JUIN
Il y a quelques mois^ conduit à Brest par le désir de revoir nos armements, il admirait une de ces frégates aux proportions mâles et développées qu'on ne construisait pas de son temps, lorsqu'il reconnaît, dans roflBciW supérieur qui la commande, un de ses anciens élèves du TourmllCy officier qui joint à une carrière militaire distinguée un siège à la Chambre élective et de rinfluence à la cour. Cette rencontre lui parut providentielle ; il obtint de son ancien élève une apostille à sa pétition, ne douta plus du succès, et vint à Paris.
Mais le cordial accueil qu'il avait trouvé à bord de la frégate s'était refroidi; — son protecteur, absorbé par les luttes politiques, cessa de s'occuper de lui. — Toutefois, avant de regagner ses pénates, il voulut visiter l'exposition des produits de l'industrie, et surtout juger par lui-même le mérite d'un nouveau plomb de sonde qui a valu la croix à son inventeur.
Tout à coup un murmure confus se fait entendre ; — le prince de Joinville entrait à l'exposition avec quelques officiers.
Petit, depuis son arrivée à Paris, portait sans cesse sur lui — toutes ses pièces, tous ses papiers, — y compris ses deux demandes, celle de 1815 et la plus récente. Il se presse pour voir le jeune prince, dont on lui a vanté la nonne mine, le courage et les études sérieuses. Son parti est pris, il l'abordera, il liH parlera; — c'est le ciel qui le lui a fait rencontrer ; — le ciel veut qu'il ait enfin la croix.
Il fend la foule sans tenir compte des plaintes ni des i^mon-* ftrances; il écarte l'un, repousse l'autre, ^— et ne cède qu^ l'autorité hiérarchique d'un aide de camp à grosses épauiettes, qui accourt à sa rencontre et lui demande ce qu'il veut. « Je veux parler an prince. -^ Ce n'est ni le lieu ni le moment. — - Vous vous trompez, monsieur, le prince est toujours accessible pour les officiers de marine, je m'appelle Petit ; je suis 6ûr que le prince m'écoutera. — Sans doute, en toute autre circonstance; mais Son Altesse Royale, occupée en ce moment, ne
pourrait donner à votre entretien l'attention qu'il mente ; — avez-vous quelque chose d'écrit? — Certainement. — Eh bien! donnez-moi votre placet. »
Petit met la main à sa poche, — et donne un papier â son interlocuteur, qui le porte à l'instant au prince de Joinville. Le prince le lit attentivement. Un léger étonnement se peint d'abord sur ses traits, il est bientôt remplacé par une expression gracieuse et])ienveillante. — Il fait dire qu'il répondra.
Petit est au comble de la joie ; il court chez un de ses amis, et, les larmes aux yeux, lui raconte ce qui vient de se passer; — il n'oublie rien, il répète ses paroles, ses gestes.
Arrivé au moment où il donna sa pétition à l'aide de camp, il met la main à sa poche et en tu'e un papier. Puis» il raconte l'air et les gestes du prince, — et, machinalement, il ouvre le papier et jette les yeux dessus... Il se trouble, il pâlit; — ^^le papier qu'il a dans les mams, c'est sa p^titioa pour la croix d'honneur; celui qu'il a donné au prince, c'est sa demande de la croix de Saint-Louis, adressée aux Bourbons de la branche aînée.
Nous'ne savons pas encore comment s'est dénouée cette noun velle mésaventure du brave marin.
DICTIONNAIRE FAANÇilS-FRAKÇAIS.
^^ gâfé. — * Liqueur dont tous les effets n'ont pas encore été constatés. — Il suffit d'en avoir bu un certain nombre de denu-tasses pour devenir un profond politique, pour décider sans appel de la paix, de la guerre et de tous les intâpéts des nations. — La plus grande partie des gens ^ Franee n*ont pas d'autre éducation politique.
Cette aptitude que donne Tabsorptioii du eafé est susceptible de modifibations singulières.
Ceux qui boivent du café en jouant aux dominos deviennent optimistes, — aiment le gouvernement» quel qu'il soit, et approuvent ses actes, quoi qu'il fasse.
JUIH.ET 1844. \S9
Ceux, au contraire, qui avalent leur demi-tasse en jouant au billard -— sont portés aux théorieis républicaines et même anarchiques.
ItiiUetie&a.
AfTaire Donon-Cadot. — Les avocats* — Les jurés. — Les circonstances atténuantes. •>- M. Hébert. ^ Me Ghaix d'Est-Ânge. -— Un fratricide. — Une idée ingénieuse de radministraôion des chemins de fer. -^ Autre idée non moins ingénieuse de la même administration. — Moyen de 9'6n préserver. -«• Un moyen nouveau de fumer quand on n'a pas de cigare. ~ La dotation du duc de Nemours. — Un synonyme. — Un trait d'impartialité. — M. A. Dumas. ~ Les œillets rouges. — Paris d'après les journaux. — Une messe à Saint-Eustache. — Le marquis Tristan de
j^ AFFAitiB DONON-CADOT. — ^*Le i5 janvier dernier, M. Donon-Cadot, banquier de Pontoise, fut assassiné en plein jour dans sa maison par un serrurier nommé Rousselet.
Son fils, Edouard, âgé de dix-neuf ans et demi, était égale* ment dans la maison, séparé de la chambre où on tuait son père par l'épaisseur du plancher; — c*était un jour d'échéance; plusieurs personnes vinrent demander M. Donon pour rece-^ voir ou pour apporter de l'argent; Edouard leur ouvrit successivement la porte, et les renvoya en leur disant que son pér : était absent.
Ce n'est que le soir que, inquiet de cette absence si inoppor tune et si extraordinaire, — un autre fils du malheureux Donon, . qui n'habite pas la maison, enfonça la porte et trouva le cadavre de son père* ^
Deux ou trois jours se passent ; le jeune Edouard va à Paris pour chercher une fille qu'il connaissait, la conduit au spectacle» et passe la nuit avec elle dans un hôtel garni. Sur ces enire-
faites^ on arrête Bousselet, qui avoue son crime, et accuse Edouard d'être son complice. La justice, en effet, rassemble les circonstances, et des charges accablantes viennent corroborer la déposition du meurtrier, déjà si frappante, en cela qu'elle ne lui est d'aucune utilité, qu'elle ne fait même qu'ajouter au crime quelque chose de plus odieux, qui doit nécessairement rejaillir sur lui.
Edouard, mis au secret, — avoue qu'il avait surpris Rousselet au moment du meurtre, mais qu'effrayé par les menaces de l'assassin, non-seulement il l'avait laissé s'échapper, mais encore qu'il n'avait rien dit de toute la journée, était resté dans la maison, tranquillement et fredonnant, jusqu'à ce qiie d'autres découvrissent le crime.
Quelques jours après, il revient sur cette déclaration ; il a menti, dit-il lui-même, c*était pour voir ce que dirait Roussetet, Mais il dénonce alors les véritables complices de Roûsselet; — ces complices sont l'autre fils de M. Donon et je ne sais plus quels autres parents. Puis, au jour du jugement, il raconte qu'il a encore menti, que c'était pour se venger de son frère et de ses parents, par qui il se croyait abandonné.
M. Hébert, procureur général, et M* Chaix d'Est-Ange, — « bâtonnier de l'ordre des avocats, plaidant pour Edouard Donon» ont engagé un long débat à ce sujet.
On a pu voir alors les bizarres effets de l'habitude sur les hommes du palais. M* Chaix d'Est-Ânge accuse, pendant cinq heures et demie, M« Hébert d'avoir exagéré les faits, d'avoir cherché à animer contre Edouard, d'avoir fait des rapproche-tnents forcés, etc., c'est-à-dire, en un mot, d'avoir fait tous ses efforts pour faire sciemment guillotiner un innocent.
M. Hébert, si l'on résume ce qui, dans ses discours, regarde M** Ghaix d'Est-Ange, — l'accuse de dissimuler la culpabilité d'Edouard et de vouloir dérober à l'expiation un crime épouvantable»
C'est-â-dire que, selon Me Chaix d'Est-Ange, M. Hébert est un monstre que les ours el les tigres sont loin d'égaler en férocité; que, selon M. Hébert, M® Chaix • d'Est-Ange fait un fort vilain métier.
Et ces deux messieurs entremêlent ces appréciations mutuelles de compliments échangés sur leur talent, sur leur éloquence, etc., etc.
M** CHAIX. — Je termine cette défense, si pénible à entendre.
M. HÉBERT. — Loin de là, — elle ne m'est pas pénible â entendre, bien au contraire.
M* CHAIX. — Vous êtes trop bon, trop indulgent, etc., etc.
Je suis sûr de ne rien changer au sens et de rendre â peu prés textuellement les paroles employées par ces messieurs.
