‹ Les Guêpes (volume 5)Chapitre 15 sur 26 · VOIT · texte numérisé non relu

VOIT

Je m'embarque au Havre, — j'arrive à Honfleur, — je suis tout près de lui, — je me rappelle bien l'ennui qu'il m'a causé dans ses moindres circonstances, et je savoure avec friandise la joie d'en être débarrassé; — il est là, — à vingt pas de moi, — je pourrais le voir et je ne le vois pas, — je pourrais l'entendre et je ne l'entends pas.

Je ressens ce bien-être du convalescent qui vient de se raccrocher aux branches de la vie, — je regarde de loin la maison de *** comme le naufragé regarde la mer, aux fureurs de laquelle il vient d'échapper, — et moi qui ai si peur de l'ennui!

— moi qui ne peux le supporter un instant!

Ailleurs, — à Paris, — ne pas voir ***, c'est un plaisir émoussé, — on ne le sent pas plus que la joie de la santé quand on se porte bien; — c'est au château de Chilon, — en sortant de ce souterrain plus bas que le lac qui baigne ses murs, — que j'ai savouré la joie de la liberté; — c'est après avoir vu le roc usé par les pas des prisonniers — que j*aî senti ma poitrine se dilater à la pensée que j étais libre!

C'est à Honfleur — qu'on peut apprécier tout le plaisir de ne pas voir***; — c'est dans ces rues, où il a passé peut-être un moment avant vous, — que vous comprendrez ce qu'il y a d'heureux à ne pas le rencontrer; — c'est une sorte d'assaisonnement qui ajoute à tout une saveur inusitée.

Gravissez la côte de Grâce, — jetez les yeux sur la mer,— et, si vous connaissez ***, après vous être dit : «( Je vois la mer! /) — dites- vous : « Et je ne vois pas ***!»— et vous sentirez tout ce que le second plaisir ajoute au premier.

Pour moi, le souvenir de l'ennui que m'a causé cet homme n'a rien perdu de son âcreté : — je hais la couleur de la chambre que j'ai habitée chez lui, —- je hais ce que j'y ai mangé; — j'aimais autrefois les éperlans, — maintenant je les trouve ennuyeux, — parce que j'en ai mangé avec lui, — et je n'en mange jamais.

Ça été pour moi une consolation dans une infinité de traverses et de tourments. — Oui, disais-je — au milieu des plus grands ennuis; — mais je suis à cinquante lieues de***.

Pour M. Aimé Martin, — nous en parlerons une autre fois.

M. Lebœuf, député, — recevant l'autre jour la lettre de convocation pour l'ouverture de la Chambre, — dit à son domestique :

— '• Qu'est-ce qui apporte ça.... une trompette?

— Oui, monsieur.

— Faites-/a asseoir et rafraîchir.

JlP^ Un autre de nos honorables est colonel de la garde nationale ; — un monsieur, électeur, lui recommandait, pour obtenir je ne sais quoi, son fils, qui fait partie de la musique dans la légion que commande le député ; — le pauvre colonel ne connaissait pas plus le fils qu'il ne connaissait le père, — il savait seulement qu'il était électeur.

— Et comment se nomme M. votre fils, demanda-t-il (moyen adroit pour savoir en même temps le nom du père).

— Il s'appelle Gobinard.

— Gobinard? '

— Oui... Gobinard.

— Ah ! oui, Gobinard... j'y suis... Gobinard.., très-bien!... Gobinard... je me rappelle parfaitement... Gobinard... Et qu'est-ce qu'il est, M. votre fils, — monsieur Gobinard?

— Il est triangle.

— Ah I oui, — oui, — oui, — Gobinard ! parbleu ! Gobinard... charmant triangle!... charmant triangle! maintenant je me le rappelle parfaitement, — charmant triangle !

4N(fC ^^ P^^^ 0^^ rendu leur jugement dans l'affaire dn coup de pistolet tiré sur les princes. — L'auteur du crime et deux de ses complices sont condamnés à mort, — les autres à la détention. — M. Dupoty, rédacteur du Journal du Peuple, a pour sa part cinq ans de prison. — On a beaucoup parlé, du moins dans les journaux, de cette dernière condamnation. J'ai à dire aussi mon opinion, que je n'ai exprimée que trèsincomplètement — le mois dernier.

