .)f. Alphonse Knrr, à Sainte- Adresse. — « Monsieur, nous approchons du jour oi^ va se décider la triple élection pour laquelle ««ont convoqués les électeurs. Il impori • extrêmement, monsieur, que tous les bons citoyens concentrent

leurs voix sur les citoyens qui présentent le plus de chances, et dont les antécédents oiTront tontes les garanties.

» Votre nom, monsieur, est de ceux qui se discutent sérieusement, et si notre comité ne l'a pas adopté, c'est la conviction profonde où nous sommes que hors des lieux où vous êtes connu, où vos nombreux amis ont pu apprécier l'honorabilité de votre caractère, votre candidature n'aurait pas été adoptée par la majorité.

» Un comité, monsieur, n'improvise pas, n'impose pas une candidature; il ne fait que la proposer et formuler l'expression du vœu de la majorité ; voilà, du moins à notre sens, la seule action JéL^itime d'un comité. Or. il faut compter avec l'esprit de nos populations ; elles sont essentiellement industrielles et agricoles, et par suite animées d'un esprit positif et pratique ; elles veulent des hommes versés dans les questions commerciales et agricoles, et si le litre d'avocat est déjà un titre d'exclusion, ce qui est, il ne faut pas vous étonner que celui d'homme de lettres, de poëtr», car c'est ainsi, monsieur, qu'on vous appelle, soit sujet à une espèce de préjugé qu'il serait difficile de vaincre. — Vous voyez, monsieur, que nous vous disons les choses franchement, trop franchement du reste.

» Maintenant, dans les circonstances où nous nous trouvons, nous croyons connaître as^ez votre patriotisme et votre dévouement aux intérêts du pays pour vous prier de vous dési'^ter publiquement de votre cindilalure, et d'appuyer de votre influence les noms que nous avons l'honneur de vous proposer.

n Veuillf^z airréer, monsieur, l'assurance de notre considération distinguée.

» Le secrétaire du comité, Ch. Delaportf. »

Des livres ! du talent! vous voyez le cas qu'en f;iit le comité de la rue de la Purelle; — c'est un pj-éjugé qu'il n'oserait attaquer, — contre lequel il n'oserait me défendre, — quoiqu'il n'ait pas d'autre objpdion contre moi, — quoiqu'il m'acrorde, outre

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toutes sortes de fiualités civif|ues, une assez graiido influence pour qu'il me la demande en faveur de ses candidats : MM.Thiers, Qi. Dnpin, Eugène Loyer, — filateur.

Comme les premières élections ont été faites par le concours (lu comité de la rue de la Pucelle, à Rouen, et du comité de la halle au Poisson, au Havre, — je voudrais bien les mettre d'accord sur un point.

« \]n comité formule l'expression du vœu de la majorité, » 'lisent messieurs de la rue île la Pucelle, — et messieurs de la halle au Poisson n'ont pas même remarqué que j'ai eu deux mille et quatre mille voix de plus que les deux candidats qu'ils ont fait nommer aux premières élections comme « l'expression du vœu de la majorité. <> Et, après i'elte manifestation authentique que messieurs de la halle au Poisson avaient pris quelque peine pour empêcher, et sur laquelle ils avaient trompé messieurs de la rue de la Pucelle, — ils présentent encore cette fois comme « l'expression du vœu de la majorité » un candidat qui n'avait pas eu de voix du tout à la première épreuve.

C'aurait été une hien belle chose que la République, — s'il s'était trouvé en France des républicains. Un parti a proclamé la Républi(jue à la faveur d'ujie surprise ; — la France a dit : « Eii bien! voyons-la donc cette Uépubliiiue dont vous nous pai lez depuis si longtemps, — cette République qui s'annonce avec de si belles théories, — (|ui doit détruire tous les abus, instituer tous les proijrès et amener le l'iiiilieni' universel ; mettez-vous à l'œuvre. »

Alors on s'attendait à voir un appel fait à toutes les intelligences, à toutes les puissances réelles ; — on s'attendait à voir partout le désintéressement, la loyauté, la fraternité. Mais signalez un abus qui ait été détruit. Montrez un progrès réel qui ail été établi, lu parti (|ui, à part une demi-douzaine d'hommes (le quelque valeur, ne renfermait ou du moins n'a montré (]uo. (les médinrrilés, s'est rué sur les places, les honneiu's, le-

salaires, — comme une liorde de Cosaques sur une ville prise d'assaut.

Non-seulement ce parti a commis d'intolérables excès, mais encore il a ouvert la porte à sa queue, qu'il a en vain essayé de rompre, — mais cette queue, comme celle du serpent, se réunit .lu corps malgré lui ou veut le percer comme celle du scorpion ; — elle professe le pillage et prône la guillotine ; — elle a tellement effrayé à la fois et indigné le pays, que le pays se jette dans les bras de la réaction. — Car voici la position du pays.

Le parti renversé faisait régner de graves abus et une grande immoralité.

Le parti aux affaires — s'est appuyé sur les mêmes abus, — n'est pas plus moral, — et se montre jusqu'ici moins habile. La queue de ce parti — est l'anarchie.

Qu'un homme se lève et dise : « L'établissement de la République m'a fait du bien. « Cet homme sera un de ceux qui se sont rués à celte curée de places dont nous avons été les tristes témoins. Car cet homme ne sera ni un commerçant, — les boutirpies se ferment — et les meilleures maisons font faillite ; — ni un ouvrier, — il n'y a plus de travaux d'aucun genre ; — ni un artiste, — la plupart s'expatrient, — il y a des peintres, des poètes et des sculpteurs qui traînent la brouette, — les acteurs vont en Angleterre ou en Russie ; — ni un rentier, — on m paye plus les loyers, et les impôts sont doublés, — la rente est il moitié de sa valeur, — et les actions de tous genres n'en ont aucune ; — ni un philosophe, — car il ne voit pas ce qu'on aura acquis au prix du sang versé sur les barricades, — au prix de la faim et de la misère, au prix des inquiétudes et du désespoir.

Au nom du ciel, — il en est temps encore, rallions-nous donc à cette jeune République qui avait fait concevoir tant et de si belles espérances, — même à ceux qui depuis longtemps n'espèrent plus. IMais — la Chambre promet de présenter sa Constitution dans dix jours,-— il faut au moins un mois pour la discuter

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et la voter, il faudra ensuite élire un pouvoir n^el et définitif. — Eh bien! la France est incapable de supporter encore six semaines l'état dans lequel elle est tombée. — Voyez que les plus folles ambitions ont aujourd'hui leurs chances, — parce que pour le plus grand nombre tout sera bien, pourvu que ce soit autre chose. — Donnez-nous tout de suite un morceau de cette Constitution,— celui relatif au pouvoir exécutif. Nommez-en un réel, stable, un. — Ne lais-ez plus ce puivrc pays lirailli' en lotis sens, — sauvez la République, — sauvez la France.

i^kjç Voici Victor llupjo à la Chambre, — qu'il n'oublie pas ce que nous disions un jour que, plein d'enthousiasme, d'inquiétude et d'espoir, — nous avons été pourvoir Lamartine, que nous n'avons pas rencontré.

.^fcj; Lv LOI nn trawil. — Des conseils de prud'hommes, composés de maîtres et d'ouvriers dans toutes les industries, fixeront les heures de travail, le prix des journées et du travail à la lâche, — ^ju<^eront toutes les questions et tous les différends. Le compagnonnajjje sera établi dans toute la France sur des bases larges et avec la protection du gouvernement, qui metlra à sa disposition tous les moyens de communication. Chaque c^rps d'étal formera un corps de compagnons, — certaines conditions de conduite et d'habileté seront mises à l'admission. Chiquo corps de compagnons aura une succursale dans toutes les grandevilles. Le compagnonnage coînprendra : I" le bureau de placement, — la correspondance avec tous les maîtres et tous les ouvriers de la France lui rendra cet office facile et fructueux ; 2" la caisse de secours et de prévoyance, assurance mutuelle contre le chAma^e, la maladio, et en faveur des veuves et des enfants en bas âge.

Les ouvri<M's, comme les suidais, pavront demi-place sur les lignes ferrées, — quand ils seront munis il'un congé avec df*slination émanant des bureaux de compagnonnage. Les conseils di' prud'hommes, auxquels seront donnés par le gouvernement tous

les éclaircissements nécessaires, — établiront le rapport de la production à la consommation chacun en ce qui le regarde, dans quelles industries et dans quels cas les machines pourront être admises ou devront chômer temporairement.

La marque de fabrique sera rigoureusement imposée.— Toute marchandise sera vendue sous son vrai nom, "avec désignation de sa véritable qualité, — certifiée par les prud'hommes, par les soins et par la fixilion du prix de main-d'œuvre. Des limites suffisantes seront mises à la concurrence qui abaisse en apparence ses prix, — d'abord en diminuant le salaire de l'ouvrier, — ensuite en fraudant sur les qualités de la marchandise.

^^ Aux prochains numéros laloi de l'éducation, la loi de l'agriculture, la loi de la justice, — toujours en quinze lignes.

Toiis les emplois cumuleras, Et les salaires mômcraent.

Le brouet noir tu prôneras, Sms en manger aucunement.

Tons les abus attaqueras Pour les conquérir seulement.

Le peuple tu glorifieras Pour t'en ser\ir utilement.

Les privilégiés combattras Pour changer leur nom seulement.

Tous tes amis tu placeras Sans leur demander do talent.

L'oubli de toi tu vaiiferas.

Sans t'y astreindre nullement.

Et dans ta barbe tu riras ' Di peuple crédule et payant Les sottises que tu feras.

-^JfcjC Est- il vrai que dans une réunion où M. Clément Thomas s'est présenté pour soutenir sa candidature au grade de colonel, à cette question : Que feriez-vous si l'.Assemblée consti-

272 LES (JLÈPES.

luanlc faisait ou ne faisait pas telle ou toile chose, il aurait répoiulu : Je marcherais contre elle.

Ceci montrerait le peu d'intelligence du suffrage universel el lie la Ré|niblii(uo, et donnerait peu de garanties. — J'avais r<''pondu d'avance dans les Guêpes à la sortie au moins bizarre do M. Clément Thomas à propos de la croix d'honneur.

J^tjç, Siiile de ma réponse à messieurs de In place de lu Pucclle, ù Rouen. — Je voudrais bien comprendre la seconde phrase de la lettre du comité départemental :

* Il importe que tous les bons citoyens concentrent leurs voix sur les citoyens qui présentent le plus de chances. »

Il me semblerait plus logique de les faire, ces chances, — où il faut que vous croyiez les 6o7is eiloyens bien peu nombreux, — et, a;)rès leur polit nombre, il faudrait constater aussi l'mutilité de leur concours, puisqu'il importe, dites-vous, qu'ils appuyentceux (jui ont le plus de chances d'être nommés par les autres, par ceux qui ne sont pas les bons citoyens, sans doute.

J^igf, Une chose me console, c'est la bonne nouvelle (|ue vous nie donnez qu'on ne veut plus d'avocats ; — il y a vingt ans que j'y travaille, mes chers messieurs, — je ne croyais pas avoir si bien réussi en c\\ voyant doux cents à la Chambre.— .Mais, enlin, il parait que le pays n'en veut plus que deax cents, — c'est tout ce qu'il peut en supporter.

