CESSE
^^ C'est-à-dire donc, — journaux, — que, selon vous, ce serait une grande et glorieuse nouvelle qu'une victoire rem' portée sur les Marocains. C'est-à-dire, — selon vous, — que le gouvernement se relèverait s'il avait pris Tanger onMogadoTy et si on avait remporté une victoire sur les Marocains.
Est-ce tout ce que vous voulez ? — Alors vous seriez contents et fiers. — Le gouvernement aurait fait ce qui, selon vous, serait le plus grand et le plus glorieux.
Très-bien. . ,
^^ VJh bieni voici que précisément ce jour-là, et à vingtquatre heures de distance, on apprend la nouvelle de deux victoires sur les Marocains : la bataille de l'islf et le bombardement de Tanger.
Vous vous figurez peut-être que les journaux auront, au moins, l'esprit de faire semblant d'avoir de la bonde foi.
Vous ne les connaissez pas.
La bombardement de Tanger, une si belle chose, — si u^tle, — « glorieuse, — quand le gouvernement ne la faisait pas, — est bien changée depuis.
^ffi^ Écoutez les mêmes journaux :
< La canonnade de Tanger est une démonstration sans portée et sans résultats.
> On a risqué la démonstration de Tanger pour donner un semblant de satisfaction à l'opinion publique.
* Constatons la froideur et la méfiance avec laquelle l'opinion publique accueille ce vain simulacre de force et de résolution.
» Nous avions dit que l'Angleterre ne permettrait pas à nos marins de compléter leur victoire, etc. »
2lé LES GUÊPES.
^||)C Hais voQs aviez dit surtont» mes pauvres carrés de papier, que l'Angleterre ne permettrait pas de bombarder Tanger.
Et si l'Angleterre avait défendu de bombarder Tanger, il n'est donc pas vrai que, la flotte française soit sous les ordres de l'Angleterre.
^^ Les journaux ne s'en sont pas tenus là : — un bruit a couru que le prince de ïoinville avait commencé le feu contre Tanger sans attendre le retour du consul anglais. — Us ont alors crié à la barbarie, — et Tanger est déVenue une ville looffensive» etc.
Hais une seconde nouvelle est venue apprendre qu'au con-traire le consul anglais était sur vin vésseau français pendant l'action t
€ Nous le disions bien> 5*écrient alors les journaux, le consul anglais n'a pas permis ^li'on Commèh^t le féti ^vant son arrivée. §
^^ Hais depuis qu'on a bombardé Tanger, Tanger n'est plus qu'une ville imrffeffdve, «mal défendue, sans infpoîiaùèe. — Le bombardement — est un vain simulaete; — mais ce qui serait beau, — ce qui serait glorieux, ce serait de bombarder Hegador.
Al) ! voilà ce ^u'il fattàriM faire, mais Voilà ce qu^on ne fera pas : — l* Angleterre le défend,
^ffi^ Cependant, comme la veine est mauvaise pour les jour* naui, vôid qu'on apprend à Paris que 16 ^tince dô loinvillé a bombardé et pris Mogador.
C'est vraiment jouer de âialheur! '
<^ Après la prise de Tanger, — te prince de Joinville nr'avait pas songé à envoyer aux journaux un petit article pour leur rendre compte de ce qu'il avait fait ; — il s'éiait même p^Êtmis d'écrire, au ministre qu'il n'avait pas le loisir» en ce ïaomenti de donner de grands détails.
Colère des journaui, qui s'écrient :
« M. 'e prince de Joinville dit qu'il n^a pas eu le temps, par le dernier courrier, de rendre un compte détaillé de ce qu'il a fait devant Tanger, et qu'il profite d*un moment de loisir pour , s'acquitter de ce devoir.
» On ne savait pas, jusqu'à présent, que le commandant d'une expédition maritime dût, après une opération importante, attendre un moment de loisir pour rendre compte à ses chefs de la manière dont il avait exécuté leurs ordres.^ On demande comment le prince de Joinville, pendant les quatre jours qui se sont écoulés, depuis le 6 jusqu'au 10, n'a pas trouvé un moment de loisir j^our ajouter quelques mots à la dépêche de quatre lignes arrivée à Paris le 45. •
Jj^ En effet, M. le prince de Joinville voudra bien dire aux journaux à quoi il a passé son temps pendant ces quatre jours, — sinon il aura affaire â eux.
Mais le prince, qui se bat si bravement contre les Marocains, ne s'expose pas de même à la colère des journaux, il s'empresse d'écrire et de donner le détail de l'emploi de son temps.
Il espère peut-être que cetteiois les journaux seront contents de lui.
Jj^ Vous demandez ce qu'il a fait? — mai^ précisément ce que vous trouviez si grand, si glorieux, — ce que l'Angleterre avait si sévèrement défendu... il a bombardé et pris.Mogador,— il aj selon vous, vaincu à la fois les Africains et les Anglais.
Ah! bien oui, — mais Mogador n'est plus rien qu'une bicoque : ce n'est pas cela du tout qu'il fallait faire. -* Les journaux envoient un plan de campagne â la fois au prince de Joinville et au maréchal Bugeaud. Voici le plan de campagne cDpié textuellement.
j^ • Nous disons, nou$, que M. Efugeaud n'a constaté que rimpéritie et la profonde incapacité du gouvernement français. Si les hommes aux mains desquels la France est tombée avaient ea
la moindre étincelle de cette intelligence qui préside aux grandes éhoses» à la première agression du Maroc on aurait pris des mesures proportionnées aux nécessités. On eût porté rapidement des forces sur Tlemcen; on eût donné à la flotte des troupes de débarquement, et en peu de semaines on eût étouffé la guerre sous un effort vigoureux. »
j^ Aussi, pourquoi ne pas envoyer là-bas, à la place du maréchal Bugeaud et du prince de Joinville, les grands généraux qui signent les journaux? eux, au moin^, ils ont Vintelligence qui préside aux grandes choses; M. tel ou tel rédacteur vous aurait étouffé la guerre en peu de semaines.'
^^ Mais qui envoyez-vous là-bas? — Sur mer, un jeune prince brave, instruit, — et aimé des marins.
Sur terre, un vieux soldat qui a donné mille preuves de bravoure et de prudence.
Ces choix paraissent bons au premier aspect ; — mais cependant la guerre se prolonge, tandis que vous aviez un moyen sûr de Tétouffer en peu de semaines.
Il fallait donner le commandement de la flotte à M. du Buat, qui signe la Quotidienne, et celui de l'armée de terre à M. Grandménil, qui signe la Réforme. — Et vous auriez vu!
1^^ Nous vous avons ci-dessus donné le plan de campagne de M. Grandménil. Je pense ^ue vous serez heureux de lire quelques considérations neuves de M. du Buat, sur la bataille de risly.
<^ Selon M. du Buat, — la -bataille de Tlsiy est un combat sans inorportance. « En effet, dit-i( nous avions onze mille hommes à opposer à trente mille, • et • en pareil cas le nombre est plutôt un inconvénient qu'un moyen, — car le nombre ajoute au désordre après la défaite — et met obstacle à l'ensemble des attaques au moment du combat. •
Tout ceci est textuel, remarquez-le bien.
^^ Je voudrais savoir si M. du Buat, rentrant seul chez
lui, le soir, et se voyant attaqué par trois hommes embusqués au coin d*une rue, se dirait : • Ah! bon! ils sont trois... Réellement ce n'est pas brave de ma part de m^ battre seul contre trois. Ces pauvres gens, — cela va bien les gêner dans Tattaque 1 » ^^ Corneille avait dit une sottise :
« Qae vouUez-voos qu'il fit contre trois ? »
Et on Ta bien vu; en effet, les Curiaces, embarrassés par leur nombre, ont été tués par le dernier Horace.— Que vouliez-vous, en effet, qu'ils fissent trois contre un?
Lès journaux ont tout à fait joué le rôle que jouent certaines vieilles fées acariâtres dans ces beaux contes que j*aime tant.
Qui ne se rappelle Grognon apportant à Gracieuse un tonneau de plumes mêlées de tous les oiseaux qui volent daiis Tair, et Tobligeant, entre deux soleils , — & avoir séparé toutes ces plumes, à avoir mis à part toutes celles des chardonnerets, — toutes celles des fauvettes, toutes celles des linots, etc., sous peine d*être déchirée en morceaux si elle se trompe d'une seule plume?
Puis, lorsque Gracieuse a accompli ce travail, grâce à l'intervention du beau page vert Percinet, — Grognon lui apporte alors un énorme écheveau de fil horriblement mêlé et si fin, que le souffle lé brise ; il faut qu'elle l'ait démêlé et dévidé entre les deux soleils ou qu'elle périsse.
fées grognons des journaux! vous êtes presque aussi amusantes que celles des contes, mais vous intéressez beaucoup moins.
D'autant que les Gracieuses que vous persécutez sont loin d'être des princesses plus belles que le jojar et accomplies en tous points.
Ce qui me servira de transition pour arriver aux journaux ministériels et au ministère.
^^ Il faut dire la vérité, j'ai réellement bien du malheur;
quand je m'expose i la colère de MH. du Bnat et Grandinénil, je devrais au moins me mettre sous la protection de MM. Armand Bertin et Félix Solar.
Si j'attaque ropposition, il serait prudent de me rallier au ministère ; mais les choses se passent de telle sorte, qu'en conscience il m'a été imposçible de le faire une seule fois depuis cinq ans que mes mouches fauyes se sont avisées de faire entendre leurs bourdonnements.
De sorte que je suis assez mal avec tout le monde. — Les jour* naux, il est vrai, empruptent aux Guêpes quelques passages; mais ils ont le plus souvent le soin de ne pas les citer. . <|^ Les journaux ministériels ont fait sonner bien haut la façon honorahle dont se isont accommodés les différends survenus, â propos de Taïti, entre la France et FAngletefre. — Ils savent cependant bien que la paix a été achetée par le gouvernement de la France, au prix d'une lâcheté, et les rédacteurs entre eux en conviennent parfaitement en causant dans les bureaux oA ils écrivent le contraire.
Jj^ Eh quoi! on blâme le lieutenant d'Aubigny, parce qu'il a mis trop de rigueur — - dans Tarrestation de M. Pritchard, — homme peu honorable, — suivant les Anglais eux-mêmes, et convaincu d'avoir fomenté des troubles dont le but aurait été de faire massacrer, par les indigènes, les Français résidant aux lies Marquises !
Et ces rigueurs consistent à l'avoir empêché de communiquer avec ses complices, jusqu'à*ce qu'on pût le transférer sur un bâtiment anglais!
M. d'Aubigny n'a fait que son devoir, — et si M. Pritchard avai^ tenté de s'évader, si M. d'Aubigny, n'ayant pas d'autre moyen de l'empêcher de renouveler ses manœuvres, lui avait brûlé la cervelle, il n'aurait encore fait que son devoir.
Api'ès ce lâche désaveu de M. d'Aubigny, si j'avais l'honneur d'être officier de la marine royale, j'enverrais demain ma démis-
' SEPTbMBBB 4844. 223
sion 1 M. de Maekau, — ce ministre de la marine pour tout faire, dont nous vous' parlerons tout à l'heure. i
«Hl^ c H. Pritchard sera indemnisé, en argent, des pertes que son arrestation lui a causées dans son commerce. » . ^
Il me semble voir un v6leur, pris en flagrant délit, dire au juge d'instruction : « Monsieur, voici un mois que vous me retenez en prison, — j'avais l'habitude de faire mes quatre foulards, Tun dans l'autre ; à trois francs le foulard, vendu aux receleurs, c'est trois cent soixante francs dont vous devez m'indemniser. »
^^ Certes, c'aurait été pour les deux pays m immense malheur qu'une guerre entre la France et l'Angleterre, — et nous devrions la plus grande reconnaissance au ministre qui aurait 6u l'éviter; mais ce n'est pas éviter la guerre que d'acheter la paix au prix de concessions déshonorantes.
Et parmi les gens politiques qui élèvent la voix le phs haut aujourd'hui contre ce résultat, il n'en est peut-être pas un qui n'en soit enchanté, parce que "c'est un coup sans doute mortel pour le ministre qu'on aspire à remplacer, ou à voir remplacer par ses amis ; leur chagrin est un mensonge et un rôle qu'ils jouent, r— C'est le chagrin d'héritiers qui. pleureraient bien plus et bien mieux si leur parent revenait à la vie.
Pourvu que leurs rivaux soient écrasés, peu importe que ce soit sous las ruines de l'honneur natipnal.
Jj^ Ils vous crif.nt que c'est une infamie ; ce n'est pas qu'ils le croient, ce n'est pas qu'ils n'en fissent autant en pareille circonstance, c'est parce qu'ils espèrent que leur blâme, hautement exprimé, contribuera à renverser ceux dont Us convoitent la place.
^jffift Hélas I en sommes-nous à ce points que le pa;s n'a plus que des intérêts, «— et qu'il n'y a rien au-dessus?
<j^ Mais vous vous trompez si vous croyez^ avoir empoché la guerre. — Le seal moyen de consener la paix était qu'elle
fût également honorable pour les deux pays. — Il n'y a pas de paix entre un vainqueur et un vaincu.
La guerre existe entre la France et l* Angleterre.
La paix ! — est-ce la paix, — que ce mouvement et ce bruit dans les arsenaux? ces, préparatifs de guerre et cette défiance?
De part et d*autre, on compte ses farces et on se mesure des yeux. Le commerce des deux pays se fait la guerre par une concurrence acharnée, par des impôts, par des prohibitions.
Il semble que les navires des deux nations se cherchent, s'abordent et se coulent d'eux-mêmes sur les larges chemins des mers, — se irappant de la proue comme des béliers du front, — en dépit de leurs canons rendus muets par les intérêts d'argent.
Vous appelez cela la paix , et j'appelle cela la guerre; — ce que vous appelez une question honorablement résolm, c'est un germe de haine que vous avez jeté entre les deux peuples.
C'est aujourd'hui qu'il faut craindre la guerre. ,
^^ S'il était autre chose que des intérêts aujourd'hui aux yeux des hommes qui sont aux affaires, — les représentants du pays devraient, à l'unanimité, désavouer le ministère. Mais ensuite... qu'y gagnera le pays? — les mêtaes ambitions, les mêmes avidités sous de nouveaux noms.
4^^ Mais, dit-on, le roi ne veut pas la guerre. Et qui estce qui veut la guerre? — Qui veut le carnage, l'incendie, — suites de h guerre que M. Guizot a justement appelée : jeux iniques de la force et du hasard? — Qui veut la guerre, qui supplée à la justice par la poudre, au droit' par le plomb et par le fer.î^
4^^ Mais aussi, dans la vie privée, — qui veut le duel, le duel qui rend un scélérat adroit ou vigoureux maître de la vie de l'honnête homme qu'il a déshonoré? Qui, cependant, n'a conduit son ami sur le terrain et n'a fixé les conditions et le triste cérémonial du combat?
^^ Une mère qui sait que son fils a été offensé met l'honneur de ce fris au-dessus même de sa vie, elle renferir^ ses angoisses dans son cœur, elle feint de dormir le matin au moment d'un départ qu'elle a prévu, pour ne pas amollir son courage; et si par hasard elle a cru voir un peu d'hésitation, elle ressent une autre crainte plus poignante.que celle de la mort de son fils, elle a peur qu'il ne se batte pas ou qu'il ne se batte pas bien. Elle aime mieux le voir mort que de le voir lâche et déshonoré.
Nous ne demandons pas à nos ministres de nous aimer plus que ne font nos mères.
j^ Si ce ministère succombe, quel que soit le èhef de parti qui sera appelé à en composer un autre, — que ce soit M. le comte Mole ou M. Thlers, ou tout autre, — il est un homme que je lui recommande instamment, c'est M. ds Mackau. Voilà un homme dont aucun ministère ne peut se passer désormais, — c'est un honnête ministre pour tout faire que je proclame indispensable à tout cabinet.
1^^ M. de Mackau est, si vous voulez, ministre de la marine ; mais, si vous avez quelque chose de difficile à faire dans les attributions du ministère de l'intérieur, — quelque chose d'impossible à exécuter dans le département de la guerre, quelque chose d'absurde ou pis encore à contre-signer aux relations extérieures, quelque chose que les autres ministres n'osent nisigner ni faire, — ne vous inquiétez de rien. M. de Mackau est là, M. Duchâtel aura la goutte, — M. Soult sera enrhumé, M. Guizot aura la migraine, M. de Mackau — prendra pendant dix minutes le portefeuille de la guerre, de l'intérieur ou tout autre, — il fera, signera et contre-signera la chose impossible ou absurde et pis encore, — pois on lui reprendra le portefeuille.
Jj^ H Grandménil a dit dans le journal la Réforme, qu'il signe (le 8 septembre 1844), que le prince de Joinville n'entend
rien au commandement ni à la marine. On ne peut penser sans frémir aux conséquences funestes que peut avoir, pour l*escadre française, Timpéritie du prince de Joinville, qu'on n'avait pas remarquée jusqu'ici. — Nous insistons beaucoup sur l'envoi, demandé par nous, de M. Grandménil pour remplacer le prince de Joinville dans le commandement de ta flotte. — Une souscription est ouverte au bureau des Guêpes, pour offrir à M. Grandménil quelques boîtes de bonbons de Malte, que ce marin expérimenté emporterait avec lui,
^^ Cette semaine, deux femmes, ayant empoisoilné leurs maris avec l'arsenic, ont été condamnées par le jury, avec ârconstances atténuantes. L'empoisonnement des maris par Farsenic est fort répaïadu aujourd'hui:. — le jury paraît le considérer comme une mauvaise habitude. — Qui est-ce qui aujourd'hui ne donne pas un peu d'arsenic à son mari?
^5^ M. *** a, ou plutôt avait les cheveux noirs. — Il entre chez un coiffeur pour acheter une perruque. Deux sont en 'étalage ; il marchande la première , qui est de la couleur des cheyeux qu'il a perdus. — Il la trouve trop chère ; — mais le marchand n'en veut rien rabattre. « Et combien celle-ci? demande-t-il en désignant la seconde, qui est rousse. — Celleci est meilleur marché. • M. **' l'examine, l'achète, la paye, — et depuis ce temps porte des cheveux roux,
j^ Voici un abus singulier c|ui a existé de. tout temps dans l'administration.
Un colon d'Alger veut revenir en France, il demande son passe-port, qu'^l avait déposé en arrivant j — mais quelle est sa surprise de voir écrit dessus : « Mort à ('hdpital. »
Il pense qu^ c'est une bévue du copiste ; il s'informe, on consulte les registres de l'état civil, on l'y a par erreur porté comme mort. De sorte qu'il ne peut revenir ^en France : on ne donne pa$ de passe-port 4 un iport. Il faut qu'il obtienne un jugement qui lo déclare vivant et lui donne le droit dé vivre légalement
SEPTEMBRE 184i. 227
Ce jugement doit être obtenu à ses frais.
Jf^ Pareille chose à peu près est arrivée sous nos yeux dans une petite bourgade de la Seine-Inférieure.
Une fille qui n'est pas du pays allait épouser un jeune homme de la commune ; on attendait avec impatience les papiers que la fille avait fait demander au ^effier du tribunal de son pays ; — enfin, après un mms d*attente, arrive une lettre cjopt le timbrp et les dimensions annoncent l^heureux conte^^.
On brise le cachet avec autant d*empre^sem^nt quç d'^isotioa* -^ La jeunç fille, qui ne sait pas lire, porte au maire la lettre qu'elle reçoit. — : l^fi maire, à l^ lectuf e, paraît frappé d*étonne^ ment. — Ce n'est qu'après une ^ecQqde lecture qu'il dit aux deiiiLpfemis; : « Mes enfants, il se présente un obstacle, -r- Encore! momûeur le maire, cela va faire perdre bien du temps. r-Uon garçon, celui-ci est pli;is grave et ne se bornera pas à une perte de temps. Le Code civil ne le djt pas en propres tjBrmcs, mais cependant, à chaque article concernant le mariage il est question d'une fille ef d'un garçon^ q^ d'^n (iqmme et d'une femme, -* Eh bien 1 mon^i^ur le ip^ife. -7 |)bblen! M. le greffier de... écrit que Pauline ne s'appelle p^s Pauline, mais bien Paul; que ce n'est pa$ v^p fille, mai$ un garçon, en un mot, que ta fiancée ne peut épouser que ta sœur^--r^ si tu veux absolument qu'elle entre dans la famille, f -
Le jeune homme insiste, -^ et soutient qi)^ sa Qsincée est nm fiUâ avec tai^t d'ar4^ur, que la fiancée fougit beaucoup.
Le maire paraît ponyajnpu ; on récrit à *^\ et, aq>rès deux au trois lettres échangées entre le maire et le grefQer» il ^^^ ^^^^'î qu'iipe disfraetioQ ie l^officier (le Tétai civil ^ m^orit comqe garçon la fille qui lui a été présentée ; qu'il y a erreur ; que cette erreur ne peut âtre r^P^rée q^e par un jugement; et q^e ce jugement doit être obtenu aux frais de la réclamante.
)1 y a écrit cependant dan$ tPUtes les lois, rr- et surtout dans les lois éternelles de l'équité et du sens commun^ — que celui^
là doit réparer un dommage qu*il a causée par lui ou ses agents. Ce ne doit pas être la victime d'une sottise faite par un agent du gouvernement qui doit payer les irais de cette sottise.
C'est pourtant ainsi que la chose se passe.
^^ L'administration des chemins de fer de Paris à Saint- Germain et de Paris à Versailles a eu une heureuse idée.
Elle a consacré aux femmes qui voyagent seules des caisses réservées où on n'admet que des femmes. Il n'y a pas besoin dinsister sur ce que cette mesure a d'utile et de convenable. — Mais il n'y a pas de ces caisses réservées sur la route de Parisx à Rouen.
Ne peut-il pas arriver cependant qu'une ou plusieurs femmes se trouvent renfermées pendant six heures avec un ou plusieurs hommes ivres ou grossiers, — sans pouvoir se faire entendre, sans avoir à espérer aucun secours contre l'insulte?
^1^ Entre les histoires vraies ou fausses qui circulent sur le missionnaire Pritchard, — il en est une qui, au moins, a le mérite d'être ingénieuse et qui a quelque vraisemblance quand on songe à la nature passablement intrigante du personnage et â son double caractère de prêtre et de négociant, révélé par ta diplomatie.
Il s'agit d'une nouvelle forme d'annonce, d'une application de l'Évangile au commerce des pantalons.
Jusqu'ici on avait fait imprimer ses annonces, — M. Pritchard les a prêches du haut de la chaire.
Un navire anglais venait d'arriver à Taïti avec un chargement d'étoffes ; le capitaine vit toutd'abord qu'il en trouverait difficilement le débit dans an pays où les femmes ne portent pour costume que des pendants d'oreilles et les hommes qu'un arc et des flèches.
M. Pritchard avait un intérêt dans ce navire, il ne perdit pas courage ; — ^il monta en chaire, il fulmina contre l'insuffisance da costume des Taîti«ns; il fit un touchant éloge de la chasteté, etc.
Puis, quand il crut avoir fait une impression suffisante sur ses ouailles, il s* écria : • Mes frères, la Providence a conduit dans votre rade un navire sur lequel vous trouverez un assortiment complet, dans le dernier goût et à bon marché, ^^» de bas, souliers, pantalons, vestes, fournitures pour les hommes ; de jupes, corsets, camisoles pour les femmes-. Ceux qui n'en achèteront pas seront damnés. — Qu'on se le due, »
Octobre iShà.
La mer consignée par M. Gréterin. — Un nouveau rossignol. — Gomment on devient la justice et le gouvernement. — Madame Sand et un boulanger. -^ M. Fion. — Les drapeaux marocains. — Le roi ne veut plus être confondu avec les marchands d'allumettes chimiques. -« Les chemins de fer. — Les prisonniers.
Le tribunal correctionnel de Lyon vient de rendre un jugement qui mérite de figurer à côté' d# certaints verdicts du jury que nous avons signalés à plusieurs reprises :*
Treize personnes étaient accusées d*avoir formé entre elles une association illégale.
Le tribunal a acquitté douze des prévenus et a condamné le seul Barrot comme coupable d^association avec les douze autres, lesquels n'en on fait aucune, selon le verdict môme du tribunal. — Il faut réellement avoir à un degré bien singulier la manie de l'association, car, selon te tribunal, Barrot s'est associé tout seui^ ce que la grammaire, les dictionnaires et le sens com- ' mun prétendent impossible.