H. Dupoty a été condamné comme complice de Tattentat de Quénisset, qui a tiré un coup de pistolet sur les princes. -— Eh bien ! dans mon âme et conscience, — devant Dieu et devant les hommes, — comme disent les jurés, — non, M. Dupoty n'est pas complice de l'attentat de Quénisset.

La lettre qui lui a été adressée par Launois, dit Chasseur, un des conjurés, ne prouve absolument rien; il n'est pas un homme dirigeant ou écrivant quelque chose qui s'imprime et parait périodiquement qui ne reçoive une foule de lettres de ce genre, et, si on faisait chez moi une perquisition, je suis persuadé qu'on y trouverait vingt chiffons de papier plus compromettants que la lettre adressée par Launois à M. Dupoty.

Mais à cette première question, que je résous négativement, j'en ajouterai une seconde :

Oui, — M. Dupoty est coupable d'avoir, par ses écrits, poussé au mépris des lois et du gouvernement établi, — aux conspirations et aux émeutes; — mais précisément autant que le Constitutionnel y le Courrier français, - le Temps, le Siècle, en un mot, que tous les journaux de l'opposition, quelque timide et détournée que soit Texpression de la guerre qu'ils font

au gouvernement existant, les uns pour le renverser et prendre sa place, — les autres pour Vabliffer à choisir des ministres dans leurs amis.

H^, Et, — pour dire toute ma pensée, — je trouve, — sinon moins criminels, — du moins beaucoup moins bêtes, — ceux qui jettent dans le pays des ferments de discorde avec rintention de le bouleverser, ceux qui jettent des torches dans la maison pour la brûler, que ceux qui agitent tout le pays pour amener un petit revirement entre M. Dufaure et M. Passy, — que ceux qui mettent le feu à la maison pour y allumer leur cigare.

H. Dupoty a été pris comme l'on est pris au colin-maillard ou au pied de bœuf.

Jlf^ Si Ton veut admettre ce système, il faudra remonter bien haut, et je ne sais vraiment où on trouvera une complète innocence.

Moi-même, quand j'ai reproché à H. de Strada de laisser le roi sortir avec des chevaux dont quelques-uns ne valent pas cinquante francs; quand j'ai, à plusieurs reprises, signalé à M. de Montalivet Tabus qu'on faisait du potager royal, — ces atteintes légères ont fait admettre plus facilement des attaques plus fortes, faites par d'autres journaux, et que Ton eût trouvées de trop haut goût sans cette transition. — Le Comiitutionnel conduit tout doucement les esprits au Courrier français, le Courrier français (quand mademoiselle Fitz-James n'est pas rengagée) les reçoit, leur fait faire un pas et les livre au Siècle, le Siècle les mène au TempSy le Temps au National, le National au Journal du Peuple, le Journal du Peuple au Populaire, le Populaire au Moniteur républicain, le Moniteur réptiblicain aux discours de cabaret. — Chaque journal, échelonné comme les cantonniers sur les grandes routes, pave et ferre de ses phrases sa part d'un chemin qui conduit de la royauté à l'émèùte et à la révolution, — des Tdilebies a la plage Louis XYI.

' Il n'y a pas de lois sur la presse qu'on ne puisse éluder. — Chaque loi répressive est le barreau d'une cage ; et, quelque serrés que soient les barreaux d'une cage, il y a toujours en- 11. 26.

3i0 LES GUÊPES.

tre eux un espace, et la pensée, plus mince et plus ténue que la vapeur, passe facilement entre deux.

Vous ne tiendrez pas la presse avec des lois. — Il n'y a que l'arbitraire qui ait quelques chances d'en venir à bout, et encore l'arbitraire ne peut que remplacer les barreaux de la cage par les murs de la prison. Si la pensée est ténue comme la vapeur, la compression la rend terrible comme elle, et elle risque fort de faire éclater vos murs.

