‹ Les Guêpes (volume 5)Chapitre 25 sur 26 · SUR LUI-MÊME · texte numérisé non relu

SUR LUI-MÊME

De prétention j Dubignac aucune n'a.

De ses concitoyens^ l'estime lui sufGra.

H^ Une vieille femme est traduite en police correciioilnelle sous prévention de mendicité; — on fait une perquisi-

AVRIL 1842, 59i

tion à son domicile, •— on trouve dix«-huit cents francs dans sa paillasse.

Les mendiants ont pris depuis quelques années, s'il faut en croire les journaux. Thabitude d'avoir dix-huit cents francs dans leur paillasse.

3^^ Les journaux sont dans un abattement profond, — Tordre de choses actuel se consolide ; — tous les arrivés tirent chacun sa PEnts échelle. — C'est en vain que ceux qui voulaient monter après eux s'efforcent de les retenir. Les gens arrivés maintenant — - auront probablement à passer par toutes les phases qu'ont franchies les castes qui ont disparu en juillet 1850. Ils agissent à découvert; — ils avouent par leurs actes que leur patriotisme était de l'envie, — et que ce qu'ils ont renversé, ils n'ont jamais voulu le détruire, mais s'en emparer. D'autre part, comme ceux qui les attaquent feraient juste les mômes choses, — nous n'y perdons et nous n'y gagnons rien : — seulement il se glisse dans les esprits nue grande indifférence politique. — Les têtes, comme le thermomètre, ont baissé en France de dix degrés.

Jj^ Voici la copie authentique d'un certificat délivre à un domestique :

« Je soussigné, doyen des colonels, des chevaliers de Saint- Louis et des gentilshommes domiciliés dans l'arrondissement communal du ***, électeur du département de la Seine-Inférieure, otage et volontaire royal, ancien commissaire de la noblesse aux états de Bretagne et en d'autres assemblées légalement délibérantes, associé de plusieurs Académies royales d'histoire, sciences et belles-lettres, commissaire de l'association paternelle des chevaliers de Saint-Louis et du mérite militaire pour le canton municipal de ***, certifie que Pierre *** m*a toujours servi fidèlement et avec zèle, en foi de topt quoi j'ai délivré le présent avec apposition de l'empreinte du cachet de mes armes.

(( Fait ce..., au château de***, commune dont feu mon père, aussi officier supérieur et chevalier de Saint-Louis, était, par longue dépendance et succession patrimoniale, seigneur paroissial et haut justicier au 4 aofit 1789, et dont je suis de-

puis plusieurs années doyen du conseil municipal, n*en ayant point accepté la mairie, que les règlements ne rendaient pas compatible avec ma place de chef d*une légion nationale par laquelle j'ai longtemps exercé un commandement à la fois régulier, paternel et fraternel, supprimé par les dernières ordonnances relatives à ce corps ou à cette arme.

« Le vicomte T. de R. »

41^ En ce moment où les nouvelles routes et les tracés de chemins de fer entraînent de nombreuses expropriations, — il est assez curieux d'entendre les doléances des propriétaires dont les terrains sont écornés.

Voici quelques*uns de ces cris, partant de Tâme, que j'ai recueillis.

Un propriétaire auquel on prend trois pommiers parfaitement payés sur estimation légale :

« Ah ! monsieur, vous prenez ces trois-là ; — mais, monsieur, il n'y a pas de pommiers comme ceux-là pour faire h bonheur d'une famille. Le cidre qu'ils donnent est parfait ; je n'ai acheté tout le verger que pour ces trois pommiers. »

Un autre auquel on prend sa haie — (toujours en payant) :

« 11 peut bien prendre tout, — ça m'est bien égal. — Qu'estce que c'est qu'un champ qui n'a pas de haie? — j'aime mieux ne rien avoir. »

Un autre auquel on achète la moitié d'un cbamp :

« Quelle terre je vous abandonne ! — l'année dernière j'y ai récolté des pommes de terre grosses comme les deux poings ; — dans la moitié qui me reste, il n'y a que de la pierraille. »

A entendre les propriétaires, on croirait qu'il n'y avait de fertilité dans le pays que précisément sur une longueur de huit mètres et sur une largeur de douze cents, et que tout le reste n'est que landes et steppes.

Jlfift « Il s'est agité devant la chambre des requêtes une question d'une haute gravité pour le commerce de France.

