II
c'est sur les instances réitérées du directeur de TOpéra , qui voulait se débarrasser d'une dangereuse concun'ence : — Saint-Roch, succursale de rAcadémie royale de musique sous M. Ollivier, est redevenu une église sous M. l'abbé Fayet.
i^, M. Ingres, un peu enflé des éloges qu'on lui a récemment donnés avec une sorte de frénésie, — s'est laissé longtemps supplier par H. le duc d'Orléans de faire son portrait;
— il a fini par céder aux instances du prince royal , à trois conditions : 1^ que M. le duc d'Orléans poserait chez lui, M . Ingres ; — 2* qu'il revêtirait tous les jours Tunifonne adopté et qu'il poserait au moins cent cinquante fois; — 5* que le portrait ne lui serait payé que trois mille francs. — M. le duc d'Orléans a accepté toutes ces conditions, et même la dernière.
JUpc On doit s'élever avec indignation contre le système appliqué en France aux prévenus.
D'après les statistiques des tribunaux, sur cinq accusés il n'y a pas deux condamnations; — donc, un prévenu a trois chan* ces contre deux pour être dans quinze jours : — un homme que la société a injustement arrêté, --emprisonné, — flétri aux yeux de bien des gens, — gêné et peut-être ruiné dans ses affaires, — humilié et désespéré, — un homme pour lequel il n'est pas de réparations trop grandes.
Le prévenu doit être traité avec tous les égards possibles;
— s'il est plus tard reconnu coupable, ^- la loi le punira ; — mais, s'il est déclaré innocent,^ — comment réparerez -vous votre erreur? tâchez donc du moins qu'elle ait les conséquences les moins fâcheuses qu'il vous sera possible.
Personne n'a le droit d'infliger un mauvais traitement à un prévenu, — quelque léger qu'il soit ; — un prévenu' doit être transporté, — s'il y a lieu, — avec toutes les aises imaginables et aux frais de la société.
Que le prévenu soit homme de la presse ou cordonnier, — c'est tout un ; — tant qu'il n'est pas condamné, il est innocent, il a droit à tous les égards qu'on aurait pour un innocent, bien plus : à ceux qu'on aurait pour un innocent injustement accusé.
D'ailleurs, s'il est coupable, son châtiment, sous quelque
forme que ce soit, ne doit pas commencer avant que la loi l'ait prononcé.
C'est une chose qu'on ne saurait trop rappeler à messieurs de la justice dans tous les degrés de la hiérarchie ; — c'est une honte pour un pays tout entier qu'il n'y ait pas de lois qui puissent préserver un innocent des ignobles traitements qu'on îait subir aux prévenus.
JHfC Un matin que j'étais avec M. ..y, — il lui prit une sainte colère contre la phraséologie des journaux et contre la crédulité de ceux qui les lisent. Il nous en tomba un sous la main qui parlait de je ne sais plus quelle mesure que Vopinion publique flétrissait.
Nous nous demandons d'abord : — Qu'est-ce que l'opinion publique? et qu'est-ce que le carré de papier que voici? Entend-on par ces paroles, « l'opinion publique, » l'opinion publique veut-elle dire l'opinion de tout le monde ?
Non, par deux raisons : la première, c'est qu'une mesure ou n'importe quoi qui serait blâmé par tout le monde ne pourrait pas subsister un instant ; il faut donc excepter au moins de tout le monde : 1* ceux qui prennent la mesure; 2** ceux qui la soutiennent ; 3"^ ceux qui en profitent.
jff^ La seconde raison, est que voici cinq autres carrés de papier : — trois approuvent la mesure et se disent les organes de Yopinion publique; — deux autres, — aussi organes qu'eux de Yopinion publique, — n'en disent pas un mot.
Jlîyc 11 y a donc plusieurs opinions publiques sur le même sujet?
Le résumé de notre discussion — fut qu'il n'y a pas d'opinion publique; — qu'il n'y a pas assez de bonheur dans le monde pour que tous en aient une part; — que celui des uns n'existe qu'au détriment des autres. Que, par cela qu'une mesure nuit à certains intérêts, elle sert merveilleusement à certains autres.
Que Vopinion publique se fait comme les émeutes, comme la foule.
Quand les journaux disent qu'il y a une émeute quelque part, les bourgeois et les ouvriers vont voir l'émeute, — les
gendarmes s'y transportent pour la réprimer ; — ceux-ci prennent les curieux pour Témeute, et les bousculent, les curieux s'irritent et se défendent, — et Témeute se constitue.