^^ Il y a un an à peu près, j'ai eu occasion d'écrire à M. Gréterin.. Je lui envoyais le récit d'une agression contre la-
quelle j'avais eu a me défendre de la part d'un de ses administrés. Les faits étaient avoués par Vêmployé, et son aveu était légalement constaté par le maire de la commune sur le territoire de laquelle ils s'étaient passés.
M. le directeur des douanes me répondit que « les faits ne s^étaient pas passés tout à fait comme je les lui racontais. » Cette réponse av'ait le double tort de n^étre pas suffisamment polie et de n'avoir pas le sens commun,. En effet, le brigadier de la douane et moi affirmions tous deux une chose que nous deux seuls pouvions savoir. — &à M. Oféterin avait-il pris des informations qui lui permettaient une dénégation? — Je me creusai la tête pour deviner ce qui pouvait donner lieu à ce procédé singulier, —- je iîherchai en quoi j'avais pu froisser M. le directeur des douanes, — et je ne me rappelai rien, si ce n'est qu'un jour, — à la campagne, cbe^ un ami commun, il y a plusieurs années, je lui avais gagné une ou deux parties au billard, — ce qui n'a d'bumiliant que ceci, que je suis loin d'y bieq jouer, r- Ce ne pouvait être un grief suffisant pour justifier la façon de répop4re de M. Gréterin, Uquelle fut relevée en ^n temps comme elle le devait être.
Voici aujourd'hui qu'il se passe de la part de la douane une chflse étrange et dont je voudrais avertir l'administration. Comme je n'ai pas l'intention de correspondre avec M. Gréterin, je prie tes journaux de vouloir bien reproduire le présent ar* ticle, en leur rappelant qu'i^ ne me sera rien dû pour cela^ attendu que je n'ai pas l'honneur de faire partie de la Société des gens de lettres,
jf'ai rencontré dernièrement sur la plage, au bord de la mer» une belle jeune ^He qui venait de se baigner; ella s'était rhabillée ; mais, les pieds nus encore, elle puisait un peu d'eau de mer dans un vase qui en pouvait contenir deux ou trois verres.
Un douanier descendit de la falaise et lui dit : « Mademoi-
OCTOBRE 1844. âSI
selle, TOUS ne pouvez pas prendre d*eau à la mer. — Pourquoi ? . demanda-t-elle. — Parce que c'est défendu, répondit le doua* f nier. — Craignez-vous, dit-elle, que je ne dessèche la mer? — Je ne crains que mon capitaine, répondit le douanier, qui nous a donné la consigne de ne laisser prendre d*eau à la mer par personne. — Mais c'est pour ma sœur,^ qui est malade/ et â laquelle on a ordonné d'en boire un demi-verre par jour. — J'en suis désolé ; mais j'ai ma consigne. — Si vous voulez, je n'en prendrai que juste le demi-verre qui est ordonné. — C'est irapossible... que votre sœur vienne boire sur la plage. — C'est bien plus impossible, elle est malade et au lit. — Alors elle se passera d'eau... »
Cela me parut si singulier, que je demandai au douanier si c'était sérieusement qu'il parlait. —Il m'affirma qu'il était défendu ^évéfement aux employés de la douane de laisser prendre par personne môme un verre d'eau à la mer.
Je m'informai dans la journée des causés ou des prétextes de cette étrange prohibition. On n\e montra une ordonnance de la douane. Cette ordonnance porte que certains boulangers de la ville prennent de l'eau de mer pour faire le pain, que c'est un moyen de n'y pas mettre de sel ; que ce sel rapportant i TÉtat de gros impôts^ il est urgent d'empêcher les boulangers de . prendre de l'eau de mer.
Cette ordonnance, ex'agérée par des subalternes qui veulent montrer du zèle, — arrive à défendre de puiser à la mer un verjre d'eau pour un malade!
4^^ On est bien plus indulgent pour un boulanger qui vole aux pauvres une partie du pain que ceux-ci ont tant de peine à acheter — que pour un boulanger qui fait d'excellent pain avec de l'eau 4e mer» — çt évite de payer au fisc une poignée de sel qu'il épargne.
Jj^ Qu'est-ce donc que la douane ; — et les ordonnances qui émanent d'elle sont-elles au-dessus des lois?
' M. Gréterin a reçu de la loi le pouvoir d'empêcher de faire, de vendre et d'acheter du sel — autre part que dans les boutiques de rÉtat.
Mais sa volonté suffit-elle pour qu'on ne puisse puiser d'eau à la mer?
Nos pécheurs sont convaincus que le poisson cuit dans Teau de mer est meilleur qu'accommodé de toute autre façon, — et je suis bien de leur avis/
On ne leur permet plus d'emporter chez eux une cruche d'eau de mer. L'ordonnance de la douane est illégale; — l'exagération. de cette ordonnance est ridicule et odieuse.
4^^ Quoi! les hommes trouveront moyen de rapetisser même la mer, que Dieu a faite si grande, si féconde et si généreuse 1 Quoi! on enviera au pauvre ce peu de sel que la nature lui donne pour rien, et qui ajoute quelque saveur aux tristes légumes qui forment ses repas ! Jamais tyrannie plus béte et plus féroce n'a été inventée.
4|i^ Dans le cas où M. Gréterin songerait à répondre que les faits ne se passent pas tout à fait comme je le raconte ici, -?je l'avertis que je tiens preuves et témoins tout prêts, — et je l'engage à imaginer quelque formule polie, — dont aucune ordonnance de la douane ne peut le dispenser.
^^ . Aux perfectionnements apportés à la nature par les romanciers contemporains, aux œillets bleus de M. Janin, — aux chrysanthèmes bleus de madame Sand, — au camellia â odeur enivrante de M. Rolle, — à l'azalée grimpante de M. de Balzac, nous avons à ajouter une nouvelle espèce de pêcher qui fleurit dans le mois de mai, une mésange qui chante en même temps que le rossignol, — ainsi qu'un rossignol qui chante au soleil.
Ces trois découvertes sont dues à un jeune écrivain, M. Elle Berthet, qui a voijilu marcher sur la trace de ses maîtres. Voici la phrase dans laquelle M. Élie Berthet a constaté la chose :
OCTOBRE 1844. â33
« Dans la matinée du jour dont nous parlons, le temps était roagniûque. Bien qu'on fût encore au commencement de mm. Tannée avait été précoce, et un feuillage léger couvrait déjà les tilleuls de Tavenue, tandis que les pommiers et les pêchers du jardin étaient chargés de fleurs blanches et roses, « mainte et frôle espérance. »
» Un soleil doux et tiède éclairait la campagne, qui exhalait |es senteurs parfumées du printemps; et, sous ses rayons joyeuxj de petits oiseaux chanteurs, les mésanges, les fauvettes, les rossignols^ élevaient de tous côtés leurs gazouillements mélodieux. »
Jj^ Chaque jour les journaux de toutes couleurs enregistrent les exercices variés auxquels se livrent les marchands de Paris.
Toutes sortes de compositions vénéneuses, ou pour le moins malsaines, sont offertes, sous des noms honorables et appétissants, par ces estimables négociants à leurs concitoyens.
Quand ils n^osent pas empoisonner leurs clients, ils les trompent sur le poids et la quantité de la marchandise qu'ils leur vendent au moyen de fausses balances — ou de tout autre porcédè d'escamotage.
Ou ne se préoccupe pas assez d'un des côtés de ce développement de l'industrie. C'est que, grâce à cet absurde système représentatif, entièrement fondé sur l'argent que chacun paye en contributions, c'est parmi ces marchands que se recrute le pouvoir sous le nom d'électeurs' et de députés, et la justice sous le nom de jurés.
Cest-â-dire que Ton achète le droit de gouverner le pays, ou celui de nendre la justice — en payant chaque année un tribut de quelques centaines de francs. Ne croyez pas que ce soit un paradoxe. Supposez, parmi les jurés, le plus pénétrant, le plus juste, le plus honnête des hommes, admettez-le animé d'un ardent amour de la justice; faites ensuite que l'année pro-
chaîne il paye cinq centimes de moins i M. le receveur de son arrondissement,
Il sera rayé de la liste da jury.
^ ij^ Supposez, parmi les députés, le citoyen le plus dévoué â la patrie, le plus instruit dans les lois du pays, dans la politique contemporaine et les intérêts relatifs des peuples. Sup^ posez^le encore administrateur éclairé et intègre, accordez-lui î'^autorité d*une parole puissante et celle d'un nom illustre. Que demain il verse cinq francs de moins au Trésor, et il ne peut plus prendre aucune part au gouvernement du pays. >
<^^ Ceux qui demandent l'abaissement du cens électoral demandent une sottise, ainsi que nous avons eu déjà, à plusieurs reprises, roccasion de le leur expliquer.
Cela n'amènerait qu'une immense et facile corruption et ne ' ferait qu'élargir une mauvaise base.
Le seul mérite reconnu par la loi — est l'argent. La seule condition légalement indispensable pour rendre la justice et pôpr gouverner le pays est d'avoir une certaine somme d'argent.
Je me trompe, il faut n'être pas encore allé aux galères.
C'est ce que je souhaite aux aspirants juges et aux aspirants députés qui se livrent, en attendant, à la vente en gros et enilétail de toutes sortes de denrées; — seule instruction politique qu'on ait besoin d'acquérir aujourd'hui pour gouverner la France.
,^j^ Un ouvrier boulanger a adressé â madame Sand une lettre dans laquelle il dénonce un grand nombre d'abus révoltants. Madame Sand a fait imprimer cette lettre dans un journal, et elle a bien fait. .On ne saurait par trop de moyens porter à la connaissance du public et de l'autorité des véritables misères dont la prolongation rendrait bien légitime la révolte contre la société.
Il est malheureux que madame Sand ait fait suivre cette lettre de quelques phrases emphatiques dont voici un faible échantillon : < Quel ouvrier ! celui qui prépare le plus nécessaire de
nos aliments, raliment réputé le plus pur et le plus sain... ce travail qui devrait être honoré comme une foncifon noble et quasi-religieuse. C'est le pain que la religion a choisi nour le symbole eucharistique... Le boulanger qui, aux fêtes de la patrie, devrait marcher derrière le prêtre dans les solennités civiques. »
Jamais une cause si juste n'a été si mal plaidée ^vec un si beau talent
j^ On ne doit pas plus aux ouvriers boulangers qu'aux autres ouvriers; il n'y a aucune raison de faire marcher le boulanger, dans le$ fêtes civiqmsy derrière les prêtres^ etc. — Où mettrait-on alors le laboureur qui a semé, cultivé et récolté le blé ?
Aux ouvriers boulangers, comme aux autres ouvriers, la société doit un travail proportionné â leurs forces, qui leur permette de vivre â Tabri du besoin, un travail sufBsamment rétribué, avec foutes les garanties possibles de salubrité.
Uautorité aurait dû répondre à cette .lettre par une enquête, et faire suivre l'enquête de toutes les améliorations nécessaires. Je m'inquiète peu que le peuple ait des droits politiques dont il n'userait qu'au bénéfice des intrigants qui l'exploitent; je me soucie moins encore dans quel ordre il marcherait dans les solei^nités civiques. •— Mais chacun doit vivre de son travail, et on ne saurait trop admirer la touchante résignation de tant d'ouvriers sans ouvrage, qui ne peuvent ueurrir ni leurs femmes ni leurs enfants, et qui acceptent un état social dont ils n'ont qoe les charges sans participer aux bénéfices.
ij^ Le conseil d'arrondissement de Rouen demande que les domestiques soient munis de livrets. — Il y a plusieurs années que les Guêpes ont cru apporter d'excellentes raisons à l'appui de cette demande.
^^ Il vient de mourir à Versailles un simple jardinier, qui, sans autres ressources que le fruit de son travail, s'était permis on luxe qu'aucun gra?id seigneur A'a osé sa donner a Paris.
J'allai pour la première fois chez JVI. Fion; rue des Trois- Couronnes, i Paris, par un beau jour du mois de février. — M. Fion était au jardin. — Je descendis au jardin et je fus saisi d'admiration. — M. Fion était assis sous un camellia un peu .plus gros qu'un prunier, et tout couvert de ses éclatantes fleurs panachées. D'autres camellias aussi magnifiques étaient entourés d'héliotropes et de jasmins en fleurs. — Les murailles étaient tapissées de camellias en fleurs, et d'orangers, et de citronniers chargés de fleurs et de fruits qui couvraient les murs à dix pieds de hauteur. — De splendides passiflores jetaient leurs lianes et leurs fleurs d'un arbre à l'autre. — On se promenait entre les massifs d'azalées, de bruyères, de rhododendrons, de pivoines en fleurs, avec des pelouses d'hépatiques, de cyclamen, de violettes, de prhnevères de la Chine et de réséda, — que Linnée prétend n'être autre chose que l'ambroisie.
Et ne croyez pas que je vous parle là d'une serre comme oq en voit partout, — avec d'ignobles pots à fleurs rangés, pressés sur de plus ignobles gradins, — avec des plantes étiolées ou rabougries, — malades, mourantes, exténuées.
Touicela était en pleine terre, tous ces arbres étaient grands et vigoureux, toutes ces fleurs étaient heureuses et luxuriantes.
C'était le printemps de quelque riche jardin chinois, •— i Paris, au commencement de février ; c'était une tiède température doucement embaumée. — L!hiver régnait partout, l'hiver étendait sur tout le deuil et la tristesse, — excepté chez M. Fion, — où l'on avait à la fois le printemps de tous les pays — avec toutes les splendeurs de la nature de tous les climats.
M. Fion avait recouvert un jardin tout entier de vitrages. — . Réfugié dans son jardin, il ne savait l'arrivée de l'hiver à Paris que par son journal, — et quand on lui parlait de l'hiver et du froid, — il prétendait que c'était un bruit que la police faisait courir.
H. Fion était on homme fort instruit dans son art, un homme
d'esprit et un homme de goût ; — il ne croyait pas que l'égalité consistait à être tous la même chose : — tous gouvernement, par exemple. Il comparait l'État à un baudet sous lequel tout le monde montait en croupe, sous prétexte de le mieux conduire ,et de le soulager. — H. Fion se contentait d'être un habile jardinier, et il apportait à son art plus d'esprit et d'instruction que n'en ont, à beaucoup prés, bien des gens qui aspirent à gouverner la France.
j^ Les journaux de l'opposition qui avaient été si complètement absurdes et de si mauvaise fof au sujet de la bataille de l'Isly et du bombardement de Tanger et de Mogador— -ont trouvé le secret d'aller plus loin encore au sujet des drapeaux envoyés par l'armée d'Afrique. ,
c Eh quoi ! s'écrie l'un , voilà donc ces drapeaux dont on fait tant de bruit ! — ils sont tout déchirés ! t-
t Eh quoi ! dit l'autre, mais ils sont tout petits ! ce sqnt de belles loques ! »
Depuis quand la valeur intrinsèque d'un drapeau entre-t-elle pour quelque chose dans l'honneur de l'enlever ? Est-ce donc une guerre de pirates et de forbans que vous voulez faire faire à l'armée française ? — Qu'en comptez-vous faire de ces drapeaux?... les voulez- vous vendre?
Supposez un'drapejau de drap d'or — grand comme une voile de navire ; — cachez le tissu tout entier sous les perles, les diamants, les émeraudes, les topazes, l^es rubis , les saphirs et les améthystes.
Croyez-vous qu'il vaudra la vie de tant de braves gens qui se ruent sur l'ennemi pour le conquérir ? — > Et, s'il en était ainsi, l'armée ne serait plus composée de braves soldats, mais d'intrépides négociants.
républicains ! — ô carrés ae papier démocrates ! — où aviez- VOUS' la tête quand vous avez écrit et imprimé de. semblables billevesées ?
âdft Les GuftPEd*
Les Romains, dont tous parlez si souvent,-^ les Rdttiains, aii temps de la république, exposaient leur vie pour dès couronnes de chêne et de chiendent.
Tous les drapeaux qui racontent» sous le dôme des Inyalides» la gloire militaire de la France » -~ n'arriveraient pas à valeir pour six francs de chiffon.
^^ Je Fai dit déjà,— je ne fais aucun caë de cette variété de Tamour de la patrie qui n'est qu'un prétexte pour haïr hautement tous lés hommes qui sont en dehors de telle on telle rivière, de tel on tel pont, — de telle ligne rouge ou jaune tracée sur une carte.
Je sais un homme chez qui cet amour d'un pays ne se mani* feste jamais que par des paroles haineuses contre tous les autres. — Voici la conversation que j'ai eue hier avec hii. — Il aivait commencé de traiter les Anglais de fourbes , -^ les Allemands de fous, les Russes de lâches esclaves, etc., etc. Chaque peuplé avait eu son lot — et avait été sacrifié aux Français ; —je voulus savoir à quoi m'en tenir sur ce fanatisme. — Je laissai tombée h èonvefsation, et je la ramenai sur un autte sujet. « N'êtesvous pas Champenois ? lui demandai-je. — Non; répondit-il. — Pourquoi cet air dédaigneux?— Ne savez-vous pas le proverbe : Quatre'^vingt^dix-neuf moutons et un Champenois? Non, je ne suis pas Champenois. — Vous êtes donc Picard ? -^ Vous ai-je donné des preuves que je fusse hargneux et entêté ? — De quel pays êtes-vous alors ? — Devinez. — C'est três-dificile t vous n'avez aucun accent... Êtes-vous Gascon? — C'est-à-dire hâbleur et fanfaron , n'est-ce pas? — Normand?— Voulez-vous dire Chicaneur et un peu voleur ?... metci : je ne suis pas Normand. — J'y renonce. — A la bonne heure. — Êtes-vous do fatftdtirg Samt-Germain ? — Je n'ai pas l'honneur d'être né dans ce quartier des ailes de pigeon et des culottes courtes, de l'aristocratie dédaigneuse.— Êtes-vous néà la Chaussée-d'Antin, dans le quartier de la Bourse ? — Le pays des agioteurs et des loupscerviers ; non pas, s'il vous plaît. »
Je lui fis sans peine renier et insalter tous les quartiers de Paris jusqu'à ce qu'il m'apprtt qu'il était né dans la mis d'Argenteuil, et qu'il ; demeurait encore. J'espérais qu'il me ferait l'éloge de ce quartier, qu'il habitait depuis si longtemps; — mais, au contraire, il me parla de l'affreux voisinage qu'il ^ avait, — de la rue Traversiére-Saint-Honoré et du passage Saint-Guillaume ; il s'irrita contre l'horrible population de ce quartier, contre les maisons de débauche et surtout contre certains hommes qui les fréquentent — et qu'tJ voudrait voir anus galères.
Je l'amenai à me parler de la maison qu'il habite : — le portier était un coquin, x— le locataire du premier, un aristocrate qu'il voudrait voir à la lanterne, -^ celui du second, un vieil avare..! Ce sera bien fait qtMÈHd on lui tordra le cou pour lui prendre son argent.
Les gens du quatrième, de mauvais rapins sans sou ni maille, «—qui font du bruit jour et nuit, — qui chantent et font des farces sans esprit, — qui ne payent \Miis leur loyer, et qu'heureusement le propriétaire va mettre à la porte.
Je m'aperçus que toutes les vertus, la bravoure et l'esprit des Français demeuraient au troisième étage de la m^sou de mod interlocuteur, c'est-à-dire chez lui.
Je ne pouvais pas cependant composer les Français, ce peuple si brave et si spirituel , d'un seul individu ; — j'avisai que mo& homme a un ami intime avec lequel il demeure ; -^ c'est une amitié qui passe pour très-touchantê.
Je lui parlai de son ami. « II a de l'esprit, Iiii dis-jé. -^ Oui, certeS) il ne manque pas de quelque esprit. — J*ai vu, de lui, de bien jolis vers. — Lesquels? — Une pièce sur l'absence, où ]*ai remarqué une pensée... Je ne sais plus les vers... mais cela ^' disait: t L'absence est la mort^. moins le repos... • — Entre nous, cette pensée, il me l'avait volée. — C'est une idée que .j'ivais eue un joiior, en cateand... il ù'àeu qu'à y coudre une
rime. — On m'a conté une histoire sur vous deux : — vous au* riez, un soir, rencontré'une femme insultée par des bandits; — votre ami les chargea avec fureur et les mit en fuite, pendant que vous rassuriez la pauvre femme, d.eçii-'morte de frayeur... — C'était le plus pressé... Les bandits s^étaient enfuis à notre approche» — et mon ami s* amusa à les poursuivre, je ne* sais pourquoi ; — c'est un brave garçon qui a certainement toutes sortes de qualités, et que j'aime de tout mon cœur, mais ce n'est pas un foudre de guerre^, — il a un mauvais estomac, uqo santé usée, — et cela ne rend pas belliqueux. **
Décidément, il ne restait que mon interlocuteur auquel, de son avis,on pût appliquer les épithëtes de : « PeuplS le phis brave et le plus spirituel de la terre. »
^f^ Je prends trois journaux : — Tun représente le parti conservateur, — Tautre, le parti légitimiste, — le troisième, la république. Je n'ai aucune raison d'ajouter foi aux paroles de l'un, si je ne crois pas en môme temps à celles des autres.
Si j'en crois un, — c'est comme journal; car je ne connais en bien ni en mal le monsieur qui le signe. — Si la qualité de journal est un titre à la confiance, les deux autres ont le môme titre que celui-ci.
Réunissez ces gens dont parlent ces trois organes de l'opiniou publique, vous verrez que c'est tout le monde, — chacun d'eux représentant une fraction du pays divisé en trois.
Hennissez maintenant les opinions qu'ils expriment les uns sur les autres, — et vous verrez la France devenue un pays de traîtres, de lâches, d'idiots, de voleurs.
Comment, avec tout c^a, faire le peuple le plus spirituel et le plus brave de la terre I
Hélas! c'est que ces phrases creuses et sonores, — ces phrases toutes faites, — n'ont pas le sens commun. -* La patrie d'un cœur élevé et d'un esprit sensé, — c'est là terce; — ses compatriotes, ce sont les hommes. Ses amis, ce sont tous les
bonS) tous lei généreux, tous les malheureux de tous les pays.
Ses ennemis, ce sont les lâches, les traîtres, les avares> les égoïstes de tous les pays*
-î^ Certes, le roi Louis-Philippe a eu raison, lorsqu'on Angleterre il s'est glorifié d*£^olr conservé la paix pendant quatorze ans; — lorsqu'il a dit qu'il espérait rendre à jamais la guerre générale impossible, il a exprimé une grande et noble ambition.
— La paix est la plus belle des conquêtes. — Mais il ne faut pas se tromper sur la manière d'avoir la paix.«- La paix n'est pas un commerce, 41 ne faut pas qu'un peuple la vende et qu'un autre l'achète. Il ne faut ni imposer ni accepter d'humiliation. — Il faut que les peuples se respectent les uns les autres. Il est une morale pour les peuples comme pour les individus : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. » Une paix mal faite, une paix vendue et achetée, — c'est une guerre qui prend du champ pour revenir à la charge avec plus d'élan et plus de fureur
1^^ Ce que n'ont pu faire la religion, —ni la philosophie, peut-être un jour l'argent réussira à le faire. Les actions prises par les Anglais dans nos entreprises, industrielles sont une plus sûre garantie et une cause plus réelle de la paix — que tout ce qu'on pourrait dire de juste, de sensé et de généreux. Les Anglais ne se consoleraient pas d'une victoire qu'ils remporteraient sur nouf et qui ferait baisser les actions de nos chemins de fer, sur lesquelles ils agiotent comme nous.
^j^ J'ai entendu chanter l'autre jour» par une jeune fille, une chanson qui commence ainsi : >
Aimable pervenche
Ta fleur qui se penche, etc.
C*est une des sottises que la rime fait dire aux faiseurs de vers.
— Il n'y a pas de fleur moins penchée que celle de la pervenche , — que dans certains pays on appelle violette des morts.
su LES GUÊt>ES.
Cestja rime aussi qui ftit dire si souyent sous les tilletds^ les glaïeuls^ qui n'y fleuriraient jamais.
<^^ Nous avons parlé plusieurs fois avec une suffisante indignation d'une chose qui va enfin avoir un terme.
Le roi , disons-nous, est le compare et l'associé de tous les , charlatans, de tous les marchands de bonbons obscènes et de pastilles qui ne se peuvent nommer.
Il n'est pas d'industrie ténébreuse qui n'écrive sur son enseigne : c Brevetée par le roi. t Pour le public,— brevetée veut dire apfrouvéey — et le public achète, et le public est volé.