D'ailleurs, il ne faut pas que les gens, au pouvoir aujour* d'hui, oublient leur origine. Quand on veut opposer une digue à un torrent, il faut la construire sur un terrain sec, que n'aient pas encore envahi les eaux : et vous, vous ôtes le premier flot du torrent, c'est lui qui vous a poussés, qui vous a portés où vous êtes, — et qui est arrivé en même temps que vous. Vous ne pouvez Tarréter. Peut*-étre» si vous Taviez laissé passer, se fût-il divisé en une multitude de petits filets d'eau et de ruisseaux murmurants. Mais, par vos lois absurdes, vous avez forcé fleuves et ruisseaux de couler ensemble et d'accroître, sans cesse, la force invincible de leurs flots.

Le réquisitoire de M. Hébert est composé précisément des mêmes arguments que les considérations qui précèdent les ordonnances de juillet 1830.

J|^ Il faut que je vous le dise encore une fois, — il fallait laisser la presse libre — sans cautionnement — sans timbre — sans procès, — vous auriez cinq cents journaux, dont chacun aurait de cent à cent cinquante abonnés. — Je crois l'avoir suffisamment prouvé dans le numéro d'octobre.

Il fallait, d'autre part, inventer pour la littérature ce qu'on a inventé pour l'armée ; — il fallait, c'est-à-dire, le bâton de maréchal dans la giberne du soldat, — c'est-à-dire un espoir fondé d'arriver par le talent, et par le talent seul, aux hautes positions du pays.

Vous avez précisément — fait le contraire; -* un écîrivain, quel que soit son génie, n'existe pas à vos yeux s'jl n'écrit pas dans les journaux, — et s'il n'écrit pas contre vous.

Vous n'avez rien que pour deux classes d'écrivains, — et ces deux classes sont renfermées dans une seule : les journa-

Janvier i842. 511

listes. — A ceux qui vous harcèlent et vous menacent vous jetez les gros morceaux, — puis aux pauvres diables qui se rangent tristement, et faute de mieux, sous votre bannière, vous donnez à ronger les os que laissent vos adversaires repus.

Jj^ Depuis longtemps on méditait la nomination d'une vingtaine de nouveaux pairs.

On avait murmuré les noms de HM. Hugo, — Casimir Delavigne, — Horace Vemet*

Les nominations ont paru, — il n'y a rien pour les arts ni pour la littérature. Pourquoi? c'était montrer aux jeunes écrivains une voie autre que celle du journalisme, — c'était séparer la presse de la littérature, —^c'était abaisser la première de toute l'estime que vous montriez pour la seconde.

Hais non : vous aimez mieux dire, par vos actes, que les écrivains n'auront rien que par la violence et par le désordre.

Vous refusez de leur donner dans la société un intérêt qui les porte à combattre pour elle ; — vous voulez qu'ils défendent la place et vous les tenez hors des murailles. ^

Jl^ On lit dans le dernier ouvrage de H. de Balzac :

a II a demandé pour son gendre le grade d'officier de la Légion d'honneur ; fais-moi le plaisir d'aller voir le mamamouchi quelconque que celte nomination regarde, et de veiller à cette petite chose. »

Pourquoi M. de Balzac n'a-t-il pas la croix depuis longtemps? Il ne l'appellerait pas une petite chose; — un homme du talent de H. de Balzac fabrique des pensées pour bien des gens ; il ne fallait que lui rendre justice, et vous ne le verriez pas, pour sa part, discréditer un de vos moyens d'action et de gouvernement. Vous n'en avez cependant pas trop, et ceux que vous avez ne sont pas si peu usés qu'ils n'aient besoin de quelques ménagements.

HKye Vous ne lutterez contre la presse qu'avec la presse.

Vous n'avez dans la presse que des ennemis et des domestiques.

Vous n'y avez ni alliés ni amis.

i^ J'ai souvent querellé les journaux sur leur quatrième

page ; il serait injuste de ne pas signaler une industrie identique qu'exerce le gouvernement : je veux parler des breveis.

Il nV a pas d'invention saugrenue, — de préparation honteuse, — qui se fasse faute d'un brevet du roi.

