LES CHRONIQUES QUÉBECQU0I8ES
— M. Tessier. — Mon cher monsieur, j'ai trop de soucis pour badiner, je vous l'assure. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais il est devenu évident pour moi, que la connaissance des quatre règles élémentaires de l'arithmétique, est chose très-utile. Tant que je n'ai pas été ministre et que je u'ai attaqué personne, on m'a laissé tranquille et j'ai même pu, en me taisant, ou en disant Ouél... tout court, passer pour habile; mais depuis, j'ai filé un bien mauvais coton. J'ai voulu chiffrer sur la dette publique, et le Journal de Québec m'a pris à tâche, et plus impitoyable que lui, me poursuit comme mon ombre, ce Biaise maudit, que je voudrais avoir sous le talon pour l'écraser et l'anéantir.
. — M. Thom. — Vous aviez affaire à forte partie en vous attaquant au Journal; car c'est un rude jouteur qui a passé sa vie à écrire et à lutter. Je vous avoue que je ne pourrais vous apprendre à vous défendre contre lui ; il en a tant démoli déjà de plus forts que vous et moi. Quant à Biaise, j'en ai bien entendu parler, mais je ne l'ai pas lu. N'avez- vous pas de bons écrivains pour vous faire défendre ?
— M. Tessier. — Les écrivains sont rares, je veux dire les bons.
— M. Thom. — Il faut bien que cela soit puisque vous vous servez de M. Barthe !
— M. Tessier. — Que voulez-vous, mon cher M. Thom ! si je pouvais au moins découvrir cet abominable Biaise, qui est partout, entend tout, voit tout et dit tout. J'ai placé des sentinelles dans l'université, dans la chambre, dans ce bureau, dans celui du Canadien et partout enfin, pour le surprendre et le faire saisir ; mais il est insaisisable, et se rit de ma police.
184 LES CHRONIQUES QUÉBECQUOISES.
M. ïhom. — Cela est bien tri&te, mais à votre place je le laisserais dire et faire, et je le ferais taire à force 'l'habileté et de brillants actes d'administration.
— M. Tessiei'. — Oiié ! comme vous y allez vous ! C'est plus facile à dire qu'à faire. J'ai fait Evwia,^ il a ri iVEmma. J'ai fait un rapport comme président de rinstitut-Canadien, on m'a changé mon rapport de fond (>n comble, parcequ'il n'était pas écrit en français ; il a livré mon i-apj)ort aux sarcasmes de la foule. J'ai écrit une letli'o à la banque Nationale en me retirant ; il a encore ri de cette œuvi-e que J'avais pourtant bien travaillée. Jai fait un discours à l'université, le jour dv >()n inauguration ; il a dit, et j'ai bien peur que ce soit le sentiment universel, que j'avais été stupide et niai>. .l'ai voulu parler à mes électeurs de la dette publique, el j'ai fait une erreur de vingt neuf millions de piasti'os. Le Journal me l'a dit assez souvent, et Biaise est venu fruellement me le reprocher après lui. îlnfin, j'ai fait dans mon rapport des travaux publics, des calculs sur le commerce qui m'ont perdu à jamais ; mais je n'ai pas été plus bête ici qu'JIowland et McDougall.
— M. Thom. — J'ai lu les ilébats auxquc^ls vous faites allusion, et je dois dire ([uc vous avez raison.
— M. Tessier. — On dit que je suis ignorant ; mais au moins, je ne suis pas le seul démon espèce. J. Sandtield, notre chef, s'en fait beaucoup accroire depuis r|u'il est ministre, mais il n'est pas fort non plus, lui. Il ne sait pas écrire sa langue, dito pour P^oley, idem poui- Howland. McGee a bien la langue affilée, mais dos Anglais qui sont bons juges, m'ont dit qu'il écrivait, lui aussi, incorrectement la langue anglaise. J*our Evanrurcl; vous U» connaissez comme moi, ce n'est j)as lo
• Voir le Répertoire national, vol. 2, page 17.
