‹ Les Guêpes (volume 5)Chapitre 9 sur 26 · II · texte numérisé non relu

II

doit tenrir la France dans le congrès européen et une permission de chasse dans une forêt de l'État qui avoisine sa demeure ; — à M. *** la conservation de notre conquête d'Alger et une recette particulière.

Jljf^ ES FWEGR d'un ANCIEN USAGE. M. Ganual, — irrité de n'avoir pas été choisi pour empailler les cendres de TEmpereur, — s'est renfermé longtemps dans un silence plus significatif que la tente d'Achille. — Le voilà qui reparaît à la quatrième page des journaux, où il annonce qu'il embaume les personnes sans soustraction des organes.

Oh ! diable, — voici une belle nouvelle. -— Les Égyptiens poursuivaient leurs embaumeurs à coups de pierres. — Nous avions laissé tomber cet usage en désuétude, faute d'en connaître l'origine et la cause.

La voilà dévoilée.

Les embaumeurs, — M. Gannal excepté, — ont la mauvaise habitude de vous soustraire des organes, je ne sais pas bien précisément quels organes ils volent, — ni ce qu'ils en. font; — peut-être les revendent-ils aux morts, qui naturellement manquent de quelques-uns.

Et voilà cependant comme on est embaumé ! Je demande qu'on fouille à l'avenir les embaumeurs pour voir s'ils n*ont pas dérobé quelques organes, — et qu'on ramène l'usage de les poursuivre à coups de pierres, — toujours à Texœption de M. Gannal.

Jjff^ PARLONS UN PEU DE M. INGRES. M. lugrcs cst uu peintre qui, pendant bien longtemps, s'est contenté d'avoir un grand talent et une grande réputation-. — M. Ingres a sa couleur comme un autre ; — à force de regarder ses tableaux, on finit par y trouver toute la gamme de tons des coloristes, — seulement à travers un verre bleu.

M. Ingres était lui-même, — on l'admirait, on l'aimait; — mais ses défauts ont amorcé des élèves qui n'ont pas tardé à devenir une école complète ; «r- cette école a étudié sans relâche les défauts du maître et les a non-seulement atteints, mais surpassés.

En vain on leur a dit :

AOUT 1841. ny

« Mes bons messieurs,

(( Voyez les peintres de talent, — leur peinture ressemble* t-^lle à la peinture de leur maître? — Géricault peint^il comme Guérin? - Decamps, Roqueplan, Delacroix, peignent^ls eomme Gros et Girodet? — Robert -Fleury fait-il comme Horace Vemelf — et ledit Horace Yemet et M. Ingres luimême peignent'ils comme David ? »

jf^ L'empereur Napoléon a fait sortir bien des généraux de robscurité ; — ces hommes, pour la plupart si distingués, n'étaient pas des singes qui se contentaient de s'affubler d'une redingote grise pour effaroucher l'ennemi.

M. Ingres, a force de voir sa charge faite par ses élèves, — s'est trouvé fort laid ; — il a eu de récents remords en se croyant cause de la façon dont plusieurs jolies femmes — avaient été massacrées au dernier salon par ses plus chers disciples ; — il s'est pris lui-même en horreur, — et a cherché une nouvelle manière, abandonnant avec dégoût, à son école, celle qu'elle lui a gâtée et rendue odieuse même à ses propres yelix.

Jlf^ Il vient de faire pour la cour de Uussie une vierge dans laquelle il s'est efforcé d'être coloriste, — et il y tenait tant, qu'il a été jusqu'à lui sacrifier le dessin. — Il y a là une tête déjeune homme dont la bouche n'est pas sous le nez; — c'est ce que les peintres appellent, je crois, dans leur argot, ne pas être ensemble ; — la vierge est d'un modèle mou et rend — (toujours le même argot).

Oh! monsieur Ingres, je vous aime mieux vous-même;

— j'ai vu par hasard une étude faite par vous en une seule séance, — d'après madame E... B... , âgée de dix-sept ans ;

— rien n'est plus pur, plus jeune, plus naïf; — le modela est la plus admirable chose qu'on puisse voir.

Donc, comme je le disais au commencement de ces pages qui lui sont consacrées, — H. Ingres s'est longtemps contenté de son talent et de sa réputation ; — voilà que des amis maladroits l'ont réveillé de cette noble indifférence^ et qu'ils l'ont rendu jaloux de la gloire de la pommade mékunocome et du journal VAtuUence,

Ils ont regagné tout le temps perdu pour la réûlame, et ont

à la fois et brusquement entassé feuilletons sur statuettes, lithographies sur banquets.

Et ils ont déclaré que M. Ingres était coloriste.

Je ne connais, pour moi, rien de niais comme ces perpétuelles disputes sur le destin et la couleur : — la nature a donné à ses créations la richesse des tons comme la beauté de la forme ; — tant pis pour les artistes s'ils sont forcés de se partager Timitation de ses magnificences; — mais qu*ils ne nous forcent pas de nous irriter contre leur impuissance en en tirant vanité et en en faisant une prétention ridicule.

JH^ Madame D*** avait un chat magnifique; — M. de C*'* s'amusa un jour à le tuer d'un coup de fusil ; — faute de grives, on prend des merles; — faute de merles, des chats.

Madame D^*^ fait dresser dans sa maison et dans celles de ses amis toutes sortes de souricières ; quand elle a réuni trois ou quatre cents souris, elle les fait renfermer dans une caisse et l'adresse à madame de G***, dans son château. — Madame de ft*** ouvre la caisse elle-même, comptant y trouver quelques modes nouvelles, — les souris s'échappent et remplissent la maison ; — au fond de la caisse était un billet adressé à madame de C***.

« Madame, votre mari à tué mon chat, je vous envoie mes souris. ))

Jl^ k M. LE VICOMTE DE coiuf EN i» . Vous, monsicur, qui avez tant d'esprit, et qui, cependant, n'en avez pas assez pour cacher tout le bon sens qui vous gêne, — dans votre position d'homme de parti,

Dites^moi, je vous prie, ce que c'est que le peuple, — où il commence et où il finît, — car, je ne puis me contenter des définitions saugrenues qu'en donnent les journaux.

Le peîiple — des journaux — est un peuple d*opéra-comique

— auquel on fait dire : — Allons, — partons, — marchons;

— ou bien : Célébrons ce beau jour.

