THÉÂTRE DU VAUDEVILLE
Direction de M. Angelot, membre de r Académie française.
^j; Les lecteurs des Guêpes connnissent déjà un certain M. Aymès; — nous leur avons parlé de lui en leur disant une fois « de quoi est capable un homme qui a de l'huile à vendre. »
Ce monsieur publie un journal, — un volume chaque mois, où il fait l'éloge de ce qu'il a à vendre. — Comme d'autres journaux et journalistes font l'éloge de ceux qui les achètent;
— nous penserions mal agir envers nos lecteurs si nous négligions de leur donner quelques extraits dudit pamphlet — politique, gastronomique et religieux.
Ce journal s'appelle la Provencr à Paris.
^}^ Nous avons entre nos mains le premier numéro de cet orfjane.
M. Aymès se recommande à la fois — comme cuisinier distingué et comme catholique fervent ; — comme marchand d'huiles et comme l]h d'un proscrit. — Des malheurs de ses parents, de son nougat, de son huile, de ses rroyances, de ses pruneaux;
— il tient boutique, — annonce, — vend le tout péle-mrle au choix des personnes. Laissons-le parler lui-même.
11 s'installe dans un modeste logement de la rue du Bac, avec ses denrées, ses crof/ances religieuses, ses opinions monarchiques.
Vous voyez que je n'invente rien.
.^^ A propos de principes, — le marchand de pruneaux légitimistes donne ce conseil :
« Happclons-nous le proverbe hébreu : Qn\ fcsiinnt dUari non erit innocens; — celui qui se presse trop d'être riche ne sera pas innocent. »
il est possible, monsieur, — que ceci soit de Vhchrcu pour vous, — mais vous nous permettrez de continuer à regarder celte phrase comme latine.
*^!lf: M. Aymès passe à la description de son établissement;
il dit et l'étendue de son magasin et la contenance de ses pots.
Sur l'enseigne on lit :
« Etablissement modèle — enté sur la vieille loyauté et les croyances religieuses ; — huile d'Aix, — prunes d'Alger. »
« Dans Vinlérieur de la galerie est un christ en or moulé — sur une croix de bois en palissandre. — des jarres provençales
— pleines d'huiles, — de véritables saucissons d'Arles, — des bocaux d'anchois, — des boites de sardines. »
<^^îÇ « On ne vend pas le dimanche, par respect pour le troisième commandement de Dieu, qui nous dit : Servez- -mol d'abord sans réserve, en cherchant avant tout le royaume de Dieu et sa justice. »
Je suppose que l'on sert aussi les pratiques.
i^j? La religion n'est pas seule appelée à l'aide de M. Ayraès, — de ses huiles, — de ses pruneaux,— de ses nougats, etc.;
— il a pensé que quelques manifestations politiques ne feraient pas mal à l'achalandage de sa boutique. — 11 a cherché quelle était la croyance politique qui serait de la meilleure défaite, — et il s'est arrêté à une opposition mêlée de légitimité et de république ; — il parle pour le peuple — auquel il veut donner de l'huile d'olive — à deux francs la livre; — il parle contre le roi Louis-Philippe, — qu'il compare à certains biscuits, en donnant à ces derniers un immense avantage sur le roi des Français. — Ecoulez :
« Calissons d'Aix, — Ce roi légitime des biscuits — parut pour la première fois au repas de noces de la seconde femme du bon roi René. — Cette princesse, qui ne riait jamais, eut à peine goûté ce précieux biscuit, — que son sourire approbateur signa le passe-port et le litre de noblesse de ce délicieux biscuit : — Famam acquirit eundo. »
• i^kj* M. Aymés néghge cette fois de nous donner la traduction de cette phrase, — probablement hébraïque comme l'autre.
Mais voyez un peu quelle différence entre le roi Louis-Phi-
lippe et le biscuit Calisson ; — le biscuit est le roi légitime, — tandis que Louis-Philippe a été mis sur le trône par une révolution : — tout l'avantage est pour le biscuit.
Ah ! si le roi Louis -Philippe pouvait se vendre à la livre, — ou en bouteilles, — ou en caisses, — ou en barils, — ou en terrines, — ou en boîtes, — ou en jarres, — ou en fûts, — ou en bocaux, — ou en pâles, — ou en gelées, — ou en compotes,
— comme M. Aymès — ferait son éloge ! — Mais que faire d'un roi qu'on ne peut pas vendre et qui peut-être n'achète pas grand'chose?
^)^ Mais le roi Louis- Philippe n'en est pas quitte à si bon marché. — Le biscuit Cahsson, il est vrai, n'est pas destiné à le faire rire, — comme la deuxième femme du bon roi Piené;
— le biscuit Calisson est subversif de l'ordre de choses actuel ;
— le biscuit Calisson ne dissimule pas son intention de ramener en France la branche aînée des Bourbons ; — le biscuit Cahsson prépare une nouvelle restauration — pour mériter à M. Aymés, à double titre, le beau nom de restaurateur.
Il y a encore le miel, — le miel dont la feinte douceur cache les projets les plus sinistres, — le miel qui, dit-on, prend les mouches, — mais que les mouches d'une police bien organisée devraient prendre à leur tour — à cause de ses opinions dangereuses.
Xénophon raconte que, dans la retraite des dix mille, — beaucoup de soldats furent malades et moururent pour avoir mangé du miel recueilli par des abeilles sur des rhododendrons et des azalées — (les azalées qui grimpent et tapissent les maisons dans les romans de M. de Balzac).
Mais ce miel était moins dangereux pour les Grecs — que le miel de M. Aymès pour la branche cadette; — écoutez :
-$^ « Ce miel, que les abeilles puisent notamment dans le calice de la royale fleur de lis, — possède un arôme qui le rend supérieur... » etc.
Voilà un miel, — un miel que peuvent se permettre les plus sévères, les dévouements les plus éprouvés, — voilà un miel véritablement français ; — voilà un miel qui ne se rallie pas à la cour nouvelle ; — voilà un miel qui refuserait le serment;
— voilà un miel qui ne ferait pas de concession ; — voilà un mie 1 qui sait allier la douceur à la fierté — et au respect de ses devoirs ; — voilà un miel qui ne marchande pas avec ses convictions politiques ; — voilà un miel qui ne transigera jamais.
Non, les abeilles qui le font ne puisent pas au hasard dans toutes les fleurs ; — si elles ne s'astreignent pas seulement à la royale fleur de lis, — si elles ne lui demandent leur miel que notamment, — c'est que le lis ne fleurit que pendant peu de temps ; — mais, quand le lis est défleuri, — soyez sûrs qu'elles ne se plongent que dans le cahce des fleurs blanches ; — ce ne sont pas elles qui iraient se compromettre dans des impériales
— ou dans des violettes, — fleurs révolutionnaires — justement guillotinées, — justement proscrites par les jardiniers de la Restauration. — Ce ne sont pas elles qui ont figuré sur le manteau impérial. — Non, — non, — ces abeilles-là — ne feraient que du fiel sur de semblables fleurs. — Ce miel légitimiste — d'abeilles fidèles, — pourtant, — « est offert dans de petits barils en poterie de Provence, d'un demi-kilo, à un franc soixante-quinze centimes. »
^/f^ VIN DE ^oÉ. — « Le cep qui le produit remonte, par le canal de la tradition, à celui que planta le père Noé sur le mont Ararat, en Arménie, lorsqu'il sortit de l'arche.
« La bouteille 3 fr. »
^jç Prenez garde, — monsieur Aymès, — et vos principes religieux! Quoi ! vous vendez et vous préconisez un vin qui fi faire des sottises à un patriarche, à un saint, — qui fit faire d'autres sottises à un fils de patriarche et de saint, et que nous fera-t-il faire, à nous, — pécheurs, fils de pécheurs et petitsfils de pécheurs, — et probablement pères de pécheurs? Quoi !
monsieur Aymés, — vous, homme religieux, — vous, marchand à'huiles et de croyances, — vous vendez ainsi l'intempérance,
— l'ouhli de la dignité, — le manque de respect filial, — vous vendez tout cela au prix de trois francs la hoiiteUle ! Vous osez vous vanter d'en avoir abaissé le prix ; vous tenez tellement à produire, à répandre ce poison, — vous, cuisinier catholique, — que vous le vendez même par demi-bouteille, — que vous le vendez à prix coûtant !
« A peine pourrons-nous rentrer dans nos déboursés. Nous avons cru pouvoir l'aire ce sacrifice. — Peut-être, plus tard, serons-nous dédommagés de nos pertes. »
Je me trompais quand je disais que vous vendiez ce vin dangereux — au prix coûtant et sans faire dessus aucun bénéfice;
— vous êtes, monsieur Aymés, plus coupable encore que je ne pensais, — vous le vendez à perte. — Ilonie à vous, monsieur Ayraés, — car, par votre vin de Noé, rais à la portée de toutes les bourses, — les vieillards feront les choses les plus étranges. — Vous ne vendez pas le dimanche pour respecter le troisième commandement de Dieu ; mais vous mettez un tel acharnement à faire manquer ces braves vieillards — à tous les autres commandements, que vous leur donnez le vin de Noé à perte.
Monsieur Aymés, — c'est sur voire tête que retomberont les plus vilains péchés des patriarches contemporains, — je vous en avertis.
Je ne parlerai pas de supion, ce poisson si exquis, mais si rare,
— qu'on en vend dix fois plus qu'on en pérlie; — des andouillettes « composées avec la chair des petits cochons sauvages qui se nourrissent d'aromates sur les coteaux des Alpes. »
Je rendrai compte des numéros suivants du journal de ce pontife de la goinfrerie, — de cette sorte de julienne, d'olla-podrida,
— de macédoine, — de thon mariné et de fidélité à la branche aînée, — d'andouilletles et de croyances religieuses, — de tartuferie et de cbarlalanisme.
Septembre 1843.
La reine d'Angleterre en France. — L'air le plus pur selon M. Ancelot. — La justice. — MM. Michelet et Quinet. — Le chemin de fer de Rouen. — Une arrestation. — Faillites. — Le marquis de la Fuite. — Uneamende de soixante centimes. — Deux électeurs. — Circonstances atténuantes. — Discours latin. — Diverses classes de journaux. — Panem et circenses. — Travailler pour gagner sa vie n'est pas un état. — M. Vivier chez MM. Zimmermnnn et Adolphe Adam. — Titre métaphysique et dons. — Polémique — Lundi i septembre.
1^5? Les Guêpes ont souvent réclamé le bénéfice de l'égalité pour les rois, les princes, les ministres, etc.
L'aristocratie de la démocratie n'a plus de bornes. — Il faut cependant penser que tout le monde ne peut pas être culotteur de pipes — ou cocher de cabriolet. Il faudrait avoir de l'indulgence, du moins pour les gens qui sont sur le trône par suite de l'hérédité. — Ce n'est pas leur faute, — c'est de naissance.
4^j? Ce sont des hommes comme nous, — il ne faut pas leur faire un crime de ce qu'ils sont nés là plutôt qu'ailleurs.
C'est pourquoi — je prends la liberté d'intercéder auprès des journaux en faveur de la reine d'Angleterre, — qui, en qualité de femme, en qualité d'hôte, — a droit à quelques égards, quoiqu'elle soit reine ; — ces messieurs pourraient-ils lui accorder une politesse égale à celle.que sait se faire accorder leur portière, — qu'ils appellent madame Cabassol, — madame *" — n'importe quoi?
-^^ Je sais bien que, — comme reine, la reine d'Angleterre est hors la loi, — hors le droit commun, — hors tous les égards ; — mais, comme femme, je ne trouve pas de très-bon goût de l'appeler Yktona, comme font ces messieurs des journaux.
Ne craignent-ils pas, d'autre part, que ces airs un peu familiers avec les rois — ne les compromettent dans leur parti— et ne les fassent accuser de fréquenter les têtes couronnées, — ce que le vrai républicain ne peut faire qu'à condition que le corps n'en soit pas?
.^^ M, Ancelot — de l'Académie française, directeur du Vaudeville, a composé, le 2i août, à l'usage de la quatrième page des journaux, un petit morceau bucolique fort agréable. — Ce morceau a pour but de prouver que l'air qu'on respire au Vaudeville est plus parfumé, plus pur, plus bienfaisant mille fois que celui des bois et des champs.
1^^ Un soir du mois de juillet, une pauvre femme se présenta au poste du Palais de Justice et pria le chef du poste de l'arrêter, s'aecusantd'un vol de draps au préjudice de sa logeuse.
Cette femme comparaissait, un de ces jours derniers, devant le tribunal de police correctionnelle, présidé par M. Turbat ; elle déclare se nommer veuve Vanelle.
A la demande du président : « Etes-vousde Paris? » la prévenue répond : « Non, monsieur le président. — Qu'étes-vous venue faire dans la capitale ? — Je venais de Dunkerque, j'ai fait soixante-dix lieues à pied, je suis exténuée de fatigue et ^ans ressources. — Pour(|uoi ce voyage? — Celait pour voir mon fils, qui était mourant à l'hôpital de Paris. — Eh bien! l'avez- Yous vu? — Hélas! je suis arrivée trop tard... Il était mort la veille... mon pauvre lils! »
La malheureuse mère éclate en sanglots.
« Où êles-vous logée ? — Dans un garni de la rue aux Fèves. — El vous avez volé les draps de voire lit? — Je les ai vendus vingt-cinq centimes pour acheter un morceau de pain. — Vous étiez donc Irten malheureuse? — Oh ! oui, monsieur. — El c'est vous-mr-inc qui vous éles dénoncée? — Oui, pour me faire arrêter, pour avoir un asile ; car je n'osais plus rentrer au garni de la rue aux Fèves, »
La logeuse de ce garni est entendue comme témoin, et dit que la préveuue n'a pas volé de draps chez elle. Il est à présumer que la pauvre femme a été poussée par la faim et par une extrême misère à s'accuser d'un délit imaginaire pour obtenir en prison un abri et du pain.
Le tribunal, jugeant que le vol n'est nullement établi, acquitte la femme Vanelle. — Et... voilà tout.
Mais que veut-on que fasse cette malheureuse femme? Chaque jour les tribunaux prononcent des amendes pour une somme assez forte.
Votre voisin vous donne un soufflet, — on le condamne à l'amende. Que devient l'amende ? — car il ne faut pas croire que c'est le souffleté ou le volé qui en profite. Non, la justice se l'attribue comme consolation du chagrin qu'elle éprouve de voir de pareils faits. — Vous êtes lésé, mais la justice est blessée, la compresse lui revient de droit.
^^ Les Guêpes ont déjà traité cette question — il y a trois ou quatre ans. — Les accusés se divisent en deux classes : la première se compose de ceux qui sont déclarés coupables, et, à ce litre, condamnés à l'amende ; — la seconde, de ceux qui sont acquittés, — mais que la justice a néanmoins enlevés à leurs alTaires, — à leurs occupations, — qu'elle a tenus en prison.
^^ Pourquoi ne leur donnerait-on pas l'amende que payentles autres? c'est-à-dire, pourquoi ne pas faire des amendes un fonds destiné à indemniser ceux qui, accusés par erreur, n'ont, après leur acquittement, de dilférence avec ceux que la justice a frappés — que celle-ci : — qu'ils ont perdu leur travail — et qu'ils n'ont plus ni à manger ni où dormir?
^^^ MM. Michelet et Quinet ont bien voulu m'envoyer le livre remarquable qu'ils viennent de publier sur les Jésuites.
MM. Michelet et Quinet — ont, comme moi, été injuriés grossièrement — dans un journal soi-disant religieux, rédigé par
des bedeaux frénétiques; — comme moi ils ont eu la faiblesse de donner les étriviêres auxdits bedeaux.
Je regrettais d'avoir répondu à ces gens autrement que par un uste et profond mépris ; — il fallait, pour me consoler un peu, voir tomber dans le môme entraînement — deux hommes d'un beau talent et d'un beau caractère.
^^ Les Giu'pes se sont élevées les premières contre — l'insolence avec laquelle l'administration du chemin de fer de Rouen traite la classe la moins aisée de ses voyageurs, — c'est en général un rôle que lui laissent à remplir beaucoup de journaux se disant amis du peuple.
^(^ On lit dans les journaux judiciaires : a faillites. Le sieur Brodesolle, — fabricant de rouge végétal, o
Ce qui prouve qu'en France — les femmes ont renoncé à tous les mensonges de la beauté, — qu'elles n'ont pas besoin de fard et que la nature seule fait les frais de leur teint. — Heureux pays !
Je voudrais voir maintenant )a faillite d'un fabricant de crinoline.
^}^ J'ai entendu beaucoup de personnes et beaucoup de journaux s'élever contre le bon accueil fait en Angleterre à l'cxduc de la Victoire, — aujourd'hui marquis de la Fuite. — Que veulent ces personnes et ces journaux ? — Qu'on enferme Espar tero dans lile Saintc-lléléne?
Non. — Les Anglais n'ont pas pris au sérieux ce Napoléon qu'ils ont inventé, — et dont le refuge en Angleterre était encore une contrefaçon qui doit être la dernière.
Jb^ On m'écrit que j'ai attribué à Denis, tyran de Syracuse, un fait qui se rapporte à Polycrate, tyran de Samos. — J'aime mieux avoir commis celte erreur, — si erreur il y a, — que de ressentir, comme l'autour de la lettre qui m'est adressée, — tant d'indignation pour si peu de chose.
Fasse le ciel que mon critique me juge assez puni par l'amende de douze sons à laquelle me condamne le port de sa lettre !
^^ Un électeur, surpris de ne pas recevoir sa carie au moment des élections, — s'empresse de l'envoyer réclamer.
« Je viens, dit le messager, pour la carte de M.*", électeur. — 11 n'y en a pas. — Comment ! et pourquoi? — Parce qu'il est décédé. »
L'envoyé revient et dit : « Monsieur, on n'a pas voulu me remettre votre carte. — Pourquoi ? — Le monsieur qui est au J)ureau dit comme ça que vous êtes décédé. »
L'électeur est contraint d'aller lui-même exiger sa carte. Il avait été condamné à mort pour avoir, aux élections précédentes, volé pour le candidat de l'opposition.
^%: Voici ce qui arrive à un autre électeur, qui, n'appartenant à aucun parti, vote d'ordinaire sur la figure des candidats et selon que leur air lui revient plus ou moins.
Tous les ans il reçoit une lettre qui l'avertit qu'attendu qu'il ne paye plus le cens il est rayé des listes électorales. — Comme il paye toujours le même cens, chaque année, au reçu de cette lettre, il prend un cabriolet de régie, — toujours le même, — qui est remisé sous une porte voisine, — et il va à l'Hôtel de ville faire sa réclamation, qui est toujours admise, et on le rétablit sur la liste.
L'année d'après on lui écrit encore qu'il ne paye plus le cens; — il prend le même cabriolet, va au même Hôtel de ville, fait la même réclamation, qui est admise avec le même empressement, etc.
C'est en vain qu'il cherche des causes à cette mesure annuelle convertie en rente pour le cocher du cabriolet remisé en face de sa maison.
Jusqu'à nouvel ordre — les seuls prétextes qu'il ait pu trouver — sont les cinquante centimes perçus par le gouvernement que lui coûte sa réinstallalion sur la liste électorale, — et la sollicitude de M. le préfet de la Seine pour les cochers de cabriolet.
1$^ CIRCONSTANCES ATTÉNUANTES. — 1" Une Servante de ferme se rend coupable de plusieurs larcins ; — sa maîtresse se contente de lui donner congé, — sans vouloir la livrer à la justice. — La servante empoisonne ses maîtres, — le jury la déclare coupable avec circonstances atténuantes.
En effet, tout porte à croire que cette intéressante jeune personne n'a empoisonné ses maîtres que parce qu'ils l'avaient renvoyée ; donc ils sont la cause de ce qui leur est arrivé.
2o Jean-Antoine-Marius Blanc, — veuf, père de quatre enfants, — logeait dans la même maison que sa belle-sœur, lille sage et vertueuse, qui, en souvenir de sa sœur, prenait les plus grands soins des enfants qu'elle avait laissés et dont un couchait habituellement dans sa chambre.
Marius Blanc s'introduit la nuit dans la chambre de sa bellesœur; irrité de la résistance qu'elle lui oppose, il l'étrangle, et le lendemain vaque à ses aiïaires avec le plus incroyable sangfroid.
Le jury, devant lequel il est amené, prenant en considération — que Blanc n'a étranglé Agnès que parce qu'elle lui résistait; que c'est pour ainsi dire elle-même ijui s'est tuée, puisqu'il dépendait d'elle de ne pas être tuée, le jury reconnaît en faveur de l'infortuné Blanc — des circonstances atténuantes.
Si je mets une parodie persistance à expliquer certains verdicts du jury qui, au premier abord, pourraient paraître singuliers aux esprits superficiels, c'est que je crains de voir s'amoindrir en France le respect que l'on doit à celte institution.
Je prendrai cependant la liberté de prier humblement ladite institution de ne pas rendre trop dillicile la lAclie utile que je me suis imposée, — quelques personnes trouvant déjà un peu laborieuses les raisons que j'ai données de quelques jugements.
^l^ifi Le ridicule thème que l'on fait faire rJiaquc année à la distribution des prix du concours général par un professeur de rUniver.xilé a été commis, «olte année, p;ir K. Caboihc, imJytus
Cahochus. Ces lambeaux de phrases pillées à droite et à gauche,
— aux poètes et aux prosateurs anciens, cousus et rehés par des barbarismes, et un odieux patois, qui n'est ni du français ni du latin, — ont été débités sérieusement, — en présence de deux raille personnes, — dont mille femmes qui ne savent ni le latin — ni cette langue cousue, et mille hommes qui font semblant de les savoir.
Cabochus eruditissimus habuit grandes applaudissementos.
— llli pra;cipuè qui non comprenuerunt unum motura eo vehementius trepignaverunt, — ut, illà justà appreciatione, viderentur docti et doctores.
Cabochus prœstantissimus fuit invitatus ad dinandum apud rainistrura instructionis publicae, ubi lautc epulatum est, — et cœna mixta fuit sermonum interessanlium — quibus melavit doctissimus Cabochus thesauros doctrinîe suae.
Diversi toasti fuerunt portati, — ([uorum unus ad sanitatem illustrissimi Cabochi, — qui pateram spumantem hausit, nullâ aquâ mixtà nisi flelibus attendrissementi. '
^/i^ Sérieusement, — entre les coutumes les plus sauvages, je nie qu'on en puisse trouver une aussi grotesque, aussi absurde, que celle de consacrer toute la jeunesse d'un pays à l'étude d'une langue morte, d'une langue qui ne se parle plus nulle part.
Amenez-moi un sauvage tatoué — avec des anneaux au nez
— et des plumes sur la tête, — et osez lui dire que de l'âge de huit ans jusqu'à celui de dix-huit — on enferme, on entasse les jeunes gens ilans des chambres — où ils ne sont occupés que de l'étude d'une seule langue, — et cela de telle façon que six sur soixante la savent au bout de ces dix années, — et la savent comme la savent leurs professeurs, c'est-à-dire très-imparfaitement.
Le sauvage vous demandera d'abord si cette langue est une langue d'enchantement qui vous fait trouver des trésors, qui
VOUS fait triompher de vos ennemis, — et vous lui répondrez que non; — il vous demandera alors si c'est une langue universelle,— vous serez obligé de liii dire que, loin de là, c'est entre toutes les langues celle qui jouit du privilège unique de n'être parlée nulle part et par personne; — il vous demandera — si on comble d'honneurs et de récompenses ceux de ces jeunes gens qui réussissent à apprendre cette langue — et si cela assure leur existence. — Non, faudra-t-il encore répondre, — non, cela les conduit à être républicains et poëtes, — c'est-à-dire à la prison et à l'hôpital ; mais cela ne leur donne ni état ni moyens d'existence ; — cela les amène à comprendre à peu près une vingtaine de volumes dont on les a tellement ennuyés, qu'ils ont soin de ne les jamais relire de leur vie.
Je vous jure que le sauvage tatoué sera pris d'un rire inextinguible, et, si vous le menez à la Sorbonne où un M. Caboche quelconque débitera son thème , il vous demandera : « Cela intéresse-t-il les auditeurs, tous ces hommes et toutes ces femmes qui remplissent les tribunes? — Non, ils n'en comprennent pas un mot. .>>
Ne seriez-vous pas un peu embarrassé?
^^ Nous avons eu occasion de remarquer qu'il y a plusieurs classes de journaux : D'abonl les deux grandes divisions, — ceux qui sont pour le pouvoir, quel qu'il soit, — quoi qu'il fasse et quoi qu'il dise ; — ceux qui sont contre le pouvoir, quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse et quel qu il soit.
Pour ceux-là, — pour les amis du pouvoir, — on peut changer de "ministres, — cela leur est égal, — on n'a jamais que de grands ministres; pour les autres, de même, — on n'en a jamais que de mauvais; — mais il en est de flottants, — le Constilul'wmwl, par exemple, — pour lequel tout va bien quand M. Thiers est ministre, tout va mal quand il ne l'est pas.
Entre autres signes extérieurs de ces changements de position, il en est un remarquable, — c'est la suppression — des
deux initiales S. M. précédant le nom du roi, — qu'on appelle simplement le roi quand M. Thiers est rendu aux douceurs de la vie privée.
Que M. Thiers rentre aux affaires, et dés le lendemain les deux initiales sont rendues en forme de satisfecit au roi, qui est appelé alors S. M. Louis-Philippe.
<^^ Voici une nouvelle application de ce procédé que je remarque dans le National.
O'Connel, le grand agitateur d'Irlande, — a été longtemps pour le National une sorte de fétiche révéré, — et M. Ledru- Rollin lui a écrit une lettre pour offrir le secours de son bras à la future révolution uiandaise. — O'Connell a refusé les propositions de l'avocat. — Depuis ce temps O'Connell , dans les colonnes du National, s'appelle M. O'Connell.
^^ A propos d'avocats, tout ce grand coassement que nous entendons en France n'est produit que par six raille six cent soixante-dix-neuf avocats. — Il faudrait dix fois autant d'autres hommes pour faire autant de bruit.
^i^ Voici encore une toute petite rouerie des journaux, — et du pouvoir et de l'opposition : — ils veulent présenter le comte de Paris, les premiers comme le moins loin possible, les seconds comme le plus loin possible de sa majorité; — ainsi les journaux du pouvoir disent : « Le comte de Paris entre dans sa sixième année. » — Et le journal de l'opposition : « Le comte de Paris — vient d'accomplir sa cinquième année. »
^^ Panem et circenses, — du pain et des spectacles ; — le pouvoir actuel ne trouve pas trop usée cette vieille maxime de gouvernement. Le ciel s'est chargé de nous donner du pain encore pour cette année, — la moisson est magnifique, — malgré les spéculateurs qui avaient déjà augmenté le prix du pain, — ce qui, même en cas d'une mauvaise récolte, aurait été le plus sot des prétextes, s'il n'en était le plus infâme.
Il s'agit donc des spectacles : — le rival de M. Guizot avait
donné le spectacle — du retour des cendres de Napoléon ; M. Guizot offre au public celui d'une visite de la reine d'Angleterre. -
^^ A une des dernières séances de la septième chambre (police correctionnelle), le président interroge une malheureuse femme : « Quel est votre étal? — J'écosse des pois. — Ce n'est pas là un état. »
Nous prendrons la permission de défendre d'office celte pauvre femme : « Qu'appelez-vous un état, monsieur le président? — Tout le monde ne peut pas être président de la septième chambre. — Écosser des pois, — travailler seize heures par jour pour un mince salaire, — gagner péniblement le pain de chaque jour, — ce n'est pas un état?
C'est un état que d'être avocat, que d'écosser des mots, — que de défendre toutes les causes, — contre sa raison, contre sa conscience ; — car il y a une chose honteuse pour les avocats, — jamais il ne se trouve une cause si infime, qu'il ne se rencontre un avocat pour la défendre, — et pour attaquer la cause contraire, — c'est-à-dire la cause du juste, la cause de l'opprimé; car, ainsi que nous l'avons dit — M. de Kératry et moi, l'un après l'autre : « Les avocats s'intitulent fastueusement défenseurs de la veuve et de l'orphelin ; — mais il n'y aurait pas besoin d'avocats pour les défendre, s'il n'y avait pas d'abord d'autres avocats pour les attaquer. »
^^ Nous avons au moins assez de musiciens prodigieu.\; — un musicien prodigieux qui se produirait aujourd'hui n'aurait pas le moindre succès. — On ne se dérange plus pour de simples prodiges, — si ce n'est pour ne pas marcher dessus, ce qui encore n'est pas facile dans une ville qui en est pavée.
Mais voici un homme qui a compris son époque, — il ne se présente pas pour faire des choses étonnantes : — M. Vivier est un homme de bon sens, il serait resté chez lui s'il n'avait eu à nous faire entendre que des choses étonnantes ou mérae prodi-
gieiises. — S'il vient à Paris, c'est parce qu'il a à faire ouïr des choses impossibles, et (ju'il est impossible lui-même.
Dernièrement quelqu'un en parlait à Gatayes et lui narrait ce que fait M. Vivier. — Gatayes, comme vous ne l'ignorez pas, sait un peu ce qui se fait en musique — et comment cela se fait. — Eli bien! Gatayes trouva la chose si absurde, — qu'il ne daigna pas hausser les épaules, qu'il ralhmia sa pipe et considéra ce qu'on lui disait comme un bruit insignifiant.
A quelque temps de là, cependant, Adolphe Adam lui dit de M. Vivier absolument la même chose. — Par considération pour Adolphe Adam, — Gatayes descendit quelques échelons du dédain que lui inspirait cette fable — et dit : « Allons donc ! tu te moques de moi. »
Adolphe Adam alors l'emmena chez M. Zimmermann, — où Gatayes entendit et vit M. Vivier. — Puis Adolphe Adam donna une soirée où il le lui fit entendre de nouveau.
Voici ce qu'il entendit : — M. Vivier prend un cor, — le premier cor venu, — et sur ce cor il joue en même temps trois parties distinctes. — Je puis apprécier cela, — moi qui, lorsque je sonnais de la trompe de chasse pour étourdir les pianos de mes voisines, — avais tant de peine à faire entendre une seule partie un peu juste.
Il y avait, pour entendre M. Vivier, Spontini, Auber et plusieurs célèbres instrumentistes. — Spontini, pendant que M. Vi-' vier jouait, lui tenait la gorge pour tâcher de découvrir ce qui se passait dans ce gosier fabuleux.
Je ne conseille pas à M. Vivier de laisser faire cette expérience par un dorniste ; — ce pourrait n'être qu'un prétexte que prendrait le corniste pour l'étrangler, — et le jury ne pourrait s'empêcher de voir des circonstances atténuantes dans le fait d'un homme condamné, pour ne pas quitter le cuivre, à se flaire étameur de casseroles, tant que vivra M. Vivier. — Gatayes, converti, prétend que M. Vivier a une qualité de son ad-
mirable, — que ses sons bouchés ont une puissance extraordinaire et qu'il fait dans les sons graves des notes qu'on assure ne pas exister dans le cor, — de sorte qu'il étend les ressources de l'instrument, si j'ose m'exprimer ainsi, en long et en large.
11 a de plus les mêmes bizarreries dans la voix ; — dans l'intimité, il chante, en s'accompagnant sur le violon, des choses originales de sa composition — et ijui ne sont écrites pour aucune voix.
Voici ce que prétend Gatayes. — En attendant que j'aie entendu M. Vivier, — je dirai, comme disait Gatayes avant de l'avoir entendu : <' Ça n'est pas vrai. » — Gatayes, qui soutient que c'est vrai, est forcé de convenir néanmoins que c'est impossible.
^(^ J'ai eu occasion de comparer les anciens titres, — y compris ceux que donnait Napoléon à ses maréchaux, — à quelques inventions des princes modernes. Ces titres, autrefois, étaient le nom de quelque chose qu'on vous donnait en même temps. — L'ex-reine d'Espagne, S. M. Christine, gênée dans ses affaires, a imaginé le titre métaphysique, c'est elle qui a donné le titre de duc de la Vidoire à Espartero... qui depuis... mais alors il était vertueux.
L'empereur Nicolas, — qui est cependant fort riche, — vient d'aller plus loin dans ce genre de magnificence; — il vient, par un ukase, — de donner généreusement à (juclqu'un le droit de s'appeler Nicolas.
Je soumets cette idée au gouvernement actuel, — qui est quelquefois embariassé pour les honneurs à donner à ceux qui l'entourent en récompense du zèle avec lequel ils les sollicitent, — d'autant que, — une fois que ces gaillards ont la croix d'hoimeur, on ne sait plus quoi trouver de joli et de pas cher pour désintéresser leur désinléresscracnt. — Ne serait-il pas à la fois dans les conditions ci-dessus mcnlionnécs de donner, — par exemple, ù iM. Dupin, — le droit de s'appeler (Jréguire, —
OU à M. Martin (du Nord) la permission de se faire appeler à l'avenir Cloud?
Lundi 4 septembre.
A Villequier, à quatorze ou quinze lieues du Havre, — au pied d'une montagne chargée d'arbres, est une maison en briques couverte de pampres verts. — Devant est un jardin qui descend à la rivière par un escalier de pierre couvert de mousse. Cette maison, pleine de bonheur il y a quelques jours, vient d'être le théâtre du plus horrible malheur ; elle appartient à madanîe Vaquerie, mère de M. Charles Vaquerie, qui a épousé, il y a sept mois, mademoiselle Léopoldine Hugo, — fille de M. Victor Hugo.
Lundi matin, — vers dix heures, — M. Charles Vaquerie, — en compagnie de son oncle, M. Vaquerie, ancien marin, et d'un enfant de ce dernier, âgé de dix à onze ans, — prit, pour aller à Caudebec, — à une demi-lieue de Villequier, où il avait affaire, — un canot que son oncle venait de faire construire.
Au moment de partir, il demande à sa jeune femme si elle voulait les accompagner, elle refuse à cause qu'elle n'est pas habillée ; — les trois voyageurs se mettent en route après avoir promis d'être de retour pour le déjeuner.
Quelques instants se sont à peine écoulés, que M. Charles Vaquerie — croit voir que le canot n'a pas assez de lest, — il revient au bas de la maison prendre deux lourdes pierres qu'il met dans le bateau pour lui donner plus de solidité. — La jeune femme alors s'écrie : « Puisque vous voilà revenus, je vais aller avec vous ; — attendez-moi cinq minutes. » — On l'attend, elle monte dans le canot. — Madame Vaquerie la mère recommande de venir pour le déjeuner. — On part.
Madame Vaquerie regarde le canot s'en aller, et n'a qu'une seule idée : « 11 l'ait trop calme, ils ne pourront pas aller à la voile, nous déjeunerons trop tard. »
En effet — la voile du canot retombait languissamment sur le màt. — Pas une feuille ne tremblait aux arbres; — il n'y avait pas lieu de prévoir un danger, — même pour une mère, — même pour une mère éprouvée coup sur coup par tant de pertes successives.
Cependant — un léger souille vient de temps en temps gonfler la voile. — On marche lentement, mais ou marche, — on arrive à Caudebec — on va voir le notaire auquel M. Ch. Vaquerie allait parler pour des affaires relatives à la succession de son père, mort dernièrement. — Le notaire veut leur persuader de ne pas s'en retourner par la rivière — non qu'il prévoie ni redoute le moindre danger, — mais, au contraire, parce qu'il ne fait pas de vent, parce qu'ds feront la roule trop lentement. — Il leur olfre sa voiture pour les reconduire à Villequier. — Les voyageurs refusent, — il n'est pas tard, — ils arriveront à temps, — et puis c'est si amusant de voyager sur l'eau, — la rive est si belle!
On se met eu route pour le retour, — l'oncle Vaquerie tient la barre du gouvernail, — lenfant regarde couler l'eau, — les deux époux se tiennent par la main et respirent l'atmosphère de bonheur qui les entoure.
En effet, — Léopoldine Hugo est toujours cette gracieuse jeune fille que nous avons vue croître au seii de cette faïuille si unie, — toute la vie lui sourit ; — elle a dix-huit ans, — elle vient d'épouser un homme qu'elle aime et dont elle est adorée. — Elle est venue ramener la joie dans une famille décimée — qui porte aujourd'hui sept deuils à la fois.
Ch. Vaquerie n'a pas vingt-sept ans. — Depuis trois ans il a donné sa vie entière à l'espoir de ce bonheur dont il jouit maintenant. — Ses amis l'ont vu pendant trois ans — rassembler des meubles curieux, de précieuses bagatelles — « pour elle, quand elle sera ma femme. »
Tout le monde les aime — tout le monde applaudit à leur
félicité, — ils pensent à tout cela, — ils ne désirent rien, — si ce n'est un peu de vent — parce que le canot ne marche pas.
Ah! vous êtes heureux! — ah! vous êtes jeunes! — ah! vous êtes beaux ! — ah 1 vous êtes riches ! — ah ! vous êtes heureux !
Malheureux !
« Le malheur est un créancier auquel l'homme doit la dîme de sa vie, ce qu'il ne paye pas porte un intérêt usuraire et s'amasse.,»
Ah ! vous êtes arrivés au comble de vos vœux, — vous avez atteint le but de toutes vos pensées ; — eh bien ! c'est derrière ce but, c'est derrière ce bonheur que la mort est embusquée.
— Tous les pas que vous avez faits vers votre bonheur, — vous les faisiez vers elle qui vous attendait là.
Tout à coup — entre deux collines s'élève un tourbillon de vent — qui, sans que rien ait pu le faire pressentir, s'abat sur la voile, et fait brusquement chavirer le canot.
Des paysans, sur la rive opposée, — ont vu Charles Vaquerie
— reparaître sur l'eau — et crier, puis plonger et disparaître,
— puis monter et crier encore, — et replonger et disparaître...
— Six fois !... — Ils ont cru qu'il s'amusait!
Il plongeait et tâchait d'arracher sa femme qui, sous l'eau, se tenait au canot renversé, mais qui se tenait comme se tiennent les noyés; — ses pauvres petites mains étaient plus fortes que des crampons de fer, — Les eflbrts de Charles, — ses efforts désespérés, — ont été sans succès. — Alors il a plongé une dernière fois, et il est resté avec elle.
Charles Vaquerie était bon nageur, — personne n'eût été étonné qu'il eût parié de traverser vingt fois, trente fois, l'espace qui le séparait de la terre : — il n'a pas voulu être sauvé.
Je veux que ce pauvre père, — qui ne sait rien encore au moment où j'écris ces lignes, — qui croit sa fille vivante et heureuse, — je veux que Hugo sache que l'homme auquel il
a\'ait donne sa fille a voulu mourir pour ne pas revenir sans elle; — je veux qu'il sache qu'il doit les confondre tous deux dans son amour et dans ses regrets. — Charles Vaquerie a fait tout ce qu'un homme brave, dévoué, amoureux, pouvait faire pour sauver sa femme, — puis, quand il a vu qu'il ne la ramènerait pas avec lui dans la vie, il est resté avec elle dans la mort.