Le public prend ledit brevet pour une approbation spéciale de Sa Majesté, et tombe dans le panneau. — On ne sait pas assez qu'un brevet du roi n'est qu'un reçu de huit ou quinze cents francs, selon la durée que l'exploitant veut donner à son affaire; — qu'on ne demande à quiconque sollicite un brevet d'autre condition que de verser la somme ci-dessus mentionnée.

Ceci n'est qu'un guet-apens dont le gouvernement est aussi complice qu'on peut l'être; il ne peut ignorer la fausse idée qu'ont les gens d'un brevet, — et il la laisse s'accréditer : — il n'a jamais dit, par l'organe de ses journaux ni autrement, ce que c'était réellement qu'un brevet. — C'est pourquoi je le dis aujourd'hui.

J'ai déterré un bouquin que je destine en présent à mon ami le docteur Alph... L. — Ce bouquin a été imprimé avec brevet et privilège du roi, donné le quatrième jour de novembre 1668, signé par le roi et son conseil.

Il a pour titre :

Remèdes souverains et secrets eocpcrimentes^ de M. le chevalier Digby. — Paris, chez Guillaume Cavelier, au quatrième pilier de la grande salle du Palais. - udglxxxiv. Avec brevet et privilège du roi.

Je transcris littéralement une des recettes que j'y ai trouvées préconisées, toujours avec privilège du roi.

Remède infaillible pour arrêter le sang d'une plaie ou un saignement de nez, — éprouvé par la comtesse ti'Ormont.

a Prenez deux parts de mousse qui vient sur les têtes des morts, et que ce soit une tête humaine; — tirez-la en la séparant et la rendez plus menue que pourrez ^vec les doigts ; — mêlez-la avec une part de mastic en poudre, — puis, réduisez tout en onguent avec de la gomme tragogante trempée en eau de plantain et eau de rose, — ensuite l'étendez sur du

cuir de la longueur du pouce et non si large, et le mettrez sur la veine du front descendant sur le nez. »

On ne se figure pas comme le chevalier Digby, auteur de ce livre, et H. le docteur Jean Holbec de Tresfel, médecin auquel le privilège est accordé, — usaient, dans divers cas, de la tête de mort, apprêtée de façons variées. — Dans un article fort curieux où ils parlent légèrement de la thériaque, panacée longtemps en faveur ^ ils donnent la véritable recette de l'orviétan.

L'orviétan se compose de cinquante et une drogues différentes, entre lesquelles on trouve :

tf De l'os du cœur de cerf pilé, un dragme.

(( De fenouil, une demi-once.

a Un cœur de lièvre séché au four.

« Gentiane, une once.

(( Crâne humain, une demi-once, etc. »■

Ce que je trouve le plus curieux, c'est qu'après le remède indiqué contre le saignement de nez que je viens de rapporter — les auteurs en donnent un autre également bon, et que je considère comme beaucoup plus simple.

« Prenez de l'herbe nommée bursapastorïs, — flairez dessus et la tenez dans la main. // suffira de la porter sur soi en la poche, »

S'il suffit de la porter en la poche, pourquoi alors se donnerait-on la peine de la flairer? — ^ et, à plus forte raison, pourquoi irait-on s'amuser à gratter des têtes de morts? — Je vous livre les deux recettes comme je les trouve, — avec brevet et privilège du roi ; — elles sont également bonnes , — vous pouvez choisir, — je ne vous donne pas de conseil ; — mais, si j étais que vous, je préférerais la seconde.

Jjj^ M. Lebœuf était à dîner dans une maison ; — il voit un vieillard à l'air refrogné, à côté du maître de la maison. — Il demande à son voisin de droite :

— Qui est ce monsieur ?

— Cherubini, — répond le voisin en mangeant et la bouche pleine.

M. Lebœuf entend : Cest Rubini.

Après dîner, il s*approche de M. Gherubini, rhomme le plus féroce de France, et lui dit gentiment :

— 11 faut avouer, monsieur, que vous ne paraissiez pas votre âge à la scène. — Est-ce que vous n'allez pas nous chanter quelque chose tout à Theure?

