‹ Les guêpes (volume 4)Chapitre 10 sur 12 · TU · texte numérisé non relu

TU

Jo nie suis amiis^ liior à suivro dans la nie iino fharmante jeune l'omnie (|ui traînait une roi)P de soie de couleur jjorge-depigeon. — Elle sortait de la rue Troncliet, où elle a ramassé de la boue. En traversant la rue basse, sa rnbe s'est traini^e dans du crottin de cheval. — Mais j'entreprends là un récit impossible. Je n'oserai jamais dire ce qu'elle a essuyé avec sa robe et reporté sur ses bas au coin de la rue du Mont-lilanc — ni sur le boulevard Montmartre. J'ose à peine dire qu'en entrant dans une boutique du boulevard iN)issonniére, elle avaittraîné sa robe sur la plus nombreuse variété d'immondices, et qu'elle avait ramassé à ladite robe et sur ses bas des échantillons de tout ce ipi'il peut y avoir de sale, d'infect et de dégoûtant dans les rues de Paris. — C'est la mode.

iJ^^ <t Je n'aime plus l'argent, disait M. Th. 0., depuis que j'ai découvert iju'il ne sert qu'à payer. «

J^(^ Madame de M..., dont un récent procès a l'ait beaucoup de bruit, n'était pas catholique; elle vient d'être convertie par MM. Cieur et de Ravigtian. — Il me semble toujours fort bizarre de voir se cnitirrlir aujourd'liiii une lenune du monde, — c'est-à-dire quitter une religion qu'elle ne suivait pas pour une qu'elle ne suivra pas davantage.

^1^ J'ai assisté à un bancpiet plialanstérien. — Si le dîner «pi'on nous a servi est la nourriture de l'avenir, elle ne fera changer personne de religion; si c'est la nourriture du présent, oiTerle par sarcasoie et par contraste avec celle promise A l'humanilé par les théories fouriéristes, elle est calomniée. J'en dirai autant de la musique bruyante qui accompa;înait trop le festin et n'accompagnait pas assez certains toasts.

Sérieusement, la religion phalanstérienne est arrivée à l'époque difficile où meurent presque toutes les religions et presipie toutes les théories. La partie de la crilicpie de la société actuelle a été faite par Fourier avec un bon sens, un esprit, un génie, i|iii mettent certaines pages de lui à cAté des meilleures pages de

Molière. — Mais il faut arriver à l'application du côté positif de la théorie.

M. Considérant, qui voulait parler debout sur une table, et que les assistants ont forcé par leurs clameurs de monter sur une sorte de pavois en forme de tribune chancelante, a prorais que l'année ne se passerait pas sans un commencement d'application.

On avait écrit aux convives suspects de progéniture une lettre ainsi conçue ; « Si vous amenez vos enfants, n'oubliez pas de vous munir d'autant de couronnes de fleurs naturelles ou artificielles; si vous négligez ce soin, vous pourrez avoir à vous en repentir. »

Quelques parents se sont rappelé l'histoire du Petit Poucet et de l'ogre, qui mange les sept enfants qui n'ont pas de couronne sur la tête ; ils ont craint que les enfants non couronnés ne flssent partie passive du festin. — Personne n'a manqué à la prescription. Mais il ne s'agissait que de la mise en scène d'une (leur de rhétorique faisant partie de l'improvisation de M. Considérant, où il disait : « Joyeux enfants, qui êtes ici couronnés de fleurs... etc. »

Un monsieur a porté un toast à la paix avec l'air le plus furieux et le plus terrible que j'aie jamais vu. — M. Lachambeaudie a lu une jolie fable.

^ejç II est des choses qui ne devraient pas être traitées tout à fait comme des marchandises, parce qu'elles sont d'une telle nécessité, que, quoi qu'il en diit coûter à l'Etat, elles ne doivent jamais atteindre un prix où elles ne seraient plus accessibles à tout le monde. — J'ai assez expliqué les raisons pour lesquelles l'Etat devrait garder l'exploitation des chemins de fer ; — je crois que le blé devait être arraché aux vicissitudes ordinaires des marchandises ; — que les opérations à faire sur le blé, comme marchandises, devraient au moins être soumises à certaines restrictions, ou pour le moins à certaines surveillances réelles. — 11 est cruel de voir une partie d'un pays désirer la misère du plus

grand nombre, jouir de ses privations, s'enrichir de sa pauvreli', se nourrir de sa faim. — Il est cruel de voir avec quel sanj^'-lroid les marchands traileiit c(!s questions. — Je copie quelques ligues dans un journal commercial, qui passe pour fort honnête :

« BLÉS. — Les nombreux arrivages de cette semaine, et les avis de baisse qui nous viennent du nord et de l'ouest, ont provo(|ué une dépréciation notable sur notre marché. Les blés ;'i livrer pour des époques reculées se sont parliculiêrement ressentis (]e cette défaveur. Cependant, nos vendeurs montrent asse:, de confiance dans l'avenir : ils cspèreni, avec quehjue laison, quelespri.\ actuels ne tarderont point à attirer de nouveaux ordres <rachat ; car divers pays, qui avaient approvisionné notre place jusqu'à ce jour, conmiencent à l'aire i\ci demandes. Les arrivages de la huitaine se sont élevés à environ cent cinquanle mille hectolitres de toutes provenances. »

ij^Jfej; A propos d^s armements maritimes et de certains engagements qu'on prétend pris à l'égard de la Cirandc-Hrelagne, — ce que je ne sais pas, — on prête à un ministre anglais, écrivant à M. Guizot, celte audacieuse citation do Virgile :

« Maturate fugam, regiquc hœc dicite vcstro. Non illi imporium pclagi sa;vuniquc tridcntcm, Scd milii bortc datuni.

« Sauvez- vous... et dites à votre roi <iue c'est à moi qu'appartiennent le trident et le sceptre des mei's. »

J^^ Entre les choses regrettables, il lautcitei le notariat.— Quelcjues notaires, se livrant aux spéculations malgré la loi et le bon sens, ont fait rapiilement de grandes fortunes. —Les charges, .surtout à Paris, se sont en conséquence élevées à un prix auquel un notaire (|ui ne ferait (pie ce qu'il doit faire ne parviendrait pas à payer la sienne parle travail de toute sa vie. — Le notariat ne présente plus de sécurité, puisqu'il est exposé aux chances des

affaires ; — c'a été une des caases de la frénésie avec laquelle se sont précipités les capitaux sur les chemins de fer et sur n'importe quoi. Les petits capitaux surtout sont devenus fous : ils ne savent plus ovi se mettre, tout les inquiète avec raison.

Le notariat garde encore une sorte de dignité extérieure, grâce à quelques membres qui se condamnent à un supplice de Tantale ; mais ce n'est qu'une apparence de conservation, les vieilles institutions sont comme les vieux arbres, qui, minés au dedans par les vers, sont entièrement creux, n'ont plus que l'écorce et attendent le premier souflle de vent pour tomber ; cependant ils ont encore leur forme. — Quelqu'un déposait dernièrement une somme chez un notaire ; — les notaires ont un ancien usage de ne pas donner de reçu ; notre homme en demander un; le notaire blessé le toise avec dédain et lui dit du ton le plus insolent : «Eh! depuis quand, monsieur, demandez-vous un reçu à un notaire? — Monsieur, répondit doucement l'autre, c'est depuis que j'en ai vu envoyer plusieurs aux galères. »

i^tjç Le nouveau pape a fourni aux journaux des anecdotes dont beaucoup me paraissent controuvées. Pour montrer le pontilu ennemi de toute tyrannie, ils lui font, à chaque instant, braver les préjugés à la manière de Voltaire. Ils se sont récemment à peu prés tous permis douze lignes sur la familiarité dans laquelle vit Sa Sainteté avec l'ambassadeur ottoman. — Ne le. croyez que conditionellement. — Mais si, quelqu'un de ces matins, les journaux s'avisaient, — et ils n'en sont pas bien loin, — devons dire que le pape s'est fait circoncire, je vous conseille île ne pas le croire du tout.

<^^ Beaucoup de choses vont mal panetju'on ne prend plus «a profession pour but, mais comme moyen.

^^^ On a beaucoup reçu, à Paris, de lettres sur lesquelles était le mollnvitalion. — • La lettre ouverte, on lisait :

ir

tt iMonsieur,

« Il me serait afjréahle de vous voir assister à une exhumntiou qui se fera mercredi prochain, à deux heures trôs -précises, au cimetière de Chàtillon. Signé Gannal.

» P. S. — Les Favorites conduisent à la barrière d'Enfer, où l'on trouve l'omnibus de Chàtillon. »

Peu de personnes ont profité de l'invitation. Je suis obligé d'avouer que je suis de ceux qui ont négligé de se procurer le plaisirde voir redemander un cadavre h la terre.

J'ai exprimé, il y a longtemps, num opinion sur l'embanmeraent. M. J. Sandeau, qui vient d'être très-justement décoré, a dit dernièrement : « Il n'y a que le souvenir qui endiaume les morts. 9

Un ancien poète recommande de mettre des coudriers et des lilas sur sa tondje. — Car, dit-il, faisant allusion à la transmigration perpétuelle des parcelles de la matière :

« Je veux, tlaiïs un pareil bosquet, Plaire encore ;'i jiunc fillette.

Tantôt cueilli comnn; bouquet.

Tantôt crofiué connue noisette. »

J'ai entendu dire à M. Victor llugn : « J'aime mieux embaumer (ju'étre embaumé. » Kn elVct, quand le soir, au coucher du soleil, seul dans un cimetière, on commence h frissonner au bruit de ses propres pas, — sur les toiid)es où l'herbe a si vite poussé, — en même temps que l'oubli dans le crrur des vivants, — il semble que, tandis t|ue le corps du mort chéri .se transforme et ilcvient les lleurs ipii couvrent la tombe, la pervenche bleue ^la vioblte des morts, dirent les gens de la caflipagne), il semble que de la corolle du chèvrefeuille s'exhale en

parfum céleste et remonte au ciel l'àme de ceux que nous avons aimés.

Ne vaut-il pas mieux hâter le moment où nous devenons fleurs, que de prolonger le temps pendant lequel nous devons rester cadavre?

Néanmoins, il s'agit de quelque chose qui a bien l'air d'une injustice. J'ai quelquefois parlé de M. Gannal ; j'ai quelquefois parlé sévèrement de l'àpreté avec laquelle il met ses affiches sur les tombes, et mêle dans les épitaphes l'éloge de son liquide à celui des vertus des morts. — Mais j'ai dû parler aussi des travaux très-importants du même M. Gannal, et du courage qu'il a montré dans plusieurs occasions. C'est M. Gannal, par exemple, qui a démontré que la gélatine, — avec laquelle on nourrissait les malades dans les hôpitaux, — depuis 1813 etl8l4! — n'avait aucune condition nutritive, et qu'il avait fallu inventer toutes sortes de maladies pour expliiiuer la mort de beaucoup de malades morts tout simplement de la faim et de la philanthropie.

Il y a aujourd'hui encore, je crois, — mais certainement il y avait encore, il y a peu de temps , — certains hôpitaux où on a proscrit la gélatine, comme ne renfermant pas d'élément nutritif et ne donnant aux malades qu'un liquide éminemment putrescible et toujours infect à diflérents degrés , — tandis que, dans certains autres, elle sert à la nourriture des malades, — ou du moins y servait il y a peu de temps.

M. Gannal m'a envoyé un morceau de pain excellent. Il a offert à M. Guizot, dit-il, de faire cinquante mille pains par jour, qu'il vendrait à raison de quarante centimes les deux kilogram. Ceci a été considéré, sans doute, comme question misérable! — et M. Gannal n'a pas reçu de réponse.

Il me semble que M. Guizot, s'il ne croit pas à la proposition de M . Gaimal , sans l'examiner, — ce qui serait présomptueux, — se doit à lui-même d'établir qu'il n'a pas négligé une occasion de donner du pain à dix centimes la livre !

Maintenant revenons aux invitations de iM. Gannal. — M. Gannal a inventé un procédé d'embaumement qui consiste dans l'injection d'un liquide dans l'artère carotide. Quelques médecins ont désapprouvé le liquide. Il faut croire qu'ils ont changé d'avis in entremis, — ou que du moins ils n'ont pas fait partager leur opinion à leurs proches : a Car, dit M. Gannal, ils étaient trente-neuf, je les ai tous embaumés. » Vous voyez qu'il n'est pas sain d'être en désaccord avec M. Gannal ; d'autres vous envoient promener; lui, il vous embaume.

Un M. Sucquet, médecin, fit embaumer une de ses malades par M. Gannal, le 0 février 1843. — On ne peut tout faire. — La malade avait été soignée par M. Sucquet , elle était morte sous sa direction, la part de besogne de M. Sucquet était faite ; il s'agissait d'embaumer: il appela M. Gannal, qui, dans une brochure fort ardente, s'écrie en parlant aux médecins : « Les vivants sont à vous, je vous les abandonne, je n'en veux pas ; mais, à mesure que vous les tuez, ils sont à moi ; les morts m'appartiennent, laissez-moi mes morts ! »

Probablement, en voyant opérer M. Gannal, M. Sucquet sentit l'influence secrète et s'écria : « Et moi aussi, je suis embaumeur! » Et quelques mois après il empaillait les gens, concurremment avec M. Gannal, après avoir pris un brevet, non pour le mode d'injection, qui appartient à M. Gannal, mais pour un autre li()uide. De ce jour, M. Sucquet s'écria : « Les morts ne sont plus à M. Gannal ; ils sont à nous deux ; je veux ma part de morts. »

M. Gannal n'est pas patient ; une guerre acharnée s'est déclarée.

On se rappelle l'histoire des deux serruriers Iluret et Fichet. Chacun des deux ouvrait les serrures de l'autre, — il n'y avait plus de sûreté dans Taris ; — mais Fichet a fini par trouver um; serrure au moyen de laquelle il tient Ilurct enfermé dans sa cave depuis sept ans. La police a voulu s'en mêler, mais Huret a crié à travers la porte : « Laissez-moi, je l'ouvrirai; je demande du temps. » On lui donne à manger par le soupirail.

M. Giinnal et M. Siicquet, à leur exemple, désenterreiU à l'eiivi les morts l'iin de l'autre. « Et ton mort du jardin de l'Ecole pratique? il était joliment embaumé! crie M. Sucquet. — Et madame Guillard? répond M. Gannal, ta morte du Père-Lachaise, que j'ai déterrée moi-même, en voilà une qui te l'ail honneur 1 — Et ton pendu? réplique M. Sucquet, il était bien conservé, — il était tout noir ! — Je le crois bien, dit M. Gannal, c'était un nègre. Rends-moi mes morts, ajoute le chimiste, et fais-t'en toi-même ; tu es médecin, tu en as le droit. — Je suis protégé par M. Orfila, dit le médecin. — On peut voir chez moi une collection de morts empaillés, » dit M. Gannal.

Ceci est inquiétant pour les vivants. — Par qui sera-t-on empaillé? On n'en sait rien. Comment cela finira-t-il? — Des deux adversaires, lequel embaumera l'autre ? — M. Gannal, du reste, est fort singulier. Quand il parle des morts, il y voit toutes sortes de choses comiques qui échappent aux autres hommes. Par exemple, il dit dans une de ses brochures — qu'il pourrait raconter les embaumements de quelques hommes haut placés, miiis qu'il s'abstient : cela ferait trop rïre le public.