Tout le monde reste dans une grande anxiété , — tout parle contre le fils de la victime. •— Mais, malgré les apparences, malgré un-concours de circonstances accablantes, on se refuse à croire à un grand crime de la part d'un si jeune homme. — Mais, si Edouard est innocent, — qu'est-ce don&que Rousselet, Rousselet, assassin du père, qui, sans raison, sans intérêt, veut faire monter le fils sur 1 échafaud?
Que fait le jury dans cette circonstance? L'avocat de Rousselet cherche à excuser son client. — Il a cédé aux suggestions d'Edouard, dit-il, il n'a été que l'aveugle instrument d'un crime horrible. — L'avocat d'Edouard — dit au contraire — que Rousselet, assassin du père, veut l'être encore du fils en le dévouant au supplice des parricides.
 qui le jury donnera-t-il raison? — â tous les deux.
H acquitte Edouard, — c'est-à-dire qu'il déclare qu'Edouard n'est que la seconde victime de Rousselet. — H admet en faveur de Rousselet des circonstances atténuantes, c'est-à-dire qu'il pense que Rousselet n'a été que l'instrument d'Edouard. Il déclare Rousselet coupable oioec àrconstaneis atténuantes. Quelles drc»n$timce$ f Ce ne peut être celles d'avoir voulu faire guillo-
tiner Edouard innocent. — Il déclare Edouard innocent avec drconstances aggravantes. — On ne peut entendre autrement ce bizarre verdict : — les circonstances atténuantes du crime de Rousselet — sont des circonstances aggravantes pour l'innocence d'Edouard.
^^ trois jours après, un homn[ie est amené devant le tribunal. — Il a tué son frère de plusieurs coups de couteau. — Des témoins ont vu l'assassinat, le meurtrier lui-même avoue .son crime, — mais donne pour excuse qu'il avait bu.
On pose au jury cette question : — Le prévenu a-t-il, oui ou non, tué son frère à coups de couteau? Le jury prétend que non,
— et l'assassin est renvoyé à ses affaires, — ou à ses plaisirs,
— et probablement au cabaret»
MM. les jurés, — à l'exemple de Lycurgue, — considèrent comme impossibles — le fratricide et le parricide. >
Je ne sais si, en beaucoup de cas, il ne faut pas attribuer ces circonstances atténuantes, que j'ai parfois beaucoup de peijoe à expliquer, — à la formule que l'on présente aux jurés, et sur le sens de laquelle ils se trompent complètement.
Ils n'ont à s'expliquer que sur l'existence ou la non^existence d*un fait, et non sur la criminalité de ce fait: le prévenu a-t-il commis ou n'a-t-il pas commis le crime ou le délit dont il est accusé?
Mais on leur dit : « Le prévenu est-il coupable d'avoir assas^ sine ou volé? t — Il serait beaucoup plus clair de demander: « Le prévenu a-t-il volé, — ou a-t-iï assassiné? •
4^^ Le verdict du jury dans l'affaire Donon-Cadot, --^ le meurtrier de son frère renvoyé innocent, — les dames d» Chamblas condamnées aux remords — • ne doivent pas être un encouragement pour le crime : — il en est sur lesquels la justice ne plaisante pas, — et je ne conseille à personne de secouer son tapis par la fenêtre, ou de ne pas avoir d'argent pour rem*^ bourser un billet qu'on aurait reçu en payement*
^^ Voici une idée ingénieuse des administrations des chemins de fer — pour augmenter un peu le tarif déjà trop élevé du prix des places. L'administration transporte gratuitement les bagages des voyageurs jusqu à concurrence de quinze kilogrammes, — c*est déjà un progrès contestable sur les diligences, qui permettaient aux voyageurs de porter avec eux un poids à peu prés double.
Mais, quand vous portez vos bagages, en vous fait payer deux sous pour Tenregistrement, c'est-à-dire pour inscrire lesdits bagages sur un j^tit morceau de papier. Je ne pense pas que l'on tarde beaucoup à faire payer — deux sous pour Tencre et un sou pour la plume.
Ce tour n'est pas de l'invention de l'administration des chemins de fer, — il est pratiqué de temps immémorial par les escamoteurs qui travaillent sur les boulevards de Paris. Ils ofDrent de donner gratuitement — l'eau merveilleuse pour les dents à tous ceux qui payeront qadXve sous deux ou trois brins de chiendent.
Le tarif — déjà trop élevé, je le répète, des chemins de fer, a été fixé par le gouvernement ; — l'administration des chemins de fer n'a le droit de l'élever sous aucun prétexte. De tout temps, on a compris dans le prix de la place de chaque voyageur le droit de porter avec lui un certain poids de bagage. — Je ne sais pourquoi on a autorisé l'administration des chemins de fer à diminuer de presque la moitié le poids consacré pour l'usage ; — mais, en tous cas, on ne doit pas permettre qu'elle élève en outre le tarif sous prétexte d'enregistrement ou quelque autre que ce soit.
^^ Il n'y a pas de petits abus, *— ou plutôt ce sont les plus dangereux, — parce qu'ils passent inaperçus et successivement sans qu'on songe à les réprimer, et qu'après un cer* tain temps on voit que ce n'étaient que les étapes pour arriver i un abus plus grave*
488 LES GUÊTPES.
D*ailleursy — ces deux sous, Iorsqu*oa les prend & des gens qui payent huit sous pour aller à une petite distance, âAsniéres, par exemple, dans les wagons, — c'est un quart en sus qu'on leur fait payer, c'est-à-dire que^ sur mille voyageurs, Tadministration aura peï;çu en trop cent francs, — c'est-à-dire cinq cents francs au lieu de quatre cents.
Nous allons dénoncer encore un abus fréquent, — tout en donnant le moyen deTéluder aux Parisiens, si inflexibles envers les rois, si grands dompteurs de tyrans et rçnverseurs de dynasties^ mais en môme temps si patients, si soumis, si timides à l'endroit des cochers de fiacre et des porteurs d'eau.
Un jeune homme arrive au bureau en donnant le bras â une femme jeune et élégante; — il demande deux places dans un coupé de devant, on lui donne les billets pour les deux places et on prend son argent. Au moment du départ, il montre ses billets aux employés. « Deux coupés de devant!... il n'y en a plus... montez dans un coupé de derrière. » Ce disant, l'employé ouvre en effet la porte d'un coupé dans lequel on va. en arriére et pousse dedans les voyageurs en essayant de prendre les billets ; — mais le voyageur y avait été pris déjà, et savait qu'une fois qu'il n'aurait plus dans les mains les billets établissant son droit, il ne pourrait faire entendre ses réclamations; •— il repousse l'employé, — et dit : « J'ai payé deux places dans un coupé de devant et je veux mes deux places. — Ah ! vous voulez deux places dans un coupé de devant ! eh bien ! on va vous les donner, dit triomphalement l'employé; — les voilà. .. entrez vite, on n'a pas le temps de vous attendre... Allons. »
Et il ouvre à la fois deux diligences, voulant placer la jeune femme et son cavalier séparément — et essayant toujours de prendre les billets... < Mon bon ami, dit celui-ci, puisque vous le prenez sur ce ton, écoutez ce que je vous dis : Je veux les deux places que y ei payées et qui sont à moi. Je veux les deux places dans un seul et même coupé de devant, et je veux tes
n*« 1 et 2. — Je refuserais 1 et 3, ou 2 et 3, ou 3 et 4. »
La discussion s*engage, — du moins du côté de remployé, auquel le voyageur, qui a établi sou ultimatum, cesse entière* ment de répondre... — Pendant ce temps, — les voyageurs des v^agons restaient enfermés dans la salle d*altente et s'impatientaient ; — un inspecteur survient, reconnaît le droit du voyageur qui avait conservé sagement ses billets, — et cherche partout avec tant de zèle, — que les voyageurs, touchés du mal qu'il se donne, consentent pour lui — à monter dans un coupé de derrière.
^^ C*est une fermeté qu'il faut louer, — et surtout imiter — à chaque instant ; — on fourre les gens dans des places autres que celles qu'ils ont achetées. — Maintenant, il est vrai, on rend la différence de l'argent, mais on entoure cette restitution insuffisante de cérémonies si longues, si ennuyeuses, qu'on perd un temps et qu'on prend un ennui — dont la peur fait le plus souvent abandonner les quelques sous que l'on a à réclamer.
^^ On a vu une mère avec sa fille séparée d'elle, et la fille enfermée dans un wagon différent de celui de sa mère.