Pendant ce temps-là, que faisait la pauvre mère? — elle attendait dans le jardin — en pensant : « Pas de vent! — Cependant elle prit une longue-vue et regarda dans la direction de Caudebec ; — ses yeux se troublèrent, elle appela un pilote et lui dit : « Regardez vite, — je ne vois plus clair, — il semble que le bateau est de ciMé. »
Le pilote regarda et dit : « Non, madame, — ce n'est pas leur bateau. » Puis, comme il avait bien vu, hii, — le canot chaviré, — il courut en toute hâte avec ses camarades, — mais il était trop tard, — et on apporta quatre cadavres à madame Vaquerie, — sur ce même escalier d"où étaient partis, trois heures auparavant, son fds, sa belle-fille, son frôre et son neveu, — heureux et riants...
Qui pourra dire où celte pauvre femme, seule dans sa maison, a pris la force et le courage de ne pas mourir aussi ? — elle ne voulait pas les croire morts; — tous les soins furent inutiles.
On envoya un exprès au Havre, — à un ami de la famille Vaquerie, en lui donnant la triste commission d'annoncer cette épouvantable catastrophe à madame Victor Hugo, qui était à Graville.
Il était onze heures du soir, — tout le monde était couché. — M. *** alla d'abord prévenir madame Lefebvre, sœur de Charles Vaquerie.
Madame Lefebvre est une jeune femme qui, il y a moins de deux ans, — avait un mari, — trois enfants, — un père, une grand'mère, — deux frères, — toute une bonne et honorable
famille, aimée et considérée : — en moins de deux ans, la mort lui avait déjà pris son père, sa grand'mère, son mari et deux enfants. — Il fallait lui apprendre qu'elle venait encore de lui prendre un frère et une sccur qu'elle aimait à la fois comme une sœur et comme un enfant, — et deux autres parents.
Elle trouva la force d'aller dire leur commun malheur à madame IIu2[o. — Madame Husfo était au milieu de ses autres enfants. — Un ami profita de son désespoir, voisin de l'égarement, — pour la faire monter en voiture et l'entraîner à Paris avec les enfants qui lui restaient.
Le lendemain, tout le monde était consterné dans le Havre. — La fatale nouvelle circulait de bouche en bouche ; il y avait quelque chose de funèbre sur tous les visages qui eût fait dire à un étranger : — « Qu'est-il donc arrivé au Havre? »
Je songeai alors à Hugo, qui est en voyage — et qui va, — chose terrible ! — apprendre la mort de sa fille chérie par hasard, parcourant négligemment un journal — après dîner — dans quelque auberge.
Tout le monde a lu les beaux vers que lui ont tant de fois inspirés ses enfants ; — mais moi, j'ai vu souvent tous ses charmants enfants autour de lui, — et je sais toute la place qu'ils occupent dans son cœur.
On lui a écrit, — mais où? — en Espagne, où il est allé; — en France, où il revient peut-être, — presque au hasard, sur la route qu'il doit parcourir.
C'est épouvantable !
Il y a à peine un mois, — comme il venait voir le bonheur de sa fille, — il eut la bonne pensée de me prendre dans ma retraite, — et pendant quelques heures, par une belle nuit d'été, — sur la mer étincelante de phosphore, — je me retrouvai encore une fois au milieu de toute cette heureuse famille, augmentée de Charles Vaquerie, qui les adorait tous, — et plus heureuse que je ne l'avais jamais vue ; — puis, le
-lendemain, il se mit en route le cœur heureux et tranquille, — et je me rappelai qu'il y a quelques mois à peine — il était Tenu avec moi conduire mon père à sa dernière demeure.
Où est-il? qui les répétera les belles et touchantes choses qu'il me disait ce jour-là?
Je partis en toute liàte pour aller le remplacer auprès du cercueil de sa fille, — pour aller recueillir pour lui dans mon cœur — toutes les tristes circonstances, — tous les poignants détails que veulent savoir ceux qui perdent les objets de leur tendresse.
Il y avait à Villequier — quatre morts dans l'église ; — mais une tendresse ingénieuse avait réuni les deux jeunes époux dans un même cercueil.
L'église était pleine de gens qui pleuraient et qui priaient avec ferveur ; — ce n'est que plus tard que je sus que l'éloignement n'avait permis de convoquer que quelques parents de la famille Vaquerie, — et que presque tous ces gens qui pleuraient et qui priaient étaient des gens du pays — et n'étaient qu'une famille d'affection.
Lorsque je rentrai dans la maison, soutenant le frère de Charles Vaquerie, suffoqué par les sanglots, — je n'essayerai pas de peindre — de quel sentiment de respect et de vénération je fus saisi à l'aspect de ces deux femmes si écrasées, à la vue de leur douleur si profonde et si modeste.
Je ne sais rien de si grand, de si majestueux, de si imposant qu'une douleur pareille.
On Ta dit à propos des voyages et des séparations : — c'est celui qui reste qui est le plus à plaindre ; — on peut le dire surtout à propos de cette triste séparation qu'on appelle la mort.
LéopoMine Hugo et" Charles Vaquerie sont morts ensemble, — au milieu de leur beau révc, — si heureux l'un et l'autre, qu'ils ne pouvaient plus que l'être moins.
Sur la tombe où'ils dorment réunis, — c'est pour ceux qu'ils laissent que j'ai fait des prières.
Octobre 1843.
Les fortifications. — Hommage que les Guêpes se rendent à elles-mêmes. — Tu l'as voulu, George Dandin. — Révolution parlementaire dans le conseil municipal de Lille. — Une galerie de tableaux. — Le comité viticole. — M. de Lamartine. — La gélatine. — La douane. — Compte rendu.
^j$ POLITIQUE RÉTROSPECTIVE. — Dcpuis quinzc jours les journaux ne parlent plus que des forlifications de Paris. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que, entre ceux qui s'élèvent avec plus de véhémence contre lea forlifications de Paris, on remarque précisément ceux qui en étaient, en 1841, les partisans les plus fanatiques. Afin que ces paroles des Gv.êpes s'accomplissent (février 1841) : « En vérité, je vous le dis, il viendra un jour où personne ne voudra avoir été partisan des fortifications, — un jour où la Chambre qui les a votées en tirera quelque sobriquet fâcheux. »
^^ Dieu sait ce que les Guêpes se sont attiré alors d'invectives et de menaces! Mais elles ne s'en émurent pas, et Grimalkin s'écria — (févr. 1841) : « Parisiens, vous introduisez dans votre ville le cheval de bois {machina fœta armis). Et moi, semblable à Laocoon, je lance ma javeUne contre l'horrible machine, et je m'écrie :
« 0 miscri ! quae tanta insania cives ? »
» Mais, plus encore que Laocoon, — je suis la Cassandre de Troie, — et je parle à trop de Cassandres :
« Aut hoc inclusi ligno occultantur Achivi,
» Aut hœc in noslros fabricata est machina muros,
)) Aut aliquis latet error. »
Et Grimalkin consacra un numéro tout entier et la moitié d'un autre à attaquer les fortifications et par le sarcasme, — et par la colère, — et par les menaces, — le National lui-môme traita les Guêpes d'amies du château, et l'on sait ce que cela veut dire; — c'est quelque chose comme mouchard.
^$e Les fortifications ont été votées par suite de la coalition des Tuileries et de l'opposition.
^jç Aujourd'hui l'opposition dresse des listes et invite les citoyens à venir signer une protestation contre lesdiles fortifications. — Les uns veulent qu'on s'arrête où on eh est.
« Pendent opéra intcrrupta, minœque
Murorum ingénies. »
Les autres veulent qu'on les démolisse et qu'on replante les arbres elles maisons dont elles occupent la place.
Un citoyen, — qui demeurait, — en 184 1 , rue Coquenard, — a écrit à cette opoipic aux journaux pour demander à aller travailler de sa personne aux fortifications. — J'attends de jour en jour dans les mi'^mes journaux une lettre ilu nulme citoyen ; c'est à lui qu'est réservé ce corollaire à la destruction des hastilles, — à savoir : de demander qu'on sème du sel à la place qu'occupent aujonnlhui les fortificalions.
J^^ 11 semblerait, à voir ce revirement des journaux, — que l'opposition systématique se donne bien garde de demander quelque chose qu'elle pourrait obtenir, — car alors il lui faudrait être contente ;— cl être contente, pour l'opposition, ce n'est pas être.
^^ Mais, dans la circonstance actuelle, elle n'est pas exposée à ce danger; — elle a attendu trois ans, —elle a attendu que les travaux fussent presque finis pour demander qu'on ne les exécute pas; — elle est parfaitement tranquille; les économes de la Chambre des députés sont comme ces gens qui, dînant chez le restaurateur, n'ont plus faim, mais mangent le plat qu'on leur apporte, parce qu'il faudrait le payer la même chose. — Les députés, — même ceux qui ne sont pas partisans des fortifications, — ne voudront pas perdre tant de millions, et les conserveront, parce qu'il faudrait les payer la même chose.
Jâ-^ Le roi Louis-Philippe ne s'est pas privé de quelques plaisanteries sur l'opposition, qui, après lui avoir refusé si bruyamment les forts détachés, les lui a donnés si bénévolement quand il a eu l'idée de les demander avec accompagnement d'enceinte continue.
« 11 ne fallait que des synonymes, ■ — a dit Sa Majesté. — Si celui-là n'avait pas réussi, j'en avais encore cinq ou six en réserve. »
^/f^ Les Parisiens seront et resteront fortifiés et embastillés, afin encore que s'accomplissent ces paroles des Guêpes (mars 18 il) : « Tu l'as voulu, George Dandin. »
^^ On parle avec éloga d'une nouvelle statistiijue que vient de faire M. Parchappe 'sur les causes de la folie.
L'ordre dans lequel se présentent ces causes — n'est pas tout à fait honorable pour l'homme. — Les excès de boissons sont la première et la plus commune de ces causes. — Les chances de la fortune arrivent ensuite. — La peur est la troisième. — L'amour — n'arrive qu'en cinquième lieu, — ce qui ferait croire qu'on attribue à l'amour bien des folies qui ne lui appartiennent pas. — Ainsi, on manque d'épouser une amante très-riche, — on devient fou d'amour, — mais aussi de la perte de la fortune. — D'autres fous d'amour — ont essayé de s'étourdir par le punch, — et succombent à la première et à la plus fréquente cause de
la folie. — De toutes les choses qui dérangent le cerveau, — la dernière est l'amour du pays et l'exaltation des sentiments patriotiques.
Sur 4,000 fous, — 284 — le sont devenus pour avoir trop bu ; — 141 pour avoir eu des revers de fortune ; — 04 par l'amour d'une femme ; — fi par l'amour du pays.
Il y a quelque part un E. Boulaud qui ajoute à sa
signature les lettres D. M. P.
Ce M. Boulaud, qui a la manie de m'écrire, m'appelle a son cherKarr, » et me dit, entre autres choses, que je suis un ignorant et un savetier ; — il ajoute que je ferais mieux de raccommoder mes fillets—qae de parler de ïhouillc. — Voici, du reste, le commencement de la lettre :
« Où diable, mon cher monsieur Karr, allez-vous faire intervenir un sauvage dans la question de l'inulililé des études "scoîastiqucs ? »
0^^ Généralement, la familiarité s'engendre par les habitudes que l'on a avec les gens. — iM. Boulaud n'est point ainsi fait. — Il ne m'a jamais vu, — et je suis sûr d'avance que si jamais nous nous rencontrons, c'est-à-dire s'il arrive à me connaître \\n peu davantage, il ne me parlera pas comme il m'écrit.
Où diable, en elVet, ai-je été faire intervenir un sauvage pour démontrer le peu de résultats des études scolastiques, — quand j'avais sous la main M. Boulaud, D. M. P., c'est-à-dire médecin de la Faculté de Paris, qui me fait l'iionncur de m'appcler ignorant en compagnie de MM. de Balzac cl Janin, et qui, armé sans doute d'un diplôme qui constate sa capacité, — ne réussit dans ses lettres, mcMécs de latin et de français, qu'à prouver une chose, — à savoir : ^ qu'il ne sait ni le français ni le latin.
Jl^ J'ai donné, dans les citations que j'ai faites de sa dernière épllrc, quelques échantillons de sa manière particulière d'écrir;; le français. — Uonnons un exemple pour le latin.
t Vous ferez mieux, me dit-il, de raccommoder vos fillds que
de parler de VhoinUe, à quoi vous n'entendez rien. — Ne sutor ultra crepiTam. »
M. Boulaiid me permetlra-t-il de lui dire que les Latins disaient et écrivaient crepidam, — de même que les Français disent et écrivent filets ?
Mais ce qu'il y a de plus probable dans tout ceci, c'est que je suis tombé dans un panneau, — et que M. Boulaud est auteur de quelque pommade inédite pour faire pousser les cheveux, — et que sa correspondance n'avait qu'un seul but, qui est aujourd'hui atteint : — de se faire nommer dans les Guêpes — pour se donner un commencement de notoriété ; — ce que je ne m'étonnerais pas de voir suivi très-prochainement — d'une annonce dans les journaux — de la pommade, ou de Vean^ ou de Vhmle merveilleuse du célèbre docteur 5oM/a?((/, — D. M. P.
Ce sera ma dernière réponse à M. Boulaud. — Dieu veuille que ce soit sa dernière lettre !
^)^ La tabatière enrichie de diamants, — manifestation ancienne, et tombée en désuétude en France, de la munificence royale, a reparu au château d'Eu pendant le court séjour qu'y a fait la reine d'Angleterre. — C'est la reine d'Angleterre qui en a donné ; — S. M. Louis-Philippe a donné quelques croix d'honneur, — les unes à de braves soldats blessés, — les autres à des gens qui étaient venus à Eu.
A propos de ce voyage, — les journaux ministériels ont fait une grosse sottise. — A les entendre, cette visite était d'une importance extrême ; ils ont, à ce sujet, entonné la trompette pendant huit jours.
A peine avaient-ils fini leurs chants de triomphe, que la reine d'Angleterre est allée en Belgique, et a fait au roi des Belges une visite beaucoup plus longue et surtout beaucoup plus officiel le.
^î? M. Gery Heddebalt avait proposé au conseil municipal de Lille — de substituer à cette indication vague, « U7i mem-
36 LES GLKPKS.
ùre «, dont on se servait dans les procès-verbaux des séances,
— le nom des oratcun qui prendraient la parole.
M. Dourlin a fait un rapport sur cette proposition, qui a été admise par le conseil.
A l'instant même MM. Bourlin et Gery lleddcbalt ont eu les primeurs de la chose ; — on a envoyé à tous les journaux le résultat de cette délibération, — avec les deux noms Gery Heddebdlt et Dourlin en toutes lettres, — tandis qu'autrefois on se fut contenté de mettre : un membre a proposé, — un autre membre a fait un rapport, etc., de sorte que la France incertaine, ne sachant à qui elle devait cet immense service, eût été obligée d'éparpiller et d'éniicller sa reconnaissance sur tous les membres du conseil municipal île Lille.
<^^ Je dirai plus : avant cette importante révolution — personne n'eûl songé à communiquer aux journaux les procèsverbaux des séances du conseil municipal ; — les conseillers municipaux n'ayant l'espoir d'aucune publicité, pour eux et leurs discours, — en prononçaient peu ou point ; — on faisait à peu prés les affaires île la ville, — mais on n'avait pas de véritables séances parlementaires.
.^»jr Nous ne manquerons pas cette fois plus que de coutume de constater le barbarisme qu'a dil créer toute question à l'ordre du jour. — Les propriétaires de vignes se sont réunis
— et ont pris une délibération dont nous allons parler tout à l'heure. — Lourrénnion s'est intitulée « Comité vitïcith ». Le barbarisme — (j'appelle barbarisme tout mot inutilement forgé ou pris en dehors de la langue, et c'est ainsi que l'entendaient les Athéniens, qui s'y connaissaient), ce barbarisme, (pii veut dire : (Jomilc des cultivateurs de la vigue ou des vignerons, cl qui est formé de propriétaires des vignes, — ce qui n'est pas la même chose ; — ce barbarisme a paru insulTisant pour la question, et du comité vilirote on a fait un comité viincole, — c'est-à-dire cultivateur du vin. — On ne cultive pas plus le
vin qu'on ne culltve l'eau-de-vie et le rhum — ou les pantoufles : on cultive la vigne ; — cela rappelle le mot prononcé par un avocat et consigné dans les Guêpes : « Le poignard est l'arme de la lâcheté, — ce n'est pas en France qu'on le cultiva. »
^}^ Voici quelques-uns des récents verdicts du jiiry qui ont besoin de l'explication des Guêpes, pour que le vulgaire ne se laisse pas entraîner à juger défavorablement l'institution du jury tout entière.
Joseph Bouisson a volé avec effrad'wn ; — l'effraction est qualifiée circonstance aggravante; le jury du Lot a déclaré qu'il y avait dans son affaire des circonstances atténuantes. — De sorte que cela se peut raconter ainsi : Joseph Bouisson a volé avec circonstances aggravantes et atténuantes.
Mais il faut penser d'abord que l'on ne brise une porte que parce qu'elle n'e.^t pas suffisamment solide. — En second lieu,
— si on n'avait pas fermé la porte, Bouisson ne l'aurait pas brisée ; — la faute de l'effraction doit donc être imputée au plaignant.
^^ Charles Samier Pamelard a été déclaré, par le jury du Pas-de-Calais, coupable de banqueroute frauduleuse, — avec circoustances atténuantes. Les ennemis de l'institution du jury prétendent — qu'une banqueroute frauduleuse, avec circonstances atténuantes, — n'est plus une banqueroute frauduleuse.
Nous acceptons cette argumentation et nous la suivons. — Nous disons, pour la défense de MM. les jurés : « Pamelard a fait une banqueroute frauduleuse avec circonstances atténuantes,
— c'est-à-dire qu'il n"a pas fait de banqueroute frauduleuse. — Il serait donc injuste de le condamner pour banqueroute frauduleuse si l'on admettait en sa faveur des circonstances atténuantes. »
^j; Jean-Marie Janod, Clirysostome Janod, Ferdinand Janod, ont porté des coups et fait des blessures, avec préméditation, à un garde forestier. — Le jury du Jura a admis en leur
faveur des circonstances atlénuantes. — En elTet, se réunissant trois pour frapper un seul homme, il faut qu'ils ne soient pas bien méchants et qu'ils n'aient pas frappé bien fort pour n'avoir fait que le blesser.
é^i^ Jean-Marie Delestang a violé sa Glle; — le jury de Lot-et-Garonne l'a déclaré coupable, — mais avec des circonstances atlénuanles. — Pour cette fois — je ne puis les trouver. — Je prie quelqu'un de MM. les jurés de cette session de suppléer à mon défaut de perspicacité, je m'empresserai de pubher l'explication qui me sera donnée.
Cependant je puis dire qu'il faut que MM. les jurés aient été, dans leur àme et conscience, bien convaincus qu'il y avait dans le crime de Deleslang des circonstances atténuantes, — pour qu'ils aient consenti à en proclamer, ce qui doit paraître une monstruosité.
^/^ Le 14 octobre 1831, — l'usage de la gélatine a été interdit à l'IIùlel-Dieu par le conseil des hôpitaux, — attendu que la gélatine n'est pas une nourriture, et, ne se contentant pas encore de sa nulhté, est nuisible à la santé dans certains cas.
Mais l'usage en a été maintenu à l'hôpital Saint-Louis, — c'csi-à-dire que depuis douze ans — le conseil des hôpitaux, de son propre aveu, nourrit les malades qui se sont succédé à l'hôpital Saint-Louis avec une substance qui ne nourrit pas, mais qui ne peut exercer qu'une inllucnce fâcheuse sur la santé; c'est-à-dire que depuis dou^e ans, — toujours de l'aveu du conseil des hôpitaux, — on a, pour les malheureux malades qui arrivent à l'hôpilal Saint-Louis, résolu le problème étrange — de les nourrir un peu moins que si on ne leur donnait pas à manger.
Le conseil des hôpitaux se trompe à Saint-Louis ou à l'IIôlel- Dieu; — s'il se trompe à Saint- Louis, connue il semble ressortir d'autres expériences faites ailleurs, — il laisse mourir les malades de faim, — en les empoisonnant un peu, — pour abréger les lenteurs de celte mort horrible.
S'il se trompe à l'Ilôlel-Dieu, — c'est-à-dire — si , malgré son propre sentiment et contre le sentiment d'une foule de médecins et de chimistes distingués, — la gélatine est un aliment sain, — il laisse croire aux malheureux qui, après avoir été traités à l'IIùtel-Dieu, — le sont ensuite à Saint-Louis, — qu'ils sont condamnés, — par une férocité ingénieuse, — à mourir à la fois par le poison et par la faim.
Si la gélatine n'a pas les propriétés délétères qu'on lui attribue sur le corps, — cette croyance ne peut avoir qu'une influence bien pernicieuse sur l'esprit et sur la santé des malades.
Ce serait bien long de mettre douze ans à décider une pareille question; — mais qu'est-ce que mettre douze ans à ne la pas décider? — Et pourquoi ne pas s'abstenir jusqu'à ce qu'on ait une solution?
Voici quatre ans que les Guêpes plaident cette cause; — il me semble que ce serait pour tous les journaux une affaire qui vaudrait la peine qu'on en parlât hautement, — et qu'on en parlât jusqu'à une décision formelle, — que l'on devrait réclamer pour le peuple, — • avant de réclamer en phrases si boursouflées sa prééminence en Europe — et sa dignité extérieure.
^^ Voici ce qui est arrivé relativement au comité viticole, ou vinicole, ou vignicole, — car les journaux ont admis ces trois mots.
Un certain nombre d'électeurs ont fini par se demander pourquoi ils eavoyaient des députés à la chambre — et quel bien il en était jusqu'ici résulté pour eux. — Pour la seconde question, elle était facile à résoudre, — il n'en était résulté aucun bien. — Pour la première, on hésita plus longtemps, puis enfin on conclut que les députés qu'on envoyait ne s' occupaient, comme tous les autres, que d'une chose, c'est-à-dire prendre partie pour ou contre le ministère, c'est-à-dire, entre les douze messieurs qui sont tour à tour ministres, de choisir quelques-uns avec lesquels on arrive aux affaires, et avec lesquels on combat
quand ce sont d'autres qui sont ministres; — c'est ce qui s'ap-' pelle faire de la politique.
Les cultivateurs et les propriétaires de vignes se plaignaient d'être écrasés, on leur répondait par des /î (/owc/ Comment peuton ainsi s'occuper du bien-être matériel ! quel égoïsme ! quelle petitesse! — Ce qu'il faut faire à la Chambre, c'est de la politique !
On sait en ell'et quel superbe dédain une partie de la Chambre et presque toute la presse professent pour les appétits grossiers des gens qui réclament du bieii-èlre, — qui parlent pour des intérêts locaux, — pour des intérêts matériels.
Il est bien plus beau de faire de la politique et de mettre tous ses désirs, toute son ambition dans des choses immatérielles, dans des intérêts psychologiques :
Tels que \ebien yéiiérul, — ïintéi et public, — Yhoiineu)- du pays.
Ils ont cru voir que c'est en effet une chose honteuse, et qui ne mérite pas qu'on s'en occupe, — (juele bien-être matériel... des autres, et qu'on no leur disait tant de mal de leur égoi'smt — que pai'ce qu'il gênait d'autres égoïsmes'
C'est pourquoi ils se sont rassemblés et ont décidé qu'ils ne confieraient plus le mandat législatif qu'à des hommes (jui auraient les mêmes intérêts qu'eux, et qui défondraient ces intérêts à la Chambre.
La presse tout entière s'est élevée contre cette résolution et cette préférence donnée à d'iguuhles intêiêts inalcriels. C'est qu'en efl'el cet exemple, qui ne tardera pas à être imité, rendra impossibles les partis et les coteries jjoiitiques ; chaque député arrivera avec son mandat qui ne sera plus de soutenir tel ou tel ministre, les électeurs commençant à s'apercevoir que cela leur est parfaitement égal, mais d'obtenir tel ou tel avanl.ige.
Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que la presse, qui sait bien que les candidats à lu députation promettent bien autre
chose que cela en fait d'intérêts matériels, non pas aux départements, non pas aux villes, mais aux individus, et n'a aucun blâme pour ces engagements, n'a pas de paroles assez améres pour les électeurs qui ont t'ait une condition pour le candidat à la députation d'un dévouement entier à leurs intérêts que leur ont tous promis jusqu'ici les candidats qui se sont présentés à leurs sulTrages ; le grand mal est donc de tenir sa promesse et surtout d'être forcé de la tenir.
C'est ainsi que tout doucement le système constitutionnel s'enhardira, jouera cartes sur tables — et montrera au grand jour les éléments qui le composent.
^^ M. de Lamartine n'est pas plus modeste que les Guêpes, — il n'est pas fâché « de ravoir bien dit. »
Il a écrit ces jours-ci dans un journal :
« Nous sommes de ceux qui ont jugé cette mesure du premier coup d'œil, et qui ont combattu les fortifications dès la première pierre, etc. »
Les lecteurs des Guêpes savent que je n'élève guère la voix pour demander de ces libertés métaphoriques qu'on appelle libertés politiques, et qui ne sont que des esclavages et des ennuis, — ou le droit de faire et surtout de dire certaines sottises.
Je n'ai jamais demandé pour le peuple le droit d'aller voler dans les collèges électoraux, c'est-à-dire d'aller perdre son temps, qui est le capital du pauvre, à s'aller faire prendre à toutes sortes d'hameçons, ni la liberté de casser les réverbères, me défiant singulièrement d'une liberté qui a pour invariable résultat de conduire les gens en prison ; mais j'ai demandé que le pain de quatre livres pesât quatre livres ; j'ai demandé que les entrepi'eneurs des chemins de fer ne fussent pas autorisés à traiter le peuple comme des bestiaux ; j'ai demandé que les impôts pesassent sur le luxe et non sur les besoins ; — j'ai demandé que la justice fût gratuite pour les pauvres, de façon que tout le monde eût le moyen de ne pas aller aux galères, — et que le
plus grand crime — le plus sévèrement puni par les lois humaines, ne fût plus le crime de n'avoir pas d'argent.
Je n'ai pas exigé des fonclionnnaires du gouvernement qu'ils fussent indépendants, — c'est-à-dire perfides et voleurs ; — ni des soldats qu'ils eussent des baïunnetles intcUigenles, c'est-àdire — qu'ils fussent indisciplinés et traîtres.
Cent fois, sur la plage que j'habite, j'ai ramené mes compagnons les pêcheurs à des idées pacifiques à l'endroit des préposés de la douane, — leur expliquant, de mon mieux, le côté utile de la chose, — pour les engager à se soumettre de bonne grâce à certains ennuis, — qu'il n'est d'ailleurs pas juste de fah-e retomber sur des sortes de soldats qui n'agissent qu'en vertu d'une consigne.
Eh bien ! — il y a quelques jours, je me suis surpris à ne pas suivre les avis si sages que je donne si libéralement aux autres, et voici comment . je revenais de me promener en mer, — j'amenai la voile de mon canot, cl j'échouai sur la plage de Sainte- Adresse. Un douanier s'avança vers moi et me dit : « N'allez pas si vite, — attendez que je vous fouille. »
Je fus un peu surpris de cette proposition, — je voulus demander l'explication, — il me fut répondu par le douanier qu'il n'avait pas de compte à me rendre. — Je le répète, je ne suis pas partisan des huionnettes intclliyenles, mais je trouvais que celle-ci l'était par trop peu.
Je voulus passer outre, — il m'annonça qu'il allait in appréhender au corps. Je lui répondis— que s'il faisait le moindre geste qui me fit soupçonner l'inlcntion de mettre la main sur moi, j'aurais immédiatement le regret de le jeter du haut en bas de la falaise ; uiais j'olli is d'aller avec lui au poste où devait être son brigadier.
Nous arrivons au poste, — il n'y avait pas de bri;,'ailier, — mais seulement un douanier malade, — auquel, par hasard, la veille, j'avais envoyé quelques grappes de raisin que je savais lui
avoir été ordonné par le médecin. — II me remercie, — et avertit son camarade qu'il me connaît, — que d'ailleurs jamais depuis trois ans on n'a fouillé personne à Sainte-Adresse, etc.
En l'absence du brigadier, je demande à être conduit chez le maire de la commune. Le douanier refuse de me conduire chez le maire, — m'annonce que je suis son prisonnier — et que je ne sortirai du poste qu'après avoir été fouillé.
Il est bon de dire que j'étais vêtu d'un pantalon et d'une chemise de toile, — rien autre chose, — ce qui ne devait pas me donner l'air de cacher beaucoup de choses sous mes vêtements.
On onvoie à la recherche du brigadier ; — j'avertis mon ennemi qu'à six heures je m'en irai : — nouvelle menace de sa part de m'appréhender au corps, — nouvelle offre de la mienne de le jeter en bas de la falaise.
A six heures moins un quart, — le brigadier arrive. — Je veux qu'il constate par un procès-verbal — ce qui s'est passé, et notamment le refus de me conduire chez le maire. Le brigadier refuse de dresser un procès-verbal. « Alors, dis-je, menezmoi chez le maire. — Non. — Alors c'est moi qui vais vous y conduire. »
Et, en effet, je le conduis chez le maire, où je fais faire mon procès-verbal, — que j'envoie par la poste à M. Gréterin, directeur des douanes, — qui m'a répondu qu'on allait prendre des informations sur cette affaire et qu'elle ne serait pas perdue de vue.
Certes, je ne demande pas que l'on punisse ce pauvre diable de préposé , mais je voudrais savoir s'il n'y aurait pas moyen d'obvier aux inconvénients qui résultent d'un droit que s'arroge la douane et qu'elle transmet à ses plus infimes subordonnés ; — certes, si l'on fouillait toute personne qui arrive de la mer, ce serait une vexation ; mais on trouve moyen de faire pis que cela. — On est trois ans sans fouiller personne, — ce jour-là trente personnes partent et arrivent sans être soumises à aucune ins-
pection ; — j'arrive à mon tour, ma figure déplaît à un douanier, — il a le droit de me fouiller — siins avoir à donner aucune raison de celle prélorence; — c'est-à-dire que, si cela lui convient, il peut ne jamais fouiller personne, excepté moi, — et moi me fouiller tous les jours, et même plusieurs fois par jour.
Ces mesures blessantes, si elles ne peuvent cire évitées tout à fait, ne peuvent-elles être réservées à des cas particuliers ou à des suspicions un peu fondées?
Et est-il vrai que la douane prétende avoir le droit, — même en l'absence d'un supérieur, — de refuser de conduire devant le maire de la commune sur laquelle on se trouve — le citoyen qui le demande?
^^ Voici fini le dernier numéro — de la quatrième année des Guêpes. — Pendant l'année qui vient de s'écouler, — j'ai dit à tous et sur tout ce ({ue j'ai cru être la vérité. J"ai signé tout ce que j'ai écrit, — j'ai écrit tout ce que j'ai signé. — Pour la quatrième Ibis je répèle avec confiance, à la fin du dernier volume de l'année, ce que j'ai dit en commençant la publication de mes petits livres. C'est-à-dire que je rappelle moi-même mes promesses pour qu'on voie si je les ai tenues :
« Ces petits livres contiendront l'expression franche et inexorable de ma pensée, sur Icslionuncs et sur les choses, en dehors de toute idée d'ambition, de t(uile inllnence de parti.
») Je n'appartiens à aucun parti : je juge les choses à mesure qu'elles arrivent, les honnnes à mesure qu'ils se manifestent; je prends peu de choses au sérieux, parce que, n'ayant besoin de personne que de mes amis, et ne leur demandant que leur amitié, je sens, je vois et je juge avec le sang- froid et la gaieté tranquille du spectateur puisibleincnl assis.
Mais je dois ajouter — que, malgré mes efforts, malgré mes conseils, malgré mes attaques, — les choses humaines sunt restées ce ([u'elles étaient auparavant. — Les abus auxiiuels j'ai fait la guerre continuent à se porter parfaitement bien. C'est pour-
quoi — le 40 novembre, — paraîtra le premier volume de la cinquième année.
Novembre 18/13.
Une tempête dans un verre d'eau. — La nouvelle montagne en travail. — Abus de la prérogative royale. — Toasts et discours. — Plus rien. — Quelques annonces, dont l'une tout à fait immodeste. — Un plaidoyer. — Comme quoi la contrefaçon sera à l'avenir prohibée dans les endroits où on ne la fait pas. — Les artisans poètes. — M. Paquet. — Une lettre de Belgique. — Observations. — Un préfet marchand de paniers. — Réponse à une léponse de M. Gréterin, directeur des douanes.
^f^ HORRIBLE TEMPÊTE DA^s vs VERRE d'eau. — La France et l'Europe ne me paraissent pas s'être occupées suffisamment de ce qui s'est passé depuis quelques mois dans la commune de Montmartre.
On a connu pendant longtemps la commune de Montmartre — comme une colline située à peu près au nord-ouest de Paris ; — son commerce se compose de l'exportation : 1" du lait combiné avec un léger alliage d'eau ; — 2° de ses propres entrailles qu'elle vend sous le nom de plâtre, — comme l'Angleterre vend les siennes sous forme de charbon de terre.
La commune de Montmartre, qui, de temps immémorial, s'était sagement tenue en dehors des agitations politiques, a failli, par ces derniers temps, rompre l'équilibre européen par de violentes collisions administratives. Un simple employé de l'administration des postes a osé prétendre au gouvernement de la commune de Montmartre.
La France était destinée à voir deux fois un spectacle étrange dans l'espace d'un demi-siècle, un sous-lieutcnant d'artillerie devenir empereur des Français , et un employé des postes se faire maire de la commune de Montmartre.
J'ai toujours entendu répéter que la fortune aime les audacieux, — audaces fortunajuvat, — en sa qualité de femme, — ce que je n'ai jamais pu me persuader assez pour ne pas rester un des hommes les plus timides que je connaisse ; — les élections furent animées ; — de la base au sommet il y eut une immense agitation sur la butte couronnée par la maison de santé du docteur Blanche ; — la butte se divisa en deux camps.
La montagne en travail, — mons parturiens, enfanta l'élection de iM. Biron. M. Biron, nommé conseiller municipal par la majorité des suffrages des habitants, — a été nommé ensuite maire par ordonnance royale.
Le parti vaincu a prolesté, — il a prétendu que le roi n'avait pas le droit de nommer M. Biron maire de Montmartre, — (jue cette nomination était contraire à la Charte, — que Louis-Philippe avait trahises serments. 11 paraît que le roi Louis-Philippe tenait furieusement à ce que .M. Biron fût maire de Montmartre, puisqu'il s'est porté à de tels excès pour y parvenir.
Cet abus de la prérogative royale, cet acte de tyrannie, a été déféré au conseil d État. L'agitation non pacifique a continué. — M. Biron sera-t-il maire — ou reslera-t-il employé des postes ?
— Etre ou n'être pas.
Le conseil d'État a maintenu l'ordonnance royale, — ce qui a fait comparer ledit conseil d'Ktat, — par les opposants lettrés de la commune, — au sénat romain sous Caligula et IS'éron ; la chose ne pouvait pas s'arrêter là.
Où Cbt l'heureux temps signalé par Beaumarchais où tout fiiiissail par des chaîisons?> — Hélas! aujourd'hui tout finit par des discours.
Nous l'avons déjà dit, — le but de tout, en France, est de monter sur quelque chose, — table ou tribune, — et de parler ;
— les auditoires ne se composent pas de gens qui écoulent, mai;> de gens(|ui attendent leur lour pour parler.
^1^ Un recensement confié a cinq employés du ministère de
l'intérieur vient de faire connaître — que Paris renferme cent quarante-neuf sociétés, qui, sous divers prétextes, scientiûques, littéraires, philanthropiques, etc., se réunissent pour parler, — sans compter le Palais de justice et les Chambres.
^j; Les vainqueurs se rassemblèrent donc à un banquet;
— les Guêpes ont signalé, il y a cinq ans déjà, et plusieurs fois depuis, cette alliance singuhère de la nourriture et de la politique ; — ce moyen ingénieux de parler de choses sérieuses après boire, et les dénominations qu'elles ont imposées à ces festins
— de gueuletons civiques et de ripailles patriotiques, ont été acceptées par tous les partis, mais seulement, chacun les a appliquées à ses adversaires, réservant à ses propres victuailles les noms de banquets, de manifestations, etc.
Autrefois on dînait pour dîner, on buvait pour boire, — aujourd'hui on dîne pour parler, — on boit pour toaster, — cela fait de mauvais dîners, je ne sais si cela fait de bien bonne poUtique.
Mais comme, d'autre part, on ne peut toaster sans boire, — il se trouve qu'après un certain nombre de toasts, les tètes sont un peu échauffées ; c'est alors que l'on commence à traiter des intérêts les plus sérieux du pays, — comme si, en divers heux que je ne veux pas nommer, on ne déraisonnait pas suffisamment sur ces matières, même à jeun.
Un journal qui occupe — non sans esprit — dans la presse parisienne, la position de Père Duchéne ministériel — a cru devoir ouvrir ses colonnes i un récit du banquet de Montmartre. — Ce journal, qui n'eût pas eu assez de sarcasmes pour un banquet pareil s'il eût été donné par l'opposition, a pris celui-ci au sérieux. — Nous lui empruntons et le récit de la chose — et le discours du nouveau maire.
^^ LE BANQUET DE MOMMARTRE, — « Vivimense majorité des habitants de la commune de Montmartre s'était réunie pour fêter l'installation de la nouvelle administration.
a 11 faudrait retomber à 1830 et à l'enthousiasme que fit
naître la révolution de Juillet pour trouver le précédent d'une réunion aussi belle et aussi imposante. Les vastes salons de l'Herraitage ont été trop petits pour contenir toutes les personnes qui devaient y assister : deux cent vingt convives se sont assis à ce banquet. »
HUMBLES OBSERVATIONS. — Pour bien se rendre compte de la joie qu'éprouvait Vimmense mojorilé des citoyens de Montmartre, il faut se rappeler qu'en 1830 le peuple qui s'était bravement battu — croyait avoir, en trois jours, secoué le joug d'un despotisme odieux et reconquis la sainte liberté. — Sans examiner ici si cette opinion n'était pas un peu exagérée, il faut dire que c'était là un grand sujet d'enthousiasme et de joie, — et qu'il semble un peu difficile qu'un dîner, même dans les vastes salons de rilermitage, puisse inspirer autant de joie et un enthousiasme égal. — Le narrateur a donc raison de nous bien préciser ce degré d'allégresse, que nous n'aurions pas deviné, l'inégalité au moins apparente des causes ayant coutume de ne pas faire présumer l'égalité des effets.
Nous comprenons moins comment l'immense inajorité des citoyens de Montmartre s'était réunie à un banquet où assistaient deux cent vingt convives.
Pour que deux cent vingt forment la majorité rigoureuse des habitants, il faut que la commune n'en renferme que quatre cent trente-neuf. — Mais, pour former une immense majorité, c'est-à-dire une majorité si grande qu'on ne peut la mesurer (ce qui est, si je ne me trompe, le sens à'/mmense en français), une majorité si grande qu'on ne peut la comparer à la minorité absente, il faudrait admettre que la commune de Montmartre ne se compose que de deux cent cinquante à trois cents habitants, — tandis qu'il y a telle rue de Montmartre qui est plus peuplée que cela.
Il faut donc ici reconnaître une erreur : ou les convives étaient beaucoup plus de deux cent vingt, ou V immense majonté
des habitants n'assistait pas au festin, — ou celte majorité n'était pas immense.
