‹ Les Guêpes canadiennes (volume 2)Chapitre 17 sur 20 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Ceux qui >e disputent l'honneur d'être les pères de la littérature canadienne ont évidemment trop bonne opinion de leur fille. S'ils la considéraient de plus près, ils n'en réclameraient pas si haut la paternité.

C'est une assez jolie fille, je l'admets, et quoique trèsfaible encore, il y a lieu d'espérer qu'elle vivra. Mais elle est bien fluette et ses traits ne sont pas trèsdistingués. Sa figure a quelque chose de commun, que Ton se rappelle toujours avoir vu quelque part. Elle peut avoir des charmes pour ses parents ; mais elle est bien loin d'être ce qu'on appelle une beauté. FAW manque de couleur, d'expression, de nerf et de vie.

Cependant, je suis de ceux qui croient qu'elle grandira parce qu'elle est de bonne race. Elle est fière et digne. et ce n'est pas elle qui voudrait se traîner dans la fange où l'on voit éclore tant de romans et de vaudevillet« français. Elle est profondément religieuse et sa voix n'insulte pas Dieu, ni la religion.

Je puis affirmer la chose sans restriction ; car les insulteurs de la religion, dans notre pays, sont rares, et comme la pluspart ne savent pas la grammaire, il ne

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peut pas être question «l'eux (piaïul je iiarle de littérature.

Ce qui distingue notice littérature, c'est sou atnoui- «lu beau et du vi-ai. Le beau c'est le laid n'est j)as sa devise. P>lle est un art et non pas un métier. Nos écrivains sont, à peu d'exceptions près, des poètes et non des machinistes. Nous n'avons pas pour les culsde-Jatte, les bossus, les courtisanes et toutes les autres laideurs physiques et morales, ce goût particulier que noun-issent Victor Hugo, Eugène Sue, A. Dumas, Théoplîile Gautier et bien d'autres.

Elle possède le fond ; il faut lui donner la forme. Or, son défaut capital, c'est de manquer d'étude.

Kile n'a pas assez de connaissances, et l'esprit de ses Tuaitres n'est pas suffisamment meublé. J'en connais qui phrasent très-bien, et qui n'ont aucune érudition. Or, ceux-là pouri'ont faire une bonne page, jamais un bon livre.

Mais tout jeune ([u'ello soit, la littéi-ature canadienne est pleine de promesses, et nous aurons droit d'en être fiers, quand elle sei-a parvenue à matui-ité. En atten- «lant, indiquons lui ses défauts, atin (juelle les corrige, et les qualités qui lui manquent, afin qu elle puisse les acquérir.

La critique est à l'ordre du jour et M. Tabbé Casgrain Cl. a posé les principes d'un ton magistral et sentencieux. Il veut qu'elle soit saine et vigoureuse, et qu'elle ne craigne })as de montrer les défauts à coté des beautés véritables.

" Le temps est ])assé, s'écrie-t-il, îles ])anégyriques " littéraires : ces ménagements, ces critiques à l'eau de " rose qui avaient leur utilité, qui étaient même néces- '' saires il y a quelques années, quand les lettres cana- •' diennes en étaient à leur début, seraient fatals aujour-

PORTRAITS ET PASTELs LITrÉRA[RES. 251^

" d'hui. Us n'auraient pour effet que d'endormir nos " hommes de lettres dans une fausse sécurité, de les *' faire reposer sur des lauriers éphémères trop facile - " ment conquis; tandis qu'une vigoureuse critique, qui " signalerait bravement leurs faiblesses aussi bien que " leurs qualités, stimulerait leur ardeur, épurerait leur '' û'oùt, élaricirait leurs idées, en éclairant le jui^ement " des lecteurs.

" Pourquoi ne pas dire tout haut ce que cha-

'' cun dit tout bas ? N'est-il pas temps de séparer l'ivraie " du bon grain, de distinguer l'or du clinquant ?

'•. Le temps est venu, croyons-nous, d'agir avec

*' liberté, d'appréciei- nos écrivains, non pas à leur valeur " relative, mais à leur valeur absolue ; non ])as entourés " de circonstances qui les étaient pour un temps, mais " dans l'isolement de l'avenir, alors que leurs œuvres *' n'auront pour se soutenir que leurs propres forces."

Nous nous emparons de ces doctrines que nous croyons justes, et nous en ferons l'application aux œuvres qu'il nous sera donné d'apprécier, à celles de l'abbé Casgrain, comme aux autres.

On verra que nous serons plus tidèle à ces principes qu'il ne l'a été lui-même.

Nous ne critiquerons pas pour le plaisir de la chose, sans tenir compte des lois de la vérité et de la justice. Mais nous ne biaiserons pas devant les ridicules dont se couvrent quelquefois des écrivains très-bien doués d'ailleurs. Nous ferons la part du talent avec toute l'impartialité qui doit distinguer la vraie critique, mais nous n'oublierons pas que l'écrivain a besoin qu'on lui indique ses défauts, plutôt que ses qualités, qu'il réussit toujours à découvrir lui-même.

Nous causerons et nous enseignerons. L'enseigru'ment seul deviendrait ennuyeux, si l'on n'y mêlait un

2(j() PORTRAITS ET PASTELS LITTERAIRES.

ii-rain de causerie. Aux talents qui méritent des éloges t't des piqûres, noustilistribuerons des deux dans une mesure aussi équitable que i:)ossible. Pas de fausse réserve, ]>as de sous-entendus; nous ap].ellerons les choses par leurs noms. Le vinaigre et le miel viendront l'un a])rès l'autre, jamais mêlés. C'est dire que nous n'appartenons pas à VOpinion Publique, ^ où ces deux breuvages vont toujours ensemble.

Un pseudonyme, M. Placide Lépine, s'est aussi essayé dans la critique littéraire. Mais il n'avait pas même 1 idée de la chose et ser^, silhouettes ne sont pas plus de la critique que M. Fabre n'est un homme d'état, ou M. Dcssaulles un théologien. Cependant, il ne man- (juaii pas d'un certain chic et il aurait réussi à amuser (quelques lecteui-s, que nous n'en serions pas surpris. Mais un farceur, même spirituel, n'est pas un bon criti(jue, et, c«)mme nous en aurons bientôt des preuves, il lend quelquefois ridicules ceux qu'il voudrait combler d'éloges.

C'est l'idée de bien îles gens que plusieurs des heureux silhouettés, ne sont autres que les silhouetteurs euxmêmes. Xous le croyons pour notre part, et c'est pourquoi nous donnerons à leur œuvre conjointe plus d'attention qu'elle n'en mérite réellement. Xous tenons à démontrer au comité des silhouetteurs-silhouettés, qu'il y a souvent du danger à parler de soi-même, et «[ue l'encensement réciproque ne réussit pas toujours, (^ui croit faire une apothéose, lance quelquefois un j)avé.

• .ItMirnal littéraire et politique illustré, publié à Montréal depuiji

Depuis que j'ai annoncé mes Portraits et Pastels, Je reçois des lettres sans nombre et sgns bornes. Députés, journalistes, poètes, orateurs demandent à grands cris des portraits de plein pied, et ils m'adressent leurs autobiographies revues, corrigées et annotées. Un conseiller municipal et un marguiller réclament la même faveur, et affirment qu'ils se sont faits eux-mêmes et qu'ils sont parvenus sans intrigues, à la haute position qu'ils occupent. Un député national (je crois que c'est celui de Charlevoix) m'écrit : je confesse volontiers que je ne suis pas un Adonis, mais quand je m'anime à parler, je ne suis point laid, et ma voix n'est pas du tout désagréable.