^^ Le public parisien est turbulent, franchit les palissades, fait volontiers des cannes avec les arbres à fruit qu'il trouve dans la campagne, mais il ne sait pas se faire respecter des gens qu'il paye. — S'il lui arrive d'avoir de l'énergie et de faire du bruit, c'est presque toujours quand il a tort, et presque jamais pour défendre ses droits*
^^ Le docteur '**, auquel la mort vient d'enlever un de ses clients, a reçu, il y a quelques jours, — une fort belle montre en or. Dans Tintérieur de la boite, on a fait graver ces mots : « Au docteur *'* les héritiers reconnaissants. »
^^ 11 était prés de minuit, les grilles de la cour des Tuileries étaient fermées, — la nuit était brumeuse. Un homme qui passait par la place du Carrousel, le long de la grille, — maugréait tout bas ; -^ tout à coup il s'arrêta en regardant d'un
œil d'envie un capitaine de la garde nationale — qui, enfermé de l'autre côté de la grille, enveloppé dans un bon manteau, ftfmait voluptueusement un magnifique cigare à peine entamé.
Le passant s'approche de la grille : « Capitaine, dit-il, voulez-vous me donner un peu de feu? — Volontiers, monsieur. »
Et le capitaine, au travers de la grille, passe complaisamment son cigare allumé, pour communiquer sa flamme au cigare éteint ou intact du pétitionnaire. Mais celui-ci prend le cigare, — le met entre ses lèvres, et, sans dire un mot, continue tranquillement sa route en le fumant.
D'abord le capitaine est stupéfait, puis furieux ; mais que faire ? il est enfermé ; — et le passant, qui n'a pas le moins du monde hâté le pas, ne tarde pas cependant à' disparaître par le guichet.
^^ Entre autres qualités éminentes qui distinguent S. M. Louis-Philippe, il faut mettre au premier rang la fermeté de caractère et une certaine persistance de volonté qui Mt presque toujours par triompher des obstacles ; c'est ainsi que le roi, qui voulait fortifier Paris, ne s'est pas effarouché de la défaveur et de la réprobation universelle qui ont accueilli la première présentatien de son projet. — La garde nationale avait crié, à une revue : « A bas les forts détachés; • il a ramassé tranquillement ledit projet repoussé, renversé, meurtri, -- et il l'a mis de côté pour le faire reparattre dans une meilleure occasion. Peu après, en effet, il a choisi un ministre qui s'était refait, par un séjour de quelques années dans l'opposition et par quelques injures adressées au rdi, une popularité facile et passagère, et il lui a confié les destinées du pays à condition qu'il ferait passer^ à la faveur de cette popularité, la loi des fortifications^ — fortifications qui ne consistaient plus en forts détachés^ si hautement 'repoussés, — mais cette fois en forts tout court espacés au-devant d'une enceÎQte continue; et la garde nationale voulait les bâtir elle-même.
^^ La demande d'une dotation pour )1. le duc de Nemours
— a été un peu plus impopulaire encore que la première proposition des forts détachée, elle a été repoussée avec un ensemble et une unanimité qui auraient découragé tout autre que S. M. Louis-Philippe. En effet, ce n'est pas tout à fait là ce qu'avaient promis à son origine les personnes qui, en Juillet 1830, avaient entrepris le gouvernement au rabais.
^^ L'affaire des fortifications, — sur laquelle les lecteurs des Guêpes savent notre avis, était du moins facile à plaider : on pouvait faire à ce sujet de ces grandes phrases, creuses, il est vrai, mais par cela même très-sonores : « Défense et indépendance de la patrie, menace aux étrangers, » etc.
^^ Mais je ne vois réellement aucun moyen de montrer la dotation sous .un côté qui ne présente pas dans toute sa crudité un certain appétit d'argent, — qui, de toutes les intempérances, est la moins pardonnée, non pas seulement parce qu'elle manque de noblesse, mais parce qu'elle est très-commune et très répandue,— etque la dotation est un gros morceau composé de beaucoup de petits morceaux que les gens, pour la plupart, se sentent trèscapables et très-désireux de manger et d'assimiler eux-mêmes.
^^ Le ministère n'est pas médiocrement embarrassé. — M. Guizot n'est pas populaire, ce n'est pas en soi-même un grand tort, quand on sait comment s'achète la popularité. Mais ce n'est pas un moyen de protéger une demande aussi impopulaire que celle de la dotation, et M. le duc de Nemours, sans qu'on sache bien pourquoi, ne jouit pas non plus d'une grande popularité.
^jlfig^ Il est vrai qu'on a déjà trouvé une sorte de synonyme,
— et que le Jtmmal des Débats a expliqué que l'on ne tient pas le moins du monde à obtenir la dotation en tant que dotation, que l'on n'est nullement préoccupé de X argent^ mais que si on y parait tenir aussi résolument, c'est que c'est une marque de confiance que l'on désire recevoir du pays^ — à tel point que si l'on
a fixé la chose à une somme un peu ronde, c'est parce que cela montrera d'autant plus de confiance que l*on est fier de mériter, et que Ton sera heureux d'obtenir.
<^^ Je suis heureux de pouvoir venir en aide à une assertion fort contestée. — On ne veut pas croire que la liste civile est obérée; j'ai entre les mains les titres, que je crois bien en régie, d'une créance appartenant aux héritiers du siéur Doret, sculpteur. — Cette créance résulte de travaux faits sous la direction de M. Carmontel, secrétaire des commandements du duc d'Orléans, et par ordre du père de S. M. Louis-Philippe, — dans des propriétés qui sont revenues au domaine privé.
1$^ Un journal de l'opposition avancée — a commis la naïveté que voici :
« Nous recevons de M. Vilcoq, détenu â DouUens, une lettre qui a pour but de rectifier une assertion émise à la tribune par M. Duchâtel. Nous n'avons if as reproduit le passage du discours dont il est question dans cette lettre, mais nous n'en publions pas moins la réclamation^ parce qu'il faut que la vérité soit connue, «
^^ On s'entretenait devant M. À. Dumas^ qui a tant de croix, — d'une nouvelle promotion dans Tordre de la Légion d'honneur. — On cherchait les titres ou les prétextes du nouveau chevalier; «-*• on en imaginait de bizarres et d'impertinents, en s'appuyant sur des antécédents connus, c Vous cherchez trop loin, dit M. Dumas, — on a donné la croix à M.*" par une raison bien simple : on lui a donné la croix parce qu'il ne l'avait pas. §
il^ Il faut se défier des prudes et de leur haine bavarde contre le vice. Si ce pauvre vice, traqué, soumis, ne sachant où se cacher, se jette étourdiment dans le cœur de ces prudes qui lui ont fait une si rude guerre, il est étonné dytrouverun asile sûr. — En effet, elles ont dépensé toute leur colère et tout le^r fiel contre le vice d'autrui.
1^^ Il est un commerce qui souffre à Paris tous les ans davantage, c'est celui des œillets rouges.
Beaucoup de gens, en effet, heureux de produire â quatre pas l'effet de chevaliers de la Légion d'honneur, avaient Thabitude d*orner d'un œillet rouge une des boutonnières de leur habit.
— Il reste aujourd'hui si peu de gens qui n'aient pas la décoration /éelle, que les bouquetières voient presque disparaître cette branche de leur industrie.
^feje PARIS d'après les jouRNAinR — Paris! ville heureuse' et pleine de prodiges, — urhem felicem etportentosam;
— ville heureuse, — car le lait et Je vin coulent dans les ruisseaux de tes rues, et tu vois» chaque matin, se réaliser ce que les contes de fées ont imaginé de plus opulei)t, — grâce aux sergents de ville et aux commissaires de police; — ville pleine de prodiges, — car tes heureux habitants ont tous le don des miracles : — les épiciers changent l'amidon en poivre et le grés en sel; les marchands de vin métamorphosent l'eau en vin, et les laitières la changent en lait et en crème. —0 Parisiens! passez votre lait au tamis, car il contient parfois des grenouilles. D n'est pas de miracles que ne renouvellent les industrieux habitants de cette grande cité. — Les boulangers font trois pains de deux livres avec quatre livres de pain; — celui-ci sème, cultive, récolte des choux, et il vous vend du tabac. — Quel bruit dans la maison voisine! pourquoi cet homme casse-t-il ses vitres. — C'est un rival de l'autre, c'est également un marchand de tabac; il fait le sien avec du verre pilé, — et comme il a du nfontant, on n'en veut plus acheter d'autre. — Heureusement un de ses voisins, qui fait le sien avec de l'écorce de ehône et de l'arsenic, est allé dénoncer cet odieux abus au commissaire de police du quartier. ^
^If^ Une chose me donne un profond étonnement : c'est de voir l'admiration que cause au palais une plaidoirie longue, commune, diffuse, d'un français suspect, et que personne ne voudrait lire dans aucun livre ;
C'est de voir que ces plaidoiries, qui durent généralement
f94 LES GUÊPES.
cinq heures au palais, sont reproduites par les journ&as de manière à fournir une lecture de vingt minutes, et que Ton est surtout frappé des longueurs que Ton y trouve.
i^kfC M. le premier président Séguier est un homme d'esprit et de sens, qui se laisse quelquefois aller à des sorties uu peu véhémentes à Tendroif des avocats.