« De nombreux toasts ont été portés. M. J. Dufour a bu â la santé du maire et de son adjoint. M. Biron s'est levé, et il a prononcé le discours suivant, qui a vivement impressionné l'auditoire. »
^^ HUMBLES OBSERVATIONS. — Constatons les nombreux toasts, c'est-à-dire les nombreux verres de vin absorbés, — et donnons notre part de publicité au courage avec lequel M. Dufour (J.) a bu à la santé du maire et de l'adjoint. -^ Cependant demandons si ces deux toasts ont été portés simultanément et en un seul verre, — ou séparément et en deux verres de vin , — demandons encore pourquoi on n'a bu qu'à la santé d'un seul adjoint, puisque la commune en possède deux, et ensuite quel est celui à la santé duquel on n'a pas bu.
^^ DISCOURS. — Messieurs et cliers concitoyens, cette haute manifestation d'estime, de confiance et d'amitié nous pénétre d'une vive reconnaissance comme administrateurs , et nous anime d'une juste fierté, comme citoyens de la commune de Montmartre. Elle rendra le fardeau des affaires publiques moins pesant. »
HUMBLES OBSERVATIONS. — Nous ne chicanerons pas trop M. le maire, en lui faisant observer qu'on n'est citoyen que d'une cité , — nous voudrions savoir s'il ne s'est trouvé personne qui ait eu envie de demander à M. le maire pourquoi il s'était donné tant de peine pour se charger d'un fardeau aussi pesant que celui des affaires publiques de la commune de Montmartre.
^^ « Les travaux nous paraîtront moins pénibles , les veilles moins longues, les tribulations attachées à la condition d'homme public moins améres. »
HUMBLES OBSERVATIONS. — Et aussi pourquoi il s'est forcé si longtemps pour arriver à ces travaux si pénibles, à ces tribula-
lions si ainères dliomme public. — Mais je pense que M. le maire n'eût pas été embarrassé de citer l'exemple de Codrus, qui se lU tuer pour sauver sa patrie. — Pour ce qui est des veilles si longues dont se plaint M. le maire, — nous lui demanderons nous-mt^me si, de bonne foi, il ne pense pas que les quinze heures de jour sulTiraient pour gouverner très-convenablement la commune de Montmartre, — et nous lui donnerons un trèsbon moyen de rendre ces veilles moins longues : c'est de se coucher de bonne heure.
^)^ « Avec le tribut de vos lumières et de votre patriotisme, votre administration municipale peut donc marcher d'un pas assuré dans ses voies, puisqu'elle vous y rencontre. Ces voies sont celles de l'honneur et du devoir. »
HU.MBLES orsERVATioNs. — Ce n'est pas le maire de Montmartre qu'on accusera jamais, comme on accuse M. Guizot, de faire à l'Europe de honteuses concessions; ce n'est pas M. Biroii qu'on appellera jamais le « maire de l'étranger. » — Une contenance éncrijiqnc tiendra sans cesse en respect les ennemis de la commune de Montmartre. — Jamais le maire de Montmartre ne se laissera dicter des lois, ni par la perfide Albion, ni par le farouche autocrate de toutes les Russies.
a Maudit qui s'attellerait par derrière au char communal. »
HUMBLES OBSEBVATioNs. — Nous avious autrcfois le char de la raison.
Au cliar dv la raivon attelés par derrière.
On en a fait plus tard le •• char de l'État, » c'était déji une image usée et médiocre ; — mais M. P.iron l'a heureusement rajeunie en lui donnant une nouvelle acception.
Le char communal de Montmartre — est tanU^t une charrette qui porlo du lait à la ville, — tantôt un tombereau dans lequel d'industrieux et bons agriculteurs rapportent les boues de Paris pour engraisser leurs terres, qui sont, en général, cultivées
avec beaucoup d'intelligence. — Ceux qui connaissent la position de Montmartre et les routes difficiles et escarpées qui conduisent au somment de la commune, comprendront l'indignation qu'éprouve M. le maire pour tout individu qui s'attellerait par derrière à une de ces charrettes ou à un de ces tombereaux que Me vigoureux chevaux ont déjà bien du mal à hisser jusqu'au haut de la butte.
^^ « La commune de Montmartre prouve bien ici , messieurs, qu'elle est à la hauteur du gouvernement constitutionnel. »
HUMBLES OBSERVATIONS. — M. le maire ajoute sans doute cette phrase pour montrer clairement combien, à juste titre, devait être maudit celui qui tii'crait une charrette ou un tombereau sur le chemin qui conduit à la commune ; — en effet , si l'on entend ici, comme tout l'indique, par gouvernement constitutionnel le siège du gouvernement constitutionnel, c'est-à-dire les Tuileries et les Chambres, — non-seulement il est juste de dire que la commune de Montmartre est à la hauteur de ce gouvernement, — mais j'ajouterai qu'elle est au moins à huit cents pieds au-dessus du niveau dudit gouvernement.
^^ « Messieurs, la commune de Montmartre, elle, ne fait pas une dangereuse confusion des droits poUtiques et des franchises municipales. Puisse, messieurs, cette sage manifestation servir d'exemple pour d'autres communes. »
nuMBLEs OBSERVATIONS. — Jc suis obligé de dire ici des choses qui vont peut-être étonner beaucoup 31. le maire de Montmartre. — 'La dernière phrase de sou discours est une leçon évidemment adressée au conseil municipal d'Angers. — Je dois avertir M. le maire de Montmartre qu'il fait exactement la même chose.
En effet, l'autorité municipale a pour but, pour droit et pour devoir de veiller à certains intérêts de locahté, mais nullement de s'ingérer dans le gouvernement du pays et dans la politique
générale. — Les habitants de toute la France ont une part de droits électoraux, en vertu desquels ils envoient à la Chambre des députés des mandataires qui les représentent dans leur part d'intervention, dans la politique et dans le gouvernement.
L'importance emphatique que s'attribuent et M. le maire de Montmartre et MM. les conseillers municipaux d'Angers est également inopportune — et, quoique en sens inverse, arrive précisément aux mêmes résultats.
De même que les flagorneries de certains administrateurs ont amené la sortie de mauvais ton de M. Trouvé — et sont tout aussi coupables.
M. Biron, qui, dans son discours, veut se faire aussi gros que M. Guizot, — devrait relire une certaine fable de la Fontaine, tout à fait applicable à la circonstance.
^^ « Après divers autres toasts, plus de cent électeurs ont reconduit l'honorable maire jusque chez lui. »
— HUMBLF.s OBSERVATIONS. — Remarquons ces divers autres toasts, — qui succèdent à de nombreux toasts que nous avons déjà constatés, et rappelons-nous que toasts, qui, dans le sens .politique, veut dire manifestations pour ou contre le gouvernement, dans le sens matériel signifie verres devin.
De plus, rapprochons cette circonstance, que plus de cent électeurs ont 7'econduit /'honor.\ble maire jusque chez lui — de celle-ci, que les convives étaient au nombre de deux cent vingt,
— et proposons le dilemme suivant au narrateur de celte imposante solennité :
Plus de cent — signifie — quelques-uns de plus que cent;
— supposons cent vingt : — c'est déjà beaucoup, parce que, généralement, on n'exprime .en nombres incertains que les chiffres qui doivent gagner de l'importance à cette obscurité. Cent vingt sur deux cent vingt ont conduit Yhonorahle maire jusque chez lui. — Il y a donc eu scission entre les convives? — Pourquoi les cent autres ne se sont-ils pas joints au cortège? Ou ils
AOVEMBRE 1843. 53
ne l'ont pas voulu, — et alors il n'y a pas eu dans cette imposante réunion l'unanimité dont parle l'historien, — où ils ne l'ont pas pu, — ce qui, rapproché de toasts nombreux suivis de divers autres toasts, — ôterait un peu de sérieux et de majesté à l'imposante réunion.
Concluons : l'administration municipale est une excellente chose renfermée dans ses modestes attributions; — c'est une chose ridicule et nuisible quand elle en sort en vue de la publicité, et pour parodier les séances de nos assemblées législatives, qui déjà, elles-mêmes, n'ont pas toujours tout le sérieux désirable.
^^ Voici les titres de quelques-unes des affiches qui couvrent les murs et les maisons de Paris.
Plus de fumée, — plus de frottage, — plus de vieux habits,
— plus d'oignons brûlés, — plus de voleurs, — plus de chapeaux de soie, — plus dem;il de mer, — plus de nausées en voiture, — plus d'enfants. . . oisifs, — plus de cors aux pieds, — etc.
Ce qu'il y a de plus vrai là-dedans, — c'est qu'en joignant à ces affiches celles qui leur disputent les maisons et les murailles,
— affiches que je ne puis transcrire ici, — mais que j'ai plus d'une fois signalées à la sollicitude de M. le préfet de police, il n'y a ;/j/iis de mur à Paris sur lequel une femme ne doive craiudre de lever les yeux, et que la ville entière est une longue galerie d'images et de descriptions obscènes.
^5; De progrès en progrès, le système des circonstances atténuantes en est arrivé à ce point — qu'un avocat, M*' Nogens- Saint-Laurent, a osé plaider en faveur d'un voleur-assassin, et soutenir la thèse que voici (je cite textuellement) : « Les circonstances atténuantes doivent être accordées à l'accusé : le repentir, h jeunesse, tout est pour lui. >;
Et la jeunesse de sa victime, — pourquoi n'en parle-t-on pas? Mais comment ose-t-on excuser un crime odieux par la jeunesse du coupable? la jeunesse! — mais c'est l'âge où l'on est bon,
c'est l'âge où l'on est grand et généreux, c'est l'âge où l'on croit au bien et à la vertu, — c'est l'âge de la confiance et du dévouement.
« Ce qu'il faut remarquer chez cet homme, continue l'avocat, c'est sa stupeur, sa frayeur, sa tristesse. — En présence de cet accablement moral, pitié pour cet homme. »
Je voudrais bien qu'on me dît quel est l'assassin qui, découvert, arrêté, mis en jugement, n'a pas un peu de stupeur, de frayeur, de tnstesse, — et alors pour qui sont réservées les sévérités de la loi? pour les victimes, sans doute, en faveur desquelles les assassins n'admettent guère de circonstances atténuantes.
W Nogens, en terminant, a alïïrmé aux jurés qu'ils feraient mieux « d'abandonner son client à ses remords. » Cette proposition n'a pas eu le succès qu'on en pouvait attendre — après un précédent qui a fait quelque bruit.
On se rappelle que, dans l'aflaire Marcellange, — Besson, assassin de son maître, fut condamné à mort et exécuté, — et que le ministère public, après avoir laissé le temps de prendre la fuite aux dames de Chamblas, épouse et belle-mère de la victime et plus que soupçonnées d'être les complices du meurtrier, — s'écria : « Les dames de Chamblas seront plus cruellement punies que Besson, nous les abandonnons â leurs remords. »
On remarqua cependant que Besson appela du jugement, et que les dames de Chamblas se reconnurent bien jugées et ne firent aucune réclamation.
J^)f^ Le gouvernement vient de donner â la littérature française et à l'industrie de la hbrairc une preuve de sollicitude qu'il est juste de constater.
Le gouverncmont a enfin compris que, lorsqu'un ouvrage littéraire, œuvre d'un écrivain français, paraît, — il s'en vend en Europe douze à quinze mille exemplaires pour le moins ; — sur ce nombre, à peu près quinze cents sont vendus par l'auteur et
le libraire français, — le reste est livré au commerce par la contrefaçon étrangère ; — le gouvernement, dans un traité qui vient d'être sanctionné, a exigé avec une énergie remarquable que la puissance alliée s'obligeât à ne pas tolérer la contrefaçon des ouvrages français.
Il vaut mieux tard que jamais; on ne pouvait, en effet, s'expliquer comment les écrivains français et le commerce de la librairie continuaient à être scandaleusement dépouillés par un pays qui a avec la Fiance une double alliance ;— le roi Léopold...
— Le roi de Sardaigne ne s'appelle pas Léopold.
— Quoi ! n'est-ce donc pas de la Belgique que vous voulez parler ?
— Non, il s'agit de la Sardaigne ; — c'est le roi de Sardaigne qui s'est engagé à ne pas tolérer dans ses États la contrefaçon des livres français.
— Est-ce qu'on la faisait en Sardaigne, cette contrefaçon ?
— Nullement que, je sache.
— Alors, expliquez-moi...
— Rien de si facile : — la Belgique s'est — fait une industrie importante de l'exploitation de nos dépouilles ; si on lui avait demandé à l'amiable de renoncer à la contrefaçon, elle aurait positivement refusé, — et il paraît qu'on ne peut lui demander ce sacrifice autrement, — tandis que, la Sardaigne ne faisant pas de contrefaçon, n'y ayant aucun intérêt d'aucun genre, on a pu lui faire en toute sécurité une demande qu'elle a accordée avec le plus grand empressement.
^)t^ Il y a une chose qui m'inquiète assez pour que j'en dise ici quelques mots. — Il n'est guère de semaine où les journaux ne nous apprennent que M. Jasmin, coiffeur, est un poëte distingué; — que M.*'*, ferblantier, est auteur de poésies ravissantes ; qu'une tragédie en cinq actes et en vers a été lue au premier et au deuxième Théàtre-FrançaFs par M. Beuzeville, tisserand. — Et, le lendemain, un autre journal attaque celui
qui a donné la nouvelle, et lui dit : « Non, M. Beuzeville n'est pas tisserand, — il est potier d'étain ; — l'eslimable corps des potiers d'étain le réclame, — l'élain n'avait pas encore produit de poète. »
Moi-même j'ai dans ma solitude reçu la visite dernièrement d'un tailleur qui fait de jolis vers. — Il y a quelque part un boulanger poëte, et ailleurs un serrurier qui fait des chansons.
Jusque-là il n'y a pas de mal, si ce n'est que je voudrais voir un certain nombre de poètes que je sais prendre la place de ces messieurs qui prennent la leur, — et se faire tailleurs, potiers d'étain, boulangers, perruquiers, serruriers, ferblantiers, tisserands, etc. Sans cela nous aurons trop de poètes, et pas assez de ferblantiers, de tailleurs, etc.
Les journaux nous disent que M. Beuzeville, le dernier venu des poêles artisans, — n'a reçu aucune espèce d'éducation ; — cela me rappelle ce peintre qui peint sans mains, et se promène à cheval sur son père, — que je lui reprocherai de surmener; et cet homme qui, sur les boulevards, écrit avec le ventre.
<â^ Sérieusement, je ne vois pas trop où cela nous conduit : — un bon ferblantier est plus utile au pays (ju'un poëte médiocre. —, Ce n'est pas là le résultat avantageux (|ue doivent attendre de la propagation des lumières ceux d'entre les bons esprits qui en attendent un résultat avantageux. — A moins d'avoir de grands enseignements ou de grands plaisirs à donner aux gens, un poêle n'est pas plus utile qu'un homme qui joue irés-bien aux dominos ou au billard.
Tous CCS artisans (|ui quittent leur état pour faire des vers ne me présentent qu'un symptôme alarmant des conséquences qu'on doit espérer de la vulgarisation de l'éduralion. Je comprendrais que, dans Inules les classes de la société, on demandât à l'éducation des armes plus puissantes, des inslrumcnls plus énergiques pour toutes les professions; mais, si les choses continuent comme elles commencent, toute la France fera des
tragédies, et le pays entier parlera en vers hexamètres.
^^ Il est un homme que j'opposerai volontiers à ceux-ci, — c'est un ouvrier qui, à force de persévérance, s'est donné de l'éducation ; — il était jardinier, il n'a pas cessé d'être jardinier, il n'a pas cru devoir tout quitter pour écrire des lignes à peu près d'égales longueurs, terminées par des mots de la même consonnance.
Il est resté jardinier, mais il est devenu un jardinier savant et habile : — ses études, et l'éducation qu'il a conquise, — il les a fait tourner au profit de son état; — il ne fait pas de tragédies, mais il écrit correctement et avec esprit des ouvrages sur l'horticulture et sur l'agriculture, et les sociétés agricoles les plus savantes l'ont admis et accueilli dans leur sein.
Voilà ce qu'il faut encourager, — voilà un bon et excellent résultat, — et c'est ce qu'on n'encourage pas. — Le roi, qui a donné une montre avec des breloques au perruquier-poëte Ja;min, — ne connaît probablement pas l'existence de Paquet.
^^ Voilà quelle est l'égalité réelle et raisonnable : — un excellent jardinier est l'égal d'un excellent poëte; mais un mauvais poëte n'est pas l'égal d'un excellent poëte, — ni d'un excellent jardinier.
L'égalité ne consiste pas à être tous la même chose, — mais à être tous au même degré d'excellence dans les diverses carrières. Il y a moins de distance entre un chiffonnier et un poëte qu'entre un grand poëte et un poëte médio^Te.
^j; C'est un spectacle assez intéressant que de voir les airs que se donne le gouvernement constitutionnel dans l'intervalle des sessions, — lorsque, des trois pouvoirs, deux ont la bouche close.
La royauté quitte le chapeau rond et le parapluie, et endosse
le manteau doublé d'hermine et se couronne de chêne, d'aucuns
disent de lauriers. Ce n'est certes pas pendant une session
qu'on aurait porté à travers Paris, à la salle des séances du
conseil d'État, — la statue de S. M. Louis-Philippe qu'on y a installée ces jours derniers.
Je lis en ce moment avec beaucoup d'intérêt — l'histoire du palais de Saint-Clond, — que je remercie sincèrement M. Vatout de m'avoir envoyée. — Je ne puis m'empécher de citer ici un petit dialogue du général Bonapnrte et du général Lcfebvre :
« Eh bien! Lefebvre, lui dit I^)naparte, vous, l'un des soutiens de la République, voulez-vous la laisser périr dans les mains des avocats? — Non, non. répondit éncrgiqnement Lefebvre, jetons tous ces avocats à la rivière. »
Jt^ t Paris, lu es le chef du royaume, mais un chef capricieux et trop puissant. Tu as besoin d'une saignée, pour te guérir et déHvrer l'Étal de tes frénésies. J'espère que, dans peu de jours, on cherchera dans celte plaine tes murs et tes édifices, et qu'on n'en trouvera que les mines. » — Honri III, faisant le siège de Paris, 252 ans avant la loi sur les lorlilicatinns. — (Souvenirs historiques des résidences royales de France, par M. Valoul, premier biidiotliécaire du roi.)
<<Mrt On m'adresse fort poliment de Rolgique les observations suivantes : * Vous n'avez pas songé aux vastes bassins sillonnés, par étages, d'immenses feuilles de houille que contiennent la France, la Belgique et TAnglcterre. Vous ne vous <^les pas figuré la petitesse comparative de l'homme, creusant péniblement de chétives galeries dans des couches de plusieurs lieues qui, probablement, ne sont pas toutes connues, etc. »
Je réponds à ces observations qu'elles ne détruisent en rien mon assertion; quelque grande que soit une quantité donnée, el quelque peu que l'on en retranche à la fois, il viendra nécessairement un jour où celle quantité sera réduite à rien : je ne crois pas avoir dit autre chose.
Je répondrai quelque autre fois aux reproches qu'on me fait relaliveinent h la poésie des Belges; j'ai cité de mauvais vers faits par un Belge. Si ceux que l'on m'envoie sont bons (je ne
les ai pas encore lus), je dirai qu'ils sont bons, comme j'ai dit que les premiers étaient mauvais; ceux-ci n'en seront pas meilleurs, ceux-là n'en seront pas plus mauvais pour cela.
« D'où peut provenir votre répulsion pour la nation belge? Est-ce parce que nous contrefaisons les livres français ? Mais il est connu que les auteurs français les plus irrités contre noussont ceux que nous ne contrefaisons pas. »
Je n'ai aucune répulsion pour la nation belge, que je n'ai pas l'honneur de connaître. Je me suis plaint de la contrefaçon belge, sans élre dans le cas des écrivains dont les Belges ne contrefont pas les livres, car, pour ne parler que des Guêpes, il s'en publie en Belgique deux éditions, tandis qu'on n'en publie qu'une en France.
« Est-ce parce que nous prenons parfois à l'étranger ce qui nous paraît bon? Mais il me semble que c'est faire preuve de bon sens et de logique ; et , si nous voulions récriminer, nous dirions avec tout autant de raison que la France nous a emprunté nos chemins de fer, parce qu'elle ne les a adoptés qu'après nous. »
Je crois ici que vous vous trompez, les chemins de fer qu'on a faits en France ne diminuent en rien le produit de ceux que vous avez faits en Belgique : pour que vous puissiez vous plaindre atec tout autant de raison, il faudrait que les Français eussent pris, pour faire leurs chemins de fer, les rails que vous aviez placés sur les vôtres, et qu'ils eussent dérobé vos wagons pour transporter leurs voyageurs. — Contentez-vous de faire des hvres, oi vous voulez, d'après les livres français, faites des Guêpes belges — et ne réimprimez pas les Guêpes françaises, — faites des Mystères de Bruxelles et ne réimprimez pas les Mystères de Paris ; — alors vous emprunterez aux Frauçais ; — mais de bonne foi, il n'y a pas moyen d'appeler emprunt ce qu'on prend sans le consentement des gens, sans la moindre intention de le leur rendre. Je sais la grande réputation et l'immense
talent de quelques peintres belges. — C'est précisément, monsieur, parce que vous n'êtes pas pauvres que vous êtes moins excusables — de vouloir vivre des rentes d'autrui. — Quoi qu'il en soil, monsieur, rendez-moi la justice de me croire toujours de bonne foi et de n'allribuer qu'à des erreurs involontaires les fausses appréciations que je vous semblera! émettre dans mes écrits. — J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec une parfaite considération, votre serviteur.
<^^ Le journal V Impartial de Nancy signale avec une juste indignation le fait suivant : « Un arrêté de M. le préfet autorise la vente de divers objets non retirés et déposés au greffe de la Cour royale, et celle des anciens paniers servant aux exécutions, n
Ce serait une chose honteuse que d'acheter ces paniers, une chose presque aussi honteuse que de les vendre ; — nous voudrions bien savoir à quel usage domestique M. le préfet suppose que les acquéreurs emploieront ces paniers qui ont reçu et renfermé des têtes humaines.
^^ A MOSIKUR CRÉTKRIN, IIlllF.CTEUR DES DOUANES.
Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous écrire il y a six semaines pour me plaindre d'un abus d'autorité de la part d'un préposé des douanes et d'un brigadier. —J'ai joint à ma lettre un procès-verbal des faits qui s'étaient passés, et une attestation de M. le maire de la comnume que j'habite, — constatant que ce procès-verbal avait été lu en présence du brigadier de la douane; que ce préposé, interrogé par lui, avait répondu n'avoir rien à y changer, et avait reconnu que les choses s'étaient passées conformément au récit qui en était fait dans leJit procès-verbal.
Le 30 septembre dernier, vous avez eu l'obligeance de me répondre pour m'accuser réception de la lettre et du procèsverbal, et m'annoncer que vous aviez donné des ordres relativement à l'abus dont j'avais porté plainte devant vous.
Par une seconde lettre en date du !2l octobre, — vous me
rappelez les principales circonstances de ma plainte, — et vous finissez par me dire que vous ne pensez pas qu'il y doive être donné suile, parce que « il résulte des renseignements qui vous sont transmis que les faits ne se seraient pas passés exactement comme je les rapporte. »
Je vais prendre ici avec vous, monsieur, les précautions que j'avais prises à l'égard du brigadier Féron, précautions que je croyaissuffisantes aux yeux de tout le monde pour la constatation d'un fait, — et que je crois encore suffisantes pour les gens de bonne foi et de bon sens. — G'esl-à-dire que je vous demande à vous-même si les faits relatifs à notre correspondance sont exactement relatés dans les quelques lignes qui précèdent, — et que je vous prie de me rectifier si je me trompe en quelque chose.
— Une fois ceci reconnu par vous, — je puis en tirer les déductions logiques.
Vous avez demandé des renseignements, dites-vous, — à qui? au capitaine et à l'inspecteur principal du Havre ; — très-bien.
— Pour vous donner ces renseignements, il a fallu que ces messieurs les prissent, — du moins j'aime à le croire. Auprès de qui sont-ils allés les chercher ? — auprès du brigadier Féron ! puisqu'il s'agissait des choses qui s'étaient passées entre lui et moi. — Très-bien encore.
Il paraîtrait que le brigadier a présenté les choses d'une manière et moi d'une autre. — On ne peut pas mieux; — donc, entre deux témoignages opposés, la question reste douteuse; l'un de ces témoignages, il est vrai, vient de l'accusé, — mais l'autre vient de l'accusateur. — Le second peut avoir exagéré les faits ;
— mais le premier les a très-probablement atténués : — donc, même ainsi faite, votre enquête serait parfaitement insuffisante ;
— mais ce n'est pas tout à fait cela.
Devant le maire de Sainte-Adresse, — le brigadier Féron, ayant entendu par deux fois la lecture de la plainte, et interrogé à plusieurs reprises, a répondu par deux fois — que les faits s'étaien t
passés ainsi qu'ils y étaient relatés; — M. le maire de la commune a constaté légalement cette réponse du brigadier Féron. — Donc il )■ a dune part le brigadier Féron; d'autre part, — le brigadier Féron el mùi; le témoignage du brigadier Féron, quelque valeur que vous lui accordiez d'un côté, doit avoir la même valeur de l'autre cùlé. Quelque mince que soit la valeur que vous attribuiez à mon témoignage, — il n'en reste pas moins — que si vous avez une aveugle confiance dans le brigadier Féron, — son témoignage joint au mien — a toujoursplus de valeur que le sien tout seul.
Or, si M. le maire de Sainte-Adresse n'a pas fait un faux, le brigadier Féron a attesté que les faits se sont passés conformément au procés-verbal que je vous ai envoyé. Si, plus lard, en face d'une enquête qui lui annonçait qu'il courait risque d'une punition, le brigadier Féron a cru devoir cbangcr un peu les faits, — son premier témoignage n'en subsiste pasnioins. S'il n'existait dans la cause que nos deui dépositions contradictoires, accorder une coniiance exclusive à l'un des deux serait injuste. Mais, quand il y a en outre, dune part, ledit Férnn — qui nie ; d'autre part, moi qui idirme, et le même Féron qui aiVirrae également, — n'admettre que la négation du brigadier, c'e^l injuste cl absurde. Pcul-élrc jusqu'à un terlaiii jioinl pouvez-vous me forcer de me soumettre aux visites impertinentes de vos préposés,— mais vous ne m'obligerez pas à trouver juste ce qui ne lest pas, à trouver rai^sonnable ce qui est absurde.
De plus, monsieur, il y a deux points de ma lettre et de ma pLintu sur lesquels vous ne m'avez pas répondu. Je désire savoir i" si la douane, même représentée par m's plu.< inlimescmployés, ne relève que d'elle-même ; 2" ii le brigadier Féron pouvait refuser de dresser un procès-verbal contradictoire et de la déposition de sou subordonné et de ma plainte. Je désire savoir, en outre, .si ce subordonné pouvait, en l'ab.sonfe de tous «•» clwfs, refii&t r dr me comiuirc devant le maire de la commuuc. Je délire
savoir encore si, pour les abus dont se rendent coupables vos employés, c'est à eux-nit-nies qu'il ùut qu'on se plaigne d'euxmêmes et qu'on demande leur propre punition, puisque, sur la plainte que je vous ai adressée relativement au brigadier Féron, — vous référez audit brigadier Féron — et vous prononcez d'après sa réponse, — même en face d'une réponse contraire déjà faite par lui.
Par exemple, — monsieur, s'il est une chose ignoble, humiliante et vexaloire, — c'est la visite à laquelle sont soumises les femmes sur les frontières; vous répondez d'ordinaire que ces visites sont pratiquées par des femmes ; — mais, monsieur Gréterin, vous êtes marié, — vous avez une femme distinguée et bien élevée, que j'ai Ihonneur de connaître; — interrogez-la à ce sujet, demandez-lui si les femmes n'ont de pudeur qu a l'égard des hommes, — et s'il n'est pas blessant et outrageant que même une femme — vienne porter des mains hardies, — non pas sur la robe, — mais sous la robe, — non pas seulement sous la robe, — non pas seulement sous les jupes, — mais sous le dernier vêtement.
Et, sans avoir cette délicate pudeur des femmes qui les fait femmes et charmantes plus que leur beauté, — un homme luimême peul-U supporter sans indignation de semblables investigalions sur sa personne?
Eh bien! si quelqu'un de vos subordonnés, — si quelqu'une de ces créatures habillées en femmes que vous employez à ces peiquisilion.s s'avise d'outrer ces mesures déjà odieuses, — on n'a qu'à s'en plaindre à vous, vous ferez demander à l'employé s'il estcoupable.il répondra que non, — et vous écrirez au plaignant : « Monsieur, il résulte des renseignements qui me ::ont transmis que les, faits ne se sont pas passés exactement comme vous les rapportez. »
Même si un magistrat affirme sur sa rcspon.sabililé et sa signature que l'employé accusé a avoué les faits devant lui.
Mais, monsieur, vous avez raison : — en ce p.iys-ci, — on crie, — on se bal, — on se fait ruiner et tuer pour de chiméri(iues et métapliysiques libertés politiques, — et on se soumet bêlement à toutes les tyrannies qui pèsent sur la liborlé individuelle. — Pourvu que vous laissiez aujourd'hui aux Français — le droit de parler et de voter, — vous pouvez les battre à tous les coins de rue — et les soumcllre à des mesures qui indi;;ucraienl môme des esclaves. — Ueccvez, monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.
Décembre lRii3.
Le livre du marquis de Custine. — Aicurd du roi de France, <lil'empereur de Russie , de M. de Custinc et des Guipes. — La Seine mise on bouteilles. — Une envie de femme Bri>sse. — Cirronsfnnces iitténu.mtcs. — Le gouvernement représentatif est enlin une vérité. — Hautes destinées d'un serpent. — Conseils audit serpent. — Justito rendue h M. Guizot. — M. G. de Saint-Gervais. — M. Anrclol. — .Madame Doche. — Madame Roland. — La duchesse d'Orléans et les fleurs. — La régie des contributions indirectes et la Charte constitutionnelle. — Un duel man(|ué.
*>JVf: 11 vient de paraître un ouvrage nouveau de M. le marquis de Custine, un vnya;;cur ou Uussie. Kntre autres plaisirs que nous a donnés le livre de M. de Custine, nous ne pouvons passer sous silence celui que nous avons ressenti de voir que l'aulour, l'empereur de Hussie,ctuu peu aussi le roi de France, parlaj,'ent sans restriction l'opinion souvent exprimée par les Gucpes sur le gouvernement représentatif.
• Je conçois la République, dit le czar à M . de Custine : c'est un gouvernement net et sincère, ou qui du moins peut l'ôirc. Jo conçois la monarchie absolue, puisque je suis le chef d'urv semblable ordre de choses; mais je ne conçois pas la monarchie rcpréscnlalive: c'est le gouvernement du mensonge, de la fraude,
DÉCEMBRE 18 43. Ci
de la corriiplion. J'aimerais mieux reculer jusqu'à la Chine que de l'adopter jamais. — Sire, répondit le voyageur, j'ai toujours regardé le gouvernement représentatif comme une transaction inévitable dans certaines sociétés, à certaines époques; mais, ainsi que toutes les transactions, elle ne résout aucune question, elle ajourne les difficultés. — C'est une trêve signée entre la démocratie et la monarchie, sous les auspices de deux tyrans fort bas, la peur et l'intérêt... Enfin, c'est l'aristocralie de la parole substituée à celle de la naissance, car c'est le gouvernement des avocats. — Monsieur, vous parlez avec vérité, dit l'empereur à M. Custine en lui serrant la main.
L'opinion de S. M. Louis-Philippe, moins clairement exprimée peut-être, parce que ce prince est moins indépendant que les trois autres, à savoir, l'empereur de Russie, M. de Custine et moi, s'est cependant manilcslée par une approbation dont la forme n'est pas prodiguée. — Le roi a fait prendre le voyage en Russie de M. de Custine — pour ses bibliothèques particulières.
-^^ Des circonstances imprévues viennent de révéler l'existence d'une société en participation entre le gouVernement et certains négociants; — celte société a pour but une exploitaiion avantageuse de l'eau de rivière et de l'eau de puits. Taudis (lue les porteurs d'eau de Paris vendent l'eau au prix de trois liards par seau, le gouvernement, avec l'aide des estimables négociants nieulionnés, met la Seine en bouteilles et la débite au prix moyen de dix sous le litre. Voici comment la chose s'exécute :
L'administration des contributions indirectes accepte et reconnaît vin et e.rcclleitl vin toute chose lirpiide ou à peu près qui paye les droits imposés au vin. — Ainsi, des agents de iadministrcilion assistent aux jnixlions d'eau et de vin que font les marchands. Le partage des bénéfices se fait ainsi ; l'administration perçoit sur l'eau que l'on mêle au vin les mêmes droits que si elle était du vin ; — et le marchand vend , à la connaissance
de l'aulorité, celte eau au mcme prix que le vin auquel elle est mêlée. — Ces faits ressortent d'une pétition adressée au ministre des finances par soixante entrepositaires de la ville de Rouen.
4^}^ Depuis queUiue temps on a pris le sage parti de surveiller l'immense approvisionnement de lait de Paris. — L'ad- ' ministraliun l'ail verser dans les ruisseaux le lait falsifié ; des procès-verbaux sont dressés contre les coupables, — par suite de quoi ils sont condamnés généralement à une amende de cinq francs. Cet exemple commence à être suivi dans les départements. Celte mesure était d'autant plus urgente, — que les habitants naïfs des campagnes ne se contentaient pas de douitler le produit do leurs vaches par l'adjonction de l'eau de puits ou de mare, mais que pour lui rendre la couleur el l'épaisseur, ces bons paysans y mêlaient diverses drogues dont plusieurs ont été reconnues fort malfaisantes. — En cette occasion, comme en plusieurs autres, nous demanderons pourquoi ils sont punis comme falsificateurs de lait, — et non pas comme voleurs ; — pourquoi le vol qu'ils font aux consommateurs d'une partie de lait dont ils reçoivent le prix intégral n'est pas puni de la même peine qu'encourrait le consommateur, s'il leur donnait en payement une pièce qui n'eût pas réellement la valeur pour laquelle il la donne, — à moins que rempoisonnement ne soit au vol une nnonstance atténuante.
^/^ A propos de vireoiistanccs allénuantes, elles viennent d'épiouvcr un nouveau trioiiiplie. Une femme, à peine âgée de dix-Iiuit ans et mariée depuis six mois, Virginie Freraeau, ayant à se plaindre de son mari, qui lui avait refusé un nouveau bonnet, imagina, pendant le sommeri de celui-ci, de lui couler du plomb fondu dans l'oreille. Lefranc, réveillé par d'horribles soufl'rances, — n'échappa qu'avec peine à la mort, fut longtemps malade, et gardera toute sa vie les traces du crime de sa femme. La juiticc intervint, et Virginie Fremeau comparut devant la cour d'assises du département de l'Aisne roiiime accusée
de tentative d'assassinat sur la personne de son mari. L'avocat chargé de la défense de Virginie Fremeau — a plaidé que sa cliente était peut-être grosse, et que son crime ne serait alors qu'une de ces aberrations étranges qfti accompagnent parfois l'état de grossesse. — Le jury a accepté cette excuse, et ne s'est pas contenté cette fois d'admettre en faveur de l'accusée des circonstances atténuantes : il l'a déclarée non coupable. — La cour a ordonné sa mise en liberté ; — sans doute elle est retournée chez elle, car la loi obligo le mari à la recevoir dans son domicile. Cette jurisprudence, à mon avis, pourrait bien amener quelques variantes dans les relations conjugales. — En effet, s'il est une fois bien établi qu'une femme en état de grossesse peut impunément égorger son mari, — ou lui couler du plomb fondu dans l'oreille, — ou l'empoisonner; — s'il est admis que la justice n'a rien à voir dans ces affaires de ménage, que ce sont envies de femmes grosses auxquelles personne n'a le droit de trouver à redire, — ce n'est pas sans une certaine appréhension que certains maris exposeront leurs femmes à tomber dans cette situation exceptionnelle. — Ce verdict du jury aura une influence fâcheuse sur la population; — les femmes tueront un peu plus leurs maris, — et les maris feront beaticoup moins d'enfants à leurs femmes. — De pareilles impunités étant accordées aux femmes grosses, il serait conséquent et logique d'enfermer étroitement une femme, aussitôt qu'on peut la soupçonner en cet étal, de lui attacher les pieds et les mains et de la museler.
^/•^ FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS. — LcS COUrS S'OU-
vriront le 27 novembre, à la Sorbonne.
Littérature grecque. — M. Boissonnade, professeur, « Ah! très-bien, M. Boissonnade est un célèbre helléniste... Continuez... — M. Egger exposera... — Quoi ! ce n'est pas le professeur qui professe? — Jamais. — Que fait-il? — Il émarge. — Qu'entendez-vous par ces paroles? — Il touche un traitement. — Continuez... »
Eloquence latine. — M. Leclerc, professeur. — Les lundis à midi, et les jeudis à onze heures, M. Charpentier fera l'histoire de l'éloquence latine. — CoiUinuez.
Histoire de la philosophie ancienne. — Les lundis à neuf heures, et les mercredis à une heure et demie. — M. Cousin, professeur, ne professera pas. — C'est M. Simon qui fera l'histoire de l'éclectisme alexandrin. — Continuez.
Philosophie moderne — M. Royer-Collard étant professeur, — M. Garnier professera.
« Mais je croyais qu'on entendait yar professeur celui qui professe? — Non, je vous l'ai dit, on entend par professeur celui qui émarge. — Et celui qui professe? — Celui-là est agrégé, comme qui dirait accessoire. — N'émarge-t-il pas aussi? — Oui, mais heaucoiip moins que celui ([ui ne professe pas; il émarge accessoirement. — Continuez. »
Histoire ancienne. — M. Lacretelle, professeur. — M. Rosiseuw Saint-IIilaire professera.
Histoire moderne. — M. Guizot, professeur. — M. Lcnorniant professera.
Eloquence française. — C'est le vendredi à trois heures, et le samedi à neuf heures, que M. Villemain, professeur, ne professera pas. — M. Creusez fera le cours.
C'est ainsi que M. Ozanan, qui n'est pas professeur, professera la littérature étrangère que ne professera pas M. Fauriel, qui est professeur, etc., etc., etc.
Une question : Si MM. Leclerc, Cousin, Villemain, Guizot, Fauriel, etc., ne peuvent pas ou ne veulent pas faire le cours, pourquoi sont-il-; professeurs? Si .MM. Lenorniant, Ozanan, Simon, etc., ne sont pas capahles de professer, pourquoi professent-ils? S'ils en sont capables cl s'ils professent, pourquoi ne sont-ils pas professeurs? Cela a-t-il un autre but que de faire deux parts des lie.uix morceaux du budget?