Chaque fois qu'on fait appel à ma bonne foi, je me crois forcé d'examiner les cas en litige. — La plume oblige. — J'ai fait ainsi dans cette circonstance, quoique le sujet ne soit pas de ceux que je choisis le plus volontiers. Je crois que M. Gannal a raison contre M. Sucquet ; mais je conseille à tous les deux de mettre un peu plus de décence dans leur querelle. Les morts qu'ils se disputent ne sont pas tout à fait à eux. Ils sont aussi à ceux qui les ont aimés. — Il faut respecter les uns et les autres.

-^j; J'approuve de tout mon cœur certaines croix donnés récemment ; malheureusement cette justice est atténuée par la distribution de certaines autres. — Pourquoi ne donne-t-on pas la croix à madame Dudevant (George Sand)? toutes les dames professeurs de Saint-Denis la portent. — Je n'y vois qu'une difficulté : c'est qu'on a attendu trop longtemps.

^fejç Les fleurs ne marKiucnt jjas de proleclions, — toutes les princesses leur ont accordé leur patronage ; M. Decazes est leur oncle. Eh bien ! on les expose toujours dans cette orangerie du Luxembourg, sombre et pleine de poussière. Les amateurs ijui s'y transportent ne les voient pas, mais les étoulVent par la poussière que font lever leurs pieds. Les drapeaux tricolores ont leur mérite, — et sont de glorieux drapeaux, — mais il faut les laisser à leur place. — Les llcurs des Ciimellias et des azalées ressortcnt mal sur un fond rouge et bleu, et je crois qu'on ferait bien d'en être moins prodigue dans la salle d' exposition ; ou bien de les laisser dans cette salle, — si on le veut absolument, — mais d'exposer les fleui*s ailleurs. Eh quoi ! dans Paris, il n'y a qu'une cave pour les fleurs, et il y a tant de si belles salles pour les pianos et les pianistes acrobates !

-^fefC Jamais il n'a été aussi facile de gouverner qu'aujourd'hui. Autrefois il fallait chercher avec finesse par (}uelle monnaie on devait maichander les gens : aujourd'hui tout le monde veut de l'aigent.

.^^ Une cour d'assises vient d'adnutlre des circonstances atténuantes envers un homme qui a tué et brûlé sa mère. — J'ai l'habitude d"cxpli(|uer certains verdicts du jury qui, au premier abord, pourraient sembler bizarres. Les jurés ont eu égard à ce que le parricide a tué sa mère avant de la brûler, sans quoi les souffrances de celte femme auraient été inliniment plus atroces et plus longues ; — c'est au moins une altenlion de la part de cr fils ! Plus les gens sont méchants, plus naturollcment on doit leur savoir gré du mal qu'ils ne font pas. — El d'ailleurs, il faut être bien amrageux pour brûler sa mère !

^1^ Quel luxe de mystère , ma«larac ! vous voulez être à la fois inconnue et dégui-sée ! — Je dois faire semblant de vous croire; mais, s'il y a beaucoup tic prolétaires comme vous, cela amènera de grands malheurs ; l'aristocratie fera une révolution pour conquérir à .^on tour re</a/i/«. Vous me demamlcz ce que je

pense des combats de taureaux et du désir que beaucoup de personnes témoignent de les voir introduire en France. — J'ai dit une fois, dans les Guêpes, que la chasse est un noble exercice, mais que je voyais avec surprise que la chasse des rois et des princes fiU la chasse au cerf, — un animal qui ne se défend que par la fuite et les larmes, et qui, poussé au désespoir, hors d'haleine, devient un moment dangereux seulement pour les chiens. — J'aimerais voir les rois et les princes chasser au loup et au sanglier, faute d'ours, de tigres et de lions.

Pour ce qui est de ce spectacle de chevaux éventrés, traînant leurs entrailles, et de taureaux tués avec toutes sortes d'enjolivements, je considère simplement ces jeux comme une modification peu heureuse de la boucherie, et je déclare, pour ma part, que, si on établit les courses de taureaux en France, je n'irai pas plus voir ces bouchers prétentieux, — appelés toreros, — que je ne vais voir les nôtres aux abattoirs.

Mars 1848.

Le gouvernement déchu. — Les partis. — Le gouvernement provisoire. — L'étable d'Augias. — Les élections. — Ce que c'est que la République.

— Les ouvriers. — Les voitures de troisième classe des chemins de fer.

— La duchesse d'Orléans. — Les élections.— Les candidats, —Avocats et marchands. — Ce que c'est iju'un républicain. — Pauvre ou riche.

— Celui qu'il faut nommer. — Indépendance de l'Assemblée nationale.

— Plus de tribune. — Plus de partis. — Les anciens députés et les hommes nouveaux. — La République. — Une adhésion. — Réponse d'un candidat à une question embarrassante. — Le vrai peuple. — Qu'est-ce que rarniée? — Le gros lot des devoirs. — Un peu trop d'arbres de la

liherté. — M. Louis Blanc et l'orjinnisalion du travail. — Quelques croquis d'électeurs. — Les compagnons du devoir. — M. Schniidt.

*|^ M\Rs. — Un goiivornomont, qui n'avail do liens oiilri^ SCS parties que des inlénHs, vient de se dissoudre comme un iiiarchand qui fait faillite. Ses amis, c'est-à-dire ceux qui brocantaient avec lui les alTaires du pays, sont ceux (|ui lui ont tourné le dos avec le plus d'ardeur, l'ne famille royale, dont deux ou trois membres étaient cependant populaires, s'est enfuie d'une faron si triste, que je me suis pris à rej^relter de ne pas avoir été leur ami pour le rester. On'avait rcvcrni au dehors le vieil arbre de la royauté, mais il était creux et vermoulu en dedans ; il est tombé : Paris a délaré la Fran((' népubliiine, la province a envoyé son adhésion.

-«W^j; Parlons de ce qui est : je n'étais pas, je ne suis pas du parti républicain ; mais la République n'appartient pas ;'i un parli, elle appartient h la France. Je suis de la France républicaine, et j'en suis avec tout ce que je puis avoir de force, d'intelligence et de dévouement.

Jb^ Personne n'était prêt pour la République ; ses plus ar- «lents parti.sans ajournaient leurs efforts à la mort du roi. — Ce (|ui est arrivé, personne ne l'a fiit exprés, — à moins que ce no soit Louis-Philippe peut-être.

C'est oïdinairement pemlant les basses eaux qu'on construit les digues. Il a fallu cependant en donner à \u\ torrent subilcmenl accru, et heureusement que du sein d'un gouvernement provisoire, improvisé néce.ssaircmcnt par vingt personnes, if s'est élevé un homme qui a passé la moitié de sa vie à écrire des choses entre les plus dignes d'être lues, et qui a comment'; alors à faire des choses dignes d'être écrites : grande et belle rxislcncc, que r.yron n'a pu que rêver.

J^y*: Cette adhésion, qui semble universelle en France, cache (le grandes craintes : c'est à ces craintes (ju'il faut purlcr.

Pensez que tout ce que la peur imaginera, c'est la peur qui le réalisera, qu'elle seule peut donner des corps aux fantômes qu'elle rêve.

Quelques-uns pensent que la République sera une époque de haine, de réaction, d'anarchie, de misère. Ajoutez tout ce que vous pourrez imaginer de plus triste et de plus effrayant, et je vous réponds : C'est parfaitement possible si le pays le veut, si nn est lâche, si on est indifférent, si on est niais. Mais aussi, si le pays le veut, ce sera le gouvernement des meilleurs, des plus intelligents, des plus honnêtes dans l'intérêt de tous ; ce sera un splendide développement de l'intelligence, du bien-être, de la moralité. Il suffit que tout le monde apporte son concours sincère, loyal, entier.

La République n'est pas telle ou telle chose que vous représente votre mémoire ou votre imagination : la R^publii[ue, c'est tout ce que vous pouvez rêver de plus beau, — si nous le voulons tous. — Ce grand bouleversement vous effraye; — mais on ne pouvait nettoyer l'étable d'Augias avec un plumeau. — D'ailleurs c'est fait.

S^ République veut dire chose publique, la chose de tous. Cette république, on ne vous l'impose pas, vous allez la faire vous-mêmes; tout ce que vous savez de bon, vous allez l'y mettre ; tous ce (|ue vous redoutez de mauvais, vous allez l'en retrancher. — Pour cette nouvello maison, vous allez choisir les architectes et les maçons, et vous fournirez les matériaux : si elle n'est pas faite à votre goût, ce sera votre faute. 11 est posbible que vous la fassiez très-mal, et alors ce sera la perte de la France; mais telle aura été votre fantaisie.

Si toutes les forces, toutes les intelligences, tous les dévouements s'y consacrent, ce sera une des belles époques de l'humanité Dans les élections, ne laissez pas égarer vos clmix par de mesquins et égoïstes intérêts ; ne cherchez de bien privé que dans votre part de bien général.

218 LES GUÈtES.

<^^ Certes, tout ne va pas très-bien aujourd'hui. Trop de gens auraient voulu tout casser dans la maison pour montrer qu'ils sont les maîtres ; trop d'épaules sans force demandent de lourds fardeaux ; trop de gens ont voulu faire avec les mains ce qui ne peut se faire qu'avec la ttHe. Mais veuillez-le, et ceuxlà mt^me comprendront, de bonne ou de mauvaise gnlce, que la nouvelle révolution, ou plutôt la dcniiôre phase de la révolution française, n'est pas faite au bénéfice d'un parti, après avoir renversé un gouvernement qui n'était plus qu'un parti. Celte révolution est au bénéfice de tous, chacun dans la mesure de son intelligence, de .sa probité. Us comprendront que la liberté ne consiste pas à faire ce qu'on veut, mais ce qu'on croit meilleur; que la liberté de chacun a pour limite la liberté des autres. Faites un gouvernement qui ne soit ni oppresseur ni opprimé ; faites le gouvernement que vous voulez ; choisissez non ceux à qui les places sont nécessaires, mais ceux (|ui sont nécessaires aux places ; mais faites un gouvernement fort. Rappelez-vous les tracasseries quotidiennes et les taquineries de tous les instants sous lesi^ielles est tombé un mauvais gouvernement, et sous lesquelles tomberait de nu'^nie le meilleur gouvernement possible. Chaque jour, chacun, jusqu'aux balayeurs des rues, jusqu'aux enfants, enlevait pour sa part un peu de force au pouvoir déchu. Que chacun, jus(|u"aux balayeurs des rues, jusqu'aux enfants, en apporte au contraire au nouveau gouvernement.

<^^ On dit que les partis se remuent et espèrent; ils ont raison d'espérer : qu'ils retranchent de leurs idées tout ce qu'il y a on elles d'égoïste et de haineux ; qu'ils viennent demander à la nouvelle Républiiiue tout ce (|u'il y a de noble, de généreux, de sincère dans leurs projets, et qu'ils l'aident de toutes leurs forces à l'exécuter : toutes leurs espérances seront réalisées; s'ils ne viennent pas, la France les jugera. Que chacun espère comme homme, comme Français, comme citoyen ; mais,

comme parti, la France n'en reconnaît et n'en veut aucun, quel que soit son nom, quel que soit son drapeau.

^t?; Pour moi, je demanderai à la République, quand elle sera constituée, tout ce que j'ai en vain demandé au gouvernement déchu : rien de moins et pas grand'chose de plus.

J^ On a trop demandé au gouvernement pro^^soire. Le gouvernement provisoire ne pouvait que se prononcer sur les quelques grands principes inhérents aux idées saines et généreuses de la République française ; il ne devait pas s'occuper d'une multitude de détails qui ne peuvent être décidés que par la nouvelle Assemblée.

Ainsi, par exemple, il eût été à désirer que le gouvernement pût exercer assez d'influence sur les ouvriers pour leur dire efficacement : Nous décrétons le principe de l'organisation du travail et de toutes les améliorations possibles au sort des ouvriers ; mais c'est un problème qui doit être résolu sérieusement et jugé par la future Assemblée constituante. Il va d'ailleurs y avoir, pendant quelque temps, moins de consommation et de travail. N'augmentez pas cette gêne, dont vous souffrirez les premiers, par des exigences prématurées. A quoi servira d'augmenter le prix et de diminuer le temps de la journée, si on ne vous emploie pas? Nous trouverons moyen de secourir ceux qui souffri- -Font ; mais ayez un peu de patience : les lois doivent être faites au ciment; il faut le temps d'écraser et de tamiser la tuile. Si on bâtit avec la terre des chemins, tout s'écroulera aux premières pluies.

^^^ Je ne remarque qu'en passant que certaines phrases de la circulaire de M. Ledru-Rollin, relatives aux élections, paraissent entendre la liberté d'une façon singulière, et que M. le ministre provisoire de l'instruction publiijue recommande de ne pas se fier- aux gens qui ont de l'éducation. — Je suppose la mesure relative aux caisses d'épargne une dure nécessité, ainsi que le projet de vendre les immeubles de l'Élat, que l'on n'achètera pas.

f^^ On a exigé aussi quelqi^^s puérilités : la suppression des titres ; les titres n'en valaient vraiment pas la peine. Depuis longtemps ils tiraient leur valeur de ceux qui les portaient. D'ailleurs, les mœurs se sont tout à fait refusées à celte suppression, et chacun a conservé son nom et son titre. — Je ne parle pas de mille saugrenuités qui ont germé dans certaines léle^, et qui s'épanouissent chaque jour sur les murailles émaillées de Paris, en pancartes jaunes, rouges, bleues, vertes; mais personne ne perdra rien pour attendre — et je prends note de tout.

Aujourd'hui il s'agit des élections ; il s'agit de les bien faire, de ne se laisser influencer par aucun parti, quel que soit son nom, puisqu'il y a des gens assez bêtes pour vouloir rester un parti, ni par aucune coterie ; il s'agit d'élire les plus sensés, les plus honnêtes, les plus fermes ; il s'agit de perdre ou de sauver la France.

J^(fi Le gouvernement provisoire a décrété la liépublique, sauf la ratification de l'Assemblée des représentants des déparlements, comme c'était son devoir. Quelques journaux ne veulent jias que la (picsliou soit soumise à celte Assemblée. « C'est, disent- ils, une question jugée ; c'est le vœu connu de la France, » etc.

Je dirai d'abord que mes vœux sont pour la République, pai. que c'est la seule forme qui puisse embrasser et confondre loii> les partis; mais je dirai ensuite que ce doit être le piemier vote demandé à l'Assemblée consliluante. — La France veut la Républi(|ue ou elle ne la veut pas. Si elle la vent, elle le dira clairement parla voix de ses représentants; .>>i elle ne la veut pas, <|iii «lonc se croit le droit de l'établir?

Jt^ La République future iloil être un progrés et non un replâtrage, un livre nouveau et non un plagiat. (Juc les commissaires de la République n'aillent pas étaler dans les départements des idées, «les langages, des habits et des gilets d'une cert.iinc. forme, qui leur donnent une altitude de croquemitaiue d'une o|;portunilé fort contestable.