Tant (pi'â la conséquence (juc \o\i> tirez, me.>>ienrs de la place de la Pucille, — que «je ne dois pas m'étonner<|ue, puisqu'on ne veut pas d'avocats, on ne veuille pas d'écrivains, » — je n'admets ni la conséqueni^e ni la similitude. — L'avocat plaide pour et contre tout. Il défend la veuve; et l'orphelin, — dit-on,

— mais il n'y aurait pas besoin' de les défendre s'il n'y avait pas un autre avocat (jni les atUiquHt. — Dans toute cause, il y a \m avocat de clia(|ue côté.

Certains écrivains sont, il est vrai, des avocats qui écrivent,

— mais il est facile île ju;;er un écrivain. Ses paroles, comme

celles d'un autre homme, ne meurent pas à mesure i|u'il les prononce. — En trois heures, on peut savoir ce qu'un écrivain a pensé et dit dans toute sa vie. — C'est cette épreuve que j'aurais demandée. — Car il est éi^alement absurde d'admettre ou de repousser un homme comme écrivain ; — il s'agit de savoir ce qu'il a écrit. — Encore un mot.

11 vous fallait donc, messieurs de la rue de la Pucelle, un ami de l'agriculture? — Est-ce M. Eugène Loyer, filateur, qui représente l'agriculture ? Ce serait alors indirectement, — à cause qu'il cultive le cotou, — mais sous la forme de calicot et île mouchoirs. — Est-ce M. Charles Dupin? — 11 est, dites- vou<, membre du conseil d'amirauté; il poujrait bien aussi être membre de quelque société agricole. Car je voudrais bien savoir de quoi M. Charles Dupin n'est pas membre, — et le plus souvent membre rétribué, — sous la république comme sou>; la monarchie.

C'est donc M. Thiers? — M. Thiers aime assez les rosiers; — il en a à peu prés deux cents à la place Saint-Georges, à Paris ; — mais c'est là que se borne sa science agricole et horticole. — Il vous fallait un agriculteur !

C'était une bien bonne chance pour mon élection; — car je suis, moi, un jardinier de quelque réputation; — car j'ai publié O'assez gros volumes sur la culture, et j'en ai d'autres sur le métier; — car je suis paysan, — et j'ai prêché toute ma vie pour qu'on en revînt à l'agriculture et qu'on s'en occupât sérieusement; — car mes livres sont pleins de réclamations à ce sujet. — Mais M. Carnot, ministre de l'instruction publique, l'a écrit aux électeurs : «' 11 faut se défier des gens qui ont de l'éducation, »

Je sais lire, — un peu éciire : — ces idées, je les ai émi^'s dans des livres, — je suis écrivain ; — bien pis, je suis poëte ! J'ai trouvé dans la nature et dans la vie de la campagne mes meilleures inspirations. J'ai célébré les joies simples des ♦hibou-

reurs ; — j'ai consol'^. le pauvre en lui ilisant les bonheurs gratuits que Dieu avait semés pour lui, comme les bleuets daus les champs. — J'ai dit que le métier de laboureur était le plus noble, comme le plus beau des métiers ; — j'ai dit que je ne connaissais pas un seul homme trop instruit ou trop inlel.igent pour la culture de la terre. - J'ai reproché au roi Louis-Philippe d'avoir fait de tous ses fils autant de soldats, — au lieu d'en avoir créé au moins un prince de l'airriculture. — J'ai la prétention d'ôlre bien plus fort en agriculture que M. Flocon, qui en est le ministre.

iMais — malheureusement — j'ai dit tout cela en assez bon français, — dans un langage à peu près correct ; — j'ai tàcht.' d'orner ces pensées, que je croyais utiles et saines, de façon qu'elles ne fussent pas ennuyeuses. Je suis écrivain et poète, je ne suis plus bon à rien ; — et le comité du marché au Poisson du Havre ne peut pas plus acceptei' ma candidature que le comité de la place de la Pucelle de Rouen.

Comme vous le désirez, — messieurs, — je me suis désisté publiquement de ma candidature ; — mais c'était deux j(>ur> avant de recevoir votre lettre, — et par dégoût de voir l'intrigue des coteries se jouer des intérêts les pins graves du pays — et exiger d'un candidat des démarches (pii le rendiaient hidigui du mandat qu'il demande.

J .ilk-t 1848.

*^|jf Une guerre impie, que beaucoup ont à se reprochci d'avoir fomentée, a éclaté en ime triste et horrible bataille. Les

forçats, les repris de justice, les ignobles amants des filles publiques, se sont mêlés aux ouvriers égarés et ont commis des actes de cannibales qui ont donné à cette guerre sauvage de quatre jours l'aspect de celles des Mohicans et des Peaux-Roiiges décrites par Cooper, Le général Cavaignac, au([uel l'Assemblée nationale a confié le pouvoir exécutif, a dît les combattre avec le canon et la mitraille ; — il a fallu faire écrouler sur eux les maisons où ils s'étaient tonifiés et d'où, à travers des meurtiières, ils choisissaient leurs victimes.

Pour l'étranger, qui voit de loin, et pour qui les insurgés et les défenseurs de l'ordre sont « les Français, » de nombreux actes de courage et de dévouement héroïque, d'un côié, compensent à peine les actes de lâche trahison et de férocité commis par les autres. — Mais il y avait là de ces gens qui ne sont ni Français ni hommes.

De tous les points de la France, les gardes nationales sont arrivées au secours de la société menacée, — au secours de Paris condamné au massacre, au pillage et à l'incendie. Les mesures habiles et énergiciues prises par le général Cavaignac ont écrasé l'insurreclion. L'Assemblée nationale, de son côté, a pris un parti sage, elle a divisé les prisonniers en deux catégories : — les hommes trompés et égarés seront déportés, — les autres seront livrés à la rigueur des lois. Tout le monde a fait son devoir. — Mais que cetle victoire ne soit un triomphe pour personne : — on ne triomphe pas quand on s'est coupé im membre gangrené pour sauver le reste du corps, — et souvent, disent les vieux soldats aniputés, ils ont mal au bras qu'ils ont laissé à Austerlilz ou à Wagram.

^^ Maintenant confessez- vous tous. — Quelle instruction avez-vous donnée au peuple depuis trente ans? — Vous lui avez appiis à lire, — et ensuite vous ne lui avez donné à hre que des menionges. Le peuple n'avait autrefois que la faim et la soif du corps; — vou.-: avez e.\cilc la faim e' la soif de son intelligence,

puis vous 110 lui avez servi que des mois pour le moins poivrés et pim«iulés, — le plus souvout empoisonnés, — des Thiueurs enivrantes et vertigineuses; — vous avez nourri son esprit d'opium et de hastrhich.

A vous entendre, depuis trente ans, toute loi était une tyrannie, tout mai,nstrat im oppresseur, — toute récompense du travail et du talent priviléi^c et corruption, tout frein à la liconcr un attentat aux libertés publiques. Dans vos journaux toute démarche d'un agent du gouvornoment était blâmée, — toute démarche laite contre lui était exaltée. — Vous étiez toujours pour l'homme arrêté, contre le commissaire et le gendarme; — il suffisait à un cocher d'élro pris en contravention par un sergent de ville pour être cité dans vos feuilles comme jirolélaire iiitclliqent.

Pour vous emparer du char et prendre la place du cocher, vous avez coupé un à un tous les lils dont étaient tissuos les réne< qu'il avait dans la main ; — vous avez proclamé Vindépendancr des foncl'ioniiaircs et Viiilclliurnce des baioiniellcs ; — vous ave/, détruit toute autoiilé, toute discipline ; — vous avez ridiculisé tous les devoii's, vous avez exagéré tous les droits ; — vous n'avez pas uième laissé le peuple ignorant, vous lui avez mis dans la tète toute une bibliolhéipie d'idées fausses; — vous avez appris à toutes les ambitions à chercher le succès, non dans le talent et le travail patient, mais dans un bouleversement brutal.

Kl aujourd'hui vous »Hcs semblables à l'élève du sorcier du poëte allemand, il a découvert une formule qui oblige les génies ;i faire ce qu'il ordonne : — il a soif, il demande de l'eau, les génies obéissent; mais, comme l'apprenti sorcier ne sait pas ce qu'd faut dire pour les arrêter, ils apportent toujours de l'eau, inondent le pays et le noient. — Vous avez, — je vous l'ai reproché cent fois, — mis le feu à la mai on pour faire cuire la cAlelctte de vnirc propre déjeuner.

Les gens qu'il a bien fallu tuer aux barricades de Juin. —

JUILLET 1 84N. TjI

croyez-vous qu'ils n'étaient pas aux barricades de Février? Ces forçais libérés, — ces bêtes féroces, — ne les avez-vous pas prônés quand ils travaillaient au bénéfice de votre ambition? — ne les avez-vous pas confondus dans vos éloges, dans vos récompenses, dans vos ilalteries, avec le vrai peuple, avec les ouvriers? — Avez-vous songé à séparer le peuple de la populace? . — Oui, vous y avez songé une fois, — vous avez institué la garde mobile. — Eh bien 1 avec des souliers et des habits, — avec surtout quehiues mots- d'honneur, — en leur apprenant quelques devoirs, en leur disant : « Vous êtes soldats, la patrie compte sur vous, » — vous avez fait une armée de héros de ces pauvres enfants qui viennent de réhabiliter la croix d'honneur et qui, si vous les aviez laissés ignorants, s'ils n'avaient été aux barricades du côté de l'ordre, — y auraient élé de l'autre côté.

Confessez -vous tous, — et faisons mieux. Vous êtes au pou voir, restéz-y. — Nous avons la République, gardons-la ; — mais que l'amour du peuple, si hautement professé, ne soit plus une bUifjue de racoleurs. — Ne llattons pas le peuple, mais aimons-le, — instruisons-le, — épurons-le. Ouvrez tous les bras et toutes les portes à l'intelligence et à la probité ; — ne donnez rien à la crainte du nombre et des mauvai.-es passions. — Il faut séparer, et toujours, et sans relâche, le métal pur et les scories.

Un forçat ne doit rentrer dans la société que corrigé, — et non pas quand il a payé ses crimes de quelques années de sou temps. Un chien vous a raordu, — vous l'enfermez jusqu'à ce qu'il soit devenu enragé; — après quoi vous lui rendez la liberté. — Est-ce sage?