M. Gherubini lui lance un regard froid et mortel comme une pointe d acier, — lui tourne le dos, et s'en va au maître de la maison, auquel il dit, presque haut, en lui montrant M. Lebœuf :

— Quel est, etc.

Mais je ne puis répéter ce que dit en cette circonstance M. Gherubini.

j||(k Quand M. Bugeaud a été envoyé en Afrique, les Guêpes seules, au milieu de Tindignation des journaux, ont osé prédire les succès qu'il y obtiendrait. Dernièrement, M. Bugeaud avait, dit -on, demandé un congé pour assister au commencement de la session. — On Ta cru en disgrâce, et les journaux, qui avaient tant blâmé son départ, ont alors commencé à crier contre son retour. — II n'y avait pas assez d'éloges pour M. Bugeaud, brouillé avec le château : — il allait passer à l'état de héros invincible. — Quand on a su qu'il ne revenait pas, — et qu'il n'était nullement en disgrâce,

— Tenthousiasme s'est refroidi aussi subitement qu'il s'était allumé.

Puisque nous parlons des affaires d'Alger, disons un mot de ce gouffre d'hommes et d'argent : — la Chambre des députés aime mieux faire à perpétuité à la terre d'Afrique une rente de six mille cadavres français — que d'accorder une fois le nombre d'hommes suffisant pour en finir.

La situation des Français en Afrique est précisément celle d'un joueur qui a deux dames quand son adversaire n'en a qu'une ; — celui qui n deux dames a évidemment l'avantage,

— mais il ne pourra, faute d'un pion, prendre la dame que son adversaire promène sur la grande ligne du damier; — il aura toujours l'avantage, mais il ne gagnera jamais la partie.

Le caractère et le goôt des peuples changent avec Tâge. —

La France a aimé longtemps la gloire militaire, — aujourd'hui elle aime Targent, et elle veut de Téconomie ; la gloire est chère, on n'en a pas au rabais ; il n'y a pas moyen d'allier ces deux passions.

iJllfC Dans le golfe de Lyon, deux braves marins, Laycc et Hervé, du navire la Marianne, — ont péri en sauvant l'équipage de la Picardie,

H. le duc d'Orléans a fait remettre à M. Achille Vigier, député du Morbihan, une somme de deux cents francs destinée aux veuves de ces deux héros.

Deux cents francs! — C'est de quoi retarder la mendicité de quelques mois pour les veuves de deux hommes qui sont morts de la mort la plus belle et la plus héroïque.

Il faut savoir gré à M. le duc d'Orléans de sa pensée, et le plaindre de n'avoir pas prés de lui des personnes qui puissent en diriger l'application.

Mais, — voyez-vous, — jamais les hommes n'accorderont autant d'admiration et de respect à l'homme qui sauve son semblable qu'à celui qui le tue.

Le vieux proverbe « qui aime bien châtie bien » doit être retourné, et n'a été imaginé que pour donner un air vertueux de reconnaissance à Taffection naturelle qu'ont les hommes pour ceux qui leur font du mal ; — il faut dire a aime bien qui est bien châtié.»

On n'aime que les gens et les choses dont on souffre, — il n'y a d'amour réel que l'amour malheureux, — il n'y a de patrie que pour les exilés.

Entre deux amants, — s'il y en a un — (et il en est toujours ainsi, ajoutons : presque^ pour ne pas trop faire crief) qui accable l'autre de douleurs et de tortures, c'est celui-là qui est aimé et adoré ; — Tautre, pour prix du dévouement et du sacrifice de toute la vie, consent tout au plus à se laisser aimer.

jfifftt Voici la session ouverte, — le besoin s'en faisait seri-^ tir pour les journaux ; — le procès de la Chambre des pairs était terminé, — ils ne savaient plus comment remplir leurs colonnes ; — quelques centenaires commençaient à poindre ;

— un veau à deux tôtes était né dans le département de i'Ardéche ; — j'attendais à chaque instant le grand serpent de mer qui, depuis treize ans qu'un petit journal Ta inventé, ne manque jamais de faire une apparition chaque année dans les journaux, dans Tintervalle d'une session à l'autre. Quelques feuilles commençaient à se livrer à de bizarres excès: un journal auquel il manque cinq lignes est capable de tout ; il n'y a ni parents ni amis qui soient à l'abri de ses attaques : il fera cinq lignes contre lui-même s'il le faut.