Il y a quelque temps, les avocats ont rassemblé divers griefs qu'ils avaient contre M. Séguier.
4^^ 1^ A plusieurs reprises, il avait invité quelques-uns de ces messieurs à être plus brefs, — à parler de l'affaire dont il était question.
^^ 2<^ Un jour qu'une cause était appelée, — on lui dit qu'on ne pouvait passer outre, parce que les avocats n'étaient pas là. « Allez toujours, dit-il, nous n'en jugerons que mieux. »
^1^ 3^ Une autre fois, — dans une circonstance à peu près semblable, on lui dit que Tavocat de l'une des parties est absent : « Eh bien, dit*il à l'avocat de la partie adverse, -nous pouvons aller en avant, vous plaiderez pour les deux. »
^kj* 4® Plusieurs fois il s'était élevé contre l'indifférence avec laquelle les avocats défendent les plus mauvaises causes.
J^^ Nous avons nous-mêmes trop souvent dit ces choses et^ d'autres semblables, pour qu'il nous soit possible de blâmer aujourd'hui M. Séguier. — De tout cela MM. les avocats peuvent se fâcher, mais je ne vois vraiment pas comment ils feraient pour plaider le contraire. — En effet, pensez-vous que si M. Chaix d'Est-Ânge était procureur général, il soit absolument certain .qu'il eût refusé de soutenir l'accusation contre Edouard Donon? — Pensez-vous que M. Hébert eût sûrement refusé de le détendre, s'il était avocat?
U est facile de répondre : <t Oui, certes, M. Hébert eût refusé de défendre; — oui, M. Chaix eût refusé d'attaquer. § Oui» mais les faits sont là.
Jmaginez-moi un crime, quel qu'il soit, aussi horrible que
vous le puissiez rencontrer dans les annales judiciaires, qui n'ait pas trouvé d'avocat pour défendre le criminel.
Je me trompe, il y en a un * — mais c'est un crimes si laid, ai honteux, si contagieux ! . . . c'est le crime de n'avoir pas d'argent.
Tous les assassins qui sont condamnés <— ont toujours eu un avocat pour soutenir leur innocence.
Presque tous les innocents accpiittés ont toujours eu un avocat du rci ou un procureur général pour soutenir qu'ils étaient coupables et pour demander qu'on les guillotinât.
^^ Trouvez-moi un avocat, — plaidant au palais depuis plusieurs années, — qui n'ait pas plaidé déjà ou qui ne soit prêt à plaider le contraire de ce qu'il plaide aujourd'hui.
M. un tel plaide contre moi ; — j'allais chez lui le charger de plaider pour moi, — mais mon adversaire avait un meilleur cheval et est arrivé le premier.
Ou : j'ai été arrête en route par un embarras de voitures. — Pensez- vous qu'il aurait refusé ma cause?
Et celui qui plaide pour moi, supposez-vous qu'il n'aurait pas consenti à plaider pour mon adversaire, si celui-ci s'était adressé à lui?
ij^ Chaque fois qu'un avocat défend la bonne cause, il a en face de lui un autre avocat qui défend la mauvaise.
^^ Quand la moitié des avocats défend la veuve et Vorphc' Huy c'est que l'autre moitié les attaque.
^^ Pensez-vous que ce soient toujours les mêmes qui plaident les bonnes causes, toiyours les mômes qui défendent les autres?
Que diriez-vous alors de ceux qui défendent toujours les mauvaises causes? Mais il n'en est pas ainsi, — c'est le hasard qui en décide.
Je crois que le succès de ces plaidoiries de cinq heures, qui paraissent déjà si délayées et si longues lorsqu'elles sont ré-
duites et resserrées jusqu'à former une lecture de vingt mînntes« je crois que le succès de ces plaidoiries consiste en ceci : — les juges et les jurés, fatigués, assommés, engourdis par Tennni,— tombent dans une sorte de torpeur, perdent toute énergie et toute volonté.
éj^ La police, dit-on, fait en ce moment des recherches pour découvrir les auteurs d*une mordante caricature — qui se distribue sous le manteau.
Au coin d'un tas de pavés, — un homme qui cache assez mal son V sage d'une main pour que Ton reconnaisse parfaitement un visage inviolable, tend de l'autre aux passants son chapeau orné d'un^ cocarde tricolore, et dit d'un ton lamentable : € Pour ma famille ! »
^1^ Il est une chose dont se plaignent beaucoup les personnes qui passent la belle saison aux environs de Paris.
 peu près toute la journée, les rives de la Seine sont couvertes de tritons si exactement nus, — que le bord de la rivière et la rivière elle-même — deviennent une promenade impossible pour les femmes.
MM. les maires des communes qui environnent la capitale pourraient facilement obvier à cet inconvénient. Il en est quelques-uns dont TindifiTérence va plus loin. Il y a quelque temps, sept hommes se sont noyés,' dans la même journée, à Asniéres; l'un d'eux a été retrouvé tout habillé et frappé de coups de couteau, — eh bien î on n'a jusqu'ici fait aucune recherche à ce sujet.
^^ Parmi les nombreuses affiches qui couvrent en papier . aussi exactement l'extérieur des maisons que l'intérieur des appartements, — on en remarquait une jaune — qui annonçait une représentation extraordinaire au théâtre... c'est-à-dire l'église de Saint-Eustache, pour les débuts d'un buffet d'orgues sur lequel devaient s'exercer les plus célèbres,. les plus prodigieux organistes de la France et de l'étranger; — quelques acteurs de l'Opéra devaient se faire entendre.
Si inappliqué à une église les formules ordinairement consacrées au théâtre, — ce n*est pas que je cherche à faire des plaisanteries de mauvais goût, c'est au contraire pour venger les égUses elles-mêmes du charlatanisme des gens qui en vivent, — et montrer ce qui est de leur fait, pour que les esprits superficiels n'en fassent pas retomber le ridicule et Todieux sur la religion.
Le tort n*est pas, je crois, d'appeler une église un théâtre, mais bien d*en faire réellement un théâtre, — où Ton paye à la porte, — où Ton triple le prix des places les jours de représentations extraordinaires, — où Ton attire la foule, — non par la piété, mais par la curiosité, — où Ton appelle les chrétiens, non à prier— mais à entendre la musique, — non à assister à la messe — mais à se donner la joie mondaine d'écouter la belle voix d'Alexis Dupont.
11 est vrai qu'on ne délivre pas de contre-marques, — mais c'est un innocent moyen de faire payer deux fois le prix de leur place à ceux qui ont l'imprudence de sortir pendant les entr'actes.
Doubler et tripler le prix des places serait peu de chose les jours ordinaires, ceux qui ne veulent pas s'asseoir n'ont pas à payer des chaises dont ils ne se servent pas — et dont il serait d'ailleurs plus décent que les églises de Paris, qui sont fort riches, ne fissent pas une spéculation.
11 est à remarquer que le recueillement religieux qu'on doit apporter à l'église — est toujours interrompu cinq ou six fois par des gens qui viennent demander de l'argent, y compris celui que les prêtres viennent si singulièrement demander pour les trépassés! Mais ce jour-là, — on payait dés chaises dont on ne voulait pas, même quand vint le moment où il n'y en avait plus.
il^ L'exploitation de ces industries — qui provoquent la curiosité — seulement ont, entre autres inconvénients, celui d'attirer dans les églises des gens qui^ n'y venant par aucun motif de piété, 8*y livrent à des occupations plus que mondaines,
f98 l'EiS GUÊPES.
— qui nécessitent Tintenention de la police, des sergents de
Yille, etc.
^^ Un spectateur, sans mauvaise intention, car il parut fort embarrassé du mot qui lui était échappé, fut tellement (Ùstrait et trompé par l'aspect qu'avait l'église ce jour -là— que, ne trouvant nulle part la chaise qu'il avait louée, il s'oublia au point d'appeler l'ouvreuse.
En manière d'intermède, M. le curé fit une quête destinée au payement de l'orgue.
^^ Il vient de mourir en Afrique un homme que j'aimais beaucoup et qui était surtout très-lié avec Gatayes. Cette liaison nous avait rapprochés. Brave, spirituel et rempli de distinction, le marquis de Rovigo avait dans la conversation cette gaieté d'une nature particulière qui vient par accès aux gens tristes et qui leur prête tant de charmes,
Le maréchal Bugeaud a dit, dans son rapport au ministre de la guerre : « Nous avoas perdu deux capitaines de spahis, MM. de Rovigo et Lachèvre, officiers très-regrettables, car ils étaient d'une bravoure et d'une intelligence éprouvées. »
Tristan de Rovigo avait d'abord été destiné à la marine. En 1831, à quinze ans, il était élève de l'école navale; à dix-huit ans il fut nommé sous-lieutenant dans les équipages de ligne. En 1834, il entra à l'école de cavalerie, et en sortit bientôt pour aller servir comme sous-lieutenant, d'abord au 11® régiment de dragons, puis au 4« régiment de lanciers. Nommé le 26 février 1840 lieutenant au 8» régiment de hussards, il demanda à servir en Afrique dans la cavalerie indigène qu'on venait de réorganiser. Depuis 1842, il a pris avec les spahis d'Oran une part trés-active aux diverses expéditions dirigées par le général Lamoriciére.