Tous ces gens sans état, qui vivent de vol ou des vices les plus honteux; — tous ces gens que la lâcheté seule arrête sur le bord du crime, — ne les gardez pas au milieu du peuple. — Et ensuite vous aurez le peuple, le vrai peuple, le peuple qu'il faut aimer, qu'il faut inslruiri'; — pour lequel il faut tout faire,

278 LES (lUÊPES.

— avec l'aille succest-ivemtnt de loiis coux seulement parmi lui qui se montreront capables de mettre la main à l'œuvre — p.urintcl^igente et la probité, — et auss^i parles lumières ac"|ui>t'^

^JfejÇ Vous êtes au pouvoir, re>tez-y. — Que les médioi res se serrent un peu et fassent quehpie paît aux capaci'és. — Élevez vos esprits, n'agissez plus- dans l'intérêt de petites coterie-

— Ne faites pas dire : « V\\\> ça chan^'e, p1u;> c'est la même chose. » — El la France peut encore repienire son rang. — redevenir heureu>e et (iére; mais \\ est temps de le vouloir. — Allons, — du courage, — de l'énergie, - de la loyauté, — de la bonne foi; — que chacun ne ciierclie son bien que dans sa part du bien général. — Commençons, — car jespére que tout ce (jui a été fait jusqu'ici ne compte pas, — et (juc les sottises ont Lié au>si provisoires que le gouveriieincnl, — qui, — j'aime à le croire, — a été forcé de les fain-. — Mais, au nom du ciel, ne perdons pas un instant, — le pays est dans une silualici telle qu'il ne peut attendre.

JMwr II semble qu'on ne puisse faire en France une statue qu'avec les débris d'une autre statue. C'est avec les tessons d»' la statue de Lamartine qu'on élève celle du général Cavaignai

Prenez donc un bloc de marbre neuf. — Le général Cavaignac le mérite bien. 11 a sauvé l'aris en Juin; — mais Lamartine aussi l'a sauvé en Février. — hles-vous si avares d'admiration

— avez-vous le cd'ur si étroit t|ue vous ne puissiez avoir deux reconnaissances à la foi>? — Il e>l fAcheux (|ue Lamartine, contre son inleniion bien formelle, ait consenti à faire partie du gouvernement Intérimaire, ce pouviwr sans puissance, où il devait nécessairement s'user. — Il a fait des fautes; il e^t usé! — Qu'un antre enfant de la llé|»ubli(juft vienne à son tour s'user à son servi, e ; — cir on s'y use vise, omme dirait en soupirant M' Marie, le nouveau président de l'Assemblée nati(male. — Pressons-nou.s autour du général Cavaignac, — aidons-le Ion-

— il c^m|iroQdra quand arrivera le tein|»s <n'i il ne faudra pi

JiiLLET 1848. 279

tout à fait tniit do salues aux alTairos. — Aiijnurd'hui disons avec l'Assembla»' nationale : — « 11 a bien mérité de la patrie! »

.^^ Ce numéro devait paraître il y a plus d'une semaine, il n'a pu (îlre imprimé ; — on sait pourquoi. — Accouru à Paris dans la nuit du samedi, j'ai déchiré ensuite quelques pages afin d'avoir un peu de place pour dire quelques mots des tristes événements qui viennent de se passer.

Ce qui sui^ était écrit avant l'insurrection et le changement de gouvernement qui en a été la suite ; j'ai eu la faiblesse de faire grâce à mes t:ers. — La sagacité de mes lecteurs saura dislinguer ce qui ne s'applique plus aujourd'hui.

Sainte-Adresse, 22 juin.

Il n'est pas malaisé de trouver à redire : Les plus embarrassés, — le fait est bien certain. Sont ceux qui de la poêle ont la queue à la m;un... — Oubliez-vous, monsieur, ceux que l'on y fait frire ?

Du lendemain et de la veille.

On aurait pu former, dans une ardeur pareille,

Cn seul parti républicain.

Sans se faire tirer l'oreille, Les nouveaux convertis tendaient déji la main ; Mais les républicains si fermes de la veille Ne le sont plus depuis le lendemain. '

UN SOLLIClTEin.

Un demandeur, — pour sa part de cun'e. Voulait être préfet. — M'insieur Recurf, en vain. Lui disait : ■ De préfets la France 'est encombrée. Tout est nommé. » — Notre homme insistait. — A la fin,

Monsieur Recurt appelle un fantassin ;

280 LES (JUKPns.

« Avec votre fusil sortez un peu, de gràc.

Et tuez le premier préfet qui passera,

Pour qu'à monsieur je puisse enfin dounor su placé.

Car, sans cela, jamais il ne me lâchera! »

.Vr.K RÉPCBLICVINS DF LV VI-.ILI.r..

Glands citoyens, vous ùtes aux afTairos; Vous avez le pouvoir, faites régner la loi, La justice et la paix; traitez le peuple en frères. Appelez le talent avec la bonne foi ; Pratiquez les vertus dont vos âmes sont Hères! — Vrai Dieu! vous plaisantez! Ces superbes vertus

Que proclamaient nos drapeaux dans la lico : Désintéressement, simplicité, justice!

Mes chers messieurs, c'est bon pour dos vaincus. Vous qui n'avez plus rien, ni place, ni périme,

Sans murmurer subissez vos destins.

Et laissez-nous jouir du la bonne forluiii-;

.\ votre tour d'Otrc républicains!

DU DKSINTKRESSEMENT.

Partageons tout, ami, faute de mieux :

A toi le ministère, à moi la préfecture;

A toi le titre, à moi la sinécure.

Il est une vertu que nous avons tous deux,

Une vertu, des vertus la plus purr.

Vertu rare surtout; on la nomme, mon rhi r, Désintéressement; — il faut la payer cher,

ENTFIE DEUX CONCURUEMS, — D\^S l'amICIIV.MBRE I»K I.A DIRECTION HES BEAUX-ARTS.

— On vous commande à vous cette statue,

(-itoyen, que je demandais !

Hélas! l'époque est déjà revenue Du népotisme et des trafiis «iecii is!

O honte! ô mon pays! France toujours vendue!

Enfin, pour l'obtenir, dites... qu'avez-vous fait?

— Ce que j'ai fait, monsieur ? pendant dix-huit annL'CS,

J'ai combattu le marbre, et parfois l'on disait

Que je l'avais dompté de mes mains obstinées;

Et trois médailles d'or m'ont été décernées.

^lais vous, qui nv? parlez d'un si bizarre ton.

Quelles preuves, monsieur, avoz-vous donc données'?

Qu'avez-vous fait ?

— J'ai fait... di\-liiii!. mois de prison.

S'UR r.^ SOI- DISANT AMI DU TEUPLE.

Ami du peuple, il a longtemps maudit Ses oppresseurs, et lui-même a i)âti. — Mais les choses vont mieux, — on lui donne une place ; Et puis, ma foi, de guerre lasse, Sur tout le reste il prendra son parii.

Où courez-vous, demandai-je à, la foule? Vous cherchez le bonheur? vous me faites pitié I Le bonheur, dites-vous? — le bonheur, c'est la bonît. Que cet enfant poursuit tout le temps qu'elle roule. Et que, dès qu'elle arrête, il repousse du pied.

Oh! tristes temps, où, sous l'ombre embaumée De mes tilleuls où pend le chèvrefeuille en fleur, 11 ne vient à l'esprit, il n'éclot dans le cœur

Que l'épigramme envenimée I Vous qui me reprochez mon quelque peu de lii^l Et qui me rappelez la jwésie aimée.

Songez que le bon sens est Tennemi morte!... Et que Pallas n'osa sortir que bien armée

Du cerveau paternel.

^^ SUR PARIS. — Qnc l'on se pcrsiiadf bion une chose, (•'(!St que la France ne veut plus permettre que les émeutes de Paris décident de la politique, du gouvernement et de tous les

te

int('i èts du pays. La France est déciiiée à secouer le joug du t'aiiliourg Saint-Antoine. Il ne faut pas songer à déplacer le siège du gouvernement, Paiis estetdnil rester la capitale delà France,

— le séjour du luxe et des arts et le siège du gouvernement; mais Paris est le salon, il faut le lialayer. On a lait de Paris une sentine, un égont où arrivent toutes les ordures de la France et du momie entier; — Paris est une ville où on vient faire ce qu'on ne laisserait faire nulle part ailleurs ; — c'est un ridicule contre-.sens. 11 ne s'agit pas toujours de comprimer, — la compression, au moral comme au phy-^ipie, augmente la force de ce q'i'on comprime.

Je ne 'létaille rien dans les Guêpes, — je ne donne jamais que des résumés. — J'ai souvent pensé en cent p.iges ce que je vous écris en trois lignes ; — mais il est bien facile de développer ensuite et de tirer les conséquence^.

Il ne doit y avoir à Paris non-.-eulement aucun galérien, — mais encore aurun comlamné libéré. L'admis.sion et le permis de Sijour (le tout citoyen à Paris doivent être soumis à un examen. Tous les ateliers dont l'industrie n'est pas néce.ssaire à la ville, ou 5 l'industrie des'juels la ville n'est pas nécessaire, doivent en èuv éloignés. — 11 faut (juc I^u'is donne des garanties â la France, il faut que le gouvernement ne puisse être enlevé par un coup de main ; — il ne faut pas que trente-deux millions ii'lion;mes attendent chaque jour la poste avec anxiété pour savoir ce que les gamins de Paris ont décidé sur leur sort — et quel gouvernement ils ont constitué sur l'air Des lampions.

Voici, je pense, quelle est la politique possible aujouririuii :

— cont( nir la génération présente, élever et instruire l'autre. ^)if^ Dans la liste des nouveaux ministres alfu^hée dans

Paris — on a mis : « M. TorRiiET, minisire du commerce. » On a 0 iblié compléle.iient de faire mention de l'agrii ullure. C'est, au piemier abord, un erratum, une bagatelle; c'est grave pour ceux qui savent ipie c'est d'après les petites choses qu'on doit

jiig^er les hommes. — Les grandes clioses, on les montre; les petites choses, on les laisse voir.

Il est positif qu'en Franre on parle quelquefois de l'agriculture, mais qu'on n'y pense jamais! — Ainsi, à Rouen, messieurs de la place de la Pucelle m'ont dit : « Nous ne voulons pas de vous, parce que vous n'êtes pas agriculteur. » — En quoi ils se trompaient; — et ils ont pris un filateur.

On dit beaucoup de bien de M. Tourret, qui est à la fois industriel et agriculteur, mais l'oiiiishion de l'agriculture sur les listes affichées voudrait-elle dire qu'on commence à avoir le bon sens de comprendre qu'il faut un mmislère spécial de l'agriculture?

— L'agriculture et l'instruction publique, voilà les deux minist''res sur lesquels repose l'avenir de la France.

^^ Je viens de lire une circulaire sur l'agriculture et ses besnins, adressée aux préfets par M. Tourret. — A la bonne heure, voici enfin un peu de bonne foi et de bon sens. — M. Tourret voit les choses comme elles sont, le mal où il est, et quelques remèdes incontestables Mais je n'en répète pas moins que ce n'est pas trop d'un ministre tout entier pour l'agriculture. — Quand le ministre de l'agricidture et du commerce ne s'entend ni à l'un ni à l'autre, comme M. Flocon, par exemple, il est à désirer qu'il puisse s'en occuper le moins possible ; mais, puisqu'en voici un qui paraît aimer et connaître l'agriculture, il faut l'y consacrer entièrement.