^ij; Plusieurs journaux de Paris me semblent vouloir usurper une singulière puissance : c'est de désigner aux départements les noms qu'ils doivent élire. La situation est trop grave pour que la province se laisse intimider ni mener par personne : la province nommera des hommes qu'elle connaît elle-même.

.^^ J'avais, l'année dernière, intenté un procès au chemin do fer de Paris au Havre pour arriver à faire supprimer ces horribles wagons découverts dits de troisième classe. — Une lettre de M. de Lapeyriére, chef de l'exploitation, m'apprend que le conseil d'administration a donné l'ordre de couvrir ces voitures.

^^ Très-peu de jours avant les événements de Février, madame la duchesse d'Orléans, ayant appris que Jean Duchemin, pécheur d'Étretat, mari de Rose Duchemin, que connaissent bien les lecteurs des Guêpes, avait eu le malheur de perdre son bateau et ses filets dans une tempête, lui a envoyé cinq cents francs. — C'est le cas de répéter, à propos de l'exil, ce que disait de la mort un grand orateur : « Rappelez-vous que de toutes vos richesses, vous n'emporterez dans Vautre vie que ce que vous aurez donné dans celle-ci. » — Et aussi un grand poëte :

« Qui donne aux pau\TCS prête à Dieu. »

Les riches sont surtout favorisés en cela, qu'outre leur part des biens de ce monde, ils ont reçu en dépôt la part des pauvres, )|irils ont la douce charge de distribuer à ces créanciers de la Providence.

<î^ L'ancienne Chambre, impuissante et corrompue, était surtout composée d'avocats et de marchands. — Défiez-vous, dans les nouvelles élections , des avocats et des marchands. Un marchand ne peut abandonner ses alTaires pour aller faire celles du pays ; il faut donc qu'il soit retiré: il est alors usé, et a l'esprit rétréci par des préoccupations avares. 11 donne â l'argent une trop grande importance ; tout se résume pour lui par vendre et ache-

ter.— Les avocats sont accoutumés à plaider toute question dans les sens les plus opposés ; on dit populairement : c Ils n'apprennent le droit que pour plaider le travers. » D'ailleurs, ils acquièrent dans leur état une misérable abondance de phrases, une déplorable facilité de parler des choses qu'ils connaissent le moins, et d'embrouiller tout par l'esprit de chicane et d'argutie. J'ai remarqué dans le temps que Louis-Philippe avait dit un jour : <i J'ai toujours aimé les avocats, » tandis que Napoléon disait : a Pas d'avocats. *

S'il se présente un avocat ou un marchand qui ait prouvé, non par des discours, mais par sa vie entière, iiu'il aime le pays, qu'il aime et connaît le peuple, qu'il a de la fermeté et de la bonté, de l'intelligence et du cœur, nommez-le cependant, non pas parce qu'il est man hand ou avocat, riche ou éloquent, mais quoiqu'il soit l'un et l'autre, et cela seulement si vous n'avez personne dans les autres candidats qui réunisse au niénu> degré les mêmes qualités parmi ceux qui ne sont ni marchands ni avocats.

Ne demandez à vos députés aucune faveur particulière ; laissez-leur de votre part, et conséquenimcnt ilo la part ilu pouvoir, toute l'indépendance dont Us ont besoin pour Its grands et difficiles devoirs qu'ils ont à remplir.

1^^ On vous dit d'élire des républicains • on a raison ; mais ne vous trompez pas sur le sens de ce mot. Il ne suflH pas (ju'un homme se dise républicain, même depuis longtemps ; ne vous fiez à aucune enseigne. Voyez vous-même si l'homme que vous avez en vue est bon, humain, intelligent et c^jurageux; s'il aime le peuple, s'il secourt le pauvre et de quelle manière il le fait; s'il a toujours traité comme frères ceux d'entre les ouvriers et les paysans qui se sont montrés estimables, et s'il a toujours pressé avec plai>ir la main calleuse du travailleur. Si l'on vous dit ensuite que cet homme-là n'est pas républicain, n'en croyez rien, <'t donnez-lui hardiment vos suffrages. Si un autre est avare, vani-

teux, égoïste, ambitieux, il aura beau vous dire : « Je suis républicain, je le suis depuis vingt ans, depuis trente ans ; » ne le croyez pas, et refusez-lui votre voix sans hésiter.

^^ Préférez le pauvre au riche : le pauvre connaît les besoins du peuple, et il n'a pas le cœur endurci. — Préférez le bon sens à la facilité de parler; préférez les phrases courtes et pleines aux phrases longues et vides ; défiez-vous des mots sonores : rien n'est plus sonore que ce qui est creux; ne jugez aucun homme sur ce qu'il dit au moment des élections, mais sur ce qu'il fait depuis longtemps.

i^ijç Ne demandez pas combien un homme a d'argent, mais comment il l'a gagné. — Rappelez-vous que le mérite d'avoir de l'argent ne peut venir qu'après la moindre des qualités du cœur ou de l'esprit, et qu'il faut laisser là encore un certain intervalle.

i^je Vous ne savez qui nommer ? Cherchez celui auquel vous iriez sans honte et avec confiance demander du secours si vous êtes besogneux , de l'appui si vous êtes opprimé , un conseil si vous êtes dans l'embarras.

^tjç Quand la Chambre nouvelle sera réunie, il faudra d'abord que la garde nationale et l'armée jurent de faire, au prix même de leur sang, respecter l'indépendance de l'Assemblée. Aucune menace, aucune influence, ne doit arriver jusqu'à elle; tout homme qui tenterait contre elle la moindre violence physique ou morale doit être déclaré traître à la France et chassé du pays. — Si le pays, qui aura choisi cette fois ses représentants, croit avoir à se plaindre de quelques-uns, qu'il attende de nouvelles élections.

^tje Que la tribune soit détruite : avec elle disparaîtront les longs discours vides et perfides. Ceux qui ont quelque chose à dire ne verront plus toujours la parole usurpée par ceux qui ne savent que parler. Les bonnes pensées et les bons sentiments ne seront plus étouffes par les grands mots et les grosses phrases : le pays peut être sauvé en patois.

22i LES GUÊPES.

-î^^ N'écoutez pas les gens qui voient dans la révolution Je Février le triomphe d'un parti : il n'y a plus de parti possible en France. Un parti qui veut subsister donne le droit à tous les autres de lever la tête.

4^tj; Parmi les députes qui étaient dans l'opposition lors de la Uévolution, défiez-vous autant de ceux qui ont été aux affaires (jue de ceux qui y étaient alors. Que la qualité d'ancicMi député ne compte pour rien dans vos sulTrages. A mérite égal, préférez l'homme nouveau.

^^ La Uépubliquc, c'est le gouveruoment des meilleurs choisis par tous dans l'intérêt de tous.

^WU? M. ■*', préfet du dernier gouvernement, venait d'envoyer son adhésion à la République : « Encore celui-ci ! s'écria un ami ; / mais vous avez passé déjà de l'Empire à la Restauration, de la Restauration à Louis-Philippe. Quelle versalité! quelle inconstance ! — Moi versatile ! moi inconstant ! répondit M. ***, Je n'ai, au contraire, Jamais changé d'idée: je veux et j'ai toujoiii voulu rester préfet. i>

^ft;^ Un candidat venait de parler devant ses électeurs. Dans ses visites préalables, il avait donné à chacun la marchandise qui lui convenait. Conservateur avec les conservateui's, ardent démocrate avec les autres-, il avait été obligé de donner à son discours public une obscurité suffisante pour ne contredire aucune de ses assertions trop variées dans le téte-à-téle. Un électeur, voyant cett(! hésitation et voulant le faire prononcer, lui dit : « Mais enfin, monsieur, si une émeute essayait de devenir une révolution, que feriez-vous? — Ce que je ferais, monsieur, reprit le candidat avec son accent méridional, ce que je' forais, monsieur?... ah! je vous remercie de m'avoir posé une ((uestioii aussi précise et aussi nette; ce que je ferais, monsieur... mou devoir !

L'orateur fut couvert d'applaudissements. Je crois qu'il a été élu, mais je ne sais pas ce qu'il a fait.

^^ Il ne faut pas que la France se suicide : ce serait se suicider que d'ôter la moindre parcelle de force au gouvernement provisoire, qui n'a et ne peut avoir qu'une puissance morale. Un bon citoyen peut et doit donner des avertissements pour demain, mais il ne doit pas élever des chicanes sur hier. Il faut éclairer et aider, il ne faut pas attaquer et ébranler. Voyez ce que nous aurions derrière le gouvernement provisoire : si cela est de votre goût, ce n'est pas du nôtre.

Loin de diminuer, par des attaques imprudentes et presque toujours injustes, la force morale du gouvernement provisoire, il faut l'avertir (pi'il a plus de puissance dans le pays qu'il ne le croit peut-être. 11 faut qu'il sache que le pays entier attend de lui certaines mesures nécessaires, pour lesquelles il aura l'appui de toute la France, moins deux ou trois cents brigands qui font, sous prétexte de la République, ce qu'ils feraient tout aussi volontiers en l'honneur de Henri V.

Le peuple, le vrai peuple, est blessé qu'on ait l'air, en ménageant une hideuse populace d'échappés de prison ou de (jalénens trop tôt libérés, de la confondre avec lui. Piemuez violemment le vin le plus généreux, il montera de la lie à sa surface; mais cette lie retombera par sa propre impureté.

-^^ L'armée ne doit plus être frappée d'ostracisme; l'armée est composée de citoyens qui payent leur dette à la patrie un peu plus cher que les autres ; de citoyens qui, choisis ]mr le sort, entre tous, payent l'impôt le plus lourd, l'impôt du sang, et seront, dans trois ans, ouvriers ou bourgeois, comme ils l'étaient il y a quatre ans : ils ont tiré à la loterie le gros lot des devoirs, voilà toute la différence. Le garde national n'est-il plus citoyen le jour le garde? les soldats montent une garde de sept ans r je ne vois pas ce qui peut les séparer du reste du peuple. Où est l'homme qui n'a pas des parents et des amis dans l'armée? et vous-même, si vous n'êtes pas soldat, c'est que le sort ne vous a pas désigné, ou peut-être avez-vous acheté un remplaçant, et

l'avantage, comme citoyen, n'est pas de votre côté : vous payez en argent ce qu'ils payent <le sept ans de leur vie.

11 est temps que le peuple rappelle ses IVùres de l'armée, et qu'il rende lui-même, aux régiments de la garnison de Paris, les armes que ceux-ci lui ont prêtées pour combaltre en Février 1 818 . Après quoi on ne dira plus « le peuple et l'armée, » on mettant ridiculement ces deux noms en opposition. — Le peuple, c'est tout le monde ; l'armée, c'est la partie du peuple momentanément sous les ilrapeaux ; excepté les eid'ants, qui en seront bientôt, les vieillards et les infirmes qui en ont fait partie, et les •brigands qu'on en repousse avec raison, tous les citoyens sont de la garde nationale et de l'armée tout aussi nationale. Nous ne dirons donc plus i le peuple et l'armée, » puisque l'armée fait partie du peuple, pas plus que nous ne dirions, par exemple, « le peuple et les cullivaleuis, >» ou « le peuple et les charpentiers. » Nous dirons « l'armée sédentaire et l'armée mobile formant le peuple français ! »

1^^ Si j'étais ministre de la guerre, je remettrais mnn portefeuille comme inutile, ou je ne laisserais pa.s peser un instant de plus sur l'armée un quiproquo qui aurait presque l'îiir d'une suspicion. Je suis cnnvaincu que c'est un devoir rigoureux dont s'acquittera le général Cliangarnior, puisiiu'il paraît que c'est définitivement lui que nous aurons pour ministre de la guerre. — Ce sera là, si on veut, le sujet d'une belle et grande fête républicaine.

ij^ij; Cela vaudra mieux (|ue la plantation trop multipliée d'arbres de la liberté, promenades tumultueuses qui, aujourd'hui, répandent l'inquiétude et donnent lieu à ([uelques abus dont le peuple ne veut plus. La saison est trop avan(îée pour quo les arbres reprennent et poussent. Je vous dis ceci en ma qualité de jardinier : les deux tiers de vos arbres mourront. Nous en replanterons tous ensemble, dans un an, à l'iuniiversaire de la Révolution defévricr, dans une grande fête nationale. Ces arbres,

arrachés et replantés avec soin en saison convenable, vivront et abriteront les générations futures. — A l'année prochaine !

^^ 11 est une autre cause d'inquiétude, c'est la tache entreprise avec trop de courage et de constance par M. Louis Blanc ; c'est l'essai de l'improvisation de l'organisation du travail. Je voudrais que les délégués des corps d'états vinssent dire à M. Louis Diane : « C'est assez tourner dans un cercle sans issue ; nous vous savons gré de vos efforts, de votre bonne volonté et de votre intelligence ; nous comprenons maintenant que ce n'est pas là une question dont la solution puisse s'improviser, surtout au milieu de dilTicultés inévitables après un si grand ébranlement. Prenons acte de ce que nous avons déjà fait, et ajournons la solution ; rassemblons les matériaux; enregistrons tous les avis sincères ; convions toutes les intelligences à nous venir en aide; méditons avec calme, puis nous reprendrons cette œuvre un peu plus tard. Pour le moment, ouvriers et patrons, arrangeons-nous en frères ; partageons le travail ; suspendons, les réclamations même les plus légitimes ; dans trois mois, nos pensées plus mûres enfanteront des lois robustes et vivaces, nous penserons à abaisser nos journées à dix heures de travail quand le gouvernement provisoire ne sera plus forcé de porter ses journées de travail à quarante-huit heures. Fai^oons tous un peu plus que nous ne devons : c'est pour la Franche que nous travaillons ; nous ne serons plus difficiles que lor.^^^ue nous travaillerons pour nous. »

.^ Je viens de voir rat*;,ji,ae des futurs électeurs. J'ai regretté chez un grand n'^^j^j^re de ne pas voir plus de fermeté d'esprit, plus d'intellî\,g„(.g de la situation. Beaucoup s'effrayent outre mesure; ils ^^^nt jusqu'à douter de l'existence du pays. Ils ne croient pa-^ . j^ y^^^^.^^^ q^ plutôt, comme ils l'avaient traitée un peu en ennemie^ Us h croient vengeresse. Ils n'osent pas lui ^"^"^ louràme ni leur esprit : ils veulent, avant tout, ne pas ^^"araître modérés.

Ils cherchent à se signaler par îles choix étranges : ils exigeraient prcs(jue qu'nn candidat eût été tue en Juillet ou en Juin.

Vous avez pitié d'eux, vous les rassurez ; mais vous ne tardez pas à voir que vous les avez trop rassurés : ces gens, si audacieux quand ils avaient peur, deviennent timides quand ils sont rassurés. Ils demandent alors si on ne pourrait pas renvoyer à la Chambre quelques députés conservateurs. Vous êtes obligé de leur rendre un peu de leur frayeur avant de les quitter.

Dans une vdle où il va deux comités, à llouen, par exemple, le plus modéré des deux n'obéit qu'à un seul sentiment, à une crainte, la crainte de voir l'autre lui reprocher sa modération. Alors, tous les efforts de ses membres se réunissent pour présenter des candidats plus avancés f|ue ceux de l'autre comité, et ils finissent quelquefois par changer de rôle.