Le 21 janvier 1844, Tristan de Rovigo fut nommé capitaine, et il commandait un des deux escadrons des spahis d'Oran dans l'affaire du 15 juin dernier, où il a succombé.
AOUT \Slti. 199
• Cet ofiBcier, dit le journal Y Algérie, s'était concilié à un haut degré l'estime et l'affection da ses chefs et de ses camarades. Unissant un noble cœur .et un esprit élevé à un courage intrépide, il était du nombre de ces jeunes officiers qui sont le nerf et Tavenir de l'armée d*Afrique.
» Le capitaine de Rovigo a succombé à Tàge de vingt-huit ans, dans une mêlée glorieuse pour nos armes, sur cette terre où son frère aîné a servi avec distinction comme capitaine de chasseurs, et où son père a commandé en chef comme gouverneur général. ))
M. le duc de Rovigo — part pour TAfrique, et y va chercher le corps de son frère, triste et pieux devoir.
Août 1844.
lie gouvernement représentatif. *- Sur la messe en musique à l*église Saint-Eustacbe; tarif des ctiaises. — Madame Lafarge, madame Lacoste et Donon-Gadot. — Loi sur la chasse. — Réclame du baron Yvan. — L^ordre des avocdts et la cour de cassation. >- Les régates; prix du prince de Joinville ; prix de la ville. — M. Thiers et M. Guizot. — La garde municipale le 29 juillet 1844.
«^e^ Les gens crient si haut, si fort et si longtemps pour des niaiseries, que, lorsqu'il arrive quelque événement important, — on est accoutumé à leur clameur et on ne les écoute pas.
C'est Thistoire de ce berger qui criait au loup pour s'amuser, et que personne ne vint secourir lorsqu'il cria à un vrai loup qui le mangea.
^^ Jamais on ne s*est mieux moqué de la convention dite gouvernement représentatif que dans cette circonstance.
Des incidents* graves surviennent, — la paix est sérieusement menacée.
Aïklieu de proroger la Chambre, — on se hâte de prononcer leur dissolution et de renvoyer les pairs' et les députés chez eux.
Après quoi on va trouver moyen de conserver la paix. On est décidé à y mettre le prix.
ij^ On criera beaucoup à la dignité compromise » ce qui n'empêchera pas le cabinet d'avoir la majorité après les vacances.
II n'y a guère aux affaires que des marchands, des banquiers, des agioteurs, — qui ne veulent pas la guerre, — mais qui aiment à faire blanc de leur épée.
Le ministère qui leur convient le mieux est celui qui les laisse crier à la dignité, à Thonneur, à la gloire, — et ne s'en émeut pas le moins du monde, et conserve la paix à tout prix.
Un ministère moins inébranlable, qu'on soupçonnerait de se laisser à la fin émouvoir par la clameur publique, ne ferait pas aussi bien leur affaire, — on n'oserait pas demander si fort le maintien de l'honneur national, on aurait trop peur de l'obtenir.
^j^ Pour faire suite à ce que nous avons dit relativement â la messe en musique exécutée à Sainte-Eustache,
Le décret du 18 mars 1806 dit : c Les églises seront ouvertes gratuitement au public. Il est expressément défendu de ne rien percevoir dans les églises et à leur entrée, autre le prix des chaises, sous quelque prétexte que ce soit.
i: Il sera même réservé, dans toutes les églises, une place où les fidèles qui ne louent pas de chaises ni de bancs puissent commodément assister au service divin et entendre les instructions <.
» Le tarif des chaises sera arrêté par l'évéque et le préfet, et cette fixation sera toujours la même, quelles que soient les cérémonies qui auront lieu dans les églises. §
^^ Cette manie de faire des héroïnes avec des femmes qui
' Exigence àlaqueUe bb soustraient certaines églises, en mettant "audessus de cette place réservée : — Banc des pauvreSy — en insultant ceux qui ne payent pas leurs chaises.
sortent violemment de l'obscurité modeste de la maison et de la famille est arrivée à un tel excès, — que je suis forcé d'ajouter quelque chose à ce que j'ai dit dans le temps au sujet des amoureux de madame Lafarge.
Qu est-ce que madame Lacoste, innocente de Tempoisonnement de son mari, ainsi que l'a déclaré le jury?
Une jeune femme, qui, — aimant un homme de son âge, s'est néanmoins vendue — à un vieillard infirme, — et qui attendait que ce vieillard achevât de mourir dans ses bras.
^If^ Un des scandales du procès Donon-Cadot, où dans tant d'atrocités le jury n'a su trouver qu'un demi-crime, a été dans les billets de favevr accordés à certaines personnes pour assiste; à ce spectacle.
Tout cela avait tellement l'air d'une comédie, — qu'il semblerait que ce jury, consultant le goût du public, n'a pas osé donner un dénoûment sérieux.
Une circulaire du garde des sceaux essaye de prévenir désormais une pareille inconvenance ; mais de toutes parts les journaux adressent au public des proclamations intéressées.
Entrez ! entrez ! — crie l'un de ces carrés de papier, — vous serez placés on ne peut mieux pour assister au grand procès de madame Lacoste... Nous vous donnerons les détails vingt-quatre heures avant les autres. — Renouvelez votre abonnement; — les billets et entrées de faveur sont généralement suspendus; prrrenez vos billets...
Un autre promet des gravures représentant les diverses toi* lettes d'Euphémie Vergés, veuve Lacoste.
Un autre donnera son portrait.
Un autre^ un dessin de la maison' où elle s'est cachée.
Comme ce procès ressemble un peu trop à celui de madame Lafarge, — déjà exploité, — les mêmes journaux s'ingénient à trouver des différences entre les héroïnes.
Euphémie Vergés a les cheveux à la Ninon t
i^^ A propos d^ madame Lafarge, — eommo nous Tavons signalé, — on essaye de temps ea temps de tâter ¥ opinion publique -— au sujet d'une grâce à lui accorder.
Il y a quelque temps, elle était si malade qu'il D*y avait guère d*e$poir de la sauver.
Aujourd'hui elle se porte bien; — mate on fidt un éloge touchant de $a résignation.
Et, attendu qu'e/fe est réngnée à rester en prison, on propose de Ten faire sortir.
3e ne sais guère de prisonnière qui ne se rérignerait vofUn^ tiers à ce prix.
Ne vaudrait-il pas mieux, à la rigueur, rendra la liberté i quelqu'un qui ne se réâgnerait pas à la prison — et, par cokiséquent, qui y souffrirait davantage?
Cette résignation ne ressemblerait-elle pas à celle des enfants qui disent : c Donnez-moi un gâteau, je n'en demande pas? t
1^^ Si l'on découvre que madame Lafarge n'a pas empdsoané son mari, il faut que, publiquement, la justice du pays lui demande grâce à genoux et lui fasse amende honorable, — et* qu'elle rentre en triomphe dans son pays.
ij^ Mais, s'il en est autrement, -<- la résignation qu'elle peut avoir est un bonheur pour elle et non pas un mérite qui puisse efbeer son crime.
j^ D'après la nouvelle loi sur la chasse, on ne saurait apporter une trop scrupuleuse attention à ne pas commettre ce délit, ^^ «e qw n'est pas facile.
Le gibier semble narguer l'homme et le provoquer, il n'est pas de ruse qu'il n'emploie pour se faire tuer méchamment et faire mettre le chasseur à 't'amende.
A Louhans (Saône*et-Loire), un moissonneur se met à l'ouvrage avec sa fanciUe; — un levraut, au lieu de se sauver, se laisse atteindre par la faucille et meurt. — Le moissonneur, sst journée faite, emporte le levraut, ^ mais un gendarme le ren-
contre et l'arrête. -^ Il a été cQpdamné à cinquante francs d'amende et aux frais.
^^ Les étrangen daiirent croire que les Français sont un peuple perpétuellement enrhumé, — et que le père du jeune homme des Saltimhanques est le type le plus réel de ce peuple qui se rend h lui-même l'hommage de dire qu'il est le plus spirituel du monde. En effet, — les journaux -— sont remplis, à leur quatrième page, — d'annonces de pâtes, de bonbons, etc., contre les rhumes. Entre ces pâtes, on doit en remarquer une, — qui s'appelle pâte pectorale du baron Yvan — et qui, dit l'annonce, est approuvée — par.,, devinez par qui?...