Messieurs, je reconnais vos mérites et je suis bien fôché que tant de gens les ignorent. Mais je vous avertis que je ne pourrai pas vous satisfaire tous.

Je ne veux pas faire comme ce flagorneur de Placide Lépine, qui promettait leurs silhouettes à cinquante personnes, sans excepter Buies, et qui ne voulait que se silhouetter lui même. Non, non, pas de blague, s'il vous plaît, messieur>^ les littérateurs. Vous n'êtes pas si nombreux, ni si illustres que vous croyez. Yous n'êtes pas trente, ni vingt, ni dix ; et qui veut un portrait n'est peut-être pas digne d'un simple pastel. La vérité avant tout ; mida veritas, disait Lépine qui a tant menti à son épigraphe, et que je ne veux pas imiter.

D'ailleurs, je vous peins gratis; vous n'avez pas le droit d'être exigeant. Si vous voulez absolument un portrait flatté, allez à V Evénement et emportez une bonne bourse ; mo3'ennant finances, vous ferez faire la, tout ce que vous voudrez.

2<j2 ['ortraits et pastels littéraires.

L'ABBE CASGEAIN.

Son lime a quinze ans. . . . Le Coulteiix du Moley.

C'est à rabl)é Delille que Madame LeCoulteux du Moley appliquait ces paroles avec une vérité frappante. (Tétait un éloge et une critique: éloge, parce qu'il est beau d'être jeune et de conserver longtemps la candeur et l'innocence de ses quinze ans ; critique, parce qu'il vient un jour où il est à propos de vieillir et d'acquérir cette virilité qui est l'apanage et la gloire de riiomme.

Je crois pouvoir, sans injustice, faire l'application des mêmes paroles au littérateur distingué qui fait l'objet de ce ])ortrait. Son âme a quinze ans. Il a toute la candeur, toute la naïveté et tout l'enthousiasme de l'enfance. Jjc moindi*e sentiment l'exalte, une chimère le passionne, une belle Hgure de rhétorique le jette dans une excitation litîvreuse. Il se grise de vives images et de mots sonoi-es. On dirait (juMl se sent toujours des ailes, et qu'il n'est ])as fait ])our marcher sur la ten-e comme les simples mortels, mais pour voler un peu ])lus haut que les oiseaux, dans les nuages. En un mot, à quarante ans, il est jeune, tros-jeune, tro]) jeune.

Le mot est lancé et je ne le retracte ])as, quoi:iue je sr.che ^parfaitement ce que l'on va objecter. " Dans notre siècle inondé de réalités, n'est-ce pas un grand mérite de conserver longtemps l'enthousiasme et la ])oésie du jeune âge ? Et n'est-ce pas ce qui fait la gloire de notre abbé ? Lisez ses œuvres: c'est la fleur, c'est l'aurore, c'est le printemps. Voyez cette phrase ;

n'est-ce pas joli ? Voyez ce style; n'est-ce pas charmant ?"

Je ne conteste pas ces éloges mérités. Je soutiens aussi, que cet écrivain est charmant. Mais, comme disait DeMaistre, j'entends que ce mot soit une critique.

Tout jeune qu'il soit de pensées et de style, M. l'abbé Casgrain se laisse volontiers appeler le père de la littérature canadienne, et Placide Lépine, qui probablement écrivait sous sa dictée, l'a proclamé pompeusement. Plusieurs fois, il a fait comprendre lui même, que ce beau titre lui ajDpartenait. Aussi, lui est-il arrivé de parler de notre littérature comme un père de sa fille, et lorsque M. de Gaspé lui tit lecture des Anciens Canadiens, c'est au nom des lettres canadiennes qu'il lui sauta au cou et lui cria : merci ! Quel père n'en eut pas fait autant à la vue du riche héritage qu'un bienfaiteur inattendu apportait à sa fille !

A la première page de l'étude critique qu'il a publiée sur M. Chauveau, M. l'abbé Casgrain déclare que l'avenir de la littérature canadienne est assuré depuis 1860. Je me suis demandé pourquoi cette date plutôt qu'une autre, et je me suis aperçu que cette année-là (1860) avait vu paraître les Légendes.

Certes, ce livre est très-joli, et j'excuse volontiers M. l'abbé Casgrain de croire, qu'il a fait époque dajis l'his. toire littéraire de notre pays. L'illusion était facile. M. l'abbé y faisait preuve d'un beau talent, et, comme de jeunes écrivains pleins de promesses rirent leur apparition immédiatement après lui, il a pu croire qu'il les avait enfantés à la vie littéraire et leur avait donné l'essor.

Je crois, néanmoins, que c'est pure illusion de sa part, et que la littérature canadienne est née avant les Légendes. Mais si l'on prétendait simjjlement que sa

2(i4 PORTRAITS ET PASTELS LITTÉRAIRES.

fantaisie paternelle doit lui être pardonnée à cause de Mon amour des lettres canadiennes, je le concéderais volontiers. . Car je le crois véritablement ami de noti-e littérature, et s'il recherche un peu la scène et le bruit, il faut penser que c'est par intérêt pour elle, et pour favoriser ses débuts dans le monde littéraire^ comme un père s'impose des frais de représentation pour l'avenir de sa fille.

Aussi, accueiile-t-il avec sympathie toutes les œuvre> qui voient le jour, et son bonheur est centuplé lorsqu'il peut se rendi-e le témoignage qu'il y a contribué. Son désir de tous les jours, ce serait d'exercer une espèce (le magistrature sur tous les écrivains canadiens, et de mettre un peu la main à tout ce qu'ils publient.

Ce désir est en parti réalisé, mais je ne crt)i-< ])as (ju'il y ait lieu de l'en féliciter; car il y a là, pour lui, un danger réel, un écueil qui s'ai>pelle le ]-»édantisme littéraire, et je crains qu'il n'ait ]>as toujours su l'éviter. Il a f(jrnié avec quelques disciples une société d'admiration mutuelle-perpétuelle, et ce sont, pour lui, de mauvais amis littéraires. Ils ont leurs soirées où ils se lisent leurs œuvres, comme on faisait au seizième siècle, en Krance. C'est Ronsard et ses amis, se croyant modestement les créateurs de la littérature canadienne. Ils s'applaudissent, ils se félicitent, ils s'admirent, ils s'encouragent, et la correction fraternelle est inconnue chez eux. Ils conjuguent entr'eux ce verbe favori: je te loue, tu me loues, il nous loue, nous nous louons, vous vous louez, ils se, vous, nous louent ! Ce culte ardent et réciproque de leurs qualités, les empêche de voir leurdéfauts, et nuit au développement de leurs talents.

C'est un malheur pour l'abbé Casgrain, dont la plume est remarquable, mais susceptible de beaucoup de per fcctionnements, comme noub le démontrerons bientôt.

PORTRAITS ET PASTELS LITTÉRAIRES. 2(j5

Il est, je crois, le plus fécond de nos écrivains; mais il n'est pas le plus parfait. Il unit de grandes qualités à de grands défauts. Il a une imagination très-vive et une grande facilité d'élocution. Il possède la grâce, la hardiesse, la richesse et l'élégance de l'expression et une immense capacité d'invention. Son style est harmonieux, généralement correct et encombré de toutes les figures que la rhétorique possède.