Il faut savoir, ajoutions-nous, que breveté par le roi veut dire tout simplement que le fisc a reçu cinq cents ou quinze cents francs, et rien autre chose, etc., etc. ; ainsi disions nous.
Nos reproches ont été pris en eonsidération par la nouvelle loi sur les brevets, qui ordonne qu'à l'avenir les marchands de n'importe quoi qui voudront mentionner leur brevet devront ajouter : « Sans garantie du gouvernement, t— A la bonne heiîi'e ! — c'est d'autant plus louable que c'est un sacrifice. — Tous les marchands de faux orviétan, voyant que le brevet ne peut plus leur servir à duper le public, auront le plus grand soin de ne pas en prendre à l'avenir.
^^ Voici qu'on exécute en* Angleterre ce que nous deman^ dons en France avec tant d'instance, à savoir : 1^ que l'on nV blige pas les pauvres gens à prendre les places les plus chères â force de supplices, de tortures et de dangers; 2^ que les distances parcourues par les chemins de fer ne soient diminuées en réalité que pour les gens ribhes, c'est-à-dire que le haut prix des places ne devienne pas une distance d'une autre sorte plus infranchissable mille fois que celle que. la vapeur a supprimée. — En effet, — pour le plus grand nombre de gens qui n'allaient pas de Paris à Rouen, -: il y avait beaucoup moins trente lieues que quinze francs de distance entre ces deux villes.
Voici ce qu'on lit dans les journaux anglais :
• Lq système de? bas tarifs commence â faire des progrès en Angleterre. Les prix des places pour les voyageurs et les tarife des marchandises du chemin de fer de Londres à Birmingham sont réduits considérablement à partir du !«' octobre. Les directeurs du chemin de fer de Liverpool à Manchester font partir un train de troisième classe avec des voitures couvertes de chacune des extrémités de la ligne. »
Ici la douakie vend la mer, ~ les compagnies d'agioteurs achètent et vendent les cheiplQç.
^119: Pi^enez vingt jeunes gens et faites*les causer, tous ont les mêmes goûts, tous portent leur canne de la même manière, tous traitent légèrement l'amour et les femmes, tous n'aiment que les querelles, les combats, les chevaux indomptés, les 1h queurs fortes, le tabac violent, etc.
Ce n'est qu'au bout de longtemps que vous découvrirez que l'un de ces jeunes gens est un garçon de douce sensibilité, qui a mis deux ans à se décider à glisser â la fille qu'il aime des vers dans lesquels il a atténué autant qu'il a pu les sentiments qui remplissent son cœur. •— Cet autre aime le calme et la méditation, et son âme s'épanchera en beaux vers ou en douces mélodies. — Celui-li rêve la paix et la fraternité universelles; il prêchera et'persuadera la concorde.
Groyez«vous que chacun séparément ne vaille pas le type commun sur lequel tous prétendent se modeler?
Jjff^ Les ministres ont entrerbâillé â la clémence4e cœur du roi Louis-Philippe : une partie des prisonniers politiques sont rendus à la liberté.
^^ Certes, je ne considère pas comme innocentes les fantaisies des émeutiers. Je n'admets pas que, sous prétexte d'opinions .dites politiques, — conçues, non d'après l'étude de l'histoire et des intérêts réels des peuples, -^ mais en jouant au biilarci et aux dominos, et en buvant du café et du grog, -- on aille tout à coup troubler la paix el
la sécurité d'une ville, tirer des coups de fusil sur de pauvres soldats inoffensifs, — qui, parce qu'ils payent ce lourd impôt de la vie et du sang, — n'en sont pas moins des compatriotes et des frères.
Mais il est bien difficile au gouvernement de Juillet de se montrer tout à fait inflexible sur des tentatives qui n'ont besoin que du succès, disent certaines personnes, pour prendre les noms les plus honorables.
Cependant il ^ est temps de mettre un terme à tout ceci. Puisqu'on voulait faire une amnistie, il fallait la faire complète. Une amnistie complète aurait permis au roi de dire : — < Cette paix dont je parle si bien au dehors, — îe veux commencer par l'établir au dedans : — je fais grâce à tous les prisonniers politiques et j'offre la paix à tous les partis, — je les engage tous à se réunir autour de moi pour la défense et la gloire de la France; — je fais les premiers pas au-devant d'eux, — et je leur tends la main. Ceux qui n'accepteront pas cette paix et cette alliance que je leur offre, — je ne les considérerai plus comme mes ennemis à moi, auxquels je peux et je dois pardonner, mais comme les ennemis de la patrie, envers lesquels ce sera pour mpi un devoir d'être inflexible. »
Malheureusement la clémence rancunière que le ministère a imposée au roi rend bien difficile l'éloge que j'aimerais tant à faire d'un acte de grandeur et de générosité.
II n'y a que les petites choses qu'on puisse faire à moitié; les grandes doivent être faites tout entières. Il fallait faire grâce â tous,
— et, en même temps, les aider à leur rentrée dans la société;
— penser à ceux qui sont pauvres, â ceux qui sont malades, leur montrer une voie pacifique, et y soutenir leurs premiers pas.
^^ prisonniers, mes frères ! soyez les bienvenus ; il en est parmi vous dont j'ai attaqué les principes et les idées ; — mais il n'en est aucun que je n'aie plaint et aimé quand j'ai songé à ceux qui gémissaient sous les verrous.
Soyez les bienvenus ; — venez partager <As. derniers rayons du soleil d'automne ; — venez respirer Tair libre, le seul air qui j fasse vivre. — L'air de la prison est fait de soupirs. I Tandis que les journaux parlaient des fêtes données en Angleterre au roi de France, — il est une fête à laquelle j'aurais voulu assister : — j'aurais voulu voir les prisons s'ouvrir ; — j'aurais voulu voir sortir les prisonniers — et presser leurs mains dans les miennes.
Lorsque la prisoo de DouUensL a laissé sortir quarante-deux prisonniers, de pauvres femmes ont eu l'heureusa idée de donner des bouquets aux captifs.
Douce et sainte pensée ! — de leur faire savoir, au sortir de la prison, qu'il j a encore au dehors des fleurs et de l'amour ponreuxl
Novembre 1864.
'A M. Démange, épicier. — Une triste histoire. — Circonstances atténuantes à expliquer. — La paix. — Une chanson. — M. Guizot. -^ Les banquiers et les voyageurs. — Les partis dans les partis. — M. Berryer.
— Défense dé l'Être suprême. — De la critique littéraire derrière la toile. — M. Léon Gozian. ^ M. de Rémusat. — Nouveaux bonbons.
— M. le premier président et les avocats. — M. Bugeaud et les Guêpes, Pronostics d'icelles.
^ff$t A M. DEMANGE, ÉPICIER. — f Le tribunal raye de la liste du jury M. Démange, épicier, qui fait observer que, n'étant né qu'en 1818, lil n'a pas atteint l'âge auquel la loi l'oblige de remplir les fonctions de juré, i' ( Gazette des tribunaux, 6 novenibre 1844.)
c Monsieur, vous avez repoussé autant qu'il était en vous
246 ^ LES GUfiPES.
le périUeux honneur de rendre la justiee et de disposer de la lôe et de la liberté des hommes dans tes moments de loisir que i TOUS laisse le commerce de Tépicerie.
» Un jury, dans lequel plusieurs de vos confrères n'ont pas eu les mêmes scrupules que vous, viettt d^émettre un verdict qui rend bien difficile la tâche que je me suis imposée -* d'expliquer oeui^ des|ugement9 qui peuvent étoqnet et scandaliser le vulgaire ; ^ désireux que je suisu de ne pas laisser s'amoindrir chez les autres le respect profond et Tenthousiasme que tout le monde me connait pour cette grande institution du jury.
» Voici le fait, monsieur.
» Uœ jeune filie« une ouvrière , avait un amant ouvrier comme elle, qui lui avait promis de l'épouser aussitôt l'arrivée de certains papiers; — les papiers n'arrivaient pas, Pâmant était pressant, la jeune fille fut crédule et faible. Elle ne pensa pas que l'homme qu'elle aimait était un lâche et un parjura ; elle n'attendit pas, que la loi vint lui faire un devoir de le rendre heureux.
» Bientôt elle s'aperçut qu'elle était grosse ; — son amant partit pour aller chercher ces terribles papiers, — puis il ne revint pas' et ne donna plus de ses nouvelles. Le momeut fata^ arriva, et la pauvre fille mit au monde un enfant <pii 9e devait pas avoir de père.
p Cependant, i la vue de son enfant» son désespoir se cahaa. x-«< Elle accepta ses nouveaux devoirs avee reconnaissance ; elle promit à Dieu de l'aimer à elle seule autant que faisaient un père et une mère pour les autres enfants; — elle se promit i elle-même de consacrer toute sa vie à cette pauvre petite créature. Mais le ciel n'entendit ni cette prièfe résignée ni cette sainte promesse. -— La santé 4e la mère, usée par 1er chagrin et par le travail, vint trahir ses efforts : elle s'aperçut, au bout de quelques jours, qu'elle n'avait plus de lait, et qde son enfoui aUail mourir de faim sur son sein dessécha
NOVEMBRE 4844. Si7
» Elle compta, elle supputa — si, en économisant sur ses privations, elle pourrait mettre Fenfant en nourrice... — Impossible... On lui demandait beaucoup plus qu'il ne lui était possible de gagner. — Elle pria, elle pleura, — mais en vain, — Tenfant repoussait la mamelle vide et mourait, — elle se décida à le mettre aux En&nts-Trouvés, jusqu'à ce qu'il pût se passer d'une nourrice ; -^ alors, elle le reprendrait, elle travaillerait pour lui.
» Elle s'adressa â un homme qu'elle connaissait, et qu'on appelait Jouglens; elle lui eonta son histoire, et lui dit en pleurant la résolution qu'elle était obligée de prendre. « Écoutez, t ttm bon Jonglons, lui dit-elle, vous me rendrez le service de n porter mon pauvre eher petit enfant à l'hospice, je ne pourrai t jamais m'y résoudre moi-même, et cependant il va mourir sr » on ne lui donne pas bien vite une nourrice. » — Jouglens demande de l'argent, — elle vend quelques hardes pour le satisfaire. — Il est convenu qu'à la tombée de la nuit il viendra prendre l'enfant.
f Rosalie passe le reste du jour à embrasser son trésor, qui va lui être ravi, à pleurer sur lui, — â couvrir ses langes de signes distinctifs, pour être sûre de le retrouver aussitôt qu'on pourra )& sevrer ; — elle attache sur le maillot une lettre pour le directeur de l'hospice. — Dans cette lettre, elle peint avec une énergique naïveté ses douleurs et ses espérances ; — elle recommande son enfant, son enfant qu'elle aurait gardé si elle avait pu le nourrir avec son s^mg. — Puis le soir arrive, et Jouglens paraît ; — elle couvre encore Fenfant de baisers et de larmes; — elle lui parle, elle lui dit Adieu, — elle lui dit A revoir, — elle le caresse encore et pleure encore ; — puis elle l'enveloppe dans le seul châle que l'avidité de Jouglens lui ait laissé, — et elle le livre à lui. Jouglens parti, il lui vient une pensée : elle pourrait voir encore son pauvre petit pendant plus d'un quart d'heure* — Elle quitte sa demeure, elle rejoiut
Jouglens et lui dit : c li fait nuit... je vais vous accompagner » jusqu'à moitié chemin. — Je vais le porter ; — je le réchaaf- » ferai au moins contre ce sein maudit qui n'a pas su le nourrir. » Elle le porte, — elle pleure, elle l'embrasse encore. De temps en temps Jouglens lui dit : « C'est assez, retournez-vous-en. -*- Encore un peu, mon bon Jouglens... jusqu'à cet arbre là-bas. » Enfin Jouglens se fâche. Elle cède, elle recommence ses adieux, c Surtout, Jouglens, £aites toutes, les recommandations. — Adieu, adieu. »
» Jouglens prend l'enfant et part. — - Elle tombe assise au pied d'un ardre et pleure. — Ce n'est que bien tard qu'elle retourne à sa chambre déserte. — EHe prie, elle demande grâce à Dieu, — elle pense que dans quelques mois elle aura son enfant— rose et bien portant. — Elle s'endort épuisée par les énaotions.
» Pendant ce temps, que fait Jouglens, son bon Jouglens? Jouglens est de mauvaise humuur. — 11 a hâte de revenir; — un ami l'attend à un cabaret, — et l'heure se passe. — Rosalie, qui a voulu l'accompagner et porter l'enfant, l'a retardé. — Il ne sera jamais revenu pour son rendez-vous. — C'est bien désagréable. — Ma foi...
i II jette l'enfant sur l'herbe, lui écrase la tête d'un coup de sabot, — fait un trou dans la terre^ le met dedans, le recouvre et piétine sur la place ; — jpuis va au cabaret, où son ansii l'attend.
» Le lendemain, à la pointe du jour, Rosalie est auprès de lui, — elle Jui fait cent questions auxquelles il répond avec calme et ^ang-froid. Mais, le jour d'après, un berger entend ses chiens qui se querellent, il approche — et voit qu'ils se disputent et s'arrachent les lambeaux d'un enfant qu'ils ont déterré; — on cause, on s'informe, la vérité se découvre : c'est l'enfant de Rosalie. — Jouglens est arrêté -^ et traduit devant la cour d'assises.
• LJ, messieurs les jurés, vos confrères, le déclarent coupable, il est vrai, mais avec drcionstances atténuantes; -- il a eu tort, ils n'en disconviennent pas, — mais ce n'est à leurs yeux qu'un crime véniel.
» Pour moi, monsieur Démange, moins, heureux cette fois (ou moins habile iiue ces messieurs du jury), je ne vois pas de circonstances atténuantes, même à leurjerdict ; et je vous félicite de n'en être pas complice.
i Agréez, monsieur, mes civilités, et permettez-moi de vous dédier ce volume, oui commence la sixième année des .Guêpes.
' » Votre serviteur, A. K. »
j^ LK PAIX. — Heureux pays! Jieureux roi! heureuse France! Voici la paix assurée. Honneur au ministre qui procure â son pays tous les avantages — et qui prend sur lui la honte de certaines concessions. — Décius ne s'était que jeté dans un gouffre ! . . . Et le peuple n'est pas à ce sujet fort reconnaissant. N*aî-je pas entendu chanter l'autre jour une chanson sur M. Guizot?
^^ Je ne sais si je me la rappellerai très4)ien... Cependant je veux la consigner ici — pour montrer l'ingratitude de^ ce pay^. — Enxffet, il n'est pas de sacrifices que M. Guizot ne lui ait faits : — quand l'Empire était menacé et près de sa ruine, M. Guizot est a)lé rejoindre Louis XVIII à Gand pour lui donner des conseils dans l'intérêt du peuple français, — et ce citoyen dévoué s'exposait au double reproche de lâcheté et de trahison. — Il a tout bravé ! -r- Cette fois encore, il n'a pas écouté ceux qui disaient : • La guerre est un grand malheur et une grande sottise, — mais le pays a son honneur, — et le pays préfère la guerre à une lâcheté. »,
Le même grand citoyen a dit : « fe prends la lâcheté sur moi, et le pays aura la paix. » Et voilà les chansons qu'on fait sur lui ! — C'est sur l'air du Fou de Tolède, de Victor Hugo (Gastibelza, Thomme à la carabine, etc.).
350 tfis euÊP£s.
Monsieur Gnizot, rhomme à la p&Ie fuce.
Chantait ainsi : ^
« Quelqu'un de vous veut-il prendre ma place^
Tribuns d'ici ?
Prenez, prenez, mais redoutez la guerre
Et ]|Iarlboroug.
Le vent qui vient des côtes d'Angleterre
Me rendra fou. (Bis,)
» Pritchard soutient de sa burlesque fondre
Nos ennemis ; Aux Africains l'Anglais vend de la pôtadre
Et des fusils.
C'est là leur paix... que serait donc la guerre î
Vite, à genou. „ »
l<e vent qui vient des côtes d'Angleterre
Me rendra fou, (Bis»)
■ Avant la guerre, et sans qu'on se remue,
Payons la paix Un peu plus cher que la France vaincue
N'eût fait après.
Pour qu'ils n'aient rien à prendre par la guèrye.
Donnons-leur tout..
Le vent qui vient des côtes d'Angleterre
Me rendra fou. (Bis,)
» J'entends des sots et des brouillons prétendre
Que nous avions Visite ancienne et plus pressée à rendre
A ces Bretons...
Dq V^aterloo cette rancune amôre
Me suit partout..
Le vent qui vient des côtes d'Angleterre
Me rendra fou. (Bis,)
» Victoria, Philippe, mes chera maîtres,
Malgré mon soin.
Vous vous tendez la main, — vos peuplesf traîtres, ^ Montrent le poing.
Rois alliés de deux peuples en guerre,
Je suis à bout...
Le ?ent qui 'Tient des côtes d'Angleterre
M*a rendu fou. (Bis),
» Le roi disait au duc de Dàlmatie :
« Mon cher cousin^ é Pour un chapeau, pour un vieux parapluie^ '
» Pour ud bouquin, » Pour rien du tout, Je donne ministère,
» Chambres... et... tout... »
Le vent qui vient des côtes d'Angleterre
ne laisse pas que de m'embarrasser quelquefois extrêmement, malgré Texcellente et honorable réception qui m'y a été faite et par la oreine et par le peuple.
4j^ Déplorons un peu l'ingratitude du peuple français, -— et réjouissons-nous hautement d*a?oir la paii.
paix, fille du ciel ! — mère du commerce et de Findustrie 1 — paix, — mère des doux loisirs! paix qui...
Mais-n'étes-vous pas d'avis, monsieur Démange, que je me laisse beaucoup, en cette circonstance, emporter à réciter des phrases toutes faites ?
^^ Voyons un peu ce que e*est qu*uo peuple en paix; •--> voyons ce que c'est que la paix dont nous jouissons ; — voyons si par hasard elle ne serait pas un peu incomplète, et dénonçons hautement ce qu'il faudrait faire pour la compléter, car il ne &ut pas que la paix avec l'étranger ne soit qu'un moyen de se battre plus tranquillement chez soi, de se fivrer sans être dérangé, i la guerre civile et à la guerre sociale. Voyons, promenons-nous dans la capitale de ce pays en paix. — Qu'ont commis ces malheureux, à peine vêtus, qu'on entasse par la pluie et le froid dans des voitures découvertes? — Les assassiosy les parricides, les voleurs que I'od conduit au bagne^ sont
dans des voitures couvertes et fermées, — à i*abri des injures de Tair et de l'inclémence du temps. — Parmi ceux-ci il y a des femmes et des enfants... / .
Ce sont de grands scélérats, monsieur Démange : ils s'obstinent à né donner que dix francs chacun aux. banquiers auxquels le gouvernement lesra vendus en leur vendant les voies de communication.
Les pauvres banquiers sont forcés dé les torturer^ dans Tespoir de les amener à donner cinq framis de plus. — On tâche de les exhorter par le froid, par l'humidité; par la pleurésie. — Ces moyens ne réussissent pas encore ; mais, avec un peu de patience... de la part desdits banquiers» on espère arriver. — L'hiver^ dit-on, sera dur; les médecins ont déjà constaté plusieurs maladies aiguës ; quand il y en aura quelques-uns de morts, les autres se décideront peut-être. '
Dites-moi, monsieur Démange, — ne serait-il pas bon de faire la paix entre les ouvriers, les pauvres gens qui voyagent et les banquiers auxquels on a vendu ces pauvres gens et les chemins?
<$^ Les journaux qui sont les organes des partis me donnent aussi quelques inquiétudes ; ceux-ci prétendent que le gouvernement actuel est de tous le plus despotique et le plus crueL — Â les entendre, jamais tyrans n*ont écrasé un peuple comme (m écrase aujourd'hui le peuple français.
Ecoutez ceux-là : < Le parti de Topposition prêche l'aiiarchie, la révolte — et un peu la guillotine. »
Il y aurait, ce me semble, quelque petite chose â faire pour compléter la paix entre les journaux et ceux qui les lisent. — Pour ceux qui les font, je suis rassuré sur la plupart d'entre eux : tout cela leur est parfaitement égal ; les journalistes sont des avocats qui écrivent.
10^ Ce n'est pas tout : le pays est divisé en partis. — La moitié du pays traite l'autre de tyrans, de traîtres, de voleurs,
— laquelle autre moitié répond par des épithètes analogues. Mais, outre la guerre que se font les partis, chaque parti renferme d'autres partis qui ne se haïssent pas moins cordialement.
4^^ Le National, la Réforme et la Revue indépendante, et leurs adhérents, qui sont d*accord contre le gouvernement, — sont fort éloignés de Tétre entre eux.
^^ Les Débats f la Presse, la Revue de Paris, le Globe, et leurs amis, — qui défendent le pouvoir, ont forte se défendre les uns des autres.
<^ La Quotidienne, la Gazette et la Prunce, — trois journaux qui servent la branche aînée des Bourbons, — se tiraillent et s'arrachent la propriété qu'ils n'ont pas, que ne peut pas et ne doit pas avoir un parti qui est rentré en France à la suite des baïonnettes étrangères, en marchant sur les cadavres de nos soldats.
<^ M. Berryer, cet avocat qui parle avec tant de verve et d'entraînement, est fort mécontent de son parti. Il a abandonné, pour représenter ce parti à la Chambre, son métier d'avocat, qui lui aurait facilement rapporté cent mille francs par an. JiO parti, d'abord, en coqsjdération de ce sacrifice, indemnisait M. Berryer, qui n'a pas d'autre fortune que son talent ; mais cela est fait de si mauvaise grâce — qu'il y renoncera quelque jour.
Les amis de M. Berryer pensent qu'il finira par se &ire prêtre et dominicain, — quitter la tribune pour la chaire — et plaider pour l'Etre suprême. Ce qui leur donne cette idée, c'est que M. Berryer est allé dernièrement plusieurs fois entendre M. Lacordaire, qu'il est revenu fort ému, fort animé.
« 11 a dit de bien belles et de bien bonnes choses, disait M. Berryer; mais que de belles et bonnes choses il n'a pas songé à dire ! Voilà ce que j'aurais dit à sa place... »
Et l'avocat légitimiste se levait, et au milieu de son salon re* faisait avec sa verve et son feu accoutumé les sermons du père Lacordaire.
^ff^ DE LA CBrriQUE UTTÉEAiRE. — Il 06 s'agîl pos pour la eriiique de voir si un oavrage est bon ou mauvais, — elle ne s^en préoccupe en aucune façon.
Dans les journaui républicains, tous ceux qui appartiennenl au parti sont, sans exception, des gens c de grand cœur et de grand style. > Tous ceux qui sont en dehors du parti n'ont aucun talent.
Ce qui fait que quelques personnages de bon sens s'étonnent qu un parti qui a dans ses rangs tout ce qu'il y a d'hommes éminents en tous genres, et qui n'a à combattre que des idiots, des lâches et des crétins, — ait tant de peine à triompher de ses adversaires.
^j^ Dans les joumaut ministériels, c'est une marche tonte différente. — Les critiques qui se sont creusé leur antre au bas de ces carrés de papier reconnaissent parfois du talent aux ennemis du pouvoir, mais presque jamais à ceux qui combattent avec le pouvoir et sous les mêmes drapeaux que lesdits critiques. Cette manière différente de procéder s'explique facilement.
Les journaux républicains acceptent volontiers des soldats avec lesquels ils n'ont à partager que le combat et les promesses d'un avenir incertain. — Les journaux ministériels ne sont pas curieux de voir des recrues venir prendre leur part du butin, et s'asseoir à la table où l'on se trouve déjà serrés.
^^ Pour les journaux qui n'appartiennent pas à ces opinions extrêmes, rien n'est si facile que d'y obtenir des éloges pour les gens médiocres^ — parce qu'on sait que ces éloges sont sans danger; il n'y a pas de risque qu'ils donnent jamais à ceux qui en sont l'objet ni du talent, ni même de la réputation.
Les hommes de talent y rencontrent, au contraire, toute sorte d'obstacles et de malveillance. On ne s'avise pas de les louer, parce que les lecteurs prendraient au sérieux ces éloges qui ne feraient que formuler leur pensée. Appeler l'attention sur des honunes de talent, c'est faire leur renonunée; -* l'appeler sur
des hommes médiocres, c*est faire reconnaître et constater leur médiocrité.