Les gens qui vont voir une pièce où on leur dit qu'il y a foule — ne s'aperçoivent pas qu'ils forment eux-mêmes cette foule, qu'ils venaient voir autant que la pièce. • Beaucoup de gens s'empressent de se ranger à ce qu'on leur dit être l'opinion publique, — surtout quand elle est contraire au gouvernement; — parce que, tout en obéissant à leur instinct de moutons de Panurge, ils ont un certain air d'audace sans danger qui flatte le bourgeois. — Ils seraient bien effrayés parfois s'ils savaient qu'ils sont à la tête de l'opinion dont ils croient suivre la queue, — et qu'ils seraient seuls de ieur opinion publique — s'il n'y avait pas d'autres bourgeois dans le même piège.
Une chose tourmentait surtout M... y, c'était de savoir où on flétrit les mesures : car, — disait-il, — si chacun des membres de l'opinion publique, — qui doivent être nombreux, — se contente de flétrir ladite mesure chez lui, — comment le journal qui paraît ce matin a-t-il pu rassembler, dans l'espace de quelques heures, toutes ces flétrissures éparses d'une mesure prise hier matin, — pour pouvoir en former un total qui lui permette de présenter le nombre de flétrissures qu'il a réunies comme équivalant à une opinion. publique?
Il doit y avoir un endroit où on flétrit les mesures, — comme il y a une halle à la viande, — comme il y a une Bourse; — il doit y avoir un endroit où on flétrit les mesures , — comme il y a un endroit où on en prend, — au bout du pont Louis XV.
Il faisait beau; — nous nous mîmes en route pour une grande promenade. — Aux Tuileries, il y avait beaucoup de monde autour d'un bassin; — M.. .y s'approcha pour voir si ces gens étaient réunis pour flétrir la mesure. — Ce n'était pas cela ; ils n'avaient pas même l'air de savoir qu'il y eût une mesure ; — ils donnaient des miettes de pain aux cygnes, — qui livraient leurs ailes entr'ouvertes au vent printanier, — semblables à de petits uavires à la voile,
Dans un autre coin du jardin, beaucoup de gens qui^ comme tout le monde, ont droit de considérer leur opinion comme partie intégrante de Topinion publique, — appréciaient, en lisant les journaux, la mesure — qu'ils étaient censés avoir flétrie la veille.
Nous nous approchâmes d'un groupe fort serré, — é l'endroit appelé la Petite-Provence , — mais c'étaient des gens qui se chauffaient au soleil ; — personne n'y parlait — de la mesure.
Sur les quais, — quelques Français vendaient des gâteaux de Nanterre, quelques autres en achetaient ; — les uns fouettaient leurs chevaux, les autres regardaient couler l'eau.
De l'autre côté du pont, un monsieur lisait un livre mis sur le parapet à l'étalage d'un bouquiniste, et faisait une corne à la page où il restait de sa lecture, qu'il comptait continuer le lendemain. .
Personne n'avait l'air de flétrir la mesure. — Ah î — voici bien du monde rassemblé devant l'Institut. — Nous perçons la foule avec peine; — c'étaient deux cochers qui se battaient. Nous demandâmes pourquoi c'était, — parce qu'après tout ce pouvait bien être à cause de la mesure : — l'un des cochers la flétrissant, l'autre ne la flétrissant pas ; — mais ce n'était pas cela : l'un avait pris une demi botte de foin à l'autre ; — le volé fut rossé.
Nous prîmes alors la rue GuénégauH en suivant trois hommes qui en entraînaient un autre.
— Qu'a-t-il fait? demanda M... y.
— C'est à cause des mesures, répondit le passant interpelé.
M... y avait un air triomphant :
— Venez, me dit-il, — il s'agit cette fois de la mesure. On fit entrer notre homme au n* 9, sous une porte ronde.
— Le voilà chez David, dit alors l'homme auquel M... y avait adressé sa première question.
— Et que fait-on chez David ? demanda M., y.
— C'est la fourrière, répondit l'homme.
— Est-ce là qu'on flétrit les mesures? demanda M. ..y.
— C'est là qu'on les vérifie.
— Comment?
— Oui, cet homme qu'on emmenait a été surpris parles agents à vendre à faux poids. — On l'amène chez David. — Si David trouve que ses mesures ne sont pas justes, — il met en fourrière les poids, les balances et tout le bataclan. — C'est sans doute ce que vous appelez flétrir les mesures.