Quels défauts ont pu prendre place au milieu de ces brillantes qualités ? C'est ce que nous allons voir dans un examen plus approfondi de ses œuvres.

M. l'abbé Casgrain a un don naturel qui le pousse à écrire, comme l'oiseau à chanter. Et, si l'on me dit qu'il n'a pas seulement l'instinct, mais aussi les ailes de l'oiseau, je ne conteste pas. Seulement, il me semble que ce ne sont pas des ailes d'aigle, à moins que l'on ne soutienne qu'il a les ailes, mais non les yeux de cet oiseau royal. ^

Le premier ouvrage de M. l'abbé Casgrain a révélé cette double faculté de sa muse, de chanter et de voltiger. Les Légendes sont un chant, assez monotone d'ailleurs, — quoique répété avec grand accompagnement de variations — et une voltige alerte, exécutée sur une seule corde.

L'apparition de ce livre n'a pas causé tout l'eftét que l'auteur attendait, quoiqu'il fut bien calculé pour cela. Car, c'est là une des faiblesses de notre excellent abbé ; il n'a pas la vertu de renoncement au succès. Au contraire, il adore le succès, et il n'oublie rien de ce qui peut y conduire. Il connaît à fond, toutes les ficelles qui peuvent servir à hisser un auteur sur le pavois, et il

ne dédaigne pas de les employer quand il met au jouiune œuvre nouvelle.

Il ne tient pas non plus pour méprisable, le suceès qui rapporte un peu d'argent, et, de tous nos littérateurs, il est probablement le seul qui ait su retirer de bon> bénéfices de sa littérature.

Pour se convaincre que, dans l'esprit de l'auteur, les Légendes étaient un livre à effet, il suffit de parcourir la table des chapitres : Apparition ! Silhouette ! Mort ! Vision! La Vesprée / Agonie/ Lamentation! Rêve! San'/ ! Serpent ! Hallucinations ! Le Mirage du Lac ! Un Lsprit ! Comme un luth d'ivoire ! Course ! L'écho de la montagne ! Une âme détleurie ! Les visions ! Gazelles et tigres ! L'orchestre infernal !

J'en passe (pielques uns assez ronflants !

On ne voit rien d'aussi féerique dans les Mille et une nuits, ou dans les contes d' Hoffmann. Il faut dire que les Légendes sont aussi des contes, avec une physionomie romantique très-prononcée.

Si des chapitres, je pt^sse aux épigraphes, le fantastique grandit, et la tendance à l'effet devient plu^ manifeste encore. Ils sont à lire et j'y renvoie le lecteur, qui pourra constater en même temps, que la jionctuation ne le code en rien à la prétention littéraire.

Malgré tout cet appareil, les Légendes n'ont pas crée toute la sensation désirée. Si peu expérimenté que soit le lecteur canadien, il a deviné tout ce qu'il y avait de factice, de convenu, de manièn», dans cette éclosion sou laine de poésie lyrique et dramatique.

Il serait tro]) long d'entrer dans un examen critique, détaillé, de chacune des trois légendes qui composent le volume. Une grande partie des observations que nous aurons à faire sur l'une d'elles, s'applique d'ailleurs aux deux autres, et c'est pourquoi nous nous bornerons

à feuilleter un peu la Jongleuse et la Fantaisie qui lui .sert de prologue.

C'est l'œuvre capitale du poète. Il y a mis toute son liabileté de ciseleur, toute sa force d'artiste, toute sa l'ichesse de coloriste. Il a voulu élever son monument, bâtir ses colonnes d'Hercule, et il a cru qu'il avait réussi. Il s'est trompé. La Jongleuse forme à elle seule, ])lus de la moitié du volume, mais ce n'est pas la mieux remplie. La Fantaisie porte bien son titre, mais n'est pas à sa place. L'auteur sentait le besoin de parler un peu de lui-même, et de placer quelque part, des phrases faites depuis longtemps. Elles étaient si fleuries, ce» chères phrases ! Elles avaient tant ébloui leur père lor« de leur éclosion ! Il n'était pas possible de les laisser ])lus longtemps sous le boisseau.

C'est l'excuse qu'il peut invoquer pour avoir mis an jour des phrases comme celle-ci :

•' O joies de ma blonde enfance ! colombes de mon '• cœur hors du nid envolées — ne ferais-je donc plu8 '•jamais résonner mes sourires sur vos ailes fré- '• missantes ? "

Faire résonner ses sourires sur les ailes frémissantes dcî^ colombes de son cœur qui sont les joies de sa blonde enfance ! ("est véritablement trop fort, et les licences poétique» doivent avoir un terme. Si vous le dépassez, voua tombez dans le galimatias des Précieuses Ridicules.

Malheureusement cette phrase n'est pas isolée ; il y en a de semblables dans beaucoup de pages de la Fantaisie et des Légendes.

Lisez encore la suivante :

" C'est que partout se dressait devant lui le fantohit

• hideuj: d'une société pourrie : —ulcère gangrené, — cada-

" vre fétide, auquel une dernière secousse galvanique

''communique un reste de vie; — spectres aux formes

'^grêles, au front imbécile, au teint hâve et livide, au regard " glauque et vitreux, suant le vice et la débauche à tra- '• vers une peau voltairienne''

Toute cette phrase ronflante et bourrée depithète?* manque de naturel, et elle étonne chez un auteur ordinairement ^i gracieux. Peau voltairienne est de mauvais goiit, surtout quand elle recouvre un spectre. Il répugne aussi de voir un fantôme qui est en même Icmps ulcère, cadavre et spectre !

Je continue la citation :

" Le voyez vous, là- bas, branlant une tète décré})ite, '• ivre du vin de tous les crimes et cheminant à traver.«* " le siècle en écoi-chant, à chaque pas, ses membres " chancelants sur les débris des croix et des sceptres ?

" Entendez-vous, au sein de la nuit, sa voix qui tinte *' comme un glas funèbre, bavant d'une lèvre édentée le " blasphème et le sarcasme ? "

Ouf! n'estr-ce pas fatigant à lire? Kt que pensezvous d'une voix qui bave, mais qui bave d'une lèvre ^dentée ?

Maintenant, si le lecteur est curieux de savoir quels blasphèmes bavait cette voix à la lèvre édentée, il pourra lire aux pages 221 et 222 des Légendes des vers d'Alfred de Musset, qui sont ])eut-être les j>lus beaux de la langue française, et qui ne contiennent absolument rien de blasphématoire. Ce qui n'empêche pas notre écrivain d'ajouter :

" Et le monstre, en vomissant ces blasplièmes, a poussé des ricanements d'enfer."

Dieu nous fasse des monstres semblables! Kt pcmrvu (ju'ils nous disent d'aussi beaux vers, je leur pardonnerai d'être fantômes — ulcères — cadavres — spectres et de se couvrir d'une peau voltairienne.

Je prends ces phrases au hasard, et je ])oui'rais en T citer d'autres dans cette même Fantaisie, où hi folle du logis se promène avec beaucoup trop de liberté.

On dirait que l'écrivain redoute la fadeur et qu'il la eonfond avec la simplicité et le naturel de rexpressioii. Or, ces mots ne sont pas du tout synonymes. Il arrive même quelquefois, que le style fleuri est très-fade. La Scudéri en a donné bien des preuves, et j'en pourrais montrer d'autres dans le.s Légendes. Du style fleui'i qu'on affectionne, on glisse si facilement dans la prolixité et l'enflure.