« On sait avec quelle avidité le commerce étranger contre fait les objets de notre fabrication, emprunte les marques, le

nom des maisons les plus renommées de France dans les dif* férents genres d'industrie.

« Quelques-uns de nos négociants ont pensé que le seul moyen de neutraliser les funestes effets de cette déloyale riva^ lité était d'user de représailles envers le commerce étranger.

« C'est ainsi que la maison Guélaud, de Paris, avait vendu en France un article recherché de parfumerie, sous l'adresse de la maison Re^land, de Ijondres.

<r Cette dernière maison s'adressa aux tribunaux français pour obtenir des dommages-intérêts, qui lui furent accordés par arrêt de la cour de Paris du 50 novembre 1840.

tf Sur le pourvoi formé contre cet arrêt s'élevait la question, fort importante, de savoir si les fabricants étrangers peuvent poursuivre en France la contrefaçon de leur marque ou de leur nom.

« La Cour, sur la plaidoirie de H*" Ledru-Rollin, au rapport de H. le conseiller Hervé, et sur les conclusions de H. l'avocat général Delangle, a admis le pourvoi.

« Cest un succès pour le commerce français. »

Je trouve le succès assez joli. — Les succès de ce genre sont prévus par les codes de tous les pays.

Mai 1842.

lie roi Loais-Pliilippe et le jardinier de Monceaox. — Un concurrent à M. Emile Marco de Saint-Hilaire. — Propos légers d'une Dame. — M. de Lamartine au château. — M. Aimé Martin et la reine d'Espagne. — Le sucre. — Les rues de Paris. — Les morts d'avril. — M. Boursaolt. — Le duc de Joiuville. — Un costume complet. ^ M. Lacave-Laplagne et M. Royer-Collard. — Un bon livre. — Dialogue de M. d'Arlineourt. — Un vicaire général et un curé. — M. Surgis. — Éloge d'un tailleur. — M. Nodier et M. Flourens. — Les eaux. — M. Perlet. — M. Romieu et le Cid. — Un triomphe de M. de Balzac. M. Roger de Beauvoir au contrôle des Folies-Dramatiques. — Un brait sur M. Hugo. — De M. Deleclose. — Comme quoi il est brouillé avec la nature. — Un souvenir historique. — Opinion d'un journaliste de 17S0 sur les forlitlcalions de Paris. — Encore le droiiPc visite. — Une noavelle muse. — Bévue d'une Académie. — Un homme qui a l'huile à vendre. — I^e premier mai.

On dit que le roi va vendre son jardin de Monceaux, — et

qu'on y bâtira un nouveau quartier ; — des maisons vont

remplacer les arbres séculaires, et des rues pavées les belles

pelouses du jardin dirigé par Schœne. — Je ne sais pourquoi

cela m'attriste : — j'y suis allé plusieurs fois dans ma première jeunesse, — en mon avril, — comme disaient les vieux poètes, — et je me rappelle les pensées et les révesque j'ai portés dans les silencieuses allées de ce pauvre jardin ; — il me semble que ces souvenirs, ces rêveries, — ces méditations — vont être, avec les chênes et les acacias, — débités en rondins et en fagots, et vendus au stère «t à la voie.

J'ai prononcé le nom de Schœne, — je vais vous parler un peu de lui : — C'est un caractère remarquable, — un philosophe pratique, — un homme simple, bon et fier; — vous le connaîtrez mieux par deux ou trois petites anecdotes que par les phrases que je pourrais vous faire.

Schœne se lève le matin, revêt une veste de la plus grossière étoffe qui n'a pas changé de mode depuis vingt ans, — et allume sa pipe; — cette pipe ne s'éteint que le soir lorsque Schœne s'endort.

H travaille avec ses garçons jardiniers, et réserve pour lui les travaux les plus durs, et ceux que l'on donne d'ordinaire au plus ignorant de ses ouvriers.

Un jour, le roi, visitant Monceaux, lui dit :

— Ah çàî Schœne, quel diable de tabac fumez-vous? les serres en sont infectées, c'est ce qui fait que la reine n'ose pas y entrer.