Ce n'était pas encore là ce que nous cherchions. — Découragés, nous montâmes en voiture et nous allâmes à Saint- Ouen, comme nous faisions souvent. — Là, grand nombre de Parisiens péchaient à la ligne. — J appelai Bourdin, un batelier de mes amis, — qui avait robitgeauce de garder mon canot.
N. B. J'apprends que le gouvernement l'a saisi et confisqué comme n'ayant pas les dimensions qu'il lui plaît d'exiger par une ordonnance qu'il aurait dû rendre avant que je fisse faire mon bateau ; — et les journaux diseht qu'on désarme et qu'on disloque la flotte, — tandis qu'au contraire on prend des moyens quelque peu extrêmes pour posséder un plus grand nombre de bâtiments. — mon pays! si mon canot peut servir à ta gloire, — s'il peut surtout augmenter l'effectif de la flotte, — faire trembler la perfide Albion — et faire taire les journaux, — je te l'offre de grand coeur.
Mais réellement, — pour un ami du château, ainsi que m'intitulent certains carrés de papier, — on me traite assez mal ;
— le roi me donne douze francs par an — pour son abonnement aux Gu£pe8, — et on prend mon canot, qui m'a coûté cent écus.
J'appelai donc Bourdin, — Bourdin me mena près de ce pauvre canot, qui était caché dans les saules ; — il était fort joli, ma foi, — tout noir avec une bordure orange, — et le plus rapide de ces doux parages; — nous montâmes dedans,
— et je laissai dériver jusqu'à Saint- Denis. — Nous étions heureux comme deux poètes que nous étions. C'était un spectacle ravissant; — la rive était bordée de grands peupliers, droits comme des clochers, — de saules bleuâtres, — de fleurs de toutes sortes, de spirées avec leurs bouquets blancs.
DECEMBRE 1841. 'iW
de campanules bleues; — sur Teau il y avait des nénufars jaunes et des anémones aquatiques. — Parfois un martinpêcheur traversait la rivière droit et rapide comme une flèche en poussant un cri aigu ; — à peine si nous avions le temps de voir briller son plumage vert et bleu. — Nous regardions tout cela, — et nous écoutions les bruits de Tair et de Teau, — et, à rheure où le soleil se couchait derrière Téglise de Saint- Ouen, — nous arrivions à Tile Saint-Denis, dont M. le maire,
— M. Perrin, — un autre ami à moi qui joint à ses fonctions municipales celles de restaurateur, et qui cache modestement son écharpe tricolore sous un tablier de cuisine, — nous donnait un diner excellent et un vin de Bordeaux que H... y, qui s'y connaît, déclarait irréprochable.
... J'oubliais la mesure..., personne ne la flétrissait, personne ne la connaissait.
Je voulais seulement vous dire ce qu'il faut croire de ces phrases stéréotypées dont les journaux sont si prodigues.
4^ StJITB DES COMMENTAIRES SDR l'œDVRE DO COURRIER FRAN- ÇAIS. — Il faut que je termine mes commentaires sur l'œuvre du Courrier Français.
Nous en étions à :
Les.
Douzième observation : — les.
Les, article pluriel, —
« Je n'est qu'un singulier, vous est un pluriel. » — Molikrc.
« Pluriel, terme de grammaire qui s'emploie pour caractériser un des nombres destinés à marquer la quotité.»
GiRAULT DUVIVIER.
Je trouve la définition un peu moins claire que la chose définie, mais c'est ainsi que procèdent tous les grammairiens;
— Yâugelas est le premier qui ait écrit pluriel, avant lui on disait e^ on écrivait plurier.
On trouvera sans peine des exemples d'articles s'accordant aussi bien avec leurs substantifs, — mais je ne pense pas qu'on en puisse trouver qui s'accordent mieux. Comparez et jugez.
<( Le larcin, — /'inceste, — le meurtre des enfants et des pères, — tout a eu sa place entre les actions vertueuses. »
<i Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,
Te donne let esprits dont je n'ai que les corps. »
GbARLES IX à RONSABD.
a La belle serviette et le torchon doré. «
[Poëme de la Madeleine,)
a 11 s'agit des cheveux blonds de la pécheresse dont elle essuya les pieds du Christ.
(( Je hais le philosophe qui n'est pas sage pour lui-même : Mia» 9G(x>(0Tr.v, etc. x — Euripide.
JIP^ Treizième observation, — flots.