J'en ai déjà cité des exemples. En voici d'autres tirés de la Jongleuse.

Il s'agit de nous faire entendre le chant de cette étrange Dame aux Glaïeuls (imitation àQ la Dame aux Camélias). On va voir que c'est compliqué, et qu'il faut être plus qu'artiste, pour analyser cette musique extraordinaire:

" Au moment où la nouvelle lune se lève, de vagues " et lointaines rumeurs, mêlées au coassement mono- " tone des grenouilles, s'élèvent des plantes aquatiques.

•' Voix surnaturelles qui semblent surgir du fond des " eaux ; — incantations mystérieuses, d'abord indécises, " ])uis s'élevant peu à peu et se prolongeant sur les flots " en mélodie tour-à-tour suave comme des voix d'en- " fants, ou voilée comme la brise du soir, parmi les *' halliers ; — mais parfois, aussi, éclatante et terrible, " comme le rugissement de l'ours blessé, ou comme le '' roulement du tonnerre ou des cataractes."

Un peu plus loin, la description i-ecommence. '' C'est '• un son étrange et vague, d'abord à peine perceptible.

*' puis se rapprochant, devenant plus distinct, et se " prolongeant sur les flots en molles ondulations, pour *' s'éloigner, osciller encore et s'évanouir un instant '' après.

'• Longtemps, ces mystérieuses vibrations, qui sem- " blaient tantôt descendre des nuages, tantôt remonter *' du fond des cavernes de la mer, ou s'échapper d'une " conque marine, ou filtrer à travers le treillis des bois, " voltigèrent en notes intermittentes parmi le silence *' solennel de la nuit."

Dans la page suivante, nouvelle analyse du mystérieux chant :

" C'était une sorte d'incantation fantastique, qui em- " pruntait à la sombre majesté de ces heuies solennelles " et à son origine inconnue un singulier caractère de " merveilleux et de surnaturel ; — sorte de mélopée. " tantôt plaintive et rêveuse, noyée de m3'stère et de " mélancolie, ondulant sur la lame, flottant dans l'at- *' mosphère et se perdant dans les plis de la brume, — scm- •* pirs infinis, — échos de voix d'anges — rêves d'enfants au ** berceau, — chant des courlis ; — ou bien, vive et légère. *' découpée en frileuses dentelles de sons, montant et *' descendant en spirales aériennes — groupes de notes *• folâtres se tenant par la main ; — et puis, tout-à-coup, " triste et morne, comme le vent d'automne qui brame "dans les ramées, comme l'h^'mne funèbre sur le* "tombes; — ou, fanfare inouïe, vibrant comme un •' cuivre."

(^u'on place maintenant en regard ces troi.s descriptions et l'on verra qu'elle diflèrent ])eu. Ce sont les mêmes images et parfois les mêmes mots.

Dans l'une, ce sont des loix surnaturelles qui semblent mi'ijir du fond des eaux; dans l'autre, ce sont de mystérieuses vibrations qui sanblent remonter du fond des cavemef^

PORTRAITS ET PASTELS LITTÉRAIRES, 27l

ie la mer. Ici, ce sont dos incantations mystérieuses ; là, t'est une sorte d'incantation fantastique. Dans la première, l'incantation est d'abord indécise, puis s' élevant peuà-peu et se prolongeant sur les flots en mélodie suave comme des voix d'enfants. Dans la seconde, elle est d'abord imperceptible, puis se rapprochant, en se prolongeant sur les flots en molles ondulations. Dans la troisième, on la letrouve midulant sur la lame, et comparée à des rêves d'enfants au berceau. Puis, vient cette mélopée, découpée en frilleuse^ dentelles de sons, montant et descendant en spirales aériennes !

8i ce n'est pas là abuser de la métaphore, Je déclare ne plus connaître la signification des mots. [I est i-ncore possible que l'on trouve élevé ce qui me pai-aît long ! Cela dépend du point d'oili l'on regarde, et. pour certains esprits, la longueur peut être synonyme d'élévation. Mais en vérité, trois ou quatre pages consacrées a l'analyse d'un chant, ou d'une incantation, qui, en définitive, n'est ni un chant, ni une incantation, ni autre chose, cela me semble un abus.

Un défaut capital des Légendes, c'est la pompe du >*t^'le. L'auteur a cru qu'il faisait un poème épique, et il a pris pour modèle le style du Paradis Perdu ou des Martyrs. C'est un non-sens et un manque de goût hI)so1u. Une nouvelle citation démontrera la vérité de cette critique.

Madame Houel descend le fleuve en canot, la nuit, et elle interroge l'un des canotiers, un sauvage, sur le compte de la Jongleuse. Voici ce que j'appellerai le prélude de la réponse du sauvage :

" Le Mirage du Lac qui dort sur les genoux de la •^ Fleur-d es- Neiges est plus beau que le nénuphar blane '' des grandes eaux.

*• Le lac où se mirent la folle avoine et les roseaux " du rivai^e est moins limpide que ses yeux, et sou " regard est plus brillant que l'étoile du soir.

.'• Ses lèvres sont des grappes de fraises mûres, et ses '* dents sont des flocons de neige.

" Les lianes, au ])rinto!nps. >oiit moins flexibles (juc *• sa chevelure.

'• Aussi, ([uand la Fleur-des-i^eiges contemple le jeune '' Visage Pâle, le sourire est-il sur ses lèvres et ses '• yeux sont-ils ])leins de larmes de ten^iresse. . " La Fleur-des-Neiges serait-elle donc aujourd'hui " lasse de la vie de son enfant ?

" Ne sait-elle pas, que pour évoquer celle que la jeune •'oreille du Mirage du Lac a entendue, et que ses yeux '* ont vue. il suffit de prononcer son nom ? "

Kst-ce ainsi que parle la nature? Certainement non. Vainejnent dira-t-on, que les sauvages parlaient un langage figuré ; ils y mettaient de la mesure, de l'à- ])ropos et beaucoup moins de l'echerche. Ces phrases sont très-jolies d'ailleurs, et seraient j)eut-être tolérables dans un poème épique. Mais le style «le la légende doit être simple sans trivialité, élégant sans enflure. (Quelque somptueuses (pielles soient, les bouffissures sont toujours un défaut et la ricdiesse du foloi-is ne rend j)as lenflure élégante

M. Casgrain se i-ej)ète volontiers. 11 a des mots (ju'il attectionne : le turban des J^aurenlides, , le tui'ban des creneaiix de (Québec, etc., etc. J)ans la Jongleitse, W dira (|uc son héros dvait des musrlei< d'une force peu commune et des bras d'une longueur démemrée, et que non habileté extraordinaire à conduire un ranot lui avait fait donner le aurnoin de Canotier. Kl, j)Ius loin, dans la même légende, il répétej-a sans paraître s'en a])ercevoir : que la nature avait doué son /u'rot> d'une forer

PORTRAITS ET PASTELS LITTÊRAIRE^i. 27?»

musculaire exceptionnelle et avait développé ses deux longs bras d une manière démesurée, et que son habileté à conduire un canot lui avait valu le surnom de canotier.