Tel memhre d'un bureau, causant avec vous, se déclare trèssatisfait de vos principes; il avoue même qu'il est et surtout q:;'il était moins avancé que vous. Comme particulier, il ne voudrait peut-être pas de vous : vous êtes trop ardent; — mais comme membre d'un cemité, il vous repoussera sans doute comme trop modéré.

Bon Dieu! soyez donc sincère! croyez donc à la liberté poiu tous, jugez donc et choisissez donc d'après vos propres sentiments; volez pour la République, c'est le salut du pays; mais ne choisissez pas vos élus dans les listes toutes faites que font circuler les coteries ; sachez vous-même ce que vous voulez d'un bon républicain ; voyez où vous trouvez les qualités, sans trop vous fier A l'enseigne.

,a^ Il y a dans le mode d'élection adopté un vice que l'Assendtlée constituante aura, je pense, ;\ réformer: c'est le vote de chaque habitant sur tous les représentants du di^nartement ; les deux tiers des électeurs auront à voter sur des noms .7ui leui sont tout à fait inconnus. Ils devront adopter, sur les canniVlals «le localités du département éloignées de la leur, l'opinion qui

leur semblera dominer dans cette localité ; mais par cela ils seront très-exposés à l'influence des coteries. Il faut ici mettre de la probité et du bon sens dans son vote. Obligé |d'accepter parfois des listes Routes faites, remplacez sur voire bulletin un nom que vous n'approuvez pas, ou même un nom que vous ne connaissez pas du tout, par un nom que vous connaissez et que vous avez pu apprécier, non dans les professions de foi, mais dans les actions et dans les habitudes de la vie.

^i^ Mettez plutôt quelques noms de moins que de donner votre voix à des gens que des coteries veulent vous imposer. D'ailleurs, voyez, cherchez autour de vous des hommes probes, désintéressés, intelligents, énergiques, amis du peuple et du pauvre — avant le mois de Février 1818.

J^^ Les compagnons du devoir ont donné un bel exemple, et je ne suis pas le seul, j'en suis convaincu, auquel le récit de leur manifestation ait fait venir les larmes aux yeux ; séparés depuis bien des années en troupes rivales et ennemies dont le^ combats ont été quelquefois mortels et toujours sanglants, ils ont abjuré les haines anciennes, ont réconcilié et confondu tous les devoirs. Voilà qui est grand ! voilà qui est noble ! voilà comment le peuple conquiert l'égalité et la laisse même à atteindre à ceux qui se croyaient au-dessus de lui. A la bonne heure! voilà le peuple ! le vrai, le grand peuple ' voilà le peuple dont je suis, dont j'ai toujours été fier de faire partie !

-^jç Quel est cet homme à la figure hautaine, à la parole brève, dont le regard vague ne rencontre jamais le vôtre ? — C'est lin républicain. — Est-il d'un abord facile? est-il conciliant et bienveillant? — Non ! nous devons l'avouer, et c'est peut-être un défaut; il est fier et ne souffre pas un avis opposé au sien. — Diable ! aime-t-il le pauvre et l'ouvrier ? — 11 ne les fréquente pas, et n'a même jamais occasion de s'entretenir avec eux ; mais on ne pourrait s'en plaindre, puisque dans sa famille même il ne permet ni une opinion ni une pensée qu'il n'ait prescrite. —

Recherche-t-il, aimc-t-il, aiile-t-il les hommes les plus intelligents, les plus capables? — Non, il n'aime pas lessupt^riorités; il pense que la sienne suffit : il aime la docilité et l'oliséiiuiosité. Mais poiiriuoi ces ([uestions? — C'est que vous m'avez dit i|u'il était républicain. — Ah ! pour cela, cerlaincnienl! personne n'tMi peut douter ! il l'a été de tout temps, il l'était sous la Restauration comme sous Louis- Philippe ! — Et moi, je vous dis <pie cet homme n'est pas républicain ! Quoi ! pour avoir dit, il y a dix ans, vingt ans, trente ans : « Je suis républicain ! » et ne s'être pas cru obligé à autre chose, un homme s'estime républicHiin, et les niais disent : « Il est républicain, républicain de « la vieille roche ! »

Que diriez-vous d'un homme qui mettrait sur sa bouti(pu' en lettres d'or : Donlanijer, et chez lequel vous ne trouverio/. pas un pain? dont la boutique serait garnie au contraire de hnilicls, de verroteries et de joujoux ?

Et si à côté s'ouvrait une boutique sans enseigne, mais d'où slexhalerait une bonne odeur de pains frais ot dorés, éudés sur des rayons tout garnis, continueriez-vous h vous adresser au premier?

Je vous le dis, en vérité, cet homme-là n'est pa.s. républicain. — Républiipie oblige. — Cet homme a trouvé les places prises dans les autres aristocraties, oA l'on n'aurait pas voulu de lui : c'est un aristocrate sans place qui s'est fait républicain, et (jui est aristocrate dans la République.

Vous suillt-il qu'un liquide quclroni{uc soit rouge pour ipie vous disiez : • C'e.<t du vin ? » Tant pis pour vous, alors : buvezle! et s'il n'a ni bouquet si suiveur, s'il ne répare pjus vos forces, si c'est une boisson fade, tant pis pour vous!

Jf^. M. J.-P. Schmidl, fds. d'ouvrier, longtemps ouvrier lui-même, piddie, h un son, un tout petit livre si plein de bonnes, belles et utiles choses, que je ne connais guère de gros livre dans lequel il en tienne autant. Ce livre s'adresse aux ouvriers.

AVRIL 1848. 23i

Je suis heureux, en ce moment, de ne pas avoir prodigué ma louange pour lui laisser de la valeur pour les choses réellement dignes d'éloges : je voudrais qu'on donnât une récompense nationale à M. Schmidt. Voilà un homme que j'aimerais voir à i'Assemhlée nationale, et à coup sûr il aura ma voix ; mais combien en aura-t-il avec?

Le petit livre de M. Schmidt se trouve chez l'auteur, rue de Vaugirard, 35.

Voici une annonce comme j'aime à les faire : celles-là ne trompent pas ceux qui achètent et ne ruinent pas ceux qui vendent.

Avril 1848.

Aux rois nouveaux. — Vous 6tes des nôtres. — M. Odilon Barrot. — Aux électeurs de la Seinc-Infériourc. — De quoi se compose un rassemblement. — La nouvelle circulaire de M. Ledru-RoUin. — La canaille d'en haut et la canaille d'en bas. — Plusieurs procès gagnés par les Guêpes.

— L'auteur parle be.nucoup trop de sa candidature, complètement échouée dans le département de la Seine-Inférieure.— MM. Lamartine, Ledru-Rollin, Deschamps, Sénard, Morlot et Gouilchaux, — Do tout ce qui a été révélé sur l'auteur des Guêpes. — Le superflu et le nécessaire.

— Guerre à quelques mensùnges.

i^J^ On VOUS dit : a Le peuple est souverain, le peuple est roi, » et comme on a appelé longtemps à tort le peuple une partie seulement du peuple, — l'ouvrier et le pauvre, — vous vous figurez que c'est une classe qui remplace l'autre au pouvoir, que c'est vous qui allez devenir les riches et les oisifs, et que ceux-ci vont devenir les ouvriers et les pauvres. — C'est parfaitement

possible; mais pas du jour au londemain. Les riches et les pauvres n'étant plus, les uns soutenus, les autres arri'lés par d'injustes privilé;^'es, les riches peuvent descendre aussi bas que les précipiteront leurs vices ou leur suttise, les pauvres s'élever aussi haut que les porteront leur travail et leur intelligence. — Mais le peuple, c'est le pays tout entier, et le peuple est roi on cela que chacun est aussi libre, aussi indépendant que tous ; que tous choisissent entre eux pour les fondions pultli(|ues les plus honnêtes et les plus intelli^'ents, et ipi'il n'est personne qui n'ait ainsi part au gouvernement, soit par lui-même s'il est choisi, soit par le choix (ju'il fait liltremenl d'un autre.

Quand on vous dit : « Le peuple est roi, » ce n'est pas dire qu'une fraction hérite non-seulement du pouvoir, mais encore de la tyrannie, des préjugés renversés et des abus de la royauté. Il n'y aurait alors rien de changé (lue les personnes. Et connue je ne vois pas quels bénéfices le pays trouverait à remplacer Louis- Philippe par un certain nombre de terrassiers (|ui feraient absolument la même chose (pie lui, le pays ne le souffrirait pas davantage et n'en aurait pas le droit. Voulez-vous être rois, soyez au moins de bons rois ; n'imitez pas, parmi vos prédécesseurs, ceux que vous avez renversés, mais ceux dont la mémoire a si liiiigtemps protégé leurs descendants.

Jb^ Ne disons plus sottement le peuple, pour une fraction du peuple; nous ressemblerions à ce jeune soldat qui prétend qu'un capnral n'est pas un hoiutne, parce qu'il enleml dire souvent « quatre hommes et un caporal.» — Ix peuple, c'est tout le pays.

Si nous étions encore divisés en castes, la caste détrônée vous dirait avec raison : « Nous reconnaissons et nous acceptons l.i devise humaine : Liberté, Égalité, Fraternité, mais aussi nous l'exigeons. Sans cela vous prendriez notre place et nous la vôtre, et en même temps que vnu*; hériteriez îles privilèges et des abus que vous nous avez justement enlevés, nous héiiterinns, nous qui serions précisément ce que vous étiez, du droit de vous les

enlever à notre tour. » — Les privilèges et les abus sont morts sur le champ de bataille; ils n'existent plus pour personne; — sans cela, où serait le bcnéfice pour le pays, que ce fiU une autre classe qui vînt confisquer la liberté à son tour? — Cela me rappellerait mon matelot, L. Buquet, qui, sur le point de quitter sa maison pour eu prendre une autre, me disait : « Je m'en vas clianger de punaises. »

J^fjç. Sous le gouvernement déchu, 0'" n'était pas républicain , bien plus, il no pouvait supporter renonciation des idées libérales; il rencontrait souvent dans le monde B"*, qui ne s'en faisait pas faute ; aussi en était-il arrivé tout doucement à ne plus le saluer dans la rue. Qnelqnes jours après la révolution de Février, B'*' rencontre 0"' et passe à côté de lui sans le voir; luais celui-ci l'arrête par un pan de sa redingote, et d'un air trés-résolu : « Ah çà! vous Hes, des nôtres, j'espère? r lui dit-il.

^^ Les murs de Paris ont de ce temps-ci une loquacité extraordinaire. Quelques bonnes idées se montrent parmi des milliers de sottises et de saugrenuités ; on se prend parfois à regretter, relativement aux murs, le temps où on ne les accusait que d'avoir des oreilles.

J^t^ A la suite des troubles déplorables qui ont nécessité k Lillcbonne une répression sanglante, -M. Deschamps a publié une. proclamation où je remarque ce paragraphe parfaitement raisonnable :

« lÀ où quelques citoyens pourraient arracher par la violence et imposer par la crainte des concessions aux pouvoirs (pii les régissent, il n'y aurait que confusion et anarchie; car chacun à son tour croirait pouvoir exercer une domination injuste, et la République ne serait plus que la réunion d'une foule de tyrannies. »

-^^ 11 serait temps de faire linir une plaisanterie dont est victime M. Odilon Barrot. On voit toujours aux deux coins de la i"ne (le la Ferme-des-Mathurins dos écriteaux substituant au nom de cette rue le nom de : nie du Père du Peuple. — M. Odi-

Ion Barrot, qui, pour arriver à un changement de ministère, a, par raégarde, amené la République, dont il ne voulait pas, ressemble à cet homme dont j'ai parle autrefois qui mettait le feu à la maison pour allumer son cigare. M. Odilon P.arrot n'a pas eu un rôle brillant ; mais on assure qu'il a compris son erreur, monte régulièrement sa garde et s'acquitte de tous ses devoirs de citoyen ; c'est donc le moment de l'oubli et de la réconciliation, et l'on doit ne plus alTubler ni lui ni sa rue d'un sobriquet malveillant.

.^^fî Comme je voyais hier un rassemblement, j'ai voulu voir de quoi il était composé. C'étaient pour presque les deux tiers des gens qui disaient : « Que c'est donc ennuyeux, ces rassemblements! cela inquiète et empêche la confiance de se rétabhr. Que c'est donc ennuyeux, ces rassemblements 1 »

^^fejç J'entends dire que dans divers clubs on annonce l'intention de se porter en masse contre l'Assemblée nationale, dans le cas où elle n'agirait pas conformément aux idées émises dans ces clubs. — Sommes-nous dans un pays île fous, (jue de pareilles phrases puissent se finir sans être inlerronqjues par les huées? — Le pays entier, depuis le duc et pair jusqu'au mendiant, depuis riiomme qui possède le plus de terre jusqu'à celui qui n'a pas de souliers, tout le, monde, .avec une voix égale, nomme des représentants dans toute la France et pour toute la France ; c'est l'expression aussi exacte que possible de la volonté nationale, et des clubs, (jui n'exprinu'nl <|U(' leur volonté à eux, qui ne représentent qu'eux-mêmes, ont l'audacieuse folie de prétendre exercer une influence, et la plus honteuse à la fois et lapins insolente des inducnces, rinllueiire de la peur, sur la représentation nationale !

Mais ce serait la plus exorbitante et la plus folle tyrannie exercée au nom de la liberté! Mais il y aurait de quoi rcnilre le, nom de liberté ridicule et odieux! Mais l'Europe nous prendrait pour un peuple de gamins! Mais, à côté des droits qu'on a et de ceux qu'on croit avoir, il y a aussi des devoirs.

Les représentants du pays feront respecter leur mandat, et tous les bons citoyens, tous ceux qui ne sont ni fous ni traîtres en France, doivent se faire tuer autour de la Chambre des députés avant d'y laisser arriver même le bruit d'une menace. Autrement, si on ne s'engageait pas formellement à l'exécution de ce devoir, les députés en auraient un autre à accomplir ; ils devraient retourner à l'instant même dans leurs départements, et une fédération provinciale aviserait aux moyens de ne plus permettre à une petite fraction de Paris de disposer à son gré du sort de toute la France.

1^^ On m'assure que cette question est proposée aux candidats aux grades pour la garde nationale : « Que feriez -vous si l'Assemblée nationale ne votait pas la République? » Il n'est pas douteux que les députés votent la République • rien autre n'est possible ; il n'y a pas un candidat qui ne le reconnaisse hautement; mais encore faut-il qu'ils la votent, et qu'ils la votent librement; c'est le seul moyen de la sanctionner par l'expression du vœu de la nation. Mais, avant tout, il faut respecter quelque chose ; il faut non-seulement laisser, mais encore assurer par tous les moyens une entière indépendance à l'Assemblée ; et quand on pose aux candidats cette question : « Si on marchait contre l'Assemblée nationale, que feriez-vous? » il n'y a à faire qu'une seule réponse honnête, sensée, républicaine : « Je me jetterais entre les agresseurs et l'Assemblée, et je me ferais tuer sans reculer d'un pas. » Autrement, la France est perdue.

^fej; Maison me contait hier qu'un monsieur, à cette question : « Que feriez-vous si l'Assemblée nationale ne répondant pas au vœu d'une partie du peuple, on se portait contre elle? » a trouvé charmant de répondre : « Je jetterais mes épaulettes et je me mêlerais aux assaillants. »

On lui a dit : « Eh bien, monsieur, ce serait une sottise, une lâcheté et une trahison ; » puis on l'a chassé avec des huées.