4^}^ Certains articles des journaux de tribunaux et le suc-
ces des Mystères de Paris ont mis à la mode de prétendues révélations d'un certain genre. — J'ai entendu réciter et presque jouer une sorte d'horrible proverbe dont il n'est possible de citer que quelques rares passages. — Un jeune homme d'un air doux et timide semble se faire beaucoup prier pour raconter \ affaire Donlard. — Ah! oui, Vafjhire Bonlard! s'écrie-t-on de tous côtés; racontez-nous Y affaire Bonlard. — Le jeune homme, que nous avons appris depuis être un acteur d'un théâtre de boulevard, — cède enfin aux sollicilati^ns et commence : — Affaire Bonlard. Messieurs, le prévenu lîoulard, accusé d'assassinat sur la personne d'un invalide, a paru devant la cour d'assises. — C'est un des hommes les plus enroués qui aien!; jamais existé. On lit l'acte d'accusation, duquel il résulte que Boulard est accusé d'avoir, dans la nuit de..., assassiné un invalide de plusieurs coups de couteau. Après cette lecture, le président adresse à l'accusé les questions d'usage sur son nom, son âge, etc.
LE PRÉsiDE.M. — Boulard, VOUS venez d'entendre l'acte d'abcusation dressé contre vous; qu'avez-vous à répondre?
BOULARD. — De quoi?.. . tout ça c est des menleries... Ah ' — [De quoïl précède toutes les réponses de l'accusé, comme .4/i.'...les termine. — La première de ces interjections lui donne le temps de chercher et d'arranger sa réponse, la seconde est une horle de cri triomphal, — comme si sa réplique écrasait complètement l'accusation).
LE PRÉSIDENT. — Vous êtcs accusé d'avoir assassiné un invalide qui rentrait à l'Hôtel,
BOULuiD. — De qiioi.^.. c'est pas vrai... Ah!
LE l'RÉsiDENT. — Que faisiez-vous sur l'esplanade des Invalides à une heure du matin ?
iioiLU'.D. — De quoi ?... j'attendais l'ouinibus... Ah!
Le président fait ressortir l'absurdité de ce système de défense. — Plusieurs témoins ont vu Boulard ; il lui est impossible
de nier son crime : il se décide à avouer. M. l'avocat général'**, qui a une très-épaisse chevelure, — prend la parole et dit :
— Accusé, retirez donc ce que vous avez dans la bouche, on ne dislingue pas vos paroles.
BuiLARD. — De quoi ? est-ce que je vous dis quelque chose à vous? est-ce que je vous parle?... V'ià deux heures qu'il trépigne dans sa boîte et qu'il se fourre du tabac dans le nez ! Kst-ce que je ne peuï pas m'en mettre un peu dans la bouche... moi ?
M. l'avoc.m génku.vl. Accusé, vous nuisez à votre cause, tâchez de vous montrer plus respectueux envers la cour.
BOCLARD. Ah cà ! mais qui est-ce qui lui parle donc à celuilà? — On vous dit zut, à vous, vieux velu.
Le président impose silence à Boulard ; le calme, un moment troublé, se rétablit.
LE l'RÉsinEM. Accusé, quelle cause vous a poussé à frapper ce pnuvre invalide ?
BOULiRD. De gwoi? c'était pour avoir son nez... son nez d'argent.
LE PRÉsinE>T. On a entendu des cris horribles qui ont effrayé tout le quartier.
BocLiRD. — C'était lui qui criait. . C'était pas moi... — l'dcmande la parole.
LE PRÉSIDENT. Que VOulcZ-VOUS ?
BO' LARD. J'demande qu'on me change de gendarme.
LE PRKSiDENT. Commcut? pourquoi?
B0UL4RD. Oui, j'veux bien être guillotiné, sij'Iai mérité, mais j'vcux pas être empoi>onné. — J'ai mon gendarme de gauche qu'a mangé de l'ail.
LE PHKSiDEM, M Icvatit . Avcz-vous quelque chose à dire pour votre défense?
BoiLARi). De quoi ? C'est pas assez ?... Eh ! bien, j'embête la garde nationale. — (.1 l'avocat général.) Et toi aussi, vieux velu !
LE PEL>U)EM. La cause est entendue.
L'accusé est condamné à la peine de mort. Suit une scène horrible entre Boulard et l'aumônier des prisons, le vénérable ahhé Montés. — Il est impossible de rien reproduire de ce dialogue, pendant lequel Boulard n'est préoccupé que de savoir si le crucifix qu'on lui présente est en or. — Arrive la femme de Boulard. Elle lui reproche de n'avoir pas suivi ses conseils, — ce qui l'a amené où il en est, etc.
BOULARD. De quoi ?... As-tu fini? est-ce que tu vas m'enibéter longtemps comme ca ?
L\ FtMME. Allons, Boulard, mon pauv'vieux, n'nous disputons pas. — Nous n'avons pas le temps; — j'tai apporté ta vieille veste, ça sera bien assez bon... T'as pas besoin de laisser ta neuve... à... tu sais. ..ça sera pour tes pauvres ^fants. — (Elle aperçoit sur la table les restes d'un poulet, dernier repas du condamné.) Tiens! qu'est-ce que c'est que ça?... Ah! j'comprends... t'as pas tout mangé... j'vas prendre le reste, ça sera pour tes pauvres enfants.
Elle enveloppe les restes du poulet dans du papier et les met dans sa poche. Suivent les détails du trajet de la prison au lieu de l'exécution. Nous sommes obligé de les supprimer. — Arrivé au lieu fatal, Boulard, tout abattu qu'il est, veut montrer un féroce courage ; — comme les aides du bourreau vont le saisir, — il regarde dans le panier destiné à recevoir sa tête, — un de ces paniers que le préfet de la Meurthe fait vendre aux enchères publiques pour être employés à des usages domestiques. — A cette vue, Boulard s'écrie : « Un instant... un instant... dis donc, Chariot... qu'est-ce que ça veut dire?... qu'estce qu'il y a dans ton panier?... d'ia sciure de bois!... Minute, — rgouvernement accorde du son... j'veux du son... j'ai droit à du son... j'veux qu'nia tête soit dans du son! — (On le lie sur la planche.) J'veux parler au fieuple... Peuple français... peuple de F... allons, j'bats la breloque... c'est fini... adieu les amis... Chariot... cordon, s'il vous plaît? »
Nous ne pensons pas (|iie la littérature contemporaine aille maintenant beaucoup plus loin dans ce genre.
^f^^ Le Palamhle, — journal du jeu d'échecs, — vient d'être soumis au timbre; l'administration a vu, dans les dénominations de roi et de reine, de cavaliers et de fous, quil est forcé d'employer souvent, des discussions et des dissertations politiques ; — les tours lui ont paru des allusions aux (ortilications de Paris.
J^^ L'administration des postes prend des droits énormes pour le transport de petites sommes que de pauvres ouvriers envoient à leurs familles ; — il serait bien à désirer que ces droits fussent considérablement diminués au moins pour toute somme au-dessous de 'cinquante francs, c'est-à-dire pour toute somme présumée envoyée par un pauvre à un plus pauvre. — Mais il y a à la Chamlire">^es députés bon nombre de banquiers qui ne soullVironl jamais que la poste abaisse ce droit de connnission, parce que cela établirait contre eux une concurience dangereuse.
.^^ L'augmentation du prix des cigares — donne un nouvel attrait à la fraude et à la contrebande. — Voici, d'un négociant en ce genre t\in semble bien assorti, une lettre (\\i'\, sous le rapport d'une certaine naïveté, nous a paru mériter l'impression : « Monsieur, j'ai reçu des cigares de toutes qualités; j'ai de beaux et bons cigares de la Havane, des cigarettes en papier, — idem en paille fine de maïs. — idem en paille de riz du Mexique — pour les dames qui fument — maintenant la mode ayant pris à la capitale comme à celle de Madrid, — ainsi que du fameux tabac turc, — le pareil que fume le grand sultan et ses nymphes, qui composent le sérail, lorsqu'il lui plait de se faire fumer des cigares aromatisés pour embaumer ses appartements. — J'ai aussi de très-bon tabac chinois — pareil à celui que fume l'empereur de la Chine, — qui coûte cinquante francs la livre; — ce prix ne devra pas vous étonner, attendu qu'il vient de très-loin, et que la qualité du tabac est fin comme de la
sole, et supérieure à toutes les autres qualités qui peuvent exister. — 11 faut simplement écrire son adresse à . . . rue ... n**. . . »
^j? Voici le fond du système représentatif : tout le monde est gouvernement; tout le monde gouverne... « Qui?... — Comment?... qui? — Tout le monde gouverne, dites-vous, — mais qu'est-ce que tout le monde gouverne? — Eh! parbleu, les autres. »
Cependant ie^gouvemement représentatif n'était pas, jusqu'ici, précisément une vérité ; — toutes les classes de la société, ou à peu près, étaient représentées au pouvoir; les marchands de n'importe quoi étaient à la Chambre avec les défenseurs de n'importe qui, plus connus sous le nom d'avocats, — beaucoup de pauvres d'esprit même avaient escompté la part du royaume des deux qui leur est promise — pour une part du gouvernement de la terre, dans diverses positions que je ne me soucie pas de désigner plus clairement. — Mais les serpents d'église seuls n'avaient aucune part au gouvernement du pays. — M. Guizot a cru devoir combler cette lacune dans le gouvernement représentatif. — Le serpent de léglise de Glisolles (département de l'Eure) vient d'être nommé maire de cette commune. Félicitons le ministre qui accepte de bonne fol les conditions du régime constitutionnel. — Nous savons que quelques personnes se sont élevées contre cette nomination, et ont voulu considérer les fonctions du serpent comme n'impliquant pas des études préalables, nécessaires pour faire un bon administrateur. — Nous répondrons à ces personnes que Richelieu et Mazarin, auxquels on ne peut refuser les qualités d'administrateurs — habiles, — étaient hommes d'église, comme le serpent de Clisolles, — outre l'intérêt puissant de donner à toute une classe de citoyens la part d'autorité qui lui est due, et de supprimer l'ostracisme qui éloignait jusqu'ici les serpents d'église des fonctions politiques que M. le maire de Montmartre appelle le fardeau des affaires publiques. Celte mesure avait encore pour excellent résultat de
74 LES GLÈPES.
faire à la fois deux bonnes positions à deux honorables citoyens. — M."*, qui n'avait été jusque-là que serpent, est aujourd'hui maire de sa commune, — et M. Delacour qui, aussi longtemps qu'il est resté maire de GlisoUes, était resté confondu parmi les milliers de dépositaires de l'autorité municipale, et n'avait ja-' mais fait parler de lui, vient, de par les journaux de l'opposition, de passer homme éclairé, indépendant, aimé et estimé de ses concitoyens, en sa qualité d'homme destitué. — Un petit procès en police correctionnelle, — le bapléme de la sixième chambre, — est tout ce qui lui manque pour prendre sa place parmi les grands citoyens.
Nous avons entendu discuter à ce sujet une question de quelque importance. — Le nouveau maire de Glisolles doit-il priver l'église de son talent de serpent? Doit- il continuer à jouer du serpent les fcHes et dimanches? — Néron et Louis XIY ont été blâmés pour avoir manifesté, sur le trône, un amour peu royal des applaudissements du public : Néron chantait, Louis XIV dansait. — C'est sur ces deux princes à la fois que Racine a fait ces vers :
Il aimo à prodiguer sa voix sur un théâtre, A réciter des vers qu'il veut qu'on idoI;\lrc.
Nous engageons M. le nouveau maire de Glisolles à méditer ces grands exemples.
.^5^ C'est une chose bien embarrassante que d'être A la tète d'un gouvernement fondé sur les majorités, et qui ne peut pas s'appuyer sur les plus dignes, mais sur les plus nombreux ; — un gouvernement oi'i les moutons conduisent le chien, — où les chevaux du liacrc mènent le cocher, où un troupeau d'oies mène ou envoie paître son berger. Aussi, quand je vois ces choses, je me sens pris d'une grande indulgence pour ceux qui sont, de nom, les chefs d'une pareille cohue; — et, quand ils me semblent se tromper, je serais moins porté à blAmer leur sottise qu'A
admirer qu'ils n'en fassent pas davantage . Voici le gouvernemen t on ne saurait plus perplexe entre l'iniversilé et le clergé, qui, avec plus ou moins de formes et de dissimulation, demandent, au nom de la liberté, le monopole de l'instruction publique.
De CCS deux ennemis l'un et l'autre se pique D'avoir la liberté pour but et pour refrain ; L'un veut la liberté de tenir seul boutique, Et l'autre de fermer celle de son voisin.
Coupez une question en deux, — quelle qu'elle soit, — et vous verrez les gens tenir à honneur d'adopter l'une des deyx moitiés de la question. — Proposez n'importe quoi, et le public se croira obligé de se ranger en bataille pour ou contre. — C'est ainsi que se forment les partis, c'est ainsi qu'on nous a tant de foisdcman(!é,avecunmélanged'étonnement et de dédain : « Mais enfin, ])OM/vyînéles-vous?.. De quel parti étes-YOUS?— Je suispour la raison, messieurs, je suis pour le juste et pour l'honnête. — Vous plaisantez ;laraison,lejuste, l'honnête, .ce ne sontpas despartis. Il y a trois partis : les légitimistes, les républicains et le gouvernement actuel ; de quel parti êtes-vous ? — Pennettez-moi, messieurs, de répondre à votre question par une autre question : —Aimez-vous mieux manger des crapauds au jus ou à la sauce blanche? — Nous n'aimons les crapauds à aucune sauce. — Fumez-vous les cigares de Manille de la régie par le gros bout ou par le petit bout? — Nous ne les fumons ni par le gros bout ni par le petit, parce qu'ils sont détestables. — Comment préférez-vous les coups de bàlon? sur le dos ou sur la plante des pieds? — Nous préférons ne pas avoir de coups de bàlon. — Eh bien ! messieurs, je suis comme vous, non pas que je demande à ne pas avoir de gouvernement, au contraire, — je voudrais un gouvernement fort dans les mains des plus intelligents, qui, n'ayant rien à craindre et rien à espérer des classes nombreuses, pauvres et pou éclairées, s'occupât sérieusement des intérêts et du bonheur réel
76 LES GUÈl'ES.
de ces classes, autrement ([iie par des plirases, autrement que pour les faire se ruer sur leurs adversaires ; mais, pour ce qui est des trois partis en présence, je ne vois entre eux de différence quedans le nom des hommes. — L'un lient, l'autre veulprendre, l'autre veut reprendre ; — entre ces trois partis, — s'il faut absolument choisir, je suis pour celui qui tient, parce qu'il tient, — et c'est au fond une meilleure raison que ce n'en a l'air : — pour prendre ou pour reprendre, il faut tirailler cl déchirer les choses qu'on veut prendre ou reprendre; et ces choses-là, voyez-vous, c'est nous, c'est la fortune publique, c'est la liberté, c'est la paix et le calme. »
^^ Entre le clergé et l'Université, notre opinion est à peu prés la même : l'éducation que donne l'Université est mauvaise, nous croyons l'avoir démontré plus d'une fois sous toutes les formes; — elle conduit laborieusement la jeunesse à ne rien savoir.
Celle du clergé est, quant à l'instruction, précisément la même chose, mais l'Université n'a pas jusqu'ici élevé la prétention d'être un État dans IKlat, l'Université ne reconnaît pas des lois différentes des lois du pays, l'Université n'a pas son grand maître à Rome, — l'Université fatigue et ennuie la jeunesse, mais ne la fanatise pas, — l'Université reconnaît un pouvoir audessus d'elle. Si le clergé enseignant est de bonne foi, il faut que tous ses elTorts tendent à persuader à la jeunesse l'horreur du sang, — (jui empêche d'être soldat , — la prééminence du célibat, qui empêche d'être père de famille, — la propagation du cadiolicisme par tous les moyens et l'intolérance envers les autres religions , qui sont contraires aux lois du royaume , au bon sens et à la charité. L'Université peut être tolérante, le clergé ne peut pas l'être; le clergé peut-il instruire des protestants, des luthériens, des juifs, sans porter atteinte à leur croyance, qui leur est garantie par les lois du pays, — ou sans renoncer à ses propres croyances et à ce qu'il doit considérer
comme ses devoirs? Le clergé catholique ne peut avoir entre les mains l'instruction de la jeunesse dans un pays qui professe la liberté des cultes.
D'autre part, le clergé, mêlé aujourd'hui à tous les intérêts, à tous les débats, à toutes les ambitions, n'a plus le prestige de ces hommes de science et de patientes éludes qui, moins soucieux, du moins en apparence, des intérêts temporels, vivaient dans la retraite et la méditation. — Aucun des grands noms, dans les sciences et dans les lettres, n'appartient au clergé, — si ce n'est à quelque membre foudroyé et analhématisé. — Les évêques, qui, depuis quelque temps, se font journalistes, n'ont réussi qu'à se mettre en opposition avec les lois du pays et avec celles de la grammaire, — dans un journal soi-disant religieux , qui vomit continuellement l'injure et la haine en style des halles.
Le clergé se trompe, le moment n'est pas venu pour lui de relever la tête avec tant d'arrogance. — Non-seulement il n'est pas prudent pour lui d'être intolérant , mais sa tolérance n'est plus aujourd'hui une concession qu'il fait, mais un échange qu'il doit se trouver heureux de faire accepter.
Le clergé a tort , — tout le monde était bien disposé pour lui, il n'est presque pas un esprit intelligent de ce temps-ci qui n'ait fait quelques efforts pour lui rendre depuis quinze ans une partie de sa considération perdue. — Moi-même, pour ma faible part, me joignant à quelques grands esprits dont j'ai l'honneur d'être l'ami , je n'ai cessé , dans mes écrits , de lutter contre l'intolérance voltairienne qui avait succédé à l'intolérance de l'Église
^^ La Gazelle de Manheim avait raconté que M. Arago, secrétaire de l'Académie des sciences de Paris, décoré par le roi de Prusse de l'ordre du Mérite, avait refusé cette distinction ; M. de Ilumboldt, chancelier de l'ordre du Mérite , a répondu dans la Gazette universelle de Prusse — que M. Arago avait au contraire accepté cette croix avec reconnaissance ; — réplique
de la Gazette de Manhcim, disant que, si M. Arago a accepté la chose en 18-i2, cela ne prouve pas qu'il ne l'ait pas renvoyée cette année. — Nouvelle réponse de M. de Humboldt, — qui affirme que cette assertion est ridicule et n'est aucunement motivée. Il y a quel([u'un dont le silence dans cette discussion nous a étonné à bon droit : c'est M. Arago. M. Arago a accepté la croi.x et l'a gardée, — il l'a acceptée et renvoyée, — ou il ne l'a pas acceptée; — voici, je crois, les trois hypothèses possibles : — dans le premier cas, c'est-à-dire s'il a accepté et gardé la croix, d aurait dû avoir le courage de le dire hautement et de ne pas se laisser attribuer un acte de mauvais goût ; — dans le second et le troisième cas, s'il l'a refusée et renvoyée, il faut croire qu'il a eu pour cela des raisons honorables, et il ne devrait pas laisser dire à M. de IlumbolJt qu'il l'a acceptée avec reconnaissance. — Cela s'explique par la difficile position que fait à ses grands citoyens le parti auquel s'est donné M. Arago; — la queue de ce parti exige de ces pauvres grands citoyens qu'ils refusent, honnissent et insultent toute distinction à laquelle — ladite queue n'a aucun espoir de parvenir ; — c'est un mandat facile à remplir quand les choses sont loin ; — il faut voir comment alors ces pauvres pensions, ces pauvres croix, ces pauvres titres, sont traités —à distance; — mais, quaiul ils approchent, c'est plus difficile; — tel chasseur tire sans pitié à trente pas sur d'innocents animaux qu'il ne voudrait à aucun prix étrangler avec les mains ou écraser sous les pieds. — A ce moment, nous avons vu plus d'une fois de grands citoyens se sentir émus de compassion ; — mais, si on accepte, on lûche que cela soit sans bruit, sans éclat; — on tûche de joimlre les profils du plaisir aux bénéfices de la vertu; — la vertu des grands citoyens comme celle des femmes, consiste à refuser. — C'est ainsi que M. Ganneron et M. 0. Harrot, amis ;lc madame de Fetichères, avaient laissé courir dans le temps le bruit qu'ils avaient refusé ou donné aux pauvres le legs qu'elle leur avait laissé, tandis
qu'il ii-'en était rien. — On dit M. de Ilumboldt très-irrité contre M. Arago, qui se tirera très-mal de cette affaire; il n'a pas assez accepté pour le roi de Prnsse, il n'a pas assez refusé pour son parti : — il mécontente tout le monde; — en vérité, je vous le dis, monsieur Arago, il viendra un jour où il y aura dans ce parti une terrible réaction contre vous.
^j^ M. le docteur Giraudeau.de Saint-Gervais, 'si connu à la quatrième page des journaux, où il annonce sans relâche toutes sortes de marchandises plus ou moins décentes, tant sous son nom que sons celui de M. Trablit, pharmacien, est à la fois actionnaire du théâtre du Vaudeville et ami de M. et de madame Ancelot. C'est lui qui a poussé ces directeurs dans la voie de l'annonce avec une véhémence inouïe. Les pièces du Vaudeville occupent depuis quelque temps un si grand nombre de lignes à la page des annonces, — que les bonbons trop peu secrets de M. de Saint-Gervais ne s'y impriment plus aussi à l'aise. Madame Roland, surtout, s'est prodigué à elle-même, au prix de un franc la ligne, des éloges proportionnés â son insuccès. — Le fait est que madame Ancelot, qui a fait de jolies pièces, s'est trompée cette fois, et que Madame Roland n'a pas eu de succès. La directrice a été obligée de l'avouer à l'auteur et d'élayer le drame d'une pièce fort comique, — jouée par Arnal. — L'auteur, en échange de cette concession, a exigé de la directrice un redoublement d'éloges (un franc la ligne). Le public néanmoins s'ennuyait de Madame Roland et siillait, ce qui ennuyait les acteurs ; après quatre ou cinq tempêtes, bravement essuyées, madame Doche s'est découragée, — et un soir, au beau milieu de la pièce, elle a dit au soullleur : « Sonnez pour qu'on baisse le rideau. » — Le souffleur, croyant que l'ordre venait de M. Ancelot, a sonné, et la toile s'est abaissée. Grande et légitime colère de M. Ancelot, de l'Académie française, qui a cassé sa canne, une chaise, le soullleur et madame Doche, à laquelle il a ôté, non-seulement le rôle de madame Roland, ce qui était
dans son droit, mais aussi celui qu'elle jouait dans l'Homme blasé, de quoi les auteurs se sont^'àcliés. — L'aiYuire a été portée au tribunal de la coramission des auteurs, — et, le len- - demain et jours suivants, on a vu à la quatrième ^age des journaux, entre les bonbons, pâtes et pastilles de M. de Saint- Gervais, — que rien n'égale le sucrés de Madame Roland.
-^/sj; Voici un exemple remarquable d'une sévère exigence, ^relativement aux formules et à l'élifiueile. — M. le baron F"' G*'*,-olTicier d'un régiment qui était en Afrique, se trouvait à Dieppe, où il allait se marier. — 11 écrivit au général Q"", suivant l'usage, pour le prévenir et lui demander la permission de contracter mariage. — M. Q'" lui répondit qu'il ne lui envoyait pas la permission demandée parce que la feuille de papier dont s'était servi le capitaine était trop petite et la marge trop étroite. Il l'engngeait à envoyer une autre demande.
â^}^ Une chose m'a frappé en lisant dans plu>ieur> journaux le compte rendu du dernier opéra de M. Donizelti. — On s'accorde généralement à reprocher au compositeur des réminiscences. — C'est un mot que les musiciens ont imaginé pour euxmêmes, et que les feuilletonistes ont adopté pour donner de la couleur à leurs feuilletons. — Se rappeler les pensées des autres et s'en servir pour ses propres ouvrages s'appellerait du plagiat si les choses étaient commises par un écrivain; fait par un nmsicien, cela reçoit le nom plus eui)liuni(|ue île réminiscence. — Kn bon français, on ne devrait appeler réminiscence (juc les souvenirs de .sa propre musique, qui reviendraient inopportunément à l'auteur.
^)f^. La duchesse d'Orléans s'est créé le plus charmant empire qu'une femme puisse désirer : — elle s'est déclarée protectrice des fleurs ; — elle a institué des prix et des médailles pour récompenser et encourager les elVorts et les succès des jardiniers; — déjà, à Paris et à Lyon, plusieurs de ces médailles ont été distribuées. Elle aime à visiter les jardins et les serres
OÙ ses charmantes protégées étalent leurs couleurs et exhalent leur parfum.
^•^ Voici une lettre que le dieu Cheneau — me prie en ami d'insérer en entier dans les Guêpes. — Comme quelques personnes m'accusent d'avoir inventé le dieu Cheneau, — je rappelle ici son adresse : rue Croix-des-Petits-Champs, n° 15.
M Monsieur Kaar, voici la réponse au refus qu^ vous avez fait de partager ma table ; je vous ai autorisé à amener un de vos amis; sont-ce les amis qui vous manquent? parlez. J'avais une double raison d'agir ainsi. Je vais tâcher de vous la faire comprendre. Jusqu'à ce jour, j'ai été privé de vous connaître, quoique vous soyez venu chez moi pour acheter des boutons et quelques brochures de ma composition. Quels peuvent être les motifs qui vous ont empêché de répondre à mes veux? Serait-ce parce que vous m'appelez dieu? Lisez l'article évangélique reproduit dans la dernière lettre que je vous ai adressée, et vous verrez que ce nom est consacré aux hommes de bien par les divines Ecritures. Vous n'ignorez pas que les dieux ont un vrai plaisir à s'entretenir avec les mortels, surtout avec ceux qui, comme vous, cherchent à se distinguer.
» Serait-ce aussi parce que votre modestie rous ferait croire que vous ne seriez pas dans nos entretiens au niveau de ma divinité? Ne craignez rien, monsieur A. Karr, ma divinité sait descendre quand il le faut, et communiquer une (lame du feu qui m'anime à ceux qui ne font que ramper ici-bas.
» Telle est ma position; je metlerni, pour remplir ma misiiion, tout mon bonheur à en étendre l'intluence sur vous, qui aspirez à la gloire d'éclairer vos semblables. Mais, monsieur, pour bien servir les autres, il vous importe donc d'apprendre à vous servir vous-même.
f Je me suis aperçu qu'il manquait quelque chose d'essentiel à vos mouches jaunes. Venez, ^enez, venez donc, monsieur Karr, j'espère vous tirer du marais fangeux du Parnasse des
Guêpes, où vous ne coassez pas mal, il est vrai, sans cependant, entre nous soit dit,' vous distinguer beaucoup des docteurs de Montmartre. Si vous le permettez, je travaillerai à vous élever au haut de l'Olympe parmi les aigles, mais il faut abandonner les Guêpes et leur vil domicile ; alors vous serez au nombre de ceux qui n'ont au-dessus deux que l'astre brillant du jour. Que risquez-voBS en venant chez moi? Vous ne sauriez descendre intellectuellement, et physiquement même il y a à monter.
» Vous avez dédaigné mon invitation, monsieur A. Karr. Vous avez peut-être cru que mon repas ne consisterait qu'en nourriture céleste, pas du tout, erreur, monsieur A. Karr. Je sais que ce mets vous causerait des inquiétudes et du mal, et je n'ai pas la prétention de changer votre principe sans votre concours. Dans ma religion, on respecte et l'on plaint toutes les all'ections, selon les capacités. D'ailleurs, lorsque je prie comme homme quelqu'un à ma table, je ne sers que des choses propres à l'estomac des mortels. Du reste, en fait de goût, les dieux, comme vous devez le savoir, n'en manquent pas. Mais, après avoir satisfait le corps, je prends quelquefois la liberté de m'occuper de l'âme; si j'en rencontre de sensibles, je me plais à verser dans elles les trésors de la vraie wtellifjence qui sont en mon pouvoir.
» Il semblerait à vos semblables que cette réfection spirituelle, la plus précieuse, vous serait inconnue. Vous n'avez, je le vois, jamais été convié au festin des dieux que par moi.
» Ne soyez point fâché contre moi, monsieur Alphonce Karr, et se serait à lors, car je vous ai prévenu que je ne redoutais pas les hostilités des Guêpes, et que je défiais même les corbeaux. J'ai dit. Salut, portez-vous bien. Che.neai:, négociant. »
^^ On lit sur tous les bureaux de débit de tabac ces mots en gros caractères : Contributions indirectes; — d'autre part, il est écrit dans la Charte : « Aucun impôt ne peut être établi et perçu s'il n'a été consenti par les deux Chambres et sanctionné par le roi.
DÉCEMBRE i 843. • 83
» La Chambre des députés reçoit toutes les propositions d'impôt; ce n'est qu'après que ces propositions ont été admises qu'elles peuvent être portées à la Chambre des pairs.
» L'impôt foncier n'est consenti que pour un an ; les imposiiions indirectes peuvent l'être pour plusieurs années. »
Nous n'avons pas souvenir que ni l'année dernière, ni depuis plusieurs sessions l'administration des tabacs ait été autorisée à établir et percevoir un nouvel impôt indirect ; — c'est donc arbitrairement et contrairement à la loi qu'elle a élevé le prix des marchandises dont elle a le monopole. Il est dilTicile de savoir quelles bornes aura l'avidité de l'administration, puisqu'on lui permet de les fixer elle-même ; il en pourrait être question à la Chambre ; mais, comme nous l'avons déjà remarqué, à la Chambre des députés on prise et on ne fume pas.
^}^ Un grain de sable est peu de chose, mais beaucoupde grains de sable sont une montagne inaccessible — ou un désert dans lequel s'égarent et périssent les caravanes ; — une goutte d'eau est bue en un instant par le soleil, — mais beaucoup de gouttes d'eau font la mer, qui engloutit et dévore les navires, les trésors et les hommes. — Un bottier est un bottier, — un tailleur est un tailleur, — un portier est un portier ; — au point de vue littéraire, chacun d'eux n'est rien, — mais portier, bottier et tailleur — rassemblés au nombre de sept à huit cents — forment un public qui fait trembler l'écrivain le plus audacieux, — devant lequel il s'humilie et fléchit le genou.
^^ On raconte en ce moment l'histoire d'un duel qui n'a pas eu de suite à cause de l'obstination d'un des adversaires à se retrancher dans une position acquise. — M.*" fait demander raison à M. de C" d'une insulte peu grave; — il espérait que le duel serait refusé, mais M. de C*" accepte; — les témoins alors, de part et d'autre, pensent n'avoir plus qu'à régler quelques conditions pour le combat. « A quinze pas, messieurs, dit le témoin de M. ***. — Il me semble, messieurs, répond un té-
moin adverse, que la chose n'est pas assez grave et que nos amis ne sont pas assez maladroits pour qu'on doive rapprocher tellement la distance; vingt-cinq pas seront une distance plus convenable. »
On discute, — on s'accorde à vingt pas. Les témoins de M."* reviennent le trouver. « Eh bien? — Eh bien, c'est arrangé. — Je le pensais bien. — Vous vous baltez demain malin. — Hem?
— A neuf heures. — Comment? — Au bois de Vincennes. — Diable! — A vingt pas. »
M."* paraît un moment embarrassé ; mais bientôt, se ravisant : « Vous dites qu'on se battra à vingt pas? j'eusse autant aimé à quinze et même à dix pas. — Nous demandions quinze pas, mais les témoins de C"* ont insisté pour vingt. — Vous leur avez fait cette concession? — Oui. — Très-bien, je ne compte pas leur en faire davantage. — iMais il n'y eu a plus à faire. — 11 peut s'en présenter . je maintiendrai mes droits. — Personne ne les altatjue. — Je suis rolTensê... — Oui, puisque c'est vous qui demandez réparation. — Donc j'ai le choix des armes. — Mais il n'y a pas de... — J'ai le choix des armes, et je choisis l'épée.
— Comment l'épée! mais vous avez, dit vingt fois devant nous que vous tireriez le pistolet dix fois plutôt qu'une fois l'éiiée. — Est-ce à propos de cette affaire que j'ai parlé delà sorte? — Aon, mais... — Il n'y a pas de mais, je suis insulté, j'ai le choix des armes, je prends l'épée. — 11 faut que nous revoyions les témoins. — Pourquoi? — Pour faire de nouvelles dispositions.
— Il n'en est pas Besoin, vous êtes convenus qu'on se battrait à vingt pas. — Oui... — Eh bien! je ne veux pas vous démentir : je me battrai à vingt pas. — A la bonne heure. — Mais je répète que j'aurais autant aimé à quinze pas ou à dix. — Avozvous des pistolets? — .Non, pourquoi faire? — Comment, pourquoi faire?... belle question, mais pour vous battre. — Pour me battre! mais je ne me bals pas au pistolet. — Ah rà! mais nous ne nous entendons pas, — vous venez de nous dire encore
que vous acceptiez les vingt pas. — Eh bien, oui, j'accepte les vingt pas... après? — Comment... après? — J'accepte les vingt pas, mais je n'accepte pas le pistolet, je ne suis pas aux ordres de ce monsieur; — j'ai t'ait une concession, je ne reviendrai pas dessus ; — vingt pas si on veut, — je le veux bien ; — maintenant que je l'ai accordé, je ne reviendrai pas là-dessus; on se battra à vingt pas, pas un de plus, pas un de moins. Ce n'est pas moi qui l'ai demandé, — on me l'a demandé : ça sera comme on a voulu : — j'ai fait une concession, mais je n'en ferai pas deux. Vingt pas, soit, — mais à l'epée. »
Il fut impossible de persuader à M.'** de changer sa résolulion. — 11 appelait son obstination « maintenir ses droits. » — Le duel n'eut pas lieu.
^^ 11 y avait à Paris un comédien de talent, — d'un talent réel et sérieux, c'était Bouiïé. — A dire vrai même, c'était le seul comédien hors ligne. — Il était relégué au Gymnase et le moins payé de tous les acteurs de Paris. MM. les sociétaires du Tiiéâlre-Français — n'avaient pas dédaigné de prendre au Vaudeville deux ou trois médiocrités et nullités. — mais ils avaient eu soin de laisser là Bouffé. — Le directeur du théâtre des Variétés n'a pas reculé devant un grand sacrifice d'argent pour le retirer du Gymnase. — Je suis heureux de constater que l'esprit ne sert pas toujours à faire de mauvaises affaires, — et qu'il n'est pas vrai, — comme on le prétend, — que les gens d'esprit sont plus bétes que les autres. — Mais à quoi sert un directeur au Théâtre-Français?
Janvier IS^/l.
La famille Arago. — Les journaux. — Amélioratious et élévations des conditions. — Du serment politique. — Nouvelles études de mœurs. — L'Université et le clergé. — Trois variétés de latin de cuisine. — Les fortifications de Paris. — Sur la guerre d'Afrique.
.^^ JANVIER. — Malgré la température exlraordlnairenient douce de l'hiver, la jeune femme du prince de Joinville est, dit-on, fort alarmée de la tristesse de celte saison, dont elle n'avait aucune idée. — On a beau lui allirmer que le soleil, les feuilles, les fleurs, tout reparaîtra dans (pielques mois, elle croit qu'on la trompe pour la consoler, — que tous les arbres siiil morts, qu'il n'y aura plus jamais de feuillage — ni de (leurs; — que le soleil, aux trois quarts éteint, ne reprendra plus sa fon e, sa chaleur, ni son éclat ; — que la nuit et la murl ont con(|uis en partie ce pays ; — elle regrette amèrement toutes ces belles choses qu'elle croit ne revoir jamais.
1^^ Nos romanciers modernes publient de la nature une nouvelle édition revue, corrigée et considérablement augmentée. — Nous avons déjà cité quehjucs-unes des fleurs sorties de leur cerveau. — A Yaillcl bleu ijue M. Jules Janin a cru voir . dans le jardin du fleuriste Ragonol, frère du chanteur Ragueneau ; à Xazalée qui (jrimpe dans les livres de M. de Balzac, il faut joindre les chnjsanlhèmcs hieus qui s'épanouissent dans le roman de Consuelo de madame Dudevant. Ces écrivains ont remarqué qu'il y a peu de fleurs bleues, et que la plupart de celles auxquelles a été accordé le privilège de celte niagniliccnce sont des fleurs des champs. — Ils ont songé à réparer cette parcimonie que Dieu a montrée de la couleur de son ciel. Vénus teignait de son sang la rose, ([ui jus(jue-là avait été blanche; — c'est du sang de Pyrame et de Thisbé que le mûrier prit la teinte
rouge de ses fruits : — c'est dans leur encrier que madame Dudevant et M. Janin ont trouvé la couleur bleue qu'ils accordent aux chrysanihèmes et aux œillets.
Nous avons déjà cité des vers dans lesquels des amis de la famille Arago disaient :
François prit toute la science, Etienne garda tout l'esprit.
Ces vers semblaient dire que M. François Arago n'avait pas le moindre esprit, et que M. Etienne était un ignorant, — sans parler des autres Arago, — du frère Jacques, qui n'avait à ce compte ni science ni esprit, — ainsi que du jeune Emmanuel, qui n'avait ni esprit ni science.
D'autres louangeurs ne se sont pas cette fois montrés plus adroits; — ils ont imprimé:
A toi, François, les cieux; à toi, Jacques, la terre!
Qne restera-t-il à M. Etienne, puisque ses deux frères se sont partagé la terre et le ciel? A peine le Vaudeville.
^^ Par une singulière fatalité, M. Victor Hugo, dans l'espace de quelques mois, a dû faire l'éloge funèbre des deux écrivains qui s'étaient le plus opposés à son entrée à l'Académie. — Lemercier et Casimir Delavigne.
'^^ Nous voyons chaque jour les journaux de l'opposition accuser la politique du roi d'être timide et sans énergie ; c'est une accusation injuste, et les gens de bonne foi reconnaîtront qu'il est, au contraire, d'une témérité sans exemple de laisser relever la tète avec tant d'arrogance et d'une façon si provoquante aux gens qui ont renversé du trône le prédécesseur de S. M. Louis-Philippe.
«^sjç On se rappelle que, il y a quelques années, à une époque où on craignait une grande cherté de pain, un journal, appartenant au gouvernement, eut la malheureuse idée de ra-
conter, dans un article Vaiiétcs, qu'il y a des peuples qui mangent de la terre et qui ne s'en portent pas plus mal. — On crut un moment que le gouvernement se proposait de nourrir le peuple avec de la terre. — Quelques Français ont senti cette pensée germer dans leur tête, — et ils ont trouvé moyen de faire manger de la pierre à leurs compatriotes. — Ils mêlent à la fécule de pommes de terre de la poudre d'alLuUrc dans la proportion de six à sept pour cent.
.^^ Il est une réllexion que ne peuvent s'empêcher de faire les gens de bonne foi à la lecture des journaux qui représentent l'opinion des divers partis politiques. — I^'enez-en un au hasard : — tous les écrivains qui partagent ses opinions politiques accaparent tout le talent, tout le génie, tous les succès. Les livres, les drames, les tableaux, les statues des artistes ou des auteurs rangés dans le parti opposé sont absurdes, manques, ridicules.
Tous les orateurs du parti sont de grands orateurs. — Les autres ont une faconde lourde cl embarrassée — Les honmies du parti sont vertueux, indépendants, entourés de l'estime de leurs concitoyens. — Les autres sont corrompus, esclaves, eu e.xécration au pays.
Quand vous avez lu cela pondant quelque temps, vous vous demandez comment le combat entre les partis peut durer si longtemps; — comment les gredins, les esclaves, les médiocres, les nuls, détestés de la France, peuvent tenir encore en échec les vertueux, les indépendants, les grands et les forts— estimés du public.