^^ Outre que ces façons d*ag!r de la critique ne sont pas précisément fort justes, elles sont, en outre, trés-maladroites. C'est ainsi que les journaux ont déjà acquis, dans la partie éclairée du pays, une déconsidération qui s'étend chaque jour.
Des gens de bon sens feraient précisément le contraire, ils seraient d'une grande et inexorable sévérité pour la médiocrité qu'il n'y a pas grand mal à décourager, et qui, d'ailleurs, ne se décourage jamais ; ils soutiendraient et même flatteraient un peu les hommes de talent qui se découragent et sont toujours prêts à douter d'eux*mémes.,
^^ Un exemple. — La Reioue de Paris et la Revue des Deux Mondes ont été longtemps, à Paris, les seuls journaux littéraires. Aujourd'hui que chaque journal est devenu une revue quotidienne, et que les journaux ont accaparé au moins tout ce qu'il y a d'écrivains de quelque talent, les revues ont beaucoup de mal d'abord à noircir leurs feuillets et ensuite à les vendre. — Les revues s'en prennent aux journaux et accablent d'injures le roman divisé par feuilletons. — Je ne défends ni ne blâme ce roman, je ne sais pas le faire et j'en fais fort peu; — mais, si cela plaît aux gens qui achètent les journaux, je ne vois aucun mal de leur en donner. Les revues donnaient aussi des romans en quatre ou cinq morceaux, à huit ou quinze jours d'intervalle : les journaux n'ont fait qu'imiter les revues. — Il est évident que c'est tout simplement entre les revues et les journaux une que* relie de boutique. Les revues ont beaucoup de mauvaise hu^ meur. Elles attaquent et réduisent en poussière tous les écrivains qu'elles avaient autrefois loués et élevés. Ceux qui avaient tant de talent dans les revues n'en ont plus aucun au bas des journaux.
Toute la littérature reçoit les coups de férule des revues, parce que toute la littérature s'en va aux journaux, qui payent plus cher, — et d'ailleurs ofirent une tribune de laquelle ÏÏs
parlent à seize mille ou vingt mille abonnés, au lieu de parler à neuf, onze ou douze cents abonnés des revues, qui sont réduites à annoncer qu'elles sont rédigées par les meilleures plumes et par i*illustre8 anonymes, qui ne signent pas leurs articles pour conserver leur indépendance, — de quoi nous avons dit notre avis, — il y a déjà quelque temps.
^^ Or, dans une des dernières discussions qui se sont élevées entre la Revue de Paris et le journal la Presse, — il fut dit, de part et d'autre, entre autres aménités, par la Presse^ qu'elle avait accaparé tous les hommes de talent, et qu*il ne restait rien aux revues; — par la Revue de Paris, qu'elle ne faisait aucun cas des rédacteurs de la Presse et qu'elle était (iére des siens.
Or, le matin môme, — M. Dujarrier, directeur de la Presse, — et M. Bonnaire, directeur de la Revue de Paris, — se rencontrèrent chez M. Gozian, auquel ils venaient tous deux demander un article ou un roman, je ne sais lequel.
De telle sorte que, selon la Revue, M. Gozian, qui a tant d'esprit dans la Revue, n*est plus qu'un médiocre écrivain dans la Presse,
Et, selon la Presse, le même M. Gozian, qui a dans la Presse un talent si brillant, est tout ce qu'il y a de plus éteint dans la Revue de Paris.
Le vrai de tout ceci est que M. Gozian a beaucoup d'esprit partout ; — que ces sottises que disent les critiques ne lui font pas plus de tort' qu'aux autres écrivains de talent à propos desquels on se livre à des exercices semblables, — mais qu'elles font, en revanche, beaucoup de tort aux critiques dans l'espiit des gens de bon sens.
Ce n'est pas encore là un état de paix bien affermi.
ij^ J'ai été rétorqué, admonesté, injurié, — quand j'ai dit qu'il viendrait un jour où on brûlerait le dernier morceau de charbon de terre. De prétendus savants et de véritables
ignorants m'ont fort maltraité ; j*ai inséré en ce temps-là dans les Guêpes quelques-unes de leurs sorties contre moi.
Voici que M. de Rémusat est de mon avis. M. de Rémusat est le ministre qui disait, lors de son entrée aux affaires : c Nous allons jouer également le môme air de flûte, seulement nous tâcherons de le jouer un peu mieux. > — Ce qu'il y avait de plus piquant, c'est que M. de Rémusat, avec ses amis, n'était arrivé au ministère qu'à force de blâmer l'air que jouait le ministère précédent et de le proclamer anti-national, ainsi que l'on appelle en politique tous les airs que l'on ne joue pas soi-même. Voici ce que dit M. Charles de Rémusat :
« On se demande combien il reste de houille à brûler à l'Angleterre, combien à la Belgique, combien à la France. Tout compte fait, on leur garantit jan compte raisonnable de I
siècles de chauffage. Ce calcul serait rassurant s'il n'était soumis à une éventualité qui déjoue tous les calculs. C'est le progrès de la consommation. Impossible de le prévoir à' avance; et, à voir de quel train marche la destruction utile duxombustible, on se prend à craindre que nos neveux ne grelottent un jour près de leurs machines gelées. »
C'est précisément l'idée que les Guêpes avaient émise avec plus de développement. (Guêpes^ — septembre 1843.) i
Je prie M. de Rémusat de prendre sa part de tout ce que '
l'on a dit et écrit contre moi en ce temps-là.
^^ On lit à la quatrième page des journaux :
BONBONS EUPHONIQUES, c Cos boubons douncut à la voix force, fraîcheur et pureté. — (Les ténors vont maintenant bien abaisser leurs prétentions, puisque tous ceux qui le voudront se procureront ces trois qualités, qu'on ne trouve guère réunies dans des chanteurs qu'on paye cent mille francs par atf .)
» Ils sont indispensables aux orateurs et aux personnes qui font grand usage de la parole. »
^^ Eh bien i il ne nous manquait plus que ce bonbon-là;
•— il me semble qu'on-parlait déjà au moins assez en France;
— on ne se rattrapait un peu que sur les enrouements, les rhumes et les extinctions de voix; c'était au moyen de ces iplSrmités qu'on réussissait à se former un auditoire. — C'est tout à fait fini. Maudits bonbons, — tous les journaux les annoncent,
— et voici que, moi-même, je les annonce sans avoir même Texcuse du prix de l'annonce, — puisque ces lignes ne coûteront rien à l'inventeur.
éj^ M. le premier président et MM. les avocats se sont réconciliés au moyen d'une phrase dans laquelle M. Séguier a dit qu'il estimait beaucoup les avocats.
La phrase de M. Séguier n'est pas, à notre gré, suffisamment sensée. M. Séguier estime-t-il les avocats sans talent, les avocats rapaces, les qi^ocats sans conscience , les avocats sans probité?
Il y a parmi les avocats des hommes de talent, quoique je maintienne impossible que le jugement le plus droit résiste quinze ans à la profession d'avocat, sans être au moins en partie faussé.
Il est aussi peu sérieux de dire qu'on estime les avocats, qu'il le serait de dire : J'estime les faïenciers ou les libraires,
— ou les membres de toute autre profession en bloc.
Ceux d'entre les avocats qui méritent, en effet, l'estime par leur intégrité, par leur talent et par leurs lumières, doivent être bien peu flattés de cette estime à partager également avec tous leurs confrères.
^1^ Il faut ici que je cite un court passage des Guêpes d'il y a quatre ans, parce qu'aujourd'hui beaucoup de personnes partagent pon opinion, qui n'eut aucun succès alors et que les événements sont venus justifier. Voici ce que je disais dans le numéro de 1840 :
a II y a un nom bien impopulaire que je vais prononcer, — un nom qui fera froncer le sourcil peut-être à mes lecteurs les
plus bienveillants : c'est celui du général Bugeand. Eh bien ! s*il y a un homme qui soit capable de faire prendre aux affaires d'Afrique une face nouvelle, c'est le général Bugeaud. t
Décembre 164ii.
Ce qu'on peut faire d'une vieille perruque. — Un millionnaire. — Le bon Dieu de Rouen et le bon Dieu de Paris. — Les étraogleurs. ^ La musique ancienne et la musique moderne. ^ L'incendie de la rue Cadet. -«• Les pompiers et le peuple de Paris. •— Une lettre que M. Guizot a failli signer. — Le tabac et l'amende. — |!^e crime de ne pas avoir cinq francs, — L'arsenic remplace le divorce.
j^ DécGBfBRB. -<- M.*** est fort avare, c'est hii qui, ayant eu les cheveux noirs, a acheté cependant une perruque rousse, parce que le coiffeur la lui donnait à meilleur marché. Cette perruque est usée, fripée, râpée, ébouriffée dans certaines parties, et, dans d'autres, presque aussi chauve que M*'* lui-même, B***, qui est son parent, finit par devenir honteux de la perruque de M*"*, — * et, après plusieurs observations inutilement faites, il prit le moyen énergique de lui offrir une perruque neuve* M*** accepte ; on va chez le coiffeur. M^* cette fois prend tout ce qu'il y a de mieux, des cheveux invraisemblables. La perruque est en place et payée. B*** veut s'en aller; mais M*** reste indécis, embarrassé; il retourne dans ses mains sa vieille perruque; enfin il dit au coiffeur : t Dites -moi, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de faire quelque chose avec ma vieille per* ruque? — Si, vraiment, monsieur, répond le coiffeur. Faites-y mettre une visière, et ça vous fera une casquette. •
^^ Un homme aujourd'hui millionnaire racontait dernièrement qu'à une certaine époque de la vie il était si pauvre et l'avenir semblait lui promettre si peu de changements dans sa
situation, que, ayant un habit dont les manches étaient trop courtes, il n'osait même pas, à cause de l'invraisemblance d'un tel événement, désirer d'avoir un habit dont les manches seraient plus longues, mais qu'il se croyait moins déraisonnable en désirant d'avoir les bras plus courts.
^^ Il y a une spéculation de librairie assez adroite, c'est celle des livres de messe. Si vous achetez un livre de messe à Rouen, et que vous veniez ensuite à Paris, ou à Châlons, ou dans tout autre diocèse, votre livre ne peut plus vous servir à rien. Ce n'est plus ainsi qu'on prie Dieu ici; ces prières étaient bonnes pour le Dieu de Rouen, pour un Dieu de province, le Dieu de Paris ne daignerait pas les écouter, il faut dire que le Dieu de Rouen professe le même dédain à l'égard des prières faites pour le Dieu de Paris ; que ces prières ne le regardent pas, et que vous pourriez les lui adresser pendant cent ans, il n'en écouterait pas un mot. ,
1^^ On parait généralement à Paris sentir le besoin d'être moins étranglé. Un récent procès vient de manifester une bande qui depuis huit ans volait impunément dans Paris et Jetait les morts dans le canal. D'une part, lapoUce s'est elle-même félicitée dans les journaux officiels de son extrême vigilance ; je le veux bien; mais aussi elle a trouvé son action suffisante, et sur ce point je ne suis pas de son avis. D'autre part, les journaux de l'opposition se sont écriés à tout hasard, et sans prendre la moindre information à ce sujet : c Paris regorge de sergents de ville ! Â quoi emploie-t-on les milliers d'agents de la brigade de sûreté? » etc., etc. Quelques-uns ont fixé tout net et, sans hésiter le nombre des sergents de ville à six cents.
^^ La vérité est que ces six cents sergents de ville ne sont que trois cents, et que les milliej's d'agents de la brigade de sûreté se réduisent â quarante-deux hommes.
^^ il est évident que les ressources de la police sont in* suffisantes, et qu'il est besoin d'un service spécial établi sur une
grande échelle. Il faut que la police avoue, prouve et établisse ses nécessités, il faut qu'on lui donne les ressources qui lui manquent, et qu'on prenne immédiatement les mesures nécessaires pour que cet état de choses honteux disparaisse et ne puisse plus se renouveler.
Une poignée de brigands ne peut plus s'emparer ainsi de Paris, braver les lois et la police, et répandre la terreur dans une ville d'un million d'hommes.
^^ Mais il faut que les mesures que l'on prendra soient efficaces, et ne consistent pas en petits expédients qui n'arrivent qu'à gêner les honnêtes gens.
J'ai déjà parlé des ordonnances de police qui défendent de porter des armes, sous peine de quinze francs d'amende. Il est évident que le voleur-étrangleur qui s'expose à l'échafaud se soucie médiocrement d'avoir, en outre, à pajer une amende de quinze francs, et que cette défense n'atteint que les bourgeois scrupuleusement honnêtes qui se trouvent ainsi livrés sans défense aux entreprises des malfaiteurs.
^^ Il y a quatre ou cinq ans déjà, dans des circonstances semblables, — j'ai annoncé dans les Guêpes à M. le préfet de police que je ne lui reconnaissais le droit de faire de pareilles prohibitions, et d'empêcher les citoyens de veiller énergiquement à leur sûreté personnelle, qu'à prendre du jour où il aurait établi et prouvé qu'on ne peut plus être assassiné dans les rues de Paris, ^e Taver tissais en outre que, t^nt que j'aurais un louis dans ma ^oche, je continuerais à porter un poignard la nuit, parce qne^ même en payant l'amende, cette précaution me présentait un bénéfice net de cinq francs.
1^^ Il n'est aucun habitant de Paris qui ne consente à un léger impôt pour mettre' la police à même de prendre des mesures; d'ailleurs, les députés n'hésiteront pas, j'en suis certain, à voter les fonds qui seront jugés nécessaires; Paris appartient à la France, la moitié des habitants de Paris sont nés dans les
départements, et les deux tiers des malfaiteurs de la province viennent s*y cacher et y travailler.
Je le répète, les félicitations que M. le préfet de police s'adresse à lui-même ne sont pas heureuses. Je pense qu'il a fait tout ce qu^il pouvait faire avec ses ressources présentes, mais je pense aussi que son devoir est d'avouer Tinsuifisance de ces ressources, et de demander hautement les moyens d'arriver immé^ diatement à un résultat complet.
1^^ C'est une chose singulière de remarquer que les grands prodiges de la musique doivent être reportés à l'époque où les musiciens soufflaient dans les tuyaux d'avoine ou des tiges de roseau, ou tiraient trois cordes tendues sur une écaille de tortue.
lUe ego qui quondam gracUi modulatus avetuu
Orpheus viduos sonora solabatur testudine amores.
Alors on apaisait la fureur des bêtes les plus farouches ; alors on persuadait aux pierres de s'assembler elles-mêmes en murailles et de se cramponner solidement les unes aux autres ; alors le son d'une flûte à' avoine endormait Argus. Aujourd'hui qu'on a inventé et perfectionné tant d'instruments ; aujourd'hui qu'on méprise, non-seulement le» musiciens des siècles passés, mais encore et surtout les musiciens d'hier; aujourd'hui qu'il ne s'agit plus de bâtir des villes, d'apaiser des lions ou d'atteler des dauphins ; aujourd'hui on ne peut plus décider les hommes à venir seulement écouter la musique. En effet, à l'Opéra, pour que les gens consentent à être là pendant qu'on souffle dans certains instruments et qu'on frappe sur d'autres, il est nécessaire de leur montrer des danseuses décolletées par en haut et par en bas jusqu'à la ceinture, jes danseuses qui n'ont de vêtements que bien juste de quoi rendre la nudité plus indécente ; des danseuses plus que nues, car elles montrent aux yeux plus encore
que ce que la nature lenr a donné. Il faut inventer toutes sortes de moyens et de mensonges pour persuader aux gens que tout le mobde y va, sans quoi personne n'irait.
^j^ Oh! le bon peuple ! le grand peuple l
Je le voyais bier» à Tincendie qui a dévoré plusieurs maisons roe Cadet* — Je le voyais courir à demi vêtu, au milieu de la nuit, portant et jetant de Teau glacée, se précipitant à travers les décombres, sous les murailles chancelantes, qui opt fini par en écraser plusieurs. Çt au milieu de tous ces dangers, que de verve dans le courage et que de gaieté I
Et ces pompiers si braves, si dévoués, «- lorsqu'on les voyait courir par les rues, — avec leurs vestes, leurs sangles rouges et leurs easques étincelants, — lorsqu'on les voyait courir à ce feu, où plusieurs devaient perdre la vie ! — Des gens du peuple, des enfants déguenillés, auxquels ce serait bien égal de voir brûler Paris, où rien ne leur appartient, s'ils n'avaient le cœur grand et généreux, -r- s'attelaient aux pompes et couraient ainsi au danger, n'ayant peur que de ne pas arriver assez. tôt, n'ayant peur que d'arriver les derniers ; et, arrivés, ilg obéissaient aux pompiers et se disciplinaient eux-mêmes. J'en ai pleuré d'admiration. Ah! si vous voyies^ le peuple dans ces moments d'b6roïsme, vous auriez honte, vous qui êtes au pouvoir, de ne pas vous préoccuper de ses misères ; — et vous qui voulez y parvenir, vous qui vous dites les amis du peuple, vous auriez honte d^exploiter ce grand courage au profit de prétendues doctrines de liberté qui n'ont encore eu d'autres résultats que de faire mettre les gens en prison.
4^ Cessez tant de stériles débats ; n'essayez pas de rendre le peuple insensé avec vos promesses de droits politiques ; commencez par assurer le travail et le salaire ; instruisez ensuite le peuple; vous voulez lui donner des uroits politiques, pour les exploiter au profit de votre ambition, et vous lui présentez ces droits comme un chemin qui doit le conduire au bien-être ; ces-
sez ces mensonges, et soyons tous d'accord pour conduire le peuple aux droits politiques par le bien-être, par Tindépendance, paV l'instruction.
Aimons-le tous, car c*est un bon peuple, c'est un grand peuple.
^^ L'homme à la perruque rousse écrivait à un de ses amis, de retour d'un long voyage : « Enfiji vous voilà de retour... venez me voir, — ce sera un beau jour... nous casserons le cou à un hareng saur. »
<^^ Il y a quelques jours, comme on présentait une vingtaine de lettres à M. Guizot pour qu'il les signât, ses regards tombèrent par hasard sûr une qui se terminait ainsi : « Je suis, ou j'aî l'honneur d'être, selon l'importance. de la personne, avec ou sans considération, votre serviteur, ou votre très-humble serviteur. »
On alla aux renseignements^ et on apprit que Fauteur de ce chef-d'œuvre était un commis récemment installé, qui avait cru devoir copier Uttéralement un modèle de correspondance qu'on lui avait donné.
^^ La régie des contributions indirectes a fait opérer une descente chez plusieurs jardiniers de Paris et des environs. Quelques pieds de tabac ont été trouvés dans ces jardins, on a dressé un procès-verbal, par suite de quoi les jardiniers ont été condamnés à l'amende.
Quevais-je devenir, gftindDieu! quand je pense que pour un pied de tabac de Virginie que j'ai mis autrefois dans mon jardin, il en sort au printemps une cinquantaine de plantes de côté et d'autres? Sur ces cinquante pieds, j'en ai gardé cinq ou six à cause que c'est une fort belle plante avec de larges feuilles et des fleurs d'un joli rose. — Est-ce que je ne pourrai plus en avoir? Et les pétunia aux cloches blanches ou violettes, ce sont des tabacs aussi. Gomment faire? Il faut pourtant que j'aie des pétunia.
Jj^ On a beau faire de longues phrases contre l'argent, —
DÉCEMBRE 18ii. 2165
phrases qu'après tout Ton n'écrit que pour les vendre et en tirer de cet argent dont on médit si fort, il paraît que l'argent passé décidément avant tout.
I^^ Eh quoi! j'ai dans mon jardin, comme tout le monde, au moins soixante plantes qui, dans leur état naturel ou convenablement préparées, sont un poison violent. — Personne ne s'en préoccupe. — Je suis le maître de faire à ce sujet ce qui me convient. Si j'empoisonne quelqu'un, on verra bien; et, d'ailleurs, on n'a rien à me dire, — le crime ou le délit commenceront seulement avec la tentative d'empoisonnement; jusque-là on n'a rien à faire ni à voir dans mon jardin.
^^ Mais du tabac, c'est bien différent! Du tabac, cela se vend : — du tabac, cela rapporte de l'argent.
Vous me diriez peut-être que le délit ne commencerait que lorsque vous auriez préparé les feuilles de tabac pour en vendre ; que vous avez du tabac comme vous avez mille autres plantes; que vous faire payer l'amende parce que vous avez quelques pieds de tabac dans votre jardin, — • c'est comme si on vous faisait payer l'amende sous prétexte que vous fraudez les droits de l'octroi sur le viù que vous pourriez faire avec le raisin de vos treilles ; — c'est comme si on vous appliquait les peines qui atteignent les fabricants de remèdes secrets parce que votre jardin renferme des plantes avec lesquelles on en fait.
éj^ Tout cela serait juste et pourrait être pris en considération s'il ne s'agissait que d'empoisonner vos concitoyens; — mais, je vous l'ai dit, comme il s'agit d'argent, on ne saurait prendre trop de précautions, dût-on un peu vexer les gens. C'est ainsi qu'on défend de puiser à la mer un verre d'eau avec lequel on pourrait faire peut-être une pincée de sel.
Pour moi, je prétends que j'ai le droit Àe cultiver dans mon jardin et le tabac de Virginie et le tabac glauque, qui sont de fort belles plantes ; — je prétends que personne n'a à s'en préoccuper jusqu'au moment où je ferai avec leurs feuilles et ven-
drai du tabac. Je ne cache pas au fisc qu'il y en aura plusieurs pieds en fleurs cet été dans mon jardin de Sainte*Âdresse, et que je ne compte pas les détruire.
<j^ Quand on commença h mettre dans Tintérieur des cabriolets publics une petite carte indiquant le tarif de ces voitures, on avait parfaitement raison ; cela évitait toute discussioa et toute tromperie de la part des cochers. Mais on fit placer cette carte à droite, — c'est-à-dire du- côté où se place le cocher, — c*est--à-dire derrière son épaule quand il était grand, derrière son chapeau quand il était petit. C'était absolument comme si on n'avait pas affiché de iarif. Je fis une observation à ce sujet, et» cette fois, elle fut écoutée. On ordonna aux conducteurs de cabriolets de mettre désormais leur tarif à gauche, c'est-à-dire de façon que le bourgeois pût facilement le consulter.
. 4^ Je fus en ce temps-là extrêmement fier d'avoir contribué à détruire cet abas, — et je ne manquais depuis aucune occasion de m'en vanter et d'en tirer ^gloire. — Mais, hier, Je me suis aperçu que je suis un aussi pauvre législateur que bien d'autres. J'avais pris un cocher gaucher, et qui naturellement se place à gauche dans le cabriolet, et conséquemment cache le tarif.
11 y a à Paris un certain nombre de cochers gauchers. Il serait tout simple que ceux-là appliquassent la carte qui indique le tarif du côté droit de leur voiture.
^i^e M. Hébert, procureur général, a dit dans un discours, qui, du reste, contient de bonnes choses :
« La guerre n'est juste désormais, puissions-nous dire possible, que pour défendre un droit légitime et sérieux, venger la dignité du pays, ou porter chez un peuple barbare les bienfaits de la civilisation, o
Je suis obligé de dire que je trouve « désormais » assez curieux. —'Eh quoi! — est-ce qu'auparavant les guerres sans droits légitimes étàxeni justes? Je croyais la justice et le bon sens plus vieux que cela.
^^ Avec plus de raison, il viendra un temps où on dira que cette guerre faite sous prétexte de porter les bienfaits de la dm," lisationchez un peuple barbare n*est pas;ttô^e, ne le sera pas dé^ sormau, et ne i'a jamais été. Barbare est joli, — il me semble que le peuple auquel on fait la guerre, en y joignant la médiocre plaisanterie de dire que c'est pour porter chez lui les bienfaits de la dvilisationt n'aurait pas tout à fait tort de répondre : f Bar-* bares vous-mêmes. »
<0^ On continue à supprimer dans plusieurs villes les tours destinés à recevoir les enfants trouvés. — Ou continue égale-ment à'enterrer les enfants vivants, aies jeter dans les rivières et à les brûler dans les fours. Dans le cas où ce ne serait pas là le but qu'on veut atteindre, je pense qu'on ferait bien de, rétablir les tours.
^^ Un journal de province a annoncé qu'il prenait pour devise: Guerre aux puissants. Un journal de Paris a cité cette devise avec éloges.
11 y a plusieurs manières d'être puissant. On est puissant par l'argent, par la gloire, par le génie, par l'esprit, par le talent, par la beauté et par les vertus.