Dieu protège encore la France : il a laissé "In Iton sens et du cœur au plus grand nombre de ses enfants.

1^^ Je suis heureux aujourd'lururavoir vécu avec le peuple, de l'avoir toujours aimé et de lui en avoir donné des preuves toute ma vie : cela fait que je n'ai pas besoin de lui adresser de grandes phrases, comme tant d'autres, et de l'enfumer d'un gros encens capiteux. Je cnàs qu'il faut dire au peuple la vérité : voilà ce qui se peut et voilà ce qui ne se peut pas ; et, dans ce qui se peut, ce qui se peut tout de suite et ce qui ne se pourra que plus tard. Sans cela, vous épuisez à faire ce qui ne se peut pas de-^ forces que vous n'aurez plus même pour faire ce qui se peut, et tout deviendra impossible.

*^^ La République naissante a promis de l'ouvrage aux ouvriers; elle doit en donner : mais elle n'a pas promis une liste civile aux fainéants ; elle ne doit pas donner de l'ouvrage à la journée, mais à la ti\che. Tous les bons ouvriers, et moi je connais les ouvriers, sont d'accord avec moi. — Il est temps de mellre un terme à ces travaux sans but, dont les ouvriers, comprenant l'inutilité, ne se soucient aucunement. Pourquoi n'a-t-on pas mis à exécution les travaux de quelques lignes de chemins de fer? — Prenons garde que, appauvrir les riches, ce n'est pas enrichir les pauvres.

^^kj^ L'autre jour, à RoutMi, dans le Coiintc central, des délégués du canton de Saint-Romain m'ont fait l'honneur de me proposer comme candidat ; cette candidature a été accueille par le Comité. — Avant le vole, un mcnd)re du bureau a fait cette objection : « M. Karr n'est pas républicain. »

J'ai répondu : « Je n'étais pas cl je ne suis pas du parti républicain. La République n'appartient pns à un parti, elle appartient à la France; je suis de la France républicaine. »

Je me présente comme candidat aux élections de la Seine-Inférieure, je me pré'iente sans déguisement, je ne veux pa« prendre de ma<;que, mais je ne m'en laisserai mettre par personne.

Je n'étais pas répiihlkain, mais je défendais sans relâche, par mes ccrils, tous les droits du peuple, et je défie le plus ardent comme le plus ancien républicain de trouver une injustice que je n'aie flétrie, un opprimé dont je n'aie pris la défense, une action noble dont je n'aie fait l'éloge, une mesure utdc que je n'aie provofjuée.

Je nélais^pas républicain, mais je ne choisissais pas mes amis parmi les plus riches et les plus puissants, mais parmi les plus honnêtes, les plus intelligents et les meilleurs ; aussi la moitié de mes amis porte encore ses mêmes vestes et ses mêmes blouses.

Alors, ainsi qu'aujourd'hui, je mettais la chose avant le mot, et je n'avais pas écrit sur ma porte une enseigne dont beaucoup de gens se contentaient et se contentent encore pour eux et pour les autres.

Je voulais alors et j'espérais obtenir progressivement la reconnaissance de tous les droits, l'établissement de toutes les libertés. J'aurais voulu rendre insensible cette transition dont le pays entier souffre aujourd'hui. J'aurais voulu épargner le sang qui a coulé ; j'aurais voulu éviter cette frayeur aveugle qui cache l'argent, arrête les affaires, met toute la France aux expédients et fait craindre chaque jour pour la fortune du riche et pour le salaire de l'ouvrier; je savais alors, comme beaucoup l'apprennent aujourd'hui, que le mot mal interprété de république, réveillant des souvenirs d'excès et 'de terreurs exagérées, amènerait les difficultés passagères que nous avons à traverser, et, je l'avoue, j'aurais do grand cœur sacrifié le nom pour avoir la chose plus tôt et pour ne pas payer aussi cher les frais d'installation : c'était peut-êlr-e une faiblesse, mais il faut mo pardonner d'être avare du sang et de la fortune de mes concitoyens.

Aujourd'hui, comme jadis, je veux tous les droits, mais avec tous les devoirs; je veux toute la liberté, mais la liberté de chacun, ayant pour limite la liberté des autres; je veux l'égalité, non pas ce ridicule rêve d'envieux qui voudraient tout abaisser

SOUS un Stérile niveau, mais l'égalité qui élève, l'égalité qui rétribue chacun selon ses œuvres, l'égalité devant la justice, l'égalité devant la loi.

Je veux la fraternité , — elle sans limites comme sans hypocrisie.

Je veux que les opprimés reprennent tous leurs droits, mais je ne veux pas qu'ils deviennent oppresseurs à leur tour. Ces paroles sont conformes à celles qu'on peut retrouver dans mes écrits ; mes actes ont toujours été conformes à mes paroles d'hier et d'aujourd'hui.

Je ne viens pas vous demander vos suffrages comme une faveur, je viens me présenter à vous tel que je suis. Si vous croyez avoir besoin de moi, je suis au service de la France républicaine avec tout ce que je puis avo^r de cœur, d'intelligence et d'énergie.

^^ On me dit que j'aurai trois ou quatre mille voix que me donneront les gens qui me connaissent depuis longtemps, mais que peut-être les efforts de certaines coteries réuniront sur d'autres huit ou dix mille voix de gens qui ne les connaissent pas.

On me dit encore : « Quelle imprudence ! vous êtes candidat et vous attaquez les avocats, quand il y en a tant dans les comités électoraux. » — C'est précisément parce que je vois encore beaucoup trop d'avocats aux affaires, ou sur le point de s'y glisser, que j'attaque les avocats.

On me dit encore : « Tâchez de vous faire porter par telle ou telle coterie. »

Non, mille fois non ! Je n'emploierai pas, pour obtenir de mon pays une marque de confiance, des moyens qui, fussent-ils certains, m'en rendraient indigne à mes propres yeux. Ce que je no dis pas en assemblée publique, mais ce que je puis dire aux lecteurs des Cucpcs, qui me connaissent depuis neuf ans, c'est que, en voyant ce beau ciel bleu, les arbres qui se couronnent de feuilles et de fleurs, le soleil, ce reyard d'amour que Dieu

laisse tomber sur la terre qui tressaille et s'embellit , — en entendant les premiers chants des oiseaux, je ne puis m'empêcher de songer que c'est un grand tribut que j'apporterais au pays que de passer l'été dans une chambre législative, loin de la mer que j'aime, loin des arbres que j'ai plantés et des jardins où s'épanouissent pour moi, avec les fleurs, tant de charmantes rêveries et de doux et poignants souvenirs.

Je suis franc et sincère : je me présente tel que je suis. Si on a besoin de moi, je suis prêt, et ne faillirai pas au mandat dont je comprends la gravité ; mais je n'userai d'aucune manœuvre, même la plus innocente, pour me faire élire.

1^^ On parle dans les comités, on parle dans les clubs, on parle dans les cafés, on parle dans les rues : cela ne peut suffire aux besoins qu'ont les citoyens en ce moment de s'ouvrir réciproquement leurs âmes et de se faire les uns aux autres l'éloge de leurs vertus. Toutes les maisons de Paris sont couvertes, il y a longtemps déjà, d'afliches de toutes les couleurs. Nous en sommes à la troisième couche superposée. Il n'y a pas un Parisien qui ne se donne le plaisir de publier au moins son moyen unique de rétablir le crédit. — Et puis on est toujours gêné par quelque chose. Il faut en demander la suppression. Aussi lisonsnous : Plus d'armée, plus d'impôts, plus d'héritage, plus de liens égoïstes de la famille. — Ici on demande le divorce. Il est à remarquer que le divorce est surtout réclamé par les femmes. Les hommes n'osent pas : il n'y a guère d'homme qui n'ait promis quelque part à quelqu'un de l'épouser, si jamais on rétablissait le divorce; et il faudrait aux hommes deux divorces. Les affiches sur le divorce, tout le monde l'a remarqué, sont sur papier jaune. C'est une menace. Le divorce, ou... vous verrez.

Et les candidatures donc ! « Encouragé par le suffrage de tous mes concitoyens, je demande la voix des autres. » — Il y a bien dans Paris dix lieues de candidatures.

^15? Quoique je sois décidé à ne pas attaquer le gouvernement

provisoire, il me faut cependant détendre la République contre M. Ledru-RoUin.

M. Ledru-Rollin nie rappelle ces femmes qui ne se croient bien fidtes que si elles sont bien gênées dans leur corset. M. Ledrii- Rollin ne veut pas qu'on accepte et qu'on adopte la République' : il veut absolument l'imposer, a Je suis républicain ! » lui crie-t-on de toutes parts. Mais il ne veut pas qu'on le soit de bonne volonté, il veut qu'on le soit de force ; et il publie une seconde épreuve de la fameuse circulaire qui avait déjà produit un si mauvais effet , que le gouvernement provisoire tout entier avait été obligé d'en expliquer et d'en réformer les termes. Eh bien, vrai! la République vaut beaucoup mieux que M. Ledru-Rollin n'essaye de nous le faire croire. La République est la meilleure chose du monde, pourvu qu'elle soit vraie, pourvu que le despotisme, ayant usé tous les noms , n'abuse pas, en dernière ressource, du nom de liberté.

iS^ Rassurons à la fois et M. Ledru-Rollin, car tant de menaces semblent toujours cacher et cachent assez mal un peu de crainte, et les lecteurs de ses circulaires. Disons, sur la situation des esprits en France, la vérité (jue je ne vois nulle part. Il ne faut pas se figurer i\\\o, la totalité du pays ait des opinions à lui Avant la révolution de Féviicr, il y avait en France cent mille républicains. Il y avait, d'autre part, deux cent mille c.onservatetn*s. — Et le reste! Le reste est de l'avis du i)arti le plus fort, et cela par beaucoup de raisons, dont voici une : le parti le plus fort peut seul offrir le calme et la sécurité indispensable à tous cou\ qui s'occupent de commerce et d'alTaires, à tous ceux ipii vivent de leur travail.

La plupart des gens existent dans un petit cercle d'intérêts et de relations oii il n'y a d'autre politiipic que la paix et le calme. Si un parti l'emporte, ils soulïrent de l'éluanlement de la lutt'' et de la commotion du triomphe. Le parti battu devient leur ennemi parce qu'il menace sans cesse d'une nouvelle lutte cl d'un non-

veau triomphe, et conséquerament d'un nouvel ébranlement. Je ne veux pas énumérer les autres causes, parce que, en temps de suffrage universel et de candidature, il ne faut fâcher aucun de ses concitoyens.

Les républicains demandaient la réforme électorale ; les conservateurs ont cru les aider à obtenir la réforme, et ils ont amené la République. Les conservateurs sont battus, et battus surtout par eux-mêmes. C'est une affaire conclue. — La République a donc battu les deux cent raille conservateurs, grâce surtout à leur concoiu^s désintéressé ; et elle a conquis du même coup tout le reste du pays. Le pays tout entier n'aspire qu'à une chose, un gouvernement fort et fonctionnant réguHèreraent, le rétablissement du calme et la reprise des affaires.

Je ne vois guère d'achoppement nulle part, que les circulaires de M. Ledru-Rollin et les emportements doses amis, circulaires et emportements qui pourraient faire croire qu'eux seuls ne veulent pas de la Répubhque, puisqu'ils prennent tant de mal pour en effrayer les gens, et lui donner des airs de Croquemitaine qui épouvantent les uns et irritent les autres.

J^^ La France ne veut être dominée ni par la canaille d'en haut, ni par la canaille d'en bas. J'appelle canaille d'en haut les hommes corrupteurs et corrompus, arrivés aux places par 1 intrigue, à la fortune par le vol, à la faveur par la bassesse; agiotant sur le pain et spéculant sur la faim. — J'appelle canaille d'en bas les voleurs, les fainéants, ceux ([ui veulent tout briser pour s'en partager les morceaux, ceux qui demandent le pillage et le meurtre,

La France ne veut être dominée ni par la canaille d'en haut, ni par la canaille d'en bas.

^^ Les Guêpes viennent de gagner quatre ou cinq dos procès qu'elles avaient en vain plaides sous le gouvernement (iécliu. — On modifie la prison préventive. — L'administration du chemin de fer de Rouen a promis de ouv.irses wagons de troisième

classe. — On supprime le travail dans les prisons, qui portait tant de préjudice aux ouvriers honnêtes. On rachète les chemins de fer, que l'État avait eu le tort si grave d'aliéner. — Je demanderai pourquoi on ne modifie que d'une manière vague, et dans l'avenir, le travail des communautés religieuses, qui condamne au dehors tant de filles honnêtes à choisir entre la faim et la prostitution? Je demanderai pourquoi les wagons de troisième classe ne sont pas couverts tout de suite, au heu d'attendre l'été pour préserver de l'hiver?

^^ Ce serait le cas de vous dire que, ma candiilaturc n'ayant pas réussi, le pays est perdu. Mais, vraiiiieiit, je ne puis me donner cette consolation, et si j'ai tenté d'abandonner ma retraite .pendant quelque temps, c'est que j'aurais tenu à grand honneur "â'aider à toutes les belles et bonnes choses (piil y a à faire.

Aussitôt la République déclarée, il s'est trouvé deux républiques en présence, deux sosies, deux mencchmes, s'appelant toutes doux la Kt-publique, portant toutes deux le mfnie dra])eau, Invoquant toutes deux les mêmes mots : Liberté, Égalité, Fraternité.

L'une cependant était la vraie République, réclamant la liberté et l'égalité pour tous ; l'autre était le despotisme, qui avait pris un nom à la mode pour essayer de se faire accepter encore une fois , et prétendait traiter la France en pays conquis au bénéfice de (juelqueè milliers d'hommes. Lamartine s'était rampé résolument comme le drapeau de la première ; I\l. Ledru-Rollin s'était lai.^^sé maladroitement arborer comme le drapeau de la seconde. La France se range sous le drapeau de Lamartine : la question est jugée. La fausse République est reconnue ; on lui rend son vrai nom, et on remplace sur son drapeau les mots : Liberté, Égalité, Fraternité, qu'elle avait usurpés, par ceux-ci, (jui sont la traduction de sa pensée trahie jiar ses actions : Despotisme, Envie, Vengeance.

Lamartine était tellemi nt dans tous les cœurs et dans tous les

esprits, que son nom devait sortir partout de l'urne électorale, de quelque façon qu'on interrogeât le pays. Mais peut-être les tentatives d'influence faites par le citoyen ministre de l'intérieur ont-elles poussé, à propos d'autres suffrages , les esprits à une réaction trop forte.

La forme électorale adoptée est tout simplement détestable. Je ne puis vous dire ici ce qui s'est passé dans toute la France, pas plus qu'un soldat ne pourrait vous raconter la bataille d'Austerlitz, quoiqu'il y eût assisté, parce que, précisément, à cause de la part qu'il a prise à l'action, il n'a vu que l'homme qui était en face de lui, et les deux qui se tenaient à sa droite et à sa gauche. Je vais vous dire ce qui s'est passé à cette bataille où je suis resté sur le terrain, mais seulement ce qui s'est passé autour de moi. Ce récit, qui est celui de mon élection comme député de la Seine-Inférieure, servira, je crois, à démontrer quelques-uns des vices de la formule électorale adoptée.