L'armée recrutée dans le peuple — (car les riches s'abstiennent — et il n'y a en France que les enfants du peuple et les enfants des rois — qui ne puissent s'exempter du service militaire), — l'armée fait-elle partie du peuple d'où elle sort et

AOUT 184i. 181

où elle retourne après quelques années passées sous les drapeaux? Tout homme du peuple est, a été ou sera soldat.

Cependant, à propos des émeutes de Toulouse, vos journaux ne cessent d'opposer Tarmée au peuple.

J'ai cité, — en son temps, — un article spirituel du National, — dans lequel ce carré de papier — s'indignait avec raison — contre les talons rouges de comptoir ; — le commerce est donc également exclu du peuple.

Ces mêmes journaux louent parfois la garde nationale de son intervention entre le pouvoir et le peuple.

La garde nationale ne fait donc pas partie du peuple ; — on ne sait que trop cependant jusqu'où les sergents-majors vont trouver les gens pour les enrôler dans cette institution. J'ai vu des garçons marchands de vin, — des maçons, — des menuisiers (le mien, M. Collaye, m'a envoyé trois jours en prison, avec l'approbation de mon fruitier).

Dans la seule garde que j'aie jamais montée, — j'ai rencontré en faction avec moi, — chacun gardant une des bornes de la mairie, un marchand de charbon de terre qui passa les deux heures de notre faction à me reprocher amèrement de lui avoir ôlé ma pratique.

Mon portier dit : (( Nous, nous vivons encore, — mais le peuple a bien du mal. »

Où est donc le peuple?

Je ne le trouve pas, et cependant il paraît qu'il y en a plusieurs et que chaque parti a le sien.

J'ai vu souvent les journaux raconter des revues du roi. — Les journaux ministériels disaient : a Le peuple a accueilli Sa Majesté par d'unanimes acclamations. »

Les journaux de l'opposition écrivaient : « Le peuple est resté silencieux et grave.

Le silence du peuple est la leçon des rois. »

Comme il s'agissait du même roi et de la même revue, il est évident qu'il ne peut s'agir du môme peuple.

J'appelle peuple, monsieur, tout ce qui souffre, — tout ce qui gagne péniblement sa vie par le travail, — tout ce qui

ne peut vivre qu'au moyen de la paix et des développemeats de l'industrie, qui en est la conséquence, — et je considère comme ses ennemis non pas seulement ceux qui laissent peser sur lui une trop lourde charge d'impôts, — mais aussi ceux qui, sous prétexte de défendre ses intérêts, — le jettent dans le découragement, en lui faisant faire des vœux impossibles à réaliser — et le précipitent dans dqs luttes sanglantes et criminelles — où les uns perdent la vie et la liberté, et les autres V ouvrage et le pain de leur famille, que leur enlèvent le trouble et la défiance qui suivent toujours l'insurrection et l'émeute.

Pardonnez-moi» monsieur, de vous déranger dans vos loisirs.

On dit que vous êtes à Vichy, — et que vous péchez à la ligne dans l'Allier ; — j'ai fait justice, dans un livre publié il y a une douzaine d'années déjà, — des plaisanteries vulgaires prodiguées de tout temps à la pêche à la ligne. — Je regrette de n'avoir pu citer alors votre exemple; — au lieu d'avouer timidement que je péchais aussi, — je l'aurais prodan^é avec orgueil.

J'ai, comme vous, monsieur, passé quelque temps à Vichy, — et, comme vous, — j'y ai pêche à la ligne; -^ je ne crois pas y avoir fait autre chose, — mais je ne péchais pas dans l'Allier; — je péchais dans le Lignon. C'est une petite rivière que vous trouverez en allant de Vichy à Cusset, — et que je vous recommande : elle a dix pieds de largeur et tout au plus deux pieds de profondeur; elle coule claire, et limpide sur un fond de sable, entre deux rives de gazon ; çles saules et des aunes qui la bordent enlacent leur feuillage par-dessus et couvrent l'eau d'un réseau d'ombre et de soleil. Par places, des touffes d'iris s'élèvent dans le lit du ruisseau. Aux pieds des saules, des ronces jettent d'un arbre à l'autre leurs rameaux et leurs feuilles d'un vert sombre, avec des fleurs d'un blanc rosé : la reine des prés, la filipendule, s'élance droite et svelte et balance ses thyrses semblables à des bouquets de mariées; le liseron blanc grimpe et serpente, et étend ses guirlandes d'un riche feuillage parsemé de grandes doches;

des bergeronnettes se cachent dans les saules où elles ont leur nid.

On n'y prend pas grand'chose, — c'est probablement comme dans TAllier, — mais les fleurs, l'herbe, Teau, y exhalent avec leurs odeurs de charmantes rêveries.

Jjd^ CONTRE l'eau. — Ou so rappelle peut-être — MM. Huret et Fichet, — deux serruriers qui occupèrent un moment Paris par leurs querelles à la quatrième page des journaux et sur les murailles; — chacun d'eux prétendait ouvrir sans clef toutes les serrures, sans en excepter celles de son rival ; — à la façon dont ils parlaient des serruriers qui les avaient précédés, il était évident qu'on n'était un peu bien fermé qu'en s'adressant à un de ces deux messieurs, — mais auquel? — Si vous achetiez une serrure Fkhet, il y avait Huret qui pouvait ouvrir votre serrure; — si vous preniez une serrure Huret^ Fichet ne vous cachait pas qu'il pouvait entrer chez vous à toute heure du jour et de la nuit. Je n'ai jamais eu grand' chose à renfermer, aussi je ne m'en souciais guère ; — cependant, si j'avais été préfet de police, — je me serais assuré de ces deux messieurs, qui sont probablement fort honnêtes gens, mais qui pouvaient au moins troubler la sécurité des mères et celle des époux ; — peut-être le préfet de police y avait-il pensé ; — mais comment retenir enfermés ces deux messieurs? Il n'y avait môme pas la ressource de faire cadenasser Huret par Fichet, et Fichet par Huret; — car Huret disait qu'avec un clou il ouvrirait toute serrure construite par Fichet.

— Et moi, disait Fichet, je ne demande qu'une épingle pour forcer une serrure de Huret,

— Mon ongle, disait Huret.

— Un cheveu, disait Fichet.

— Rien qu'en soufflant dessus, disait Huret.