— C'est vrai, sire, répondit Schœne, mais cela ne peut pas être autrement, — tout le monde sait que les plantes de serre sont exposées à un ennemi dangereux, qui est le puceron vert; — le seul moyen de les écarter est la fumée du tabac ; — or, comme j'aime que mes plantes soient propres et non pas mangées par les pucerons, — je dois faire, dans les serres, des fumigations de tabac; — comme d'autre part j'aime beau^p à fumer, je fais passer cette fumée par ma bouche, — les plantes ne s'en trouvent pas plus mal, et moi je m'en trouve mieux ; — si cependant Votre Majesté ne veut pas que je fume dans son domaine de Monceaux, j'irai tous les jours fumer dehors, — mais cela doublera ma dépense en tabac.

. Le roi lui dit :

Mai i842. 59r>

•— Fumez où vous voudrez.

JlP^. Un autre jour, un chien, ordinairemeni d'assez mauvais caractère, brisa sa chaîne et vint auprès de la reine, dont il lécha les souliers. — Le roi dit à Schœne :

— Votre chien est bien doux pour la reine.

— Oui, sire, répondit le jardinier, qui est Allemand et parle assez difficilement français; oui, il a des dispositions à la servililudè.

JHyc Le roi donna Tordre de construire un énorme manège ; Tarchitecte choisit pour cette construction précisément la partie du jardin où Schœne mettait sa magnifique collection d'oeillets allemands et ses plantes de terre de bruyère , ses rhododendrum, sesmagnalia, kalmia, azalea.

(A propos, on n'a pas encore trouvé Tazalea grimpant de M. de Balzac.)

On vint dire à Schœne, — de la part du roi, — d'arracher toutes ses plantes de terre de bruyère, de les placer ailleurs et d'en avoir le plus grand soin.

-— Dites de ma part au roi, répondit Schœne indigné, que les soins que je prendrai ne me fatigueront pas; j'arracherai

tout, — et je f tout par dessus le mur, dans la rue. —

Dites encore au roi — que je veux partir et qu'il me fasse mon compte.

Depuis ce temps on n'a jamais revu à Monceaux d'œillets ni de plantes de terre de bruyère ; — c'est une singularité que bien des promeneurs ont sans doute remarquée sans en deviner la raison.

Je ne sais si on rendit bien fidèlement au roi la réponse de Schœne; mais j'ignore si le roi répliqua.

Toujours est-il qu'à quelque temps de là le roi alla voir le manège qu'il avait fait faire.

Schœne, qui n'était pas consolé du sort de ses plantes, aperçut le roi et se sauva d'un autre côté. Le roi s'en aperçut et rappela ; mais Schœne feignit d'être fort occupé et ne répondit pas. — Le roi appela une seconde fois sans plus de succès ; & la troisième il appela si fort, qu'il n'y avait jpas moyen de »e

pas entendre. — D'ailleurs Schœne était attendri de cette persévérance. — 11 se retourna et dit brusquement :

— Qu'est-ce que vous me voulez, sire?

Le roi, qui n'ignorait pas la cause de sa mauvaise humeur, — voulut essayer de Tadoucir et lui dit :

*- Ah çà ! qu*est-ce qu'ils m'ont fait là? On dirait une église du temps de Louis XIII; — ce n'est pas ce que j'avais demandé.

— Si vous ne l'aviez pas ordonné, dit Schœne, on ne l'aurait pas fait. — Votre Majesté a perdu Monceaux avec cette affreuse baraque; elle en est bien le maître.

(Que dirait donc Schœne. bon Dieu I s'il voyait la galerie de bois pendue et accrochée comme un garde-manger de bonne femme, contre une galerie du Louvre? )

Cette fois cependant on causa et on se raccx)mmoda. Lorsque Louis-Philippe était encore duc d'Orléans, longtemps avant les anecdotes que je viens de vous raconter, on avait beaucoup tourmenté Schœne pour qu'il portât la livrée du prince; — il refusa positivement. — Quand le duc d'Orléans fut roi de France, — un jour qu'il se promenait à Monceaux, il dit à Schœne :

— Schœne, vous n'avez pas voulu porter la livrée du duc d'Orléans, porterez-vous celle du roi des Français?

— Pas davantage, sire, je ne suis pas domestique, je suis jardinier; — vous seriez empereur , que ce serait la même chose : — j'aime mieux m'en aller.

Le roi rend justice à Schœne et l'aime beaucoup; — il a défendu qu'on lui fît jamais aucune plainte contre son favori.