.^($? On a de tout temps reproché aux parvenus d'oublier leur origine; ce reproche ne saurait atteindre M. Pagnerre, qui, secrétaire du gouvernement intérimaire, avec voix délibi'rative,

— n'a jamais oublié. sa librairie, se plaisait à en parler, et même avait soin de se faire acheter par son ami Carnot, aux l'épcns de la caisse de l'instruction publique, vingt mille exemplaires d'un petit livre destiné aux écoles, et contenant de si iharmanfes doctrines, que M. Carnot a dit à la Chambre qu'il ne les partageait pas, — et que M. Pagnerre a dit dans les journaux qu'il

les blâmait. — Par suite de quoi rAssemblco nationale a trèsjustement renvoyé M. Carnol ilii ministère. M. Pagncrre a pour ronsolalion sa conscience — et l'honnête bénéfice qu'il a fait sur lette petite alTaire.

J^}f: AVIS AUX DEMANDEURS DE PLACES. — A tout liommc qui (tbtient une place on commence par retenir le dixième de ses appointements pour la caisse des retraites, — c'est-à-dire le premier mois tout entier, — qui ne lait (|u'nn douzième, — plus uni; partie du second. — En ces temps d'instabilité, personne n'est sur de garder une place cinq semaines. — Beaucoup en sont quittes pour avoir offert gratuitement un mois de leur temps à la patrie. — Ceux qui ne restent (ju'un mois en place redoivent bien quelque chose, mais jusqu'ici on ne le leur a pas demandé.

J^ifi coRRESPO.NDANCE. — * Vous avcz SU par Ics joumaux, mon cher ami, l'invasion de ma maison par les insuigés dans les journées de Juin. Les insurgés, je leur ilois celte justice et je la ' leur rends volontiers, ont tout respecté chez moi. Ils en sont sortis comme ils y étaient enirés. Seulement, un dossier de pétitions qui était sur ma table, ilans mou cabinet, a disparu, et je n'ai pu le retrouver. Ce dossier contenait, entre autres, la pétition des habitants du Havre, que je m'étais chargé de déposer sur le bureau de l'Assemblée nationale. Je ne m'explique pas quelle idée les insurgés ont pu attacher à l'enlèvement de ce dossier. Quoi rpiil eu soit, je vous fais part ilu fait. Informez-en vos hoimrables cimcitoyens du Havre. S'ils jugent à propos de m'cnvoyer un diiplic^ita de leur pétition, je m'empresserai de remettre ce duplicata siu" le bureau de l'Assemblée. Dans le cis oii les signatures seraient moins nombreuses, y ferais connaître à l'Asscndjlce la disparition de la première pétition, qui portait, à ma connaissance, r'mq mille signatures.

» Je vous serre la main et je suis à vous du fond du c-eur.

» Vu lOH llii.d.

» .1 Jillll<t IK'iS. •

.n;iLLi:T 1848. SS.'i

^/^ I-'G plus grand obstacle que les anciens républicains aient à vaincre est en eux-mêmes, — ils s'obstinent à vouloir rester un parti; — tous leurs elîorts, au contraire, devraient tendre à se fondre et à dispiraître dans la France républicaine. — Voici comment, le :25 février, — les Guêpes l'ont dit alors, — et comment aujourd'hui encore j'entends la Républi([ue : « Le gouvcrurniPtit dea meilleurs choisis par tous. »

Voici la grande faute du gouvernement provisoire : son premier acte aurait dû être de dresser une liste de tous les hommes connus du pays par un talent, par une puissance quelconque, et df If's appeler à son aide. Il y a dans un pays une multiluile de petits sous-gouvernements. Ainsi tel écrivain impose ses idées à dix mille personnes, — tel homme d'Etat a la confiance de vingt mille, — tel autre a une telle réputation de probité, que cent iuille le suivront les yeux fermés.

Un vrai gouvernemonl, un gouvernement fort et inattaquable, serait celui qui, — sous une volonté ferme, formerait un faisceau de tous ces pouvoirs divers. — Contre une alliance de toutes \o< forces réelles du pays, il n'y aurait rien de possible.

J^^ En m'Mue temps qu'on a fait à la salle de l'Assemblée nationale certains changements destinés à la rendre plus sonore, — on a cru, dans le même intérêt, devoir faire à la Chambre une proposition, déposée sur le bureau, et qui sera sans doute rapportée un de ces joints : « Attendu que beaucoup d'entre les représentants abusent singulièrement du couteau à papier, — sorte de joujou qu'on leur a donné, je ne sais pourquoi, — et s'en servent pour empêcher d'entendre certains orateurs et certaines paroles en jouant sur les pupitres l'air Des lampions, — dans l'intérêt de la liberté de la tribune et de la publicité des débats, la Chambre ordonne le désarmement des représentants. »

^1^ LV VÉRrTK SUR LT; CAITIONNEMENT DES JOrilNAUX. — Le

cautionnement ne vous donne aucune arme sérieuse contre un journal. Un journal qui a un cautionnement do cent mille francs

286 LES Gl'ÈPES.

— pnyo farileniciil l'amende ; sort ilu procès irrité et avec une nouvelle force contre vous. — Le cautionncnionl est un contresens grossier avec le suffrage universel et i'abidiiion du cen^ électoral. — Le cantionnemnnt crée un privilé2;e injuste et un inonnpdle dangereux en cela qu'il met une grandie puissance sans lontre-poids aux mains de qiiclques-uns.

Quel est l'avantage du cauii mnemenl? assurer le payement des amendes encourues. — Oiiel profit el quelle noblesse y a-l-il à faire un commerce des soulllets qu'on reçoit ? — Est-ce par des journaux sans cautionnement que le roi Louis-Philippe a été renversé ?

^^ Sans cautionnement, vous avez : un jury (pcut-(!*tre spécial) jugeant d'urgenre ; la suspension à divers degrés, la suppression, — l'emprisonnement. Sans cautionnement, — vous divisez les forces de la presse et vous êtes maître de tout journal dangereux. Une suspension de trois mois sera presque tiuijours une iilessure mortelle pour un journal.

Croyez-vous que la Presse, par exemple, — n'eiU pas mieux aimé donner vingt mille francs (ce qui serait une très-grosse amende) que de subir une suspension de quinze jours? — Vingt mille francs dans les caisses de l'Etat auraient-ils produit le même résultai? — Sans cautionnement, — armé d'une pareille législation, le pouvoir, loin de manquer de garanties, aurait peut- <^tre plut(M à en donner.

.^^ Si la presse veut se sauver, il est temps qu'elle commence à se moraliser. Il ne faut pa« que le premier gredin venu puisse s'élire lui-même journaliste, — et, sous prétexte d'ouvrir une |)liarmacie, ouvre une boutique de drogues malsaines et de poisons. Trois ou quatre fois j'ai parlé de ce que serait la société des gens de Irifrrs, — si elle était — le contraire de ce qu'elle est. il faudrait qu'on fflt reçu journaliste — comme on est reçu professeur ou médecin. — Je développerai ceci quand il on sera temps.

^^ Il faudrait mettre un bureau de la presse sous la direction d'un homme trés-honnête et très-intelligent, — qui se chargerait des rectifications et des réponses à faire insérer dans les journaux mêmes qui auraient inséré le fait faux ou altéré.

^^ Pourquoi, si l'on maintient, — et l'on maintiendra k caLitionnement, l'Assemblée nationale ne s'occuperail-elle pas d'un certain nombre de lois analogiies? — Ainsi : 1" tout citoyen, en sortant de chez lui le matin, déposera un cautionnement destiné à assurer le payement des vitres qu'il pourrait casser pendant ses courses ; 2° tout citoyen entrant dans un restaurant déposera un cautionnement pour assurer le payement des couverts qu'il pourrait y voler; etc., etc., etc.

^^ Le Représentant du Peuple veut qu'on diminue d'un tiers tous les fermages et tous les loyers, — moitié pour le fermier ou le locataire, — moitié pour l'État.

Voici la situation des propriétaires : — leurs impôts sont augmentés de la moitié ; leurs maisons sont dépréciées ; leurs loyers ne sont pas payés. Des affiches nombreuses sur les murs de Paris demandent qu'ils n'aifut plus de privilège sur les meubles de leurs locataires, leur seule garantie.

Encore un peu, — et vous ne trouverez plus personne qui consente à être propriétaire ; — vous condamnerez les malfaiteurs à être propriétaires pour un temps plus ou moins long, selon la gravité de leurs délits ou de leurs crimes. — Mon Dieu, — vous n'avez pas prodigué les bénédictions du bon sens !

1^^ On dit : « 11 n'y a plus d'argent; » c'est une sottise; pour dire vrai, il faudrait dire : « il n'y a plus que l'argent. » L'argent est peu de chose ; — il paraît et devient beaucoup par la circulation. — L'argent est conmie les trente figurants du Cirque-Olympique : — à mesure qu ils sortent par une coulisse, ils rentrent par l'autre ; — de cette manière ils représentent une armée. — Arrêtez-les par le milieu de la scène, — il n'y a plus d'armée : il n'y a plus que trente comparses.

288 LES GUÈl'IiS,

.Novembre 1848.

^ij: Les Français n'ont pas à se plainJre de la Providen ■ • ; elle ne leur a pas épargné les leçnns depuis neuf mois.— Qu'ciilanteront pour la France ces neuf mois de grossesse pénible? — Dieu seul le sait. — On a tout lieu d'espérer que les marcliairis dorviétan alliés aux fauteurs de désordre cl aux ambitieux lionleux ne l'emporteront pas sur les véritables amis du pays. Mais, une fois un gouvernement cons itué, — nous nous permettrons de donner quebiues avis, surtout aux gros et aux j)etils bourgeois. C'est vous et point d'autres qui avez renversé le gouvernement de Louis-Philippe, que je ne regrette pas, — mais que. pour la plupart, vous ne vouliez pas renverser.

La République seule est aujourd'hui possible en Fiance ; — vous l'avez presque tous proclamée, adnpiée. — Soyez donc les conservateurs de celte République ; mais consenez-Ia mieux qu*la monnrc'.iie, ne ilemandez pa<, mais faites un gouvernemenl fort ; donnez-lui hardiment, hauteminl, vulre concours, — au lieu démettre une sotte vanité à faire de l'opposition à un pouvoir que vous voulez ganler. — Il est bien assez béte d'avoir une fois renverse un gouvernement que vous ne vouliez pas renverser, — il serait trop béte de faire deux fois la m<»me chose ; — que chacun aiq)nrle au gouvernement une fois constitué toiil son appoint de force ; — ne le laissez pas attaquer, et surtout ne l'attaquez pas vous-mêmes, — et alors vous ne tarderez pasfi voir les affaires reprendre et la prospérité renaître.

Je vous le répèle, n'ébranlez pas l'arbre que vous ne voubv. pas déraciner. Ne jetez pas des pierres contre les vitres que vous ne voulez pas casser. — Vous allez fréter un navire qui doit vous potier penilant une traversée «le quatre nus ; — ne passez pas votre t^mps à couper les coixlngcs, — à déchirer les voiles — et

à faire lies trous de vrille dans la cale; — sans cela, — et par le passé on a lieu de croire que vous en serez étonnés, — le navire sombrera et vous serez tous noyés.

A M. h rédacteur en chef de la Presse.