^ife Est-ce que réellement les journaux qui prennent ou qui approuvent cette devise sont bien sûrs de n'être puissants à aucun de ces titres ?
Ce doit être quelque chose de bien charmant alors que la réunion des gens qui marchent sous un pareil drapeau, et qui trouvent fort mauvais qu'on ne leur laisse pas gouverner le pays.
Jf^ A propos de chemins de fer, — disons que l'autorité permet encore à Tadministration, par le froid, par la pluie, par la neige, dcvoiturer dans des voitures découvertes, les ouvriers qui vont à Rouen ou qui en reviennent, en punition du crime de n'avoir pas cinq francs de plus à donner à la compagnie.
Ladite compagnie aurait avantage à couvrir ses voitures, parce qu'elles se conserveraient ainsi beaucoup plus longtemps >
â68 LES GUÊPES.
C*est une chose honteuse dont la plus grande partie doit retomber sur Tautorité qui la tolère; ce que je ne cesserai de désigner à rindignation des honnêtes gens.
^^ Les femmes et les maris qui s*eanuiei)t l'un de l'autre ont décidément remplacé le divorce par l'arsenic. On en voit de nouveaux exemples tous les jours. Le jury continue à trouver que ce n'est ià qu'une faute vénielle et admet invariablement des circonstances atténuantes.
Ce qui prouve qu'il vaut bien mieux assassiner sa femme que de l'ennuyer. Si vous l'assassinez, vous en êtes quitte pour les travaux forcés ; si vous l'ennuyez, elle vous assassine. — Il n'y a pas à hésiter.
^^ Je ne blâme pas que l'on soit de son pays ; mais, avant tout, il faut être de l'humanité. L'esprit national des Anglais dégénère souvent en grossièreté féroce.
On écrit de Papeïti qu'un jeune élève de marine étant mort des suites de blessures glorieusement reçues, les équipages français lui ont rendu de grands et' justes honneurs. M. Hunt, capitaine d'un navire anglais sur rade, a refusé de mettre son pavillon en berne, selon l'usage. ' ,
Il y a une fraternité noble et élevée entre les braves de tous les pays. -^ Il est fâcheux pour M. Hunt qu'il ne se croie pas membre de cette fraternité.
^^ Le procès à propos du péage indûment perçu depuis 1827 sur les ponts des Arts, d'Austerlitz et de la Cité n'est pas une chose nouvelle. M. Gérard de Nerval, à l'époque où il m'aidait dans une tentative infructueuse pour ressusciter le Fi-^ garo qui nous mourut sous la plume, souleva le premier cette question, il y a six ou sept ans. Gomme le journal que nous faisions faisait semblant d'être plaisant, on prit alors la chose pour une facétie.
<^^ Ge n'est pas une plaisanterie, les rats se sont emparés de la Bibliothèque royale et en mangent tous les livres. On parle
de remplacer les conservateurs par des chats. — Mais que vont devenir les auteurs contemporains qui font des livres nouveaux en copiant les anciens?
ij^ Il est une chose évidente, c'est que le pays entier se rue sur deux ou trois routes étroites qui conduisent â la fortune et aux affaires «^ où tout le monde se coudoie.
Deux ou trois carrières sont encombrées, — - plusieurs autres abandonnées entièrement. L'agriculture, qui a^rès tout est la source de la richesse solide d'une nation, l'agriculture est laissée aux mains des plus ignorants et de^ plus routiniers. C'est la cause d'un malaise social qui ne peut que s'accroître, et auquel les esprits sains pensent qu'il est urgent de remédier.
él^ On se demande comment le roi Louis-Philippe, qui est un homme éminemment pacifique, a fait des soldats de tous ses enfants. Â part le prince de Joinville dans la marine et le duc d'Aumale dans l'armée de terre, il semble qu'il aurait été facile de donner à chacun des autres fils un royaume intellectuel dans le royaume politique. Supposez un des fils du roi à la tête d'un grand établissement agricole, ce serait un bien immense pour le pays.
^^ M. le procureur général Hébert a attaqué récemment un ridicule assez sérieux que se donne une partie de la jeune magistrature.
Quelques juges et avocats ont été remarqués dans les bals masqués et dans d'autres saturnales, dansant des galops effrénés sous des costumes peu conformes à leur profession. D'autres, et les plus sages, montent à cheval au bois de Boulogne.
Ce ridicule se remarque dans toutes les professions graves. — On n'est plus magistrat, notaire ou médecin ; — on joue les rôles de médecin, de notaire et de magistrat, — on se grime pour paraître sur la scène, — on revêt avec le costume des airs et des paroles austères.
La pièce jouée, on rentre dans les coulisses et on accroche au
porte-manteau la robe et les airs refrognés, le rabat et les grandes phrases ; — on efface les rides faites au pinceau, et on se venge et se repose dès sévérités qu*on a dites par les extravagances que Ton fait.
j|^ Quelques haines sourdes qui se sont depuis peu mani-festées contre moi m'ont amené à faire un examen de conscience, et à chercher en quoi j*ai pu mériter Tanimadversion de la plus grande partie de la presse. — Notez en passant que cela est pour moi plutôt un logogriphe qu'un souci» que je cherche à deviner pour savoir et non pour m*afiliger.
Commençons par les journaux du gouvernement. Qu*ai-je fait? J*ai toujours parlé convenablement du roi « comme je devais le faire du seul homme qui ne peut pas me demander raison d'une offense. »
J*ai défendu le pouvoir chaque fois qu'il a été attaqué injuste* ment. Quand je me suis trompé sur quelqu'un ou sur quelque chose, je me suis rétracté avec empressement et sans arriérepensée. — J'ai renoncé à la popularité que m'eût donnée une guerre isystématique faite au pouvoir. — J'ai fait justice de la mauvaise foi de ses adversaires quand ils ont eu de la mauvaise foi. — Et cependant, la plupart des journaux du gouvernement m'attaquent par le silence. II en est un qui refuse à mes libraires d'annoncer mes ouvrages, même en payant. D'autres, s'ils coupent dans quelques journaux distraits une liste où se trouve mon nom, ou un fait qui puisse me faire quelque honneur, troo* vent moyen de supprimer le nom ou d'altérer le fait.
9^ Qu'ai-je fait aux journaux démocrates?
J'ai blâmé et attaqué leurs amis quand ils faisaient des émeutes dans la rue, mais je les ai défendus et consolés quand ils étaient en prison, j'ai demandé l'amnistie. Je me suis élevé autant qu'eux contre les prisons cellulaires, — et beaucoup plus qu'eux contre les fortifications, qu'ils veulent démolir après les avoir votées dans la fameuse coalition de la république et des Toileries.
J'ai défendu le pain des pauvres, — et j'ai hautement réclamé tous les droits de l'humanité ; j'ai pris le parti des véritables opprimés contre les véritables oppresseurs. — Qu'est-ce qui a pu les choquer dans ma vie et dans mon caractère? Je vis fraternellement avec de pauvres pécheurs, les aidant de mes bras dans la tempête, de mon appui dans les injustices qu'on leur fait subir, — de mon argent, que je gagne comme eux en travaillant, dans le besoin.
Où est le malheureux ayant besoin de pain, l'opprimé ayant besoin d'appui, le jeune homme de talent ayant besoin d'encouragement, auxquels j'aie jamais fait défaut dans la mesure malheureusement trop étroite de ma faible puissance?
« J'ai signé tout ce que j'ai écrit, j'ai écrit tout ce que j'ai signé. » Cherchez une ligne que j'aie écrite sous la dictée d'un intérêt que je ne puisse avouer hautement. Cherchez une ligne que j'aie effacée par une crainte autre que celle d'être injuste.
— Et ceci n'est pas une plaidoirie d'avocat. Si quelqu'un a une assertion contraire à émettre, je la ferai imprimer dans le prochain numéro des Guêpes, — Et cependant les journaux démocrates m'ont attaqué plus d'une fois. L'un d'eux, dernièrement, a fait contre moi une longue diatribe parce que j'avais donné et fait donner un peu d'argent à une pauvre bourgade sans pain.
— Plusieurs, dans diverses circonstances, ont fait semblant de trouver très-ridicule que je sois fier d'avoir reçu une médaille d'argent qui rappelle qu'adolescent encore j'ai retiré de la rivière un cuirassier qui se noyait.
Vingt fois ils ont préféré abandonner la cause d'un opprimé que de le défendre avec moi, même quand l'opprimé était de ceux dont ils s'intitulent fastueusement les amis.
D'où vient que je suis ainsi traité en ennemi dans les deux camps opposés ?
Est-ce parce que je n'ai jamais voulu suivre d'autre drapeau que celui du bon sens? Est-ce parce que j'ai dit la vérité à tous et
sur tout? Hélas! les hommes ne nous trouvent sages et honnêtes que lorsque Ton partage ou Ton sert leurs folies ou leurs intérêts. L'homme qui dit au charlatanisme, sous quelque forme qu'il se montre : « Je te reconnais et tu ne me tromperas pas, » celui-là doit s'attendre à devenir un ennemi public. -^ Heureusement que cela m'est égal.
Janvier 1845.
Les Guêpes en fourrière. ~ Comment elles sont remplacées. — Étrennes du jury. — Une manière de se défaire de ses enfants, et trois manières de se défaire de son mari. — Les ctiemins de fer. — Un exemple. — Le crime de n'avoir pas cinq francs. — Sur la poésie des diablotins. — Discours au roi. — M. Séguier. — M. le nonce apostolique. — S. M. Louis-Philippe et les Guêpes ne sont pas d'accord. — M. Barthe. — M. Halévy.^ — M. Villemain. — Le jury acquitté. — Excomunication de M. E. Sue. — Un mauvais ménage. — Les bals de l'Opéra. — Le mémoire de M. Pillet. — Un trafic. ^Tulou grammairien. *- M. Danton.
JAisviEE 1845. — Lorsque ce présent mois de janvier a commencé, je me suis trouvé fort embarrassé à propos des Guêpes, '—Eh quoi! me disais-je, tandis que tout le monde échange dQs compliments, des baisers et des bonbons, — aurais je le barbare courage de lâcher mon essaim bourdonnant, et d'exposer les gens aux piqûres de mes Guêpes'i — Sont-ce là les bonbons que je distribuerai? Tout le monde est doux, humble et bienveillant, serai-je seul âpre, sévère et vrai? —Toutes les colères sont muselées, toutes les haines tenues en laisse. — De quel courage ferai-je du chagrin à ces gens si bons, si inoffensifs et si complimenteurs? — Quel malheur que les guêpes soient si peu habiles à* faire du miel !
A force de parler ainsi, à force de regarder les autres, —j'en vins à décider que je laisserais pour ce mois-ci les Guêpes au
chenil, — et que j'enverrais des bonbons comme tout le monde. — Je venais de prendre cette résolution, lorsque je rencontrai dans la rue Tony Johannot, auquel je demandai s'il saurait me dessiner des papillotes et des diablotins pour remplacer mes Gîiêpes ce mois-ci; à quoi Tony liie répondit qu il n'en savait rien, attendu qu'il n'avait jamais essayé. — Néanmoins, comme il a autant de bonté et d'esprit que de talent, il entra dans une maison et me crayonna trois papillotes. Ce sont celles que j'ai le plaisir d'offrir ce mois-ci à mes lecteurs dans ce volume qui a l'air lui-même d'un® papillote.
>te< Et qui ne serait touché, en effet, et ne se sentirait entraîné par l'exemple, en voyant la mansuétude gagner jusqu'au cœur de Thémis, en entendatat la loi rendre des arrêts quelque peu adoucis et sucrés, et n'oser faire un chagrin sérieux même aux plus grands criminels?
Ainsi, dans le département de Vaucluse, la veuve Rey et Cortasse, son amant, avaient pris l'habitude d'enterrer vivants les enfants fruitf; de leurs amours, — trois enfants, en trois ans, avaient subi le môme sort. — Le jury a reconnu les faits constants, mais a admis des circonstances atténuantes.
Une autre femme fait tuer son mari par son amant. — Le jury de Lot-et-Garonne ne s'est pas montré moins indulgent que celui de Vaucluse^ et a trouvé également la chose excusable.
Un autre membre de ce sexe faible et timide — profite du moment où son mari, maçon, travaille au fond d'un puits, pour l'assommer elle-même en l'accablant de pierres.
Un autre, habitant Nogent-sur-Marne, empoisonne trois enfants que son mari avait eus d'un premier mariage. — Comme les enfants trouvaient la soupe empoisonnée assez mauvaise, et refusaient d'en manger, leur belle-mére les battait jusqu'à ce qu'ils eussent vidé leur assiette, ainsi que Ta raconté celui des trois qui, par hasard, a échappé à la mort. — Le jury a trouvé là des circonstances atténuantes!
S74 LES GUÈPEd.
>!tei II est réellement fâcheux et tout â fmt de mauvais goût que messieurs les assassins, étrangleurs et empoisonneurs, ne veuillent pas suivre l'exemple que le jury s'obstine à leur donner en abolissant la peine de mort, laquelle, en effet, n'existe plus que pour les bourgeois innocents, auxquels on se fait beaucoup moins de scrupule de l'appliquer depuis que cela ne revient pas plus cher qu'un simple vol.
La peine de mort vient cependant d'être infligée par MM. les banquiers de grands chemins, propriétaires du chemin de fer d'Orléans, à un ouvrier qui, après avoir couru pour arriver avant le départ, s'est placé, tout en sueur, dans un de ces wagons découverts dont on inflige la torture à ceux qui ne veulent pas donner cinq francs de plus. Le malheureux, saisi paf le froid, a été déposé en route, et est mort au bout d'un jour ou deux. — La compagnie n'ayant pas voulu admettre de circonstances atté^ nuantes pour un crime aussi grand que celui de n'avoir pas cinq francs, — et la patience des banquiers étant à bout, ils ont dû faire un exemple.
Qjgj A propos de chemin de fer, celui de Versailles (rive gauche) vient de justifier le titre funèbre de convoi, que Ton donne aux trains de wagons. — Ceci prouve surabondamment la sottise que l'on a faite en votant deux chemins de fer pour Versailles, et aussi amène une réflexion fort simple sur les concessions de chemins de fer faites aux compagnies industrielles.
Des chemins qui se construisent en ce moment, les uns seront très-productifs, les autres le seront moins, les autres ne le seront pas. — Les compagnies propriétaires des seconds et des derniers ne pourront pas supporter les mêmes frais que celles qui exploitent les premiers. — Elles chercheront à faire des économies. — Les rails et les machines seront moins bien entretenus et moins fréquenïment renouvelés. — Les mécaniciens» les chauffeurs, les conducteurs, payés moins cher, seront moins
JANVIER 18i5. S75
bien choisis. — On économisera tout, excepté la yie des voyageurs.
Si, au contraire, i*État avait seul construit et exploité les chemins de fer, les bénéfices de certaines lignes compensant les bénéfices moindres et les pertes de certaines autres, on aurait donné partout les marnes soins. Mais, dans tout ce qui se fait aujourd'hui, il n'est nullement question de l'intérêt du pays ; il s'agit de payer des dévouements mercenaires et des désintéressements avides, et il faut diviser tout en morceaux pour en faire des proies on des amorces. — Ce que j'aurais peut-être dû ne pas dire aujourd'hui, que le présent volume a pour but d'en*^ voyer aux gens des compliments et des bonbons.
Aussi bien je ne suis nullement embarrassé pour raconter des choses grandes et nobles. — Ainsi je tiens indirectement le fait suivant du colonel loussouf.
A cette affaire du 15 juin où fut tué le capitaine Tristan de Rovigo, un maréchal des logis, nommé Weire, vit tomber un de ses camarades blessé d'un coup de feu ; il le chargea sur son cheval, et allait regagner le gros de la cavalerie, lorsqu'il aperçut le corps de son capitaine dont les Marocains voulaient s'emparer; il s'élança sur eux, se mit devant le corps et se battit seul contre tons avec tant d'acharnement et de bonheur, qu'il réussit à emporter le blessé et le* mort ; il y a dans ce trait de bravoure quelque chose de particulièrement noble et qui touche le cœur, et fait en même temps honneur et au soldat qui Ta accompli et à l'officier qui l'a inspiré.
fe^ J'ai signalé plusieurs fois avec regret, au commencement des années précédentes, la funeste tendance des papillotes et des diablotins — qui ont renoncé à ces pensées naïves et sucrées, — à ces rimes à la vanille, à ces distiques pralinés si connus sous le nom de deviaes.
Nous nous sommes alarmé sur le sort des auteurs de ces poésies qui perdaient leur plus grand débouché, et nous nous som-
mes inquiété de Teodroitoù les porterait désormais leur Pégctse. — « Nous pensons que les mirlitons qui se vendent l'été aux foires et aux fêtes de village ne peuvent tarder à suivre les nouveaux errenients des papillotes, avec lesquelles ils ont eu de tout temps une commune poésie, — avec cette seule différence que les vers se pliaient en quatre dans les papillotes et se collaient en spirale autour des mirlitons.
Les bonbons sont devenus graves et même tristes ; ils renferment maintenant les vers les plus lamentables.
L'élégie en deuil qui sait^ les cheveux épars^ pleurer sur un eercueily semble y avoir fixé son domicile.
La sensibilité plus que l'estomac doit imposer aujourd'hui des bornes à la gourmandise. — Je sais une Jeune fille qui s'est jetée dans un couvent pour avoir maiigé une demi-livre de boRbons en chocolat de chez Marquis. — Ce qui n'aurait certainement pas eu lieu au temps où les devises étaient empruntées aux œuvres de M. Aimé Martin. Mais nos alarmes pour la muse des diablotins n'étaient pas fondées; cette muse qui habitait les papillotes et les mirlitons autrefois, comme les dyrades habitaient les arbres des forêts, cette muse a trouvé un asile honorable.
On ne la rencontre plus pliée en quatre ni imprimée en spirale, — elle s'étend à l'aise dans les colonnes du Moniteur^ — en un mot, c'est elle qui a inspiré les divers discours que S. M. Louis- Philippe a entendus cette année.. — Cette muse, prématurément regrettée, n'a rien perdu de sa naïveté, de sa candeur et de ses charmantes négligences.
C'est de quoi nous allons donner quelques exemples :
EXTRAIT TEXTUEL du discours de M. le baron Seguier, premier président de la cour royale de Paris,
« Les feuilles de laurier, loin de se ternir, ressortent davantage entre celles de l'oUvier. »
Cette pensée n'est-elle pas encore toute sucrée de son long séjour dans les papillotes? ne trahit-elle pas encore la forme du
vers, malgré le déguisement que lui à fait subir M. ie premier président?
Bien loin de se terpîr, les feuilles de laurier BriUent bien plus mêlées à celles de roliyier.
Ce distique, auquel de légères incorrections prêtent un si grand charme de laisser-aller et de négligence élégante, — ne semble-t-il pas tendre à se refornïfer en spirale — autour du mirKton sur lequel M. le premier président a chanté ce beau jour?
Ces mêmes négligences, qui ne manquent pas d'une certaine grâce autour des mirlitons, se retrouvent dans les autres discours que Sa Majesté a eu à subir.
M. le nonce apostolique a parlé d'une « source admirablement soutenue par la sagesse du roi. »
Il a dit : « La victoire couronnée par la paix a été remportée en mer. »
Dans une littérature plus sérieuse, on n'adiûettrait pas une semblable métaphore, — vous commencez, monsieur le nonce, par personnifier la victoire et la paix; — la victoire, dont vous faites une femme, ne peut plus être remportée.
M. le nonce, parlant au nom du corps diplomatique, c'est-àdire au nom des ambassadeurs des divers pays, a trouvé moyen de faire dans son discours ce que j'appelle des fautes de toutes les langues à la fois, c'est-à-dire des fautes de logique.
Ls muse discrète] ie M. leDcc Pasquier — comme disait M. Saint-Marc Girardin dans les Débats, pour répondre aux gens qui demandaient quels étaient les titres de M. Pasquier au fauteuil académique, la muse de M. Pasquier s'est trahie cette fois.
Réeileraent — messieurs les faiseurs de discours feraient bien d'éviter les métaphores tirées des sources, — ces métaphores ne leur réussissent pas, — ce n'est pas une image juste ni bien
jolie -^ que i cette source » que M. Pasquier met « mu régide (itt crédit public; »
Non plus que c l*armée de terre et l^armée de mer marchant d'un 'pas également sûr et rapide; •
Non plus que « la paix à Tinstant même dictée par la Yictoire. i
S. M. Louis-Philippe a appelé cela dans sa réponse « un brillant tableau » et •des sentiments très-bien exprimés. »
Nous avons le chagrin de ne pas être sur ce point de l*avis du roi.
M^ Le discours de M. Sauzet, qui est un des meilleurs, quoiqueun des plus longs, parle cependant d*un certain « repos fécond qui déploie Vactivité^n etc. Ondirait en français, Monsieurie président de la Chambre des députés, on dirait en français : € Un repos fécond qui enfante. »
Je n*aime pas beaucoup non plus « ces deux grands pays qui trouvent un lien commun pour travailler, » etc.
Comment Mgrrarchevêque de Paris s'explique-t-il « les ports de V ennemi réduits en cendres? » Un port n'est pas autre chose que Teau, monseigneur, et c'est tout ce qu'il y a de plus difficile à réduire en cendres.
¥^i M. Barthe, premier président de la cour des comptes, a dit ' « En portant au pied du trône Teipression de nos vœux et de notre dévouement, permettez-nous d'offrir à Votre Majesté, » etc.
M. Barthe et sa phrase ne sont pas d'accord. — M. Barthe veut dire que ce sont les membres de la cour des comptes qui portent leurs vœux au pied du trône, et la phrase veut dire que c'est le roi qui porte leurs vœux au -pied du trône.
^^^ Le moins sucré des discours est celui de M. Portalis» premier président de la cour de cassation, qui a dit au roi : « Nous venons accomplir le devoir annuel que nous impose la solennité de ce jour. »
M. Halévj, qui s'est assez bien tiré d'atfaire pour un
musicien, à toutefois il a fait lui-même les paroles de son discours, a eu tort de dire au roi : t Vos fils, qui sont aussi ceux de la France par une haute instruction. »
Je ne vois pas bien comment une instrui^iony quelque hauU qu'elle soit, peut rendre le fils de quelqu'un.
Salut, trois fois salut, muse des diablotins et des mirlitons.
M^ On a étrangement déjà abusé des Arabes qui sont à Paris^ — je ne veux pas parler des' choses trés-ennuyeuses qu'on les oblige à voir et à entendre, — j'entends parler de l'exploitation qu'en ont faite les marchands de Paris, les théâtres, etc.
On a lu dans les joumanx :
f Les chefs arabes ont dtné au Rocher de Gancale ; — ils ont paru fort satisfaits des vins de l'établissement, et ont pris grand goût aux huîtres, qu'ils ont trouvées bien supérieures à celles du désert, t
^^ M. Yillemain, ministre de l'instruction publique, qui vient d'être atteint d'un accès d'aliénation mentale, — que ses amis espèrent n'être qu'un accès de fièvre qui se calmera facile* ment, — est un nouvel exemple de ce qui se voit si fréquemment parmi tous les hommes qu'une révolution a déplacés. — C'est un caractère qui n'est à la hauteur ni de l'esprit ni de la position.
On avait fini par effrayer M. Villemain sur les suites de la lutte de l'Université contre les jésuites. — Il y a quelque temps* il mande M. Quinet pour l'engager à mettre plus de modération dans le cours qu'il fait au collège royal. — M. Quinet lui ayant répondu qu'il obéissait à une conviction et qu'il ne pouvait rien changer à la ligne qu'il suivait, M. Villemain fit chercher ses deux petites filles et dit d'un air égaré à M. Quinet : « Si ce n'est pour moi, modérez- vous au moins pour ces pauvres enfants. »
On a parlé aussi des calomnies que l'on faisait circuler sur H. Villemain. — On assure que la crainte de les voir livrer à la
publicité a beaucoup contribué a sa maladie. — On a parlé aussi de cectaines exigences d^un employé — qui avait mis le ministre sous sa dépendance par la découverte de certains secrets et de certaines faiblesses. .
M. Victor Hugo alla voir M. Villemain, qu'il aime beaucoup, — et, après quelque temps, comme il lui demandait : « Souffrezvous? — Oui, répondit M. Villemain, beaucoup. — A la tête, sans doute? demanda M. Hugo. — Non, dit M. Villemain, plus haut... à rame. »
j^^l Soyez donc sévère — à une époque où S. M. le roi Louis-Philippe a donné la croix d'honneur à un certain M. Vouil- Ion, de Londres, qui a pour état d*étre couturière de S. M. la reine d'Angleterre?