— Rien qu'en la regardant, disait Fichet,

Les gens malins prétendirent que cette grande guerre n'était qu'un semblant, — un moyen de faire du bruit, de battre la caisse et de se mettre en évidence; — toujours est-il qu'on crut ces deux messieurs, non en ce que chacun disait de soi, mais en ce que chacun disait de l'autre, — et qu on

se ronteiita des serrures dont on s'était contenté jusque-là. Depuis quelque temps, deux gérants de compagnies de filtrage des eaux de la Seine renouvellent toujours à la quatrième page des journaux — la guerre de MM. Hitret et Fichet; — MM, Souchon et Mareschat — ont, dans cinq ou six longues lettres qu'ils ont échangées, — émis Tun contre Tautre des assertions graves.

— Vous ne mettez pas de charbon, — dit Tun.

— J'en mets plus que vous, — répond l'autre. — Et d'ailleurs vous mettez des éponges, — l'éponge est une pourriture,

— Vous mettez de la laine, — la laine est une infection.

— Votre eau n'est pas filtrée du tout.

— La vôtre est empoisonnée.

— C'est bien plutôt la vôtre.

— Non.

— Si.

— Je maintiens mon opinion.

— Je soutiens la mienne.

Que fait le public au milieu de semblables débats? Le public n'est pas chimiste, il se dit pour ce qui est de l'eau de M. Mareschal ; a M. Souchon doit savoir mieux que moi ce qui en est,

— c'est sa partie; — il parait évident que M. Maresclial emploie pour filtrer son eau de l'éponge, qui est une pourriture,

(( Pour ce qui est de l'eau de M. Souchon, c'est une autre affaire. — Certes, M. Mareschal, qui en fait son état, doit s'y connaître mieux que moi — qui ne m'en suis jamais occupé.

— Je dois donc croire que M. Souchon filtre avec de la laine, qui est une infection, » — Croyez cela et buvez de l'eau, si vous l'osez.

Il y a à Paris une Académie des sciences, — qui, dans un débat de ce genre, devrait, il me semble, se prononcer. — Comment!^ la ville fait de grandes dépenses pour donner au Parisien de l'eau qu'elle fait filtrer par MM. Souchon et Mareschaly et on laisse chacun d'eux dire que l'autre ne filtre guère l'eau, mais l'empoisonne beaucoup, — sans que la ville ni l'Académie des sciences s'occupent d'établir la vérité et de

rassurer le Parisien ! Mais M. Huinann n'est peut-être pas innocent de ceci : — il n'ose pas encore imposer l'eau; — il veut en inspirer une invincible horreur aux Parisiens — qui, n'osant plus en boire, — auront recours au vin — qui rapporte, comme on sait, raisonnablement au trésor.

Jlf^ Au moins, pour ce qui a rapport à la température bizarre que nous avons cet été, les savants n'ont pas laissé les journaux s'égarer en théories absurdes et en saugrenuités : — ils ont mêlé quelques niaiseries de leur cru à celles qui étaient en circulation.

Ils ont attribué le froid et la pluie, — les uns à l'approche des montagnes de glace du pôle nord, — les autres à la vapeur des chemins de fer, qui amoncelait les nuages; — d'autres ont dit que les neiges excessives ont rendu le soleil hydropique.

Jljftgç, Celte fois-ci on ne dira pas que j'ai de la malveillance pour les journaux; — ce n'est pas moi qui ai prié M. Ghambolle de mettre dans le sien ce qui suit. — MH. les imprimeurs des Guêpes peuvent certifier que le fragment que je cite n'est pas dans le manuscrit écrit de ma main, mais bien coupé dans un exemplaire du Siède :

(( La petite ville de Levignac (Haute-Garonne) a donné hier au soir dimanche des preuves de sympathie a la population toulousaine. Grand nombre d'hommes mariés et une bonne partie de la jeunesse, à la tête desquels se trouvaient les ci- TOTENS LES PLUS HONORABLES, muuis dc corties et autres instruments, ont entonné la Marseillaise devant la halle, en face du lieu où étaient placardées les proclamations du nouveau préfet de la Haute-Garonne.

ff Ils ont parcouru la \i\\e, alternant' les couplets de ^ hymne révolutionnaire avec les ÉciKt^ d'une musique peu soMORE.Le^ cris : A bas Mahul ! étaient proférés avec force et souvent répétés. Ils sont revenus plusieurs fois à Tendroit d'où ils étaient partis. Des groupes attendaient devant les proclamations, COUVERTES d'ordures dcpuis le moment où on les avait affichées. La soirée a été clôturée par l'incendie des proclamations, aux applaudissements de la foule. »

Jjlf^ TRisT£ souT D^DN PRIX DE VERTU. — Ccux quî ODt inventé les rosières — ont pensé, à ce qu'il parait, que la vertu est un fruit excellent dans sa maturité, mais qui se conserve difficilement après. Aussi, au prix donné à la sagesse, ont-ils de tous temps, en mariant immédiatement les rosières, ajouté le moyen le plus honnête de ne pas avoir à la conserver plus longtemps.

On sait que l'Académie a reçu de M. de Monthyon un legs destiné à récompenser les actes de vertu qui parviendraient à sa connaissance. — Tous les Français indistinctement sont admis à composer en vertu, comme on compose en thème au collège, — et l'Académie distribue les prix.

II est, à ce sujet, une chose à remarquer, c'est que c'est toujours dans les classes inférieures que l'Académie exhume les traits d'héroïsme et de dévouement qu*elle est chargée de découvrir, — en quoi les classes inférieures me paraissent tréssupérieures aux autres.

Mais il y a encore là quelque chose de très-incomplet : — une fois un homme déclaré vertueux, — la société qui est allée le voir couronner et l'applaudir, ce qui n'est qu'un spectacle de jour, où les femmes qui ont de la fraîcheur et les chapeaux neufs vont humilier les femmes fatiguées et les chapeaux passés, — la société ne s'en occupe plus : — voilà donc la vertu payée! — Le prix est bientôt dépensé; — il ne reste alors qu'une vertu 'en jachère qui n'est plus susceptible d'aucun rapport.

11 faudrait faire pour la probité des hommes — ce qu'on fait pour la vertu des rosières, — ne pas obliger à recommencer sans cesse une course périlleuse à travers les dangers; — on sait la ballade allemande.