Paris, 25 novembre 18/(8,

0 Monsieur, je lis dans votre numéro d'aujourd'hui : « M. Al- I) phonse Karr part demain pour le Havre. Au moyen de lin- » fluence qu'il a acquise dans l'arrondissement par quelques » années de séjour, il va appuyer la candidature du général Cai> vaignac : nous serions curieux de savoir sur quels fonds seront » payés les frais de mission. »

» La liberté de la presse comme vous l'entendez, monsieur, aurait bientôt dévoré les autres libertés et resterait toute seule. Ainsi, aujourd'hui, je n'ai pas la liberté d'aller et de venir sans que vous me citiez à la barre de vos abonnés et sans que vous me disiez à haute voix : « Où allez-vous, monsieur? au Havre? » — Qu'allez -vous y faire, monsieur? — Avec quel argent » payerez- vous votre diligence, monsieur? »

» En attendant que vous réfléchissiez sur le droit que vous vous arrogez, — sans reconnaître ce droit, qui pourrait, à la rigueur, paraître exorbitant, — je vais satisfaire votre curiosité. — Vous n'êtes pas tout à fait bien informé. — Je ne vais pas au Havre, mais à Sainte-Adresse, où je demeure depuis neuf ans. Je ne vais pas y soutenir la candidature du général Cavaignac, mais planter quelques rosiers et y abriter quelques rhododendrons nouveaux qui craignent un peu la gelée, car vous ne nous avez pas encore promis qu'il ne gèlerait pas sous le régne du prince Louis Bonaparte.

» Je n'ai reçu et je ne reçois de mission de personne. — Excepté à vous, monsieur, et cela d'aujourd'hui seulement, — je n'ai à rendre compte de mes actions à personne. - C'est peut-

être un peu pour cela que je ne suis pas riche — et que vous supposez que je ne puis aller de Paris au Havre sans que quelqu'un paye mon voyage. — Ce voyage, monsieur, puisqu'il faut tout vous dire, — me coulera vingt francs cinquante centimes, et je le ferai à mes frais, avec mes propres fonds. Je ne vais pas au Havre pour y soutenir la candidature du général Cavaignac; — mais, si je n'ai plus la liberté de circuler, — il me reste encore, jusqu'à ce que vous en ayez autrement déciùc, celle de penser et d'exprimer mes opinions.

)' Vous croyez que j'ai quelque influence dans l'arrondisselULiil du Havre, — je le crois aussi. Les hommes au milieu desquels j'ai vécu neuf ans, auxquels j'ai donné à cœur ouvert des consolations, des conseils et de l'aide, ces hommes m'aiment comme je les aime. — Je leur dirai ce que je crois le nieilleui pour la France et pour eux; — auprès d'eux je soutiendrai la candidature du général Cavaignac, et ils auront foi en moi, parce que je ne les ai jamais trompés, — parce que j'ai écrit en 18-10 siir le prince Louis précisément ce que j'ai écrit en 1818, — parce qu'ils savent d'avance ce que les autres verront après, que, si le général Cavaignac est nommé président de la République, je n'aurai pour cela ni place ni argent, et je reviendrai à Sainte- Adresse au milieu d'eux, — à mes rosiers et à mon canot de pèche.

» Celte candidature, monsieur, je la soutiendrai dans l'arrondissement du Havre et partout où j'ai des amis; —je la soutiendrai pout-ètre même à Uouen, où le voyage, qui coûte huit francs cinquante centimes, sera encore fait exclusivement sur mes propres fonds. — Je termine, monsieur, en vous remerciant de l'occasion que vous avez bien voulu me donner de la soutenir dans votre journal.

» Je suis, monsieur, avec tous les sentiments que l'on a au bas d'une lettre, votre serviteur. \. K. »

i^fef; S'il n'y avait pas d'ambitieux, qui voudra t, en France,

prendre la moindre part aux affaires publiques, se mettre volontairement en butte aux haines les plus implacables, aux soupçons les plus odieux, aux accusations les plus insultantes, aux injures, disons le vrai mot, à l'engueulement impuni du premier venu? permettre à n'importe qui d'ouvrir les tombeaux et d'insulter votre père mort ; — exposer à la boue que l'on vous jette et les amis qui vous aiment et la femme que vous aimez ?

Depuis cinq mois que je suis à Paris, — je l'ai compris, si l'on ne veut devenir soi-même haineux et méchant, il ne faut rien être dans ce pays d'envieux qu'est devenue la France, dans ce pays où, si l'on élève parfois une statue, ce n'est que pour en briser dix. sous prétexte de se procurer des matériaux. — Pomma part, j'ai pris en si grand dégoût tout ce qui serait même l'ombre de la moindre parcelle d'autorité, — que je vais me démettre de mes fonctions de conseiller municipal et de capitaine de la garde nationale dans le hameau ignoré que j'habite.

^^ A voir comme certaines gens pratiquent la liberté, nous arriverions, si on les laissait faire, à ceci : que chacun serait es- <lave de la liberté des autres.

.^rfÇ Un ami de M. de Girardin dit de lui : « C'est un homme très-laborieux qui se lève tous les matins à quatre heures pour se faire des ennemis. »

Décembre 18.'(8.

J^}^ J'ai eu occasion de le remarquer déjà plusieurs fois, s il est des histoires difficiles à écrire, faute de documents, —

292 Li:s ,glkim:s.

n(')tre sora impossible, à cause de la niulliplicilé des doriimcnls coulradictoires et de refTronlerie dos journaux, qui Irouvenl le moyen de donner leur couleur parliculière rat?me au temps qu'il a tait la veille.

A la fin de cette année 1848, —je crois devoir rappeler eu quelques pages l'histoire philosophique de la dernière révolution — et bien expliquer la vérilable situation des choses.

Quoique je ne sache pas gramichose de pire que la religion du veau d'or et la politique proclamée par M. Guizot dans ces paroles prononcées à Lisieux : — Enrichtssez-vous, — ^j'étais contraire .'i l'établissement de la République en France, parce que je craignais les frais de déménagement et d'emménagement.

Parce que je voyais l'armée républicaine en marche, — cl je l.i voyais précédée de ses Cosaques.

« Si le parti gouvernemental, disais-je en 1830, possède des hommes de science réelle, d'expérience et d'esprit, — il traîne à sa suite tout ce qu'il y a de mendiants, de valets et de cuistres.

» Le parti de l'opposition montre avec orgueil des hommes de conviction et de dévouement, et d'une probité sévère, — mais sa (|ueue se compose de tout ce qu'il y a de fainéants, coureurs «l'estaminet, de tapageurs, de braillards, de vauriens, de culotleurs de pipes. »

Je voyais celte queue dangereuse et armée comme celle du scorpion former l'avant-garde.

Je voyais des gens « attaquer les abus, non pour le.> rcnvcrst'r. mais pour les conquérir. »

Je les entendais parler des intérêts du peuple et s'en faire les patrons, — et ils me faisaient l'eiïet de ces mendiantes (|ui l(»ucnl des enfants pour exciter la charité publique.

Le /)OMfo»r ressemblait à une salle de fe-tin, — aux almrds <!c laquelle le pays f.ut queue et se pre.^se ; — les huit ou dix citoyens qui sont le plus près de la porte la poussent et l'entr" ouvrent parfois, — alors il^ enlrevoicnt les l/outcillcs et respirent l'odetu

DÉCCMBUE 18i8. 29^

des mets. Ils se retournent et crient à la foule : « Ohc ! peuple, on mange chaud et l'on boil Irais là-iicilans, tandis que le peuple est à la pluie et n'a ni à boire ni à mander. Entrons dans la salle du festin et faisons-nous place à la table ; une bonne poussée et nous y sommes; il y a du pain blanc frais, et des montagnes de cervelas, et des bariiques de vin d'Ara;enleuil. » — La foule pousse, la porte résiste en vain, elle crie, elle cède, les dix orateurs sont jetés dans la salle, — mais aussitôt ils aident les premiers convives à se barricader de nouveau. — Une fois la porte bien verrouillée, on s'arrange ; quebjues-uns des anciens convives ont eu peur un moment de l'assaut et ont sauté par les fenêtres; ceux-là vont se remettre à la queue, — les autres font place aux nouveaux venus, et le festin continue.

^^ Pendant ce temps, les dix citoyens qui suivaient immédiatement ceux qui sont entrés, lesquels leur ont refermé la porte sur le nez, sont comme eux alléchés par l'odeur de la cuisine, et l'exemple de ceux (|ui ont réussi à entrer augmente leur ardeui' de toute la force de l'espérance. Ils se retournent et appellent la foule ; mais il faut, celte fois, promettre un peu plus. — « Peuple, s'écrient-,ls, nous avons été trompés, les traîtres sortis de notre sein nous ont refermé la porte au nez ; notre nez a saigné pour ta sainte cause, ô peuple ! le festir) continue, et le peuple continue à être à la pluie, tandis que là-dedans on mange des tourtes et on boit du vin à quinze. Au tour du peuple à manger des tourtes et à boire du vin à quinze. — Pousse un peu, peuple fort, d les remparts de la tyrannie tomberont sous ton bra.^ énergique. »

Le peuple pousse, — la porte résiste d'abord, réde ensuite, et les dix nouveaux orateurs entrent et referment la porte sur le nez des dix qui les suivaient. — A ces dix repoussés viennent se joindre encore quebjucs-uns de ceux du dedans, qu'on a cette fois jetés par la fenêtre. La porte est barricadée au dedans un |tpii mieux (|ue la première fois. Aussi les nouveaux assaillants

promettent maintenant — du pâté de foie gras et du vin de Champagne.

Et la foule retombera encore dans le même piège.

^jç En février 1848, — le peuple avait donné une si vigouj'euse poussée, que la porte tomba brisée en éclats, qu'il n'y eut pas moyen de la lui refermer sur le visage, qu'il entra pêle-mêle, et qu'il menaça non-seulement de manger le festin, mais encore debriser la vaisselle.

Il fallut cette fois lui dire : — « Peuple, la maison est à toi,

— tout est à toi ici ; — tu es le maître ; à toi la place d'honneur, nous ne sommes que tes marmitons. — Ya-L'en un moment, que nous mettions ton couvert, et que nous achevions de faire rôtir les quartiers de chevreuil et frapper le vin de Champagne. — Tu seras servi dans cinq minutes. »

C'est-à-dire qu'on ne put arrêter cette fois la révolution avec la réforme électorale de M. Barrot, ni avec la régence de M. Dupin,

On n'obtint un peu de répit qu'en promettant pour tout de suite, — pour dans quelques jours, — dans quelques minutes,

— tout ce qu'on avait promis d'impossible depuis trente ans. C'est-à-dire que M. Flocon, que l'on dit fort au billard, et

dont le jeu consistait à coller la bille du pouvoir, fut cette fois ohlh^é de prendre à faire, — c'est comme cela qu'on dit, je crois,

— c'est-à-dire que le parti républicain, qui, pour arriver et renverser la dernière forme bâtarde de la monarchie, avait rendu impossible non-seulement le gouvernement constitutionnel, mais aussi n'importe quel gouvernement qui serait appelé à lui succéder, — fut pris au mot, et ne fut peut-être pas aussi effrayé qu'il aurait dû l'être.