Vous n'avez qu'à lire le journal du parti opposé, — et vous verrez précisément la même ilid.-e ; — les génies de l'autre journal sont les médiocrités de celui-ci, — et vice versa. — Les grands orateurs de tout à l'heure ont, à leur tour, la f.nonde lourde et embarrassée, les corrompus sont devenus les vertueux, les vertueux sont devenus les corrompus.
Aucun parti n'accorde à l'autre un homme de quelque valeur,
un écrivain ou un artiste du moindre talent, -r- L'armée de chacun est composée de héros invincibles; — l'armée ennemie de goujats indisciplinés, sans tactique et sans courage, — et l'on ne comprend pas comment la victoire reste toujours incertaine, et comment à chaque combat — on chante un Te Deuin dans les deux camps.
Un journal de l'opposition n'accordera pas qu'un homme d'État aux affaires ait des souliers bien cirés. Un journal ministériel serait gourmande par ses patrons s'il reconnaissait que le gilet d'un député de l'opposition est d'une coupe élégante.
Yoici, de ce ridicule, un exemple pris au hasard dans un journal de l'opposition radicale :
On vend une coupe de bois à Bar-le-Duc; — mais ces bois appartiennent au duc d'Aumale. — Le journal dit : « Les bois se sont mal vendus, les chênes étaient creu:^, les ormes couronnés, etc. )> Si on le poussait un peu plus loin, il vous dirait que les violettes qui fleurissent dans ces bois n'ont pas d'odeur, que les rossignols qui les fréquentent n'ont pas de voix ou chantent faux.
.^^ La séance royale a eu lieu à la Chambre des députés. — Quatre à cinq mille personnes y ont assisté, que l'on ne peut espérer de tromper sur ce qui s'y est passé, — et qui mettront six ou huit mille autres personnes parfaitement au fait. Eh bien, dès le soir et le lendemain, les journaux se livrent à des récits parfaitement contradictoires de tous les détails de la séance.
On lit dans un journal ministériel : « Dos cris nombreux et prolongés de Vive le roi ! ne sont interrompus que par les cris répétés de Vive le comte de Paris! Vive la reine! Vive la duchesse d'Orléans ! — il y avait dans la personne de Sa Majesté une plénitude de vigueur et de santé qui faisaient paraître le roi rajeuni, il a monté d'un pas ferme les marches du trône et a prononcé son discours d'une voix forte et sonore. »
Prenez lui journal de l'opposition... celui que vous voudrez... je copie textuellement :
« Quelques cris de Vive la reine ! se font entendre ; Marie- Amélie présente son petit-fils sur le devant de la tribune , après un moment dliésitalion, une voiv crie : Vive la duchesse d'Orléans ! Un petit nombre de voix lui répondent. La même voix reprend : Vive le comte de Paris! et ce signal est presque également suivi.
» Peu d'instants après, les grandes députations et une longue ^/e d'officiers d'ordonnance et d'aides de camp entrent précédant Louis-Philippe, qui monte lentement les marches du trône, s'arrête plusieurs fois pour saluer l'assemblée la main sur son cœur. Des cris de Vive le roi ! imrtent de plusieurs bancs et de quelques tribunes.
» Louis-Philippe s'assied, ayant à sa droite les ducs de Nemours et de Montpensicr, et à sa gauche le prince de Joinville. Après s'être couvert, Louis-Philippe développe un papier qu il tient à la main, et lit d'une voix moins sonore que les autres années le discours suivant. »
Je comprends parfaitement que le journaUste, selon ses idées et ses opinions, trouve le discours du roi plus ou moins significatif, plus ou moins bien pensé ou bien écrit. — Mais il est des faits matériels sur lesquels il est impossible de varier à ce point si l'on est tous deux de bonne foi. Entre ces doux récits opposés des mômes choses, il est évident pour deux mille personnes qu'il y a un des deux journaux qui a impudeiiinionl menti.
Les ministres ont fait dire au roi, dans la séance d'ouverture des Chambres : v Toutes les conditions s'élèvent et s'améliorent. » C'est une assertion qu'il nous est impossible d'admettre. Toutes les conditions, il est vrai, s'élèvent ou tentent de s'élever... mais voici de quelle manière : je connais un menuisier qui a fait donner de l'éducation ù son fils, afin qu'il puisse devenir notaire. — Le fils ne salue plus son père quand
il passe du monde dans la rue et qu'on pourrait le voir, parce qu'il rougirait, devant les jeunes gens qu'il fréquente, d'avoir un père menuisier. — Il fait des dettes que le père paye ; il ne sera pas en état d'acheter une charge avant trois ans ; — mais, à cette époque, son père ne sera plus en état de la payer : son fils l'aura ruiné dans deux ans.
La fortune longue à faire des marchands d'autrefois se composait de l'économie de ce que dépensent de plus qu'eux les marchands d'aujourd'hui. — Un marchand, aujourd'hui, peut et veut devenir député; il faut qu'il arrive à la fortune, c'està-dire au cens d'éligibilité; il faut jouer gros jeu et un jeu dangereux. — Il y a un billet blanc sur cent noirs ; le billet blanc donne des conditions d'existence qu'un marchand d'autrefois n'eût pas osé rêver ; — les cent billets noirs amènent la ruine et le déshonneur. Combien d'épiciers font faillite pour qu'un seul Ganneron arrive à être député, colonel d'une légion de la garde nationale, soit reçu à la cour et danse avec les filles du roi!
^jç Les poètes ne sont plus crottés, ni couverts d'habits râpés; ils ne daignent rêver que sous des arbres dont l'ombre et le feuillage leur appartiennent par des actes authentiques ; ils ont remplacé Pégase — par de vrais chevaux, l'Hypocrène par le vin de Champagne ; — mais plus d'études, ni de méditation, ni de douce paresse, ni de fantaisie : il faut écrire quarante volumes par an.
^jç Le médecin ne se contente plus de trouver une honnête aisance à la fin d'une carrière honorable ; — il monte sur les tréteaux de la quatrième page des journaux, et il crie avec toutes sortes de contorsions grotesques pour amasser la foule et pour vendre au public des drogues infâmes.
^tat Les filles de portiers veulent être artistes ; elles jouent du piano, apprennent à chanter et vont au Conservatoire.— Une sur deux cents quelquefois réussit à avoir du talent, les autres
n'ont acquis que le dégoût du travail, le besoin du luxe et de la paresse. — Elles se prostituent.
^^ Les ouvriers lisent les journaux, suivent les débats des Chambres et causent politique; ils font des vers. — Pour deux ou tiois auxquels le roi donne des montres avec des breloques en fruits d'Amérique, il faut compter par centaines ceux qui manquent d'ouvrage ou qui manquent à l'ouvrage, et vivent dans la misère à laquelle ils condamnent leur femme et leurs enfants, — à moins qu'ils ne se fassent tuer dans une émeute où les conduisent et les abandonnent des gens qui se disent leurs amis, en face d'autres amis qui leur tirent des coups de fusil.
Les conditions s'élèvent, non en grandissant, mais en s'étirant ; — elles perdent en assiette et en ampleur ce qu'elles gagnent en élévation.
Les conditions s'élèvent par l'envie ; — plantez un jeune arbre entre des chênes séculaires , en peu d'années sa tête sera à la hauteur de la tète des plus vieux, mais il sera mince et étiolé, et se brisera au premier vent tin peu fort.
Les conditions s'élèvent, mais elles ne s'améliorent pas; au contraire, dans toutes les conditions, le but est plus haut placé, le bonheur est plus didicilo qu'autrefois, les désirs sont plus vastes. — Autrefois on jouait Yamhe ou le terne, aujourd'hui on ne joue plus que le (juiue. — Le quinc est une belle chose quand on le gagne, mais la mise au jeu est plus forte, et le nombre des chances favorables est de beaucoup diminué.
il ne faut pas être dupe de cette égalité apparente — qui fait croire que les plus petits se sont élevés pour y arriver. — Cette apparance d'égalité cache, au contraire, la plus grande et surtout la plus triste inégalité qui ait jamais existé dans la société.
L'ouvrier qui avait une belle veste de velours olive était habillé autvcincnl que l'élégant du boulevard de Gand ; — l'ouvrier qui aujourd'hui met un habit noir qu'il a acheté à force de privations—appelle la comparaison — et est plus mal que l'élégant.
On ne sait pas ce que tel jeune homme s'impose de privations secrètes— pour pouvoir fumer sur le boulevard des cigares à cinq sous comme tel autre jeune homme plus riche que lui.
^^ il serait bon, dans l'intérêt de la dignité humaine, de supprimer l'usage du serment politique. — Il est trop évident aujourd'hui qu'on s'en fait un jeu ouvertement. Pourquoi les députés légitimistes ont-ils prôté serment à Louis-Phihppc? pour pouvoir siéger à la Chambre et travailler à sa ruine, — absolument comme les députés aujourd'hui dévoués au pouvoir prêtaient serment à Charles X, — c'est-à-dire pour être plus ù même de le renverser. — Ceux-ci voudraient bien aujourd'hui dire leur fait aux autres, et leur demander compte d'un certain voyage tout récent à Londres ; mais ils ont peur de voir rétorquer leurs reproches. — Ils ont fait au dernier roi de la branche aînée tout ce que les légitimistes voudraient faire au premier roi de la branche cadette; — ils ne peuvent invoquer contre eux ni la religion du serment ni l'honneur : ils ne peuvent invoquer que la chose la moins respectable du monde, leurs intérêts.
^^^ C'est une chose singulière que le gouvernement. Un homme qui, pour aucun intérêt, ne vous déroberait un sou — fraudera sans pitié la douane, ou la régie des tabacs, — ou les contributions directes ; voler le gouvernement, ce n'est pas voler. « C'est vous qui avez enlevé ce tronron de màt qui était là hier, disait dernièrement un douanier à un pêcheur? — Laissez-moi donc tranquille, qu'est-ce que ça vous fait? — Ça me fait beaucoup, c'est à nous, la marine nous l'a abandonné. — Ah ! je ne savais pas! pardon, je croyais que c'était au gouvernement ; mais, puisque c'est à vous, je vous le rendrai. »
De même tel honmie qui se croirait déshonoré s'il manquait à sa parole d'honneur donnée à un autre homme, ne se fait aucun scrupule d'un serment prêté au roi. — C'est de la politique.
On a déjà voulu privilégier l'assassinat politique. — Malheureusement pour le gouvernement actuel, il lui est très-diiïicile
de réprimer et ses idées fausses et leur application; il n'a d'avantage que le succès sur ceux qui font aujourd'hui des tentatives qu'il s'efforce de réprimer.
^}^ Il est temps de surveiller le piano ; je lui pardonnerais volontiers son audace et son outrecuidance, mais je ne puis lui passer l'ennui qu'il répand dans les meilleures sociétés. — M. Listz a rendu le piano philosophe et humanitaire ; le piano a pris sa revanche et a rendu M. Listz prétentieux et insupportable. — Voici maintenant un monsieur qui publie des études de mœurs pour le piano. — Sont-cc les Caractères de la Bruyère, sonate pour le piano, — ou les Maximes de la Rochefoucauld, — caprice pour piano et violon? — On les offre à la curiosité des amateurs. — Nous allons transcrire mot pour mot l'annonce qu'en fait un journal ministériel, — annonce qu'eussent faite volontiers les journaux les plus indépendants, et qu'ils ont peutêtre faite :
« r.unoMQUE MUSICALE. — On demande avec empressement chez madame veuve Launer, éditeur de musique, deux remarquables productions, à peine sorties des presses du graveur et de la lithographie, elles révèlent à la fois un génie doué de la plus piquante originalité et de la mélodie la plus suave et la plus onctueuse. La curiosité s'y attache d'autant plus que, publiées sans nom d'auteur, chacun y inscrit, selon ses impressions, le nom de célébrités qui se gardent bien de s'en défendre. »
(Eh bien ! c'est mal aux célébrités de vouloir ainsi usurper la gloire d'un inconnu et le nom d^in anonyme.)
« La première de ces productions est intitulée un Veuvage, esquisse de mœurs pour piano seul. C'est un petit chef-d'ii!uvrc de bon goût et d'cspnl, où l'auteur débute par un court mais larmoyant et expres.sif andanle, d'où s'échappent et tombent les larmes amures que fdil répandre la perle d'une épouse adorée, »
(Les larmes ne s'échappent plus des yeux, elles s'échappent des andante ; une fois échappées, ce qu'elles ont de mieux à faire, c'est de tomber, à moins qu'elles ne préfèrent rester suspendues aux cils de l'andante; essuyez votre andànte et continuons.)
« Intervient un ingénieux récitatif. »
(On sonne, on intervient , — qui est là? C'est un ingénieux récitatif. — Entrez.)
« Où le veuf, qui était prêt à en finir résolument avec la vie, semble se raisonner et se demander un compte sévère de son inutile désespoir. »
(Le piano traduit alors un petit passage de Cicéron sur le .suicide, — qu'il trouve dans le traité de la vieillesse — de Senectute.)
« Un flacon de constance se présente par aventure sous sa main; il le débouche par inadvertance et le boit par distraction. L'auteur a trouvé là des effets d'imitation qui vont à merveille au caractère du piano. »
(Les effets d'imitation?... D'abord le bruit du tire-bouchon qui grince dans le liège, — celui du bouchon qui part, — le glou-glou de la bouteille, — le son du vin dans le gosier, — un petit bruit de lèvres pour exprimer que le vin est bon, — — puis le hoquet.)
« Ces effets l'entraînent tout naturellement à un allegro vivace à trois temps. »
(Je comprends parfaitement que ces effets entraînent tout naturellement n'importe qui à n'importe quoi qui ne soit pas la même chose.) -
« Un allegro vivace qui donne à penser que le veuf, tout à l'heure inconsolable, est prêt à se remarier. En effet, dans ce petit allegro, éclatent soudainement des éclairs de gaieté, des sentiments de valses, âes impressions de contredanses et comme un parfum des noces prochaines, qui contraignent l'auditeur à partager l'inconstance. »
(L'inconstance étant le changement , non-sculemeut l'auditeur partage l'inconstance, mais je déclare que, s'il a le sens commun, il serait capable de l'inventer.)
« La lithographie de cette Esquisse de mœurs pour piano rend très-finement la pensée du compositeur : elle représente deux médaillons. Le premier montre aux regards le jeune rrî/fdans toute la profondeur de sou désespoir, mouchoir humide de larmes, yeux levés vers le ciel, boîte de pistolets sur la table. Le second médaillon représente le jonije vruf tarissant une bouteille de constance où il vient de puiser des projets de secondes noces. »
(Comme un musicien doit Hre heureux de trouver un dessinateur qui rend des esquisses de mœurs avec tant de finesse. Il s'agit d'un veuf qui pleure; — qu'imagine le dessinateur? j'entends le dessinateur qui a de la finesse : il dessine un homme qui pleure, — vous comprenez tout de suite de quoi il est question. — Dans le second médaillon, — il faut montrer le veuf buvant du vin de Constance : l'ingénieux dessinateur vous montre finement un homme qui vide une boulei|le, — sur laquelle... ( que de finesse ! ) sur laquelle il écrit — Constance. »
On annoncera du même auteur : — Nouvelles Observations sur les murs mitoijens, — rondo. Résumé de l'histoire de France, .sonate à (|uatre mains. Ahrérjc dr Cnndillar, pour piano et flûte. Opinion d'un pianiste sur la dotation du duc de Xemours, fantaisie brillante pour piano et violon (obligé). La Véritable Cuisinière bourfjenise, variations faciles pour le piano. Discussion sur le droit de visite et l'alliance anylnisc, pour piano. l*uraUélc entre M. Thierset M: Guizot, rondoletlo. Dc/inition du procédé flunl:. pour la dorure, études pour piano, etc.
J^^ Kn ce moment où, grAce au progrès et à la concurrence, on fait des pains de poudre d'albûtre, nous enseignerons aux industriels un pain qui se fait en Norwége, et qui, moins monumental, il est vrai, se fait aussi bon marché, et est peut-
être un peu moins nuisible à l'estomac des consommateurs. — Je parle d'une partie notable de sciure de bois ajoutée à la farine;— mais peut-être vais-je apprêter à rire certains industriels ; — car, dès qu'il y a un moyen de voler autrui, c'est un tort de le croire secret ; il est probable, au contraire, qu'il est très-répandu.
^)i^ l'université et le clergé. — L'éducation universitaire était une chose assez raisonnable quand certaines classes de la société étaient seules appelées à en profiter. — On étudiait pour être avocat, médecin ou prêtre (quelques vauriens se faisaient poètes) ; — on apprenait alors de beau et bon latin pour arriver à comprendre et à écrire les trois variétés de latin dit de cuisine — dont se servent et surtout se servaient ces trois professions. — Plus tard, à mesure que les conditions s'éle voient sans s'améliorer (pardon, ô discours dit de la couronne ou du trône!), les petits bourgeois voulurent que leurs fils eussent précisément la même instruction que les fils des plus gros bourgeois. — Cela fit un peu trop de prêtres, un peu trop d'avocats — et un peu plus de médecins que de malades, — ce qui obligea ces pauvres médecins d'inventer des maladies. — Cette tendance a continué, — et aujourd'hui tout le monde partage une éducation qui ne peut mener qu'à trois professions plus qu'encombrées : — c'est plus que bête.
^)f^ Le clergé arrive à la rescousse, — et réclame la liberté d'enseignement, c'est-à-dire la liberté tout entière, de telle façon qu'il n'en reste pas pour les autres. — Le clergé empiète et doit empiéter ; — un prêtre qui a de la foi ne doit penser qu'à empiéter • le clergé demande la liberté de l'enseignement, — fila annis machina, — un peu comme un amant demande une conversation le soir, — sous les tilleuls, — en promettant un si grand respect...
-Mais, si au moins le clergé arrivait avec un autre programme d'éducation, — s'il offrait une éducation qui put servir à quel-
que chose dans la vie, une éducation qui formât, non pas seulement des médecins, des prêtres, des avocats... mais des hommes, une éducation utile — qui vous disposât aux luttes de la vie !
Mais... arriver pour demander à augmenter le nombre des gens qui apprennent à dix élèves sur soixante des choses inutiles, et rien aux cinquante autres ; — arriver pour demander à faire réciter le même rudiment, A faire les mêmes pensums ; — vraiment, cela cesse d'être dangereux, car cela n'est pas fort, cela n'est pas habile.
^t^ A propos des fortifications, en attendant qu'elles défendent Paris contre l'étranger, — contre lequel elles ne le défendraient peut-être pas, — mais auquel personne de ceux qui les ont demandées, consenties et faites, n'a sérieusement pensé,
— elles ont amené des choses contre lesquelles je ne sais comment on fera pour se défendre.
Elles ont amené un amas d'ouvriers, la plupart sans état réel,
— aujourd'hui sans ouvrage, et qui ne quitteront plus Paris, l'endroit du monde où l'on vit le mieux des rentes et du travail d'autrui. — En outre, — grâce au système absurde des travaux adjugés au rabais, — c'est-à-dire exécutés par les gens les plus aventureux et non les plus capables, plusieurs entrepreneurs ont fait faillite — et ont volé leurs ouvriers — qui se trouvent sans travail pour l'avenir, — sans récompense du travail passé .\ussi, Paris est-il, — surtout en y comprenant la banlieue, le théâtre de plus de vols et d'assassinats qu'il ne l'a jamais été.
i^^ Je ne parie pas souvent de la guerre d'Afrique... parce que (cela fera rire de pitié beaucoup de mes confrères les journalistes)... parce que... je suis vraiment honteux «le l'avouer... parce que je n'ai pas sur ce qui se passe là-bas des données d'une certitude .silisfaisanle, parce (jne je ne puis voir les choses de mes deux yeux.
Cependant les (ÎKr/jes ont le vol assez bon,— elles ne craignent
pas le vent ni la mer, — ni plusieurs autres choses encore. — Voici une de mes petites mouches qui me dit à bâtons rompus :
<( Défiez-vous des bulletins, — maître; — nos soldats sont braves, mais ils sont en chair et en os; — ils se battent assez bien — pour que les bulletins n'aient pas besoin de mentir. L'affaire dn 22 juin ne fut qu'une échauffourée. — L'émir, disait-on, avait été détrnit, comme toujours. — Trois jours après, il était aux portes de Mascara. — Le 12 septembre, la Providence seule sauva une poignée de spahis jetés à plus de cent lieues en avant de l'infanterie sur un camp ennemi, où ne se trouvèrent par hasard que des domestiques et quelques hommes à pied qui gardaient les bagages. — Il était sept heures du matin, et Abd-el-Kader faisait par hasard du fourrage avec sa cavalerie. — Dix minutes plus tard, et sans l'arrivée d'un bataillon et de deux pièces de canon, le sacrifice de nos soldats était consommé. — Le 22 du même mois, trois cent cinquante cavaliers français furent culbutés deux fois, — et le bulletin chanta eflrontément victoire.
» Un colonel que l'on cherchait à faire mettre à la retraite quinze jours avant sa nomination au grade de maréchal de camp, un vieux soldat, un brave officier, le général Tempoure, a fait avec quatre cent cinquante chevaux ce qu'on aurait pu faire cinq mois plus tôt, ce qu'on aurait fait certainement au 22 septembre si on avait été bien conduit. — Il a détruit, le 41 novembre, les deux bataillons réguliers d'Abd-el-Kaker. — Cent ennemis sont restés sur le champ de bataille; plus de trois cents prisonniers ont été ramenés. — Le général Tempoure est un officier simple et modeste ; — il a su se procurer de bons renseignements, et s'en est habilement servi : il a dérobé sa marche à l'ennemi, il l'a enveloppé, et, par une charge impétueuse et bien dirigée, il l'a anéanti. — C'est là toute la tactique possible en Afrique. — Mascara est en proie à l'intrigue et à l'illégalité, — au caprice. — >>
iOO LES GUÊPES.
Février 1844.
Un ostensoir à vendre. — Les claqueurs. — Saint Adhémar. — La Réforme et les Guêpes.— Les révélations de M. Madier de Montjau. — La direction des Beaux-Arts. — L'École buissonnière. — Le fisc. — M. de Salvandy. — Trois fauteuils de r.\cadémic. — Le serment. — Flétrissures réciprofiues. — De Paris à Rouen par le chemin de fer, impressions de voyage. — Le ruisseau.
^^ Comme Gatayes flânait en Normandie, il apprit par hasard que le curé d'une petite commune faisait restaurer son église; — il avait déjà vu des églises rcsianrécs, c't^st-à-dire honteusement couvertes d'un badigeon payé au moyen de la vente des vitraux, remplacés par du vorre blanc, et dépoirillées quelquefois de sculptures d'une grande beauté. — Gatayes, alléché par l'espoir peu vertueux de profiter des bévues du prélat iconoclaste, alla faire une visite au curé. — Il trouva l'homme le plus simple, mais aussi le plus pieux, le plus naïf, le plus désintéressé qu'il soit possible de voir. — Il lui montra avec tant de bonne foi ses améliorations, que Gatayes n'eut pas le courage de le désillusionner.
Il y avait, entre autres choses qui avaient oiïusqué le bon curé, — des peintures sur bois fort curieuses, mais aussi fort naïves; — Loth et ses filles y remplissaient tout un panneau. — D'abord il avait fait habiller par un vitrier de Fécamp les ligures un peu nues, — puis il avait prolongé le feuillage de certains arbres, — allongé les cheveux de certaines femmes dans l'intérêt de la pudifité; — puis enlin il avait enlevé les panneaux. — Gatayes yui'ynail les panneaux, il oH^nl lâchement au enré de contribuer, en échange, aux embellissements et badigconnages qui restaient à (aire ; — mais le curé répondit sérieu-emenl que, selon lui, tout objet ayant servi au culte ne devait plus jamais
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être employé à d'autres usages, et qu'il avait enterré dans le chœur tout ce qui provenait de son église. — Gatayes loua cette pensée pieuse et simple — et s'en alla , après avoir obtenu la grâce d'une statue en bois sculpté fort ancienne et que le curé accusait d'être trop vieille. — Il avait pendant bien longtemps économisé sou à sou sur son modique revenu — pour faire faire, par ce même vitrier qui avait repeint les panneaux, une énorme et horrible statue de la Vierge peinte en rose pour la figure et en bleu pour les vêtements. — Cette bûche enluminée devait remplacer le saint proscrit. — Gatayes obtint qu'elle ne ferait que lui servir de pendant.
J^^ Il faut croire que le clergé parisien n'est pas de l'avis du bon curé normand, car, depuis plusieurs mois, il laisse mettre en vente chez un fripier du faubourg Saint-Honoré, n° 430, — pêle-mêle avec de vieux habits, de vieux cors de chasse et de vieux chapeaux, un ostensoir en cuivre argenté. — Je l'ai vu.— Un second saint-sacrement est également à vendre, m'assure-ton, — rue des Saint-Pères, n° 2-i.
-^^ On s'est souvent élevé contre les applaudissements salariés des elaqueurs. — Lorsque M. Bocage et madame Dorval entrèrent à l'Odéon, M. Bocage eut une idée qui ne manquait ni de courage ni de noblesse : il alla trouver le directeur, M. Li reux, et lui lit observer qu'à l'Odéon surtout, où le parterre est composé d'un public éclairé et chaleureux, il était inconvenant d'admettre des elaqueurs et de laisser voir la prétention de forcer ou de diriger les applaudissements. — M. Lircux se rend à l'observation de M. Bocage; il est convenu que l'institution des elaqueurs est et sera supprimée.
A la première soirée, M. Bocage et madame Dorval jouent au milieu du silence le plus religieux. — Tous deux se félicitent de cette attention silencieuse et profonde. — Le lendemain, les choses se passent absolument de même, si l'on en excepte le plaisir qu'en éprouvent les deux artistes, qui se félicitent avec
moins d'entraînement. — La troisième représentation se passe comme la seconde.
Le quatrième jour, M. Lireux voit entrer dans la salle une escouade de gens à figures patibulaires qui vont se placer dans un coin à droite du parterre. — A peine sont-ils installés qu'une brigade égale en nombre et d'un aspect aussi peu rassurant vient à son tour se placer à gauche. — M. Lireux s'adresse an commissaire de police, lui demande si ces hommes sont à lui; — le commissaire ne les connaît pas, il allait nit^me faii' la mt-me qi>estion à M. Lireux, quand celui-ci l'a prévenu. Sut ces entrefaites, on joue l'ouverture, la toile se lève, et madame Donal entre en scène; une salve d'applaudissements pai de la droite et entraîne le public, qui ne demandait pas mieux que d'applaudir madame Don'al. — M. Bocage paraît à son tour, le coin de gauche agit tomme le coin de droite et obtient le même résultat. — La soirée se passe au milieu des applaudissements recueillis exclusivement par madame Dorval et par I\î. l'Ocaga.
Le spectacle fini, le directeur se couche, il allait s'endormir, lorsqu'il est effrayé par une invasion bruyante de M. Houchct, autre acteur de l'Odéon, accompagné de toute sa famille éplorèe. — Il venait se plaindre de ces applaudissements, qu'il trouve naturellement scandaleux, puisqu'il n'en a pas eu sa part. M. Lireux lui explique que les claqueurs ne lui appartiennent pas, et qu'il décline la responsabilité de leurs actes. .^L Bouchet prend son parti, et le lendemain une troisième escouade se glisse au parterre à ses frais et à .son bénéfice. — Trois artistes seulement se trouvaient ainsi applaudis; — !r< antres acteurs, qui n'élairnl pas assez riches pour avoir chacun une claque particulier s'associèrent et montèrent une petite claque qui n'ap|)lau(lil que les membres de l'association; — ce que voyant, M. Lireux réintègre l'ancienne claque pour n'être pas le seul qui n'en eùl pas à son théâtre, — ce qui fit que cette tentative honorable de
la suppression de la claque eut pour résultat que le lliéùtre de rOdéon en possède cinq au lieu d'une.
Le public, en effet, est paresseux à applaudir; personne, dans une salle de tbéàtre, ne veut s'exposer à applaudir seul, et par conséquent ne veut applaudir le premier. — La claque payée n'a jamais fait un succès réel à unemauvaisepiôce, — elle a quelquefois contribué à faire tomber des pièces médiocres, parce qu'elle indispose violemment le public quand elle applaudit contre son sentiment.
— J'ai entendu plus d'une fois des directeurs fort expérimentés, et les artistes que le public applaudit le plus volontiers, défendre les claqueurs, et avouer que l'admiration silencieuse d'un public qui n'est pas entraîné serait le plus souvent la seule expression du succès, et est loin de produire sur eux l'utile réaction d'une manifestation bruyante, sans laquelle ils se sont plus d'une fois trouvés au-dessous d'eux-mêmes, — confessant que, pour mériter les applaudissements, ils ont souvent besoin de les recevoir d'avance.
J^^ On dit qu'une des supériorités de l'homme sur les animaux est qu'd [fait l'amour en toute saison. — 11 est cependant positif que si les oiseaux attendent le retour du printemps, les tièdes haleines et les parfums de l'aubépine pour faire leur nids,
— l'espèce humaine, au contraire, paraît surtout avoir consacré l'hiver aux plaisirs et à l'amour.
Les réunions, les bals annoncés de toutes parts, — et la neige qui fait tourbillonner dans l'air un âpre vent du nord-ouest, — me rappellent un procédé employé, disent les chroniqueurs, par saint Adhémar pour éraousser l'aiguillon de la chair : — il restait des heures entières enfoncé jusqu'au cou dans l'eau glacée d'une rivière ; — c'est une recette dont tout le monde peut user.
— Mais une chose m'inquiète : c'est de savoir comment, pour résister à ses passions, faisait saint Adhémar pendant l'été.
^)fK Un journal radical des plus avancés — (la Réforme) exprimait, ces jours derniers, une opinion que les Guêpeshour-
donnent ilepuiscinq ans. — Un avantage qu'ont les Guêpes sur tous les journaux, c'est que rien ne les empêche d'approuver ce qu'elles trouvent bon, qui que ce soit qui le dise, — tandis que les journaux ne peuvent approuver que ce qui est fait et dit par les iiomines de leur parti. Les Guêpes n'appartenant à aucun parti, ne trouvent, en conséquence, d'appui dans aucune partie de laprcsse; elles s'y attendaient et y sont parfaitement résignées, comme on a pu le remaniuer.
^^ LESRKVKLATIOXS DK M. MADIER DE MO.MJAU. — Ou s'est
beaucoup entretenu de M. Madier de Montjau et de ses révélations. — La (our et le ministère prélcmlent que M. Madier de Monijau est fou, — iM. Madier réplique qu'il n'a jamais donm' de preuves de folie que son dévouement pour le ministère et pour la cour. Faire passer pour fou un courtisan mécontent, n'estce pas une façon constitutionnelle de renouveler Ihistoire du masque de fer? — M. Madier a menacé de faire des révélations, et tout le monde attend, oreilles béantes. Il n'y a pas de révélations à faire aujourd'hui, — tout le monde sait tout, et même un peu plus que tout, de sorte qu'il ne resterait qu'une histoire à faire de ce temps-ci, — ce serait l'histoire de tout ce qui n'est pas vrai, — et (|ue, néanmoins, tout le monde sait et croit.
Mais que dira M. Madier que l'on ne sache parfaitement? — Dira-l-il que le roi se réserN'c en réalité le portefeuille des aiïaires étrangères, et qu'il veut la paix? — Tout le monde le sait, et presque tout le monde l'approuve. — Ajoutera-t-il que, pour conserver ladite paix, on fait de temps à autre à l'étranger des concessions quelque peu liu(niliantes? — Tout le monde le dit, beaucoup le savent, très-peu l'approuvent. — Dira-t-il que la corruption est à son comble ; niais qui l'ignore ? — A qui veul-il l'apprendre? à ceux qui rorrompent? - à ceux qui sont corrompus ou à f»'ux qui voudraient l'être? — Les autres ne sont |ias .issoz nombreux pour former un auditoire un peu imposant. — Et d'ailleurs qui s'en cache? — M. Duchûtel, le ministre de l'intérieur,
disait l'autre jour : — « Je crois que Tavidité a existé de tout temps, mais jamais on n'a vu autant d'audace et de cynisme dans les exigences. »
iM. iMadier comple-t-il montrer au grand jour la croix d'honneur avilie et donnnée en payement des services les plus honteux? — iMais ne sulTit-il pis de la voir à certaines boutonnières en se promenant sur les boulevards? — Voudrait-il par hasard nous apprendre que les grands mots d'amour du peuple, — de bien-être des classes pauvres, de souveraineté populaire, — ne sont pas autre ciiose que des projectiles qui se lancent de bas en haut, — et auxquels on répond par les mots : — anarchie, — fonctions, etc., ou autres projectiles que font tomber sur la lèle de leurs adversaires ceux qui sont possesseurs du sommet, — et qui, lorsqu ils seront renversés à leur tour, ramasseront les mots d'amour du peuple, de souveraineté populaire, etc., pour les jeter à ceux qui auront pris leur place? — Mais il faudrait être iourd, aveugle et idiot, pour ne pas avoir vu cela de tout temps dans l'histoire et depuis dix ans dans sa vie.
Oh!... peut-être iM. Madier a découvert que la haine des roturiers contre la noblesse n'est que de l'envie, qu'ils n'attaquent pas les titres, les privilèges, etc., pour les détruire, mais bien pour les conquérir et s'en affubler. — iMais les journaux viennent d'en raconter un exemple qui ne laisse rien à révéler à M. Madier. — Voici l'exemple:
-^je M. R d, lils et petit-fils d'agents de change, allait
épouser mademoiselle R n; — on est d'accord sur tous les
points. — La corbeille est magnifique, — les achats sont agréés, les bijoux sont admirés ; mais il manque quelque chose à quoi
mademoiselle R n tient^ingulièrement; — il manque un de;
— la demoiselle fait observer qu'elle fait entrer dans les félicités conjugales le plaisir de changer contre un autre nom son nom assez peu sonore, — mais qu'elle gagnait fort peu au change
en devenant madame R d. — 11 est en conséquence e.xpliqué
à M. R d — que, s'il ne trouve pas moyen de se faire appeler M. de n'importe quoi, il devait renoncer à la possession
de tant de charmes. La famille R d se creuse la léte : — il y
a bien quelques exemples de conlenq)orains plus ou moins libéraux qui ont ajouté à leur nom celui de la ville qui les a vus naître. — MM. Martin (de Strasbourg), Michel (de Bourges) et David (d'Angers) — se sont emparés d'une ville; — M. Martin (du Nord) a pris un point cardinal; — mais cela fait peu d'elVet aux autres contemporains, cela ne passera bien réellement à l'état de /i/re qu'après trois ou quatre générations. — Mademoiselle R n. — ne se serait pas contentée d'un titre pour ses
arrière-petits-enfants ; — d'ailleurs quelques personnes prétendent que M. R d — est né à Belleville, — on ne peut pas
s'appeler M. de Bdleville; un parent s'avise d'une idée:
M. R d possède une ferme appelée Coubcrt. — On présente
un placet au roi — et au grand chancelier, je crois; — enfin une
ordonnance royale autorise M. R d à s'appeler désormais
R d de Goubert. — Le de est déposé aux pieds de mademoiselle R n, qui l'accepte; — le contrat de mariage, l'acte civil, — la consommation, tout se fait entre M. de Goubert et mademoiselle R n. Les époux jouibsent en paix d'un amour partagé, d'une fortune qu'ils laissent partager le moins possible « t de leur (/f, — lorsqu'une lettre signée de Conberl parait dans un journal. — Dans cette lettre un M. de Goubert, qui allirmc n'avoir pas et n'avoir jamais eu d'autre nom, — demande comment il doit s'appeler désormais, puisque M. R d, — qui
avait déjà un nom — tel quel, il est vrai, mais enfin un nom, a cru devoir allonger ce nom du propre nom du signataire, qui, si on ne rapporte l ordonnance, est forcé de se choisir un nom entre certaines apjjcllalions, telles que — chose... machin... pst... hé là bas!... dites donc!... mssicu eum !..., etc. L'aiïaire va au conseil dKlat, et le conseil d'Étal déclare que le roi ni M. le chancelier uunl pu donner à M. R d le nom d'autrui ;
que lordonnance du roi sera, en conséquence, rapportée, — et
que iM. R d ne s'appelle plus et ne s'appellera plus de Cou-
bert, de sorte qu'aujourd'hui — mademoiselle R d — qui a
épousé M. de Coubert, ainsi que l'état civil en fait foi, — habite
et cohabite avec un M. R d; — c'est pour qu'on n'en tire
pas des conséquences fausses et fâcheuses que nous faison» connaître les causes de cette position peu ordinaire.
t^s^ Veut-il par hasard donner d'autres preuves que dans toute la politique il ne s'agit que de ce jeu d'enfants : ôte-loi de là que je m'y mette? — Prétend-il nous montrer de petites bourgeoises se faisant voir à la cour avec de la poudre et des essais de paniers H — Croit-il que nous ne voyons pas comme lui cette nouvelle loi sur la chasse — qui va être présentée à la Chambre des députés? — Les anciennes lois sur la chasse étaient féroces ; — un vilain ne pouvait posséder un chien de chasse s'il D'a\'ait le jarret coupé ; — il ne pouvait expulser des terres ou des bois qu'il cultivait ni les chevreuils, ni les lapins, ni les sangliers destinés aux plaisirs des seigneurs. — Pour avoir tué un lapin sur les plaisirs dudit seigneur, on était généralement pendu — ou au moins battu de verges et envoyé aux galères. — Cela paraissait afi'reux aux vilains ; — mais les vilains ont déchiré les seigneuries en morceaux qu'ils se sont partagés ; les vilains ont les terres et regrettent les privilèges qu'ils ont renversés pour arriver à posséder les terres. Ils ne sont pas loin de chercher à rétablir les choses sur l'ancien pied, — et quelques tentatives apparaissent clairement dans le nouveau projet de loi. Il y a tel talon rouge de comptoir qui rê^'e le rétablissement du droit de jambage, — et qui l'exerce de son mieux , hélas! par les influences de l'argent. Je sais un épicier, devenu grand seigneur, qui commence à comprendre que les seigneurs qui l'ont précédé fissent battre la nuit, par des vilains, les fossés de son château pour faire taire les grenouilles. — Il a déjà découvert que le mal ne consistait pas en ce que les sei-
gneurs grugeaient les paysans , mais en cela seulement que c'était lui qui était le paysan.
é^t^ iM. Matlier veut-il révéler que les travaux commandés aux artistes ne le sont pas en raison de leur talent, mais en raison des protections qu'ils savent faire agir? — Mais on l'a dit vingt fois : — on sait tel homme d'Etat qui paya son buste et celui de sa femme en exigeant du ministre de l'intérieur, — qui les exige du directeur des Beaux-Arts, — des travaux payés par le budget pour l'artiste qui a fait les bustes et fourni le marbre.
^^ M. Madier veut-il faire quelques révélations sur la presse? — Que nous dira-t-il que nous ne sachions déjà? Saturne dévorait ses enfants jus(|u'à ce que Jupiter, qu'il avait avalé de travers, le mit à la porte du ciel. — La presse et le gouvernement actuel , fds de la presse, — se mordent et se grignotent l'un l'autre. Le gouvernement , grùce à son intelligence, a pour lui les écrivains sans talent et les journaux sans abonnés et sans considération.