Le roi jette sa coupe dans un gouffre, — un plongeur se précipite, — et la rapporte : « La coupe est à toi, dit le roi, — mais va la chercher une seconde fois, et tu auras ma fille. » Le plongeur se jette une seconde fois, — mais ne revient plus.

Quand on trouve un homme qui est resté vainqueur dans la lutte horrible de l'honneur et de la pauvreté, il ne faut pas

AOUT iSki. Ul

faire recommencer cette lutte ; il ne peut pas se contenter d'un prix qui, une fois dépensé, le rend encore nécessaire : — il faut lui assurer à jamais un travail honorable.

C'est c^ qu'on ne fait pas; — aussi, — le nommé Cailiet, qui avait été déclaré homme vertueux en 1859, et qui avait, en cette qualité, reçu un prix de cinq cents francs, voyant que tout le produit de la vertu était mangé, -^ qu'il n'y avait plus rien à en attendre, — a eu recours au vice et a passé à d'autres exercices. — La cour d'assises de l'Orne vient d'avoir la douleur, le 8 juillet dernier, de le condamner à huit années de réclusion pour vol avec circonstances aggravantes.

Jjllfiift II y a des vertus de peuple que le monde méprise na* turellement et sans affectation, — il n^y prétend pas plus qu'à porter un sac de /arine.

Ainsi, les croix d'honneur ont été acquises, — et je parle de celles qui l'ont été le plus légitimement, pour avoir tué un peu de monde. — Quand un homme du port, un marin, — un pompier, — expose sa vie pour sauver celle d'un autre homme, — on lui donne une médaille à laquelle ne sont attachés aucuns honneurs; — la conséquence morale en est bizarre. — J'ai reçu, il y a dix ans, une de ces médailles, que je porte quelquefois et dont je suis plus fier que je ne le serais d'aucune décoration que je connaisse. — Eh bien ! j'ai vu dans le monde bien des gens qui auraient senti germer en eux une grande estime pour moi, s'ils m'avaient vu obtenir la croix d'honneur y — même par les moyens les moins honorables, — et qui trouvaient ma médaille ridicule. — Les journaux môme s'en sont parfois égayés, — quelques caricatures ont été faites à ce sujet; — il m'a été impossible de trouver le côté plaisant de cette affaire.

JJifffç, DE l'héroïsme. — Soyez donc héros, — faites donc queU que chose de grand aujourd'hui! — Autrefois, l'histoire vous jugeait de loin, — et ne voyait des grands hommes que ce qui avait le plus d'éclat et d'importance. — Aujourd'hui, elle se fait chaque jour, et elle est hostile et éplucheuse; — les âges à venir nous estimeront crétins, — car il n'y aura pas un seul homme de co temps-ci, quelque grand et illustre qu'il puisse

188 LES tiUÊPËS.

être, — dont on ne puisse trouver dans les journaux, qui seront alors les Mémoires du temps, une histoire qui démentira sa grandeur et détruira sa célébrité.

Un flls du roi revient d'Afrique, où il est allé partager les dangers des soldats; les journaux annoncent avec empressement qu'il revient malade de la dyssenterie. — Voilà certes une maladie peu héroïque, et il est triste, plus qu'on ne le pourrait dire, que le seul endroit où il soit possible aujourd'hui d'acquérir un peu de gloire militaire soit un pays où la dyssenterie règne aVec une effrayante obstination.

JdflfÇ^ LA SCIENCE. — LA PHILANTHROPIE. — Dopuis quiuZO anS

au moins, — la philanthropie et la science, réunissant leurs efforts, avaient inventé la gélatine, — c'est-à-dire une nouvelle alimentation, formée d'un prétendu jus tiré des os de la viande; je me rappelle avoir dénoncé» il y a une dizaine d'années, cette nourriture fallacieuse sous le nom de potage de boutons de guêtres.

Depuis quinze ans, on nourrissait les malades dans les hospices, les pauvres dans les établissements de charité, — les prisonniers dans les maisons de détention, — avec la fameuse gélatine.

On allait appliquer la chose aux casernes; — quelqu'un s'est avisé de dire : « Pardon, voyons donc un peu si cette nourriture est véritablement une nourriture, d On s'est ému de cette observation ; — la science a haussé les épaules et a procédé, par une faiblesse qu'elle se reprochait, à de nouvelles expériences.

Et il résulte d'un rapport signé par MM. Magcndie, Chevreul et Thénard, que les propriétés nutritives de la gélatine n'existent pas; — que de deux chiens nourris, l'un avec de la gélatine, l'autre avec de l'eau claire, — le second a vécu plus longtemps que le premier.

En un mot, que depuis quinze ans, — grâce aux efforts réunis de la science et de la philanthropie, — tous ceux qui, dans les prisons, les hôpitaux et les hospices, — ont été nourris avec la gélatine, sont littéralement morts de faim!

Et que l'armée Ta échappé belle I

AOUT 1841. m)

Jjlf^ LES MÉDAîM ES DES PEINTRES. — Qif y a-t-îl (le pliis singulier que de voir donner clandeslinement des récompenses disputées en public?

Autrefois, — le roi distribuait lui-même les médailles aux peintres après l'exposition du Louvre ; — maintenant on apprend par M. de Cayeux que Ton a une médaille, et il faut aller la chercher chez lui.

Cette récompense n'a de publicité que celle que peut lui faire donner le peintre qui a des amis dans les journaux.

La clandestinité a un inconvénient, — outre celui de distribuer à huis clos la gloire qui n'existe que par la publicité, — c'est qu'on en abuse singulièrement. — Ainsi, j'ai là toutes les médailles dénoncées par les journaux, — et je n'ai pas retrouvé un seul des noms dont les ouvrages avaient attiré au Louvre l'attention et les éloges.

Cela a presque l'air d'une gageure, — à^moins que les médailles ne soient aujourd'hui une consolation. '

jflf^ LES ORDONNANCES DE M. HUMANN. — Eu arrivant dernièrement à Paris, j'ai levé les yeux sur une petite fenêtre située sur un des toits qui avoisinent mon logis, — et je l'ai vue fort changée. — A mon dernier voyage, elle était riante et fraîche, — les capucines s'y mêlaient aux volubilis et lui faisaient un charmant cadre de verdure et de fleurs.