LES CHRONIQUES QUÉBÏCQUOISES. 18.')
diable, ce n'est rien du tout; et pourtant, il se donne vis-à-vis de moi, comme vous avez (5u le lire dans Blainf, des airs de matamore et d'homme d'esprit qui vont ma! à sa taille. Je le laisse speecher et je lui enlève, au nez. les nominations.
— M. Thom. — Monsieur, je vous laisse, car mes écoliers m'attendent. Vous m'avez parlé de bien de*; choses; mais j'ai compris que vous m'avez mandé principalement, pour savoir si je ne pourrais pas vous enseigner à calculer!...
— M. Tessier. — Oué! c'est pour ça principalement.
— M. Thom. — Quel âge avez-voua?
— M. Tessier. — Quarante-cinq ans.
— M. Thom. — Il est trop tard monsieur, pour apprendre à votre âge si vous ne savez pas déjà ; mais quand vous serez em harassé dans vos calculs, je vous enverrai l'un de mes plus jeunes élèves, le premier venu, et je vous promets qu'il ne fera jamais un erreur de vingt neuf millions de piastres. Du reste monsieur, quand même je vous montrerais à calculer, ce n'est pas seulement la faculté de compter seule qui suffit, il faut encore le jugement, qui seul, vous permet de vous bieîi servir de vos chiffres. J'avoue en toute humilité, que je n'ai pas encore trouvé le secret d'enseigntjr le jugement.
M. Tessier lui dit comme il sort. — C'est bien dommage, car nous avons partout des erreurs graves dtjugement ; Fol «y, dans son affaire du Grand-Tronc et dans son rapport des postes, MacDonald, dans son rapport sur la milice et ses difficultés, sur ce même sujet, avec le gouverneur-général et le duc de New-Castle, puis dans la commission d'Ottawa, qui nous livre a.i ridicule, et moi, dans mon rapport. Je vous en prie
186 LES CHRONIQUES QUÉBECQUOISES.
M. Thom, si vous trouvez le secret du bon sens vendez moi le, je vous le paierai bien, je vous le promets.
M. Thom sourit d'un air narquois, et s'éloigne, en fai santun salut de biais, pour ne pas laisser voir sa phisionomie moqueuse.
M. Howland survenant au moment même où M. Thom laisse le bureau des travaux publics, demande au commissaire le nom du partant.
— M. Tessier. — C'est M. Thom, le célèbre instituteur ([ui enseigne à cAv'^/Tr ; je l'ai fait venir pour prendre, de lui, des leçons d'arithmétique.
— M. Howland. — I guess, that man is clever, will joii engage him for me also.
— M. Tessier. — J'ai parlé pour nous tous, car, vous le savez nous en avons tous besoin ; mais ce qui m'attriste, c'est qu'il m'a dit qu'il n'enseignait pas le jugement.
— M. Howland. — What a pitty, for we were humilinted most dreadfully by Kose the other night, and...
A cet instant la porte se ferme, et on n'entend plus que des sons confus.
Je vous apprenais dans ma dernière, que j'avais reçu une lettre d'un de mes amis, sur l'organisation de la milice ; je vous l'envoie pour que vous la publiez, à votre loisir, in extenso.
Bla[8I.
LES CHRONIQUES QUÉBECQUOISES. 187
Mon cher Blaise,
Je ne vous connais pas et cependant je vous aime. Te V0U8 aime parce que vous osez dire de grandes vérités ; je vous aime pai'ce que je trouve chez vous l'indépendance et la sincéi'ité, et que ces deux grandes qualités deviennent de plus en plus rares dans notre monde politique ; je vous aime enfin, parce que vous êtes détesté ])2iV plusieurs. On dit que vous êtes trop malin ; mais n'avez-vous pas cent bonnes raisons de Têtre davantage ? On vous accuse de dire des personnaJit es, mais le moyen de ne pas s'apercevoir qu'Evanturel a une crinière, et que Tessier tient toujours les deux mains dans ses ])0ches pour y caresser >on portefeuille. Enfin, on va jusqu'à dire que vous êtes lowl ; mais à un esprit léger comme M. Fabre, vous devez nécessairement paraître avoir beaucoup de poids. Donc, je vous donne l'absolution de tous les péchés qu'on vous met sur la conscience, et je veux même vous faire pécher encore.