« L'auteur n'a pas répété Ocran, — il n'a pas mis vagues ni lames, il a parfaitement distingué les nuances qui existent entre ces mots. — Flots est, des trois synonymes, celui qui engage le moins; les autres ont un sens plus précis. Il a pour autorités plusieurs bons écrivains.
(( Quel respect ces flots mugissants ont-ils pour le nom du roi? )) — Shakspearg, la Tempête,
« Le jiot qui Tapportu... b — Racine.
ce Fendant le flot ému sous la brise qui passe. »
A 1 ph onse E sqoiros .
M. Alphonse Esquiros est un bon jeune homme, — autrefois poëte rêveur, ne manquant pas d'une sorte de naïveté un peu affectée , mais assez gracieuse ; — c'était une de ces natures simples, semblables au fleuve limpide d'Horace :
a Liqu'dus puroque simillimus amni, »
qui reflète dans son cours tout ce qu'il voit sur ses bords, — les grands peupliers et les petites herbes, le soleil et les étoiles, — la barque qui glisse et l'oiseau qui passe.
La poésie d'Alphonse Esquiros avait des qualités naturelles, — mais elle manquait d'originalité, — elle reflétait trop ses lectures du moment; — je l'ai vu, tour à tour, sans cependant copier servilement, imiter la manière de M. Hugo, — celle de M. de Lamartine et celle de cent autres. — H y a quelques mois , il publia une nouvelle fantastique inspirée, de
la Larme du diable, de M. Th. Gautier, — charmante création inspirée par le Faust de Goethe.
A cette époque parut je ne sais quel livre de M. de Lamennais, — Esquiros le lut, et fit V Évangile du peuple; — le parquet se saisit de Taffaire, et on mit Esquiros en prison, — comme M. de Lamennais; — c'était pour Esquiros pousser rimitation plus loin qu'il ne l'avait cru.
S'il y avait en France un ministre de Tinstruction publique, — il aurait connu Esquiros, — il l'aurait fait venir et lui aurait dit : (( Vous faites de jolis vers aux arbres et à la lune, ne vous méle:^ pas à ces choses; quand vous imitez, n'imitez pas les gens que Ton met en prison, d
C'est ce qu'on ne fit pas, et on prit le crime d'Esquiros au sérieux, — et on le mit à Sainte-Pélagie.
Qu'arriva-t-il de là ? qu'il prit à son tour au sérieux le martyre et la persécution ; que les journaux, qui n'avaient jamais parlé de lui tant qu'il n'avait eu que son talent, le louèrent beaucoup quand il fut mis en prison, — ce qui prouva pour la millième fois que ce n'est pas du talent, mais de la prison, qu'ils font cas.
Et encore que ce pauvre enfant innocent et doux comme une fille — s'ennuie, — s'attriste, pleure, — réclame le soleil et l'air, — fait de jolis vers là-dessus en retour desquels, comme martyr, persécuté pour le peuple, il reçoit de mauvais lieux communs emphatiques.
J||Ky( Quatorzième observation, — remontent.
11 n'y a ici qu'un petit défaut, — c'est que, pour que sa phrase eût un sens, l'auteur aurait dû dire descendent: cependant le mot est correctement orthographié.
Quinzième observation, — graduellement.
Je n'ai trouvé ce mot employé qu'autour des mirlitons.
a Je seos que gradueUement Mou amour est plus violent. »
JIfffr Seizième observation, — et.
11 y a plusieurs façons d'écrire ce mot : est, — haie, — hé, — hait. — Notre auteur ne s'y est pas trompé, et a parfaitement choisi celui de ces mots qui convenait à sa phrase.
!jff^ DiX'Septiènie observation, IjEntruent :
« I) faut aller lentement à accuser ses amis. »
Saint-Évremont.
Ces deux adverbes, — graduellement et lentement, — sont peu agréables à Toreille ; — mais des écrivains fort châtiés n'ont pas cru devoir éviter des consonnances semblables. !
« Elle se tenait à cheval dextrement et dispostement. »
Brantôme.
« Consiquemmtntil perd la somme, ou il est incontestable'ment déchu de son droit. » La Bruyère.
Certes, commettre une faute avec la Bruyère, — ce n'est plus une faute, c'est une beauté.
Qu'est-ce que les puristes d'ailleurs, — et qu'est-ce que la langue?
L'académie-dictionnaire 1798 — ne veut-t-elle pas qu'on prononce quatre-z-yeux ?