Quelquefois, au milieu de ce cadre, se montrait une jolie figure, avec des bandeaux de cheveux noirs comme deux ailes de corbeau, qui travaillait là tout le jour sans lever les yeux une seule fois, si ce n'est sur ses fleurs, — ou sur quelque flatteur de papillon qui, arrivé au milieu de Paris, je ne sais comment, — traitait la fenêtre en véritable jardin, — et faisait semblant de humer, en déroulant sa trompe, un miel que n'ont pas ces pauvres fleurs, sans air, sans terre et sans soleil.

Mais alors — les fleurs étaient séchées, — la verdure était jaunie, — on voyait que depuis longtemps elles n'avaient pas été soignées.

Je rencontrai dans la rue — la Sémiramis de ce jardin suspendu.

— Ma joli voisine, — lui dis^je, — pourquoi négligez-vous II. 16.

votre jardint — Quelle passion a donc détruit celle que vous aviez pour les fleurs?

— Hélas! me dit-elle, — je ne demeure plus là-haut, — mon propriétaire m'a augmentée, parce qu'on a augmenté les impôts de sa maison, — et je n'ai pas pu rester.

Et alors, j'ai découvert le mauvais côté de l'ordonnance de M. Humann.

On a crié à l'illégalité, et on a eu tort, — et tout le bruit qu'on fait en France à ce sujet, en ce moment, n'est absolument que pour faire du bruit.

Dès l'instant que \es Chambres ont voté un impôt, il faut qu'il soit perçu, — et tout ce qui peut en assurer la perception n'est point illégal, mais cela peut être injuste et cruel. — Le ministère prétend qu'il y a en France cent vingt-neuf mille quatre cent quatre-vingt-six maisons qui ne sont pas imposées; — il y a là une grosse erreur volontaire. — Une vieille loi ne soumet à l'impôt les maisons nouvellement construites que la troisième année de leur construction, et ces maisons exceptées sont comptées dans les cent vingt-neuf mille quatre cent quatre-vingt-six.

C'est le droit du ministère de percevoir l'impôt voté et de découvrir les maisons et les chambres qui ont échappé jusqu'ici; c'est même un devoir à certains égards, car par ce moyen on pourra faire une répartition plus égale. — S'il y en a qui ne payent pas, il y en a qui payent trop-, — mais le fisc a peu l'habitude de rendre.

Il est triste seulement de penser que ce nouveau recensement dénonce aux loups du fisc une foule de pauvres mansardes dont les habitants auraient plus besoin de recevoir qu'ils ne peuvent donner; — pauvres gens qui auront à économiser sur le pain qu'ils ont tant de peine à gagner — de quoi payer l'air qu'on découvre aujourd'hui qu'ils respirent clandestinement et illégalement.

Et puis ensuite, après avoir fait rendre à l'impôt tout ce qu'il peut rendre, image qui fait ressembler le pays à un citron entre deux grosses mains, — on ne manquera pas de trouver qu'il ne rend pas asseg.

G*est ainsi qu'autrefois on permettait de passer aux barrières de Paris de petites quantités de vin et de viande ; — on a supprimé cette tolérance, qui ne s'appliquait qu'aux plus pauvres.

Cela est légal c^mme l'ordonnance de M. Humann, mais cela est injuste, — mais cela est triste, — et ce n'était pas à un gouvernement qui a pris les affaires au rabais, — qu'il convenait de racler ainsi le fond des pauvres écuelles.

Jlf^ Décidément le ministère Thiers coûte cher; — c'est à cause du déficit qu'on m'a fait timbrer les Guêpes — et donner chaque mois quelques centaines de francs au gouvernement.

Voici maintenant qu'on cherche de nouveaux expédients ; un ministère Thiers est une jolie chose, — mais une chose de luxe dont il ne faut pas se passer trop souvent la fantaisie.

Voilà la vérité sur l'ordonnance Humann,— comme je vous la dis sur les autres choses de ce temps.

j^ DE l'homicide légal. — Il existe à Paris une compagnie d'assurance contre les amendes et les dommages-intérêts que peuvent encourir les conducteurs de voitures lorsqu'ils écrasent quelqu'un, — c'est-à-dire que, moyennant une prime payée annuellement, on peut se livrer à cœur à joie à l'/iomicide par imprudence, — crime prévu, qualifié et puni par tous les codes. — De là à une compagnie d'assurance contre les mauvaises chances que MM. les voleurs peuvent rencontrer dans l'exercice de leur profession, il n'y a qu'un pas, et un pas et demi à l'assurance contre le chagrin que la justice voudrait faire à MM. les assassins.

Il faut dire que cette compagnie est autorisée par le gouvernement.

Septembre 184i .

Diverses réponses. — L'auteur rassure plusieurs personnes. — M. Mole. — M. Guizot. — M. Doublet du Bois-Thibault. — La vérité sur plusieurs choses. — Les protestations. — Les adresses. — Les troubles. — Ce que c'est qu'une foule et une masse. — Le peuple des théâtres et le peuple des journaux. — L'évêque d'Evrcnx et l'archevêque de Paris. — Dénonciation contre les savants. — M. Montain. — En quoi M. DuchStel ressemble à Chilpéric. — Le suffrage universel. — il lfv«|é. fi. U soeléié fiiiiHm, -*- La pndenr iI*niI Mce et la j^««l«Mrit*eao sa-

Iî)2 LES GUÊPES.

lée. — Us fèces de Juillet. — Apparition de plusieurs phénomènes. — Tot^ours la même chose. — Les banquets. -* M. Duteil et M. Cbampollion. — Voyage du duc d'Aumale. — Est-ce une pipe ou un cigare? — Histoire d'un député. — Sar quelques noms. — Les bureaux de tabac. —A M. Viilemain. — A M. Rossi.— Rn faveur de M. Ledru-Rollin. — Us Parias. - Madame 01k>nnell.

JH^ SEPTEMBRE. — Il fdut quB je réponCfe à des lettres que je reçois de divers côtés :

On dit partout, m'écrit-on, que ce n'est plus vous qui faites les Guêpes.

RÉPONSE. — Et qui donc alors "^ — Est-ce vous, mon bon monsieur? — Est-ce celui qui vous le dit? Est-ce quelque autre? Nommez-moi, désignez-moi Fauteur des Guêpes, — que je le connaisse. — Jusque-là, ayez la bonté de croire ceci :

— que je n'ai jamais écrit une ligne sans la signer, et que je n'ai jamais signé une ligne sans l'avoir écrite.