Connaissez-vous un peu, en quoi consiste l'organisation militaire opérée dans les campagnes avec les $250.- 000 obtenues dans la dernière session par le ministère McDonald-Sicottc. Savez-vous un peu, quel sera le résultat de cette organisation d'une milice de 25,000 hommes, dont les trompettes n'ont été jusqu'ici embouchées que par MM. les ministres pour répandre paila province, la bonne nouvelle de cette œuvre colossale ? Non, vous ne le savez pas, car si vous le saviez vous en auriez déjà dit plus que je puis vous en dire.
J ai les intelligences dans la campagne, et grâce aux informations que j'en ai reçues, je puis vous édifier un peu sur le sujet. Dans plusieurs paroisses que je cou- 12i
188 LES CHROXIQCES gUÉBECQîJOÎsES.
naÎR parfiiitemcnt, et qui ont montré un zole et un en enthousiasme sans pareils, voici ce qui a été réalisé.
Grâce à l'amliition de quelques-uns et à leur engouement pour les titres de capitaine. lieutenant et autres, des compagnies se sont formées et sur avis dgnné au gouvernement de la formation dicelles, des habillements et des armeM ont été expédiés à grands frais. Il y a eu des démonstrations militaires. Les compagnies ont exhibé, à plu-ieurs reprises dans les rues, leurs baïon^ nettes flamboyantes et leurs accoutrements. Mais ce lut tout ; et quand le s])ectacle ne fut plus nouveau
" L'ennui naquit Un jour de l'uniformité."
la bannière fut peu à peu désertée, et en détinitive, voici ce qui est resté. — Douze ou quinze par compagnie continuent encore à s'exercer assez régulièrement, et les autres trouvent qu'il vaut mieux laisser dormir leurs carabines dans leurs maisons, et se promener ou aller à leurs travaux, bien chaudement enveloppés dans les belles capotes que le gouvernement leur a données. Au hois, à la grange, à la boutique, jusqu'à l'P^glise, vous les rencontrez atfublés de leurs capotes — à tel point que vous prendriez le village pour une caserne, ou pour le camp des américains du nord. Dans les rues, vous apercevez çà et là, de grands gaillards (jui, appuyés sur leurs longues cai-abines, et les yeux tournés vers le ileuve, se proposent de faire ce printemps, un massacre général dos outardes et des canards. Vous y rcncontrcz aussi des pelotons de soldats nains, et en les questionjiant, vous apprenez que leurs pères sont soldats, et (jue leurs mores ont coupé, taillé et adapté à leur petite taille les caj)otos de leurs pajias. Voilà les fruits de l'organisation dans ces localités. Aussi, le ministère NfcDonnld Sicottc devient-il populaire; car disent les
LES CHRONIQUES QUÉBECQTJOISES. 189
gens, c'est la seule administration à qui le Seigneuipourra dire quand elle mourra: "Jetais nu et vou^ m avez donné un vêtement ; j'avais faim et vous m'avez nourri de canards."' En attendant, le ministère doit avoir 1^ remords d'avoir créé dans ces paroisses de grands flâneurs, qui auraient travaillé pour gagner leur habillement, mais qui mainteiiant, se chauffent gaiement au soleil sous la cajjote du gouvernement.
Au reste, ce qui se passe là, se passe partout ailleurs, et vous voj^ez dès lors où sont allées et à quoi ont servi les $250,000 de la province.
E>t-il besoin de vous dire maintenant, ce que ferait cette belle milice organi>ée dans le cas d'une invasion américaine ? Mais vous devez le deviner. C est à peine si. dans chacune de ces compagnies, qui coûtent $1,000 à $1,200, Ion trouverait douze à quinze hommes disciplinés et capables des évolutions les plus élémentaires.
Alors donc, mon cher Biaise, vous n'êtes pas informé de ce qui se passe dans les campagnes, puisque vous avez laissé l'administration se vanter d'avoir organisé une milice et de n'avoir dépensé dans cette organisation que $250,000.
Pourtant, tout le monde conviendra que cette organisation, telle quelle, est ce que l'administration McDonald-Sicotte a fait de mieux !... Que penser donc du reste ?