I^^i Nous avons raconté l'histoire de ce chef du jury qui, sortant tout ému de la salle des délibérations, dit : « Sur mon âme et sur ma conscience, le jury n'est pas coupable 1 » — Voici qui vient très-bien à la suite. On lit dans la Gazette des Tribu-' naux du dimanche 8 décembre, troisième colonne, troisième ligne : « Le jury, ayant déclaré que Thiboust avait procuré l'arrestation de ses complices, a été acquitté. »
j^^l II n'y a presque jamais que les pauvres de généreax. Les riches ne peuvent pas donner : ils ont tant de besoins, tant dé superfluités nécessaires, — ces pauvres riches !
U est impossible de ne pas être touché en apprenant que les officiers du 52^ régiment de ligne, au camp de Romaiuville, trouvent moyen, avec leur faible solde, de donner chaque jour aux pauvres, pendant tout Thiver, trente soupes pareilles à celles des soldats. Plusieurs autres régiments ont suivi cet exemple.
>^ On assure qu'Eugène Sue est décidément excommunié, et qu'on a affiché sur une église de Paris un avis annonçant que seront excommuniés également tous ceux qui liront le Juif errant. On pense que cet interdit a été illicite et obtenu par les
JANVIER i845. 281
jonrnaux soi-disant religieux, effrayés de se voir à peu près sans abonnés. — Il ne manque plus que de menacer d*une nouvelle excommunication ceux qui ne s'abonneront pas à ces journaux. — Restera à fulminer une troisième excommuilication pour obliger à les lire ceux qui se seront abonnés.
Toujours est-il que, assistant, Fautre soir, au Théâtre-Français, à la représentation de GuerrerOy j'y rencontrai Eugène Sue, que je n'avais pas vu depuis longtemps, et que je le trouvai si bien portant, avec un air si prospère, que je n'hésitai pas à lui donner la main,— malgré l'excommunication lancée contre lui.
>^l Un ménage fort connu à Paris est en train de se séparer. — Les deux époux arrangent leur séparation à l'amiable par l'intermédiaire d'un ami commun. — Dernièrement, l'ami est envoyé par le mari à la femme ; il passera par certaines conditions qu'on lui demande, mais en échange d'une autre condition qu'il impose à son tour : il a jionné autrefois à sa femme une bague d'une assez grande valeur, mais à laquelle il tient surtout parce qu'elle lui avait été donnée à lui-même par un souverain étranger. — Il veut que cette bague lui soit rendue.
< Eh quoi! s'écrie la femme, vous vous êtes chargé d'une pareille commission, vous, que je croyais mon ami ! Et vous avez pu croire que je me séparerais d'un objet qui me rappelle les temps de bonheur! — car il m'aimait, alors! Non, non, je ne rendrai pas cette bague ; — c'est tout ce que je garderai de lui;
— il n'aura pas la barbarie de m'envier ce dernier souvenir. » L'ami insiste, il comprend ce sentiment qui honore madame **\
mais il &ut le faire taire en présence d'intérêts aussi sérieux.
— M. *** réclame la bague avec obstination; la refuser, ce serait rompre des négociations si péniblement entamées pour éviter le scandale d'une séparation judiciaire
Madame recommence ses doléances — Elle rappelle encore des jours de bonheur et d'amour ; — mais enfin l'ami persiste
8831 hE$ GUfiPES.
â bien, qu'elle est forcée d'avouer qu'elle a vendu la bague il y a plus de six mois.
^^ Une des conséquences fâcheuses de la direction de rOpéra, devenue une entreprise, — c'est la décadence des bals masqués. Non pas que ceux qu'on y donne ne doivent rapporter beaucoup d'argent, — car cela paraît une conquête et une pro- Ëination qui amuse les gens que d'aller exécuter leurs ridicules obscénités dans le premier théâtre du monde, mais c'est que ce plaisir, qui était autrefois réellement fort attrayant à l'époque où les femmes de la société pouvaient encore y aller, est cornplétement détruit aujourd'hui.
La tourbe de Phrynés du plus bas étage qui se rue dans l'établissement aussitôt que les portes sont ouvertes s'explique par la baisse énorme du prix d'entrée. — Partout aux environs du théâtre on offre aux passants des billets de femme pour dix sous, sans compter que ceux qui prennent un billet d'homme ont droit, par-dessus le marché, à un ou deux billets de femme.
Il s'ensuit que les femmes comme il faut qui s'y aventurent sont étonnées du ton qu'y prennent même des homme bien élevés qui craindraient d'être pris pour des dupes en montrant trop de respect aux demoiselles venues là pour aimer dans les prix les plus doux, et qui composent la très-grande majorité de l'as* semblée.
M. Léon Pillet n'a pas parlé de cette circonstance, ni de beaiïcoup d'autres, dans l'exposé des infortunes de l'Opéra qu'il a distribué aux membres de la commission des théâtres royaux. — M. Pillet n'a pas mentionné la plus grande et la plus réelle de ces infortunes, celle tout simplement qui engendre toutes les autres, et sans laquelle les autres signalées par M. Pillet n'existeraient pas : c'est, je le répète, d'avoir livré l'Opéra à la spéculation.
M. Pillet raconte dans son mémoire un fait dont je puis, par exemple, garantir l'exactitude. En louant une loge à Tannée à
rOpéra, on a pour six mille cent francs une loge qui, si on la louait chaque jour au bureau, ne coûterait pas moins d^ onze mille deux cent trente-deux francs.
La nouYelle aristocratie qui s*est emparée des loges de l'Opéra profite de cette différence pour faire un assez honteux trafic. Les jours où l'on ne va pas à TOpéra, au lieu de donner la loge à un ami ou à une connaissance, on fait venir un marchand de billets très-connu et qui s'appelle Gabriel. Gabriel achète pour vingt ou vingt-cinq francs une loge qui^ prise au bureau, coûterait soixante-douze francs; puis il va*la vendre quarante ou cinquante francs dans les hôtels garnis où descendent les étrangers. Ces loges, payées ainsi au-dessous de leur valeur, sont, en outre, les meilleures du théâtre, car les locataires ont eu le choix entre toutes.
Mais je parle encore là des plus fastueux, des plus prodigues d'entre ces nouveaux riches. Il en est quelques-uns qui, semblables à l'avare qui ne mangeait jamais que les mauvaises pommes, ne se permettent d'aller dans leur loge qu'aux mauvais jours, aux jours où on donne un opéra ennuyeux ou un ballet dansé par des doublures.
Les bons jours, les jours de pièces nouvelles, de représentations extraordinaires, les jours où il se joue quelque opéra à grand succès, ils vendent leur loge à Gabriel, qui alors la leur paye au prix du bureau, le locataire a encore trente-quatre francs de bénéfice sur sa loge.
Ces économies amènent les résultats que voici : un provincial, un étranger — regarde les loges avec intérêt; — il voit dans Tune une femme plus qu'évaporée, parlant haut, riant aux éclats, lançant des œillades à droite et à gauche. — Il demande à un voisin à qui appartient cette loge; — il lui apprend que c'est la loge de madame de ***. Il reporte chez lui que madame de *** est une petite femme au moins très-singulière.
*Pour les habitués, — pour les Parisiens, qui connaissent les
gens par leur figore, cette errevr n'est pas possible; mais on tombe facilement dans une autre. — Ces deux messieurs, connus pour des chevaliers d'industrie, et qui se pavanent sur le devant de la loge du riche banquier***, sont donc ses amis, puisqu'il leur a prêté sa loge ; ces dames bizarres qui remplissent la loge de madame *** d'airs et de mines si étranges, qui reçoivent les hommes qui viennent les voir d'une façon si extraordinaire, ■— sont pour le moins des connaissances de madame ***.
Rendons hommage à l'humilité de cette nouvelle aristocratie — qui craint de blesser le peuple par trop de grands airs. C'est une grande humilité, en effet, pour une femme élégante que de revenir s'asseoir à une place occupée la veille par des gens qu'elle ne connaît pas, — de remettre ses pieds sur le tapis sur lequel on a essuyé des bottes crottées, sur lequel on a craché ; — d'appuyer ses mains sur le velours où se sont posées hier des mains peut-être sales.
i=flg4 On ne saurait croire combien les grammairiens ont inventé de fautes de français, — combien ils ont imaginé de difiBcultés qui n'existent pas pour eux qui ne lisent pas leurs grammaires — et qui peuvent se résoudre au moyen de la simple logique et du bon sens, sans s'embarrasser du fatras de règles créées par ces ennuyeux messieurs. — Ils sont semblables i ce chirurgien qui avait imaginé un moyen de se faire une clientèle : il s'embusquait le soir au coin de sa rue et poignardait légèrement quelque passant; — puis il se sauvait attendre dans sa maison, ornée d'une énorme enseigne, qu'on lui apportât naturellement son blessé à panser.
Comme on parlait dernièrement de l'incendie des orgues de l'église Saint-Eustacbe, — Tulou, dont tout le monde connaît la Qûte, faisait remarquer avec raison que, pour obéir aux prescriptions des grammairiens et des dictionnaires qui font orgue féminin au pluriel et masculin au singulier, on devait dire : « C'était un des plus belles orgues qu'on eût en France. » •
Le ciel est gris comme une lourde coupole de plomb ; — les arbres livrent aux \ents aigres leurs noirs squelettes ; à leurs pieds naissent et végètent les champignons vénéneux ; les fleurs sont mortes ; l'eau glacée est immobile entre ses rivages sans herbe. Ceux qui tiennent absolument à appeler les fontaines des miroks où les bergères contemplent leurs naïfs attraits et arrangent leur simple parure^ ceux qui ne voient dans la nature que ce qu'ils ont lu préalablement dans les livres, sont obligés de dire que leurs poétiques miroirs sont tournés du côté du vif argent. Quelques sapins, dans leur feuillage triste et sombre, donnent asile à quelques oiseaux muets et hérissés par le froid, qui se disputent affamés les fruits laissés sur les arbres sans feuillage, les baies pourpres de Taubépine, les baies écarlates des sorbiers, les baies orange du buisson ardent, ou celtes noires du troène, ou bleuâtres du laurier-thym.
Il n*y a dans Tair ni chants d'oiseaux, ni bourdonnements d'insectes, ni parfums de fleurs. Le soleil ne reste chaque jour que quelques heures à l'horizon ; il se lève et se couche dans de pâles et tristes lueurs.
Et cependant il me vient à l'esprit un souvenir de fleurs.
Vous connaissez la julienne blanche avec ses longs rameaux parfumés. — C'était une des fleurs préférées de la malheureuse reine Marie-Antoinette. Elle fut renfermée dans la plus mauvaise chambre de la Conciergerie : c'était une chambre humide et infecte. Là, dans la même pièce, un gendarme, dont elle n*était séparée que par un paravent, ne la quittait ni jour ni nuit. Là reine n'avait pour vêtement qu'une vieille robe noire et des bas qu'elle ôtait, restant les jambes nuqs, pour les raccommoder elle-même. Je ne sais si j'aurais aimé Marie-Antoinette, mais comment ne pas adorer tant de misère et de malheur? Une femme, son nom n*est pas assez connu, une bonne, une excellente femme, trouva un bonheur et un luxe à donner à celle qu'il était défendu de nommer autrement que veuve Capet. Ma-
386 LES 6uftp{:s.
dame Richard, concierge de la prison, lui apportait chaque jour des bouquets des fleurs qu'elle aimait : des œillets, des juliennes, des tubéreuses. Elle changeait ainsi en parfums les miasmes putrides de la prison. La pauvre reine avait autre chose à regarder que les murs humides de son cachot. Madame Richard fut dénoncée, arrêtée et mise en prison ; mais on n*osa pas cependant la poursuivre davantage pour sa sainte idée, on la relâcha.
IgB^ M. Danton, professeur agrégé de philosophie, — et chef du secrétariat au ministère de Tinstruction publique , a été un peu étranglé par M. Villemain dans un des premiers accès de sa malheureuse maladie.
Cet incident a éclairé M. Danton sur les dangers d'une position qu'il avait crue jusque-là pacifique. — Il a dfemandé â la quitter, et a été, — pour ses étrennes, nommé inspecteur de TAcadémie de Paris.
►ftl M. Villemain s'est plaint quelquefois à ses amis d'une singulière particularité de son organisation. Il ne peut se défendre contre sa prodigieuse mémoire. — Chez nous tous, d'ordinaire^ les choses que nous Usons et que nous apprenons sont digérées par le cerveau, le nourrissent et s'assimilent entièrement. — Le ceneau de M. Villemain digère mal — et , si j'ose m'exprimer ainsi â la façon des médecins, — rend les aliments comme il les avait pris. Toute Uée vient à M. Villemain — et souvent malgré lui — à l'état de citation. Un mot ne peut se séparer de ceux qui l'entouraient quand il l'a lu. C'est souvent pour lui une obsession et un supplice, — il voudrait peindre et il ne peut broyer ses couleurs, il fait de la mosaïque.
Du reste, cette mémoire est prodigieuse ; — il se trouvait un jour chez Victor Hugo, — au moment où celui-ci, comme cela lui arrive souvent, examinait les devoirs de ses 'fils ; — il était question d'un passage de Tacite, — non de ces passages que l'on apprend d'ordinaire, — mais, au contraire, d'un passage obscur et ignoré. — M. Villemain le reconnut par un mot, et en
récita deux cents lignes de suite sans hésiter une seule fois ; — il a retenu jusqu'à de longs passages des Pérès de TÉglise les moins connus.
ËS^ Quoique les Guêpes fassent peu d^annonces, — elles croient devoir porter à la connaissance de leurs lecteurs *— un nouvel ouvrage de M. Maldan, Fauteur de Y Art de rendre les femmes heureuses — et de Y Art d'élever des lapins et de s'en faire trois mille francs de rente. — Nous avons parlé de ces deux ouvrages en constatant, à la honte de ce siècle cupide, que si Y Art d'élever des lapins a eu huit éditions^ Y Art de rendre tes femmes heureuses n'en a eu qu'une seule, qui n'est pas encore épuisée.
Le nouvel auvrage de M. J.-L. Maldan est intitulé le Guide des femmes de quinze à soixante ans «- source générale dU vrtn bonheur.
On y remarque les passages suivants :
« Entreprendre de guider le sexe, et le conduire à un bat exempt de reproches, peut, à tout être éclairé, paraître difficile ; pour avoir cette hardiesse, il faut^ comme moi, avoir toujours été à môme de le juger dans ses mœurs et ses capacités , car nous sommes nous-mêmes cause de leur penchant au mal, parle défaut que le Français a principalement de le flatter dés qu'il l'approche.
» (Je ne vous parlerai pas de celles dont l'éducation s0 complète dans les pensions, j'en laissé la responsabilité à la haute société qu'elles fréquentent et à leurs institutrices ; le temps bien souvent leur prouve que la fortune et les pensions ne font pas le bonheur.)
» De dix-huit à dix-neuf ans, continuez i grandir votre garderobe, pensez à trotre mobiUer ; fréquenter vos supérieures, vous faire estimer par tout ce qui vous entoure, étudier le caractère des hommes qui vous fréquentent et qui se présentent pour le motif d'établissement.
388 LES 6UÈPCS.
» De vittgt-six â vingt-sept ans, doit être le vrai bonheur par les égards et prévenances que Ton s'empresse d'apporter mutuellement. • — Etc., etc.
L'ouvrage se trouve chez l'éditeur, rue des Marais-Saint- Germain, n» 13.
>!te< C'est une singulière chose que les vers au théâtre. — Un pauvre auteur se fatigue à aligner ses phrases en douze syllabes finissant par la même consonnance. — Quand son ouvrage est fini, le travail — le but des efforts des acteurs— est de dissimuler le travail de l'auteur, de couper les vers de façon qu'on n'entende plus les rimes ni la mesure. — En un mot, je ne puis, en conscience, me priver de ce mauvais )eu de mots, — qui me vient de lui-même : — le poète ne fait des vers que pour que les acteurs les cassent.
^=C^ Je suis allé entendre la symphonie de M. Félicien David. Je dois toujours rappeler, quand j'ai à parler de musique, que je ne suis pas musicien , et que beaucoup de qualités d'une œuvre peuvent facilement m'échapper.— Jene juge la musique, cooime la beauté, que par l'impression qu'elle produit sur moi ; — mais je ne consentirai jamais à trouver superbe ce qui m'ennuie, — magnifique ce qui m'endort.
La symphonie de M. Félicien David renferme deux morceaux qui m'ont fait beaucoup plus que plaisir : — Tun , le Lever du Soleily est d'une véritable majesté, — l'autre, le Chant de la NuUy je crois — »■ € Mon bien-aimé d'amour s'enivre ! » est une des plus poétiques mélodies que j'aie entendues de ma vie ; — cela emporte dans des cieux inconnus l'esprit et l'âme, — cela vous chante toutes vos amours, — c'est la voix de tout ce que vous aimez, — ^femmes, fleurs, parfums ; — puis cela vous laisse rêveur, — triste et heureux, le cœur serré et les yeux humides. — Quel malheur que je n'aie pas osé m'en aller alors pour garder cette ravissante impression !
On m'a dit que cet air est un air arabe. — Si cela est, je
mercieM. David de Tôtre allé chercher. — 11 n'est pas de coursier — ni de pierrerie qui soit une aussi belle- conquête qu'une belle mélodie, — et celle-là est tout ce qu'il y a de plus ravissant au monde.
Pour ce qui est des hymnes chantés en l'honneur de M. Félicien "David, — comme cette fausse musique s'est intimement mêlée à la sienne, — il faut bien en dire quelques mots.— Quelques-uns des plus terribles louangeurs trouvaient dans l'exagération furieuse de leurs éloges une double volupté : — d'abord celle de prendre la gloire des autres musiciens — pour la prêter à M. David, auquel ensuite ils avaient soin, par l'épaisseur de leur encens, de faire des ennemis qui lui feraient rendre gorge
— et ne tarderaient pas à exercer une réaction contre lui.
M. Félicien David est dans une très-bonne voie, — mais il ù'est pas au but; — personne, m'ont dit ses amis, n'en est aussi convaincu que lui. — Mes éloges sont bien pâles aupré? 'le ceux dont il est accablé, — mais ils sont sincères et de bonne foi ; — ils ne sont faits contre personne. — Aucun talent — Dieu merci!
— ne me fait de chagrin ; je les aime tous, au contraire, et je suis pour eux plein de reconnaissance.
Comme ce numéro est un bonbon — et quelque chose d'extrêmement sucré, — je ne parlerai pas des lettres qu'on a fait écrire à M. David dans les journaux — ni des proécs dans lesquels on Ta jeté.
J'essayerai cependant de le consoler d'un danger que court sa musique, et qui parait l'effrayer beaucoup, dans l'intérêt, dit-il, de sa dignité.
M. David croit que sa dignité seraU complètement compromise, et peut-être perdue à jamais, si l'on faisait des contredanses sur des mélodies tirées de sa symphonie le Désert. Hélas! monsieur, il sera temps de vous plaindre si, à un autre ouvrage, on ne pense pas à mettre vos airs en contredanses. — Toutes les mélodies de Weber et de Rossini, -— d'Hérold ci
d*Auber, ont été arrangées en contredanses^ «t je puis vous as* surer qu'ils n*en sont pas moins restés pour cela de très-grands musiciens. — Horreur ! la chose est allée plus loin ; on les joue tous les jours sur les orgues de Barbarie — et ils eu sont cachantes; je n*en excepterai que Weber et Héroid — et cela parce qu'ils sont morts.
La symphonie de M. Félicien David est trës-heureusemeat arrangée. — Ces quatre vers qui viennent de temps en temps annoncer et expliquer la musique valent bien mieux que ces lour« des paroles que Ton accroche d'ordinaire à chaque note — comme on met un fil à la patte d'un oiseau pour l'empêcher de s'envoler.
Outre la simplicité et l'élévation, les musiciens ont remarqué dans l'œuvre nouvelle une grande connaissance des instruments et une grande adresse dans la manière de les empiayer.
Un M. Béfort -^ est venu là faire une exhibition d'une v<nx haute, singulière et peu décente pour un homme. — L'impression causée par cette voix, qui semble échappée de la chapelle Sixtine, — a été jusqu'à l'horreur quand M. Béfort a chanté les paroles où il joue le rôle d'une femme et où il parle de nm bien^ aimé.
Il me semble qu'une belle voix de femme, un contralto» -^ aurait produit une tout autre impression, — et je serais bien heureux pour ma part d'entendre ainsi chanter l'air « Mon UeiH> aimé d'amour s'enivre. »
Le chant original chanté en arabe — est dans les conditions de mélodie des mélopées de nos marchands de cages, — de nos marchandes de Umande à frire — ou de raie tout en vie*
Jg^ Il est un pays, une ravissante contrée qu'on chercherait
en vain sur les flots de la nter ou à travers les montagnes. En
cette contrée, les fleurs n'exhalent pas seulement de suaves
parfums, mais aussi d'enivrantes pensées d'amour. — Chaque
^arbre, chaque plante y conte» dans un langage plos noUe qae te
poésie et plus doux que la musique, des choses dont aucune lan-» gue humaine ne saurait même donner une idée. Le sable des chemins est d*or et de pierreries. L'air est rempli de chants auprès desquels ceux des rossignols et des fauvettes que j*entends aujourd'hui «ne semblent des coassements de grenouilles dans leurs marais fangeux. L'homme y est bon, grand, noble et généreux. Toutes les choses y sont au rebours de celles que nous voyons thaque jour. Tous les trésors de la terre, toutes les dignités réunies seraient un objet de risée si on venait les offrir en échange d'une fleur fanée ou d'un vieux gant oulriié sous une tonnelle de diévrefeuille. -* Mais qu'est-ce que je vous parle de chèvrefeuille 1 Pourquoi suis-je forcé de donner les noms de fleurs que vous connaissez aux fleurs de ces charmantes régions? — Dans ce pays, on ne croit ni à la perfidie, ni à rinconslance, ni à la vieillesse, ni à la mort après la vieillesse, ni à l'oubli, qui efit la mort du cœur. L'homme n'y a besoin ni de sommeil, ni de nourriture ; d'ailleurs un vieux banc de bois est là cnille fois plus doux que l'édredon ailleurs, le sommeil y est plus calme et plus rempli de rêves charmants. L'âpre prunelle des haies, le fruit fade des ronces y ont une saveur si délicieuse^ qu'il serait ridicule de les comparer aux ananas des autres régions. La vie y est j>lus douce que les rêves n'osent l'être dans les autres pays.
Hélas! en réalité, c'est un mauvais petit jardin et une mau* vaise petite chambre dans un aflreux quartier, quand on a dix^ huit ans, quand on est amoureux, et quand celle que Ton aime y vient un instant au coucher du soleil.
LES GUâpES.
Février 1845.
Pourquoi ce volume est dédié à M. Pied-Noir, -^ et ce que c*est que M. Pied-Noir. — M. Duprez. — Le chantage. — Dénombrement de la troupe de M. Pied-Noir. — Un journal très-bien écrit. — La vertu etcar^ pée. — Pourquoi on construit des maisons oour les aliénés. — M. Trois- Étoiles député. — Sur les comédies de M. Empis. -^ Du chantage à la Comédie-Française. ~ Les barons de grande route.
<^ FÉVRIER. — kV. ADOLPHE PIED-KOIR. — PourqUoi CC
présent volume est dédié à M, Adolphe Pied-^Noir^ et ce que c*est que M. Adolphe Pied- Noir. — Les diverses troupes de brigands, d'étrangleurs et d'escarpes qui viennent récemment de rendre compte i la justice des méfaits commis par eux depuis une dizaine d'années, ont toutes un chef invisible et surtout insaisissable dont il a été question dans chaque afTaire.
Ce chef s'appelle Pied-Noir. Ceux des voleurs et assassins qui ont voulu se mettre en dehors de la foule et du vulgaire l*ont désigné familièrement par le nom d'Adolphe. — L'opinion publique s'est singulièrement émue à propos de M. Adolphe Pied- Noir; on s'est demandé qui ce pouvait être, et les soupçons se sont arrêtés jusque sur des personnages haut placés.