Pascal ne dit-il pas — « elle a c^uru de grandes risques? 9
Et l'AcADimE, — en faisant remarquer que risque est masculin, — n'excepte- t-elle pas — cette locution : A toute risque ?
Et Molière, dans le Florentin, — rebarbaratif ?
Et Vaugelas, sens dessus dessous?
Et M. DE PoNGERviLLE, dc l'Académic, — dans le dialogue familier, — sens sus dessus?
Et BossuET : — C'est là que règne un pleur étemel ?
Je termine ce travail — en constatant que l'œuvre que nous venons d'examiner est un des morceaux les plus remarquables sous les deux rapports de la pensée et du style — qu'ait produits jusqu'ici la littérature politique des carrés de papier se disant organes de t opinion publique ou boulevard des libertés.
H^: LE SECRET DE LA PARESSE. — Il y a dcux onuemis irréconciliables, acharnés, mortels, — comme le sont les gens forcés de vivre ensemble : — ce sont le corps et la pensée, — la partie matérielle et la partie intellectuelle de notre être.
Tout le monde a éprouvé, au moment de se mettre au travail, — une sourde hésitation, suite d'une lutte entre l'esprit qui veut et le corps qui ne veut pas : — tous les polîtes anciens
en ont parlé ; — quel est Thomme d'ailleurs qui n'a pas entendu mille fois au dedans de lui le dialogue suivant :
LA PEKSEE. Les foFines incomplètes et sans contours qui passaient devant moi avec des nuances douteuses et changeantes — semblent prendre un corps et une couleur, — le nuage se dissipe, le chaos a cessé^de s'agiter, tout se met en ordre; travaillons.
LE CORPS. Il fait un beau soleil, — peut-être le dernier de l'année, — on trouverait, j'en suis sûr, encore une violette en fleur sous les feuilles sèches; — nous devrions aller nous promener dans le jardin.
Cette proposition maladroite , sans précautions oratoires , n'obtient d'ordinaire aucun succès; c'est comme si Ton disait à un homme qui a soif : « Voilà un excellent morceau de pâté. » La pensée ne daigne pas seulement répondre, — elle s'obstine à vouloir travailler et à contraindre le corps à prendre la plume.
Celui-ci, qui est paresseux, comme vous savez, — comprend alors qu'il ne faut pas heurter de front cette fantaisie de tra*^ vail, — mais qu'il faut, au contraire, y rattacher d'une manière indirecte la distraction qui doit plus tard la détruire.
LE CORPS. Le grand air rafraîchit la tête et fait du bien à l'imagination , et puis, il y a tant de souvenirs pour vous, ma belle, dans ces fleurs que vous m'avez fait planter, — et c(ue vous me faites arroser l'été, — que vous serez d'autant mieux disposée au travail quand vous les aurefc revues quel* ques instants.
LA PENSÉE (à part ). Peut-être ce butor a-t-il raison. — Allons au jardin.
Dès lors la pensée est perdue! Une fois au jardin, la malheureuse se divise à Tinfini : — elle suit la feuille qui s'envole; — ce rosier dépouillé lui rappelle un bouquet qu elle a donné il y a longtemps ; — chaque arbre, chaque plante, est habité par un souvenir comme par les hamadryades de la poésie antique.
Tous l'entourent, la caressent, Toccupent, et le travail est oublié.
C'est ce qui arrive chaque fois qu'elle essaye une bataille en plaine avec le corps, qui a pour lui la paresse, — la plus puissante de toutes les passions, — celle qui triomphe de toutes les autres et les anéantit.
La pensée ne remporte pas; elle peut s'élever à son insu à une hauteur où il ne puisse plus Tattfindre. — Il faut qu'elle ruse, — qu'elle le trompe, pour le jeter dans une de ces occupations d'habitude, auxquelles il peut se livrer seul sans son concours à elle .
LA PENSÉE. Or çà, mon bon ami, voyons donc si vous saurez bien me tailler cinq ou six plumes?
Tailler des plumes est une chose que la main fait d'ellemême.
Pendant que le corps taille des plumes, la pensée s'échappe furtivement; mais quelquefois le corps saisit le premier prétexte venu pour ne pas tailler de plumes.
LE CORPS. Vous en aurez six toutes neuves, ma mie. — J'aime mieux faire des armes.
LA PENSÉE. Y pensez-vous, mon bon ami? vous exténuer comme hier! j'en suis encore malade,— ou prendre un rhume de cerveau, — et j'en mourrai. — Je ne vous cache pas même que je vous trouve un peu pâle aujourd'hui ; — et, puisque vous ne pouvez pas rester en place, — promenez-vous dans la chambre en long et en large.