Je devrais m'arrêter ici, mais je suis M. P. P., membr*i pour parler, et j'ai une démangeaison de dire, que vous me pardonnerez j'espère. Je me suis mis en tête, il y a quelques jours, de composer une chanson sur la situation actuelle du ministère et sur ses craintes pour l'avenir. Je ne suis guère plus poète que M. Bureau, mais enfin, me suis-je dit, je pourrais bien avoir autant de goût pour la poésie que MM. Tessier et Evanturel en
190 LES CHRONIQUES QrÉBECQU» »ISES.
ont pour le portefouille, er j'ai chatisomié. Voici le «lernier couplet, que vous voudi-ez bien communiquer à M. Bureau qui, sur les banquettes ministérielles, rc^semM^ à un maître cliantre au lutrin:
Air (le la Mirseilfaise.
En vain gardons-nous l'espérance
De vraincre nos fiers opposants.
Ils rient de notre résistance
Et comptent déjà nos instants ! (bis)
Mais quand apparaîtra l'aurore
De ce jour trois fois malheureux,
Aux honneurs faisant nos adieux,
En chœur nous chanterons encore :
Au coffre, chers amis ; volons chers compagnons
Volons, volons Qu'un flot d'argent inonde nos maisons î
Un ami de Blaise.
MoNsiEiu LE Rédacteur.
Vous rappelez-vous raMcienno PliuJ'fe Bouge où M. .lobin. le député, taisait le rôle de bonne auprès de PEnfant Terrible, et remplissait celui de hia.i'^hisseur et de coiffeur auprès du vieux Dr Valois '.^ eii ! bien, M. .Tobin a ]>erdu ces deux empb)is et sennuie. S'adre>sant au procureur-<i:enéral du Ba-- Canada : •* M. Sieotîo. lui dit-il de sa voix la plus douce, c'est d«)mmage. liai-dez-voir; le pauvre î.-.Moi. vou> savez l»ien, ça ne lue fait rien."
— -M. Sicotte. — Qu'v a-t-il donc, mon clier .Tobin ?
— M. .lobin. — Ça me coûte de vous le dire, mais tout le inonde est dégoûté de Mctiec. 11 e^t malpropre.
LES CHRONIQUES QUÉBECQUOÏSES. 191
— M. Sicotte. — Que voulez-vous y faire, mon pauvre Jos?
— M. Jobin. — Youlez-vou.s m'en confier le lavage et le peignage à l'entreprise ; J'ai pratiqué le métier autrefois, auprès du père Valois et je pense qu'une double lessive, très-forte, ferait l'affaire; cependant je n'en répondrais ])as encore, car il y a si longt<3mps que le lavag-e y a passé.
— M. Sicotte. — Vous voulez entreprendre là, une besogne bien difficile, et Sandfield s'y opposera et avec beaucoup de raison ; car il soutient, que tant qu'il faudra se tenir le nez pour arriver aux portefeuilles, l'opposition ne sera pas tentée d'en approcher.
— M. Jobin. — 3Ioi, je n'ai jamais de chance. (Il s'éloigne.)
.Te vous ai raconté dans mon avant-dernière lettre, ce <iui se passait dans le bureau des travaux publics au sujet des édifices parlementaires d'Ottawa. Je crois vous avoir déjà dit, que MM. Brunel et Starke ? avaient abandonné la besogne des devis après un mois de travail, et qu'on jivait fait venir M. Bowes, l'un des anciens mesureurs. Je puis maintenant ajouter, qu'on a aussi fait mandei- M. Sheard, M. (lundry et M. Paterson ; le premier, commissaire, et les deux autre, mesul'eurs.
M. Sheard et ses assistants, sont occupés à corriger les quatre ou cin<| cents grossières erreurs qu'ils ont commises, et il pai-ait que M. John Sandfield McDonald a donné un terrible blowing up à M. Sheard pour ses honteuses bévues et pour son ignorance.