Un de ces carrés de papier s'est mis à raconter que le neveu de Colombier, — l'un des condamnés dans l'affaire Quenisset . — apprenant qu'il allait être condamné comme complice de l'attentat du 15 septembre, — s'était noyé de désespoir ; — les autres feuilles se sont emparées des cinq lignes que cela produisait.

Le lendemain, — le jeune homme s'est présenté au premier carré de papier, et a demandé une rectification; — on l'a ressuscité le troisième jour avec d'autant plus d'empressement, que cela faisait cinq autres lignes.

JH^ Cette session qui s'ouvre est la dernière de la législa* ture actuelle. — Espérons que les membres qui la composent vont en finir avec les niaiseries qui sont, depuis l'invention du gouvernement dit représentatif, — décorées du nom de politique ; — qu'on s'occupera pour la dernière fois de Y amoindrissement du pouvoir de M. Passy et de M. Dufaure, de la réforme électorale, etc., etc., et de toutes ces choses qui produisent tant de phrases et ne produisent que cela.

Espérons que les départements se lasseront de vivre sous le despotisme des estaminets de Paris, — les seules localités qui aient un intérêt sérieux aux discussions oiseuses qui remplissent les sessions ; — qu'ils cesseront d'envoyer à la Chambre des prétendus représentants qui ne s'occupent que de tripotages de ministères, — et, sous prétexte d'intérêts généraux, ne tiennent aucun compte des intérêts particuliers, qui sont néanmoins nécessaires pour former un intérêt général quel qu'il soit. — Ceci est aussi absurde que si on contestait une

formule à la Cuisinière bourgeoise ; « Pour faire du café à la crème, ayez de la crème et du café. »

Espérons que chaque département comprendra qu'il est temps de donner à ses représentants des mandats circonstanciés, c'est-à-dire de rogner un peu un libre arbitre que n'a jamais un ambassadeur, et d'imposer à tout député ses conditions ; par ce moyen, on arrivera à des sessions sérieuses où on fera les affaires réelles du pays; ~ car on doit commencer à com.prendre que cet hypocrite dédain pour les intérêts matériels ne s'applique qu'aux intérêts matériels des autres, et cache plus ou moins adroitement le soin qu on prend de ses intérêts matériels à soi.

Mais je ne commencerai à prendre au sérieux la Chambre des députés que lorsqu'on aura brûlé publiquement la tribune; — tant qu'elle existera, il n'y aura que les avocats qui feront et qui mèneront les affaires , et voilà trois ans que je vous explique comment ils les font et comment ils les mènent.

iMb( Madame *** a perdu son mari ; — madame ***, célèbre par les ridicules du sien, a cru devoir lui envoyer une lettre de condoléance qui se termine ainsi : « Permettez-moi de vous féliciter, ma chère amie, de ce que vous portez le nom d'un homme qui ne peut plus faire de sottises. »

!j^ Âh çà ! — je faisais réellement là un joli métier. Les lecteurs de nos petits livres savent avec quel touchant désintéressement j'ai annoncé, il y a longtemps déjà, que je ne faisais pas partie de la Société des gens de lettres, et que je ne prétendais recevoir aucun argent pour la reproduction des morceaux qu'il conviendrait aux journaux de me prendre.

Celte déclaration, qui paraissait franche et sans arrièrepensée, a eu, — à ce que j'apprends, — de déplorables résultats pour quelques journaux innocents qui en avaient profité pour faire quelques citations qu'ils croyaient gratuites.

Il n'en est pas ainsi.