Je pourrais multiplier les citations. Mais il me semble qu'il y en a assez, pour démontrer en quoi le t<tyle des Légendes est défectueux. Ce qui lui manque surtout, c'est la simplicité, la précision, le naturel et le goût. A chaque ligne on sent le travail, et un travail ]jénible. C'est forcé, exagéré, hérissé de chevilles, chargé d'enluminures. Chez un prêtre surtout, on s'attend à plus de sobriété dans le style, à moins de caquet et à moins de passion pour la métaphore.

Malgré ces défauts, il y a dans les Légendes de bien belles pages, toutes ciselées avec un art infini, et ce serait un beau livre s'il était réduit de moitié. Si j'avais le goût excessif de leur auteur pour la métaphore, )e résumerais mon jugement sur les Légendes en les appelant des dentelles de sons et des spirales de mots «onores.

ni.

M, rab}>é Casgrain est poète. Mais il l'est plus en prose qu'en vers, et les Miettes sont le moins poétique de ses ouvrages. La versification le gène et tue chez lui la j>oésie, qui dans sa prose, coule à pleins bords.

Les Miettes sont un petit recueil de vers dont il a fait une édition soit-disant intime. Le Manoir et le Portrait de mon père en sont les meilleures pièces. En voiri quelques strophes i-éellement belles :

Vieux manoir où vécut tant d'heureux jours mon père .

Séjour béni, Où je retrouve encore et ma sœur et ma mère,

Couple chéri ; Redis-moi du passé la douce souvenance :

L'éclat vermeil De l'aurore où brilla de ma première enfanci* Le beau soleil.

11 est là. dans son cadre, au vieux mûr suspendu. Le front large et pensif, Tair calme mais austère. Le regard plein de feu dans l'espace perdu : Toujours je l'ai vu là ce portrait de mon père.

iiuand l'ombre de la nuit descend sur le manoir " Que tout devient obscure an salon solitaire. Un rayon toujours brille et parait se mou^•oir C'est l'œil étincelant du portmit de mon père.

Les Miettes ne contiennent pa.s assez de ces beaux vers. Après le Portrait de mon père, vient une esj)èce d'épitre '' .4 ?«a sœur'' qui me parait faible et prétentieuse. Elle n'est pas dans le style propre de l'épitre. Klle manque de goût et d'une certaine délicatesse de sentiment qui aurait dû voiler davantai;-e cette peinture un peu. ..beaucoup intime : je souligne quelques mots. •■ Quand je te vois, ma sœur, rêveuse à ta fenêtre Laissant flotter au gré de la brise du soir Tes blonds cheveux épars sur ton corsivge noir Songer à l'avenir, cet étrange peut-être (^ui chaque heure du jour se dresse devant toi, Tantôt plein d'allégresse et tantôt plein d'eft'roi Je cherche alon^ à lire au fond de ta pensée Quelle empreinte l'espoir ou la crainte a laissée. Seras-tu grande dame, en un i^alori doré. D'allégresse et de fleurs le front toujours j)aré ; Assise à des banquet» au milieu de convives Ktincelant de .soie et de perles massives : ^ Ou, joyeuse, entraînée au bras d'un cavalier,

Aux épaulettes if or, aux éperons iP acier. Tournoyant dans le bal, plus belle que la rose Sous les tièdes rayons du printemps fraîche éclo.se '' Puis, lasse, retirée au fond de ton boudoir, Après avoir joui de tes succès du soir. Jhrmant sur des divans ou de pourpre ou de soie VA n'ouvrant tes rideaux qu'aux rayons de la joie ".' Voin-tu briller l'éclat de hi fleur J oranger Que pose sur ton front quelque jeune étranger, (*) Dont la voix sympathique, au fond de ta pensée Fait résonner tout bas le nom de flancée : Kt marchant aux rayons d.e la lune de miel. Le cœur tout palpitant te conduit ù l'autel '.'

• .Te constate avec plaisir que le XMoi jeune a été substitué au mot noble, qui ne trouvait dans la pièce, lors de sa première publication.

Le Canotier, sauf quelques vers, est empreint de naturel et de grâce, et bien supérieur au Courreur des Sois dont quelques quatj-ains rappellent la manière de M. A. Marsais.

Quelques autres poésies, contenant de belles descriptions et un charmant récit, en prose, d'une visite au Caj^a complètent le petit volume des Miettes, qui, en définitive, démontre que l'abbé Casgrain manie mieux la prose que les vers.

Après la publication des Miettes, il circula dans le public un couplet de chanson dont voici le refrain :

Il n'fait plus que des miettes,

Maluron Malurette ; Il n'fait plus que des miettes,

Maluron Maluré.

L'abbé en fut vexé, et pour mettre tin à 1 epigramm», il publia le poème de Chilon. Pour mieux prouver que cela n'était pas une miette, il la fit imprimer en gi-os caractère» sur du papier très-épais, afin d'en former un volume. Malheureu>ement, l'incendie de la niai&on Brousseau réduisit Chilon en miettes — je veux dire en cendres.

lY.

Je crois avoir dit que l'abbé Casgrain ne vieillit pas. Il ne faudrait pas en conclure qu'il ne progresse pas — ce qui n'est pas la même chose. On ne peut nier qu'il a fait un grand pas depuis les Légendes, en substituant les études historiques à la littérature légère.

Ses Biographies et V Histoire de la Mère de l Incarnation lui assurent un rang distingué parmi nos historiens. 11 a la passion de l'étude, et c'est une jouissance pour lui de consacrer ses loisirs et ses veilles, aux recherches historiques et archéologiques. Or, il sait mettre à profit les travaux qu'il s'impose — on lui reproche même

21b PORTRAITS ET TAsTELS LITTERAIRES.

(l'aceaparor quelquefois ceux des autres, — nul doute, par conséquent, qu'il ne possède la science nécessaii-e à l'historien. La question est de savoir s'il a les autres «jualités qu'il faut posséder pour bien écrire l'histoire, el j)articulièrement les vies des saints.

J'ai devant moi V Histoire de la Mère de V Incarnation, et je dois avouer ([ue je me sens un peu embarrassé en j)résence de ce volume. Je comj^rends que ce n'est plus un ouvra<i;e d'imagination comme les Légmdes. Il s'agit d'une œuvre sérieuse, entreprise dans un noble but, et ronduite avec courage, science et labeur.

Et cependai:t, le dirai- je ? cet ouvrage ne me satisfait ])as entièrement. J'aime les vies des saints et je lis celles qui sont bien faites avec le même intérêt qu'un i-oman. .le les parcours avec joie et avidité, et il y a telles histoires dont je ne puis interrompre la lectni-c sans chagrin.

Je citerai con;nie modèles VJIIntoire de saintri'hantaf et celle de sainte-Monique de l'abbé Bougaud, que je viiMis de lire, (^uels chefs-d'œuvre! Kt qu'il fait bon de se sentir catholique et français, lorsqu'il nous est donné de lire ces beaux ouvrages ! On les savoure avec bonheui-, et malgré toutes les beautés du style, qui' est juimii-able, c'est encore une fête du cœuir, plutôt qu'une fête de l'esprit. Tout lecteui* rjui lira ces livres, se sentira meilleur et attiré vers la vertu ])ar une force invisible.

(.'ommenl se fait-il, (jue VHistoire de la Mère de F Incarnation ne produise j>as la même im))ression sur ni(>i ? Comment se fait-il, que je puisse jiarcouiir tout ce gros volume sans verser une seule de ces larmes douces qui :^ont les applaudissements du cdnir ? Telle est la question que je me ])ose, et à laquelle je voudrais répondre.