Tout le monde savait d'avance que la ville de Rouen, par le nombre de ses votes, disposerait entièrement des élections, et que le Havre, Fécamp, Dieppe, Bolbec, etc., n'auraient que ce que le chef-lieu voudrait bien leur donner. Et le compte aurait été facile : Rouen n'aurait rien donné si Rouen n'avait été divisé. 11 y avait à Rouen le comité Deschamps représentant M. Ledru- Rollin, et le comité Sénard représentant d'abord M. Marrast, ensuite M. Lamartine : chacun de ces deux comités avait besoin de se faire des alliés au dehors, et fit savoir qu'il accorderait aux différents arrondissements un certain nombre de députés auxquels il donnerait ses voix en échange des voix de chaque arrondissement.

Il s'était formé au Havre un comité dirigé par une coterie, sous le nom de comité Morlot. Le comité Morlot essaya d'abord de s'entendre avec le comité Deschamps, puis enfin se livra au comité Sénard. Le comité Sénard, qui n'y portait pas autrement intérêt, et qui voulait seulement faire un marché, demanda au

244 LES GL'ÈPES.

comité Morlot : « Quels sont les candidats du Havre? » A quoi, ainsi que le constate une des chansons qui ont couru le Havre :

Le comité Morlot, Présidé par Morlot, Sur l'avis de Morlot, A proposé Morlot.

et aussi le citoyen Martinez, ouvrier. « Vous n'en avez point d'autres? a demandé le comité Sénard — Pas (|ue nous sachions, a répliqué le comité Morlot. — Va donc pour Morlot et Martinez. Vous aurez toutes nos voix, et nous aurons toutes les vôtres. — Tope. »

Quelques renseignements vinrent plus tard démontrer au c imité Sénard qu'on l'avait trompé; que M. Morlot n'était pas tnut à fait le candidat du Havre, et que M Maitinoz ne l'était jias du tout. Mais les listes étaient faites; et d'ailleurs les amis de M. Morlot parcouraient la ville de Rouen en disant dans les comités : « Le Havre ne veut que MM. Morlnt et Martinez. » D'ailleurs, qu'est-ce que cela faisait à Rouen? Les élections du Havre sont venues établir que le comité Morlot avait dit à Rouen, non ce qui était, mais l'e qu'il désirait qui fiit.

Pour ma part, les amis du comité Morlot répandaient sur moi les bruits les plus variés. Un homme qui avait récemment obtenu l'entreprise des peintures du yacht de Louis-Philippe le Comte (FEu, citait contre moi des passages de mes livres, qu'il avouait n'avoir pas lus ; un autre, par une justice qu'il se rendait à luimême, ne pensait pas qu'un homme qui avait cédé à ses avanceen lui montrant quebiue amitié lût digne de remplir aucune fonrlion sérieuse, etc., etc.

Fci, je n'étais pas assez républicain; là, je l'étais beaucoup trop. Tantôt on disait que j'avais des relations d'amitié avec lejeunes princes exilés, d'autre part, que j'étais secrélair»' de

M. Ledru-Rollin et bc!au-frèi;c de M. Barbes, etc. — Il faut dire que toutes ces objections ne se présentaient pas en face de moi dans les assoinblôes publiques, mais se colportaient clandestinement. D'autres, plus habiles, allaient disant : « Ce serait bien notre homme, mais il n'est pas sur les listes de Rouen ; il n'a aucune chance : vous perdriez vos voix en les lui donnant. » — Toujours est-il que le jour des élections, voici le résultat des votes de la ville du Havre, de Gravillc et d'Ingouvi'le, qui sont ses faubourgs :

M. Morldt... 0,291 voix (présentés à Rouen et mis sur la M. Martinez. 2,773 liste de Rouen comme les deux

seuls qui dussent avoir des voix au Havre.) M. A. Karr . 8,131 (pré.sentéà Rouen comme n'ayant

aucune chance.) Mais, pendant ce temps, M. le commissaire Deschamps, à Rouen, et iMM. les sous-commissaires des arrondissements, s'étaient livrés à de tels excès d'influence, à de si criants abus d'autorité, M. Ledrn-RoUin, leur maître, avait publié de si ridicules et si menaçantes circulaires , qu'une violente réaction s'était opérée dans les esprits , et que tout le département vota les yeux fermés — la liste contraire à la liste de M. Deschamps, et que, sur cette liste, se trouvèrent portés M.VI. ^lartinez et Morlot comme les candidats du Havre, lesquels se trouvent ainsi iléputés du Havre, élus par Rouen, au moins pour l'un d'eux, malgré le Havre ; et que moi, qui me trouvais, par le résultat des votes, le véritable élu du Havre, — moi, qui ai eu, au Havre, le plus de voix après Lamartine, — mais qui n'étais sur aucune liste, ni de Rouen ni du comité Morlot, je resterai dans mon jardin, — qui du reste est déjà tout en fleur.

^^ç Voici les principaux vices de ce mode d'élection par le département entier. On veut, dit-on, éviter les élerl'wns de clocher. On croit avoir tout dit quand on a dit ces deux mots,

mais il serait bon de dire ce que cela signifie. Pour ne pas avoir de député du Havre, de Bolbec, de Dieppe, etc., vous aurez tous des députés de Rouen ; vous aurez tous des candidats d'autres clochers. — La ville de Rouen a bien voulu, cette fois, accorder des députés aux arrondissements parce que Rouen avait besoin de l'appoint des arrondissements ; mais, une autre fois, Rouen gardera tout pour elle, et il n'y a aucun moyen de l'en emp(^clier.

Ensuite, les députés sont nommés les yeux fermés par îles gens qui ne les connaissent en aucune façon. Ainsi M.M. Martinez et Morlot, députés du Havre, sont loin d'avoir eti la majorité dans les votes de leurs concitoyens : le Havre n'a rien à y voir; il doit prendre ce que Rouen lui donne, ou il n'aura rien. Ce M. Morlot est un homme qui représentera, sous certains rapports, certains intériHs du Havre; mais son premier acte, en patronnant M. Martinez et en trompant à son sujet les comités de Rouen, est un acte trés-bl;\ niable. En effet, il est important que la clas.>e ouvrière se sente représentée à l'.Vssemblée nationale, el les ouvriers ne reconnaissent pas M. Martinez, qui joue le rôle d'un comparse chargé de représenter le peuple dans la cométiie jouée par le comité Morlot, comparse ([ui convient à M. Morlot, en cela qu'il ne lui cause aucun ombrage.

Mais demandez aux soixante mille votants qui ont voté pour MM. Martinez et Morlot en dehors du Havre et sur les listes du comité Sénard ce qui a diri^jé leur vole, ils vous répondront : fl Ge sont les candidats du Havre. — Non, puisque le Havre ne les a pas nommés. — On nous l'avait dit: nous ne les connaissons pas. >

Revenons-en aux êiccfions de clocher. Qu'est-ce qu'une élection de clocher? — un député nommé par les gens qui connaissent son caractère, sa vie et ses antécédents. — Puisque c'est si mauvais, le contairc est donc excellent? — qu'est-ce que le contraire? — un député nommé au hasard, sous l'influence des coteries, par des électeurs qui ne le connaissent pas. — El en-

core, le chef-lieu gardera tontes les nominations; ou bien, s'il veut en accorder aux autres arromlissements, il sera forcé de leur demander quels sont leurs candidats, et alors vous avez encore « ces fameuses élections de clocher » que vous redoutez, seulement elles seront faites d'après des mensonges.

Il faut absolument en revenir aux élections par arrondissement; sans cela ne parlez plus d'égalité; le candidat qui peut aller souvent au chef-lieu, qui peut y avoir des amis à ses gages ; qui peut faire imprimer des professions de foi et des listes par milliers, et intéresser beaucoup de gens à les répandre ; en un mot, le candidat qui a le plus d'argent aura toujours un avantage injuste et odienx.

^^^^ Entre autres agressions ([u'il m'a fallu subir dans mon métier de candidat, je dois signaler celle du citoyen Goudcliaux, commissaire du gouvernement, remplissant le» fonctions de soospréfet. Cet administrateur, dans l'intérêt de sa candidature, car il est aussi candidat à la députation, avait convoqué tous les instituteurs du canton, et là, après avoir un peu vilipendé les candidatures connues, il s'était laissé forcer de proposer la sienne. — Une lettre signée : Un Instituteur, parut, le lendemain de cette assemblée, dans un journal du Havre. L'instituteur prêtait à M. le sous-préfet-candidat le phrase suivante: « La candidature du citoyen A. Karr n'est pas sérieuse ; c'est un bon écrivain, mais un républicain du lendemain. Il s'est souvent moqué des républicains dans ses Guêpes, où il s'est permis de parler d'électeurs à un franc. »

Je suis allé trouver M. Goudchaux, et je lui ai dit: « Je ne viens pas vous dire ce que je pense de la candidature d'un souspréfet; je suis ami et ennemi loyal. Vous m'avez attaqué; vous n'avez pas pensé que je ne vous répondrais pas. Avez-vous, oui ou non, dit ce que vous prête cette lettre? — Je serai aussi franc que vous, me répondit M. Goudchaux: j'ai dit une partie de ces choses, mais je n'ai pas tout dit. Voici ce que j'ai dit : ... »

M. le citoyen cantlidat-commissaire eut la bonté de terminer en me conseillant de ne pas lui répondre ; je le remerciai de son conseil, ne lui cachant pas que je nie réservais de ne le pas suivre. Une partie de celle attaque appartient donc à M. Goudchaux et le reste à l'instituteur: je répondrai à tous deux.

« La candidature de M. Karr n'est pas sérieuse. i> Ceci vlaiii désavoué par M. le commissaire, appartient à l'instituteur. — Viius avez raison, monsieur l'inslituteur, je n'ai eu qu'à peu près onze mille voix de gens (|ui me connaissent. J'ai eu toutes les voix des pauvres, des ouvriers et des cultivateurs; mais je n'ai pas eu celles des coteries. Ma pauvre candidature n'était pas sérieuse: elle a échoué.

« C'est un bon écrivain ! » Non, monsieur Goudchaux, je suis un écrivain loyal, de bon sens, de bon cœur; aimé des gens (|ui me ressemblent, haï, ce qui me fait presque autant de plaisir, de ceux qui craignent à cha(|uc instant que je ne leur dise : « Je te connais, vilain masque ! »

'■ 11 s'est moqué des républicains dans ses Guêpes. » Oui, monsieur l'instituteur, je me suis moqué des républicains aristocrates sans place, dont l'ambition se déguise mal sous le masque des vertus civi(iucs ; je me suis moqué des républicains dont les éludes, les itiées et les convictions consistent uniqucment cn demi-lasses de café gagnées ou perdues au billard ; je m'en moque encore, monsieur, et j'espère m'en moquer longtemps. iMais il est des républicains pins anciens que moi, du moins (|uant au titre, avec lesijuels j'ai un échange d'estime et de sympathie ; des républicains auxquels j'ai de tout temps serré la main avec un plaisir mutuel ; des républicams avec lesipiels j'ai toujours été et je suis cnct>re d'accord sur toutes les grandes vérités, sur les véritables droits et sur les véritables devoirs, sur les souffrances et sur les besoins du peuple. Il y a bien d'autres choses encore dont je me suis moqué, monsieur l'instituteur : je rac suis moqué de toutes les hypocrisies et de toutes

AVRIL 18 48. 2i9

les prétentions; je me suis moqué do gens qui peuvent, sans danger, grâce à une heureuse et prudente obscurité, avoir été ce (ju'il leur plaît la veille, et qui s'en font un mérite.

(I M. Karr est un républicain du lendemain. » C'est enrore à vous, monsieur Goudchaux, que j'ai à répondre. Vous m'accusez d'être un républicain du lendemain ; vous êtes sans doute, vous, un ycpuhJicain de h veille. Je dois vous en croire sur parole, vos opinions n'ayant pas laissé de traces comme l'ont celles d'un écrivain. Voyons donc ce que nous faisions la veille, vous et moi, monsieur Goudchaux, cette fameuse veille d'où prétend dater une sorte d'aristocratie républicaine. Vous faisiez partie de l'administralion du chemin de fer du Havre, laquelle administration exerçait le plus révoltant des abus en voiturant dans des wagons découverts les voyageurs coupables du crime de ne pouvoir payer plus de dix francs à la compagnie. — Et moi, après avoir fait, depuis l'ouverture des chemins de fer, les réclamations les plus énergiques et les plus opiniâtres, j'intentais à l'administration dont faisait et l'ait encore partie M. Goudchaux, un procès pour l'obliger à couvrir les wagons de troisième classe.

11 y a comme cela en France beaucoup de républicains de la ve/'lle qui n'avaient pris que le nom, et de républicaine du lendemain qui n'avaient pris que la chose. — C'est ce que je voulais avoir l'honneur de répondre au citoyen commissaire et au citoyen instituteur.

^^^ Elspérons que cette révolution ne sera pas seulement une révolution politique, mais une révolution sociale, c'est-àdire qu'elle ne consistera pas seulement à renvoyer deux cents administrateurs engraissés, pour donner leurs places à deux cents administrateurs maigres qu'il faudra que le pays engraisse à leur tour; espérons qu'elle aura une influence sur les mœurs et ({u'elle détruira le funeste elïct de cette maxime si profondément immorale d'un des derniers ministres de Louis-Philippe : >• Enrichissez- vous. •>

.^^ Un (les bienfaits que nous avons à attendre de la Révolution de 18-48, c'est la suppression du luxe exorbitant qui était devenu de rigueur, pour ainsi dire, même pour des gens qui n'étaient pas riches (car pour les vrais riches, c'est un dev<tir). Le superflu était devenu si nécessaire, que le nécessaire finissait par être traité en superflu : on était arrivé à l'égalité des dépenses. De là les recettes forcées aux dépens de mille privations, et aussi parfois aux dépens de l'honneur ! On pourra aujourd'hui cire pauvre sans honte, et dans certains cas même avec orgueil.

Je ne parle pas ici pour faire l'éloge des gens qui croient en ce moment devoir faire les pauvres par prudence ; des gens qui renvoient leurs domestiques et mettent dans la rue des gens dése.spérés et bientôt ennemis. Si vous ne pouvez payer vos domestiques, au moins nourrissez-les ; si vous n'avez pas d'argent, vendez votre argenterie. Xe jouons pas de rôles, soyons tous sincères : c'est un de nos moyens de salut!

<$^ On a développé depuis quol(|UP temps beaucoup de rêves au Luxembourg et ailleurs sur V organisation du travail. Commencez par supprimer les impôts sur les nécessités de la vie. Que l'impôt commence là où Unit le strict besoin. Montesquieu l'a dit : « On ne doit taxer que l'excédant du nécessaire ; taxer le nécessaire, c'est détruire. » Par ce moyen, vous aurez élevé le salaire de tous les ouvriers sans nuire aux maîtres et sans les obliger à fermer leurs ateliers. — Rétablissez d'une manière stable les conseils île prud'hommes composés de maîtres et d'ouvriers. Rétablissez les corporations, donnez de nouvelles bases au compagnonnage, et vous aurez à peu prés organisé le travail, et tout û fait amélioré le sort de l'ouvrier.