Par le baron Yvan.
En effet, si le baron Yvan a composé la meilleure pâte pectorale qui existe, c'est qu'il connaît mieux que personne et les rhumes et ce qui les guérit, -r A qui donc doit-on s'adresser pour l'appréciation d'une pâte pectorale, si ce n'est -à lui?
Ainsi M. le baron Yvan, questionné sur ceci : Quelle est la meilleure pâte pectorale? a répondu que c'était celle qu'il vend ttpis francs la botte.
Soumettre sa pâte à une autre autorité serait reconnaître qu'il existe un homme capable de faire une meilleure pâte que la sienne^
^^ Je ne sais pas pourquoi on plaint tant les maris, et pourquoi on se moque autant d'eux quand il leur survient quelque infortune.
J'ai bien plus de pitié et de moquerie powr les amants heureut des femmes de ces pauvres maris.
Uq m^ri un peu jaloux peut, sans coups de poignard, sans poison, sans tour du nord» sans aucun de ces moyens vulgaires du roman et de la tragédie, -*-> sans rien risquer pour sa propre peau, — sans le moindre danger 4*aucune sorte, infliger i l'homme qui s'avise d'être amoureux de sa femme plus de tourments qu'on n'en a |aniais mis dans l'enfer chrétien ni dans celui des aauens.
11 n*v a pas d'homme, quelque brave qu'il soit, que le pas d'un mari ne fasse trembler. Il n'y a pas d'humiliation que ce pauvre mari ne puisse lui faire subir, pas d'insulte qu'il ne puisse lui faire endurer, pas de tortures physiques et morales qu'il ne puisse se divertir â lui imposer.
^ft^ Les juges et les avocats sont fort occupés â plaider entre eux. Nous avons parlé du différend survenu entre l'ordre des avocats et M. le premier président Séguier. Voici que la cour de cassation vient d'approuver le tribunal de la ville d'Âmbert, qui ne permet pas aux avocats de son ressort de plaider en moustaches. Ce procès dure déjà depuis quelque temps, — les avocats ont défendu leurs moustaches jusqu'à la fin.
Que fera la cour de cassation si les colonels de la garde nationale exigent que ces mêmes avocats montent la garde avec des moustaches.
En effet, — ^son arrêt s'appuie sur les considérants suivants : c Que le port de la moustache e^t une tenue négligée; par conséquent une atteinte à la dignité de la justice — et un manque de respect envers les magistrats. »
<s^ Les chefs de la garde nationale —• ne pourront-ils pas prétendre que la moustache fait partie de l'uniforme, — que la couper diminue l'air militaire du soldât citoyen, peut exciter la moquerie et diminuer le respect dû à l'hostitution ?
Malgré la guerre que nous avons faite aux avocats, et que nous continuerons à leur faire, nous n'avions pas été jusqu'à demander qu'ils fussent — marqués d'un signe, comme Caîn.
Ce n'est pas la première minutie de ce genre à laquelle la magistrature ait attaché une importance ridicule.
Voici une anecdote peu connue qui en fait foi :
En 1720, M« Gin, plaidant en la première chambre des requêtes du palais, et lisant une autorité, M. le président lui dit: • Vous lisez, et vous êtes couvert! » M* Gin lui répondit : « Oui, monsieur, je suis couvert, etj'ai le droit de l'être, parce que c'est
une autorité, non une pièce que je lis. » M. le président répliqua : « Il n'importe pas, pièce ou autorité, il faut se découvrir. » M^ Guillet de Blaru, qui se trouva l'ancien des avocats qui étaient sur lebarreau, prit la parole et dit à la cour : cM<»6in est dans la posture où il doit être, et où nous sommes à la grand'chambre, quand en plaidant nous y lisons. » Sur quoi M. le président dit encore : « Continuez comme vous voudrez. » Le lundi, 8 du môme mois, M<» Gin plaidant encore et se tenant couvert à la lecture d'une autorité, M. le président lui dit ce qu'il lui avait dit le vendredi précédent. M« Gin répliqua de la même manière. M. le président fit lever l'audience. A celle du 9 du même mois, U^ Aubry, allant plus loin, lut couvert un texte de coutume dans le livre môme. Le président lui dit : a Vous lisez, et vous êtes couvert! » L'avocat ayant répondu comme avait fait M*' Gin, M. le priêsident continua l'audience au premier jour; mais tous les avocats se retirèrent et ne voulurent pas aller plaider a\ix requêtes du palais.
Cependant les plaidoiries ne laissèrent pas de continuer le même jour et les jours suivants, en la grand'chambre, où, Vl^ Julien de Prunay, Chevalier et Cochin s'étant tenus couverts en lisant les lois, les coutumes et autres autorités, un président à mortier, désavouant, comme toute sa compagnie, le procédé de messieurs des requêtes, dit en riant â l'audience : i Voilà le possessoire jugé. » En vain messieurs des requêtes voulurent-ils se restreindre ensuite à ce que les avocats fussent découverts, du mains en lisant dans les livres à Vaudience^ les avocats répondirent qu'ils ne pouvaient y souscrire et qu'ils devaient être maintenus dans leur droit; et l'on décida définitivement à la grand'chambre, le 17, qu'en ioiis temps ^ excepté en lisant les pièces, les avocats' demeureraient couverts,
^^ Ajoutons que la barbe a été plus d'une fois attaquée sérieusement.
Guillaume Duprat, fils du chancelier, évoque de Clermont, qui
fit bâtir le collège des jésuites à Paris, avait la plus belle barbe qa*on eût jamais vue. — Il fut forcé de s'enfuir de son église cathédrale, où il voulait dire la messe le jour de Pâques, parce que le doyen et les chantres voulaient lui couper la barba, qu'ils prétendaient être une insulte à la majesté divine.
L'évéque Duprat, pensant que si la vue d'une barbe avait si fort offensé Dieu, il n'en eût jpas donné à l'homme, s'obstina i garder la sienne; mais il eut tant de chagrin des avanies qu'il reçut à ce sujet, qu'il en tomba malade et mourut.
Un curé, possesseur également d'une fort belle barbe, fut interdit par son- évéque ; mais il en appela â Louis XIY, qui condamna le caprice de l' évéque — et renvoya le curé dans sa cure. »
1^^ Plusieurs soldats s'étant noyés en se baignant, on a défendu à la garnison de Paris de se baigner dans la rivière. Ne vaudrait-il pas mieux faire apprendre aux soldats à nager, et donner à la natation le rang d'exercice obligatoire?
Rappelons, â ce propos, — - que les trois quarts des mari» niers de Paris ne savent pas nager; — que, lorsqu'ils tombent à l'eau, ils se noient, et que, lorsqu'il s'agit de secourir un noyé, c'est avec un croc de fer qu'ils le tirent de l'eau en l'ac-^ crochant par un œil — ou partout où. le hasard fait tomber leur croc.
Cependant, quand on donne A un marinier l'autorisation de conduire un bateau sur la rivière, on lui fait subir une sorte d'examen. Pourquoi n'exige-t-on pas de lui qu'if sache nager, et bien nager?
^^ La fête annuelle connue sous le nom de régates a eu lieu en rade du Havre le 29 juillet La plage était couverte de nombreux spectateurs. Les régates sontdes courses de bateaux, les uns à la voile, les autres â la rame.
Plusieurs embarcations montées par des Anglais se sont pré*sentées. Ces hommes ne font pas autre chose que de jouter de
viteâàe, — S6 transportant successivement dans tous les endroits où il y a des joutes de ce genre. Ils sont semblables aux chevaux de course, — qui ne sont bons qu'à cela, — et ne valent rien ni pour la selle ni pour le cabriolet.
Néanmoins, s'ils ont remporté des prix, les marins du Havre et des environs, quoique moins entraînés, en ont eu leur bonne part, — et entre autres le prix principal.
II est à remarquer que le patron anglais Coombes, auquel le pilote français Mazerat avait prêté une embarcation, sans laquelle il n'aurait pu prendre part à la lutte, — est parti sans le remercier, et a abandonné sur la grève l'embarcation, dont les avirons ont été perdus.
Ce qui doit étonner surtout dans cette fête, c'est la mesquinerie des prix proposés. Sept mille francs, dont deux mille donnés par le prince de Joinville et quatre par la ville.
Mille francs seulement donnés par le ministère de la marine !
Eh quoi! c'est par quatre-vingt mille francs qu'on donne pour les courses de chevaux, — qui, sous prétexte d'améliorer la race des chevaux en France, — n'ont jamais fait produire que des chevaux de course, — qui ne sont pas bons à autre chose — qu'à faire des paris ; des chevaux qu'il faut préparer quarante jours pour qu'ils courent pendant quatre minutes, et qui mourraient à la sixième. Et pour des courses de bateaux, — pour un encouragement aux marins, on ne trouve que mille francs !