Vous savez que le Mercury avait annoncé que le gouvernement reprendrait les mêmes architectes ; mais M. John Sandlield McDonald a changé d'opinion depuis, en
192 LES CHRONIQUES QUÉBECQUOISES.
'lisant qu'il fallait des victimes (pour t^atisfaire l'opinion publique). Sur les quatre architectes il n'a repri-« que M. Fuller, parcequ'il lui en fallait au moins un, qui pui conduire les travaux A M. Fuller a été adjoint M. Charles Baillar^é,* sans doute pour le récompenser desebasses intrigues auprès du commissaire des travauxpublics, et du témoignage qu'il a rendu, volontairement, devant un comité du conseil législatif pour se rendre propice M. Keefer.
M. Baillai gé est d'autant plus recommandable qu'il a dépensé £2,200 dans les lieux d'aisance de l'hôpital d«la Marine, sans encore avoir pu les terminer.
On peut dire qu'il s'attache une fatalité à ces édifices d'Ottawa, et l'on peut dire aussi, à la chose publique. Vous savez qu'il y a un journal anglais de cette ville, un organe du gouvernement, qui a menacé plusieurs de> anciens ministres d'atl'reuses révélations ; vous savez encore, qu'il existe une commission dite: commission financière qui siège à Québec, et que celui qui menace dans le journal en question, est aussi l'un des membre^ de cette commission ; vous savez également, que ce journal a eci-it de grands articles où il accuse foi-iemem la conduite de MM. Rose et Cauchon, comme commissaires des travaux ])ublics à l'égard des édifices dont je viens de vous parler. Que diriez- vous, si je ])rouvais que ce juge de la moralité des hommes publics a otiert de vendre sa plume, et de défendre pour une considération pécuniaire, architectes et entrepreneurs ?
Je ne vous en dirai pas plus long sur son compta pour aujourd'hui ; mais je puis vous assurer que j'ai mes preuves. Aujourd'hui, en sortant de l'université et en
• M. Baillargé est aujourd'hui l'ingénieur civil de la corporation mimicipalr de la villo de Québec.
LKS CHRONIQUES QUÉBECQUOrSES. 193
(icscendant la rue de la Fabriquo. j'ai jeté un regard sur la maisoîi qui a été témoin du complot et des mys« térieuses conversations.
Votre tidôle et dévoué,
Blaise.
Ici se terminent les " Chroniques Qiiébecquoises " de JUaise. Kn Septembre 18G4-, elles furent reprises sou.^ le titre de '■ Lettres Québecquoiscs*" et sous le nom dv plume de Pierrot^ mais il ne parut qu'une seule de ce^ lettres. Nous l'ajoutons aux Chroniques afin de faire m» tout complet.
Mon cher Rédacteuk,
Il y a déjà plusieurs semaines que je me projwse de Y0U8 écrire, pour causer un peu avec vous dos affaireî^ du temjDS. Les affaires du temps ! allez- vous dire, voilà une bien grosse étiquette, et le moment est singulièrement choisi pour vider son sac. Entendons-nous monsieur, il y a affaires et affaires. Pour celui-ci, la grosse affaire, c'est la bourse ; pour celui-là, ce sont les bals et les concerts ; pour cet autre, l'agrandissement de la porte Saint- Jean, ou la restauration de quelques planches malades de la plateforme.^ Il y a bien encore la question de la guerre des Etats-Désunis, qui peut passer pour une affaire, et même pour une affaire majeure, comme disent les hommes graves ; mais toutes ces affaires-là ne sont pas mon fait ; d'ailleurs, je n'ai jamais vu les Etats-Unis que dans les gravures des livres de la bibliothèque du ])arlement. Et puis, le frère Jonathan t n'a jamais eu le talent de m'intérosser. Donc, mon <her monsieur, je reviens à mon sujet, par le chemin des écoliers, et je vous demande la permission de vous parler dans cette lettre, de messieurs les rouges, des
• Magnifique lieu de promenade à Québec.
t Sobriquet donné aux Américains des Etats-Unis.
198 LETTRE QUÉBECQUOISK.
clubisles, dc8 journalisteSj des choses qu'on a faites, que l'on devrait faire, de ceci, de cela et de quibusdam aliis, pour. dire deux mots de latin en passant. Si, dans mes bavardages épistolaires il m'arrivait, (il faut tout prévoir) d'être irrévérencieux à l'égard de quelque gros l>onnct, bitîez, taillez, rognez, amputez et dormez en ])aix. Ce n'est pas quand la province est sur un volcan (Style rouge) que j'irai, de gaieté de cœur, jeter des ]>ierres dans le carreau du voisin et m'attirer une mauvaise affaire, à propos des affaires du temps.