U paraît que M. Pied-Noir, homme d'action dans les circonstances impérieuses, se borne d'ordinaire à commander et à diriger, et ne se manifeste qu'à ses principaux officiers, ainsi qu'il appert de ce que 1%. plupart de ceux qui ont travaillé sous \ ses ordres ne le connaissent pas et ne l'ont jamais vu. M. Pied- 'Noir n'est pas pour les royautés populaires; il a remarqué que, ! du moment où les rois se sont laissé voir, on est arrivé, par des gradations continues, à les msulter dans les journaux et un peu aussi à les guillotiner.
La spécialité dont s'est surtout occupé M. Pied-Noir est celle du chantage. Le chantage est un vol pratiqué! non plus à l'aide
du poignard ou du pistolet, mais d'une terreur morale que Ton met sur la gorge de la victime qui se laisse ainsi dépouiller sans résistance. Le clmntage a, sur l'ancien vol à main armée, l'avantage incontestable : i^ de ne pas faire encourir les mêmes peines à celui qui l'exerce ; 2^ de ne pas user les gens exploités, et de les cultiver au contraire pour en tirer une récolte régulière. Le chantage n'a pas été suffisamment décrit ; on s'est borné à une variété, et il y en a à l'infini. Ainsi l'armée que commande M. Pied*Noir et que Ton croit n'être composée peut-être que d'une centaine de misérables dont la moitié est aux bagnes et dans les prisons, cette armée couvre une partie de la France, et l'exploite avec une audace et un succès sans exemple. Je veux faire le dénombrement de cette armée, et rendre à M. Pied-
Noir l'importance qui lui est due et qu'on lui enlève en ne le considérant que comme le chef d'une poignée de brigands honteux.
Je prie donc M.' Adolphe Pied-Noir d'accueillir favorablement cette dédicace, et de me rectifier si je me trompe dans le dénombrement des forces dont il dispose.
^^ Lorsque M.^Duprez débuta à TOpéra, il n'osa pas ne pas prendre des abonnements à divers journaux qui vivent aux dépens de la vanité des acteurs. — Un de ces journaux, plus exigeant que les autres, avait l'habitude de traiter de gré à gré avec les artistes. — Il se conformait d'ordinaire à un tarif û\é.
Pour un abonnement, l'acteur obtenait le silence sur sa vie privée et ses infirmités ; on ne l'attaquait que comme acteur. - Pour deux abonnements, on ne parlait pas de lui du tout ; — pour trois abonnements, on lui donnait des encouragements;— pour quatre abonnements, on constatait ses progrès une fois par semaine et on l'encourageait à persévérer dans cette voie ; — pour dix abonnements, on était loué à brûle-pourpoint. — Chaque fois que Toccasion s'en présentait, pour ceux qui ne se contentaient pas de cela, on avait encore des friandises secrètes a leur offrir ; — 1® on leur adressait cha<jue matin un éloge neuf
6t n'ayant pas servi; — 2** on écrasait leurs émules et leurs camarades.
Il en était de même pour les femmes : — tant pour parler de leur talent, •*- tant pour parler de leur beauté, — tant pour nier le talent ou la beauté d'une camarade.
M. Duprez se présenta donc chez le journaliste, — et, après lui avoir demandé trois abonnements à son estimable journal, il déposa sur son bureau un billet de mille francs. L*aristarque prit le billet, le regarda, le retourna, et dit avec un sourire :
« Allons donc, monsîeur Duprez, vous pouvez faire mieux que cela. — Vous avez raison, monsieur, » répondit M. Duprez. Et en même temps il reprit le billet, le mit dans sa poche et s'en alla.
Dés le lendemain la guerre était déclarée. — Pendant plusieurs mois, Duprez fut petit, laid, commun, hideux, chanteur détestable ; plus tard, il devint grand, noble, beau, héroïque, noire grand chanteur, etc., etc. — Pour obtenir tant de gloire, il n'avait eu qu'à perdre une qualité : le courage qu'il avait manifesté lors de sa première visite au carré de papier.
Il en était de môme quand une actrice venait payer le tribut que levait l'autocrate. «Trois abonnements! s'écriait-il; trois abonnements, -— vous! — Mais, mon cjier monsieur, il me semble que quand j'aurai lu votre estimable journal trois fois de suite chaque matin... — Ah! vous êtes facétieuse, ma chère enfant!... Parlons sérieusement. Voulez-vous que je me fâche?
— Mais, mon cher monsieur, je n'ai au théâtre que douze cents francs d'appointements. — Le théâtre, le théâtre, — nous savons ce que cela veut dire... Vous voulez me tromper... Est-ce que je ne sais pas que ce Russe vous donne mille francs par mois? — Cela ne vous regarde pas. — Comme vous voudrez... Au revoir!... » Et dés le lendemain, l'actrice avait tous lefe jours deux lignes dans le journal : — elle était laide, — mal habillée»
— ignoble, — dégoûtante. — Chaque jour Yécrivain reculait
les bornes connues de Tinjure et de la grossièreté, jusqu'au moment où la malheureuse, écrasée, salie, venait demander grâce et souscrivait aux conditions du tyran. — Par suite de quoi, dés le jour suivant, elle était belle, ravissante, chaste, adorable, etc ., Vhomme de Zd^res n'ayant pas plus de pudenrpour Téloge que pour rinvective, et rendant l'un aussi hideux que l'autre, — Ce journal a excité moins de mépris que d'envie, et il se plaint aujourd'hui de la concurrence. — Dites-moi, monsieur Pied-Noir, — les gredins qui font ce métier ne sont-ils pas â vous et ne vous offrent-ils pas un bouquet — sur les affaires qu'ils font?
Il faut dire que les gens qui noircissent ces feuilles n'ont pas Testime des. autres journalistes, — des journalistes honnêtes. Voici ce que font beaucoup d'entre les journalistes honnêtes.
Us exigent des loges gratis; — si on ne leur donne pas ces loges, ils déclarent les pièces mauvaises et les acteurs détestables. Ils veulent faire représenter une pièce ; si on accepte leur pièce, tout est magnifique dans ce théâtre, tout le monde reçoit sa part d'éloges, jusqu'au souffleur et aux ouvreuses de loges* -^ Si on refuse le drame, — les comédies deviennent des para* des ignobles, les tragédies des mélodrames ampoulés, ïes acteurs des acrobates.
Il prend â un journaliste fantaisie d'une pauvre fille qui joue, chante ou danse sur un théâtre quelconque ; il cémmence par la louer outre mesure^ puis il offre son hommage ; ^ si ledit hommage est refusé, l'inflexible Lucrèce est accablée de sarcasmes et devient la plus détestable, la plus maniérée, la plus fatigante des actrices de Paris. Si îhommage est accepté, — toutes ces injures reviennent de droit aux rivales et aux camarades de Tobjet aimé ; dn harcèle le. directeur qui ne donne pas et les auteurs qui ne font pas des rôles — pour la grande actrice^ et on leur dit des injures. Toute pièce où elle n'a pas le premier rôle, et où elle n'est pas énormément applaudie, est réputée digne des tréteaux ; — le directeur est alors accusé d'incapacité.
Ces procédés, il faut le dire, sont qualifiés d'enfantillages et de niaiseries par les journaliste» sérieux, par les journalistes qui se font un mérite d'être plus enjDuyeux et d*avoir moins d'esprit que les autres. Voici ce que sonx pour la plupart les journalistes sérieux, les journalistes politiques.
Un journal, qui est très-hien écrit, — reçoit, sur les fonds du matériel de la marine, douze mille francs par mois. — A ce prix, il plaide tous les jours pour le pouvoir actuel. — Il insulte les adversaires de ce pouvoir, il leur nie le talent et la probité, il les traite de fous, de brouillons et d'intrigants. Le jour où ces adversaires si vilipendés arrivent à leur tour aux affaires^ ce journal, qui n'a jamais changé d*opinion, continue à soutenir, comme d'ordinaire, le pouvoir actuel qu'ils sont devenus; il adresse .alors les injures qu'il leur prodiguait à ses patrons de la veille, qui ont cessé d'être pouvoir actuel, et sont devenus à leur tour les intrigants, les brouillons et les fous. — Le maître de ce journal est fort bien considéré, fort bien reçupartout, — et il n'est pas un écrivain qui ne tienne à honneur de lui louer sa plume.
La différence que met l'opinion entre ce personnage et celui qui exploite les acteurs ne prouve qu'une chose, — c'est que, aux yeux du monde, le déshonneur ne consiste pas dans l'infamie, mais dans le bas prix auquel on la commet. De quoi voici un autre exemple pris dans un autre ordre de choses.
^^ Une malheureuse fille, trompée, séduite, abandonnée, se vend pour avoir du pain : cela s'appelle prostitution. — Elle est l'objet de l'horreur et du mépris universels.
Une fille déjà riche se vend à un mari plus riche encore. — N'est-ce pas ^e vendre que de se donner pour un avantage quel* conque à un homme qu'on n'aime pas? — Elle se vend pour avoir des chevaux et une voiture, des diamants et des châles faits du poil de certaines obèvres. — Cela s'appelle mariage de convenance ; le monde l'entoure de respect et d'égards. •
^tf^ D'autres journaux, monsieur Pied-Noir, ont des alternatives d'indépendance et d'obséquiosité. Ceux dont les^ amis arrivent aux affaires deviennent optimistes de pessimistes qu'ils étaient. La France était humiliée et trahie quand leurs adversaires étaient au pouvoir ; — elle reprend à l'instant même son rang entre les nations. Le commerce allait mal, — le voilà florissant. Le pouvoir dont on ne faisait pas partie ne pouvait faire un pas sans qu'on criât à la corruption ; — on jette aux orties une foule de vertus incommodes par leur exagération , qu'on avait arborées, non pour les exercer, mais pour en faire un embarras aux adversaires. -^ Les adversaires les ramassent et s'en ornent avec orgueil ; ils s'en servent comme armes, offensives à leur tour. Alors les rôles sont changés : le parti qui veut arriver aux affaires harcèle sans relâche celui qui cherche à s'y maintenir. Sous prétexte de l'intérêt du pays, on compromettrait la France et son salut même, s'il en était besoin, pour renverser des rivaux qu'on ne hait que parce qu'on les envie, des abus qu'on n'attaque que pour les conquérir. Que le ministère alors propose la mesure la plus utile, la plus indispensable, la plus longtemps demandée par l'opposition, on la repoussera, on lui reprochera de faire ce que la veille on lui imputait à crime de ne pas faire. — N'est-ce pas là le chantage^ monsieur Pied- Noir?
Et ce que vous aurez de la peine à croire, monsieur Adolphe Pied-Noir, c'est ce qui se passe parmi d'honorables représentants du pays ; — mais il faut les prendre au moment où ils aspirent à devenir honorables. A la vertu, qu'on a eu plus raison d'appeler escarpée (pauvre vertu !) que d'appeler île^ — on n'arrive, dit-on, que par un sentier étroit, malaisé, plein de pierres,, de ronces et d'épines ; de même on n'arrive souvent à l'honorabilité que par des chemins assez iaids, — les électeurs foçt chanter le candidat : — à l'un il faut la croix d'honneur; — à l'autre, moins platonique en ses désirs, il faut une place ou un bureau de
tabac ; — â celuî-cî, une bourse pour son fils ; -*^ â tous un marché, un canaj^ — un embranchement de chemin de fer; — il en est qui se bornent â une^ montre d*or, quelquefois même d*argent; — ceux qui sont â la Chambre depuis quelque temps s'indignent assez volontiers quand il se présente un nouveau membre qui a eu recours â ces moyens dont ils se sont servis eux-mêmes. — La pudeur des gens va même quelquefois jusqu'à ■se révolter et â repousser le nouvel honorable. — Cela ressemble beaucoup à ce que disait je ne sais quel philosophe, que, dans toute grande ville policée, on construit une maison sur laquelle on écrit en grosses lettres : Maison d'aliénéSj où Ton renferme quelques pauvres diables pris au hasard; -—ce qui fait croire aux étrangers que tous ceux qui ne sont pas dans cette maison ne sont pas fous.
M'ais voici M. Trois-Étoiles admis définitivement à la Chambre ; il a acheté les voix des électeurs en détail, il les revendra en gros, en livrant la sienne â bon escient. Il lui faut de l'avancement dans sa carrière, des bureaux de timbre pour son cousm» xles concessions de chemins de fer pour son gendre, «- un pri- ^lége pour la salle de la rue Vivienne, etc., etc., etc,; — il sera hostile au ministre jusqu'à ce qu'on lui ait accordé toutes ses demandes. — Si elles sont un peu fortes, le ministère essayera de tenir bon ; mais, à la veille d'une question importante, où la majorité paraît incertaine, la veille d'une peur, on s'assurera son concours au prix qu'il y met. — N'est-ce pas encore là le chantage, monsieur Pied-Noir?
Un écrivain employé à la liste civile — profite de sa position pour faire accorder certains avantages à la Comédie-Française, locataire^ comme on sait, du roi des Français et assez souvent en retard pour payer ses termes. — De temps en temps on lui fait remettre ses loyers ; mais toujours â ce moment-là on voit reparaître sur l'affiche quelque comédie de M. Empis. Vous chantez donc aussi, -^ ô comédiens français t
Un convoi modeste et simple s'arrête à une église, — les dis« tractions, les inconvenances de toutes sortes viennent insulter â la douleur des amis qui accompagnent le corps d'un ami qui s*en :?a. — Le fils du mort se plaint, — un sacristain furieux lui répond, dans une sorte de Père Duehêne catholique, — que le convoi comçiandé n*est que de telle ou telle classe, — que la décence et le respect ont un tarif particulier, çt que pour le prix on n'en peut faire davantage. (Voir les Guêpes de lAars et d'avril, — il y a deux ans.) — N'est-ce pas là encore du chantage^, — ft monsieur Pied-Noir?
Jj^ La loi sur les chemins de fer est une monstroosité, elle livre à des banquiers les voies de communication, — et leur donne par-dessus le marché les voyageurs — comme on vend en Russie une terre avec ses paysans. -^ Cette loi a établi pour les chemins de fer un tarif trop élevé ; car, nous l'avons dit, ce qui empêche les gens de voyager, c'est l'argent plus que la dis» tance : la plupart des hommes possèdent plus de temps que d'argent. — On est à cinquante-quatre lieues du Havre, mais ce ne serait rien si l'on n'en était pas aussi à vingt-cinq francs. Quoique ce tarif sQit trop élevé, ces barons de grande route s'y trouvent à J'étroit; — ils veulent décourager ceux qui prennent les places inférieures ; ils les exposent à toutes sortes de dangers, les condamnent à toutes sortes de supplices pour leur faire donner cent sous de plus. Ils les font voyager dans des voitures décou-* vertes, par la pluie, par le froid, — si augmenté encore par la rapidité de la marche. Beaucoup d'accidents graves, de maladies et même de morts, — ont été l'effet de cette honnête spécula* tion. En voici un nouvel exemple :
Le samedi 18 janvier, — un médecin envoie à Mantes, par le chemin de fer, un jeune clerc d'avoué ;— il est saisi par le froid et par l'humidité dans les vagons découverts, il revient avec une fièvre ardente, et se met au lit, où son état inspire des inquiétudes pendant plusieurs jours. — Le médecin, qui est mon
parent et mon ami, n'attend qu'une dénégation de l'administration pour se nommer et donner toutes les preuves de ce que j'avance ici. Répétons que l'administration trouverait une notable économie à couvrir ses voitures, qui se conserveraient ainsi plus longtemps, ce qui prouve que c'est uniquement un supplice infligé à ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas prendre des places plus chères. — Comment appelez-vous ce genre de trafic, monsieur Pied-Noir ?
Nous avons déjà signalé les tromperies, les fourberies de tous genres auxquelles se livrent à Paris les honnêtes marchands qui, à mesure que ces fourberies leur ont rapporté assez d'argent, deviennent successivement hjusticey sous le nom* de jurés, et le gouvernement sous le nom d'électeurs, et peut-être de députés. Les tromperies sur le poids et sur les qualités ne suffisent plus, on mêle des substances vénéneuses aux produits que l'on débite ; peu importo que l'on empoisonne ses concitoyens, si l'on gagne un sou de plus par livre sur ce qu'on leur vend. — Ce qui leur sauve quelquefois la vie, c'est qu'on les vole sur le poids de poison qu'on leur livre.
<^tje Une industrie plus innocente, en ce qu'elle n'est qu'un vol, vient d'être dévoilée : — jusqu'ici on n'avait mêlé la chicorée qu'au café en poudre, — c'était un véritable chagrin pour MM. les épiciers ; — heureusement qu'un d'eux, plus ingénieux que les autres, vient de combler cette lacune : au moyen d'un moule, il confectionne, avec de la chicorée en poudre mouillée, du café en grains parfaitement imité, qu'il mêle au véritable café. — Vos gens n'auraient pas inventé celle-là, monsieur Pied-Noir.
^^ Il faut le dire hautement, ce temps-ci a quelque chose de déplorable : — c'est l'accroissement des besoins individuels; — tout le monde veut avoir et surtout montrer du luxe. Le plus nécessaire autrefois, c'était ^e pain, — aujourd'hui c'est une volailletruffée, — on crie après les corrupteurs; — mais allez au marché acheter du poisson, vous n'en achetez pas si personne
FÉVRIER 4845. 3Ci
n*en apporte. — Les corrupteurs sont engendrés par les gens qui veulent être corrompus. Du reste, c'est le fonds et Tessence du gouvernement dit représentatif, — pour lequel on sait la modération de mon enthousiasme. On en est arrivé à reculer singulièrement les bornes du juste et de l'honnête, et à les placer dans un horizon souvent brumeux. Ainsi, à part même ces choses prévues par les codes et désignées^ à Tavance sous des noms peu flatteurs ; à part ces actions faites par des gens qu'on appelle des honnêtes gens, et auxquels vos gens à vous, monsieur Pied- Noir, qu'on appelle avec raison des voleurs et des brigands^ n'oseraient pas toujours s'associer, il est facile de voir quelle confusion règne sur les limites du juste et de l'injuste, du vrai et du faux, de l'honnête et du déshonnête, du devohr et du droit.
Je vais néanmoins arrêter ici la forme un peu dogmatique et systématique de mon discours, — et faire une coupure à mon cadre. Il s'agit, presque avant tout, de ne pas ennuyer mes lecteurs, et d'ailleurs, si je multipliais trop les exemples de vols dans toutes les classes de la société, je n'aurais plus de place pour d'autres choses que je 'veux dire dans ce volume. — Enfin, je ne veux pas trop qu'on s'aperçoive tout à fait du côté sérieux qu'ont les piqûres de mes insectes bourdonnants. — Nous allons donc continuer à causer au hasard; j'appellerai votre attention, monsieur Pied-Noir, chemin faisant, si l'occasion s'en présente, sur les faits qui peuvent vous intéresser ou venir à l'appui de ce que j'avance, à savoir, que ces bandes de seize, de vingt et de quarante voleurs que l'on prend de temps à autre, et dont vous êtes toujours le chef, ne sont que de faibles détache* ments, des fractions inappréciables d'une grande bande de trente et quelques millions d'hommes qui travaillent en France dans le même genre.
ij^ l'académie française. — Je suis allé â l'Académie pour mes lecteurs, — et jamais vertu n*a été aussi immédiate-
ment récompensée. — Je ne m'y suis pas ennuyé un instant ;— j'ai remporté intacte la résignation dont je m'étais muni et dont je n'ai pas eu â me servir.
, La salle des séances est beaucoup trop petite et plus que médiocrement ornée. — Le bureau, entre autres choses, — je ne sais s'il n'a pas un nom plus noble, -^ le bureau, en bois peint, Jirésente aux yeux une imitation libre d'acajou véritablement pénible. — Un des princes qui assistaient à la séance devrait bien offrit* â l'Académie un autre bureau t celui*-ci est misérable et m'a touché de compassion.
Il y a â Paris des misères de ce genre qui me choquent particulièrement. Les chambres au Palais de Justice, par exemple, manquent de majesté — et même de convenance. J'y voudrais voir une richesse sévère et calme. Le mesquin est aussi loin de la simplicité que le clinquant et i'oripeau ; la simplicité est toujours noble.
Il était facile de ne pas coller sur les murs de la plupart des chambres au Falais de Justice — ces affreux carrés de papier bleu, — faits évidemment pour être originairement des devants de cheminée.
Il en est de même du musée de peinture du Louvre. *-Tous les ans, à l'époque de l'exposition, on tend une toile verte sur les anciens tableaux, puis on met les tableaux nouveaux pardessus la toile ; mais ce que je trouve hideux, c'est cet appentis, ce hangar, — cette espèce de long garde-manger — accroché aux flancs du Louvre, qu'il déshonore en formant une nouvelle galerie.
Revenons à l'Institut. -«- Je n'aime pas les assemblées où il n'y a pas de femmes ; — je ne comprends plus très-bien pourquoi on parle, pourquoi on écrit, pourquoi, en un mot, on cherche de la gloire» — quand je n'aî pas des femmes devant les yeux ; — lorsque dans la ileur de ma vie j'ai rêvé des couronnes, ce n'est jamais sur ma tête à moi que je songeais à les mettre. Aux
séances de l'Institut les femmes sont en grand nombre , et mes regards y étaient agréablement enchaînés.
M. Saint-Marc Girardin prit la parole et prononça ce qu*on est convenu d*appe)er Yéloge de M. de Campenon ; dans cet éloge le récipiendaire s'attacha surtout à démontrer la parfaite médiocrité de son prédécesseur : — il vanta les qualités de son cœur et son excellent caractère. C'est une euphonie inventée par les femmes qui disent d'une autre femme , pour signifier qu'elle n'est ni jolie ni bien faite: « C'est une bonne personne; » -— M. Saint-Marc Girardin a la voix la plus stridente et la plus fatigante qu'il soit possible d'entendre ; — cette voix , son geste, ses paroles, -^ tout cela produisait un désagréable mélange — d'avocat, de pion et de député. Je lui dois cependant personnel* lement de la reconnaissance pour avoir fait applaudir à l'Académie une phrase de moi qu'il a bien voulu patronner en la prenant sur son compte,--et en disant de M. de Campenon ce que j'avais dit de moi-même dans les Guêpes.
« J'étais très-pauvre alors, je ne suis pas beaucoup^plus riche aujourd'hui, et je n'en suis ni honteux... ni même fier. »
C'est du reste là un bien petit vol, — monsieur Pied-Noir, et je n'en parle que pour remercier deux ou trois journaux qui ont bien voulu reconnaître et réclamer ma phrase, — et aussi pour dire que j'ai été fort aise de voir cette phrase se produire devant cette belle assemblée en habit tout brodé de feuillage, en castor neuf et en gants blancs ; elle avait ainsi très-bon air, et je lui ai trouvé des beautés que je ne lui avais pas soupçonnées quand elle était tombée de ma plume. '
Lorsque M. Hugo a pris la parole pour répondre au récipiendaire, tout le monde a éprouvé un sentiment de bien-être en entendant remplacer la voix aigre d'un homme immortel par une voix grave, sonore et sympathique. Le discours de H. Hugo a été jugé par tous plein de pensées élevées et d'images magnifiques. — Les compliments adressés au récipiendaire ont été mêlés
d'une ironie dédaigneuse qui n'a échappé à personne et qui à rencontré beaucoup de complices. M. Hugo a ramassé les débris de M. de Campenon, immolé déjà'Tpar M. Saint-Marc Girardin, et il a encore trouvé place pour quelques coups à porter sur cette gloire déjà si déchiquetée par Forateur précédent. M. Girardin avait loué Campenon d'avoir été vertueux, M. Hugo Ta loué d'avoir été heureux.
Une partie seulement du discours de M. Hugo n*a pas- exercé sur l'auditoire la même séduction que le reste, — malgré la grâce et l'élévation du style ; — c'est lorsqu'il a déploré le sort que la société a fait aux femmes, et qu'il a réclamé pour elles des droits et une part plus large dans la vie. — De tous temps, en France, les femmes ont eu le pouvoir et les choses ; les hommes, les titres et les noms ; les femmes ont tout fait ; les hommes n'ont été que leurs éditeurs responsables. — Toute gloire, comme tout bonheur, vient des femmes, et je trouve leur part très-belle. N'est-il pas plus beau d'inspirer des vers que d'en faire ? C'est donc bien ennuyeux le ciel, qu'on a tant de peine à empêcher les dieux de venir barboter dans la fange des rues ?
On a remarqué que M. Hugo, qui va être pair de France, et M. Girardin , qui, grâce à une coalition dont il faisait partie, se croyait à la veille d'être ministre de l'instruction publique, ont tous deux proclamé le calme et la sérénité de cejtte assemblée, où ne pénètrent pas les préoccupations politiques.