Il me semble que la concej)tion du plan laisse à dési-

ror. qu'il y a des lacunes à combler, des points obscur-^ à éclaircir.

Le sujet était magnifique dans son ensemble, trèsvarié dans les détails, rempli de faits intéressants. Comme sainte-Chantal, la bienheureuse Marie de l'Incarnation a d'abord vécu dans le monde. Elle a été épouse et mère avant de se consacrer à Jésus-Christ. Une partie de sa vie s'est écoulée dans l'ancien monde, et, bientôt, obéissant aux inspirations de la divine Providence et possédée du zèle apostolique, elle traverse les mers, et vient finir ses jours dans un pays >auvage, après avoir accompli toutes les œuvres meiveilleuses pour lesquelles Dieu l'avait suscitée.

Certes, il y a bien peu de saints dont la vie soit si belle à raconter, et. malheureusement, je crois avec sincérité, malgré les mérites de l'ouvrage que j'apprécie t'u ce moment, que la vraie Histoire de la Mère de l'Incarnation est encore à faire.

On ti'ouvera peut-être ce jugement sévère, et cepei»dant, je suis convaincu qu'en y regardant de près, on finira par l'accepter. Qu'on relise attentivement col ouvrage, sans parti pris d'admirer, et l'on s'apercevra, sans travail, qu'il est défectueux dans le fond et dans la forme.

L'auteur a su faire de bien jolies phrases, mais il na jias su nous faire aimer son héroïne. Il a mal choisi les faits qu'il fallait grouper, et les détails qui devaient intéresser le lecteur. Plusieurs fois dans le cours du récit, on rencontre des détails qui choquent, et l'on se demande si la Mère de l'Incarnation n'aurait pas pu «gir autrement.

Il va sans dire que ce n'est pas elle que je blâme ici, mais son historien, qui n'a pas su justifier et faire admirer tous les faits qu'il raconte.

:iT8 PORTRAITS ET PASTELS LITTÉRAIRES.

Pour n'en citer qu'un exemple, voici comment il justitie le mariage de la sainte femme. Il nous la représente, dès lâge de quatorze ou quinze ans, entraîner par une hirUnation irrésistible vers la vie religieuse, et s'en ouvrant à sa mère qui lui en témoigne beaucoup de joie. Cependant, deux ans après, ses parents lui ytroposcrent «rentrer dans l'état du mariage, pour lequel elle éprouve unt répugnance extrême.

Elle demeure interdite ; mais, par suite d\ine craint r respectueuse quelle avait toujours eue pfour son père et sa mère, elle n'ose pas élever la voijc, ni contrarier leur volonté.

•' ^la mère, dit-elle, puisque c'est une résolution prise «' et que mon ])ère le veut absolument, je me crois ''obligée d'obéir à sa volonté et à la vôtre; mais si " Dieu me fait la grâce de me donner un tils, je lui ^' promets dès à présent de le consacrer à son service; *• et si, ensuite, il me rend la liberté que je vais penlre, '•je lui promets de m'y consacrer moi-même. '

Les contradictions et les invraisemblances que ce récit contient, sont ]>our le moins singulières. Il est éti'ange que cette jeune tille, qui se >enl une vocation irrésistible, n'ose ])as élever la voix, et plus étrange encore qu'elle se marie avec un secret désir de redevenir libre.

Plus tard, lorsqu'elle est mère, sa conduite à l'égai-d de son tils est aussi inexplicable, et pour ma part je ne puis ajouter foi au récit de sa séparation d'avec son tils, et <1h discours solennel qu'elle lui adresse à cette occasion.

Ou l'historien a été trompé, ou bien il a omis des faits qui justifieraient ceux qu'il raconte. Une chose i-einarquable, c'est (piil ])ar;tit avoir eu à cœur de cacher constamment la nature sous le surnaturel. Dans Marie de l'Incarnai ion. il n'a j)as montré la jeune tille, ni

1 e])0U8e, ni la more; il a jeté sur ces divers états le voile de la religieuse, à travers lequel ils ne ])euvent (ju'apparaître sous un joui' faux.

C'est là un grave' défaut. Il y a dans le cœur et dans la vie des saints, un côté humain, qu'ilôt nonseulement attrayant mais salutaire de révéler. Si vous le cachez, vous placez les saints à une telle hauteur dans la vie sui-natui-elle, que le lecteur perd tout espoir d'y atteindre jamais, et votre livre ne peut plus exeicer la saine influence qu'il devrait.

.Mgr Dupanloup a exprimé la même idée dans ,sa lettre à l'abbé E»)ugaud, à foccasion de V Histoire de ■■sainte Chant dl :

"C'est encoie un défaut capital et tro]) commun aux ■ hagiographes de nous représenter les saints si dépouil-

• lés de ce qui est humain, qu'on se demande vraiment " si c'est bien là un homme, un fils d'Adam, un être de '' chair et d'os comme nous. Le grand intérêt, et la

' grande vérité de votre livra, au contraire, c'est que " le côté surnaturel, dans cette vie, n'absorbe pas le "côté naturel; c'est que la femme la tille, l'épouse, la

• mère, la veuve apparaissent tour-à-tour dans la sainte; c'est que la lutte de hi nature et de la giâce

• et les progrès de la vertu y sont constamment visi- " blés."

L'auteur canadien a trop voulu montrer la sainte, et il a trop négligé la femme, c'est-à-dire, ce côté naturel par lequel Marie de l'incarnalion se rattachait à la terre. Le récit de ses ravissements et de ses extases ])eut être bien beau ; mais celui de ses œuvi-es a poui- IIOU8 plus de charme et d'édification.

J'aurais à faire bien d'autres observations, touchant au fond de l'ouvrage ; mais je me bâte et j'ari-ive à l'exameri de la forme.

J'ai déjà dit qu'elle est moins imparfaite que celle de» Légendes. Le style est plus grave, plus sobre et moins esclave de l'imagination. Mais hélas! la vanité de l'écrivain s'y montre encore, et il y a des pages qui semblent bien plutôt faites pour la glorification de l'auteur que pour celle de l'héroïne. Il y a des phrases où l'écrivain semble dire: ici, ce n'est pas la sainte, mais moi qu'il faut contempler. Les images, les figures de toutes sortes y sont répandues avec profusion. La période y est toujours cadencée, apprêtée et em])esée, et l'on dirait qu'il a horreur de ce style simple et précis qui convient à l'histoire.

Illustrons ce blâme par une seule citation :

*' Souvent, à la suite de ces transports, toutes ses " puissances intérieures semblaient tout-à-coup se taire " et demeurer suspendues. Alors, dans le silence de " toutes ses facultés, s'élevait, dei? profondeurs de son ** âme, comme une douce mélodie, dont chacun de ses " sou])irs semblait les suaves ondulations. On eut dit " que chaque fibre de son être, était autant de cordes " d'un instrument invisible que venait toucher en *' secret, l'ange du pur amour, et dont les accords *' ravissaient les chœurs célestes et charmaient les *' oreilles de Dieu.