Il devrait y avoir, dans tous les ports de mer, des courses de bateaux — avec des prix importants offerts par le gouvernement. — On devrait faire concourir depuis les canots des pôcheiirs jusqu'aux bateaux à vapeur.
Outre les régates, qui, dans chaque port de mer, devraient réunir les marins de toute la circonscription, il faudrait, dans chaque commune des bords de la mer, dans chaque bourgade de pécheurs, qu'il y eût une fête — et des courses de bateaux.
^^ Malgré la sensation prpronde produite par l'écrit da prince de Joinville, le gouvernement semble n'en tenir aucun compte. — On devait s'attendre à voir commander, à l'instant même où on venait si clairement d'en démontrer la nécessité, un certain nombre de bateaux à vapeur, pour lesquels on profiterait des perfectionnements apportés par la science. — Eh bien! dans toute la France, je puis affirmer qu il n'a pas été commandé un seul bateau à vapeur â hélices !
j^ Les femmes s'imaginent que nous avons dans le cœur» dans la tête, ou n'importe où, — un type auquel il faut absolument ressembler pour être belles à nos yeux.
Nous faisons exactement la même chose à l'égard des femmes.
Il n'est sorte de déguisement, de mensonge, qu'on n'emploie de part et d'autre pour se faire à celte ressemblance.
Chacun se revêt, pour le combat de l'amour, d'un personnage de son invention comme d'une cuirasse.
Mais souvent on arrive à se déplaire de part et d'autre sous ces traits d'emprunt, tandis qu'on se serait charmé réciproquement avec sa figure naturelle.
«j^ Je serais curieux de voir aujourd'hui — M. Thiers, ses amis et les journaux de ses amis — reprochant i M. Guizot de compromettre, par ses concessions, l'honneur du pays.
Si l'on se rappelait, en France, que M. Thiers, étant ministre, a fait rentrer à Toulon dix-sept vaisseaux de guerre français, pendant que neuf vaisseaux anglais bombardaient Beyrouth.
Que M. Thiers redevienne ministre, — M. Guizot lui fera les mêmes reproches, — et on ne se rappellera pas davantage ce que fait M. Guizot aujourd'hui.
^^ Nous l'avons déjà fait observer, il se tue un peu trop de monde dans les fêtes publiques.
Cependant, malgré la promptitude d'une partie des journaux â accuser l'imprévoyance du préfet de police, il faut parler aussi
de l'imprudence des gens qui conduisent des enfants dans une foule semblable.
Tous les journaux ont raconté les horribles accidents arrivés pendant la soirée du 29 juillet ; — presque tous ont longuement défclamé contre l'imprévoyance, Timpéritie, etc., deri'administration.
Quelques-uns à peine ont consacré deux lignes â faire mention de la belle conduite de la garde municipale au milieu de ce désastre.
Les Champs-Elysées étaient déjà pleins de monde, et une foule compacte remplissait toute la rue Royale jusqu'à la Madeleine, toute la place Louis XV, toute la rue de Rivoli, les Tuileries, le quai des Tuileries.
,Une autre foule de privilégiés avait envahi, avec des billets, la berge du quai des Tuileries.
Sans compter la foule qui encombrait le quai en aval du pont Louis XV jusqu'à celui des Invalides, et même plus loin.
Le feu d'artifice tiré, toutes ces colonnes pressées se dîrigèrent h la fois vers les Champs-Elysées, déjà remplis pour voir la féerique illumination.
^^ Sur la place Louis XV, on commèrice déjà à étouffer quelques personnes; mais, à l'entrée des Champs-Elysées, entre les chevaux de Marly, où le passage est trés-resserré, puis à l'entrée de l'avenue tiabrielle, commencèrent les scènes terribles de cette soirée.
Des enfants, des femmes, des hommes, asphyxiés, écrasés, s'affaissèrent et tombèrent sous les pieds de la foule.
« C'était horrible, m'écrit Gatayes, de sentir des corps sous ses pieds et de ne pouvoir essayer de les ramasser ! »
Des cris déchirants partaient de tous côtés. On ne pouvait marcher dans un sens ni dans un autre, — et la foule augmentait toujours !
ij^ C'est alors que la garde municipale a montré un zélet
une intelligence et un dévouement dignes des plus grands éloges.
Quelques gardes municipaux à cheval, — envoyés dans la foule, — prenaient sur leurs chevaux des femmes et des en-* fants qu'ils enlevaient à la foule,
M. le lieutenant-colonel de la garde municipale accourut sur les lieux de la scène, rassembla à grand'peine quelques gardes municipaux à pied, et lui-môme mit pied à terre pour ne pas augmenter le désordre.
Ce qu'il voulait, ce qu'il fallait faire, — quoique ce fût impossible, — c'était de refever les corps gisants â terre et de sauver ceux qui n'avaient pas encore été tout à fait écrasés sous les pieds.
Il fit croiser, — non pas les baïonnettes, •— mais la crosse des fusils, — et les gardes, entrant dans la foule comme un coin, ramassèrent un nombre considérable de victimes qui, sans cet acte d'intelligente vigueur, eussent infailliblement péri.
A mesure qu'on relevait un corps, on le portait au poste qui est â l'entrée des Champs-Elysées.
LA, les gardes brisèrent les vitres du corps de garde pour donner de l'air aux blessés, et, sous la direction de quelques leunes médecins, entré lesquels j'ai appris par un journal que se trouvait mon excellent ami Alphonse Lebatard, — ils se mirent â frictionner ceux qu'on leur apportait.
Mais ce que plusieurs témoins remarquèrent encore plus que leur activité et leur zèle, c'est l'extrême décence avec laquelle ils soignaient les femmes que leurs camarades remettaient entre leurs mains; — ce qu'on, n'aurait osé attendre de soldats, pas un mot ne fut dit, pas un regard ne fut porté qui eût pu blesser un père, un frère, un mari.
Où ne sait pas combien de gens les gardes municipaux ont sauvés dans cette déplorable soirée.
Lorsque la foule, moins ftirieuse, commençait à permettre de cireiiler i peu près librement, Gatayes a vu un garde à cheval
portant sur les fontes^de ses pistolets deux petits enfants qu'il avait arrachés a la mort — et qui pleuraient. — Il les caressait, les embrassait, les faisait jouer avec la dragonne de son salira, pour essayer de les apaiser; — et, leur parlant avec une nsdveté touchante, — imitant pour eux le langage des nourrices, il leur disait en adoucissant la voix : « Maman va venir, elle est allée chercher du nanan. »
J'ai entendu bien des gens dire, le lendemain, qu'ils n'oublieraient jamais le colonel de la garde municipal à cheval, avec sa figure énergique, ornée d'un si beau coup de sabre, sa fer* meté, sa douceur, sa force* son intelligence.
D'autres disaient : « Sans la garde municipale, je ne serais pas vivant aujourd'hui. •
Le pouvoir doit des récompenses à la garde municipale.
La population de Paris doit une manifestation de reconnaissance.
Pour moi, je remphs ici, avec une vive satisfaction, un devoir que la presse parisienne a, ce me semble, un peu négligé.
Septembre 1844.
C0 qB*op gagne à passer sur le pont de Rouen. — L'argent de papier. <-< Affaire de Maroc. — Attitude des divers carrés de papier. — M. Bugeaud et M. Grandménil. — Le prince de Joinville et M. du Buat. — La fée Grognon. — Oraoieuse et Perctnet — M. Armand Bertin. • 11. Félix Solar. — M> de Mackau, ministre pour tout faire. — M. de Ronald. -- Les femmes, l'arsenic et les maris. — Deux perruques. — Le mort vivant. — La fille garçon. -• Les morts payent les frais. — Pritchard, le comptoir et la chaire.
^^ J'ai découvert ces jours derniers un moyen d'avoir cent mille livres de rentes et même davantage, •— moyen simple et à
âlâ LES GUÊPES.
la portée de toat le nantie. Je crois devoir le faire connaître d'abord aux abonnés des Gtiêpes; ce sera, je pense, plus que suffisant pour leur ôter toute hésitation pour le renouvellement de leur abonnement qui va bientôt expirer, comme disent les journaux.
Comme, en revenant de Paris, je passais sur le nouveau pont de Rouen, on me réclama le péage, qui est fixé à un centime. — Je donnai au receveur un sou, contre lequel il me rendit ti'ois centimes etun petit rond de papier dont voici la copie exacte :
Je demandai ce que c'était que ce petit rond de papier, et Ton me répondit que c'était un centime — qui me servirait à passer sur le pont en retournant à Paris. .