En se voyant condanmé à gouverner, non pas seulement dans les conditions du gouvernement qu'il avait renversé , mais dans les conditions qu'il avait voulu lui faire pour le renverser certainement beaucoup plus vite ; — c'est-à-dire — en prenant dans ses mains des rênes dont il avait coupé un à

un tons les fils dans les mains de ses prédécesseurs, en ayant à appliquer ces théories qui n'avaient été inventées que pour rendre tout gouvernement impossible , c'est-à-dire le suffrage universel direct, — l'intelligence des baïonnettes, — l'indépendance des fonctionnaires , — la diminution des impôts avec les plus coûteuses améliorations, — la guerre partout, — le droit au travail, c'est-à-dire des rentes à tout le monde, — la liberté illimitée de la presse, — les banquets, — les clubs et une douzaine d'autres billevesées.

^^ La République une fois installée, je n'avais pour ma part rien contre elle; — c'est la forme de gouvernement sans contredit la plus noble et la plus grande, la seule possible aujourd'hui ; seulement, je ne tardai pas à voir qu'il faudrait défendre la République contre les répubhcains , du moins contre certains d'entre eus, — et j'écrivaisï^: — « 11 est temps de défendre la République contre M. Ledru-Rollin. » [Guêpes, avril 1848.)

En effet, — JMM. Ledru-Rollin, Flocon, Pagnerre et autres, auxquels Lamartine ne sut pas ou ne put pas résister, — car il ne faut pas croire, en temps de révolution, qu'une chose était possible hier parce qu'elle est facile aujourd'hui, — ces messieurs firent immédiatement à la République une guerre que personne n'aurait osé lui faire, guerre terrible et à laquelle il était bien difficile qu'elle pût résister, — ceux qui ne voulaient pas de la République cherchaient, hésitaient, — ces messieurs trouvèrent tout de suite.

En effet, les idées en France sont sur une pente qui conduit naturellement à la République; — la majorité numérique du pays n'en veut pas, mais la majorité des gens d'action, des gens qui s'occupent de politique, est pour la République, — ou du moins veut s'arrêter à des étapes qui conduisent nécessairement de la monarchie à la République ; — donc les uns acceptaient avec joie, les autres subissaient la République , — elle était parfaitement installée sans ses apôtres.

296 LES GUÈPLS.

Alors — M. Garnier-Pagés invente l'impôt des quarante-cinq centimes, — M. Ledru-Rollin fiiit alficher dans toutes les romraunes des bulletins de Croquemitaine , qui , disais-je alors, 0 épouvantaient les faibles et indignaient les autres. » — On envoie dans certaines provinces, sous le nom de commissaires, — des Catilinas d'estaminet (jiii n'étaient forts qu'au billard, ou dont toute l'éducation politique consistait en petits verres gagnés ou perdus aux dominos ; — ces messieurs s'affublent de gilets ou de chapeaux destinés à rappeler Marat et Carrier, — ils arrivent avec « des pouvoirs illimités. » MM. Ledru-Rollin et consorts veulent que la France, qui acceptait la République, — soit républicaine malgré elle, — « semblable à ces femmes qui ne se croient bien faites que quand leur corset leur fait mal. »

« Au terrible bonnet rouge de la Piépublique, ils attachent des grelots, — c'est alors le bonnet de la folie. »

^}^ Cependant, pour reprendre l'histoire où nous l'avions laissée tout à l'heure, — le peuple , la carte du feslin promis à la main, grondait sourdement; — il avait offert « trois mois de misère à la République, » — parole sublime ([ui lui fait pardonner bien des erreurs. — Le délai demandé était écoulé, les marmitons du peuple n'achevaient pas de mettre le couvert ; la table faite pour dix, malgré les rallonges, ne pouvait admettre (|u'un petit nombre de convives,— il n'y avait pas assez de chaises, pas assez de couverts ni d'assiettes, — tout le vin de la Champagne n'aurait pu fournir un verre à chacun. — 11 y avait aussi îles mets sur la carte qu'on ne pouvait réahscr; les côtelettes de sphinx à la purée de chimère ne se trouvaient nulle part, — on les avait vantées et promises ; le peuple y tenait ; — on lui ofl'rit en remplacement des côtelettes de porc frais aux cornichons, qui sont cependant une fort bonne chose ; il n'en voulut pas entendre parler: — il envahit la salle du festin et commença à casser les assiettes, les marmiUins sautèrent par les fenêtres; — en langage parlementaire, cela s'appelle donner sa démission. — C'est-à-dire

qu'arriva la terrible iiisiirrectioii de Juin, où, pour sauver la France et la société , il fallut tuer des hommes qui n'étaient pas forcés de savoir qu'ils étaient criminels en essayant de recommencer ce qui leur avait attiré tant de louanges quelques mois plus tôt. Je ne parle pas des brigands, que j'avoue ne pas regretter. Le générai Cavaignac — soldat d'Afrique — qui n'était arrivé en France et au ministère que malgré lui et sur les ordres réitérés du gouvernement provisoire, fut investi du pouvoir exécutif

^^ 11 y a des gens qui ont joué le rôle de Potier dans les Inconvénients de la diligence. — Ce bourgeois se croit arrêté la nuit par une troupe de brigands , il se jette aux genoux... d'un buisson, — il implore sa générosité, il lui offro sa montre, en l'avertissant de l'heure à laquelle il la remonte tous les soirs ; i' ne lui cache pas qu'elle retarde un peu; — mais, quand il reconnaît son erreur : « Ah ! scélérat, tu n'es qu'un buisson ! » — et il hache le malheureux buisson à coups redoublés de son sabre de garde national.

^j; Il est évident que depuis longtemps le char de VEtat (pardon de cette métaphore usée et un peu ridicule — mais qui m'est nécessaire) — roule sur une route en pente qui mène inévitablement à la République. — Les gens de bon sens n'y voulaient arriver qu'après diverses étapes de réformes successives, — et des postillons attendaient la voiture à des relais divers avec des chevaux frais, — des hommes politiques attendaient avec des idées ; — mais d'autres , impatients ou n'ayant ni chevaux ni idées, — s'embusquaient sur la route derrière un arbre , — et lâchaient de renverser le postillon pour prendre sa place.

Dans ce nombre il faut compter ceux qui ont amené la République dont ils ne voulaient pas : — MM. Thiers , Barrot, etc. ; — ils ont renversé le postillon, mais ils n'ont pas su monter à sa place.

Ces hommes, qui tendaient depuis longtemps au pouvoir, quani il> ont vu •■■ne la RépubliqMc n'était pas bien méchante,

ont repris contre elle l'énergie qu'ils auraient dû avoir et t|u'ils n'auraient pas eue si elle s'était montrée terrible et despoliiiue.

Ils se sont dit que peut-être cette ruine du pays, ces craintes, ce sang répandu, pourraient bien finir tout simplement par un changement de ministère, l'est-à-dire pardonnera M. Darrot la place et les appointements de M. Guizot, — à M. L. Faucher le ministère et le traitement de M. Duchàtel.

C'est un résultat qu'on ne saurait trop chèrement payer, mais cependant qu'on aurait pu avoir à meilleur marché, — car il aurait i^ulli d'une réponse au discours de la couronne, dans laquelle on aurait glissé une phrase énigmatiquemeut hostile au ministère de Louis-Philippe, pour arriver au mémo but.

C'est-à-dire que si, les autres fois, pour arriver à un changement de ministère, il avait sulli d'une huile d'allumettes pour allumer le feu dans la maison et chasser les minislios du pouvoir, et d'un seau d'eau pour éteindre le spécimen d'incendie, — c«tte luis il avait fallu brûler une bonne partie de la maison, — et le fou avait été éteint avec autant de sang que d'eau ; — mais M. lîarrut est enfin ministre.

Jtlf: J ai dit une partie des hâtons que l'opposition a mis dans les roues du char de l'Etal, vieux style, — c'est-à-dire des impossibilités, dont le parti républicain a hérité un peu plus vile qu'il ne l'espérait. 11 s'agissait alors d'amener la République; — m. lis aujourd'hui ses preuiiers apt)lres doivent disparaître pour qu elle puisse vivre, — giàce aux promesses qu'ils ont faites un peu au hasard, aux barrières infranchissables dont ils ont hérissé la route de tout pouvoir; — ils ont ouvert devant nous un gouffre i|ui ne ^t• refermera que lorsque, nouveaux l>écius, .MM. Ledrulîollin. Flocon, Haspail, etc., se seront jetés bravement dedans, -- à moins que le pays n'agis-^^c comme l'icrrr de Médicis, qui, M'ion Varillas, voyant que le médecin Lcouy n'avait pu sauver son père Laurent, jeta le docteur dans un puits. — Quand je p»rlo de gouffre et de puits aujourd'hui . je prie qu'on ne prenne ces

mots que pour des images, je ne veux noyer ces citoyens que dans le fleuve d'oubli.

^^ L'Académie, ayant à remplacer CLàteaubriand, — n'a voulu ni de Balzac, ni de Dumas , — ni de dix autres écrivains d'un talent que le sulTrage de toute l'Europe lui désigne depuis dix ans. — L'Académie a nommé M. le duc de Noailles.

On parle sérieusement de faire interdire l'Académie, — c'està-dire de supprimer ce corps dit littéraire, qui, ayant reçu malgré lui dans son sein quelques hommes de talent, — s'efforce tous les jours de s'eu venger. — L'Académie disparaîtra quelque jour devant les huées de tout le pays.

^^ On parle de réviser, pendant qu'on est en train, le code militaire que l'on trouve trop sévère à l'égard des soldats coupables de voies de fait envers leurs supérieurs ; — il y a progrès ; autrefois les officiers battaient les soldats, on a sagement réprimé cet odieux abus; — mais peut-être va-t-on trop loin en voulant supprimer les entraves au besoin croissant qu'éprouvent les soldats de battre leurs officiers, et que quelques-uns hésitent encore à satisfaire.

i^^ M. Proudhon ayant dit deux ou trois choses raisonnables aux femmes socialistes, banqueteuses et toasteuses, s'est fait adresser, après boire, de gros mots par plusieurs d'entre elles,

— elles n'ont pas accepté ce dilemme qu'il leur a posé : Ménagère ou courtisane. — A vrai dire, il est bien difficile de comprendre ce que veulent ces dames, il serait bon qu'elles proposassent un code de leurs droits. — Il eu est un, par exemple, que l'on doit leur accorder si l'on maintient le suffrage universel, c'est le droit de voter. — Je défie qu'on me donne contre cette réclamation une raison qui n'en soit pas une en même temps contre le suffrage universel.

<^ Le bon Dieu hésite à nous donner un hiver cette année.

— A brebis tondues il mesure le froid.

^^ Depuis cinquante ans, la plupart de nos maux viennent

300 LKS GUÊPES.

de ce que les individus ont réussi à faire confondre ledcveloppenicnt naturel du progrès avec les prétentions de leur undtition.

^^ A le voir si révolutionnaire, on prendrait de loin le Frani.ais pour un esclave révolté qui veut briser ses fers ; — mais de prés on voit bien que ce n'est qu'un domestique capricieux qui aime ù changer de maître.

<^}^ M.Odilon Barrot, après quinze ans d'elTorls impuissants, a enlin réussi à être ministre... d'un gouvernement arrivé à la fois malgré lui et par lui.