J'entre de suite en matière.
Savez-vous si les bâtisses d'Ottawa (les malins disent ; les bêtises d'Ottawa) sont terminées ?— Non, ni moi non plus. — Est-il probable que le transport du siège du gouvernement s'effectuera cet automne ? — La Gazette de Montréal le dit. — Pourtant je ne le crois pas. — Pour- (juoi je vous prie ? — A cause d'une certaine affaire qui est devenue un signe des temps. Les différents bureaux du gouvernement ont reçu ordre de faire leur approvisionnement de bois pour la rude saison. N'est-il pas tout naturel de conclure que la prochaine session du parlement aura lieu dans l'enceinte du vieux Stadacona ? Donc, c'est une bonne affaire pour les Québecquois, et une mauvaise, pour certains messieurs de la basoche qui s'attendaient à voir pleuvoir dans leurs études, les notes passablement grosses de messieurs les fournisseurs des employés du gouvernement — combien d'assumpsit et de copias de fumés ! Un mot sur l'organe démocrate de Québec. Depuis un mois il est passé de vie à trépas, en laissant pour déplorer sa perte une foule de créanciers inconsolables, et le grrrr... parti national sans organe. Depuis quelque temps, celle pauvre Tribune dont le souvenir nous est encore si cher, donnaii des signes de faiblesse et de langucui-, que ses ami^
reconnurent bientôt pour ceux avant-coureurs de la mort ; ainsi, elle parut un jour (et le public s'en émut) privée des annonces qu'elle savait si bien faire ressortir. Trop faible, après avoir soutenu cette lutte contre les annonces de l'état, que l'histoire consignera dans une de ses plus gloiieuses pages, elle s'était vue forcée de suprimer les annonces que sa trop grande faiblesse lui défendait de retenir. Malgré cet état désespérant, son courage ne l'abandonna pas.
Grrâce au zèle désintéressé de l'illustre Aubin, -'"^ des émissaires tribunaux furent envoyés à toutes les lumières du barreau qui servent sous le drapeau rouge, même les plus connus du public, furent obligés dans l'intéi-êt de la Tribune, de s'annoncer de nouveau dans ses colonnes. L'éditeur, rendu défiant par l'expérience, voulut avant tout recevoir le prix de ces annonces, et les avocats, dans l'intérêt de la cour, se virent forcés de paj^er d'avance le prix de leurs reclames.
La IVibune n'est plus ! ! et comme celle du parti dont elle était l'organe, sa mort n'a pas entraîné la chute de l'état. Puisqu'elle est morte, qu'elle repose en paix, je n'en parlerai plus. Ce n'est plus une affaire.
Si la Tribune est trépassée, son petit bonhomme rit encore. Aussi, je me permets de vous passer un mot sur son compte et sur ses comptes. Voilà certes parler d'affaires. Je tâcherai d'illustrer par un dialogue lu manière dont M. Aubin reçoit les visites de ses créanciers. La scène est dans une modeste chambrette de la rue Donacona. A gauche, une table sur laquelle sont éparpillés des comptes, des copies de sommation et quelques épreuves du dernier numéro de la Tribune. A droite, un secrétaire rempli de lettres datées du secré-
Autj-efois rôdacteur du Fantasque,
tariat-provincial et signées par différents membres du cabinet McDonald- Horion. Un homme blanchi par l'âge est assis près de la table, sa main droite presse nerveusement son os coronal comme pour en faire jaillir une idée lumineuse. Sa main gauche lacère une lettre ])ortant la signature d'un procureur quelconque. Un coup, légèrement fraj)pé à la porte, le fait tressaillii-. Kntre un homme appartenant au corps respectable et respecté des créanciers, relieur de son métier.
— M. Aubin.— Votre très-humble, faites comme si vous étiez Cinna et prenez un siège. Le temps est beau n'est-ce-pas ?