« Et si je ne repasse pas par ici? » demandai-je. — Le receveur haussa les épaules, — tourna les yeux d'un autre côté, et me fit comprendre que je Tennuyais. C'est pourquoi je mis mon rond de papier dans ma bourse et je contmuai ma route.
Mais toutes sortes de pensées m'assaillirent en chemin.
Décidément, dis-je, les ponts ne se gênent plus.
Voici un pont qui a mérité, -—'je ne dirai pas la mort, — mais les travaux forcés à perpétuité, — aux termes des articles 132 et 133 du Code pénal.
En bonne justice, le pont de Rouen devrait être transféré k Brest ou à Toulon.
L'artiole 133 dit : « Celui qui aura contrefaii ou altéré des monnaies de hillon ou de cuivre ayant cours légal en France sera puni des travaux forcés à perpétuité. »
Puis, tout à coup, il me revint en mémoire l'article 136 du
même Code pénal, -- lequel arlicle 136 me déclare passible d*uQ emprisonnement d'un mois à deux ans ; — car, dit l'article 436: « Ceux qui auront connaissance d'une fabrique de monnaie d'or, d'argent, de hillon ou de cuivre, ayant cours légal en France, et qui n'auront pas, dans les vingt-quatre heures, révélé, etc., seront, pour le seul fait de non-révélation, et lors même qu'ils seraient exempts de toute complicité, punis d'un emprisonne-ment d\m mois à deux ans, »
£t il y a trois jours déjà que j'ai passé sur le pont de Rouen, et il y en aura six quand ce numéro des Guêpes sera déposé au parquet de M. le procureur du roi.
Voilà un pont qui pourrait me mener partout ailleurs qu*où je comptais aller en le traversant.
Et je continuai toujours ma route, en songeant à rémission de centimes faite par le pont de Rouen.
Mais, — dis-je, — le pont de Rouen émet ses centimes au grand jour, — d'où vient que la justice tolère cet abus? — Et, si le pont de Rouen a l'autorisation de faire de la monnaie, pourquoi n'en ferais-je pas aussi? — pourquoi n'en feriez-vous pas?
— Pourquoi ne ferait-on que des centimes? — Et, d'ailleurs, je ne sais pas d'état, fût-ce celui de ténor ou de danseuse, qui puisse rapporter autant que celui de découper, douze heures par jour, de petits ronds de papier valant chacun un centime
— Mais, s'écriera le pont que le Code pénal m'ordonne de dénoncer, — ce n'est pas réellement un centime, c'est une sorte de contre-niarque que je Uvre aux passants.
— Non, pont, répondrai-je; vous pourriez, si vous vouliez, livrer une contre-marque, — si vous étiez autorisé à percevoir deux centimes par personne, et si vous vouliez, par bienveil* lance, diviser ce péage en deux payements, parce qu'alors ce serait votre chose dont vous disposeriez.
Mais, si deux mille personnes vous ont traversé aujourd'hui,
— il n'est pas exagéré de penser qu'en cette saison il y avait
su LES GUÊPES.
mille étrangers, voyageurs, etc., qui s'en retourneront par un autre chemin.
Et cinq cents qui perdront ou useront votre rond de papier.
Cela fait quinze cents centimes, — ou quinze francs, que vous avez perçus aujourd'hui de plus que ce que la loi vous autorise à percevoir.
Cela fait quinze cents personnes qui auront payé leur passage double^
De quel droit, ô pont! me donnez- vous pour un centime légal un centime à moi appartenant, — ayant cours partout, — un rond de papier qui n'a aucune valeur?
Que diriez-vous, pont, si je vous donnais, moi, un rond de papier que je découperais , — sur lequel j'écrirais : « Bon pour un sou, »— etsi jevous demandais la monnaie de mon ronddepapier?
— Monsieur, me diriez-voss, que puis-je faire de votre rond de papier? — - Gardez-le précieusement, — vous' répondrais-je, — et, quand je passerai, si je vous donne deux sous, vous me rendrez quatre centimes et mon rond de papier, ce qui, avec le péage, fera la monnaie de mon rond. — Mais quand pepa,sserezvous? — Je n'en sais rien. — Mais repasserez-vous jamais? — Je n'en sais rien.
Et vous refuseriez mon rond de papier. — ^^ Cependant, si vos ronds de papier sont de l'argent, — mes ronds de papier sont de l'argent aussi, — ou bien les vôtres n'en sont pas.
Ainsi, -^ je soutiens que tout abonné des Guêpes peut découper le spécimen qui illustre le commencement de ce chapitre, — et le donner pour son passage sur le pont de Rouen.
Le pont de Rouen prétend qu'un semblable rond est un centime ; — s'il en donne, il doit en recevoir.
Je ne sais pour lui aucun moyen d'échapper à cette conséquence.
— Vous contrefaites ma monnaie» monsieur, s'écriera le pont de Rouen.
— Qaelle monnaie, répondrez-vous, celle qui est déjà une contrefaçon?
La loi ne punit que la contrefaçon d*une monnaie ayant cours légal en France ; et yoire monnaie n'a qu'un cours illégal, et n'a môme ce cours que sur le pont de Rouen. — Vous ne pourrez atteindre ceux qui s'amuseront à faire des centimes pareils aux vôtres — comme faux monnayeurs.
i^^ Cependant, si quelqu'un vous apportait pour mille francs de ces centimes de papier parfaitement semblables à ceux que vous émettez tous les jours,— je ne vois pas comment vous feriez pour ne pas en accepter l'échange contre la même somme en argent.
Comment vous défendrez-vôus?
Quel est le crime ou le délit du contrefacteur?
Ce sera donc une contrefaçon littéraire, — vous prétendret que la rédaction de ce rond de papier vous appartient et que vous êtes l'auteur de ces mots :
B. p. 01 centime.
Mais avez-vous alors fait le dépôt de votre œuvre au dépôt de la librairie?
D'où vient que cet ouvrage ne porte pas de nom d'imprimeur, conformément à la loi?
1^^ Certes, j'ai plus d'une fois éclairé nos contemporains sur les vertus, le patriotisme, le désintéressement et le génie des divers carrés de papier s'intitulant organes de l'opinion publique ; — mais je n'ai jamais poussé la démonstration aussi loin qu'ils viennent de le faire eux-mêmes.
Je considère comme terminée la guerre que j'ai faite à ces carrés de papier — et si le peuple « le plus spirituel de la terre » n'en est pas le plus idiot, le plus crétin, — je suis convaincu qu'il ne restera pas un seul abonné i ces honnêtes journaux, — qui ne s'imprimeront plus que pour faire entre eux l'échange de leurs feuilles — et ne serviront désormais qu'à couvrir les pots de confiture et allumer les pipes.
Nons allops, pour constater leur suicide, -^ relire ensemble les belles choses quMIs ont imprimées par ces derniers temps.
^^ Nous diviserons, comme de coutume, les journaux en deux classes : — jo ceux qui approuvent le gouvernement actuel, — quel qu'il soit et quoi qu'il fasse, — c'est-'à-dire qui reçoivent leur part du budget et des places.
^^ 2» Ceux qui blâment le gouvernement actuel — quel qu'il soit et quoi qu'il fasse, — c'est-à-dire ceux qui veulent prendre de force leur part des places et du budget.
^1^ Commençons par ceux-ci :
Le prince de Joinville est envoyé en Afrique, — les journaux annoncent que c'est une vaine démonstration qui n'aura aucun résultat. Selon ces tacticiens consommés, il n'y a qu'une chose à faire pour punir l'empereur de Maroc, c'est de bombarder Tanger. — Mais ils savent qu'on ne s' en avisera pas, — V Angleterre nous Va défendu. Cependant, c'était un coup important à frapper, — c était la seule chose à faire dans V intérêt de la France, etc., et ainsi de suite pendant cent longues colonnes.
1^^ Voici qu'un malin — le canon des Invalides annonce, selon l'usage, que la princesse de Joinville est accouchée.
Certes, si elle n'avait pas le malheur d'être princesse, on s'intéresserait â la situation de celte jeune étrangère, qui, au milieu de l'enfantement, — a à craindre encore pour son mari, qui sans doute en ce moment est exposé au canon et à la mitraille.
^^ Mais les journaux s'indignent d*étre réveillés pour cela, et, prenant leur plus belle ironie, ils s'écrient :
« À midi, le canon des Invalides est venu éveiller les Parisiens.
• On a cra â l'arrivée d'une grande et glorieuse nouvelle. On pensait que le gouvernement de la paix partout et toujours avait compris l'urgence de se relever far quelque coup de viqueur.
SEPTEMBRE 4 844. 2n
» On parlait <l*ane victoire remportée sur les Marocains, de la prise lie Tanger y de Larache ou de Mogador.
» On a su, plus tard, qu'il s'agissait d'annoncer à la France que la princesse de Joinyille venait d'accoucher d'une PRm-