Je reçois de M. Pommier, agent central de la Société des gens de lettres, une épître ainsi conçue :

(( Monsieur, je viens d* établir le compte des droits de repro^ II. S7

duction que j'ai touchés pour vous, et je tiens à votre disposition la somme de cent soixante-cinq francs soixante-seize centimes qui vous est due. — Agréez, etc. »

D'où il ressort qu'à mesure qu'une honnête feuille, trompée par nos protestations, avait l'imprudence de copier quelques pages des Guêpes, H. Pommier arrivait avec sa quittance et la faisait financer.

Cette manœuvre, que M. Pommier et moi nous avons pratiquée jusqu'ici fort innocemment, est connue parmi les voleurs de Paris sous le nom de chaulage.

Je crois que nous devons y mettre un terme.

Dans l'origine de la Société des gens de lettres, — cédant à quelques amitiés et à quelques sollicitations, j'avais acquiescé aux statuts de ladite Société ; — mais je me suis abstenu de paraître à aucune séance, — et j'ai adressé à M. Pommier une lettre qu'il a oubliée ou qu'il n'a pas reçue, dans laquelle je lui signifiais^ ma décision négative.

Je pense que M. Pommier pensera, — comme moi, — que nous n'avons qu'un parti à prendre pour tâcher de reconquérir l'estime de nos contemporains, c'est de restituer aux feuilles victimes les sommes indûment perçues, en joignant à la somme indiquée dans la lettre de M. Pommier celle qui, probablement, aura été retenue pour ma part de contributions aux frais et dépenses de la Société.

Je prie les susdites feuilles victimes d'adresser à M. Pommier des réclamations que, sans aucun doute, il ne leur laissera pas le temps de faire.

Si parmi les journaux il en est à la reconnaissance plus ou moins volontaire desquels je dois mettre des bornes, — il en est d'autres qui me traitent tout différemment.

J'ai eu l'honneur d'être dernièrement le sujet d'une polémique assez vive entre deux journaux belges.

L'un, le Précurseur, qui donne tous les mois un extrait des Guêpes, — croyait devoir accompagner cet emprunt d'une note où il affirmait à ses lecteurs — qu'attendu que je ne suis pas un écrivain sérieux^ -^ un écrivain politique, ce que j'écris ne doit être pris que comme une charade, une énigme, un

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rébus, ou tout autre hors-d'œuvre innocent que certaines feuilles donnent à leurs abonnés, et que mes idées et mes opinions ne peuvent être considérées que comme non avenues. Le Fanal, que je remercie beaucoup de sa bienveillance, a bien voulu me défendre un peu. — le Précurseur a répondu

en ces termes

(( Nous reproduisons, il est vrai, chaqm moiSj quelques passages des Guêpes, mais le succès de cette production est notre excuse. — Les lecteurs de journaux aiment quelquefois à se dérider, et les piqûres de ces guêpes qui volent à l'aventure, atteignent au hasard, s'acquittent de ce devoir avec beaucoup de succès. — Il ne s'agit pas ici de hjtistesse des pensées, ni de la solidité des principes, ni de Vexactitude de l'observation. — M. A. Karr est un faiseur de nouvelles et de petits romans,

« Quajit à nous, qui avons chaque jour une besogne sé^ rieuse à faire, etc. » •

Ah! ah! — voyons donc la besogne sérieuse.

J'occupe la première colonne. — Les deux suivantes sont consacrées à une correspondance particulière, à une lettre adressée au Précurseur, — Ce n'est donc pas encore cela la besogne sérieuse en question.

Quatrième colonne, — extraits des journaux anglais, — du Moming Chronicle, — du Times, — du Moming Post, — du Standart, — ce n'est pas encore là la besogne sérieuse du Précurseur, — ce n'est pas même la besogne. — Continuons :

(( Nouvelles d' Espagne, ^LeitTe du chargé d'affaires, etc.; »

— ce n'est pas cela. ^

« La Sentinelle des Pyrénées contient... »

« Proclamation de Fernando Cadoz. 9 — Jusqu'ici, il n'y a pas une ligne appartenant à la rédaction du Précurseur.

— Cherchons toujours.

Cinquième colonne.

« France. — Un journal prétend que... » — Ce ne peut être la besogne sérieuse du Précurseur qu'un autre journal prétende.