11 ne pourrait lutter ainsi longtemps, sans les fonds secrets, sans les annonces judiciaires, etc., etc. — On a vu avec quelque hilarité l'histoire de ce journal qui avait un abonné, — ce qui est d'un comique bien plus relevé i|ue de ne pas en avoir du tout; — ce journal avait le monopole des annonces judiciaires, — auxquelles il donnait de la publicité vis-à-vis de son abonné; — ainsi une maison était à vendre, l'aboimé était averti que ladite maison serait vendue aux eiiclièrcs, et attribuée au plus fort enchérisseur. — L'abonné accourait en foule à la vente, et mettait une enchère qu'il avait soin de ne pas couvrir; — du reste, la plus touchanlc intimité s'était établie entre le rédacteur et l'abonné, — il n'était pas rare qu'à la suite d'un ariitle sur le droit de visite le rédacteur, dans un enlrc-lilct , demandât des nouvelles de la femme de l'abonné, (|u'il savait indisposée; — une autre fois, il remerciait sincèrement d'une invitation à diner
qu'il lui était réellement impossible d'accepter pour cette fois.
«^^ Celte affaire des annonces judiciaires est chaque jour débattue avec passion et diversement jugée par les tribunaux ; — certains juges pensent qu'il est absurde que le gouvernement donne des armes et de l'argent à ses ennemis, et leur fournisse encore une clientèle de lecteurs obligés, — ils donnent les annonces aux journaux ministériels , et cela est assez spécieux ; — d'autres pensent que le but nécessaire des annonces judiciaires est d'obtenir la plus grande publicité possible ; — et ils donnent les annonces au journal qui a le plus d'abonnés 2t presque toujours au journal d'opposition. — Cela est parfaitement raisonné; — mais il nous semble — qu'on rencontrerait beaucoup mieux en créant, ou laissant créer, dans chaque localité, un bulletin spécial d'annonces judiciaires, — ne contenant absolument que iesdites annonces : — cela obvierait à tous les inconvénients; — on pourrait même faire du privilège de ce bulletin une propriété qui se vendrait au profit des pauvres ou des hospices, etc.
^^ Puisque nous voici sur le compte de la presse, — constatons que le journal chéri du gouvernement, le journal choyé, payé, entretenu par lui, est le Journal des Débats.
Le journal qui a dit de lui-même qu'il était « dévoué au gouvernement actuel, » et qui en effet a été dévoué successivement à tous les gouvernements, à mesure que chacun d'eux devenait « le gouvernement actuel, « ce journal aujourd'hui loue M. Guizot, — après avoir dit de lui en 1810 que « son cœur était un abîme de rage et de bassesse, — qu'il était un écrivain sans talent, mais gonflé d'amour-propre et rongé d'envie, etc. »
^/!^ C'est une singulière chose que ce qu'on appelle le style parlementaire, — les conditions de ce style font de tout ce qui se dit dans les Chambres autant de rébus, de charades et de logogriphes. Jamais on n'exprime en termes clairs, ni dans le discours du trône, ni dans l'adresse qui lui répond, la chose
dont on veut parler ; — on procède par allusions détournées, — de telle sorte que, si ces discours étaient lus dans vingt ans d'ici, il serait impossible de deviner de quoi il y est question. — Jamais on ne s'y sert du mot propre : — le duc de Bordeaux, à Beli^rave-Square, les visites qui lui ont été faites par quelques députés, sont désignés par des tetilativen, — des espérances, — des manifestalions. — Pourquoi ne pas dire tout simplement et tout clairement : « Les visites faites au duc de Bordeaux, à Belgrave-Square, par quelques députés? » — On ne peut s'exprimer ainsi, ce ne serait pas parlementaire. Il faut dire cependant que cette ridicule habitude de déguiser les choses sous des mots vagues entraîne presque toujours dans l'appréciation de ces choses, ou de la mollesse, ou de l'exagération. — Ainsi, pour ne citer que l'exemple le plus récent, — je suis convaincu que si, au lieu de périphrases et de charades, on avait dit dans le projet d'adresse : « 1\1M. Berryer, de !a Rodiejaquclein, etc., sont allés faire une visite au duc de Bordeaux, — nous llélrissons leur conduite, » je suis convaincu qu'il n'y aurait pas eu six voix pour voter le paragraphe, — tandis que la brutalité s'est mise à couvert derrière les périphrases entortillées.
^^^ On lit dans les journaux à diverses dates :
Li'NDi. — Les étudiants sont allés faire une visite à M. Laffitte, au<iuel ils ont adressé un discours.
M.\RDf. — Les étudiants sont allés voir à Passy M. de Déranger, qu'ils n'ont pas trouvé chez lui, et auquel ils ont laissé une lettre.
MFRr.RErn. — Les étudiants sont allés sur le boulevard des Capucines, où ils ont crié : « A bas (ruizot! »
jHi'ni. — Les étudiants se sont rendus au monument de Molière.
vKNnuHni,— Les étudiants sont allés faire une visite à M. de ChAleaubriand.
Mais quand est-ce que les étudiants étudient?
FÉVRIER i 844. 4H
^»^ Il y a une sorte de manifestation politique que des jeunes gens et des étudiants ont bonne grâce à faire ; — si les frontières de France étaient menacées, je m'attendrais avec confiance à voir les étudiants se lever en masse et se faire soldats, — parce que là il ne s'agirait que d'avoir du cœur et un noble orgueil. — Je n'aime pas autant à beaucoup près voir les étudiants aller donner en ville des leçons de politique et s'ériger en tribunal suprême. Il est singulier que la politique, le gouvernement des nations, qui est sans contredit la science la plus ardue et la plus difficile, soit la seule que tout le monde croie posséder sans l'avoir apprise. — Ces mêmes jeunes gens, qui sont loin an se croire médecins et légistes parce qu'ils étudient le droit et la médecine, se croient d'habiles et d'infaillibles politiques, sans avoir essayé d'autres études à ce sujet que la lecture d'un journal organe d'un parti, une assiduité convenable au jeu de billard et l'absorption d'un certain nombre de demi-tasses de café.
Il faut dire que, du reste, ce que les journaux appellent les étudiants est une foule quelconque ; généralement de douze cents personnes pour les journaux de l'opposition, — d'une trentaine d'individus selon les journaux ministériels, dans laquelle entre un petit nombre d'étudiants, toujours les mêmes ; on trouverait des tailleurs sans-culottes et des commis en nouveautés sans places — jusqu'à concurrence de cent cinquante à peu prés pour le total de la foule.
C'est, je crois, une des plus ennuyeuses façons de faire l'école buissonnicre.
^^ 11 n'y a qu'une chose qui excuse quelques étudiants, — appelés injustement les étudiants par les journaux constitutionnels : c'est de voir livrer les destinées du pays à un peu trop d'hommes d'Etat — qui n'ont appris la politique qu'en vendant en détail et en demi-gros du sucre et du café, — les jeunes gens peuvent et doivent se croire aussi grands politiques, après
une consommation convenable de ces denrées, — que les chefs du pays après les avoir vendues quinze ans derrière un comptoir.
^^ M. de Salvandy était, il y a quinze jours, pour les journaux de l'opposition, un homme qui, par sa présomption, avait gâté nos alTaires en Espagne, — un homme ù la faconde pâtetise, etc., le tout assaisonné de plaisanteries sur sa chevelure, de sarcasmes sur ses romans et sur son malheureux prénom àe Narcisse.
Un bruit court qu'il a donné sa démission de l'ambassade de Turin, — dans des conditions du reste on ne peut phis honorables. — Soudain les journaux de l'opposition signalent l'éloquence mâle et concise de cet écrivain distingué; — sa chevelure trouve grâce devant les plus puritains, — c'est une frisure naturelle et qui ne messied pas. Mais bientôt on apprend que la démission est retirée : M. de Salvandy redevient Narcisse; Aloiizo est un ouvrage médiocre, — et ses cheveux, tourmentés parle fer, passeront à l'état de perruque s'il part pour Turin.
^^ Le fisc prélève sur les pauvres le honteux impôt que voici : — le produit d'une quête faite dans une conunune (je crois qu'il en est de même dans les villes), d'une souscription, etc., en faveur des indigents, doit être versé entre les mains du receveur de l'arrondissement, — lequel perçoit deux pour cent sur les fonds qui lui sont remis.
Deux pour cent sont encore retenus par lui lorsque les autorités compétentes retirent l'argent de ses mains pour l'appliiiuer aux besoins des pauvres.
Ce n'est pas tout. Si le bureau de bienfaisance commande quebpie fourniture de pain, viande, couvertures, etc., pour les indigents, la note du fournisseur doit être présentée sur une feuille de papier timbré, pour laquelle il faut donner trente-cinq centimes au lise.
Ainsi il n'est pas impossible, si vous donnez vingt sous pour les pauvres, que vos vingt sous aient le sort que voici : le rece-
vciir prend un demi-sou quand ils entrent en ses mains, et un autre demi-sou quand ils en sortent; puis, si le bureau de bienfaisance a commandé un pain qui doive être payé sur cette pièce, c'est encore sept sous que le fisc en retirera; — c'està-dire huit sous sur vingt, — pas tout à fait la moitié : il reste douze sous pour les pauvres.
^}^ Voici la première fois depuis que l'Académie existe qu'elle a à la fois trois fauteuils à donner. — Comment fera-t-elle cette fois — pour trouver en France, à cette époque, trois hommes qui n'écrivent pas, si elle ne veut pas déroger à son amour des muses discrètes ?
^a^ P. S. -4 février, — onze heures du soir :
La démission de M. de Salvandy est réellement donnée et acceptée. — Le député de Lectoure est remplacé à Turin par M. Mortier.
Les journaux de Topposilion se rappellent alors que Mirabeau aussi avait une chevelure ébonrilTée ; — ils trouvent de mauvais goût les plaisanteries que quelques feuilles se sont permises sur ladite chevelure de M. de Salvandy; — ils se rappellent qiiAlonzo est loin d'être le seul titre littéraire de cet écrivain distingué, — et conseillent la lecture « d'/s/ao?- ou le Darde cJiréiien, » ouvrage sorti de la même plume.
^^ Les Guêpes — l'ont déjà dit : « Le serment est-il donc un moyen imaginé pour donner la vraisemblance au mensonge? »
-^^ Saint -Augustin, sur l'éducation du collège: «J'apprenais ces sottises avec plaisir, à raison de quoi on m'appelait un enfant de grande espérance. »
.^^ Charles X, renversé du trône, est déclaré déchu de la royauté, ainsi que ses descendants, par la Chambre des députés, dont tous les membres lui avaient prêté serment de fidélité.
Que devient le serment? On argumente de la souveraineté du peuple. — Le peuple en a délié ses représentants.
Comment le peuple a-t-il exprimé sa volonté?
Parla bouche de ses représentants. — Donc les députés s'étaient eux-mêmes déliés de leur serment.
Mais, en admettant la souveraineté du peuple, qui peut nnmer ainsi la foi jurée, — je ne puis m'empèclier d'admettre aussi ma conscience, qui me dit que celui-là seul auquel on l'a prèle peut délier d'un serment.
La souveraineté du peuple acceptée, il est donc imitile, absurde, imprudent et sacrilège de prêter le serment; — mais, si on le prête, il est honteux de ne pas le tenir.
Le serment est une parole d'honneur dont on prend Dieu pour témoin et pour garant.
J'ai l'honneur de ne rien compremlrc à tout ce qu'on a dit et écrit depuis quinze jours pour justifier le mépris de la foi jurée.
La souveraineté du peuple, — représentée par la moitié, plus un, de quatre cents députés, est tout à fait contradictoire avec le serment prêté au roi.
Il n'y avait, selon moi, que deux conduites à tenir pour les légitimistes après la déchéance de Charles X.
Pour les uns, la fidélité à la famille exclue, — l'espérance dans les revirements de la volonté populaire, déclarée souveraine du pays; — le refus de prêter serment au nouveau roi et de prendre part au gouvernement de la France : — c'est ce (|u'a fait M. de Chateaubriand.
Pour les autres, le sanifice fait à la France d'une famille (\m était rentrée à la suite des étrangers, et qui devait, tùt ou tard, payer d'un juste exil une criminelle et honteuse restauration. Ceux-là pouvaient prêter le serment, quoique absurde, — apporter au gouvernement du pays tout ce qu'ils ont de force et d'intelligence, — : sans arriére-pensée : — c'est ce qu'ont fait, je veux le croire, MM. de la Rorheja(|uelein, Picrryer, etc.
Quelques députés sont allés saluer à Belgrave-Square — le descendant exilé d'une famille de rois qui a régné si longtemps et si glorieusement sur la France. — Je n'admets pas un instant
que cette démarche ait eu d'autre but. — C'est ce qui résulte des explications qui leur ont été demandées à la Chambre.
Le ministère et ses amis n'ont pas voulu accepter ces explications, et ils ont ftétri, — dans une phrase de l'adresse, — la démarche des députés légitimistes.
Si, au mépris de leur serment, les députés légitimistes ont été poser en Angleterre les bases d'une nouvelle restauration, votre phrase ne suffisait pas, il fallait les exclure de la Chambre, il fallait oser les mettre en accusation.
Qu'est-ce qu'une assemblée dont une partie est flétrie par l'autre? — Que deviennent des délibérations auxquelles participe cette portion flétrie? — La voix des députés flétris compterait-elle au scrutin?, — Tout cela était absurde.
Il y avait dans cette décision — trop de violence, faute d'assez de courage.
Ici la chose a tourné au grotesque : — M. Guizot a flétri M. Berryer parce que M. Berryer est allé à Belgrave-Square;
— M. Berryer a flétri M. Guizot parce que M. Guizot est allé à Gand rejoindre Louis XVIII lorsqu'il a prévu la chute de l'Empire;— M. Barrot s'est levé et a flétri M. Berryeret M. Guizot;
— le lendemain le Journal des Débats a flétri M. Barrot parce que M. Barrot, en 1815, s'est donné, corps, àme et plume, à Louis XVUI.
Qui sait si la malveillance ne trouvera pas, en fouillant dans la pureté du Journal des Déhais, un prétexte pour le flétrir luimême? qui sait si on ne lui reprochera pas sa fidélité constante au gouvernement actuel ?
Si on ne rappellera pas qu'il a applaudi à l'exclusion du libéral Manuel par les légitimistes, comme il applaudit aujourd'hui à l'exclusion des légitimistes par les libéraux amis de Manuel?
Si on ne rappellera pas qu'il a loué, honni, reloué, conspué, insulté — et loué encore M. Guizot, — selon qu'il était partie ou adversaire du gouvernement actuel ?
Qui sait jusqu'où peut conduire les gens cette manie de se flt'lrir les uns les autres '!
Les députés légitimistes ont donné leur démission, — ce qu'ils devaient faire; — ils se représentent aux élections et ils seront réélus.
Or, voici quel sera le résultat de la colère du ministère et de ses amis.
Ils ont soutenu, — malgré les légitimistes, — et établi, en dépit de leurs dénégations formelles, — qu'ils essayaient de remercier le gouvernement de Juillet et de ramener Henri V en France.
S'ils sont renvoyés à la Chambre, c'est donc pour renverser le gouvernement de Juillet et pour ramener Henri V.
^^ 11 est bien singulier que personne n'ait fait une réponse d'une simplicité inouïe aux observations de certains journaux qui se plaignent que Ion veuille rendre le duc de Bordeaux responsable des fautes de Charles X.
Quels étaient les titres du duc de Bordeaux au trône de France? l'ancienneté de sa race et les grandes actions de ses ancêtres. — On ne peut avoir les bénéfices sans les charges, il faut accepter Charles X, — comme Cliarlcmagne ; la restauration de Louis XVllI, comme le règne de Louis XIV ; — la politique de M. de Polignac, comme celle du cardinal Mazarin. Seulement, chez un peuple raisonnable, — dans un pays où la liberté ne consisterait pas seulement en phrases, où les théories représentatives et la souveraineté nationale ne seraient pas des fictions, — le duc de Bordeaux — devrait vivre libre, — tranquille et modeste à Paris.
1^^^ Le calycanthus précoce qui fleurit le pied dans la neige laisse tomber ses Heurs fanées, le daphné des bois ouvre ses fleurs vertes odorantes, — les hépatiques, ces petites anémones roses ou bleues, fleurissent avec les primevères. — Je remercie M. Louis Van lloutte, horticulteur à Gand, d'avoir
flonnémonnom à une nouvelle hépatique de sa riche collection.
1^^ DE PARIS A ROUKN PAR LE CHEMIN DE FER. — ImpreS-
sious de voyage. — Il faut bien voir un peu de pays. — J'ai quitté Paris avant-hier dans le coupé des diligences des Messageries royales, et je me suis mis en route pour le Havre. — La diligence nous a portés au débarcadère du chemin de fer, où la voiture, soulevée avec ses voyageurs au moyen d'une sorte de grue, a été placée sur un wagon plat. — La rupture d'une des chaînes causerait une chute fort dangereuse. Il est difficile de comprendre pourquoi, pendant celte opération, on ne permet pas aux voyageurs de descendre de la voiture ; — cela ferait perdre trois minutes, dit-on ; — mais il vaut mieux perdre trois minutes d'une journée que de risquer de perdre en masse le nombre mystérieux des minutes qui composent la vie de chacun des voya{îeurs. — Nous sommes attachés sur le chemin de fer, — les chevaux et les roues s'en relournen4 honteusement à l'écurie et sous la remise. — D'affreux silllements, des bruits étranges et épouvantables se font entendre. — On part.
Quel plaisir de voir un nouveau pays ! — de traverser les bois et les campagnes vertes, de reconnaître ces villes et ces hameaux semés sur la route, les uns rappelant des souvenirs liistoriques, les autres faisant rêver la solitude et la paix.
J'ai pris avec moi un guide imprimé pour ne rien laisser passer inaperçu. — Où est le papier? le voici. — Que voyons-nous d'abord : « les Batignolles, dit Yllinéruire. — Vous reconnaissez les Batignolles. »
Voyons les Batignolles.
Malheureusement nous passons dessous, cent vingt pieds plus bas que le pavé des Batignolles. — Je n'appelle pas cela voir les Batignolles ; mais les Batignolles sont si près de Paris, — et je les connais.
Ah! nous voici revenus à la lumière. — Nous pouvons consulter Yllinéruire. — U llinéraire dit que nous sommes à Mai-
sons. « Ce village, dit-il, est assis sur un coteau pittoresque. » — Voyons le coteau pittoresque. — Hélas! je ne vois que la rotonde de la diligence de l'administration Laflitte-Caillard, — qui est attachée à une toise devant la nôtre, — et qui est tout notre horizon ; — elle est jaune — avec une bande écarlate ; — sur la bande on lit : — Messageties générales, — et au-dessous de la bande : Rue Saint-Iloiioré, n" 130. Au moment où on arrête à la station de Maisons, une voix lamentable sort de la rotonde de la diligence Gaillard — et appelle le conducteur. — Le conducteur n'entend pas, et la machine se remet en marche.
V Itinéraire nous annonce que nous laissons Conflans à notre droite. — L'Itinéraire a un reste de pudeur : il dit que nous laissons, mais non pas que nous voyons Conllans. — J'estime ïltinéraireûe celte timidité honorable. On s'arrêta à {'Etoile de Conjlans. — La même voix sort de la rotonde et appelle encore le conducteur, qwi continue à ne pas entendre.
Un peu plus loin — on ne voit pas Poissy. — « Poissy, dit Yllinéraire, où vint au monde le saint roi Louis IX le "li avril 4245. »
« Il signait souvent : Louis de Poissy, en mémoire du lieu de sa naissance, et par une modestie qui sied bien à un aussi grand roi. Poissy se souvient aussi de Philippe le Hardi, qui y lit élever une abbaye et une église; à cette place, la feine Blanche mit au monde le roi saint Louis.
» Le marché de Poissy est célèbre ; il sert d'approvisionnement à la boucherie de la ville de Paris. C'est une des grandes instiUilions du roi saint Louis. Le jionl abrite sous ses arcades plusieurs moulins où le froment ne manque jamais. »
Abrite veut dire cache. C'est encore un trait de franchise de l'Itinéraire, ainsi que ce qui suit :
« Plusieurs villages se cachent çà et là dans la verdure pvin- /amère; Vilaines, Médan, Vernouillet, dans lequel plus d'une fois M. le prince de Talleyrand a rendu visite à son frère. »
FÉVRIER i 844. 119
A Poissy, — la voix de la rotonde a été déchirante. — Un grand homme sec, auquel appartient celte voix, a passé la tête par la portière, — ce qui a un peu varié l'horizon. — Le conducteur n"a pas entendu, et la machine s'est remise en marche jusqu'à Triel.
TRIEL. L'Itinéraire : « Verneuil, Triel : là s'élevait, avant 1789, le château de madame la princesse de Conti; la position de Triel est des plus agréables : au sommet de la colline s'élève l'église, pittoresque, élégante, ornée de beaux vitraux, et surtout fière, à bon droit, d'un admirable tableau du Poussin, représentant ï Adoration des Mages. Le pape lui-même avait donné ce chef-d'œuvre à la reine Christine après son abjuration. »
On ne voit ni Verneuil, ni Trijel, mais à l'horizon la rotonde de la diligence Gaillard. — A droite, un hangar peint en gris; — à gauche, un gamin qui graisse les roues.
La tête de la rotonde sort violemment, — et croit devoir appuyer son appel au conducteur d'un peu de raisonnement. « Conducteur, ouvrez-moi, je veux descendre. »
Un cotip de sifflet part de la tête du convoi et est répété par la queue. — Nous glissons sur les rails,
STATION DE MEULA.v. — En face, — la diligence Laffitte; — à droite, un hangar gris; — à gauche, un tas de pierres. — La
tête sort irritée et crie : — S. n. d. D. ! — conducteur —
Les deux coups de sifflets répondent seuls et on part.
Lltinéraire nous dit : « Voici Meidan. A Meulan commence l'histoire de la Normandie. Le comte et les seigneurs du pays furent massacrés par les hommes du Nord. Philippe-Auguste réunit Meulan à la couronne de France. Cette ville était fortifiée, çt elle opposa pendant les guerres civiles une résistance opiniâtre aux troupes du duc de Mayenne, qui furent forcées de leveiç le siège. »
Un peu plus loin, on ne voit pas les Mureatix, — les Mureaux, où j'ai fait de si jolis voyages !
STATION D'ÉroNE. — L'iiommc de la rotonde pnsse la moitié du corps hors de la portière et essaye d'ouvrir la voilure fermée en dehors ; — il n'y a pas encore réussi quand le convoi se remet en route.
STATION DE MANTES. — L" Itinéraire dit: « Manies est bàlie en regard de Limay, sur le bord de la Seine, et au milieu do sites variés et dos plus belles promenades. »
Je ne vois que la rotonde de la diligence Lafiitte — et l'homme qui l'habile; — il réussit enfin à ouvrir la portière, mais, au moment où elle cède à ses elTorts, la voiture se remet en roule
— et il est obligé de tenir la portière à deux mains jusqu'à la station de Rosny.
STATION DE ROSVY. — La voiluro s'arrête, l'homme de la rotonde descend sur le marchopiod, mais un cantonnier lui fait dos gestes menaçants et l'oblige de rentrer au plus vite dans sa cage.
— Le convoi se remet en route. Vlliucraire nous signale \\ci\leboise. « Dans ce village escarpé, vous trouverez une ruine illustre: cette tour, reprise par les gens de Rouen, des bourgeois qui étaient des soldats toujours, et des héros quîind du Guesclin marchait à leur tétc, »
Non-seulement nous ne voyons pas rioUeboise, mais nous perdons même l'aspect de la diligence Lairitte-Caillard, — parce que pendant trois quarts de lieue nous roulons sous terre, — à deux cent quarante-six pieds spns le village.
STATION DE BONMÈRKs. — L'Iioumic de la rotonde n'ose pas cette fois mettre le nez à la portière, — il est sans doute effrayé du danger qu'il a couru et des gestes du cantonnier.
Kn fait de paysage, nous ne voyons que la lumière, parce (juo nous sortons du tunnel de Rolleboise, — et nous apprécions l'avantage de ce genre de locomotion ; — il faut Hvo privé d'air et de Imnière de temps en temps pour on jouir onsiiilo d'une manière complète.
STATION DE VERNON. — L'iiommc de la rotonde a repris cou-
rage: — il ouvre la portière, — regarde autour de lui — et va se décider à descendre, lorsqu'un coup de sifflet annonce le départ. — Moi-même alors je lui crie de rentrer bien vite. — Un instant plus tard, en effet, il était broyé.
Avant d'arriver à Vernon, que nous ne voyons pas, nous n'avons pas vu non plus la Roche-Guyon, — cet antique cbàteau, dit V Itinéraire^ d'une origine toute normande.
Plus loin, et à mesure que vous avancez, vous ne voyez ni Bisy, domaine aimé du roi Louis-Philippe, ni Pressagny, ni Gourcelles, en face duquel vous ne voyez pas Gaillon.
STATION DE GAILLON. — Naïvcté houorable de V Itinéraire : « Vous pouvez admirer la riche façade de ce château déposé dans la cour de l'École des Beaux-Arts à Paris, dont cette façade est le plus bel ornement (textuel). »
Nouvelle tentative de l'homme de la rotonde; il s'avance sur le marchepied — et appelle le conducteur; — le conducteur l'entend cette fois, — descend de son siège — et ferme violemment la portière de la rotonde, et remonte sans écouter les réclamations. — On part.
Ici nous rentrons sous terre.
STATION DE s.\iNT-piERRE. Devant nous, — la rotonde et son voyageur, qui s'efforce inutilement d'ouvrir la portière ; — à droite, un tas de charbon.
A gauche, le convoi qui vient de Rouen et qui passe prés de nous; — ce convoi a des voitures de troisième classe.
11 pleut ; — ces voitures découveiies — portent des ouvriers peu vêtus, — des femmes et des petits enfants violets de froid ; — les ban(piettes ne sont pas rembourrées ; — l'administration n'ose pas encore y enfoncer des pointes de clous, — mais cela viendra.
Ces voitures, les seules qui soient presque à bon marché (car elles sont encore trop chères), ne partent ni au premier convoi du matin, ni au dernier du soir, cela serait trop commode pour
les ouvriers, qui ne perdraient qu'un tiers de leur journée au plus. — Elles ne partent en outre que deux fois par jour. — C'est tout simplement une infamie ; — on n'oserait pas transporter des bestiaux dans une pareille voiture à découvert, par le temps qu'il fait. — Je suis curieux de voir si, à la Chambre des députés, quelque ami du peuple, — quelque défenseur des droits du peuple parlera de celte honteuse conduite à l'égard de la classe la moins aisée et la plus nombreuse.
Ah! tu n'as que dix francs? — eh bien, tu n'auras le choix qu'entre deux départs sur six; — vous êtes plus nombreux, on vous réservera moins de places.
Ah! tu n'as que dix francs? on ne rembourrera pas les banquettes; — ah ! tu n'as que dix francs? tu recevras la pluie; — on te forcera bien, à force de tortures et d'humiliations, on te forcera bien à donner trois francs de plus. — Quel malheur qu'on ne puisse pas rendre ces voilures un peu plus dangereuses que les autres! — Ah! lu n'as que dix francs! — malheureux! tu auras à faire à nous.
A Tourville, l'hounne de la rotonde ne paraît plus ; il a pris son parti, — ou il a pris un parti désespéré. — Je n'ai vu que lui , — des murs de terre jaune entre lesquels nous passions, — quand nous n'étions pas sous des voûtes de terre noire, — un tas de pierre, un tas de charbon, — quelques hangars gris et la rotonde de la diligence Latlille.
Me voici à Rouen : — il faut bien voir du pays. — Nous sommes de nouveau enlevés et replacés sur les roues. — Nous revoyons des chevaux avec plaisir , — en chemin de fer, nous l'avons dit : « On va, mais on ne voyage pas. »
^}ij(. Il y a un ruisseau qui traverse mon jardin. Ce ruisseau sort des lianes d'une colline couverte d'ajoncs qui, au prinlomps, étendent sur la terre un riche lapis d'or. — C'était un heureux ruisseau ; d'abord il traversait des prairies où toutes sortes de charmantes fleurs sauvages se baignaient ou se miraient dans
ses ondes. Il se promenait entre des touffes de cresson vert comme des émeraudes — et d'épilobes aux ombelles d'un blanc rosé — et de boutons d'or et de tussilage appelés ;)rts d^lne, qui, au premier rayon du soleil, étale ses petites marguerites jaunes. Il était habité par les dytiques et les liydrophyles, — et de sa vase, aux premiers beaux jours, sortaient les brillantes demoiselles, cachées jusque-là dans l'eau sous la figure d'une larve informe. — Les lavandières, ces oiseaux au port si gracieux, se promenaient sur ces rives pour saisir les cousins, qui , sous leur première forme, habitent également l'eau — et sont presque des poissons avant d'être presque des oiseaux. Puis il entrait dans mon jardin. — Là, je l'attendais, et j'avais embelli ses bords de toutes les plus belles plantes qui, en divers pays, habitent le bord des ondes pures. — Les vergiss-mein-nicht, ces petites fleurs bleues, — symboles d'espérance, — y forment un charmant gazon ; — les populages y étalent leurs corbeilles de belles fleurs jaunes , l'hyèble y élève ses ombelles blanches, la reine des prés y balance ses thyrses rosés ; les iris de toutes couleurs, blancs, violets, jaunes, panachés, se réfléchissent dans l'eau qui arrose leur pied. — L'armoise s'y mêle aux joncs et au géranium des prés à fleurs bleues ; les roseaux et les balisiers y ployent et y murmurent au moindre vent. — Les peupliers, les aunes, les saules, les osiers lui donnent un peu d'ombre. — Là, il est habité par des truites rapides, et par des poissons écarlates, et par de grosses écrevisses que j'ai fait venir de l'Alsace. — Puis il s'échappe enfin, quoique j'aie entravé son cours pour le retenir plus longtemps, et il se retrouve dans les champs, où, sautillant sur les cailloux, il gazouille sa chanson mélancolique. — Puis, après s'être bien promené entre de belles fleurs, entre de douces odeurs, il va se précipiter dans la mer à travers les flancs abruptes de la falaise, qu'il couvre d'une écume d'argent.
C'était un heureux ruisseau, il n'avait absolument rien à faire
que ce que je vous ai dit : — couler, rouler, être limpide, murmurer — entre des fleurs et des parfums,
La vie que j'ai choisie et que je me suis faite, et que je mène, — quand on veut bien me laisser tranquille , quand les méchants, les intrigants, les fripons, les sots, — ne me forcent pas de retourner au combat, — moi , l'homme le plus pacifique et le plus guerroyant du monde.
Mais le ciel et la terre sont envieux du bonheur et de la douce paresse.
Mon frère, un jour, et Sauvage, l'inventeur des hélices, causaient sur les bords de ce pauvre ruisseau, et parlaient assez mal de lui. « Ne voilà-t-il pas, disait mon frère, un beau fainéant de ruisseau, qui se promène, qui llàne sans honte, qui coule au soleil, qui se vautre dans l'herbe,— au heu de travailler et de payer le terrain qu'il occupe, comme le doit tout honnête ruisseau ! — Ne pourrait-il pas moudre le café et le poivre?
— Et aiguiser les outils? ajouta Sauvage.
— Et scier du bois? dit mon frère.
Et je tremblai pour lo ruisseau; —je rompis l'entretien en criant très-fort, sous prétexte que ses envieux, ses tyrans bientôt peut-être, marchaient sur mes vmj'iKS-mnn-uichl. Hélas! je ne pus le protéger que contre. eux. Il ne tarda pas à venir dans le pays un brave homme que je vis plusieurs fois rôder sur ses rives vertes, du côté oii il sujette à la mer. Cet homme ne me fit point l'elTet d'y rêver ou d'y chercher des ruines ou des souvenirs, — ou d'y endormir ses pensées au murmure de l'eau. « iMon ami, disait-il au ruisseau, tu es là que tu te promènes, que tu te prélasses, que tu chantes à faire envie. — Moi, je travaille, je m'éreinte... 11 me semble que tu pourrais bicnm'aider un brin, — C'est pour un ouvrage que tu ne rounnispas, — mais je t'apprenilrai, tu seras bien vite au courant de la besogne. — Tu dois l'ennuyer d'être comme ra h ne rien faire; ça te distraira de faire des limes et de repasser des couteaux. »
MARS 1 S 4 4. Mo
Bientôt une roue et des engrenages, et une meule, — et que sais-je, moi... furent apportés au ruisseau. — Depuis ce temps, il travaille, il fait tourner une grande roue, qui en fait tourner une petite, qui fait tourner la meule. — 11 chante encore ; mais ce n'est plus cette même chanson doucement monotone et heureusement mélancolique. — 11 y a des cris et de la colère dans la chanson d'aujourd'hui. — Il hondit et il écume ; — il travaille, — il repasse des couteaux.
11 traverse toujours la prairie et mon jardin, — puis l'autre prairie; mais, au bout, l'homme est là qui l'attend et qui le fait travailler. — Je n'ai pu faire qu'une chose pour lui : je lui ai creusé un nouveau lit dans mon,,jardin, de sorte qu'il y serpente plus longtemps et en sort plus tard; — mais il n'en faut pas moins qu'il finisse par aller repasser des couteaux. — Pauvre ruisseau! — tu n'as pas assez caché ton bonheur sous l'herbe, lu auras murmuré trop fort. — Pour conserver son bonheur, il faut être heureux tout bas.
Mars 1844.
Les incarnations de M. Graeb. — Fabrication d'un ancêtre. — Comme quoi les Guêpes l'avaient bien dit à la reine Pomaré. — Une omelette atténuante. — La statue de Rossini. — Les boucheries illustrées. — Le chevalier de la Légion d'honneur malgré lui. — Un voyage de S. M. Louis-Philippe au mont Saint-Michel.
^JÇ LES LNCARNATIONS DE M. GRAEB. — M. Graeb, Qprès
s'être contenté d'être un simple homme et un simple bourgeois pendant une quarantaine d'années, — a senti le besoin de passer à l'état de baron, — et, comme il en avait le moyen, — la chose s'est faite, — en Touraine, de la manière que voici :
Sur les réquisitions de l'avocat général, le greffier a donné lecture à haute et inlelligible voix des lettres patentes, en date du 14 courant, aux termes desquelles Louis-Philippe confère le titre de baron au sieur Graeb(Adolphe-Henri-Xavier\, sous-intendant militaire à Blois, et ce, sur la demande de l'impétrant, « pour jouir par lui des rang et honneurs attachés à ce titre, lequel sera transmlssible, après son décès, à ses enfants, postérité et descendants nés ou à naître en ligne directe et en légitime mariage, et ce de mâle en mâle par ordre de primogéniture. »
i^je Le grand parchemin, auquel est appendu, au moyen d'un petit ruban rose, un demi-kilogramme de cire molle couleur bleu^ se termine par les lignes suivantes :
« Nous voulons qu'il puisse (le sieur Graeb) se qualilier en tous lieux du titre de baron et le prendre en tous actes et contrats dans lesquels il interviendra, tant en jugement que hors de jugement ; concédons à lui et à sa postérité légitime mile et femelle les armoiries figurées et coloriées aux présentes, lesquelles sont : d'azur, à répceet ù la plume taillée, (rarnent, posées en sautoir, accostées de deux têtes de cheval, affrontées d'or, au chef aussi d'or, chargé d'une bonne foi de gueules, cantonnées de quatre étoiles d'azur, Vécu tim/'ré d'une couronne de baron. »
J^i^ Après cette lecture, M. Graeb, présent à l'audience, assis dans un fauteuil qui avait été disposé pour lui devant la barre, s'est levé et a prêté le serment ordinaire de fidélité au roi des Français, à la charte constitutionnelle et aux lois du royaume.
Le premier président a donné acte de ce serment au nouveau baron. Ainsi s'est terminée la cérémonie.
Voilà comment se font aujourd'hui les ancêtres pour les gêné' rations futures.
ij^kj; Pour ce qui est de la reine Pomaré, — le numéro des Guêpes qui a paru en juillet 1842, et qui lui était adressé, — l'a avertie de ce qui lui arrive aujourd'hui.
Il est bien rare que la protection ne soit pas un peu plus onéreuse (jue ne l'auraient été les choses contre lesquelles on se fait protéger.
Déjà, vers 1833, les Anglais l'avaient ;)ro;er/ee et s'étaient emparés de l'archipel Pomotou, — puis, par une recrudescence de iwotection, ils avaient fini par ne plus lui laisser que Taïtï et Eméo. La France est venue protéger le reste, et voici la reine Pomaré simple bourgeoise, comme vous et moi.
-^jç En politique, protéger est synonyme de manger.
^jç Certes, je ne trouve pas des plus honnête qu'il soit possible de s'emparer ainsi des choses sous prétexte de protection, — et si la reine Pomaré, — libre de toute influence, avait déclaré qu'elle ne voulait ètreprotégée par personne, — je n'aurais bien su comment la désapprouver ; — mais elle n'a prétendu échapper à la protection des Français que pour que les Anglais pussent la protégera bouche que veux-tu, — comme on dit vulgairement, — et la question n'est pas entre la France et la reine Pomaré, — mais entre la France et l'Angleterre. — Si les Anglais veulent la paix, — ils comprendront qu'il ne faut pas la rendre impossible ; — s'ils veulent la guerre, les concessions exagérées ne les feront pas changer d'avis.
^^ Ce que je ne comprends pas bien, c'est qu'après le vote de la Chambre sur l'affaire de Taïti, le ministère se contente de demander un mauvais million de fonds secrets. — Un million à une Chambre qui r>e peut rien vous refuser, — à une Chambre qui vous fait bon marché de choses réputées plus précieuses que l'argent! — 11 faut être juste, c'est de la part du gouvernement une preuve incontestable de désintéressement.
^jç II est une plaisanterie en deux parties qui se renouvelle à chaque session.
Le ministère a besoin de la majorité pour l'adresse. — II fait, dans le discours dit de la couronne, lerécit des immenses services qu'il a rendus au pays entre les deux sessions. — Une entente
cordiale Tc^ne à l'extérieur; — à l'intérieur, l'hydre de l'anarchie a toutes ses têtes coupées, les lactions sont abattues et découragées : tout va le mieux du monde ; après l'adresse, vient la demande des fonds secrets. — Maintenant tout va mal : — il faut se préparer à des éventualités.de i^uerre ; au dedans, l'hjdre de l'anarchie remontre deux ou trois petites têtes qu'on n'avait pas vues. Les factions grondent sourdement. — Nous sommes sur un volcan. — Volcan, hydre, factions, — le ministère vous débarrassera de tout cela pour un million, pour la bagatelle d'un million. — Il faudrait n'avoir pas un million dans sa poche ou dans celle d'autrui — pour se priver d'être débarrassé des lactions, du volcan et de l'hydre de l'anarchie, — et peut-être aussi de l'ennui d'en entendre parler.
1^^ Je ne déteste pas celte franchise d'un ministre : « C'est prendre l'argent dans les poches, — lui disait-on à propos d'un nouvel impôt. — iMais, répondit-il froidement, où voulez-vous que je le prenne? »
<*^ Oi'elques personnes prétendentavoirdes raisons de douter de l'authenticité de la lettre de la reine Potnaré, — au moyen de laquelle on a allaijiié la sensibdilé des représentants de la France; — on a été jusqu'à désigner M. Saint-Man-llirardin comme auteur de cette élégie sauvage, — mais on n'en apportait aucune preuve.