JÎ5^ Voilà donc limpèt du sel à peu près aboli. — Comme depuis vingt ans c'a été une des grandes causes de plaintes et de révolutions, il faut croire que c'était une horrible clinse que cet impôt. — Jamais on n'a plus crié contre la dime ni contre le droit de jambage que contre l'impiU du sel. — C'était la véritable cause, disaient les journaux, de la misère des pauvres, de i'insutlisance des récoltes dans certaines années et de l'état précaire de l'agriculture.

L'abolition de l'impiUdusol aurait donc plongé la France dans un tel abîme de ièlicité, que la Chambre a cru taire sagement en ne la prononçant pas tout d'un coup, — comme on mesure la nourriture à un convalescent. — Si tant de joie n'étoulVe pas le pays, on verra dans un an ou deux à abolir le tiers qui reste.

En attendant, — je vais, pour ma part, profiter des largesses de la llépublique. — 11 s'agit de rèlléchir à l'emploi de tout cet argent que je vais avoir de moins à dépenser. — Jusqu'à i jai vécu quelque peu d'épargne ; mais, ma foi, la vie est courte, — après moi le déluge. — Kt d'ailleurs, sans vouloir éblouir mes concitoyens, — je puis bien, on faisant un bon u^age do ce (|ue va m'économiser la diminution de I impôt du sel, — me dimner quoique ai-sanco.

Je vais voir si ce petit coin de terre qui conllne mon jardin ne serait pas à vendre. — Les arbres cl les fleurs onl tout envalii, et je ne peux plus cullivcr de lègumos.

Mon canot la Langouste — n'a que trois ans, c'est vrai, mais je pourrais en avoir un plus grand.

.Ne faisons rien à la légère, — prenons le temps pour décider.

-Mais, en attendant, commençons par le commencement. « Ohé! Bérénice! quittez un moment vos fourneaux et dites -moi combien il se mange de sel dans ma maison. — On mange un peu salé ici, monsieur, et l'été il y a souvent du monde. — Je ne vous accuse pas de dilapidations, Bérénice, seulement je désire savoir combien vous achetez de livres de sel par mois. — Deux livres, monsieur. — Combien le payez-vous? — Quatre sous la livre, monsieur. — Merci, Bérénice; cela fait donc une dépense de quatre francs seize sous par an? — Oui, monsieur.» —L'impôt était de trente centimes par kilogramme ; il n'est plus que de dix;

— donc je payais trois francs soixante ceulimes d'impôts du sel. — Mais, grâce au dégrèvement, je ne payerai plus que vingt-quatre sous. C'est quarante-huit sous de moins, — quarante-huit sous que l'Assemblée nationale ajoute à mon revenu. — Vive l'Assemblée nationale !

Par exemple, — je ne pourrai ni agrandir mon jardin, — ni avoir un nouveau canot.

Je crois que les journaux et les députés de l'opposition avaient un peu exagéré, et que le peuple n'était pas aussi écrasé par l'impôt du sel qu'ils le crient depuis vingt ans.

On a bien exagéré également l'importance du sel pour la culture, et il n'y a que les agriculteurs du boulevard des Italiens et de la nie de Varennes qui croient ce qui s'est dit depuis longtemps à la Chambre et dans les journaux.

^jç H y a plusieurs années que je n'ai vu M. de Balzac,

— et nous nous sommes quittés brouillés;— je ne parle de ceci que pour laisser à mon opinion tout le peu de mérite qu'elle peut devoir au désintéressement et à la vérité.

Je dis hautement que la postérité mettra Balzac au rang de

nos premières illustrations. — L'Académie de ce temps-ci veut également avoir son Molière à ne pas recevoir.

Janvier I8'i9.

La république et la monarchie — sont deux formes réelles, deux doctrines; mais les gens que représentent MM. Thiers et Barrot ne forment qu'un parti d'intérêts et d'appétits. —, Ce parti n'est jamais un but, — c'est une mauvaise auberge à moitié chemin, — devant laquelle on a pratiqué des ornières et des casse-cous pour arrêter et écorcher les voyageurs qui se dirigent de la monarchie à la républicjue ou qui vont en sens contraire.

<^^ Il est mort, il y a quelques années, un homme (|ui a publié sans nom d'auteur cinq gros volumes sur les alVaires du temps. — Ces livres ont alors été attribués à Louis-Philippe. — Le f;iit a été justement démenti ; mais ce que l'on ne saurait nier, c'est que les notes venaient des Tuileries, et que les épreuves pas.saient sous les yeux du roi. Il est curieux de voir dans cet ouvra^^e quel était alors le rôle de M. Thiers et de M. Odilon Barrot, et quelle était sur eux l'opinion du château.

Cilat'wns.

LA ROYACTÉ DE JUILLET ET LA RKVOLITION. — M. OdiloD Bar-

rol n'a guère le courage de son opinion, s'il en a une. (Page 11.) M. Odilon Barrot (le Gjuin 1832) reproche au roi Louis-Philippe le système de mcnng^mculs dont on use envers les airlistes. Le même jour, M. Barrot dit au roi (on se rappelle la date) : « Sire, vous allez triompher au nom des lois, mais il y aura du

sang français répandu.— A qui la faute? répond le roi ; ceux-là seuls doivent être responsables, qui, chargés par leurs commettants de représenter légalement la France, s'insurgent les premiers contre la majonté. »

M. Odilon Barrot est toujours l'iiorarae aux phrases creuses, aux circonlocutions pleines d'ambiguïté, à la contenance quasimonarchique, quasi-républicaine, l'homme songeant toujours à se ménager une issue, quoi qu'il arrive. (Page 02.)

Tel est l'honorable M. Odilon Barrot, toujours prêt à entrer en arrangement avec les faits accomplis contre son gré, toujours prêt à transiger à la première occasion qui se présente. (Page G5.)

M. Thiers (1838) : « Nous sommes les ministres de la résistance. »

Le pays pourra bien se défier de M. Thiers, comme il se défie de M. Barrot. (Page 538.)

M. Thiers : « Mes collègues et moi nous ne souffrirons jamais qu on discute le principe du gouvernement étabh. » (Page 578.)

M. Thiers a défendu l'hérédilé de la pairie, il a soutenu les lois contre les associations, contre Icscrieurs publics, contre les détenteurs d'armes de guerre — et les lois de septembre ; la pohtique de résistance n'a pas eu de champion plus dévoué. (Page 581.)

Il serait peut-être prudent de ne pas trop compter sur une promesse ou sur une assertion de la part de M. Thiers. (Page 583.)

11 ressort de ces quelques citations, qu'il serait facile de multiplier, que MM. Thiers et Barrot, dans l'opinion du roi Louis- Philippe et de son entourage, sont les hommes qui ont le plus contribué au renversement de ce pouvoir qu'ils étaient censés défendre. — Ce sont eux qui, en voulant cueillir les fruits de l'arbre, en ont tellement courbé et abaissé les branches, qu'elles se sont casoées. — Ces deux hommes, n'ayant d'autres idées,

d'autre politique que d'arriver ou de rester au pouvoir, amèiieroni toujours les mêmes résultats pour leurs alliés; — en voulant attirer les affaires à eux, ils ont renversé la dynastie de Louis-Philippe, et ils ont amené la République. — Aujourd'hui, il s'agit de faire le même chemin en arrière; si on les laisse agir, ils amèneront une restauration et Henri V. Si ce n'est pas là ce que veut M. Louis Bonaparte, ses amis feront bien de l'avertir.

^^ On soulève, à propos de la condaniuation des assassins de WM. Bréa etMangin, une discussion singulière. Oui, certes, la République a lait une grande et noble chose en supprimant, dès le premier jour de son installation, la peine de mort en matière politique. — C'était comme l'arc-en-cicl, qui, dit-on, est un signe de la clémence de Dieu, qui annonce qu'il n'y aura pas un second déluge Mais il s'agissait de dire : « On ne sera plus guillotiné par incivisme, — on ne sera plus tué comme suspect. ou comme allié de Pitt et (lobourg; on ne sera plus jugé arbitrairement par SCS ennemis politiques. Les passions politiques ne prendront pas la place de la justice. » — Mais on n'a pas dit qu'on supprimait les lois. On a voulu donner une garantie de justice, et non un bouclier contre la justice. — On a voulu sauver des victimes, mais non encourager des bourreaux. Les assassins du général Bréa et de M. Mangin n'ont pas accepté cette loi qui proscrivait la mort en matière poliilipie; — ils ont fait subir à leurs victimes la mort avec linsultc et lignoniinie.— Cette loi qu'ils n'ont pas respectée, ils n'en doivent pas profiter. Il n'a jamais été question de dire : « On pourra mcendier en criant : Vive Henri V! — assassiner en criant : Vive Raspail' — et on trouvera la loi muette ou indulgente. » — On a voulu assurer aux Français en toute situation la sécurité de n'avoir à répondre qu'aux lois du pays, — sans ipi'elles puissent jamais être modifiées par les passions; — la loi du pays tue ceux qui ont lue. — Si l'on veut abolir la peine de mort en ce cas, que

MM. les assassins commencent : qu'ils ne tuent pas, on ne les tuera pas.

^^ Après tant de bouleversements, de changements, il serait temps de s'apercevoir dune chose, c'est que c'est comme au cabaret : — cachet vert, cachet rouge, etc. — On changn quelquefois le prix, quelquefois le bouchon, mais c'est toujours !a même piquette qu'on nous fait boire. — Plus i,a change — plus c'est la même chose.

1^^ L'Assemblée nationale a décrété que le travail des prisonniers serait consommé par l'État; — elle se trompe si elle croit avoir tourné la difficulté; — c'est assurer aux criminels', fourniture de l'État, dont les ouvriers honnêtes s'arrangeraient fort bien. — Il est évident que l'oi.sivelé dans la prison achève lie perdre le condamné, mais il ne se peut pas non plus que l'ouvrier honnête et sans ouvrage se dise : « J'aurais du travail, si j'étais voleur. » — Le seul moyen que le travail des prisonniers ne fasse pas de tort au travail des ouvriers, — c'est d'em- .iloyer les condamnés à des travaux de défrichement et d'agriculture; — hors de ce moyen il n'y a que confusion et erreur.

^$^ Je comprends très-bien tout ce que l'on peut dire contre !es clubs, mais tout cela peut s'appliquer « aux banquets » tant outenus par xM. Barrot. Je n'ai pas à me gêner à cet égard; — ; suis l'auteur de cette appréciation des banquets politiques si i ien admise depuis, et si souvent répétée par chaque parti à regard des banquet? de ses adversaires : «i La patne est en (langer, mangeons du veau. »

Les misérables assassins du général Bréa, que la justice humaine vient de frapper, ont apporté devant les juges des échantillons de cette éloquence grotesque et hj'pocrite qui a du succès dans les assemblées et dont certains journaux et certains orateurs se chargent de fournir les odieux et ridicules modèles. — Dais, — le pauvre de Bicétre, — s'écrie : « On m'a enchaîné et frappé comme le Christ. — Je jure sur mon âme et sur mon

lionneur que j'ai menti. — Gramie ombre du général Bréa, vioiis dire à mes juges : « Acquittez Daix, car Daix fut noble. »

Dans le but de se faire des instruments, on a jeté le trouble dans bien des cervelles, et on a surexcité la vanité et les appétits à un degré qui ne rend plus les membres de certaines classes de la société capables que d'être des oppresseurs ou de^ opprimés.