Allons toujours :

<r Exiraiis de» journaux français. »

c Hollande. — On lit dans le Noord-Brabander,,. » — Ceci est de la besogne du Noord-Brabander,

ff On écrit de Maestricht... » — Est-ce le Précurseur? — non, c'est ad Précurseur, — ce n'est pas encore cela.

Sixième colonne.

tf Belgique. — On litdansleJIfonîfcttr... » Qui cela, on? — ah! peut-être bien le Précurseur: — c'est une besogne, — — mais ce ne peut être cette besogne si sérieuse.

a V Éclair publie... » Besogne de V Éclair.

Où est donc la besogne sérieuse du Précurseur?

a Anvers. — Gomme nous ne Tavions que trop malheureusement prédit... »

Âh! ahl — la besogne consiste à prédire... non, ce n'est pas encore cela, — une parenthèse indique que c'est le Journal des Flandres qui a prédit malheureusement, — et que la besogne sérieuse du Précurseur se borne jusqu'ici à avoir coupé l'article avec des ciseaux.

« Il parait que... »

Ceci est pris de la Tribune de Liège.

L'article suivant appartient à Y Écho de la frontière.

Septième colonne.

« Le Courrier des États-Unis raconte, etc. » Ceci est de la besogne du Courrier des États-Unis.

Ah! ah I — a Correspondance. »

(( CORRESPONDANCE. — Mousicur le rédactcur, votre empressement à saisir toutes les occasions d'être utile au commerce de la place m'engage, comme un de vos abonnés, à vous signaler un fait fort incommode aux habitués de la Bourse ; les annonces d'arrivages se placent à la Bourse dans un cadre fermé par un grillage en fil de fer ; ce grillage étant déchiré par son milieu, pour qu'on ne puisse enlever ces annonces par cette déchirure, l'on place à présent ces bulletins dans la partie la plus élevée du cadre, de manière qu'à moins d'être d'une stature plus qu'ordinaire, il est impossible de les lire. « Agréez, monsieur le rédacteur, l'assurance de ma considération. Votre abonné. »

Ceci est utile, philanthropique; — mais, enfin, c'est encore Tâbonné en question qui a fait la besogne. Mais c'est que nous voilà à la huitième colonne, qui contient le compte rendu d'un procès au tribunal de commerce et Tannonce d'un concert au profit de M. Milord, par mesdames Mameffe, — Espinasse^ M, Wanden-Bobogoertf etc.

Neuvième colonne. — Annonces de marchandises et de prix courants.

Quatrième page, — et dernière. — Annonce du Poliafiloiry nouvel instrument à quatre faces pour Teffilage des rasoirs.

Annonce de la vente, par actions, du palais VHottagenitsckowaj avec dépendances-, — c'est tout, — et je jure, sur rhonneur, que je n'ai rien omis. — Et la besogne sérieuse du Précurseur?

C'est celle de presque tous ces carrés de papier ; — elle consiste à se découper les uns les autres, au moyen de ciseaux, — avec un sérieux, — une importance, — une majesté, — qui n'ont pas encore perdu leur comique à mes yeux, — quoique je les regarde faire depuis bien longtemps.

4^ M. Scribe a cent mille francs de rente. — Mon ex-ami, M. de Balzac, gagne quarante mille francs par an, — Janin, à peu près autant.

Je ne pousserai pas plus loin mes citations, parce que j'arriverais à quelques noms qui ne gagnent pas tout à fait vingt mille francs, — qui en sont honteux et me sauraient mauvais gré de trahir le secret de leur pauvreté.

Mettez en regard de ceci la part de Diderot, pour YEncycbpédie, cet ouvrage, dont il a conçu le plan et exécuté une grande partie, et qui forme à lui seul une bibliothèque; — cet ouvrage, qui a donné aux libraires associés pour sa publication, outre leurs frais, qui s'élevaient à neuf cent trentehuit mille deux cent quatre-vingt-onze livres deux sous six deniers, — un honnête bénéfice de deux millions quatre cent ' quarante-quatre mille deux cent quatre livres dix-sept sous six deniers :

La part de Diderot fut de mille francs de rente sa vie durant.

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