Mai 1848.

Incompatibilité des traitements. — M. Thicrs. — 11 y a guêpes et guêpes.

— Les croix d'honneur. — Beaucoup de choses et peu de discours. — La vérité sur la Pologne. — M. Bûchez. — M. Ledru-Rollin. — Le gant de M. Lamartine et son cheval noir. — Quelques bons avis de l'auteur des Guêpes. —Les lois à proposer. — La loi du pain.— La loi du travail. •.- Le cumul des places. — M. Clément Thomas abonné aux Guêpes. — Demain on rase pour rien.- M.Thiers. — Rétablissement de la censure.

— Lettre de M. Lamartine à l'auteur des Guêpes. — Protestatioli de la société démocratique des travailleurs du Havre à l'Assemblée nationale.

— Une lettre très-franche d'un comité de Rouen à l'auteur des Guêpes.

— Messieurs de la rue de la Pucelle et messieurs de la halle aux poissons. — La France républicaine. — Premiers résultats d'icelle. — La Constitution. — M. "Victor Hugo. — Loi di travail. — Nouveaux commandements. — Le général Clément Thomas n'est pas général. — Suite de la réponse de l'auteur des Guêpes à messieurs de la rue de la Pu celle. — M. Eugène Loyer, M. Charles Dupin, — cumuls. — M. Thiers.

^^ Quelques-uns des nouveaux députés, fonctionnaires publics rétribués, ont cru devoir annoncer par la voie des journaux ' qu'ils n'accepteraient pas la rémunération de vingt-cinq francs par jour allouée à chaque représentant, parce qu'ils ne peuvent être payés des deux côtés à la fois. On a remarqué : l^que, ayant à opter entre deux traitements, ces fonctionnaires ont conservé le plus gros ; 2° que pendant le temps que les fondions de représentant les enlèvent à leurs autres fonctions, ils renoncent au traitement des fonctions qu'ils rempliront pour conserver le traitement des fonctions qu'ils ne rempliront pas ; 3° que les députés ne touchant pas l'indemnité feraient à la Chambre encore une aristocratie de riches ; 4" que l'ancienne opposition a plaidé, pendant trente ans avec raison, l'incompatibilité des fonctions sala-

2o2 LES GUÊPES.

riécs avec le mandat de député; que garder seulement son traitement de fonctionnaire salarié, c'est se faire payer par l'adrninistralion pour être di'pulé, c'est se mettre un peu plus encore dans sa dépendance ; 5" que si un fonctionnaire est utile à sc^ fondions, il ne doit pas les quitter pour en accepter d'autres ; qiu s'il Y est inutile, il ne doit pas les garder; 0" qu'on ne peuL supposer que les fonctionnaires publics, ([urlque estimables et supérieurs qu'ils soient, puissent remplir, avec les moments perdus do leurs fonctions, un mandat pour lequel les autres députés croient avoir besoin de tout leur temps et de loule leur intelligence.

^^ On parle de mener chaudement l'élection de ]\1. Thicis dans les départements appelés à une réélection. — Certes, M. Tbiers est un homme de talent, et on doit regretter son talent à la Chambre ; mais, à part un sentiment de dignité française à l'endroit des étrangers qu'il faut lui reconnaître, son caractère d'homme politique doit lui fermer, pour le moment du moins, les portes de r.\ssemblée constituante. En effet, le roi Louis-Philippe laissait aller M. Tbiers de temps en tcnq)s, quand quelques années de pouvoir l'avaient usé, puis il l'envoyait se ref;ure, dans les rangs de l'opposition, pendant quelque temps, une popularité qu'il savait ensuite exploiter eu le rappelant aux alTaires, quand il s'agissait (Yenlcver quclciuc poii)t important, tel que les lois de septembre ou les fortilications de Paris.

Après avoir réussi comme essai à faire rentrer aux alTaires les députés del'rqiposilion, il eslun peu trop hardi d'y voubiir amener ensuite un homme qui n'était dans l'opposition que pour redevenir ministre, et n'attaquait les ministres que pour re|)rendrc Icui place.

é^^^ S(m examen de conscience terminé, avant de se tresser une couronne devant l'Assemblée constituante, M. Ledru-Hollin avjil publié un bidlelin dans lequel beaucoup de |)ersonnes ont cru que ce minisire avait jeté des pierres dant le jardin dcsGuépes.

MAI 1848. 2o:î

Pour satisfaire ces personnes, qui ont eu Tobligeance de ni"cciir«; • à ce sujet, je répondrai :

Voici les phrases du bulletin :

« Ce ne sont pas les plus mauvais fruits sur lesquels les guêpes s'acharnent. — Ce sont les meilleurs iruils que les insectes, les moucherons poursuivent sans relâche et avec furie de leurs morsures. »

-^^c Je ne pense pas que ]\I. Ledru-Fiollin ait pensé à inii ruche; je ne l'ai pas attaqué « sans relâche et avec furie; » je lai attaqué avec modération ; j'ai même loué quelque chose de lui ; mais je dois défendre d'abord les (junpes en général. — Il y a des guêpes de différents genres. — J'ouvre le livre (\e Valmont de Bomare {Dictionnaire d'hi.'^toire naturelle), et j'y lis : i< Il y a des espèces de guêpes qui détruisent les araignées. » (Tome III, p. 196.) « Les kakerlaques, insectes de la taille d'un hanneton, dévorent tout : viandes fraîches et desséchées, confitures, bois et souliers. Heureusement qu'une guêpe d'un noir glacé de vert et de violet, qiù, par sa taille, devrait être un ennemi peu redoutable, attaque et détruit ces insectes ravageurs et trop féconds. » (Tome III, page 522.)

C'est parmi ces utiles hyménoptères que j'ai recruté mon escadron ailé. Les fruits qu'elles attaquent d'ordinaire (neuf ans de publication sont là pour le dire) sont le mensonge, la corruption, l'égoïsme, la lâcheté, l'injustice, l'oppression, la sottise. Si elles n'ont fait qu'attaquer les fruits, c'est faute de force pour scier par le pied l'arbre qui les produit.

*^*5: Le premier qui aie proposé M. Schmidt, ouvrier, auteur d'un livre adressé aux ouvriers, pour la représentation nationale, je ne veux pas être le dernier à approuver la résolution de la Chambre qui a annulé l'élection duditM. Schmidt.

En effet, M. Schmidt, membre du conseil d'Etat, chef de division au ministère des cultes, n'est pas l'ouvrier laborieux et intelligent que j'avais annoncé. C'est un homme quia fait un bim \ 1. 1 :,

254 LES GLÈI'ES.

livre, que l'on aurait pu cliro pour son livre et avec son vrai visage, mais qui s'est laissé élire sous un faux nom et sous un masque. Il portera la peine de son faux nom, rien n est plus jui'te. On lui a fait un crime de sa croix d'honneur, c'est béte : il fallait, pour lui en faire un reproche, établir qu'il ne la méritait pas. J'ai des amis ouvriers qui ont la croix d'honneur. Hardi et Pelvilain, jardiniers, Uesvarieux, pilote, et viii<;t autres. On a tort d'imprimer tous les jours (jue la croix d'honneur est une décoration militaire. Napoléon a voulu faire de la Légion dlionneur la réunion de toutes les supériorités du pays en tous genres. C'ebt là qu'est la grandeur de l'idée. Personne ne s'est plus élevé que moi contre l'odieux idius qui en a été fait; mais je n'ai vu jusqu'ici réclamer la suppression de la croix que par ceux qui ne l'ont pas, et qui croient (|ue chaque citoyen décoré leur a volé leur croi'x, ou qui sont parfaitement sûrs de ne jamais la mériter; mais, loin de supjjrimcr les distinctions honorili(|ues qu il faudrait remplacer honleuM-menl par de l'arj^ent, il faudrait, au coiUraire, les rendre respectables en les donnant avec discernement.

Ai:isi, supposons qu'on en donne à l'avenir, par an, soit autant que d'extinctions, soit im nombre un peu plus considérable, ce «|ui est à examiner; que les présentations soient faites par m\ jury électif pris parmi les écrivains dans les hommes de lettres, parmi les soldats dans les régiments, parmi les ouvriers dans les corporations, etc., etc. ; que ces présentations soient publiées; que sur les croix, désormais, une courte inscription rappelle les motifs qui l'ont fait obtenir, ainsi yu'il est fait sur les médailles de sauvetage, pour lesquelles je n'ai pu jamais obienir d aurun miiiic^tie aucun ruban spécial, tant on avait, au pouvoir, d indiiîérenct: pour une décoration qu'on ne pouvait obtenir par aucune lâcheté m par aucun tialic. — iMai>, si on devait siqi|iiimer ou leviser lt!S croix d'honneur, ce ne pourrait être jUilemeiit au moment d'une révolution, où tout serait fait par esprit de réaclioii.

Ce serait après la session un bel éloge à faire de l'Assemblée nationale : « Elle a fait beaucoup de clioses et peu de discours. »

11 y a des gens qui conspirent sous tous les gouvernements, parce que tous les gouvernements ont pour premier devoir de les rendre mécontents. En effet, ils représentent l'incapacité ambilicu.-e, la haihe féroce de l'ordre et de la liberté, la force brutale et la tnihison pour toute loi et pour unique moyen. Ces gens là ont fait lever le peuple au nom d'un sentiment généreux à l'égard de la Pologne; puis ils lui ont dit : « Pendant que vous êtes debout, nous allons opprimer et déshonorer la France; nous allons, au nom de la liberté, établir la terreur et la guillotine. »

Maléîliclion sur ces gens, qui sont toujoui's prêts à payer du sang du peuple les satisfactions de leur vanité ou de leur rapacité !

Ainsi, voyez, c'est au nom de la liberté et de la fraternité qu'on a poussé les ouvriers de Rouen à une manifestation qui a faii tuer quarante et un citoyens. — Savez-vous ce que c'est que ce chiffre de quarante et une victimes conduites à la mort? Juste k' chiffre de ceux que toutes les mauvaises passions, que l'assassinat, le poison et l'incendie ont sacrifiés pendant l'année 1847, dont j'ai la statistique sous les yeux. C'est-à-dire que, dans un jour, la fraternité de ces- gens-là, de ces traîtres qui s'intitulent les amis du peuple, a fait autant de victimes en armant les citoyens les uns contre les autres, qu'en ont tmt en un an les assassins et les empoisonneurs, et ce n'est là qu'une de leuis petites journées.

Paris tout entier s'est levé avec indignation, et le peuple a trouvé, dans cette même générosité qui l'avait entraîné à une manifestation iu/prudentc, une légitime colère contre ceux qui le trompaient. — Savez-vous bien où nous mènerait un préteniu gouvernement sur la liste duquel ligure un des premiers un homme qui a vendu à la police ses frères et ses amis? 11 nous mènerait ;'( l'anarchie, à la guerre civ'le, à la misère, à la faim,

à l'échafaud en permanence, et enfin à l'invasion des puissaiicns étrangères.

Ayons donc pitié de nous-mêmes avant de nous occuper do la Pologne. — Certes, si vous apprenez que la maison d'un voisin brûle, vous vous élancerez à son secours ; mais, ji vous voyez en même temps le feu à votre maison, où sont votre vieux père, votre femme et vos enfants, votre cœur sera déchiré de ne pouvoir secourir votre voisin, mais vous re.-;terez pour sauver les objets de vos affections les plus intimes et de vos devoirs les plus sacrés; puis, seulement après, vous irez ollVir votre cœin et vos bras à votre malheureux voisin.

Pensez donc que nous n'avons que Irais mata : liberté, égalité, fraternité, et (pie tout le reste est à faire. Songez que nonsommes exposés à tant et de si horribles dangers, i[ue nous m pouvons pas plus, en ce moment, secourir efficacement la Pologne, (|ue nous ne pourriims raisonnablement lui deinander de secours; et quand vous voyez à l'univro ces prétendus amis de la Pologne, il n'est pas difficile de voir que ce n'est pas la Pologne qu'ils veulent délivrer, mais la France qu'ils voudraient opprimer; et quand ils vous exposent le sort (jue la Rus^e fait à la Pologne, c'est précisément celui qu'ils réservent à la France.

Les oppositions aujourd'hui en pnrlie au pouveir payent l:i peine de leur guerre souvent déloyale contre les gouvernements déchus. La Pologne, ce prétexte à alta(|ues contre le pouvoir d'alors, on s'en sert contre le pouvoir d'aujmird'hui. Savez-vou> tout ce i|iie nous pouvons faire pour la Pologne, et ce que la Pologne peut nous reprocher amèrement de ne pas avoir faii jusqu'ici? C'est de ne pas mettre en avant, pour arriver à d'autres fins, un dévouement si bruyant pour ce malheureux pays; c'est de ne pas l'encourager à des tentatives funestes dans leurs résultats, par l'espoir d'un secours efficace que sont fcu'cés de lui refuser, à mesure qu'ils arrivent au pouvitir, ceux (pii lont le plus hautement exigé dans les rangs de l'opposiii.tu :

v'cit là une mauvaise action qui a coûté bien du sang à la Pologne. Attendons pour promettre que nous puissions tenir, et, en attendant, continuons à faire de la France la patrie de tous les exilés, la patrie de tous ceux qui n'ont plus de patrie.

Ce n'est pas un gouvernement nouveau que voulaient nous imposer les insensés meneurs de la tentative du 15 mai. Il y avait déjà parmi eux six gouvernements en présence ; on répandait six listes différenles, et remarquez qu'on n'avait encore à se disputer,que des espérances et des dangers ; jugez combien nous aurions eu de gouvernements en cas de succès de ces messieurs, quand il y aurait eu à partager ou plutôt à disputer tout ce qui peut exciter les appétits de la vanité et de la cupidité! — Et qu'est-ce qu'ils venaient opposer au suffrage et à la volonté de tout le pays qui a nommé l'Assemblée constituante? Leur propre suffrage à eux-mêmes?

^^i^ Le parti de l'ordre a triomphé sans coup férir. Le pouvoir a aujourd'hui , dans l'assentiment universel si hautement exprimé, une force qu'il faut qu'il emploie ; il faut aujourd'hui gouverner tout à fait ; mais, en même temps ([u'il faut savoir réprimer les attentats à la liberté, il laut entrer résolument dans les voies des améliorations légitimes et promises, il faut détruire la misère et l'ignorance, avec lesquelles il n'y a ni liberté ni égalité; et, ne l'oublions pas, la fraternité ne viendra qu'après les deux autres, dont elle ne peut être que la conséquence.

Un des plus grands crimes de ces coupables tentatives, c'est qu'elles jettent une partie du pays dans des idées réactionnaires. C'est ce qu'il ne faut admettre à aucun prix. Acceptons tous, mais exigeons en même temps de tous la Uépublique; c'est-à-dire le gouvernement des meilleurs et des plus forts choisis par tous, c'est-à-dire le rétabhssement d'abord, et ensuite le maintien de tous les droits. — Que l'horreur légitime d'un ennemi ne nous livre pas à un autre ennemi. Ne permettons pas qu'un de nos ennemis hérite de l'autre.

Il est des choses qui ne peuvent pas avoir lien deux fois. — Si nous ne mettons pas hors de toute atteinte l'indépendance d'une assemblée éhie par le pays, nous aurons aux yeux de l'Europe l'air d'un p"uple de gamins.