Je continue à faire les Guêpes, — je les fais seul. — Personne autre que moi n'y a jamais écrit une ligne; —personne n'y écrira une ligne.

Quand il m'arrivera de ne plus vouloir faire les Guêpes, — et nous n'en sommes pas là, — les Guêpes finiront. — Mon essaim restera avec moi ; — je ne le vendrai, je ne le louerai, je ne le donnerai à personne. — S'il arrive que je n'ai plus le courage de rire de ce qui se passe, — si de dégoût j'en détourne les yeux et les oreilles, mes Guêpes resteront à butiner dans la pourpre de mes roses; — elles prendront leurs invalides avec moi, dans mon jardin; — mais jamais leur escadron aux cuirasses d'or n'obéira à un autre maître.

Ceci est clair, — n'est-ce pas?

j^^ Un monsieur voyage dans le Midi,— sous votre n€im,

— et accepte beaucoup de dîners.

réponse. — 1*^ Je ne suis jamais allé dans le Midi. — Une seule fois, en allant en Suisse, — comme j'arrivais à Lyon au mois de mai, et que je voyais le printemps à gauche et l'hiver à droite, — j'eus fort envie de descendre le Rhôno au lieu de me diriger vers Genève; — mais je me rappelai à temps que j'étais attendu.

2° Je ne dîne jamais en ville.

Néanmoins, — je remercie ledit monsieur — de me mettre

SEPTEMBRE 184!. iil5

à même de connaître d'aussi bonnes dispositions à mon égard de la part de quelques habitants dû Midi , — et je compatis d'avance au cbagrin qu'il aura quelque jour d'être reconnu par quelqu'un et cbassc à coups de bâton, — comme il le mérite.

Hji^ Votre absence de Paris vous fait le plus grand tort,

RÉPONSE. — Qu'appelez-vous mon absence de Paris? — Mon absence de Paris; — mais voici une lettre de M. Léon Gozlan qui m'écrit : « J'ai vu bier votre barbe aux Variétés. »

En voici une de M. d'Épagny, — qui a la bonté de m'inviter à faire partie du comité de lecture du tbéâtre de TOdéon.

Je ne suis pas toujours à Paris, — mais je ne suis pas toujours ailleurs. — On va vite à Paris à vol de guêpes, quand on n'en est qu'à seize heures par les messageries. — J'y suis aujourd'hui, plus prés de vous que vous ne le croyez, que vous ne le voulez, peut-être. Je n'y serai pas demain ; — mais savez-vous si je n'y serai pas après-demain? — m'avez-vous jamais connu autrement que libre et vagabond? — Croyez-vous que j'ai envie, comme une partie des bons Parisiens, de passer mon été à aller voir un dimanche où en sont les fortifications de Vincennes, un autre où en sont les fortifications de Belleville? Suis-je donc un forçat? pensez-vous que j'ai rompu mon ban parce que quelqu'un m'a vu pêcher des crevettes et àeséquilles sur les côtes de Normandie, — et croyez-vous que je ne sais plus ce qui se passe?

^j||^ Est-ce vous, — messieurs Soult, Humann, — monsieur Martin (du Nord), etc., etc. ; est-ce vous, messieurs, qui avez la bonté de craindre que mon absence de Paris ne m'empêche de savoir ce que vous faites? — Tranquillisez-vous, bonnes âmes, — je sais que vous êtes décidés à passer la session qui vient, — que vous n'êtes pas sûrs de la Chambre, et que, si l'adresse n'est pas favorable, vous êtes déterminés à la dissoudre et à faire des élections.

Est-ce bien cela, messieurs?

Ai-je besoin d'être à Paris pour savoir que M. Guizot n'a, à ce sujet, qu'une seule inquiétude, — à savoir que le roi ne consente à des élections qu'autant qu'elles seraient faites par M. Mole?

Ai-je besoin d'être à Paris pour savoir que M, Mole et M. Guizot sont parfaitement d'aécord sur ce point qu'ils ne peuvent s'accorder ensemble?

C'est comme si j'avais besoin d'être à Chartres pour savoir que M. Doublet de Boisthibaut, avocat du barreau de cette ville, — homme très-érudit et facétieux, — auteur d'un ouvrage estimé sur le système {>énitentiaire — et de plusieurs Mémoires couronnés par des académies de province, etc., vient de mettre le comble à sa gloire en faisant distribuer à ses amis un distique latin, — commençant par ces mots :

Clam contra tabulas

dystique que je ne puis citer, par la raison pour laquelle la Gazette des Tribunaux j dont M. Doublet est le correspondant ordinaire, n'a pu l'insérer,

i^' Les chiens lâches et hargneux aboient après vous quand vous n'êtes pas là,

RÉPONSE. — Je me suis quelquefois efforcé de me mettre en colère dans de semblables circonstances, je n'ai jamais pu y réussir. — D'ailleurs, je ne puis rien infliger de pis à ces genslà que leur propre lâcheté.

Ij^' LA vÉRiTB SUR PLusiEORs CHOSES. — L'autre jour, la mer commençait à remonter, et le soleil achevait de se coucher derrière de gros nuages gris ; — entre les nuages et la mer il restait un espace où le ciel pur était d'un bleu pâle, avec lequel se fondaient harmonieusement des teintes jaunes et orangées. — A l'horizon, au-dessous de ces couleurs brillantes, U mer était d'un bleu sombre presque noir.

Plus près de moi, éclairée obliquement par les derniers rayons du soleil affaibli, — elle était d'un azur pâle et mal glacé par grandes taches — comme de grands miroirs ; — ici d'une belle couleur d'algue marine, — là d'un jaune peu lu^ mineux.

Je revenais de pêcher des plies et des crevettes, — et, arrivé sur le sommet d'une petite colline qui conduit à ma demeure, je me retournai pour voir le beau spectacle de toutes ces belles couleurs enchâssées dans l'ombre et la nuit.

SEPTEMBRE i841. 195

Quelqu'un me dit : « Bonsoir, voisin, t> et je reconnus un habitant de la commune que j'habite, — un ancien militaire qui vit au bord de la mer avec sa petite retraite — et venait jouir comme moi de ce spectacle gratis, proportionné à ses moyens. — Nous prîmes deux stalles voisines sur le thym sauvage qui tapisse cette colline, — et nous regardâmes le ciel et la mer, puis nous parlâmes de choses et d'autres.