— Le Keiieur. — Fort beau, je suis venu pour cette petite affaire; vous savez... ce billet de £3t)... qui est échu aujourd'hui.
—M.Aubin. — Pourquoi vous ai-je donné ce billet, je ne me rappelle pas au juste ?
— Le Kelieur. — Vous vous souvenez qu il y a six mois vous me donnâtes ce billet pour vous avoir broché quatre milles exemplaires du rapport de la commission Financière et Départementale.
—M. Aubin.— Ah bah ! Fa puis ?
— Le Relieur* — Kt puis... cest aujourd'hui le ([uinze août, et vous me devez £36.
— M. Aubin. — Le quinze août; mais... vous vous trompez, mon cher monsieur, le quinze août n'est pa> encore arrivé,
— Le Relieur. — Vous badinez?
— M. Aubin. — Au contraire, je suis on ne peut ]>luv sérieux, je vais vous prouver iti^stanter. c(»mme ileux et deux font quatre, que vous faites ei-renr.
FiCoutez, vei-s la mi-janvier dernier, l'hon. M. Dorion,'-^'
• Sir A A. Doiion est aujourd'hui juge en chef de la cour du bantlie la Reine ptnir la province de Québec.
alors procureur-général, me raunda dans son cabinet. *•' Mon cher Aubin, me dit-il, le moment est arrivé où •' les services que vous avez rendus au parti vont rece- " voir leur récompense ; au premier de mai, vous vous " transporterez à Ottawa et vous poserez votre gaz à " l'eau dans les bâtisses du parlement pour éclairer la " législature de votre pays. En récompense de votre '• travail, vous recevrez le quinze août prochain $40,000 " argent courant." Je n'ai pas reçu les $40,000, donc ergo^ le quinze août n'est pas encore arrivé.
Le créancier sortit peu satisfait de la logique écraf^ante de son débiteur, pour souffler un mot de cette affaire à Dame Thémis et à ses adeptes. Heureusement pour la sûreté de sa dette, notre relieur n'avait livré que mille exemplaires brochés du fameux rapport de» trois fameux banqueroutiers, et trois milles exemplaires dormaient dans son atelier, atîéctés au paiement de h; dette de M. Aubin. Le gouvernement est notifié de la circonstance et qui vivra verra.
Voilà encore une mauvaise affaire pour M. Aubin.
En parlant d'affaires, peut-on oublier l'honorable J. U. Tessier ? comme ami de son messager, je ne puiw m'empêcher de plaindre la malheureuse existence que son maître lui fait passer. Vous savez sans doute, que le messager de l'Orateur du conseil est payé par le gouvernement ; vous savez également, que sa position ne l'oblige pas à faire le marché de l'Orateur, j'irais même jusqu'à dire qu'il n'est pas tenu de cirer les bottes de son honorable maître.
Approuvez-vous, M. le rédacteur, la sévérité d'un homme qui va jusqu'à déduire sur les gages de son serviteur, le prix d'un œuf fêlé selon les uns, et cassé selon les autres ? Cette sévérité est d'autant plus injustifiable que le pavé de Québec est excessivement mau-
202 LETTRE QCÉBECQUOISK.
vais. Mai.<. mon cher monsieur, vous ne croiriez jamai.** que M. Tessier ait agi de cette façon ?... Est-ce le cas ? consultez les livies du comptable du conseil. Eatte. pauvre Ratté, tu as pourtant fait tout en ton pouvoir pour obliger ton maître I ces journaux que tu lui portais ! tu lui >auvais pourtant le prix de nombreux alx>nnements. O ingratitude !
Mes nombreuses occupations à la chambre, ne me permettent point de vous écrire plus au loi»g ; ce n'esi que partie romist'.
A vous de cœur.
Pierrot.
P. 8. — I>ans ma prochaine, Je ieparle!'ai de >f. Tesî*ier et Je m'étendrai sur M. Thibaudeau. J'entends déyi la po)>ulace qui vocifère: " crucitiez-le ! crucitiez-le ! " car vous savez que la synagogue, en la jK'rsonne de Joseph, veut brii^uer les sut^rai^es de la belle et intelliiccnto division de Stadacona.