$f^ J'avertis — M. E. Marco — de Saint-Hilaire ~ qu'il y a dans la commune que j'habite un pêcheur qui lui fait une assez sérieuse concurrence. — Voici un souvenir intime de l'Empire — qu'il m'a conté l'autre jour, et qui ne le cède en rien à ceux de ïanden page du palais :

— Ëh bien, maître Vincent, lui dis-je, avons-nous quelque chose ce matin ?

— Un peu de bouquet, me dit-ii.

— Le vendez-vous bien ?

— Mais, oui ; — deux sous chaque.

— C'est bien payé.

— J*en ai vendu plus cher que ça. — C'était du temps de TEmpereur; — je revenais de mon parc, — et l'Empereur montait voir les phares avec toute Tarmée et plusieurs officiers.

Comme je passais près de lui avec mes laneu et mes candeleltes sur une épaule et^une manne de bouquets sur Tautre, — quelques généraux s'arrêtèrent pour voir ce que je portais ; TEmpereur revint au galop pour voir ce que regardaient ses maréchaux.

— S.... n.* de D..., — me dit-il, — qu'est-c« que tu portes là ?

— Votre Majesté, — que je lui répondis — en ôtant mon chapeau, — c'est du bouquet que par le Nord ils appellent Bclicoque

— S.... n.. de D..., — réplicpia TEmpereur; — voilà de beau bouquet, — porte-le à mon hôtel .

Il remit son cheval au galop et alla voir les phares.

Moi, j allai le soir à Thôtel, — où TEmpereur me fit donner quatre sous pour chaque bouquet, avec beaucoup de viande.

41^! Le S.... n.. de D..., — que prête maître Vincent à l'Empereur, — sera peut-être révoqué en doute par M. Emile Marco. Je lui avouerai — que ce pourrait bien être un agrément qu'ajoutent volontiers au récit les gens de la localité.

Il y a un jardinier que je vais voir quelquefois et qui a de fort belles plantes; dernièrement, — je lui marchandais un delphinium azureum :

— 11 est fort beau, — disais-je.

— J'en avais deux pareils, — répondit-il, — mais madame *** (je ne mets pas le nom, qui est fort connu), madame *** est venue l'autre jour, et m'a dil :

— Ah, sacredieu I — il faut que vous me vendiez un de vos delphtniums.

ijfif. Chapelain était, sous Louis XIV,

Le mieux rente de tous les beaux esprits,

de môme le roi Louis-Philippe n^ reconnaît d'écrivain moderne que M. Casimir Delavigne. — Sa Majesté pousse si loin ce dédain pour la littérature contemporaine, que, dans un diner où se trouvait invité M. de Lamartine comme député de Mâcon, le roi fît semblant d'ignorer qu'il eût jamais écrit, lui parla de choses indifférentes, — mais ne prononça pas un mot qui eût trait à la littérature ni à la poésie.

Jjff^ On cite un mot assez singulier de la reine Christine.

— Quelques-uns disent que c'est fort spirituel; d'autres, que c'est fort naïf. — H. Aimé Martin, admis à la faveur de lui être présenté, lui offrit obligeamment ses ouvi-ages : « Merci, monsieur, dît-elle; je ne veux pas vous en priver, o

m^ A propos des phares, — dont je parlais tout à Theure, •^ quelqu'un que je ne nommerai pas, mais qui ne demeure pas loin de là, avait pris à la fois un cheval et un domestique.

— Il s'ensuivait que le domestique avait un cheval, et que le c))6Val avait un domestique; mais lui n'avait ni domestique ni cheval.

Un jour, le cheval et le domestique disparurent pendant quatre heures. Au retour, le maître, fâché, demanda au domestique :

— Ah çà ! qu'as-tu fait et d'où viens-tu?

— Monsieur, répondit tranquillement celui-ci, cette pauvre hôte., je l'ai menée voir les phares.

Jj^, Voici un résumé plus curieux qu'il n'en a l'air : Sous le règne de Henri IV, le sucre se vendait à l'once chez les apothicaires. En 1700, la consommation du sucre s'éleva, en France, à un million de kilogrammes. — La population était alors de seize millions d'hommes. — Cela faisait pour l'année, par personne, à peu près deux onces. — En 1845, on en consomma seize millions de kilogrammes. — Et, en 1841, cette consommation s'est élevée à plus de cent millions de kilogrammes.