— Il paraît, voisin, que les choses vont bien mal là-bas, me dit-il en me désignant de la main la route que suivaient de gros nuages qui portaient de la pluie aux Parisiens.

Et, comme je ne répondis pas, — il continua :

rai lu LE journal ce matin, — tout va mal ; — la France entière est en combustion. — Le journal était tout rempli de protestations de diverses villes et cités contre Tordonnance de M. Humann, — et ces protestations, signées des citoyens les plus honorables, à ce que dit l^ journal, — étaient faites plus contre le gouvernement actuel et contre ses allures — que contre Fordonnance de recensement, qui n'est qu'un prétexte. — Il en arrive de tous les coins de la France.

D'autre part, les gardes nationales de 'partout — envoient des adresses emphatiques à la garde nationale de Toulouse, et ces adresses servent encore de cadre à des paroles de haine contre le gouvernement de Louis-Philippe.

Les élèves des écoles sont allés porter des compliments à M. de Lamennais-^ et faire assaut de phrases menaçantes et républicaines avec M. Ledru-Rollin, le nouveau député de la Sarthe.

D'après cela, voisin, il est évident que les citoyens les plus honorables de toutes les villes de France, — toutes les gardes nationales et toute la jeunesse, — en un mot que la France entière ne veut plus de Louis-Philippe.'

Les Français sont braves, voisin ; et, puisque le pays tout entier est si parfaitement d'accord, à ce que dit le jotirna/, et contre le gouvernement de Juillet et pour la République, — on ne s'en tiendra pas à envoyer des phrases boursouflées aux journaux. — J*en suis encore à comprendre comment, après une manifestation aussi universelle, on n'a pas renvoyé,

hier soir, Louis-Philippe des Tuileries et proclamé la République ce matin. — Après cela, comme nous n'avons les nouvelles que de deux jours, nous ne savons pas bien ce qui en est à Theure qu'il est, — et pour moi, quand je suis arrivé sur la côte, — comme il faisait encore jour, j'ai porté les yeux sur la jetée du Havre, où nous ne voyons plus maintenant que la lueur rouge du phare, pour voir si c'était toujours le drapeau tricolore qui y flottait.

— Rassurez-vous, mon voisin, lui dis-je, — les choses ne vont pas tout à fait aussi mal que vous le pensez. — Quel journal lisez-vous?

— Un journal que me prête un de mes voisins, — le National,

— Eh bien ! si vous lisiez le Journal des Débats, — que ceux qui le lisent d'habitude appellent aussi < le journal », — vous verriez que tout est parfaitement tranquille, — que k garde nationale, les populations et les écoles, sont animées du meilleur esprit.

— Vous me rassurez.

— Je ne vous ai pas dit, mon voisin, — que cela fût non plus la vérité.

— Que voulez-vous que je croie alors?

— Ni l'un ni l'autre ; — mais raisonnons un moment : la déduction que vous tirez de tout ce que vous avez vu dans le journal est parfaitement juste; — si le pays est si parfaite* ment d'accord, rien ne peut s'opposer à sa volonté; — je puis vous affirmer qu'on n'a, cependant, jusqu'à présent, prononcé ni la déchéance de Louis-Philippe, ni l'installation de la République ; — il faut donc penser que le journal se trompe ou vous trompe; — c'est ce que nous allons examiner si vous voulez me donner du /eu pour allumer ma pipe.

— Je fumerais volontiers aussi, me dit le voisin, donnezmoi du tabac.

— Tenez, en voici que je vous recommande; — il me vient d'un marchand de tabac de contrebande, fournisseur du duc d'Orléans et du duc de Nemours. — Le tabac que vend la régie avec privilège du roi est si mauvais, que les princes, qui

devraient l'exemple de la soumission aux lois, — protëjgent la contrebande et fument un tabac prohibé.

Revenons aux protestations, aux lettres, aux adresses, etc.,

Tantôt le journal vous dit : « Cette protestation est signée de plus de cent cinquante noms, »

Tantôt elle est revêtue de la signature des citoyens les plus honorables.

Tantôt, après la lettre^ vous lisez : a Suit une foule ou une masse de signatures, » etc.

Dans une adhésion quelconque à quoi que ce soit, il faut examiner deux choses : — le nombre et la valeur des adhérents; — en effet, vous admettez que,' sur dix hommes, il puisse arriver que Topinion de quatre vaille mieux que celle des six autres — si vous composez ce nombre de dix de quatre hommes distingués par leurs connaissances, leur esprit et leur désintéressement, -— et de six choisis parmi des ignorants, des avides et des fous.

Il ne faut pas se figurer qu'une ville tout entière — s'écrie : Nous lejuronsl — ou Partons! — comme un peuple d'opéra.

Pour ce qui est des protestations signées de plus de cent cinqttante noms, il faut songer que, môme en ramenant à leurs proportions réelles les divers bourgs — appelés villes et cités par le journal depuis qu'ils ont protesté, — on ne peut supposer une population moindre de deux mille hommes.

— C'est la population d'Ëtretat, qui n'est qu'un village.

— Plus de cent cinquante ont signé, — cela veut dire cent cinquante et un ; — c'est comme les gens qui, .après avoir fait suivre leurs noms de tous leurs titres, grades et décorations,

— disent, etc., etc., etc., quand ils ont fini.

Si cent cinquante et un citoyens ont signé, il s'ensuit tout naturellement que dix-huit cent quarante-neuf n*ont pas voulu signer, — ce qui fait une protestation beaucoup plus forte contre celle dont on fait tant de bruit.

Pour les protestations signées des noms les plus honorables

— ou d'une foule ou d'une masse de signatures, soyez persuadé que ce ne sont qu'autant de périphrases adroites pour ne pas énoncer un nombre un peu mes({uiD.

Vous avez vu souvent sur les affiches de théâtre. LE PEOPLE : MH. Arthur.

Léopold.

VILLAGEOIS ET VILLAGEOISES : M. Âlcîndor.

Mesdemoiselles Anastasîe.

Zéphyrine.

Au théâtre, quand un acteur dit en scène : Le peuple demande du pain, le peuple est fait par un seul monsieur qui bourdonne et trépigne dans la coulisse ; — la foule, — la niasse j — le nombre considérable, doivent s'entendre ainsi. — Soyez bien sûr que, s'il y avait réellement un nombre considérable, — une foule et une masse, — on n'aurait pas manqué de vous en offrir le spectacle; — n'hésitez pas à CToire que toute foule^ — toute masse et tout nombre considérable, se composent d*un nombre inférieur au plus petit des nombres énoncés en chiffres.