" La nuit même n'interrompait })as ces mystérieux '• concei'ts : des visions bienheureuses venaient visiter " son sommeil, et, dans un demi-repos, elle entendait " chanter sans cesse ces voix intérieui-es ; quelquefois '• même, elle en était complètement réveillée. Ainsi, son "âme ressemblait à ces harpes éoliennes, suspendues " aux arbres des forêts, dont les cordes résonnent " encore longtemps après le passage des brises noctui- •' nés. Ainsi, dans les splendides basiliques, quand " l'orgue vient de se taire et que l'encens des solennels

" sacrifices monte encore dans les voûtes silencieuse», " longtemps les derniers échos des chants sacrés se " prolongent à travers les arcades aériennes et les '' ogives, et se bercent parmi les ombres du soir."

On admettra sans peine que le style historique ne doit pas s'affubler de semblables banderolles. C'est décrire d'une manière singulièrement compliquée ce qui se passe dans l'âme de la Mère de l'Incarnation, et les mystérieux concerts qu'on y entend ont le tort grave, (le ressembler aux incantations de la Jongleuse. On y reconnaît encore la douce mélodie aux suaves ondulations, se prolongeant, non plus en spirales aériennes, parmi le silence solennel de la nuit, mais à travers (es arcades aériennes parmi les ombres du soir.

11 y a malheureusement, un bon nombre de pages dans ce style. U Introduction surtout, en est presque entièrement composée. L'idée mère de V Introduction était très-belle. C'était de représenter la société naissante en Canada, dans sa triple hiérarchie du prêtre, de la femme, et du soldat-colon. Dix pages de belle prose auraient suffit au développement précis de cette idée, et auraient pu être un portique superbe du temple qu'il voulait élever à la gloire de la Mère de l'Incarnation. Mais l'abbé Casgrain s'est laissé emporter par sa fougueuse imagination, et il a noyé sa pensée dans soixante-dix pages d'une amplification de rhéteur.

Je conclus ; M. l'abbé Casgrain fera bien de méditer ce petit passage de Fénélon : "L'histoire perd beau- " coup à être parée. Un bel esprit méprise une histoire " nue ; il veut l'habiller, l'orner de broderie et la friser. *' C'est une erreur."

Et aussi ces lignes de Mgr. Dupanloup:

"Combien il est déplorable, quand on tie voudrait " voir devant soi qu'un saint, de se trouver en face d'un

*' éci'ivîiin qui s'évertue à faire des phrases, à fardei*. " pour ainsi ilire, à friser ces grandes ligures ! "

,Je crains de toniher dans la même oinière que i'ablie Casgrain, la longueur, et je cours aux Biographies, dont je ne dirai qu'un mot.

J'y l'ctrouve lécrivain toujours le même: un lieau talent trùs-impaifait, brillant .sans être s})irituel, élégant et couple, mais pas atticpie ni malin, chatoyant mai> j)cu varié.

Les savants nous ahurissent de leurs luhies et de leui" leehnologic. M. (^asgrain nous imj>o-e quelquefois un ennui du même genre; il nous exhibe pour l'etiet, une e-pèce de bric-à-brac littéraire, qui, en realité, nuit a lettet. L'excessive recherche de lart dépare la vérité et la beauté réelle de rhi>loiie.

C'est une des causes de la monotonie (jui envelo])pr la divei->ité de ses œuvres. (^>ui a lu une de ce> biograj)hies. connaît les auti'es.

Il donne pres(jue toujoui's à ses héros des poses exagérées. Ce défaut trôs-fra]>pant dans V Jntoihiction «h- VIJisfoire de (a Mcre ife F Incarnation, est au>>i remar- (juable dans les Bio(fra]>hies. Il décrit toujours avec ]>om])e, les cii-constances les plus <ti'dinaire> de la vie. Pour lui. uiic jnai^on n'est ])as une maison, mais un manoir; et si le manoir a une tourelle ou quel([Ue )»ortique, etc., etc., c'est un (diateau, Cne ])etit lisirtre de terre devient, sous sa plume, une seigneurie ; la moindre tapi^^erie lui ]>araît ornée dey? /'///w^.s —comme au manoir d'IIabervillc ; et ^i vous lui faites la faveur d'une ])etite jiromenade, dans quehjuo vi(Mix wagon attelc de quchpie vieux cheval blane, il vous m lemerciera l)ar cette phiase : " comme au tanps Jatlis, une blanchi' ■' haqiicnéc conduisait le caros<c aniiqnc, orné (fcs annoirics

'delà famille. On se serait cru au temps de Loui>^ '• XIV.

Pour résumer ce qui me reste à dire sur l'historien, je dirai que l'histoire n'est pas véritablement de son i^enre. 11 est né romancier. Il a le talent qui convient au roman : l'imagination, l'invention et une connaissance profonde de ce que l'on pourrait appeler les machines dramatiques.

Sa pente naturelle le pousse au roman chrétien et Je ne vois pas pourquoi, il n'est pas entré dans cette voie. Il a devant lui les plus beaux modèles en ce geni'e. Fabiola, Callista, Aurélia, Virginia sont des romans magnifiques qui instruisent et qui édifient.

M. Casgrain a visité l'Italie et étudié Kome. Ne }>ourrait-il pas trouver dans les premiers siècles de l'Kistoire de l'Eglise, de pieuses légendes et de dramatiques histoires qui serviraient de canevas à des romans délicieux '^

Je l'engage à y penser et il y trouvera sa veine.

M. Hector Fabre, qui est un critique délicat, a fait l'appi-éciation de V Histoire de la Mère de V Incarnation, et il a trouvé comme moi, de la déclamation dans le style, V amour de certains mots sonores dans la phrase, le respect du convenu dans le récit, le culte de la pose dans ses héros. 11 déclare avec beaucoup de ménagements et d'euphémismes que cette Histoire demande un complément et il donne à l'écrivain, en terminant, ce conseil, qui ne manque pas de sel attique.

'' Qu'il cherche les belles ])ensées et les belles paroles, •' pour les dire, lui viendront comme par surcroit ; mais " qu'il ne cherche pas d'abord les mots, car lorsque le " moment viendra de s'en servir, les pensées lui feront " défaut, et il lui faudra les couvrir de la pourj)re des 18^

284 PORTRAITS ET PAsTELS LITTÉRAIRES.

•' lieux (•omniuns, tout étonnés do se trouver si bien '• vêtus

Tout i-écemnient, M. l'abbé Cas<^rain s'est révéU' comme critique. Il a publié une espèce d'otude littéraire sur M. Chauveau. qu'il annonçait comme étant \u première d'une série, soudainement interrompue.

On lui a prêté à celte occasion, certain ressentiment ]K)litique, certain intérêt de famille. Je ne sais pas <'xactement ce qu'il y a devrai dans ces imputations; mais, ce qui est certain, c'est que l'abbé Cas^^rain ne lait pas mystère de ses opinions politiques et (\u"\\ ])rétei)d ap])artenir au parti iviHonal. Il est annexionniste dans toute la force du mot, et il le déclare à (jui Veut l'entendre, hélas !

Il fut un teni])s, qui n'est pas encore perdu dans le crépus^cule de ^on cnftince, où il entretenait d'autres idées. Je trouve, à la tin de V Iniroductlon à V Histoire de l" Mère de V Tururnation, l'éloquente jn-édiclion i\uc voici sur la république Américaine:

" La parole du Comte de ^faistre se réalise sous no< yeux. " Lais>sez donc «^randir cet enfant au maillot,' ' avait-il dit, un jour, indigné de la stupide admiration i|u'on prodiguait aux prêt eti dus p?'og?\'s de» Etats-Unis. L'enfant a grandi depuis ce jour ; et sa tombe est si près de son berceau, que ses langes pourront lui servir de linceul. Bientôt, cette grande république, fondée sur le sable, morcelée en cent ])etits états, c<»mmc l'Amérique du Sud. dévorera elle-même son influence, ei avec elle, celle du protestantisme."