<^^ Je dois l'avouer, mon respect pour linstilulion du jury a été mis parfois à de dilliciles épreuve» ; — j'ai plus d'une fois eu bien du mal à expliquer certains verdicts dont on aurait pu abuser contre cette magnifKiue inslilulion. Aujourd'hui que ma lùche aurait été plus facile, — le jury n'a pas admis les circonstances atténuantes qui ressortaient des faits du procès. M. Poulmann, — il est vrai, a tué un hoiiiine à coups de barre de fer, — mais pourquoi ? M. Poulmann avait commandé à cet homme une omelette de six œufs. — L'homme allume le feu, — prend la poêle, — met du beurre dedans et casse ses œufs. — l'oul-
raann avait appris dans le monde à être défiant. — Il compte — un, — deux, — trois, — quatre, — cinq... — L'homme ne met que cinq œufs! Poulraann s'exaspère; il est hors de lui. — Il saisit une barre de fer et tue son hôte, penché sur la poêle. Il y avait une omelette atténuée, — conséquemment atténuante. — MM. les jurés ne l'ont pas admise.
i^r: A une assemblée de la commission pour la statue de Rossini, M. Donizetti a dit : t Le fait est que si nous retirions tout ce que nous lui avons pris pour nous couvrir, nous grelotterions bien fort en ce moment. M. Meyerbeer a offert de faire souscrire en Allemagne. M. Léon Pillet a été d'avis d'attendre pour faire cette démarche, espérant qu'en France on aurait assez, et que l'on ne serait pas obligé d'avoir recours à l'étranger pour l'érection d'une statue destinée au foyer de l'Opéra français.
^)i^ Le Journal des Débats, — toujours dévoué au gouvernement actuel, — comme il s'en vante, — est Irês-hoslile à Rossini. — J'ignore comment M. Berlioz fera pour dire dans son feuilleton ce qu'il pense de Rossini— et ne pas dire ce qu'il n'en pense pas.
Voici l'origine de cette malveillance :
A la répétition d'un opéra de mademoiselle Bertin , qui fait de la musique ennuyeuse et des vers charmants, — la redoutable famille avait convié Rossini ; — la dynastie entière ne perdait pas de vue le maître; — mais celui-ci, — quand la chose arriva sur sa fin, — s'approcha du chef d'orchestre, — et, lui désignant de la canne un quinquet demi-éleint qui fumait : « Voilà,
— dit-il, — un quinquet qui sent mauvais. » — Puis il s'en alla, — comme s'il ne se fût pas aperçu de l'opéra. — C'était Faust, — je crois. — Depuis ce temps, — Guillaume Tell, — le Barbier de Séville sont, aux Dcbais, d'assez pauvre musique.
— Il n'est pas de gouvernement ayant cessé d'être — actuel, qui soit aussi mal vu que Rossini.
1^^ Les domestiques, depuis quelque temps, à Paris, assassinent assez volontiers leurs maîtres, — sous le prétexte moral de mettre les bijoux et l'argent d'iceux à la caisse d'épargne.
Les Guêpes ont déjà réclamé, il y a longtemps, à l'égard des domestiques, une mesure que l'autorité s'obstine à ne pas prendre.
Comment ! on exige des livrets des ouvriers, — et on n'en exige pas des domestiques qui demeurent dans nosapparletnonts, — avec nous,— la nuit, pendant notre sommeil, — ou seuls, pendant notre absence! qui peuvent nous voler ou nous tuer quand bon leur semble 1 — On se contente de certiiicats donnés jiai' l'usage, par la complaisance et l'indillérence, — le plus souvent sans date, — ou avec une date surchargée, ne donnant aucun renseignement sur ce que leur possesseur a l'ail dans l'intervalle de ses conditions, — certificats qui peuvent être donnés par un compère ou un complice,— qui peut-tîlre ne s'appliquent pas à celui qui les présente. Quoi! — on ne prend pas les plus vulgaire précautions pour s'assurer de la moralité des gens à la discrétion desquels on met sa fortune et sa vie, — et contre lescjuels on n'a d'autre protection que leur moralité !
Comment! la police n'exige pas que les domestiques aient des livrets sur lesquels on inscrive le nom, 1 adresse di; chacun de leurs maîtres, livrets qu'il faudrait que le domestique allât faire viser et quand il quille une place et (|uand il entre en condition, — et rendant compte de l'emploi de son lenq»s dans l'intervalle!— J'ai une fois donné un conseil à l'aulorilé, — on n y a fait aucune attention ; — depuis ce temps, une vingtaine do domestiques ont assassiné leurs maîtres, — cent ciiiquaiile «m deux cents les ont volés : c'est le moment de réitérer mon observation.
J^fî « Le nommé François Quefferec. journalier, né à Longonet, précédemment condamné à cinq ans de travaux forcés par la cour d'assises des Côles-du-Nord, a été condamné à la même
peine par la cour d'assises du Finistère, pour vol avec escalade d'une somme de quatre-vingt-dix centimes. »
Il a été établi aux débats — qu'à peine en possession de cet argent, — il avait couru en acheter du pain chez un boulanger.
Le boulanger lui a vendu un pain qui ne pesait pas le poids indiqué et payé, — il a été, de son côté, condamné à cinq francs d'amende.
Dans la plupart des églises de campagne, — on a établi, le long d'un mur, un banc où se placent tous ceux qui ne peuvent pas payer leur chaise. — Certes, s'il est un endroit où l'égalité ne devrait pas être une fiction, c'est l'église. — Au*-dessus de ce banc, — il est écrit en grosses lettres : Banc des vacvres. Ceux qui ne peuvent pas payer leur place en argent la payent en liumiliation ; là où il n'y a rien le roi perd ses droits, — mais pas l'Église. Si, dans'l'église, il y avait une distinction possible fi faire entre les pauvres et les riches, ce serait en donnant aux pau\Tes les meilleures places.
Beaucoup de pauvres gens , qui ne peuvent pas payer leur chaise, se privent sur leurs besoins pour ne pas s'asseoir sous cet écriteau, — d'autres ne vont pas à l'église.
Il faut voir de quel air — et de quel pas on présente le pain bénit au banc des pauvres.
Quelle plus grande preuve de la sainteté et de la puissance de la religion que de la voir subsister malgré ce que t'ont certains prêtres contre elle !
J^tf, Autrefois, le boucher qui achetait le bœuf gras ornait sa boutique de branches de laurier et de rubans de couleur. Celte année, la plus grande partie des bouchers, sous prétexte d'avoir acheté un mouton gras, ou qui aurait pu le devenir, s'organise une boucherie illustrée (style Curmer). Dans toutes les rues on voit des petit.es morgues, où sont arlistement rangés des cadavres et des fractions de cadavres, le tout orné de fleurs et de rubans. — Le soir, ces charniers .sont éclairés à giorno. — Les cadavres
sont généralement divisés en aniphilliéàtre, dont le sommet est formé de gigots de mouton groupés d'une manière arrhiteclurale.
— Sur des moutons entiers sont dessinées quelques saturnales de carnaval. — Ces dessins s'ol)tiennent en enlevant certaines parties blanches de la peau, qui laissent alors le dessin t^n chair rouge et sanglante. — Le veau gras joue un grand rû^le : la graisse séparée avec soin est découpée en draperies blanches, qui s'enlèvent sur le reste de la chair et sont soutenues par des rubans et des faveurs comme des rideaux. — J'ai vu prés le marché Saint- Germain, dans la rue Monlfaucon, un rran nrntré couvert de fleurs ; dans le ventre il y avait un petit jardin auqlais avec un petit bassin, un jet d'eau et deux cygnes en porcelaine qui nageaient dans ledit bassin. Ceci n'était pas une imitation : le jel d'eau allait; les rochers étaient en petits minéraux ; il y avait une forêt faite avec des petites branches d'arbres verts ; le jardin était composé de fleurs naturelles dont la queue était plantée en terre. — Si les bouchers croient tenter les gastronomes avec ces hideuses représentations, je pense qu'ils se trompent; je ne connais rien de plus dégoûtant. Ces fleurs et ce jet d'eau dans ce cadavre éventré, ces cyprès sur ses entrailles faisaient fort peu rêver aux douceurs de Vart niUuaire.
i^^ Un article de Théodore Labarre, dans la France musicale, a causé un singulier quiproquo. — Labarre déplore la perte qu'a faite de Léon Gatayes la harpe, — ce délicieux instrument aujourd'hui négligé. — 0"'*lq"<'s personnes en ont conclu que Gatayes était mort. — Je les remercie des bonnes paroles et des consolations qu'elles ont cru devoir m'adresscr h ce sujet. — Léon Gatayes a simplement le bonheur de ne plus faire de musique que pour lui, pour ses amis — et pour ceux qui aiment et comprennent la nnisique. — Voilà tout ce qu'a voulu dire Labarre, — notre excellent camarade à tous deux.
*3>4yî J'ai dit une sottise dans le dernier numéro des Guêpes.
— Je remercie la personne qui a bien voulu m'en avertir. —
Jepourrais, à la rigueur, accuser les compositeurs de l'iraprimerie, — comme on fait souvent ; — mais j'aime mieux expier franchement ma faute. — Voici la lettre que l'on m'adresse :
« Monsieur, vous dites que vous avez vu en vente, chez un marchand d'habits, un aainl-sacreihent en cuivre argenté. — Vous avez fait une étrange métonymie; — vous avez indiqué le contenant pour le contenu. — L'objet qui renferme le saint-sacrement, l'hostie consacrée, s'appelle ostensoir. »
J^}^ L'ostensoir est toujours à vendre chez le fripier, faubourg Saint-llonoré : on y joint un encensoir.
^j; Un limonadier du faubourg du Temple était de garde.
— Un de ses camarades lui dit : « Le froid va piquer cette nuit; — est-ce que vous n'avez pas votre paletot? — Non. — A votre place j'irais le chercher; vous risquez de mourir, de froid pendant votre faction de nuit. » Le hmonailier goûte le conseil, et, vers une heure du matin, va frapper à son établissement. « Ohé ! Fanny 1 crie-t-il, c'est moi, — ne descends pas, je viens seulement chercher mon paletot; il fait un froid de tous les diables ; — ne descends pas, — jette-moi seulement mon paletot par la fenêtre. » Fanny ouvre la fenêtre de l'entresol et jette le paletot. — Le soldat citoyen retourne au poste.
— On jouait au piquet; il remplace le perdant, — dans un moment où il hésite pour l'écart, son adversaire lui dit : « Tiens, vous êtes décoré? »
Le garde national regarde sa boutonnière et voit, en rfl'et, qu'il est chevalier de la Légion d'honneur. — Il reste stupéfait; — il croit rêver. — Mais enfin il soupçonne la vérité; — il abandonne le poste et court au domicile conjugal, où il acquiert U conviction qu'il ne s'était pas trompé dans ses horribles soupçons. — Sa femme, qui n'était pas seule, lui avait par méL^arde jeté le paletot d'un officier qui lui tenait compagnie. Le limonadier, furieux, a blessé l'officier de plusieurs coups de sabre.
^/^ VOYAGE DE S. M. LOLIS-rUILlPFE AU .MOiNT SAl.NI-.MICHEL.
— Voici un récit fait par madame de Genlis, qui fut gouvernante du roi, alors duc de Chartres, et âgé de douze à treize ans, — qui ne manque pas d'intérêt. — Il serait à désirer que quelqu'une des personnes qui approchent le roi Louis-Philippe, lui mil ce souvenir sous les yeux.
« Pour arriver au mont Saint-Michel, dit madame de Genlis, dans de certains temps et le plus communément, il faut saisir l'heure de la marée où la mer abandonne cette plage ; mais dans le moment où nous ' étions en marche, la mer s'était retirée depuis quelques heures. Nous arrivâmes à la nuit tout à fait fermée : c'était un spectacle surprenant que les approches de ce fort au milieu de la nuit, sur cette plage sablonneuse et nue, avec des guides portant des llambeaux et poussant des cris horribles pour nous faire éviter des trous profonds et des endroits dangereux, de manière qu'd fallait faire mille et mille détours avant d'arriver. On voyait de très-près ce fort qui était tout illuminé dans l'attente des princes; on croyait qu'on y touchait, et Ion tournait toujours sans l'atteindre. Nous entendions un biuit lugubre de cloches qu'on sonnait on l'honneur dos princes; et cette triste mélodie ajoutait beaucoup à l'impression mélancoli(|ue que nous causaient tous ces objets nouveaux. C'est bien de ce château qu'on peut dire qu'il est posé
Il Sur un roclior désert, rcfTroi do î:i nature, Dont l'aride sommet semble touclicr aux cioux. »
Madame de Genlis fait une longue et triste description de ce châloau.
« L'hiver, dit-elle, y est exlréiuement rigoureux et commence aveo l'automne. — Il n'y fait jamais bien chaud. — On n'a du poivson sur celte plage (jue très -rarement et par hasard :
« Mad-itnc de Gonlis avait avec elle le jeune duc de Chartres, aujourd'liui roi des Français.
ainsi, au milieu de la mer, on est encore obligé de l'acheter. Les religieux avaient, à une lieue et demie du fort, une maison de campagne avec un superbe jardin qui les fournissait de légumes. Ils étaient douze religieux et ne recevaient point de novices. Il me parut qu'en général ils cherchaient, autant qu'ils le pouvaient, à adoucir le son des prisonuiers. Ils nous assurèrent qu'ils ne les renfermaient point, à moins d'ordres très-positifs du roi et détaillés sur ce j)oint, et que, même très-communément, ils les mènent promener aux environs.
» Je les questionnai sur la fameuse cage de fer ; ils m'apprirent qu'elle n'était point de fer, mais de bois, formée avec d'énormes poutres, laissant entre elles des intervalles à jour de trois à quatre doigts. Il y avait environ quinze ans qu'on n'y avait mis de prisonniers à demeure, car on y en mettait assez souvent {quand ils étaient we'f7i«M/.s, me dit-on) pour vingt-quatre heures ou deux jours, quoique ce lieu fût horriblement humide et malsain, et qu'il y eût une autre prison aussi forte, mais plus saine. Là-dessus je témoignai ma surprise. Le prieur me répondit que son intention était de détruire un jour ce monument de cruauté. Alors Mademoiselle et ses frères * se sont écriés qu'i/s auraient ii ne joie extrême de le voir détruire en leur présence. A ces mots le prieur nous dit qu'il était le maître de l'anéantir, parce que monseigneur le comte d'Artois ^ ayant passé quelques mois avant nous au mont Saint- Michel, en avait positivement ordonné la démolition ; le prieur ajouta que diverses raisons l'avaient forcé de diiférer, mais qu'il allait accorder aux princes cette satisfaction le lendemain matin, et que ce serait certainement la plus belle fête qu'on leur eût jamais donnée.
» Quelques heures avant notre départ du mont Saint-Michel,
* Mademoiselle Adélaïde, sœur du roi ; le duc de Chartres, aujourd'hui Louis-Philippe I".
' Depuis Charles X.
le prieur, suivi des religieux, de doux cliarpenticrs, d'un des suisses du chêteaii et de la pins grande partie des prisonniers (nous avions désiré qu'ils vinssent avec nous), nous conduisit au lieu qui renfermait cette terrible cage. Pour y arriver on était obligé de traverser des souterrains si obscurs, qu'il y fallait des flambeaux, et, après avoir descendu beaucoup d'escaliers, on parvenait à une affreuse cave où était l'abominable cage, posée sur un terrain humide où l'on voyait ruisseler l'eau. J'y entrai avec un sentiment d'horreur et d'indignation, tempéré par la douce pensée que du moins, grvce a nos élèves, aucun infortuné désormais n y r^flcchirait àonJoureuscmcnl sur ses maux et sur la méchanceté des Iwnunes.
» M. le duc de Chartres ', avec l'expression la plus touchante et une force au-dessus de son âge, donna le premier coup de hache à la cage; — ensuite les charpentiers en abattirent la porte et plusieurs pièces de bois.
t Je n'ai jamais rien vu de plus attendrissant que les transports, les applaudissements et les acclamations des prisonniers pendant cette exécution. C'était sans doute la première fois que ces voûtes retentissaient de cris de joie. Au milieu de tout ce tumulte je fus frappé de la figure triste et consternée du suisse du chûteau, qui considérait ce spectacle avec le plus grand chagrin. Je fis part de ma remarque au prieur, qui me dit que cet liommc regrettait cette cage, parce qu'il la faisait voir aux étrangers. .M. le duc de Chartres donna dix louis à ce suisse, en lui disant qu'au lieu de montrer à l'avenir la cage aux voyageurs, il leur montrerait la place quelle occupait, et que cette vue leur serait sûrement plus agréable... Après la messe, nous parcourûmes toute la maison ; nous vîmes une énorme roue au moyen de laquelle, avec des fûbIes,on montait par une fenêtre les grosses provisions pour le château ; on attachait ces provisions sur la
* S. M. Louis-Philippe 1".
grève avec des câbles qui tiennent à cette grande roue posée dans l'intérieur du fort à une ouverture de fenêtre, et la roue, en tournant, hisse et enlève tout ce qui est attaché au câble.
» Nous obtînmes pour plusieurs prisonniers une permission qu'ils désiraient ardemment, celle de nous suivre jusqu'au bas du château. 11 y en avait un qui, enfermé depuis quinze mois, n'avait pas eu jusqu'à ce jour la liberté de sortir du haut du fort; lorsqu'il se trouva hors du couvent, sur la petite esplanade, et surtout lorsqu'il eut aperçu l'herbe qui couvre les marches de l'escalier, il éprouva un moment de joie et d'attendrissement impossible à dépeindre. Il me donnait le bras, et à chaque pas que nous faisions il s'écriait avec transport : Oh ! quel honheur de marcher sur l'herbe.
« En arrivant à Paris nous fîmes beaucoup de démarches infructueuses en sa faveur. Mais M. le duc de Chartres eutlebouheur d'obtenir sur-le-champ la délivrance d'un de ces prisonniers, et de contribuer à celle d'un autre encore. » (Mémoires de madame la comtesse de Genlis. — Imprimerie de Fain, rue Racine.)
^i^ Aujourd'hui ce jeune duc de Chartres est le roi, est le maître.
Vers la même époque — madame de Genlis — se trouvait à Spa avec ses élèves. — Laissons-la encore parler :
« On nous proposa d'aller au sommet d'une haute montagne où se trouve situé le vieux château de Franchimont, parce (pi'on découvre de là une vue ravissante et la plus riante, nous dit-on, de Spa. On nous apprit en même temps que le château renfermait plusieurs prisonniers pour dettes. Là-dessus M. le duc de Chartres * s'écria, du premier mouvement, « que, puisqu'il y » avait des prisonniers dans le château, la belle vue ne lui pa- » raîtrait nullement riante; » et, sur-le-champ, il proposa de
* s. M. Louis-Philippe.
faire une souscription pour les délivrer. J'approuvai fort celle idée, et, grâce aux soins et au zèle ardent de M. le duc de Chartres, la souscription fut bientôt remplie, et les prisonniers sortirent du château. Alors nous nous rendîmes à celte montagne, et, parvenu au sommet, M. le duc de Chartres, en jetant les }eux sur la prison vide, et les tournant ensuite sur une campagne innuense, dit avec une touchante expression : « A pré- » sent, je conviens que celle vue est en elVet aussi riante qu'elle » est admirable, » [Idem.)
Avril 18W.
Le printemps. — Les marchands do vin. — Une réclamation. — Bust. de M. Giiizot. — Une confession. — J[us(^o du Louvre : MM. Giidlii, Grépin, Thomas, Couture, Alfred Dedreux, etc. — Lettre de Swift en 1720. — Une histoire à propos d'un vaudeville. — De ipielqucs alius. — Administrations des chemins de fer de Rouen et de Saint-Germain. — Les marchands d'hommes. — M. Chereau.
^fejç Pourquoi m'est-il donc si dillicile de m'enfcrmcr dans une chambre, de m'asseoir, d'écrire? Potirquoi mes journées s& passent-elles, malgré moi, à épier les premières feuilles qui déchirent les bourgeons des arbres, à m'enivrer de l'odeur îles premières violettes et de la giroflée des murailles ; h écouter les preiuières aheilles qui bntirdonnent autour des premières lleurs? J'ai beau chercher à m'irriter contre les abus et les vilenies, je ne me trouve d'intérêt à rien, .«i ce n'est à savoir si mes marronniers roses llenrironl cette année, si mes glycines de la Chine auront autant de grappes bleues que l'année ilcrnière.
F.t il s'épanouit, à cette saison, dans le cœur, je ne sais quelles lleurs tristes et charmantes, — semblables au chèvre-feuille
qui croît sur les tombeaux, et dont le parfum bemjjle être l'àme de ceux qu'où a aimés,
Les arbres, les Heurs, l'herbe, — retrouvent leur jeunesse, leur éclat, leurs parfums. Les oiseaux retrouvent, à chaque printemps, — les mêmes plaisirs, les même"s asiles, le même amour.
L'homme seul meurt un peu chaque année.
^^ Et d'ailleurs, que dirais-je? —je suis, il me semble, en ce moment d'accord avec tout le monde. — J'ouvre les journaux, et je vois des hommes contre les idées desquels j'ai combattu longtemps, exprimant les pensées que j'ai formulées contre eux, et presque dans les mêmes termes. Il me semble que c'est un rêve ; j'ai besoin de ne pas me fier à ma mémoire, et de voir imprimé, il y a quatre ou cinq ans, ce qu'ils disent aujourd'hui à la tribune. — Ai-je donc vu la vérité à force d'indifférence?
^^ Nous avons signalé déjà Tassocialion formée entre le gouvernement et les marchands de vin de Paris et de Rouen, pour l'exploitation de la Seine et des divers procédés employés par cette honorable société pour mettre ledit fleuve en bouteilles, — sous prétexte qu'il prend sa source en Bourgogne, et le vendre au prix moyen de trois francs le htre, — tandis que les honnêtes industriels qui le vendent au seau le concèdent à deux sous la voie. Et ceci n'est pas une plaisanterie; les employés de la régie assistent au mélange que font les marchands de vin, et constatent, par un récépissé, que telle futaille, qui devant eux a été à moitié remplie d'eau, contient du vin. — Ce fait, déjà signalé par les Guêpes, vient d'être avoué à la Chambre par le ministre des tinances. La crue inusitée de la Seine avait fait un égal plaisir au gouvernement et aux marchands de vin ; — ils se plaisaient à apprécier, en litres et en bouteilles, le lleuve qui, sortant de son lit, se répandait sur ses rives, renversant tout sur son passage. Malheureusement un député a demandé aux ministres des explications sur ce fait de la complicité des agents de la régie dans le vol des marchands de vin.
^^ M. Duchâtel, — propriétaire récent de\ignobles éterrdus, mais de médiocre qualité, n'a pas osé défendre en cette occurrence une cause dans laquelle on aurait pu le croire intéressé. — M. Lacave-Laplagne a eu le courage de soutenir à la fois et la régie et les marchands de vin étendu d'eau.
^(^ Nous voudrions savoir si M. Lacave-Laplagne oserait affirmer que les marchands de vin, avec le concours de la régie, ne mêlent d'eau qu'un vin destiné aux hôpitaux et aux pensions. Nous voudrions savoir si les hôpitaux et les pensions ne pourraient pas se charger eux-mêmes de ce mélange, qu'ils feraient avec plus de certitude dans les proportions qui leur paraîtraient convenables.
Il est impossible de se moquer du pays entier, représenté par les députés, avec plus d'aplomb que ne l'a fait M. Laplagne en cette circonstance.
^^ Qiieliiues négociants, — auxquels on ne dit pas encore que le gouvernement se soit associé, — ont également profilé de la crue des eaux pour mettre en bouteilles de grès une portion des flots irrités, — et les vendre sous le nom d'eaux minérales. — La police a saisi un grand nombre de ces bouteilles.
^^ Lors de l'enterrement du maréchal Drouct-d'Erlon, on avait placé des canons sur la grande place des invalides; lorsque ces canons tirèrent, les vitres d'une maison qui faisait face furent toutes brisées ; — le vin en pièce fut tourné, les bouteilles vides et pleines se choquèrent et furent cassées. — Le propriétaire réclama près de l'intendant des Invalides,— lequel l'envoya aux honunes d'alVaires, lescpicls l'envoyèrent au mini.>lre de lu guerre, leipiel l'envoya au ministère de l'intérieur, lequel l'envoya au régiment d'artillerie dont les pièces avaient causé le dégât, lequel l'envoya promener.
^^^ Au mumenl où les journaux parlaient d'une médaille (lu'on allait frapper en l'honneur de M. Guizol, un buste de cet homme d'État a par hasard été vendu à l'hôtel des comnnssaires-
•priseurs de Paris, piace de la Bourse. — Je ne sais à quel|prix il avait été proposé, mais, lorsque j'entrai, il était à trois francs cinquante centimes, et il ne tarda pas à être adjugé à quatre francs vingt-cinq centimes, aucun acquéreur ne s'étant présenté pour couvrir cette dernière enchère.
^jc u.\E CONFESSION. — Il est uue chose qui m'embarrasse mille fois plus encore que de me trouver si bien d'accord, comme je vous l'ai fait remarquer, avec des gens que je suis accoutumé à combattre ; c'est... comment le dire... comment l'avouer?... c'est que cette fière indépendance dont j'ai laissé voir tant d'orgueil... je ne sais pas positivement ce qu'elle est devenue... c'est comme une arme émoussée et sans pointe, — ou plutôt c'est l'épée de ce prince des contes de fées, qui, lorsqu'il la tire du fourreau, se trouve changée en une plume de paon dont il frappe innocemment d'estoc et de taille. — Hélas! sans m'en apercevoir, je me suis laissé corrompre par toutes sortes de gens. — De quelque côté que je me retourne, quelque sujet que je veuille traiter, je découvre que je n'ai plus mon libre arbitre, que ma pensée cherche des réticences hypocrites.
Il ne me reste qu'un seul moyen de continuer honnêtement ma mission, c'est de vous avertir des sujets sur lesquels je suis corrompu, à mesure qu'ils se présenteront, pour que vous ayez de mes paroles une défiance convenable.
-^ij? MUSÉE DU LOUVRE. (Exposiliou de 1844.) Obligé de quitter Paris un des premiers jours de cette e.xposition, et ne sachant si je pourrais y revenir avant l'émission du présent volume, j'ai laissé demander pourmoiàM. ledirecteur des musées rovaux la permission d'entrer dans les galeries du Louvre avant leur ouverture, tandis qu'on n'y admettait que les doreurs et les vernisseurs. — Cette autorisation m'ayant été très-gracieusement accordée, — on est hbre d'attribuer à cette faveur, que j'ai non passeulement acceptée, mais encore sollicitée, — lesilence que je garderai cette année surles opérations du jury d'admission. — En
effet, si je m'avise de dire que je n'ai pas entendu cette fois le même concert de plaintes et de reproches que de coutume, on sourira d'un air iîh et intelligent et on haussera les épaules.
^fjç D'autre part, je suis en tout resté trois heures dans les galeries du Louvre, je n'ai donc vu qu'en courant quelques tableaux par-ci par-là, — il e» est sans doute... et des meilleurs, que je n'aurai pas remarqués, — et "dans ceux que j'ai vus toutes sortes de qualités estimables ou brillantes ont dû m'échapper; sans compter que, ne connaissant rien à la partie technique de la peinture, je ne juge les tableaux qu'au point de vue de la vérité et du charme ; je i»c puis exprimer que des impressions de bourgeois.
Ce qui fait que ceux des peintres dont je parlerai qui seraient mécontents de mes appréciations ont parfaitement le droit de récuser un juge qui s'avoue à la fois ignorant et corrompu.
Il est un genre de peinture prévu par plusieurs articles du Gode pénal, qui punissent sévèrement « l'ollensc au roi et à la famille royale, l'attaque aux droits qu'il tient de la nation; » il est impossible de qualifier autrement certaines peintures oflicielles. Les honnêtes gens seront indignés de voir des peintres, des artistes, user de toutes sortes de recoinmandalions pour obtenir une commande, alVocter un zèle et un dévouement extrêmes pour la personne et la dynastie de S. M. Louis-Philippe, — et, îine fois la commande obtenue, ces partisans dévoués devenir des ennemis acharnés et dangereux, — employer leur talent à tiéconsidérer le roi, à le rendre désagréable aux yeux ainsi que toute sa famille.
^^1^ Je n'en veux pour exemple qu'un certain Itelour à Tieuilly, — efl'et de nuit, — de M. Joachim Issarii ; — penset-on que les provinciaux qui viennent à Paris voir l'exposition du Louvre, — cl (jui n'ont guère d'occasion de voir la famille royale, — dont les membres sont le plus souvent épars dans l'ancien et le nouveau monde, puissent concevoir d'elle une opi-
nion bien respectueuse à la vue de tous ces personnages difformes qu'on leur donne pour le roi, pour la reine, pour le prince de Joinville, pour le duc d'Aumale, etc.? — Ne sont-ils pas fondés à croire sur parole certains carrés de papier, — et à s'en retourner chez eux avec l'insurrection dans le cœur? — le roi qu'ils pensaient avoir, n'est pas un roi bleu. — Comment! le roi est de celte forme et de cette couleur! Comment ! le roi est de ce bleu-là, — et le prince de Joinville, et les princesses, — quel mauvais goût ! — On mettait autrefois du rouge à la cour; mais quelle horrible idée de mettre du bleu! — et quels vilains arbres que les arbres de Neuilly! — et quelle horrible rivière que la rivière de Neuilly!
^^ Allons plus loin : M. Jugelet a reproduit la Chute des chevaux du roi dans une écluse du canal de la ville d'Eu. — Les personnes qui s'étaient le plus effrayées de l'horrible malheur qui pouvait résulter de cet accident — ne peuvent s'empêcher de rire aux larmes en face de la représentation qu'en a faite M. Jugelet. Est-ce faire acte de bon citoyen, je le demande, que d'exciter un pareil sentiment à propos d'un événement pareil?
L'été dernier, je rencontrai sur la place de Sainte- Adresse — un jeune homme assez ébouriffé qui , assis sur une grosse pierre, les yeux fixés sur la mer, — donnait de temps en temps un coup de pinceau à une toile qu'il avait sur les genoux; — comme j'approchais, il serra la toile, — se leva — et dit : « Je m'en vais... décidément, la mer ne me plaît pas..., d'ailleurs, j'ai essayé de tous les bleus pour — ces horizons là-bas... et je vois bien qu'il n'y a que l'outremer qui puisse les rendre... l'outremer est trop cher, et je m'en vais. » - Deux jours après, en effet, je me trouvai avec lui sur le bateau à vapeur qui va du Havre à Rouen. — Il fut si gai, si amusant, que je luipardonnai presque ses airs dédaigneux pour la mer.
Ce jeune homme est tout simplement M. Thomas Couture,
c'esl-à-dire un des plus grands peintres de ce temps-ci, — c'est-à-dire un talent original, sérieux, plein de force, de charme et de pensée, — l'auteur du tableau le plus remarquable, sans contredit, qu'il y ait au salon cette année, «V Amour de l'or.t
^fjç Une peinture bistre, — à petits traits, — ressemblant tout à fait à ces tableaux en cheveux qu'exposent les coiffeurs devant leur porte, était désignée sous le n" 2,363. — Je cherche au hvret 2,363; — la peinture s'arrête au n° 2,156. Il paraît que ce n'est pas de la peinture ; je m'en doutais ; — estce donc de la sculpture? non. Enfin j'arrive au n" 2,3C3, et je trouve : Portrait de Louis XIV gravé sur acier. — Comment, portrait de Louis XIV? ce vaisseau en cheveux, ces oiseaux inconnus sur ces glaces impossibles. — c'est là le portrait do Louis XIV? — Je ne sais si on a changé ce numéro depuis contre le numéro 8, qui lui appartient, et qui le désigne plus justement comme Terres Louis-Philippe, découvertes par Dumont-Durville. Je félicite S. M. Louis-Philippe de ce qu'il possède d'autres terres et d'autres tableaux.
M. Desgoffe a exposé un affreux Narcisse violet, — recommandable par une grande fidélité mythologique; — en effet, l'araour de Narcisse pour lui-même se trouve on ne saurait mieux cxphqué par^e tableau de M. Desgoffe; — il e.st évident que si quelqu'un a aime cet affreux bonhomme, — ce n'a pu être que lui-môme ; — toute autre créature en aurait été incapable. — Nous avons vu également avec curiosité dans ce tableau, ^auquel on a accordé les honneurs du Salon carré, — des fleurs extraordinaires, que nous n'avions jamais vues nulle part auparavant. — Parlez-moi de ces fleurs-là ! — et non pas de ces fleurs communes, comme les peindrait madame deCliantereine, — de ces fleurs qu'on voit dans les champs, dans les jardins, — partout, — tandis que celles de M. Dc.sgoflc n'existent que dans son tableau.
>|f Le n" 516 — représente une mare — au milieu d'une
AVRIL 1844. Uo
forêt ; — le soleil qui se couche — enflamme l'horizon : — des bestiaux viennent boire à la mare.
Ce tableau est loin d'avoir les qualités que nous venons de remarquer dans le Narcisse du Salon carré ; — l'auteur n'a pas l'imagination de 31. Desgoffe ; — son eau est tout bêtement de l'eau calme, transparente, qui reflète les riches couleurs du ciel et l'ombre des arbres, — de l'eau comme il y en a plein les rivières; — ses arbres... beau miracle ! des chênes, des hêtres, des châtaigniers, — comme il y en a dans toutes les forêts ; — et son ciel si splendide, il ne Ta pas inventé non plus : — on en voit presque tous les jours comme cela à la fm des belles journées de l'été. — Aussi, voyez la différence : — devant ce tableau, — on reste pensif et silencieux, on rêve, on s'oublie, tandis que personne ne s'arrête un instant devant le Narcisse sans qu'un sourire n'illumine son visage, en signe de l'agrément que lui procure la peinture de M. Desgoffe.
-^^ Quel vilain désert que le désert de Suez! — terre, chameaux, vautour, — tout y est de la plus désagréable couleur café, — si nous en croyons M. de Labouére. — Je ne sais de désert aussi triste — que celui que les curieux laissent devant son tableau.
^^ Des tableaux de chasse exposés par M. Godefroy Jadin, celui que je préfère est, sans contredit, celui appelé le Rendezvous, et portant le n° 958 ; — les terrains, l'allée d'arbres sous lesquels sejoucnt l'ombre et le soleil, tout est vrai et bien rendu.
Raph et Zeph, les deux lévriers d'un autre tableau, ont le défaut d'être un peu lourds; les amis de l'auteur ont vu avec plaisir que tous ces chiens avaient cette année quatre pattes ; c'est un progrès sensible dans la manière du peintre, — auquel nous avons reproché, en d'autres circonstances, de n'en donner que trois à ces (juadriipèdcs.
^^ Il est bon d'apprendre à un grand nombre de messieurs qui ont exposé des tableaux de marine que les messageries
royales, — ou les bateaux à vapeur qui partent de Saint-Germain, — se feraient un vrai plaisir de les conduire au Havre ou à Dieppe, — ou dans tout autre endroit où ils pourraient voir la mer ; c'est une étude qui n'est pas aussi frivole qu'ils ont l'air de le penser^ quand on veut peindre de la marine, — et que leurs tableaux constatent qu'ils n'ont pas faite jusqu'ici.
J^^ Gudin, lui, a vu la mer, et il la reproduit admirablement; — il a, entre autres, une faculté que je n'ai vue au même degré chez aucun peintre moderne ou ancien ; — il est de ces rayons que le soleil laisse tomber sur la mer pendant quelques secondes, — de ces rellets fugitifs que l'on a à peine le temps de voir. Le soleil qui se couche ou qui se lève colore successivement les eaux et le sable humide de mille nuances rapidement effacées et remplacées par d'autres. — Eh bien ! Gudin donne ces reflets, ces nuances, ù ces eaux, presque aussi bien que le soleil à la mer.
Pour la plupart des peintres de marine, la mer est de la couleur verte étendue à peu prés horizontalement au bas d'une toile ; chez Gudin, c'est de l'eau; — elle n'est pas beaucoup plus limpide à la mer que dans le tableau des Naufragés de Saint-Pierre sauvés par un brick hollandais.
^^ Au-dessous d'un beau tableau, une action honorable du même auteur.
Crépin a fait un des plus beaux tableaux de marine de nos jours, le Combat de la Ihnjonnnise. Il est aussi l'auteur du Naufrage des frères de la Borde, composition très-dramatique et d'une remarquable exécution. — Cependant Crépin a toujours été négligé. Kn 1830, lorsque jM. d'iiaussez, ministre de la marine, nomma, par ordre de Charles X, Gudin peintre de la marine royale, Gudin répondit qu'il ne pouvait accepter qu'autant que Crépin serait nonmié en même temps que lui.
Crépin avait déjà depuis longtemps au ministère un atelier qui lui a été retiré.
AVRIL 1844. tlT
Aucun ministre jusqu'ici n'a pensé à donner la croix d'hoiw neur à un horame dont les travaux honorent la France.
^çç Voici un tableau de M. Paul Gourlier; — c'est un tableau d'un haut enseignement et qui sera, sans aucun doute, acheté par une société de tempérance.
L'auteur a représenté Bacchiis enfant, de manière à faire abandonner le culte de ce dieu par ses prosélytes les plus fervents. — Nous demanderons en passant à M. Gourlier (et cette question pourrait s'adresser à bien d'autres peintres) pourquoi il a pris la peine d'inventer des plantes aquatiques. E.Kceplé le nénufar jaune, toutes celles dont il a orné son tableau n'existent que dans ladite image. M. Gourlier ne pourrait-il, à la rigueur, se contenter du lis des étangs, du nénufar blanc, — du jonc fleuri avec sa couronne rose, de la sagittaire, dont les feuilles semblent des flèches lancées du fond de l'eau par quelque triton révolté, et dont la fleur est un épi blanc et violet; des joncs et des roseaux si nombreux et si variés, de l'hyèble et de l'armoise, aux ombelles blanches oujaunes ; de la reine des près, aux Ihyrses dun blanc rosé; — des iris, des myosotis, des cressons, des piipulages et de mille autres plantes qui habitent les rives et le sein des eaux? — M. Gourlier a trop d'imagination.
M. Octave Galle, qui a exposé un tableau appelé les Lierres^
— aurait dû les étudier autre part que chez l'herboriste du coic de sa rue.
M. L. Gallait a rais en présence deux femmes dans deux cadres différents, avec ces deux titres : — Bonheur, — Malheur.
— Ce sont deux très-jolis tableaux malgré leurs défauts.
La première est une femme johe, riche, — avec un bel enfant rose et vivace. — Elle est dans un jardin; — le ciel est bleu; — l'air (s'il y en avait dans le tableau) serait embaumé, si les affreuses fleurs que le peintre y a placées pouvaient sentir autre chose que l'huile.
Heureuse mère ! — comme elle prodigue à son enfant blea-
aimé — les plus riches étoffes ! — comme elle lui fait une heureuse vie dans le présenti — comme elle lui voit, dans l'avenir, une heureuse vie sur une route toute tracée !
L'autre est une pauvre femme, — belle, mais pâle et misérablement velue. — Elle tient dans ses bras, — et porte à une chapelle pour prier pour lui, un pauvre petit enfant mourant de froid et de faim, — qui lui demande à manger et auquel elle n'en peut donner.