Les Guêpes avaient donné, dés avant les élections, un conseil dont l'événement est venu démontrer l'opportunité. J'avais dit alors : « Si j'avais l'honneur d'être représentant du peuple, dès la première séance de la Chambre , je demanderais au pouvoir exécutif qu'il expliquùt à l'As-emblée les précautions qu'il aurait prises pour assurer lindépendanre de ses délibérations. »

Vous voyez ce qu'il y a de funeste dans de semblables scènes. M. Bûchez, dont l'élection comme président avait été généralement approuvée, M. Biichez, un homme justement estimé, a été obliifé d'avouer à la Chambre qu'il avait cédé et obéi à l'émeute, et qu'il avait donné, sous sa dictée, des ordres dont l'exécution aurait amené les plus grands malheurs pour le pays. M. Bûchez, sous l'influence de l'envahissement «le la Chambre, avait obéi aux émeutiers en signant l'ordre de cesser de battre le rappel, c'està-dire de laisser la Chimbre d'abord et h ville ensuite à la merci des audacieux agresseurs. — .4près une pareille faiblesse, M. Bûchez, élu président pour un mois, uc pmt pas être rêclu.

<^kf; Qu'est-ce aussi (|ue ce récit tronqué de la séance, inséré au Monitrur par l'ordre concerté du ministre île l'intérieur et du président de la Chambre, laquelle, du reste, a fait justice de ce mensonge ?

J^kj; Je ne vois dans aucun journal , reproduite exactement, une phrase de M. Lamartine, ipii a électrisé l'Assemblée nationale : 1 II ne s'agit plus de parler, il faut agir, s'éi rie-t-il ; la trdiunc, en ce moment, c'est la selle d'un cheval; qu'on me «lonne un fusjl ! n

En mémi' tenq)s, il se précijiite hors de la salle et demande le rheval du premier officier qu'il rencontre. M. I>edru-Rollin hsuit, et on lui donne le cheval du soldat qui suivait l'offiiier.

A ce mompnt, un jeune otTicier de hi garde nationnle, qui s'était placé auprès de M. Lamartine au moment du tumulte, lui ayant demandé s'il avait quelque ordre à lui donner, M. Lamartine le pria d'aller chez lui demander son cheval noir. « !\le le donnerat-on? demanda l'officier. — Tenez, vous montrerez mon gnnt à madame Lamartine ; vous me retrouverez sur la route de l'Hôtel de ville. »

L'ofTicier arrive rue de l'Université, où il trouve madame Lamartine, qui, entraînée de la Chambre, où elle était, par un ami au moment de l'invasion, recevait de quelques autres amis des nouvelles de ce qui se passait. « Madame, M. Lamartine va à l'Hôtel de ville ; il demande son cheval noir. Voif.-i son gant, que je vous demande la permission de garder toute ma vie. » — On lui donne le cheval noir que M. Lamartine aime beaucoup, et qui est en effet très-beau. Le jeune officier monte le cheval noir; mais l'animal, très-vif, le renverse auprès du pont Neuf. On le relève ; il crie : « Ce n'est rien : menez \ite le cheval à M. Lamartine. » Mais il était très-blessé à la tête, on le transporte chez un pharmacien.

^ije Beaucoup de gens parlent sans cesse de progrès, sans précisément savoir ce qu'ils disent. Il est à remarquer que tout ce qu'on appelle progrès est, au contraire, un pas en arrière, et que le plus suWime effort de l'esprit humain doit être aujourd'hui de se débarrass er de l'énorme quantité de sottises qu'il a amassées avec soin depuis cinq mille ans. En effet, nous rétablissons aujourd'hui la liberté etVégalité. Les hommes ne sont-ils pas nés libres et égaux? Rien plus, ne sont-ils pas nés frères ? Cherchez tout ce que nous avons à faire pour fonder une civilisation honnête et heureuse, et vous verrez que, loin de marcher en avant, il nous faut détruire presque tout ce que !es hommes ont inventé et élevé depuis l'origine du monde, pour revenir à peu prés tels que Dieu nous avait créés.

Ainsi il est ridicule et odieux que certaines questions ne soient

200 Li:s GUÊPES.

pas résolues aussilùl que posées, quand le bon sens le plus vulgaire indique celle sitlulion. — En ellet: Pourquoi nomme-ton un préfet? pour qu'il administre son département. — Pour(juoi nomme-t-on un jui;e? pour ([u'il rende la justice. — Pourquoi r.omme-t-on un directeui- dos postes? pour qu'il dirige les postes. — Chacun de ces fonctionnaires doit- il toute son application et tous ses soins à ses fonctions? sans doute. — Pourquoi nomme-t-on un représentant du peuple? pour qu'il représente le peuple, et consacre tout ce qu'il a d'énergie, de capacité et de temps à la nouvelle coustitulion. Que reste-t-il de tenlps au fonctionnaire pour l'Assemblée nationale? Que reste-il de temps au représentant pour ses autres fonctions? Le premier devoir d'un représentant n'est-il pas d'être indépendant? Est-ce un homme indépendant que rhomiiio ipii tient du pouvoir des fondions salaliées que le pouvoir peut lui conserver ou lui enlever à son gré? — 11 vous répondra : « Je donnerai ma démission si le pouvoir exige des choses contraires à mon devoir. » Hélas ! l'hom me qui ne la donne pas pour obéir à un premier devoir la donnera-t-il quand ce sera un second devoir qui sera en question ? — Ces raisonnements sont aussi irréfragables que ceux de la l'alisse, de naïve mémoire.

^iJtjC Comment paye-t-on les députés? Il n'y aurait qu'une façon raisonnable: ce serait de donner à chacun, à son entrée, un jelon de présence, qu'il échangerait ensuite contre de l'argent à la caisse désignée. Le bureau des jetons de présence serait fermé une demi-heure après" l'heure fixée pour l'ouverture de la séance.

J^ft^ Il y a une observation qu'il est nécessaire de faire à la Chambre : c'est qu'elle exagère un peu, à l'endroit du pouvoir exécutif, le sentiment jaloux île sa puissance à elle; elle doit respecter la part de puissance qu'elle a déléguée, et lui accoriier sans chicane toutes les légitimes attributions, sous peine d'entraver sa marche et de l'annuler, sous peine surtout tle faire c\n( •

tement ce que ferait le peuple sil ne reconnaissait pas le pouvoir qu'il a confié par son suiïrage à ladite Assemblée.

-^jç La grande généralité de l'Assemblée nationale a montré une Jurande fermeté lors de l'invasion du 15 mai. 11 y a à peine une centaine de membres t[ui soient sortis un peu tôt de la salle (les séances ; c'est pourquoi on a tout lieu d'espérer que la Chambre saura réprimer la licence en respectant la liberté. Ce sera donner une nouvelle preuve qu'elle n'a pas eu peur.

i^jj Pourquoi ne fixe-t-on pas, tous les huit ou tous les (|uinze joui's, le prix de la viande par un tarif imprimé, comme on fait pnur !e prix du pain ?

^'^ En résumé, la situation est nette, il faut l'ordre et la sécurité à tout prix, et il les faut tout de suite, sinon, vous aurez d'abord l'anarchie et ensuite la réaction complète. — Aucune force ne manque au gouvernement; il a l'assentiment universel, le pays tout entier n'a qu'une seule volonté: l'ordre. — Vous n'aurez l'ordre que par la répression sans réaction ; n'agissez pas en vainqueurs, mais en rochers contre lesquels les tentatives se sont brisées.

-^^ Grâce à ma candidature dans le déparlement de l.i Seine-Inférieure, je n'ai vu fleurir ni mes lilas ni mes aubéidnes.

— Je ne me suis pas représenté aux nouvelles élections ; nn verra plus bas pourquoi et comment. Mais, si je n'ai plus de prétentions à être membre de l'Assemblée nationale, — je dirai d'ici ce que je croirai conforme à la bonne foi et au bon sens.

— Je dirai d'abord qu'il est temps d'avertir à la fois et la France et les hommes de parti qu'il est un jeu dangereux auquel il serait temps de mettre un terme.

Le parti qui veut arriver au pouvoir a besoin du courage et de la force du peuple. — II s'efforce de lui persuader que h^ parti qui est aux all'aires est sou ennemi, à lui peuple. — Sans ces hommes qui tiennent le pouvoir, le peuple serait si heureux !

— l'ouvrier serait rjf^he sans travailler, — toiU lui ohéimir; —

262 LES GIKF'ES,

le peuple est le souverain, les gouvernants sont iIps usurpateurs qui boivent son sang et sa sueur, etc. — Le peuple renversa les gouvernants, — les autres prennent leur place, — et rcmeltcr.l le pouple, moins cq\\\ qui se sont fait tuer, à la sienne,

— c'est-à-dire lui renilent le lrav:iil et la misère. — Ceux qui sont renversés jevicnnent trouver le peuple, et lui disent à leur tour : « Le pouvoir est compost^ de tes ennemis ; c'est toi, peuple, qui es lo souverain If'gilime; — les gouvernants boivent ton sang et ta sueur, etc. » — Le peuple s'exalte, renverse les gouvernants, — et les autres disent au peuple : « C'est trésbicn ! lu es délivré de tes fors ; — Montre que tu es liéroique après la victoire comme pendant le combat; — enterre tes morts et retourne à ta corvée. » — Le tour est fait.

*Mtj$ Je ne sais par quel bout les neuf cents représentants ont commencé la Constitution ; — mais ce que je sais, c'est qu'il m'aurait semblé utile et indispensable de commencer par \.\e^ mrsures — dont on ne prend (pi'une petite partie, — et qui, en donnant satisfaction aux justes exigences de la classe ouvrière, auraient reiHhi la ^éiurité aux commerçants et aux bourgeois.

— Il aurait, — selon moi, — fallu commencer par rendre jiossilde l'atlente, pendant qu'on élabore ladite (-onslilution.

Si j'avais eu l'imuncur de faire partie 'le IWsscmblée, — j'aurais, dans la première dcmi-lieure, proposé deux lois sur lesquelles j'ai longtemps njédité: — la loi du pain, — la loi du travail.

Jh'}^ LOI DU l'AiN. — ArtiHe 1". A dater d'aujourd'lmi, le pain de deuxième (pialité ne dépassera jamais tel prix.

Art. 2. La viande de deuxième qualité ne dépassera jamni tel prix.

Art. :{. Le vin ordinaire ne dépassera jamais tel prix.

Art. i. Tons droits snnl •supprimés sur ces denrées, — ainsi que sur les objets de vêtements communs et grossiers. — Ces droits et imp^'its seront reportés sur les premières qualités et sur les objets de luxe.

Art. 5. On supprime dans le Code les jeux de mots par lesquels les marchands qui volent sur le poids, — qui altèrent ce qu'ils vendent, — ou y môlent des substances dangereuses, n'encouraient que de faibles peines, comme ayant vendu à faux poids, ou ayant sophistuiné, etc.

On rendra aux mots leur vrai sons. — Ces crimes reprendront leurs noms de vol et demnoisonnement , et les marchands qui les commettront seront punis comme voleurs et empoisonneurs. — La marque de fabrique est obligatoire.

Par cette loi, le prix du travail se trouve augmenté pour les ouvriers, qui vivent ainsi à meilleur marché, — sans nuire aux maîtres et sans les obliger à fermer leurs ateliers.

i^^ La République française se divise en républicains de h veille et en républicains du lendemain. — Ce n'a pas été imitation, mais héritage; car les républicains de la veille ne le sont plus depuis que les autres le sont devenus. — Ils se sont beaucoup trop, en général, empressés de réaliser ces paroles des Guêpes : « Beaucoup de gens attaquent les abus, — non pour les renverser, mais pour les conquérir. » En effet, jamais ou n'avait vu se ruer sur les places et sur les traitements avec tant de rapacité. — Le cumul, ce monstre odieux contre lequel ils ont tant parlé, et avec raison, je croyais qu'ils allaient se jeter dessus pour le tuor ; — ils se sont jé'tés dessus, mais pour s'en emparer. Ils n'ont eu, — pour la plupart, — ni l'honmlteté, ni l'esprit de comprendre qu'il fallait être simples au pouvoir ; — qu'il fallait coûter le moins cher possible au pays ; — se montrer à pied par les rues, — et finir d'user ses habits de républicains incorruptibles. — Le luxe des ministres et des rois leur a paru insufii-^ant. Ils se sont montrés comme des parvenus, et dos parvenus sûrs de descendre; — ils ont eu l'air de gourmands avares qui dînent en ville.

La France les attraperait bien si elle leur disnit : « J'ai ac-

2Gi LES GUÊPES.

cepté la République, — mais je l'exige; — et, quoi que vousen ayez, vous serez républicains. »

^^^ On a pris en considération l'observation des Guêpes, — relalivcment au rappel de la garde nationale. — Un ordre de M. Clément Thomas prescrit des formes ((ui éviteront les inconvénients qu'elles avaient signalés.

La commission des incompatibilités a soumis à la Chambre un projet de décret duquel il résulte — (jue les membres des Chambres futures ne pourront cumuler plusieurs fonctions ; — mais que cette prohibition ne s'appli<|ue pas à la Chambre actuelle. Ola rappelle la fameuse enseigne : Demain on rase pour rien.

J'ai rencontré dans la rue M. Thiers. — 11 ne veut, ra'a-t-il dit, s'occuper à la Chambre que des questions de finances. — Je ne vois pas bien, en etïet, comment il |tarlerait d'autre chose ; car Louis-Phdippc, que la Charte déclarait inviolable, est exilé. — et M. Thiers, qui sera sans doute député, a exécuté, conmie ministre responsable, la plupart des choses ijui ont amené l'expulsion de Louis-Philippe.

J^tjç, Mon librane, qui fait aujiiurd'hui partie du gouv<>rnement, a débuté par rétablir la censure. — Malgré les convention^ verbales et écrites qui lui interdisaient de s'immiscer en riemlans la rédaction des Guêpes, il s'était permis, dans l'avant-ilernier numéro, de supprimer, pendant mon absence, un fait dont la mention lid dé|)laisait. — Averti à temps, j'ai n-tabli le fait. — Dans le dernier numéro, il m'a annoncé qu'il n'imprimerait plus les Guêpes — si je n'y mettais sur un certain chapitre le contraire de ce que je pensais. — J'ai dû l'envoyer... gouverner la France. — Si la France n'en va pas mieux, — les (Uiriics n'en iront pas plus mal.

j^^fjfî .\ii\ appmches îles nouvelles élections qu'avait à faire le déparl-'Uient de la Seine Inférieure, M. Lamartine, me voyant hésiter à me remettre sur les rangs, a bien voulu m'adresser la lettre que voici :

« Monsieur et ami,

» Votre nom et voire talent sont trop connus pour que vous ayez besoin des auspices de personne. Il y a dans vos livres sélieux, et même dans vos feuilles les plus légères, une aptitude politique dont nul ne saurait contester la portée. Présentez-vous donc hardiment aux habitants des côtes de la Normandie, qui vous estiment et qui vous aiment comme un de leurs. Adressezvous au grand cœur du peuple ; il comprend surtout deux choses : le courage et le bon sens. Voilà des titres qui lui plaisent, et qui assurent, n'en doutez pas, le succès de votre candidature.

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