Ceci peut donner le secret des embarras de la position actuelle. — Le sucre n'est pas la seule friandise dont l'usage se soit ainsi répandu. — Tout le monde veut être quelque chose dans rfitat, comme tout le monde veut manger du sucre.

H faut, à chaque période politique, trouver moyen de multiplier les parts de bonbons; — les anciennes grosses parts en sont fort diminuées. — Ceux qui les possédaient autrefois se contentent aujourd'hui d'avoir de gros cornets dans lesquels il n'y a presque rien ; on les a vidés pour faire de petites parts à presque tout le monde.

En effet, il n'est aujourd'hui presque personne (pii n'ait, sous un titre quelconque, — un petit morceau du sucre du pouvoir, — députe, — électeur, — juré, — garde national, — membre de tel ou tel conseil, — de tel ou tel comité, — rédacteur de tel ou tel journal, etc.

Eh bien! il y a encore des gens qui n'ont pas leur part et qui crient, — qui demandent une réforme électorale; — ceux qui ont les grosses parts, tirées du cornet de la puissance royale, — ont peur qu'on ne tire de leur cornet pour faire de nouvelles petites parts : — comment faire?

On a usé déjà, en fait de pouvoir, de tous les expédients dont on a usé en fait de sucre pour égaliser la production et la consommation ; — on a imaginé des équivalents au sucre de betteraves, — au sucre brut, — à la cassonade et à la mélasse.

Mais tout le monde veut du sucre blanc; — mais tout le monde en veut beaucoup; — les nouveaux cornets se ferment avec frénésie, le cornet royal est vide ou peu s'en ^pl. Comment faire?

JMk J'&vais remarqué déjà la négligence de l'autorité qui permet au monsieur chargé d'inscrire les noms des rues de Paris aux coins d'icelles, de retrancher certains de au bénéfice probablement des opinions politiques dudit monsieur peintre en lettres; — j'ai cité, je crois, la rue Rohan, la nie Gramnumt et quelques autres; — mais on m'a fait observer que cette suppression, loin d'être blâmable, provenait au contraire d'un louable sentiment d'économie de la part des administrateurs des deniers publics. — On sait, en effet, que ces inscriptions se payent à tant la lettre, — et que toutes celles qu'on peut retrancher sont un bénéfice net pour l'Etat. Je m'étais expliqué de même la désignation d'avenue Ga-

brielle donnée à cette allée des Champs-Elysées, dédiée jadis par la duchesse de Berry à la belle Gabrielle d'Estrées, — qui, certes, n'avait rien en son temps de Texistence incorporelle des archanges.

Hais je ne peux plus appliquer la même excuse à une transposition de lettres sans bénéfice, comme celle qu'on a fait subir sur Tare de TÉtoile au glorieux nom d'Ëckmuhl, — que Ton a écrit Eckmulh, — mais heureusement à une hauteur inaccessible h Tœil nu.

Mais comment expliquer surtout qu'on ait fait présent d'uue lettre à Thistoriquo famille de Beauvau, et que Ton ait écrit place Beameau; — passe encore si Ton avait écrit BovOy — Téconomie justifiait la hardiesse; — mais Beanveau, — cette lettre n'a rien d'agréable et coûte de l'argent.

•Je soumets cette nouvelle observation comme la première, et avec le même respect, à l'autorité compétente.

%ilC Le mois d'avril, qui vient de finir, a vu mourir M. le ministre des finances Humann; M. le maréchal Moncey ; M. le maréchal Glauzel; M. le général Castex; M. le général Heymes; M. Bertin de Vaux, pair de France; M. de Rigny, conseiller d'État; M. le comte de Mesnard, premier écuyer de la duchesse de Berry; M. Bouilly, doyen des auteurs dramatiques; H. l'abbé Boyer, directeur du séminaire Saint-Sulpice; H. Aguado, marquis de las Marismas; H. Boursault, membre de la Convention; M. le comte de Sesmaisons; madame la baronne Virginie de Gazan, fille de Bernardin de Saint-Pierre; madame la comtesse de Balby ; madame la marquise de Boisgelin ; madame la comtesse de Sallaberry ; madame Wanlerberghe, mère de madame Jacqueminot et grand 'mère de madame Duchâtel ; H. de Lur Saluées, ancien député; M. Beaupré, ancien danseur de l'Opéra; M. Wilhem, inspecteur des écoles de chant ; Antonio Ëspartero, frère du régent d'Espagne, etc., etc.