Pour les citoyens les plus honorables... vous ne lisez pas le journal de M. Chambolle, voisin?

— Non.

— Si vous le lisiez, vous sauriez à quoi vous en tenir au sujet des citoyens les plus honorables {i); vous y auriez vu que les citoyens l£s plus honorables de la ville de Levignac — ont couru la ville avec des cornes, des pincettes et des chaudrons, — chanté la Marseillaise devant la halle, — et ont couvert d'ordures les proclamations du préfet, — Voyons, de bonne foi, — représentez-vous cinq ou six seulement des citoyens honorables que vous connaissez, — et figurez-vousles se livrant à de pareils exercices.

11^ Ici, j'eus un tort de pédant. — Je dis: Ab uno disce omnes. — Je parlai latin à un homme qui n'est pas obligé de le savoir et qui ne le sait pas. — En quoi je ressemblai parfaitement au médecin malgré lui de Molière.

jfif/^ Passons aux écoles. Tenez, j'ai reçu, il y a peu de temps, une lettre d'un étudiant en dcoit.

(1) Voir les Guêpe* du mois dernier, page 185.

« Monsieur, me dit-il, arrive-t-il qu'un démocrate exalté est envoyé, à tort ou à raison, pour quelques mois à Sainte- Pélagie, — ou qu*un avocat a crié à la Chambre plus haut que de coutume, — vous voyez le lendemain dans certains journaux : — Les délégués des écoles — ou une dépuiation des écoles — ont été ou a été complimenter, etc., etc. »

11 y a effectivement quelques centaines d'étudiants, — toujours les mêmes, qu ou voit apparaître dans toutes les exhibitions démocratiques. — Mais ils ne sont députés délégués que par leurs convictions personnelles, sans avoir reçu pour cela aucun mandat de leurs condisciples, etc., etc.

j^ J'aime la jeunesse, parce que c'est encore ce qu'il y a de meilleur. — Quand elle fait des folies, c'est, d'ordinaire, par l'exagération de quelque sentiment généreux. — Dans dix ans d'ici, les étudiants qui sont allés complimenter MM. tels et tels riront bien de cette démarche ; — je n'ai pas le courage de les gourmander aujourd'hui de cette petite manie de perdre de bonnes leçons do leurs professeurs pour en aller donner de médiocres aux députés ou au roi. — Il faut se rappeler les flatteries que leur a prodiguées ledit roi, il y a onze ans. — Il est juste qu'il subisse aujourd'hui l'importance qu'il leur a donnée alors.

Nous n'avons plus à parler que des gardes nationales. — On a licencié la garde nationale de Toulouse : la première qui lui a envoyé une adresse de félicitations a été également licenciée. — J'ai d'abord cru que c'était cela qui amorçait les autres, et que c'était l'ennui de monter la garde qui poussait les gens à de semblables manifestations. — Je vous avouerai même, mon voisin, — que je méditais une protestation plus verte, plus boursouflée, plus subversive, plus louangeuse à l'égard des gardes nationales de Toulouse, — qu'aucune que vous ayez jamais lue, — ne voulant rien négliger pour arriver à un tel résultat; — mais on ne continue pas à licencier, — parce qu'on a sans dout^ découvert le véritable nombre des nombres considérables de signatures qui couvraient ces adresses. — J'ai donc ajourné la mienne.

,JMbc En mentionnant que certaines adresses et certaines

protestations étaient couvertes des signatures des citoyens les plus honorables, les organes du parti démocratique ont avoué qu'ils ne donnaient pas la même importance à toutes les adhésions ; ils admettront donc qu'on constate que quelquesuns des signataires n'ont pas toutes les lumières désirables pour que leur opinion sur quoi que ce soit ait une grande valeur, — puisqu'ils ont signé de leur croix, ne sachant écrire.

Jljf^ Je ne parle que pour mémoire du renvoi par la cour royale de Montpellier devant la cour d'assises de l'Aude de MM. V*** et Guizard, cordonnier, pour avoir couvert une protestation de ce genre, en faveur de la réforme électorale, d^un nombre considérable de signatures honorables — mais fausses.

Mon cher voisin, ces protestations, ces adresses, etc., sont, pour la plupart, envoyées toutes faites de Paris aux villes qui en demandent ou qui n'en demandent pas, — absolument comme faisaient, sous la Restauration, les hommes aujourd'hui au pouvoir; et bien des villes apprennent seulement par les journaux et avec un grand étonnement qu'elles sont livrées au trouble et à la discorde. Des commis voyageurs spéciaux colportent les listes et récoltent des signatures, — s'attachant plus au nombre qu'à une importance qu'il est difficile de discuter vu la distance, -— toujours comme faisait, sous la Restauration, le parti libérai aujourd'hui aux affaires. Il a à subir les manœuvres qu'il a imaginées, — il les connaît pour les avoir pratiquées quinze ans ; il aura donc plus de facilité pour se défendre, — mais il n'a guère le droit de se plaindre.

Mon voisin se leva, me serra la main et partit un peu rassuré, — me laissant occupé à regarder s'allumer les étoiles.

Jl^ Quand un fameux ministre disait : — Laissez, laissez, qu'ils chantent, ils payeront, — c'est que de son temps ce n'était pas la Marseillaise qu'on chantait.

HlfE* Quand M. Rossi a été nommé pair de France, quelqu'un a écrit à un de ses cousins : a Cette nomination a dû vous causer une grande joie; car moi, qui ne suis ni son parent, ni son ami, j'ai failli en mourir de rire. »

SEPTEMBRE 184i. 201

jJH^ Comme on parlait, devant Tarcheveque de Paris, du duel, que certains tribunaux condamnent et que d'autres acquittent, — monseigneur Ollivier, évoque d'Évreux, dont on connaît Timpétuosîté, eut Tindiscrétion de dire à monseigneur Affre : — « Mais enfin, monsieur, si on vous donnait un soufflet, que feriez-vous? — Monsieur, répondit Tarchevêque de Paris, je sais bien ce que je devrais faire, mais je ne sais pas ce que je ferais. »

41^ A propos, il ne faut pas que j'oublie ma note pour M. Affre.

Page 1