Il paraît du reste que, de l'usage de faire l'éloge des académiciens morts, il ne reste plus que le nom, la chose est tombée en désuétude. Cela s'appelle toujours un éloge, mais cest un dénigrement peu dissimulé.
Je n'assistais pas à la séance où M. Mérimée a fait l'éloge de Nodier, ce charmant écrivain que je regrette de n'avoir pas connu, mais dont j'ai lu les discours. — M. Mérimée a été trèssec dans ses louanges. — M. Etienne a annoncé que, comme ami intime du défunt, il savait sur lui des détails qui avaient dû échap*
per à M. Mérimée, et, à ce titre, il à dénigré Nodier plus intimement. J'ai cependant retenu trois jolies pensées : — deux sont de M. Mérimée ; — ^la troisième, citée par M. Etienne, est de Nodier lui-même : elle joint â la grâce une grande noblesse de cœur.
M. Mérimée veut peindre Nodier, qui, se croyant plus facilement proscrit, parce que c'était pour lui un prétexte excellent d'errer par les montagnes, dit : c II croyait fuir les gendarmes et poursuivait les papillons. »
« Il ne pouvait voir la pauvreté, dit encore M. Mérimée, sans s'y associer au point de devenir pauvre fui-méme. »
Celle de Nodier est adressée â M. Etienne, fugitif alors et malheureux : « Mon cher :ami, lui écrivait-il, il vient de me naître un nouvel enfant, je pourrais lui donner un patronage riche et puissant, mais j'aime mieux un ami malheureux ; je vous prie d'être son parrain. »
Ni M. Etienne, ni M. Mérimée, n'ont fait mention de deux ouvrages importants de Nodier, le Roi de Bohême et les sept châteauXy Remarques sur le Dictionnaire de V Académie. — Cette rancune a été jugée mesquine et de mauvais goût.
^^ A propos de circonstances atténuantes, en voici deux exemples nouveaux. Dans le département de Lot-et-Garonne, la femme Mares empoisonne son mari avec de l'arsenic. — Le jury admet des circonstances atténuantes, — parce qu'il est maintenant établi que l'arsenic remplace le divorce pour les femmes qui ont des maris ennuyeux.
Chevreuil propose à sa maîtresse de se tuer ensemble : elle y consent. — Il l'étouffé avec un masque de poix. — Pour lui, U n'ose pas el^change d'idée. — Les jurés l'avaient condamné à mort ; — mais le roi a pensé que cette peine, destinée à expier le crime, était insuffisante pour la lâcheté; — il a commué la peine de Chevreuil en celle des travaux forcés.
^1^ Je voudrais bien ne pav faire comme font les journaux au sujet des questions politiques de quelque importance. Par
306 tES GUÊPES.
exemple, ils ont parlé pendant un mois de Taffaire Priichard. — Puis l'affaire revient maintenant ft la Chambre,— et ils répètent , tout ce qu'ils en ont dit.
Les Gnepes se sont expliquées nettement sur ce sujet — lorsqu'il en a été question pour la première fois; — ^il n'est rien survenu qui doive me faire changer d'opinion. — La France ne doit pas d'indemnité au consul Pritchard. Un de nos concitoyens est accusé d'un crime ou d'un délit ; on Temprlsonne ; •r— «on emprisonnement porte à ses affaires et à son crédit un coup mortel. — Trois mois, six mois de prévention se passent, — le prévenu est enfin jugé et acquitté. — Le président ne lui dit pas seulement qu*il en est fâché, et ordonne simplement qu'il soit mis en liberté, %'%l n'est détenu pour autre cause. — C'est ainsi que les choses se passent, — je n'entends pas dire parla qu'elles aient raison de se passer ainsi; — mais enfin, il paraît qu'on n'a rien pu inventer de mieux jusqu'ici en faveur du peuple français, comme disent les crieurs des rues en vendant le discours du roi. '—Il y a cinq ans et plus que j'ai, pour la première fois, demandé une réparation pour les prévenus reconnus innocents. Si M. Pritchard se trouvait dans ce cas, si, après information, il avait été constaté qu'il n'avait jamais ameuté les naturels contre les Français, je trouverais parfaitement équitable qu'il fût indemnisé du temps qu'on lui aurait fait perdre, et de l'avanie de Temprisonnemeat. — Je ne dirais pas : « Il ne faut pas faire pour M. Pritchard ce qu'on ne fait pas pour le^ Français ; » je dirais : c II faut faire pour M. Pritchard ce qui est juste, et ensuite faire pour les Français ce qu'on aura fait pour M. Pritchard. » —Mais loin de là : non-seulement il a été reconnu que M. PritcJard a été un instrument de haine contre nous, mais encore tous les documents qu'on a recueillis depuis n'ont fait que constater de nouvelles intrigues et de nouvelles inachinations.— Donc on ne doit pas d'indemnité à M. Pritchard, parce qu'on n'a rien à réparer envers lui ; —cette indemnité, n'ayant rien à réparer, est des-
tinée à acheter quelque chose, ce quelque chose est la paix ; quand on achète la paix, il faut Tacheter souvent , la payer plus cher chaque fois, — et finir par la guerre ; — mais alors on fait la guerre avec désavantage, — avec les bras et non avec le cœur , — parce qu'on n'a plus à défendre son honneur, qui est perdu, -^ur ce projet le ministre a escamoté un vote avec une grande
audace.
Jj^ ie parlais tout à l'heure de réclamations que j'ai faites sans résultat. Cela me remet en mémoire que j'ai été plus heureux dans une autre circonstance, en ceci seulement que mon observation a obtenu un résultat ; mais je doute fort que le résultat soit bon. Voici la chose : je m'étais élevé souvent contre la complicité apparente du roi avec les marchands d'orviétan et de bonbons honteux, — le public n'étant pas éclairé à ce sujet, et ignorant que breveté du roi veut dire simplement qu'on a versé à certaine caisse une certaine somme pour que l'on puisse, en cas de contrefaçon^ faire constater la priorité d'une invention quelconque.
Breveté par le roi voulait dire, pour le public, — approuvé parle roi; — pour approuver il faut connaître, et, dans cette opinion, le roi était fofcS d'user de choses bien singulières et de goûteî d'étranges préparations. — Il était de la dignité royale de faire cesser ce quiproquo, et les lecteurs des Guêpes savent que nous en avions donné le conseil ; — c'était même un devoir de probité. — C'est bien assez que la douane partage le bénéfice des mélanges que font les marchands de vins — sans que l'on fasse la part du roi dans les gains des trafiquants les plus bizarres.
On a fini par prendre ces observations en considération, et on a imaginé de faire ajcfuter sur toutes les enseignes à ces mots : — breveté durai, ceux-ci î sans garantie du gouvernement.
On est allé trop loin : il n'est pas vrai que le gouvernement ne doive pas une garantie aux gens qui ont payé un brevet; •—
on leur doit la garantie et la protection contre là contrefaçon et contre tout empêchement qui pourrait être apporté à l'exploitation de leur brevet. De plus, que signifie cette phrase? n'est-elle pas au moins ridicule? — Le roi breveté — et le gouvernement ne garantit pas. Qu'est-ce que le gouvernement? — le ministère sans doute? Alors ce ne serait pas respectueux. Est-ce le roi lui-même? il serait plus court et plus clair de dire simplement : mm garantie. Il aurait été mieux, je crois, en toute façon, de dire : breveté du roi contre la contrefaçon^ ce qui serait la vérité.
^^ Je vous ai raconté, dans le temps, à quels excès peut se porter un homme qui a de Thuile à vendre. Voici maintenant un marchand de savon qui n'est pas plus modéré. Jamais Tin^me n'aurait osé prendre son chapon de si loin. Ne perdez pas de vue, je vous prie, en lisant ce prospectus, qu'il s'agit simplement de savon.
SAVON CHINOIS. (Prospectus.) — Pendant des milliers d'années, tout ce qui concerne l'empire chinois, son histoire, ses lois, ses coutumes, ont été pour le monde civilisé de l'Europe et de l'Asie, couverts d'un voile impénétrable. En vain diverses entreprises ont eu lieu de temps en temps dans tous les siècles pour pénétrer dans ces provinces, soit à travers les vastes régions et les déserts de la Tartarie, soit directement par mer.»
(Et tout cela pour aller chercher le véritable savon chinois; — car, jusqu'à la découverte, on n'a jamais été réellement propre et on ne s'est pas véritablement lavé les mains.)
Mais toutes ces entreprises ont été trompées par la jalousie vigilante des despotes qui ont successivement gouverné (odieux despotisme, en effet, de vouloir qu'excepté les Chinois tout le reste du monde eût les mains sales), agissant toujours selon la loi immuable (promulguée il y a plusieurs siècles par leur législateur Confucius) qui défend aux étrangers de résider au même de visiter temporairement ce pays (^ans la crainte qu'on n'emportât le fameux savon); quelque chose a pu cependant être r^^
cueilli par ces premiers efforts, en commençant par le célèbre voyageur vénitien Marco-Polo, suivi de certains missionnaires, et finalement par Tambassade anglaise de sir Georges Staunton. Mais ces légères connaissances ainsi obtenues servirent seule* ment à démontrer Timmensité des trésors (et des savons) cachés et non révélés, tandis que d*autres nations se soumettaient volontairement à être traitées avec dédain par les gmiver" neurs arrogants de cet empire, qui se déclarent pères du soleil et de la lune, et dieux vice-gérants sur la terre (et seuls possesseurs du savon chinois).
Le commerce de thé, permis à- Canton aux étrangers barbares (ainsi qu'ils les appellent), ne nous donnait pas occasion d'acquérir les connaissances désirées, puisque marchands et autres engagés dans ce commerce étaient un peu mieux que des prisonniers, confinés dans un même bâtiment à Tune des extrémités de la ville, entourée par une haute muraille.
Nous avons pensé qu'il était convenable de faire précéder ï objet principal dont il s'agit de ce court extrait de ce qui est coami sur la Chine pour préparer le lecteur à donner une juste valeur aux difficultés rencontrées pour obtenir le prédeux secret que nous avons maintenant à relater.
C'était une remarque de sir Georges Staunton et des gentilshommes attachés à son ambassade pendant la seule visite qui leur fut permise à Péking, siège et capitale de l'empire, que les Chinois du plus haut rang, avec qui ils communiqiAient, avaient la peau d'une texture particuUèrement douce. Un jour une question fut adressée à un haut mandarin pour en connaître, s'il était possible, la cause, et si cette particularité était naturelle ou le résultatde quelque traitement spécial. Tout d'abord il avoua que naturellement leur peau était même plus rude que celle des Européens accoutumés au travail manuel le plus rude, mais que cette douceur particulière qu'ils avaient tant admirée était la conséquence de l'usage qu'ils faisaient chaque matin pour leurs
ablutions et dans leurs bains d'un savon dont il ignorai! lui-méoie la composition. (Savon étonnant, en effet, qu'un savon qui change la texture de la peau!)
Il ajoutait que la fabrication n'en était permise que dans ua petit nombre des principales villes de l'empire, étant expressé-* ment réservé à l'usage du céleste empereur lui-mémef des dames de sa cour et des plus hauts magistrats ; — que ce secret était seulement connu de quelques individus, ayant été transmis de père en iils, de génération en génération. Par suite de la der** nière guerre entre l'Angleterre et la Chine, et de la prise de Ningpo, où était le siège de l'une des manufactures impériales de savons, les Anglais en prirent possession, et un de nos amis obtint enfin, a force d'un beau présent pécuniaire, le secret si longtemps gardé, et dont nous sommes les seuls possesseurs; et» pour être bref, nous l'avons nommé : savon chinois. Som le patronage du céleste empereur.
(Voilà bien les hommes ! L'empereur s'appelle céleste empereur depuis qu'on a son savon ; — quand il ne voulait pas le donner, c'était (voir plus haut) un despote et un gouvernement arrogant. Les niarchaiids de savon ne valent pas mieux que les hommes!)
^^ La nouvelle mesure prise par M. le ministre de Tintérieur relativement aux employés de ses bureaux n'a pas eu leur assentiment. Il y avait une sorte de prescription acquise à l'abus qui s'était étAU graduellement de ne venir que fort tard aax bureaux et de s'en all^ de bonne heure. On a murmuré, mais U a fallu se soumette. On arrive aujourd'hui ponctuellement â neuf heures, et on signe la feuille de présence ; mais comme on n'a pas eu le temps de déjeuner, presque en arrivant on se met à faire une cuisine que son odeur trahit au loin. — On fait cuire des côtelettes et rôtir des boudins, — - après quoi on élabore son petit café. — C'est ainsi que tout le monde est satisfait, le ministre et les employés. — L'heure enlevée an loisir n'est pas
FÉVRIER \ 845. 3fl
cependant conquise pour le travail. Le ministère de Tintérieur ressemble à certadnes heures & rétablissement essayé par M. de Botherel.
^^ Nous avons parlé déjà de M. Jasmin, le coiffeur-poête. auquel S. M. Louis-Philippe a donné une montre avec des breloques en graines d'Amérique. M. Jasmin est retourné à sa boutique d'Agen, où il rase ses pratiques et les étrangers qu'attire la curiosité dé voir un homme aussi justement célèbre. Mon frère Eugène m'écl'it que comme il passait dernièrement par Agen avec un de ses amis, ils allèrent se faire raser chez M. Jasmin, lequel se mit à la besogne tout en leur récitant ses vers en pa* "toLs dont ils ae comprirent pas un mot. Ce que comprit bientôt Tami de mon frère, qui s'était exposé le premier au fer du poëte, c'est qu'il reçut une magniGque balafre à la joue. Mon frère, qui a été soldat, et n'avait pas peur d'un coup de sabre, n'osa pas affronter te rasoir de M. Jasmin et remporta sa barbe à Bot* deaux.
Le blessé fut encore obligé de payer les frais de la guerre. '— Il f^fusa, il .est vrai, d'acheter les œuvres que lui offrit M. Jasmin ; mais il fallut payer trente sous un pain de savon qui en valait bien huit.
^^ M. Dupin, comme on sait, ayant appelé M. Clausel CaU pumitu^ — M. Clausel revint à Paris, et lui expliqua que ces fiiçons de paurlersont bonnes entre avocats qui jouent un rôle; -*^qtte, dites à un soldat, elles avaient un inceiMnient qu'il
était bon que M. Dupin connût une fois pour toutes Cepen*
dant l'affaire s'arrangea.
H. Dupin dit qu'il avait appelé, il est vrai, M. Clausel Calpumius; mais qu'il ne s'agissait là ni de Calpùmius ni de M. Clausel. Depuis ce temps tous les efforts de M. Dupin ont été tournés vers l'abolition du duel; tout cela est fort bien, nous éQ avons dit noU^e opinion en temps el lieu; —mais si vous voulez suoprimer le duel, — il f«ii aussi su^orimer l'offense <}ui
le rend nécessaire, — > il faut que cette offense soit punie de façon à le rendre presque impossible, — et aussi à satisfaire la vengeance de Tinsulté. Je ne m'aper^^is pas qu'on y songe beaucoup. Exemple :
M. Kataêr a plaidé contre M. Mascarelli, et il a perdu ses procès; — il le rencontre un jour sur le boulevard, et il Tinsulte grossièrement. M. Mascarelii feint de ne pas l'entendre, et, pour se mettre à Tabri, à la fois, des injures de son adversaire et de sa propre* colère, il quitte le boulevard et entre dans le passage des Panorainas. M. Kataër Ty poursuit, et, à bout d'invectives, il lui crache au visage.
M. Mascarelii respecte les lois, — et défère M. Kataër aux* tribunaux. — Les tribunaux écoutent le récit des faits, et condamnent M. Kataêr à dix francs (^'amende au profit du trésor! Il paraît que ces scènes de violence affligent beaucoup le trésor, car, en ce cas-lâ, on lui offre toujours une fiche de consolation ; le trésor satisfait, on peut penser à M. Mascarelii, et on estime que, pour deux cents francs, il peut permettre qu'on lui crache au visage; — que c'est un bon prix, — un prix honnête, qu'il faut être raisonnable, — et qu'il faut vendre bon marché si l'on veut vendre beaucoup ; — que si, après cela, M. Mascarelii n'est pas content, c'est qu'il n'est pas raisonnable; — ainsi il a été jugé par messieurs les juges de la sixième chambre.
Eh bien ! il y a bien des gens qui, en cas pareil, — auront soin de fairfteurs affaires eux-mêmes. — Je vous le dis, en vérité, ce n'est pas ainsi que vous empêcherez le duel.
Jj^ Une lettre de Madrid du 17 janvier annonce que le ba ron de Meer vient d'être nommé grand de Castille, sous la dénomination de vicomte de la Loyauté. Nous avons déjà remarqué ce qu'il y a d'économique dans des titres métaphysiques. Nous remarquons aujourd'hui la singulière hiérarchie qui existe entre les diverses vertus ou qui sert d'apanage à la nouvelle grandesse espagnole. Nous avons vu Espartero duc de la Victoire. — La
victoire est duchesse, — la loyauté n'est que vicomtesse. -- Il serait curiepx de savoir quels titres ont la chasteté, le désintéressement, la sobriété, le courage, le dévouement, etc.
-^i$e S'il est un gouvernement singulier, c'est le goiivernv,ment électif, — comme celui, par exemple, sous lequel nous vivons. Les grades inférieurs nomment aux grades supérieurs; les électeurs qui sont censés moins éclairés, apprécient les éligibles, qui sont censés l'être d'avantage et choisissent parmi eux. — On n'a pas encore osé appliquer ce système à l'armée, où ce ne sont pas encore les soldats qui nom.ment leurs officiers. — (J'ai toujours peur, quand je dénonce ainsi quelque idée bien saugrenue, de ne faire que l'indiquer aux novateurs.)
^fej^ Toujours est-il que les femmes ont accepté depuis longtemps une tyrannie de ce genre en fait de parure, — et qu'elles se sont soumises au joug des bossues avec une abnégation dont je ne les croyais pas capables.
Les femmes contrefaites, difformes, informes ou seulement énormes ou maigres, ont imaginé de s'enferm^er et de se ficeler ..dans des choses connues sous le nom de corsets. — Les unes ne remplissent pas cette boîte, qui a à peu près la forme normale d'une femme, elles comblent les vides par du coton. Les autres ont de quoi la remplir, mais la totalité de leurs charmes n'est pas convenablement répaMe, et lesdits charmes sont exposés k un peu de confusion, on les divise alors de la manière la plus avantageuse possible dans les divers compartiments qui composent le corset. La masse générale ainsi divisée a Tair d'une femme, mais conune l'eau a la forme de la carafe qui la contient : quand on ôte le corset, c'est comme si on brisait la carafe, — l'eau reprend son niveau. — Ceries, c'était beaucoup déjà que d'avoir ainsi complété ou corrigé la nature ; — mais ce n'était pas suffisant, — Si les femmes trop grosses ou trop maigres, bossues ou mal faites, avaient seules adopté les corsets, elles auraient perdu même l'admiration des gens nombreux qui ne
s'aperçoivent pas de ces choses-là. — Elles ont persuadé i footes les autres femmes qu'il fallait cacher leur taille et leurs cbarmes naturels dans les mêmes bottes, — de telle sorte que, pour pa* rattre une femme bien faite, il ne s'agit plus que de remplir lesdites bottes n'importe comment.
j^ Quelques femmes, ayant la jambe mal faite ou trop grêle, — ont trouvé chez les hommes un exemple tout prêt. Depuis longtemps déjà les bancals et les cagneux ont caché les jambes des autres aussi bien que les leurs sous les larges étuis du pantalon* remplaçant la culotte courte. «» Elles ont établi que la décence .obligeait toutes les femmes à dissimuler leiurs jambes au moyen de fourreaux pareils. «- Elles n'ont pas aicore réussi, et on voit' encore quelques jolies jambes par les rues, mais chaque jour voit diminuer le nombre des récalcitrantes. -
Tout ceci n'est que la préface de ce que j'ai à dire à propas des jupes démesurément longues que les fenunes ont adoptées depuis quelque temps. — Les jupes longues ont, il est^vrai, une sorte de grftçe majestueuse qui ne messied pas i certmes femmes; mais cela cache les pieds. — Il est évident que ie& premières robes longues ont été portées par des femmes qm. avaient de grands et gros pieds. — D'abord elles ont adopté ti* midement ce costume, — puis elles ont conunencé à dire que cela était comme it faut y que cela éi^ibienpwié, — Les autres femmes l'ont cru, et ont caché leurs jolis pieds sous ces longues jupes destinées à cacher les gros pieds de leurs rivales.
^ê^ Je n'aurais cependant rien à dire contre les iongoes robes, parce que, malgré les efforts des unes, et grâce aux efforts des autres, elles laissent voir le pied de temps en temps. — C'est très^agrêable de voir plus rarement un vilain pied ; c'est plus agréable d'en voir un joli qui a l'air de se cacher, — le pied passe à l'état de beauté secrète; — c'est presque une fa-* veur que de le connaître. — Mais, avant tout, la propreté qui est un devoir chez les hommes» est une vertu chez les feounes^
--^etnne waie vertu ; non pas de ces vertus que tout le monde nie chez les autres, que tout le monde prétend avoir et que personne n*a; — non, c'est une vertu indispensable. — Eh bien I — les i*obes longues ne peuvent être portées que par les femmes qui ne sortent que dans une voiture à elles ; mais celles qui sortent â pied, celles qui sortent en omnibus et môme en fiacre, — afiDigent les regards du spectacle le plus révoltant.
Le luxe et la richesse vont bien aux femmes, — c'est même pour les leur donner qu'ils ont véritablement du prix, — et j'aime bien ce mot d'un amant à sa maltresse, qui regardait une étoile : — « Oh ! ne la désirez pas, Je vous en prie, je ne pourrais pas vous la donner. * Quelle douce et ravissante occupation que de réunir autour d*une femme année — les diamants et l'or qui se cachent au centre de la terre, — et les perles qui dor-^ nient au fond dès mers, — et de faire venir de tous les points de la terre les ouvrages les plus merveilleux! — Pauvres poètes que nous sommes, qui ne pouvons donner que des fleurs et de£( vers!
^^ Toujours est-il qu'il est quelque chose au-dessous de la pauvreté, c'est la tentation non réussie de paraître riche; <-- Quelle que soit sa position, une femme d'esprit ne trahira jamslis de pareils efforts ^ — elle ne poursuivra pas le luxe, elle le dédaignera. -— Elle sera simple, — elle n'imitera pas les femmes qui vont en voiture, elle trouvera d'aller â pied une manière si élégante, que les femmes en voiture en seront jalouses. La sotte porte des diamants faux, la femme d'esprit qui n*est pas riche ne porte pas de bijoux, et celles qui ont les plus beaux diamants s'aperçoivent qu'ils ne servent qu'à l'encadrer et à la faire ressortir ; — elles s'en irritent et disent que c'est prétentieux.
Une autre invention qu'ont eue certaines femmes que la nature a ébauchées avec précipitation, c'est de se gonfler les hanches avec une telle exagération, que ce n'est pas même l'imita-
tion de quelque chose de vrai ; — les femmes bien faîtes ont eu la sottise de suivre cette mode, — qui cache à la fois les formes qu'elles ont et celles que n*ont pas leurs rivales plus habiles ; — toutes portent des formes fausses.
^^ C'est encore un genre de vol, monsieur Pied-Noir, — il faut Tavouer, — et ensuite on se plaindra de Tinconstance des hommes! La femme que Ton obtient ressemble si peu quelquefois, — grâce à ces mensonges odieux, — à la femme que Ton a désirée, que ce serait une réelle infidélité à celle-ci que de continuer à aimer la première.
Pendant que nous sommes sur ce chapitre scabreux, nous devons, pour tout dire et pour être juste, constater une réaction qui s'opère quelquefois contre les bossues, les grêles et les obèses.
i^ê^ Qu'une jolie femme surmonte d'un chapeau jaune les boucles ruisselantes de ses cheveux noirs, — les autres femmes attribuent sa beauté et son succès^à ceci qu'elle a un chapeau jaune, — et toutes vont mettre des chapeaux jaunes, fussentelles blondes comme madame la duchesse d'Aumale. Le jaune devient à la mode ! — Qu'une femme bien faite imagine de porter des manches justes qui dessinent les contours de ses J3ras, il n'est pas une sauterelle qui se prive de porter des manches justes et d'affliger les regards — par les plus tristes maigreurs. Je suis, monsieur Pied-Noir, votre serviteur, A. K.