Mais s'il est un homme qui n'avait pas le droit de demander In fermeture des clubs; s'il est un bomme auquel le bon sens et la pudeur auraient dû clore la bouche, c'est ^I. 0. Barrot, qui :i renversé le trône de Louis-Philippe au moyen de ce droit tic réunion qu'il veut proscrire aujourd'hui.

^^(^ Il est une chose que les partis ne veulent pas admettic et qui seule cependant pourrait rendre et assurer le repos et la paix à ce malheureux pays de France, c'est que le gouvernement d'un pays, pour être juste, moral et logique, — doit représenter la moyenne des iJccs du pays. — Au lieu de cela, — vous ave/, vu le parti ultra- républicain vouloir rester un parti même aux affaires, et s'apprêter à traiter la France en pays conquis ; — vous voyez aujourd'hui le parti de la réaction faire exactement l;i môme chose.

Si cependant le gouvernement ne représente pas la moyenne des idées du pays (et il faut tenir compte des idées légitimistes comme des idées socialistes), — c'est une tyrannie d'un parti, c'est-à-dire d'un petit nombre qui sera toujours renversé par les autres partis réunis, et remplacé par un de ces autres partis qui fera la même usurpation et sera renversé à son tour par une coalition semblable.

Aucun parti, — surtout avec le suffrage universel, — ne sera jamais aussi fort que tous les autres ensemble. — Tous les partis hors des affaires finiront toujours par se réunir contre celui qui sera aux affaires; — conséquemmenl, nous aurons toujours la guerre et le désordre. — Il n'y aurait de parl'i possible que celui

des gens de bonne foi et de bon sens, demandant à chaque parti ou plutôt demandant au pay.'?, sans acception de parti, — toutes ses capacités, toutes ses probités, toutes ses idées, toutes ses lumières, tous ses dévouements.

Ce parti, le seul possible, — il paraît qu'il est impossible.

^^ Il vient de mourir un grand artiste. — François-Antoine Ilabeneck, ancien et célèbre chef d'orchestre de l'Opéra, dont il avait été directeur de 1821 à 1824, — directeur et chef d'orchestre de l'illustre société des concerts du Conservatoire, a cessé de vivre il y a huit jours, à l'âge de soixante -sept ans et demi. — C'est à Habeneck que l'on doit l'audilion en France et la naturalisation de la musique de Beethoven. Les regrets des artistes et des amis des arts l'accompagnent au tombeau. — Habeneck était un peu mon parent, et j'ai eu l'honneur de le voira Sainte-Adresse il y a deux ans, déjà bien épuisé, mais retrouvant la verve et la jeunesse de son esprit en parlant de son art.

Le père d'Adolphe Adam est mort aussi l'année dernière. — C'était un des derniers contemporains de mon cher père et un de ceux qui, avec lui, ont changé le clavecin en piano, de façon à ne laisser guère à leurs successeurs que les tours de force et les exercices de prestidigitation et d'équilibre. La dernière fois que j'ai vu Adam, c'était à une soirée chez son fils ; il était bien vieux, paraissait endormi et ne parlait guère; mais, après un morceau de piano, exécuté brillamment par un jeune pianiste qui passait pour faire trois notes de plus à la minute que Herz, au milieu des applaudissements, il me fit signe du doigt d'aller à lui. Je m'approchai, — et, avec un sourire intelligent, il me dit : « Ça n'empêche pas que ton père et moi nous jouiions mieux du piano que ces gens-là. »

FLN.

MARS. — M. Thicrs fait chanter le roi. —Les maris considérés comme animaux nuisibles. — Les «lépiités fument. — Séances politiques et séances non politiques. — L Académie française : — Nodier,— Casimir Delavigne,— M. Hugo, —M. Sainte Beuve,— M. de Salvandy, — M. Royer-Col- Tard, — Madame Ancelot. — Engueulement à la Chambre des pairs. — Les avocats à New-York. — M. le duc de Nemours et M. le marquis du Hallavs. — Le siège d'une loge. — Les divans sauvés. — Désagréments éprouvés par M. Cuvillier-Fleury. — Les crêpes de Chine et M. Gréterin.

— M. le marquis de Larochejaquelein décoré de Juillet. — M. Onslow et son locataire, son confrère, son protégé et son co-.\uvergnat. — S. M. la reine, les danseuses viennoises et le curé de Notre-Dame de- Lorette. — Une danseuse viennoise... mâle. — Révélations sur l'intérieur de certains ministères. — Spectacle à l'hôtel Castellane. . l

.VVRIL. — Avis aux journaux reproducteurs. — Un essaim d'huissiers. — M. Thiers.— INL Etienne. — Afnaér, les jésuites et les journaux.— Les chemins de fer en France et en Italie.— Une infamie.— Le roi de France et le nain Tom Pouce. — L'armement des fortifications. — Musée du Louvre.

— M. Vickemberg. — M. Vibert. — M. Vidal. — M. Brascassat. — M. Decamps. — M. Delacroix. — M. Horace Vernet. — Madame Empis.

— M. Schefler. — M. Calame. — M. Chevandier. — M. Meissonnier. — M. Durand-Brager.— M. Baron.— M. Saint-Jean.— M. Rousseau.— Le jeu.

— La loterie. — Le duel. — Les courtisanes it;

M.VL — Les sous fatigués. — Le ridicule d'être vicomte. — A propos des empoisonnements. — Le scrutin secret.— Quiproquo de M. le duc Dccazes. — M. Thiers. — M. Panseron. — M. Kastner. — M. Mérimée. — Les fortifications et les jésuites. — Les chemins de fer et la Chambre des députés 4i

JUIN. — Obsen allons à JIM. les députés. — L'abolition de l'esclavage.— Une pétition. — Un chagrin de M. Arnal.— Une phrase de M. Dumon. — M. Sue et sa barbarie envers les orques. — Une ordonnance de M. Gisquet dénoncée à M. Delessert. — La pairie ou un bureau de tabac. Un duel et une lettre de cachet. — Le mariage de la reine d'Espagne.

— Le&ihommes positifs et les hommes d'imagination .'i"

JUILLET. — La douane et les courlis. — Le livret du Musée. — L'Epoque et le Soleil. — .M. Sue et .M. Dumas. — .\ propos des ouvriers et des pativres. — Un abus. — Le banc des pauvres. — L'église Notre-Dame.

— l"ne vente à l'encan dans une église. — L'Hippodrome. ... "2

310 TABLE DF.S M ATIÈRi:S

.\OUT. — Les grands hommes contemporains ofTerts en thème h la jeunesse. — Les paratonnerres de M. Dupiiis-DcUïiurt. — Le roi zi'lan.iais Thierry mange- par ses sujets. — M. Félinen David. — M. Colinet. — Le journal l'Époque et M. Griollet. — M. le préfet de police et son cheval. — Chute d'iceux «:.

SEPTEMBRE. —Un service de chemin de fer. - Nouveau mode de di-roration.— Les blocs de grés de .Meudoii de M. (ïabriel.— Philippe de (iérard.

— Les Irlandais mangeront les .\Mslais... à défaut de pommes de terre.- Franrais moderne. — Le merle blanc découvert par la Démocratie pacifique et les chiens à trois pattes de M. Jadin. — P.iuvre Maroclietti !

— Petit bonhomme vit encore, ou les affaires par actions. — .\ncelot, émule de Molière. —M. le curé de Trouville <J5

JUIN.— La poche ^w\ électeurs : les divers modes de cette pèche. — .\ifident du chemin de fer du Nord.— La couleur à la mode. — Les bains de mer d'HonOcur.- Le roi régne et ne fjouverne pas.— Tentative contre la vie du roi. — Les avocats et Napoléon. — Les circonstances atténuantes. — Les pécheurs peuvent-ils s'emparer des objets «ju'ils trouvent dans la mer? — Sur les élections loe

JUILLET. —Un pensionnat de jeunes filles. — Le représentant des tête fêlées. — Derniers vers. — L'tprcuve de dévouement. — Le serruriei Fichet. — Révélations sur le sort du serrurier Huret. — La canonisation dos bourgeois. — .M. A) niés et le jeune coloa li'i

AOUT. — Les petits cadeaux entretiennent l'amitié. — Pour si poul — Les forges de Coly. —Canonisation du bourgeois fsuile\ — Le fulmicoton. — Les coiffeurs des princes. — Les cheveux du roi d'Espagne. — Fromage d'Italie perfectionné. — Histoire il'uii épicier I"«

OCTOBRE. — Procès au chemin de fer du Havre. — Les tahltax vivant». — Un Ois de hasard. — Saucisses d'homme, — M. Henrv Galos. . 141

J.VNVIER.— Les savants de l'avenir. -^ Le disi ours «lu roi et les journaux.

— M ilc> R il/.ir prirjt |p.ir lui-nn'miv - M T"iiV Jnli.iiiiKPt et M Fn'dérM II. rit.

C icsir-

M - In l.niil-niiie .le .M. Vulor Hut<o -

S I E... — Pourepioi M. de Uol/ai; ne scii

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D'un r<

' istCb. — M. rnli-.iMl, .\i U .' . ^1 , III. il.ilip- U"l\dl (.■! l^'K v'f ^li-'-^''''

— Opinion de Rossini sur l'opéra de Robert Bruce. — M. Lablaclie. — M. Piliet et madame Stolz. — M. Troupenas. — Histoire des diamants de madame Rossini. — Eiitente cordiale de .A!. Ducliùtel et de la reine d'Angleterre. — M. le ministre de l'agriculture et les pommes de terre.

— Le pain et l'hermine. — De M. Le\errieret de sa planète. — Un mot de M. Ponsard. — A un pape. — La Société des gens de lettres. — M. Dumas tiré à quatre journaux. — Ce qu'il a dit et ce qu'il aurait dû dire. — Sur Me Ctiaix-d'Est-Ange. — .M* Lacan. — .M' Léon Duval. — Les avocats qui ont trop d'esprit. — Post-scriptum 131

FÉVRIER. — Purilîcatiou de la Chambre des députés. — En faveur de quelques jambes. — M. Magendie et l'éther. — Un mot de M. Royer- CoUard. — Sur les désordres de Buzançais. — Les ûmes emprisonnées pour dettes. — La viande timbrée. — Un doist de la main gauche de M. de B...— Une malice de .M. de la Roche...— Un candidat a l'Académie.

— Sur quelques habitants notables. — Du jeu dans le monde. — Que la bonne compagnie n'est pas toujours meilleure que l'autre. — Lord IVormanby et SI. Guizot. — Du français des grammairiens. — Un pensum à MM. Noël et Chapsal. — Un bon parrain. — M. Eugène Sue. — De S. M. Louis Phiiiope et la musique. — Le roi Louis-Philippe et M. Horace Vernet. — M. Couture. — Les journalistes et les plâtres. — Sur les habitants de Saint Quentin.— .M. Joubert.— Un avis aux femmes dum<3nde.— De la Société des gens de lettres. 173

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