Pourquoi mctlez-vous ces deux mères si prés l'une de l'autre
— et les séparez-vous, cependant, — monsieur dallait? N'avez-vous pas songé qu'il manque quelque chose au bonheur de la première? — C'est de secourir la seconde.
J^^ Madame, madame, traversez vite de l'autre côté de la galerie de bois, avec votre fdle : — voici un Raphaël et une Fornarina (par M. Carré) qui s'aiment et sç le disent d'une manière un peu trop crue et trop instructive... — il est vrai qu'en face est une bacchante qui, de la vigne, n'aime que le raisin et méprise la fouille, — cl se livre à des contorsions assez expressives... mais enhn elle est seule; — traversez donc, madame, et résignez-vous à la bacchante.
^}!^ Une autre peinture fort erotique est due au pinceau de M. Biard; — cela s'appelle la l'iidcnr oricntitle. — Une femme entièrement nue — se prosterne pour cacher son visage — et montre <le face au public des choses que je n'oserais nommer, même de profil.
Comme cette figure, cependant, ne peut tout montrer ;\ la fois. M, P.iard a fait montrer, par d'autres femmes également nues, tout ce que cache celle-ci. — Le tableau est complet :
— des eunuques étendent leurs robes devant les femmes, pour li's cacher, non pas au public, — mais à M. Lépaullc. jeune peintre français, que l'on voit peint en haut d'une colline. — C'est, en effet, une aventure arrivée à cet artiste qui a donné à M. Hiard l'idée de ce tableau.
M. LépauUe est allé, il y a deux ans, je crois, en Orient. Averti que tout un harem venait chaque jour se baigner dans une petite crique, sons la garde de dix farouches eunuques, il eut la témérité de se cacher dans le voisinage, — pour assister au bain des belles Géorgiennes. — Malheureusement, il fut docouvert, et les eunuques lui donnèrent plus de deux cents coups de bâton. — M. Biard a en effet montré deux eunuques armés de bâtons, qui vont tourner la colline où s'est juché iM. LépauUe, dont la ressemblance est frappante ; — il fut horriblement battu ; un bruit même avait couru que les eunuques ne s'en étaient pas tenus aux coups de bâtons, et qu'ils lui avaient fait subir un infâme traitement, mais ce bruit ne s'est pas confirmé. — M. de Bourqueney, notre ambassadeur, a en vain demandé réparation de l'insulte et des coups infligés à M. LépauUe ; le pacha a été inilexible, et a dit que les eunuques n'avaient eu qu'un tort, — c'est de ne pas tuer M. LépauUe.
Quelques personnes ont trouvé désobligeant, de la part de M. Biard, d'avoir reproduit cette aventure désagréable pour un artiste et un camarade, mais j'ai entendu affirmer que M. LépauUe y avait consenti, et avait même posé deux fois, — ce que confirmerait la grande ressemblance du portrait. — Ce ne peut être alors que dans l'intention de donner de la publicité à ce fait, qui montre combien peu les Français trouvent de protection à l'étranger de la part des agents du gouvernement actuel. Il faut dire cependant que M. LépauUe a eu de grands torts en cette circonstance.
La Pudeur orientale est une pudeur qu'on n'a pas soi-même ; — on a des domestiques pour cela, comme pour brosser ses habits.
^j$ Le Cheval abandonné sur un champ de bataille, par M. Alfred Dedreux, — est un tableau intéressant et peint avec conscience. Ce pauvre cheval blanc — a une cuisse cassée ; — U entend sonner la retraite, il se relève sur le champ de ba-
ioO LES GUÊPES.
taille couvert d'hommes et de chevaux morts, — et il essaye d'obéir à la trompette et de suivre son escadron.
^(^ Est-ce par abstinence, — par pénitence, — expiation — ou deuil, que TEglise veut qu'on fasse maigre pendant la semaine sainte ?
Je connais quelqu'un qui, alors, ne ferait jamais si maigre qu'en mangeant du bœuf bouilli, — et qui doit s'accuser d'attendre et de voir venir avec trop de sensualité les époques où les commandements de l'Église l'obligent â manger du poisson, qu'il aime passionnément.
On sait l'histoire de ce cocher auquel son confesseur recommandait de faire maigre, et qui ré|fondait : « Je n'ai pas le moyen; c'est bon pour les maîlrcs. — Il faut des turbots, des truffes, des légumes de primeur, » etc.
^(^ Swift, relire en Irlande après la mort de la reine Anne, et ne s'occupant que tîe philosopher avec Pope, son ami, lai écrivait en 1 720 :
« Je n'ai jamais pu me faire aux grandes armées en temps de paix. Il me semble qu'un prince qui ne se croit pas en sûreté au milieu de ses sujets doit avoir des vues et des intérêts opposés aux leurs; mais je n'ignore pas quelles nécessités artificielles un ministre corrompu peutcréer lorsqu'il a une faction à soutenir contre l'opinion publique.
» Quant aux parleitienls j'adore la sagesse de cette gothique institution qui voulait qu'ils fussent élus annuellement, et je suis persuadé que notre liberté ne peut durer tant que cette ancienne loi ne sera pas rétablie. Oui ne voit que, lorsque de telles assemblées s'installent pour longtemps, il s'établit entre les députés et les ministres un certain commerce de corruption dans lequel les uns et les autres trouvent leur compte, mais dont le public fait les frais? » [Œuvres de Pope, édit. angl. , tome IV, page 201.)
J^ Voici une histoire parfaitement vraie. — Je l'aurais racontée tout autrement si j'étais encore un homme indépendant;
AVRIL 1844. iSir
mais j'ai, ces jours passés, rencontré dans un salon un des personnages, qui m'a fait un très-gracieux accueil. — Je vais donc mettre dans mon récit toutes sortes de lâches réticences.
^i^ C'est comme la polka, — cette danse à la made, — que l'été, les bals champêtres et la Chaumière, vont rendre impossible dans le monde pour l'hiver prochain. — Je l'ai wx danser, — mais où? — chez un ami; par qui? par une jolie femme. — Eh bien ! je ne puis plus dire ce que j'en pense? — si ce n'est que l'expédition de Chine va nous rapporter pour la remplacer quelque danse chinoise. — Les femmes du monde n'attendent qu'un prétexte pour danser le cancan dans toute sa pureté. — M. Lagrenéea emporté cette danse nationale et le rapportera sou5 le nom chinois de kankan.
^^ Revenons à notre histoire.
Madame Ancelot a fait un vaudeville, — comme le savent les lecteurs des Guêpes, — où figure madame Rolland.
Lorsqu'on présenta cette pièce au ministère de l'intérieur; — on s'avisa de demander s'il ne restait pas quelque personne de la famille de madame Rolland qui pourrait trouver mauvais qu'oû lui fît chanter le vaudeville.
A quoi il fut répondu qu'il y avait madame de Champagneiix, qui était tout simplement la fille de madama Rolland. — On annonce à M.U. Ancelot et Giraudeau de Saint Gcrvais que la pièce ne pouvait être représentée sans l'assentiment de madame de Chainpagneux. — A quoi M. Ancelot revint dire qu'il avait obtenu le consentement de cette dame par l'entremise de mademoiselle Godefroy.
On promit de jouer la pièce. — Et elle suivait sa destinée lorsque madame de Champagneux fit porter des plaintes ausss justes que sévères au ministère de l'intérieur. — On alla voir madame de Champagneux : « Mais, madame, n'avez-vous dcHK pas donné la permission? — Moi, monsieur, pas le moins du monde! Comment supposer que j'aurais laissé mettre ma mère.-
sur le théâtre du Vaudeville, quej'îiurais permis de faire représenter, par une actrice, ma mère, et ma^ mère amoureuse! que j'aurais souffert qu'on me représentât moi-même au berceau... »
Si j'étais encore indépendant, je ne laisserais pas à mes lecteurs le soin déjuger eux-mêmes la conduite de l'académicien.
C'est comme si je veux parler de fleurs, — où est ma liberté? — Ne me suis-je pas laissé corrompre, — n'ai-jc pas accepté les hépatiques et le phlox, — le fameux phlox que M. Van Houte m'a envoyé de Gand ?
Que signifie maintenant mon opinion? — de quel poids est mon suffrage? — A peine puis-je maintenant risquer quelques phrases timides;— si je froisse quelqu'un,— on me reprochera mon opprobre,—on me dira que ma plume est vénale.
Oserai-je écrire que je lis avec un grand plaisir les articles de M. A. Toussenel : — on me jettera au nez qu'il a osé dire que le Voyage autour de mon jardin ne l'avait pas ennuyé.
i^kje Une société horticole s'est formée en Angleterre, — les membres de cette société ont remarque que l'esprit de l'homme est trop étroit pour contenir une ailniiralionsullisante des œuvres de Dieu; — ils ont observé que beaucoup d'hommes déjà ont eu l'instinct de celle vérité, — que les horticulteurs ne font aucun cas des insectes, — que les entomologistes se plaisent à ignorer qu'il y a des fleurs.
' Qu'entre les horticulteurs, les uns n'aiment que les tulipes; — qu'entre les amateurs de tulipes, — il y en a qui n'aiment que les tulipes à fond blanc, — et qui, dans les tulipes à fond blanc, n'estiment que celles qui ont l'honneur de faire partie de leur propre collecliou. De celte façon, en consacrant toute sa vie, toutes ses fucullcs, à l'élude et à l'admiralion d'une seule variété, d'une seule tleur, on arrive à sulTire à cette admiration.
Cette sçciélé a songé â appliquer celte division aux légumes, elle s'est dévouée aux concombres , et s'est intitulée Société des
A\RiL 1844. 153
concombres, — en émettant le vœu que de nouvelles sociétés se consacrassent à d'autres légumes.
^f^ Il y avait auprès de Gand — un brave homme qui n'avait qu'un seul luxe, — sa collection de dahlias ; — il est mort — et l'a léguée aux pauvres.
^^ jNous voudrions savoir pourquoi les diligences et surtout les malles-postes marchent dans Paris, à leur sortie, avec une vitesse au moins double de celle qu'elles conservent quand elles sont sur les grandes routes, où cette vitesse n'aurait plus de danger pour personne. — A chaque instant ces voitures causent de graves accidents. Il me semblerait qu'elles ont assez blessé de monde pour acquérir le droit d'être classées parmi les établissements insalubres, — et d'être placées hors de Paris, déjà si encombré de voitures et de piétons ; — ce serait bien assez des voitures qui circulent dans la ville, — et on pourrait se contenter de ce qu'elles offrent de chances d'écraser les piétons. — C'est une mesure urgente qui devrait déjà être prise depuis longtemps.
^^ Mais, depuis que je me môle de combattre les abus, — je n'ai encore pu triompher que de deux ; — le premier était l'habitude des boulangers de vendre des pains de deux livres qui ne pesaient qu'une livre et demie. — J'ai réussi à faire vendre le pain à la livre; — mais les Parisiens ne veulent pas l'acheter ainsi, et, d'autre part, la loi a une excessive indulgence pour le vol de MM. les boulangers. Le second était l'heureuse idée qu'avait eue le préfet de police de faire mettre exclusivement à droite , c'e^t-à-dire derrière le cocher, le tarif des cabriolets que les bourgeois doivent consulter. — On le place maintenant à gauche.
Excepté cela, — les choses vont comme devant, — et mes réclamations sur tous les autres sujets n'ont servi absolument à rien.
^^ Ainsi, je ne puis obtenir que l'administration du che-
min de fer de Rouen ne place pas les voyageurs les moins aisés dans (ies voitures qui seraient à peine convenables pour des bestiaux. Ceci est une chose honteuse, — mais que la loi n'atteint pas.
En voici une autre que je prends la liberté de qualifier du nom de vol, — et qui arrive tous les jours sur le chemin de fer de Saint-Germain. — Si MM. les administrateurs croyaient devoir contester la vérité de ce que j'avance, je les avertis que je leur citerai le jour et l'heure de plusieurs de ces accidents — et que je tiens tout prêt le témoignage de plusieurs des voyageurs qui en ont été victimes.
On prend au bureau d'une des stations intermédiaires — des places de diligence et on les paye ; — quand on offre de payer des places de diligence, il y en a toujours ; — mais, quand le convoi arrive, c'est différent; — il n'y a pas de place dans les diligences, — les voyageurs sont placés dans les wagons. — Je tiens en note le jour et l'heure où, à la station d'Asuières, sur quatorze voyageurs qui avaient pris et payé des places de diligence, — deux seulement en ont obtenu, et les autres ont été, avec toutes les conditions de la brulahté, entassés dans des wagons, — la femme séparée de son mari, — la fille de sa mère.
En bonne justice, — quand on a vendu des places de diligence, on doit les livrer. — On n'est pas fondé à dire qu'il n'y en a pas. — L'administration doit, ou avoir des places en réserve, ou ne vendre que celles qu'elle est sûre de pouvoir livrer. — Mais, bien mieux encore, — quand les personnes qui ont payé des places de diligence et qu'on place malgré elles dans des wagons, — quand ces personnes veulent bien ne pas exiger qu'on leur donne ce qu'on leur a vendu, — et se contentent de demander qu'on leur rembourse la différence du prix qui e.xiste entre la place qu'on leur donne et celle qu'elles ont payée, — on n'écoute même pas leurs réclamations.
A quoi servent les commissaires chargés de la surveillance
des chemins de fer, — s'ils ne répriment même pas ce qui n'a pas d'autre nom que celui de vol effronté ?
On se plaignait de la brutalité proverbiale et de la rapacité des cochers de fiacre. L'administration des chemins de fer a-t-elle la prétention de les dépasser sur ce point de toute la vitesse dont la machine à vapeur surpasse la marche des coursiers étiques du char numéroté?
J'appelle sur ce sujet l'attention des autorités compétentes. Je ne pense pas que le gouvernement ait fait la traite des voyageurs et les ait vendus aux compagnies : c'est déjà assez de leur avoir vendu l'espace.
Je prie les journaux de reproduire mes plaintes à ce sujet, — en m'en laissant toute la responsabilité.
-^^ On vient de soulever, à la Chambre des députés, une question grave, — celle du remplacement militaire.
Comment se fait-il que les Français, — si fiers de leur gloire mihtaire, — payent des gens pour se battre en leur place, — et fassent moissonner les lauriers, comme un riche fermier fait faire ses foins, — par des hommes de peine et des domestiques à gages?
Cet impôt de la vie, cet impôt du sang, — il n'y a en France que deux classes d'hommes qui le payent en nature ; — les indigents et les fils du roi; les autres se font remplacer.
Les marchands d'hommes, — assure-t-on, sont au moins protégés à la Chambre. — De ce grand zèle pour l'affranchissement des nègres qui fait supporter aux députés jusqu'aux humiliantes avanies du droit de visite, ils devraient bien garder une part pour faire cesser cette infâme traite des blancs.
Le service militaire est devenu odieux en France, il faut le dire, parce que les gens d'une certaine aisance et d'une certaine éducation se font tous remplacer. — Les assurances ont fait descendre la facihté du remplacement beaucoup plus bas encore. — Un jeune homme d'une famille honorable, — d'une éducation
libérale, — se trouve dans un horrible isolement si le sort le fait soldat.
Si tous les Français indistinctement, — à l'âge de vingt ans,
— étaient soldats, — on pourrait diminuer le temps du service.
— Ce serait un impôt que tout le monde payerait également, et qui cesserait d'être odieux.
Quelle bonne plaisant^ie, — en présence du remplacement militaire, que cet article de la Charte : Tous les Français sont égaux devant la loi!
^^ La princesse Hélène d'abord, et la duchesse de Nemours ensuite, ont fait toutes deux une chose de fort bon goût, en prenant sous leur protection les fleurs et les sociétés qui s'en occupent spécialement; — toutes deux ont fondé des prix pour les concours. — ^^ais M. Chereau, le président du cercle général d'horticulture, — a cru devoir faire sortir à l'improviste, certain samedi, le public de la salle d'exposition parce que la duchesse de Nemours la visitait.
Ledit M. Chereau avait, pour sa part, distribué plus de six mille billets ; — des personnes venues de fort loin ont été expulsées de la salle et n'ont pu entrer.
Mai 18W.
Le jardin du Luxembourg. — Un mariage spirituel. — M. de Strada. — M. Souif. — Une commande du gouverneniL'iit. — Un créancier de l'État au ministère des finances. — Un liomiue do lettres décoré. — Les pions et les bedeaux. —M. Ledru-Uoiliu et M. le ministre de la marine. — M. Bourgogne. — Une séance de l'Institut. — A M. •'*
i^tfî MAI. — Il semble en France que les gens qui font partie de l'administration soient un peuple JilTércnt des adminis-
très, — un peuple conquérant qui s'est emparé du pays par la victoire, et traite l'autre en peuple vaincu et conquis.
En voici encore un exemple entre mille. Un de ces jours derniers, — un homme et un chien se trouvaient en même temps dans un passage qui conduit de la rue d'Enfer au jardin du Luxembourg. Le chien semblait perdu ; — il avait été flairer deux ou trois passants, et les avait laissés continuer leur route.
L'homme marchait en flânant, regardant à droite et à gauche les feuilles des arbres qui déchiraient leurs bourgeons.
Le chien vint gambader autour de l'homme, — le regarda, le Unira, — et parut découragé : ce n'était pas encore celui qu'il cherchait ; — il le dépassa alors — et tous deux tournèrent à gauche autour de la maison du professeur de botanique. — Là, à son tour, l'homme dépassa le chien et entra le premier dans le Luxembourg. — Un gardien alors alla à lui d'un air irrité, et lui dit : « Monsieur, pourquoi votre chien n'est-il pas attaché? — 3Ionsieur, parce que je n'ai pas de chien. — Qu'est-ce alors que ce chien qui est entré avec vous ? — Je n'en sais rien, il n'est pas à m.oi, et je ne l'ai jamais vu. — Ça n'est pas vrai, je l'.ai vu entrer avec vous. — En même temps que moi, c'est possible; mais je vous répète qu'il m'est inconnu; si cela ne vous suffit pas, adressez-vous à lui, et laissez- moi continuer ma route. — Suivez-moi au corps de garde. — Pourquoi cela? — Parce que... ça vous apprendra. »
Plusieurs promeneurs se rassemblent ; on veut expliquer au gardien que c'est un chien perdu qui suit tout le monde, — que le chien est fort joli, — qu'on n'a qu'à saisir le chien ; — le gardien ne veut rien entendre, et le promeneur est mené au corps de garde.
^^ C'est M. le duc Decazes que l'on doit rendre responsable de semblables brutalités ; — c'est à lui à tenir de son côté ses agents en laisse, — ou du moins à leur expliquer ceci :
Les promeneurs, dans un jardin public, ne sont pas des vo-
lo8 LES GUÊPES.
leurs ni des ennemis ; — ce sont tout simplement des citoyens maîtres de ce jardin, — et qui, au moyen des impôts, payent les gages desdits gardiens et de beaucoup de gens au-dessus d'eux.
^^ Les consignes qui peuvent ôtre données doivent avoir pour but et la conservation du jardin et la sécurité, ainsi que le plaisir des promeneurs ; c'est avec politesse que les agents doivent rappeler leur consigne, et ce n'est qu'en cas de refus positif de s'y soumettre de la part du promeneur qu'ils peuvent employer à son égard des moyens rigoureux ; c'est alors un des propriétaires du jardin qui gêne ses copropriétaires dans leur droit et dans leur jouissance, — et son caprice doit être sacrifié à la volonté légitime de tous.
Nous pensons que M. le duc Decazes nous saura gré de l'avertir de ce fait, — non que nous voulions attirer une punition sur un pauvre diable ; — mais nous désirons une explication plus claire des devoirs des gardiens, devoirs qui sont — non pas pour leurs chefs contre le public, — mais envers leurs chefs et envers le public.
Une consigne doit être respectée, — force doit lui rcsler, coûte que coule ; il ne faut donc pas s'exposer à de fâcheuses collisions. — Dans la circonstance que je viens de raconter, — un homme moins patient aurait pu se débarrasser violemment du gardien. — C'est probablement ce que j'aurais fait pour ma part, — il s'en serait suivi une scène violente et dont les résultats auraient pu être déplorables.
-$^ Pendant que nous sommes au jardin du Luxembourg, disons quelques mots d'un sujet moins important.
On a défendu de fumer dans le jardin. On a eu raison, — les hommes qui fument ne doivent pas forcer les femmes et les hommes qui ne fument pas à aspirer les bouffées de leurs cigares, — au lieu des émanations des lilas et des aubépines.
Mais, pourquoi ne pas consacrer aux fumeurs une partie écartée du jardin?
L'usage du tabac est aujourd'hui universel, — le gouvernement s'est fait marchand de tabac, — et, en lâchant la bride à la ruineuse concurrence que se font entre elles les autres industries, — ne souffre pas qu'on en fasse aux siennes. — Si vous voulez pouvoir faire respecter rigoureusement la consigne, ne la faites pas trop rigoureuse. — En abandonnant aux fumeurs une allée quelconque, — vous obtiendrez qu'on ne fimie pas du tout dans les autres; mais en ne donnant la permission de fumer nulle part, — il arrive qu'en dépit des agents on fume partout.
Un des agents, interrogé sur la cause de cette prohibition, a répondu d'un air capable : « Cela nuit à la végétation. »
On fume exprès dans les serres, — et nous avons raconté comment le jardinier de Monceaux a voulu s'en aller, parce que le roi le priait de ne pas fumer dans les serres ; — le roi a dû céder.
<^^ Le dieu Cheneau m'a fait l'honneur ces jours derniers de m'envoyer une lettre de faire part de son mariage, qui a eu lieu le 21 mars.
Différents oiseaux ont eu, en diverses circonstances, la charge de porter les missions célestes, — mais le dieu Cheneau n'a pas eu une confiance suffisante ni dans la colombe de l'arche, ni dans le corbeau d'Éhsée.
Il aurait pu employer le roc si souvent cité dans les Mille et une Nuits — ou l'aigle qui porta le soulier de la belle Rhodopc sur les genoux de Flammiticus.
Il a mis simplement sa lettre à la poste, à laquelle, d'ordinaire, il confie la foudre, — comme un dieu constitutionnel qu'il est, — pour éviter un procès avec l'administration de M. Conte.
^^ La lettre est écrite en bleu ; — le dieu Cheneau aura sans doute trempé sa plume dans le ciel, — à la manière de ce rédacteur du Conslitutionnel qui écrivait : « C'est avec une plume trempée dans notre cœur..., etc. »
Yoici la lettre :
« J'ai l'honneur de vous faire part que je suis marié à l'état civil depuis le 21 de mars dernier et à Mennetout-sur-Cher le 24 du même mois, sous la protection du véritable pasteur, au domicile de M. Cheneau père, le premier patriarche de la régénération ou de l'harmonie des pères et des enfants. Mon épouse et moi nous avons obtenu et reçu la bénédiction patriarcale, conformément aux statuts du mariage spirituel selon la troisième et dernière alliance de Dieu avec les hommes.
«Permettez-moi, ainsi qu'à mon épouse, le plaisir de vous présenter nos civilités. » Votre frère en Jésus-Christ,
» Cdeneau C, négociant, 2, rue Montesquieu. »
0 Nota. Dieu n'ayant pas fait deux sortes d'hommes, il ne veut point d'autre intermédiaire que nos cœurs, et le père de famille pour bénir les enfants.
» A l'avenir, les enfants respectueux, raisonnables et éclairés, feront leurs efforts pour mériter la bénédiction paternelle, car là seulement ils trouveront le bonheur. Je parle par l'expérience.
1) Paris, le 12 avril 1844. »
Différents ouvrages du dieu Cheneau étaient loin de parler de M. Cheneau père en termes aussi pompeux, — il n'avait, jusqu'ici, été annoncé que comme tailleur ; — nous le félicitons de l'avancement qu'il a obtenu.
1^^ Mais une chose nous inquiète : le dieu Cheneau nous annonce qu'il est marié, c'est fort bien, — mais avec qui?... Il ne nous le dit pas ; — a-t-il épousé sa sœur comme Jupiter, ou un roseau comme Pan, ou un laurier comme Apollon? Il y a bien une phrase, une seule phrase, qui semble jeter quelque lumière sur ce point ; — c'est la première.
« Je me suis marié à l'état civil. » Est-ce à dire que le dieu Cheneau aurait épousé l'état civil? il est vrai que le doge de Venise épouse bien la mer ; qu'Endymion a épousé la lune ; Europe un taureau, et Danaë de la pluie.
^j; Néanmoins, nous persistons à penser que le dieu Cheneau a épousé une femme ; seulement, nous ignorons et le nom qu'elle portait étant fille, et son nom de baptême: — le dieu Cheneau a manqué de confiance à notre égard, — c'est nous, cependant, qui avons proclamé sa venue aux mortels. — Les Guêpes, qui font peu d'annonces, ont annoncé et son commerce de boutons de guêtres et son commerce de sacrements : qui saurait, sans les Guêpes, que le dieu Cheneau existe?
^^ Mais voici bien autre chose ; — le dieu demeurait autrefois avec son associé M. P. Jouin, rue Croix-des-Petits- Champs, n° 15, à Paris, — et le voici qui demeure maintenant rue Montesquieu, n" 2. Pourquoi le dieu Cheneau a-t-il changé de domicile?
Le ciel de la rue Croix-des-Petits-Champs n'était-il qu'un ciel de garçon, — dans lequel il n'aurait pu convenablement établir madame Cheneau?
Ou bien le dieu a-t-il remarqué que le commerce des boutons * de guêtres lui faisait perdre un temps précieux pour le bonheur ■ des hommes?
Ou son associé, P. Jouin, a-t-il remarqué que les occupations du dieu faisaient perdre à M. Cheneau un temps précieux pour le commerce des boutons de guêtres?
Ou M. P. Jouin et le dieu Cheneau sont-ils encore associés — et le dieu Cheneau a-t-il simplement loué de plus, rue Montesquieu, un petit ciel, comme nos aïeux avaient àes petites maisons, pour s'y livrer aux douceurs de la vie privée?
Ce sont des questions auxquelles le dieu Cheneau nous doit de répondre. — Les Guêpes ont répandu sa parole, les Guêpes ont manifesté au monde entier l'existence du dieu Cheneau, — le dieu Cheneau serait un ingrat s'il ne nous mettait à même, d'ici à quinze jours, de résoudre ces difficultés.
^^ Quelques journaux ont remarqué la beauté du temps pendant la lune rousse, dont l'inclémence est proverbiale. —
162 LES GUÊl'ES.
Nous pouvons dès à présent donner une explication aussi claire que simple de ce phénomène. — En regardant — sur la lettre du dieu Cheneau la date de son mariage, on peut voir qu'il a lait à la lune rousse l'honneur de la choisir pour sa lune de miel.
Désormais la lune rousse — sera une lune de hénéJiction.
.^jç C'est par un reste de ses mauvaises habitudes que nous signalons au dieu Cheneau qu'elle s'est montrée exln-mement favorable aux hannetons, qui ont paru cette année en grande abondance, à moins que ce ne soit un bienfait du dieu.
En effet, — les hannetons étant beaucoup plus nombreux que les feuilles des arbres, ils ne tarderont pas à les avoir dévorées, et seront ensuite obligés de se manger entre eux.
Par suite de quoi — il n'y aura plus de hannetons.
1$^ M. le préfet de la Seine-hiférieure, qui n'a pas prévu ce moyen ingénieux de détruire les hannetons, — a adressé à ses administrés une pancarte — où il indique un autre moyen. — Ce moyen consiste à secouer les arbres qui en sont chargés, et à les écraser pendant qu'ils sont à terre.
^^sjç Malgré la naïvelé du moyen indiqué, on doit louer la circulaire du préfet; — mais, pour qui connaît les paysans, elle sera de nul efl'et. J'ai vu souvent sur un chemin une ornière dangereuse, que l'on pouvait combler en deux minutes avec cinq cailloux, — subsister pendant plusieurs années, — personne ne voulant faire pour les autres — un travail dont il aurait également le bénéfice.
lêHjç V!n Anglais a fait présent au comte de Paris d'un cheval nain, d'un poney excessivement petit.
On a pensé au chAleau à en donner un semblable au petit comte de Wurtemberg, l'enfant de la charmanlc princesse Marie. M. de Strada, écuycr du roi, — a cherché dans tout Paris un cheval convenable.
Il ne s'en est trouvé qu'un, — mais aussi petit qu'on en ait aniais vu, il est de la taille d'un chien.
Le possesseur de cette singularité, — qui est marchand de chevaux, — en a demandé quinze cents francs; — c'était fort raisonnable de la part d'un homme qui n'avait pas à craindre de concurrence, — car il eut été impossible de trouver un cheval pareil au sien.
Néanmoins, M. de Strada a jeté les hauts cris et n'a pas acheté le cheval. — Il aura été gâté par le prix auquel on a eu le cheval du comte de Paris.
On ne cherche plus de cheval, on cherche un Anglais qui en veuille donner un.
^i^ Qu'est-ce que disent donc les journaux, que le ministère nous laisse humilier par l'étranger ?
— On lit dans le Moniteur de V armée :
« Désormais les colonels des régiments d'infanterie, du génie et des corps des troupes à cheval, dont la coiffure est ornée d'un plumet droit ou flottant, feront usage, en grande tenue, d'une aigrette en plumes de héron blanc de deux cent cinquante millimètres de hauteur, y compris cinquante millimètres pour la base composée de trois rangées de petites plumes de coq taillées en pointe et présentant les trois couleurs nationales rangées horizontalement, le bleu en bas, le rouge en haut et le blanc au centre. Les plumes de cette aigrette seront maintenues par un coulant d'ivoire, rond et uni, et sa tige traversera une olive de quarante miUimètres de hauteur sur trente-cinq millimètres de diamètre, à petite torsade mate, en or ou en argent, selon la couleur du bouton d'uniforme. »
Certes, il est impossible d'avoir de plus beaux plumets, — et l'étranger sera humilié à son tour.
Voilà des petites plumes de coq taillées en pointe qui vont donner à réfléchir à l'Angleterre.
^^ Si M. Soult a montré jusqu'ici à l'égard des étrangers un peu plus de bénignité que les gens de cœur n'ont paru le désirer, c'est qu'il faisait ses préparatifs dans le silence, c'est que
les ofliciers du génie n'avaient pas encore la fameuse aigrette en héron blanc de deux cent cinquante millimètres de hauteur. Que l'on vienne s'y frotter maintenant!
Une chose que continuent à faire remarquer les ennemis de M. Soult, c'est que c'est principalement quand il est ministre qu'ont lieu périodiquement ces changements dans l'uniforme, — qui amènent des fournitures qui amènent des marchés, — qui pourraient amener des bénéfices et des pots-de-vin, — disent les susdits ennemis du susdit maréchal — dans une intention évidemment malveillante.
^^ Un bourgeois se présente chez un de nos peintres les plus distingués, avec sa fille Agée de quinze ou seize ans ; — il lui montre un dessin que le peintre a la politesse d'examiner quelques instants — en disant que cela annonce des moyens, des dispositions, — de la facilité, etc.
Le père remercie — et demande au peintre s'il pourrait lui enseigner un professeur qui pût enseigner à sa fille à peindre à l'huile; le peintre se récrie.
« Éroutez, dit le bourgeois, voici de quoi il est question : — j'ai des amis députés, j'ai eu le bonheur de rendre quelques services au gouvernement, lors des dernières élections; — on a cru devoir reconnaître mon zèle, — on a commandé un tableau à ma fille... il faut que ce tableau se fasse, — «t il est indispensable que ma fille sache peimirc à l'huile dans quinze jours.
— La commande est-elle importanlo? — demande le peintre.
— Mais... assez... trois mille francs... — Eh bien, adressezvous au premier peintre venu, et faites-lui faire le tableau pour quinze cents francs. — Excellente idée, — mille rcmercîments. »
^}^ Un houmie reçoit d'un ministère quelconque un mandat d'un millier de francs, pour indemnités, appointements ou toute autre chose.
Il avait des amis au ministère, son affaire n'était nullement
compliquée, aussi la somme fut- elle ordonnancée au bout de deux mois et demi.
Il n'y a donc plus qu'à aller toucher au ministère des finances.
Il a invité un amr à déjeuner, — il ne sort que pour un instant, l'ami voudra bien l'attendre. — Il court au ministère des finances, le créancier de l'État se présente d'abord au bureau des oppositions.
Le bureau n'est plus à la môme place, ou l'indication est mal donnée ; car ce n'est qu'en faisant le contraire de ce qui est écrit sur le papier qu'il arrive à ce bureau ; — accueil peu bienveillant, regard farouche : — le monsieur qui occupe la cage lui arrache le papier, et lui fait un signe terrible qui veut dire peu clairement : « Passez à gauche. » Un autre monsieur, dans une autre cage : — celui-ci ne lui dit rien. II revient au premier, le premier lui rejette son papier après y avoir apposé un parafe au coin d'en haut à droite : « Allez au n» 85. » Il va au n" 85. — L'hôte de la cage 85 dit magistralement : « Allez au 87. » Le 87 le renvoie au bureau des oppositions, qui le renvoie au 87 qui lui dit : « Votre papier n'est pas timbré, — allez le faire timbrer. r> Il va rue de la Paix ; — là, il va de bureaux en bureaux — et obtient, au bout de trente-cinq minutes, une tache ronde et noire au coin de son papier pour trente-cinq centimes.
Il revient au ministère des finances; — le papier timbré recommence les promenades qu'il avait faites avant d'être timbré; au 87 on parafe son papier — et on griffonne plusieurs autres petits papiers qu'on l'envoie porter à la cage n° 90, — d'où on le renvoie au 87, — d'où on le renvoie dans un endroit où, au bout d'un quart d'heure, un commis lui donne un sac de mille francs. Il rentre chez lui, — deux heures se sont écoulées, l'ami est allé déjeuner au café du coin — il court après lui et l'invite à dîner.
C'est ainsi que l'administration des finances conserve et aug-
mente les traditions de Don Juan à l'égard de M. Dimanche.
^^ Le ministère vient de nommer chevalier de l'ordre royal de la Légion d'honneur — M. Gallix, homme de lellrcs.
Voilà quatre jours que je demande à toutes les personnes que je rencontre : « Connaissez-vous M. Gallix? — connaissez-vous les œuvres de M. Gallix? »
llparaît que la muse de M. Gallix est encore plus discrète que celle qui a fait entrer M Pasquier à l'Académie.
M. Gallix a probablement l'intention de faire des vaudevilles.
Nous nous sommes plus d'une fois élevé avec énergie contre l'absurde discrédit dans lequel le pouvoir jette cette noble et belle monnaie, la seule avec laquelle on puisse payer les grandes actions et les beaux ouvrages.
Un officier de la garde nationale monte régulièrement sa garde, — passe une fois par six semaines une nuit à jouer aux dominos et à boire du punch. — Pendant ce temps, un soldat, en Afrique, s'expose aux maladies, aux fatigues, aux balles des Arabes, — il a un bras fracassé.
Tous deux reçoivent une même et identique croix d'honneur.
Un grand écrivain honore son pays par ses ouvrages. — M. Gallix fait des logagriphes pour les petits journaux.
On leur donne à tous deux la croix d'honneur.
Une autre singularité est do voir avec quelle prgdigalilé on la distribue aux étrangers. — On nomme aux plus hauts rangs dans l'ordre tous ceux qui se succèdent aux affaires en Espagne.
C'est changer en fausse monnaie la monnaie que tant de braves gens ont reçue en récompense de leurs travaux, de leur dévouement et de leurs dangers. — C'est injuste, c'est ignoble, c'est bêle.
On m'assure à l'instant même que M. Gallix fait, dans un journal de modes, — des articles sur les magasins de nouveautés, qu'il signe — Louim de W".
^^ La guerre continua entre les bedeaux et les pions, — entre l'Université et le clergé.
Il ne s'agit pas de savoir qui donnera la meilleure éducation, mais qui aura le privilège d'en donner exclusivement une mauvaise.
.^jj Nous l'avons dit aux premières escarmourches, c'est une guerre de boutiques.
La guerre faite par le clergé à l'Université est le salut de celle-ci. — Beaucoup d'honnêtes gens et de gens de bon sens
— entre lesquels je citerai le roi Louis-Philippe et M. Arago,
— reconnaissent la ridicule inutilité d'une éducation qui consiste à faire apprendre uniquement à tout un pays les deux seules langues qui ne se parlent nulle part. — Mais on redoute avec tant de raison les empiétements du clergé, — que les esprits mêmes qui sont le plus oppposés à l'Université — la défendent pour écarter les jésuites.
4^>^ C'est à choisir entre la peste et la fièvre : — si l'on choisit la fièvre, ce n'est pas qu'on l'aime beaucoup, — c'est qu'on craint la peste davantage.
^^i^ On sait, du reste, que les études des collèges sont plus fortes que celles des séminaires, — c'est-à-dire que, entre les dix élèves sur cent qui savent le latin après l'avoir appris dix ans, ceux qui sortent du collège le savent un peu mieux que ceux qui sortent du séminaire.
Mais, par exemple, cela leur est, une fois dans la vie, aussi inutile aux uns qu'aux autres.
Une chose qui remonte aux siècles de barbarie, — c'est d'imposer le titre de bachelier es lettres pour toutes les profes- .sions libérales.
Le titre de bachelier s'obtient à pile ou face. — Il s'agit de répondre à peu près bien à un certain nombre de questions prises u nasard dans une sorte de manuel.
.^^ Je déûe M. le ministre de l'instruction publique de
nitT que tous les ans, — parmi les aspirants au baccalauréat, il arrive que des élèves qui ont suivi avec succès le cours entier des études sont repoussés, — tandis que d'autres qui n ont rien fait sont admis. J'ajouterai que cet examen ^ porte, en grande partie, sur des questions que l'on apprend pour rexamen, et que l'on oublie aussitôt.
Je défie que l'on me trouve, en France, cinquante bacheliers es lettres (non professeurs, — c'est-à-dire non obligés de ruminer perpétuellement ces choses) qui sortent victorieux d'un nouvel examen qu'on leur ferait subir à l'improviste.
^^ iMais je me suis si souvent expliqué sur la sottise, sur la folie d'une pareille éducation, — qui ne sert à rien, — qui ne prévoit rien, — qui n'arme contre rien, que j'ai honte d'en parler encore.
Seulement, romaniuons que l'Université est si bien de mon avis elle-même. — qu'elle fait une obligation de passer par ses mains pour arriver à toutes les professions libérales.
Si les études qu'elle fait faire étaient indispensables pour ces professions, elle n'aurait pas besoin d'en faire une condition ; — les gens qui se destinent à ces professions viendraient d'euxmêmes se ranger sous ses bannières.
On n'a pas besoin de forcer de passer sur le pont des Arts les gens qui ont afl'aire de l'autre côté de l'eau. Mais l'Université veut obliger de passer sur ôon pont ceux mêmes qui n'ont rien à faire de l'autre côté, — et sont obligés de revenir sur la rive qu'ils ont quittée, après avoir soldé le péage.
*>^ Nous avons cité le roi Louis-Philippe cl M. Arago (Françoisy comme partageant nos opinions sur les études classiques en France. — Le volume des Guêpes (avril 1843) a rapporté la manière de voir de M. Arago.
M. de Boissy a raconté à la Chambre des pairs — que le roi, en faisant les honneurs du musée de Versailles aux élèves des collèges royaux, — leur a" dit: « En créant ce musée, j'ai eu