Je ne cite là que les personnages très-connus.

En général, on ne se rend pas bien compte de la mort même ou plutôt surtout de la sienne. — J'ai vu mourir, ces jours derniers , une pauvre fille qui souffrait beaucoup

et qui disait : « Je serai bien contente quand ça sera fini. » Je lis, en même temps, — dans le testament du roi Gustave de Suède, mort il y a cinquante ans : « Si quelque auteur veut écrire des anecdotes concernant l'histoire de mon règne, je le verrai avec plaisir. »

J^^ Un jour du printemps dernier, comme j'allais à Versailles déjeuner avec quelques amis, je pris place dans un waggon du chemin de fer. — Assis à côté de moi, se trouvait un vieillard d'une belle figure avec de longs cheveux blancs, — coiffé d'une toque de velours noir et vêtu d'une douillette violette ; — un domestique était en face de nous et tenait sur ses genoux une petite plante que mon voisin ne quittait pas des yeux; — bientôt même, craignant quelque maladresse, il la prit et la garda entre ses mains.

— Vous avez là, lui dis-je, un rhododendron qui n'est pas encore dans le commerce.

— C'est vrai, me répondit le vieillard; est-ce que vous ùûs jardinier?

— Un peu, lui dis-je.

Notre connaissance se trouva faite. — Nous regardâmes ensemble les cerisiers qui étaient encore en fleurs sur la route. Comme nous étions près d'arriver, il me dit :

— J'ai de beaux rhododendrons en fleurs, — voulez-vous le^ venir voir?

— Volontiers, repris-je.

Je lui offris le bras pour descendre du waggon.

— Je vous remercie de votre politesse, me dit-il, mais je n'en ai pas encore besoin.

En effet, il était leste et dispos ; — il remit le petit rhododendron au domestique, nous prîmes une sorte de fiacre dont le cocher le connaissait sans doute, car il ne demanda pas où il fallait le conduire. — Au bout d'un quart d'heure, on nous descendit devant une fort jolie maison ; — je dis au cocher de m'attendre, et j'entrai avec Tinconnu dans un vaste et magnifique jardin. — Nous nous mimes alors à parcourir de grandes et nombreuses serres remplies de plantes précieuses et parfaitement soignées; -* chemin faisant, nous parlions de H. 54

lOa LES GUEPES

(leurs; — quelquefois il me racontait une anecdote curieuse de la Révolution. — Toujours est-il qu'il vint un moment où il me dit :

— Il est tard, voulez-vous déjeuner avec moi?

— Non, — répondis-je, — car vous me rappelez en ce moment — que Ton m'attend pour déjeuner depuis plus de.deux heures — et que je suis sans doute Thomme le plus maudit du monde.

— Eh bien î me dit-il, venez me voir rue Blanche, à Paris, — nous reparlerons des fleurs, et, puisque vous avez un jardin, — je vous ferai quelques cadeaux; — je m'appelle Boursault.

Je le saluai et lui donnai ma carte.

— Oh bien! dit-il en la lisant, cela se trouve bien, je suis abonné aux Gtiêpes et j'avais envie de vous connaître.

Je ne Tai jamais revu — depuis ce temps. J'ai si peu resté en place, que je n'ai pas trouvé le moment de lui faire ma visite. Il est au nombre des morts du mois d'avril.

(JD^ Lors d'un des derniers retours du ducde Joinville,— sa sœur, la princesse Clémentine, lui fit de vifs reproches de n'avoir pas rapporté quelque costume de femme des pays qu'il avait visités.

— J'aurais aimé, — dît-elle, — à en essayer un.

— Rien n'est plus facile, — ma sœur, — répondit le jeune prince, — car vos reproches sont injustes, et j'ai précisément acheté le costume complet d'une reine sauvage, — qui était à peu près de votre taille.

— Voyons-le.

— Je vous le ferai apporter demain.

Le lendemam, — le prince arrive et dit à sa sœur :

— Je n'ai pas oublié ma promesse, — me voici !

— Et le costume?

Le duc de Joinville, sans répondre, — tire de sa poche un collier fort bizarre formé d'un rang de graines rouges mêlées de morceaux de verre bleu.

La princesse Clémentine le regarde avec attention, le trouve

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