Si le corps est assez sot pour se laisser prendre à cette fausse sollicitude, — pendant qu'il s'agite machinalement dans cet étroit espace, — la pensée, qui n'a que faire à cela, s'envole et lui échappe.
Il y a, il est vrai, des corps innocents et niais qu'on peut occuper et distraire avec la moindre des choses : — ils se laissent prendre à jouer du piano sur leur table; .— un poëte de mes amis a un corps qui s'amuse à s'arracher un à un les cils des yeux.
Mais il en est de plus récalcitrants, — ceux-là se défient de toute occupation qui leur est indiquée par la pensée, il faut qu'elle ne compte que sur un hasard extérieur, — sur un de «*^s bruits monotones qu'on entend sans l'écouter; le vent qui
souffle dans les feuilles, — une cloche qui tinle, — la pluie qui bat les vitres, — la mer qui gronde au loin.
Ces bruits le bercent, et il s'endort comme Argus aux sons de la flûte de Mercure; — puis tout à coup il se réveille en sursaut, — et il s'aperçoit que la pensée Ta laissé là, — il la regarde, — il la suit d'un œil hébété, — comme l'enfant entre les mains duquel vient de glisser une fauvette, — il la voit sur la plus haute branche d'un acacia secouer ses plumes au soleil, — il l'entend chanter librement.
Et le pauvre corps, qui s'ennuie alors de n'avoir plus l'esclave intelligente qui lui invente des plaisirs et l'aide à les conquérir, passe par les conditions qu'elle veut lui imposer pour la faire redeécendre, — octroie une charte, — et consent à écrire sous sa dictée.
Janvier 1842.
Règlement de comptes. » Un pèlerinage. ->• M. Aimé Martin. ~ M. Lebœaf et u«t« trompette. — Un colonel et un triangle. — Jugement d*ari jugement. — Le colin-maillard. — Les cantonniers des Tuileries à la place Louis XVI. — Les nouveaux pairs. ~ M. de Balzac et une petite chose. — La quatrième page des journaux et les brevets du roi. — M. Cherubini. — Le général Bugeaud. — A quoi ressemble la guerre d*Afrique. — Une bonne intention du duc d'Orléans. — La Chambre des députés. — Consolations à une veuve. — Un joli métier. — Aménités d*un carré de papier. — Une besogne sérieuse. — Correspondance. — Un secret dMnfluence. — Les écoles gratuites de dessin.
JJlf^, A la fin de l'année, — il faut, quand on le peut, — régler ses comptes.
Je trouve deux notes sur mon agenda :
La première contient ces mots : « Pèlerinage annuel à Honfleur ; »
La seconde : a Ne pas oublier de faire un peu de chagrin à M. Aimé Martin. »
Le pèlerinage à Honfleur ne me prendra que deux heures avant de retourner à Paris.
Il s'explique par un beau dystique que je fis autrefois, — et dont je n'ai gardé que le premier vers, parce que le second renfermait des longueurs :
« Des malheurs évités le bonheur se compose! »
L^homme le plus ennuyeux que j'aie jamais rencontré est II. 26
5U6 LES GUEPES.
un certain ***, aubergiste à Honfleur; — j'ai eu à supporter ses familiarités et sa conversation opiniâtre pendant vingtquatre ijeures que j'ai passées chez lui ; — mais qu'est-ce que la familiarité avec un homme qui est là et qui s'efforce d y mettre quelques bornes, — en comparaison de celle qu'il étale à l'égard des absents qui ne peuvent se défendre ?
— Goûtez-moi ce vin, — mon cher ami, — me disait-il, — Héry n'en voulait pas d'autre quand il venait ici ; — ah ! ah !
— vous ne voulez pas qu'on détache les huîtres, — c'est absolument comme Eugène Sue ; — le connaissez-vous? — c'est un de mes bons amis; — - et Hugo — donc ! — c'est ici qu'il a fait le Gamin de Paris , — son dernier vaudeville; — connaissez-vous Bérat? c'est un charmant sculpteur, vous n'êtes pas sans avoir vu son lion de marbre aux Tuileries?
Et, quand je sortais, il me suivait — et ne me quittait qu'avec peine pour dormir, — de telle sorte que mon voyage avait un but qui fut tout à fait manqué.
Depuis ce temps, je vais tous les ans à Honfleur ne pas