C'est très-bien dit ; mais aujourd'hui l'abbé Casgrain ne le trouverait plus si liien ])ense. 11 n'apjielleiait plus stiipide, un sentiment qui est devenu le sien, et il ne ])lacerait plus si près de son berceau la tombe de \n tintion-modèlt'.

Les opinions, je devrais peut-être dire les sympathies politiques, ont déteint sur Thistorien et changé ses idées. Il est bien regrettable qu'il ait glissé sur cette ])ente, qui Ta déjà conduit à des déclamations creuses et fausses.

C'est ainsi que, dans la biographie de M. de Laterrière, il a pu écrire les lignes suivantes : " Les hommes " ambitieux qui triomphent aujourd'hui sur la ruine de " la chose publique, et que l'histoire inexorable mar- •' quera au front d'un fer rouge, ne purent jamais trou- '• ver en lui un instrument servile... Ces hommes sont " parvenus un instant, à égarer l'opinion publique ; •' mais quai-ante années consécutives de dévouement à •• la patrie, forment un monument de granit, contre •• lequel viendront se briser les plumes stij^eiidiées qui •• auraient voulu le détruire."

On pardonnerait ces tirades démagogiques à M. L. IL Fréchette ou à M. Dessaulles ; mais elles sont déplacées dans la bouche du premier vicaire de Xotre-Dame de (Québec.

Ces tendances politiques de l'abbé Casgrain, et une certaine rivalité littéraire ont été cause qu'il n'a pas été juste à l'égai'd de M. Chauveau. Sa critique est mesquine et manque d'impartialité. J'aurai occasion de le démontrer, lorsque je peindrai l'auteur de Charles Guén'ii.

Il a été plus partial encore sous le pseudonyme de Placide Lépine, si toutefois les SUhotiettes Littéraires peuvent lui être attribuées, ce qu'il y a cent raisons de croire. On m'objectera qu'il n'aurait pas écrit son propre portrait. Néanmoins, qu'on veuille bien considérer qu'il y a dans la silhouette de l'abbé Casgrain par Placide Lépine, des détails intimes que l'abbé seul, pouvait vraisemblablement connaître, et qui ont dû être écrits sous sa dictée.

*2SG PORTRAITS ET PAsTELS LITTÉRAIRES.

(^hioiqu'il en soit, prenant pour établi qu'il est l'auteur ou l'un des auteurs des Silhouettes Littéraires, nous y trouverions une preuve de plus, que la critique n'est point son fait, et qu'il n'a pas ce goût, ce tact, cet esprit et ce coup d'oeil juste qui conviennent au critique. Nous aurons occasion d'y revenir dans les autreportraits.

Kn attendant, je tei-minerai celui-ci, par quelques recherches généalogiques et un petit conseil à M. Ca>grain.

Placide Lépine a dit :

*' L'abbé Casgrain est ai-istocrate dans sa personne et "démocrate dans ses idées... Par les hommes il Aient " du peuple. Son bisaïeul qui était soldat, i)rit part a " la fameuse bataille de Fontenoy, où les chevalei-escpie^ " gai-des Françaises crièrent aux Anglais : Tirez les pi-e- " miers, Messieurs ! Du côté des femmes, il se l'attache " aux Baby de Itanvilie, dont il a conservé la belle "devise: "Au cani|> valeur, au chani]» labeur." L'ai " liance de ses deux sangs expliciue les contrastes de son " caractère aristo-pU'béien."

De qui est cette hi.stoire ? C'est ce qu'il convieiit de lechei-cher.

M. l'abbé Casgrain a une faiblesse ; on c>t toujours faible par quelqu'endroit : — il a un culte exagéré de> ancêtres. Ce sentiment est très-louable, surtout quand il }• a des ancêtres ; mais il ne faut pas pousser trop loin la noble ambition de se trouver des aïeux ou des bisaïeux illustres. On doit se contenter de l'être soimême et de le faire savoir.

On croirait que M. l'abbé pourrait peut-être mieux qu'un autre, se passer du lustre des aïeux. Mais il n'en est rien, et jamais il n'a laissé échapper une occasion, de parler ou de l'aire parler de sa noble origine.

Dans les Légendes, dans les Miettes, dans les Biographies, dans V Histoire de la Mère de V Incarnation, partout, il a semé quelques fleurs sur la tombe de ses illustres ancêtres.

A chaque nouvel écrit, il y revient, il s'y complaît. Ici, c'est un ancêtre maternel que l'on déterre, et là, un paternel qui ressuscite.

Ses œuvres ne suffisant pas à la tâche, il y emploieles autres, et dans tous les écrits qu'il peut atteindi-e avant leur publication, il réussit presque toujours à glisser une note qui publie son origine. On vient de la voir dans les silhouettes de Placide Lépine ; et nous la rati'ouverons ailleurs.

Dans VHistoire des Grandes familles Françaises dv Canada, de M. l'abbé Daniel, à la page 533 je lis ce qui suit ;

" L'Honorable Charles Casgrain descendait de M. ** Jean-Baptiste Casgrain, originaire de la Amendée et *' sergent dans les troupes à la tête desquelles, il s'était '• signalé maintes fois contre les Turcs. Lorsqu'il " passa dans la Nouvelle France, un peu avant la con- " quête, il était couvert de nobles blessures qui attCH- '^ talent encore son courage."...

'* Ce sont les dignes ancêtres de M. l'abbé Raymonrl " Casgrain, dont la plume élégante a déjà donné plu- *' sieurs publications où la beauté du stylo le dispute a " la richesse des pensées.'"

Au troisième volume de VHistoire des Ursulines, pages 234 et 235, on est étonné et un peu affligé de retrouver les détails suivants :

" M. Jean-Baptiste Casgrain, le premier de sa famille " en Canada, émigra peu avant la conquête. C'était un '- glorieux vétéran qui portait d'une manière non " équivoque les trophées de sa bravoure, ayant eu le

' nez fOii])é d'un coii}) de cimeterre, lorsqu'il combattait

• contre les Turcs en Orient, et étant devenu boiteux, ' ])ar suite d'un coup d'escopette (jui lui enleva la

• clieville du pied, à la bataille de Fontenoy, en 1745.

• Dq plus, il avait été blessé d'une balle qui lui passa

• de la joue à l'oreille droite, et d'un coup de sabre qui ' lui silloniui la tigure du front à la joue gauche. En ' 1747, il assista au siège de Berg-op-Zoom, où les ' Fi-ançais entrèrent en marchant dans le sang jusqu'à ' la cheville du pied."

" Ui. trait nous donnera une idée de cette foi éiterjique ' qui dev'fit passer toute entière a ses descendants. Fait ' prisonnier par les Turcs, ainsi qu'un chef de brigade 'du nom de Sabran, lorsqu'il combattait en remplace- ' ment des chevaliers de Malte tués en Orient, un ' renégat vint leur pi'oposer de passeï' à rislamisme- ' Ah ! s'éciia Sabi-an, s'adi'essant à son compagnon ' d'infortune, est-il possible «^u'on vienne outrager Dieu d'une telle manièi-e ! " A ces mots Jean Casgrain

• fin-ieux se })rocipitc >ur le renégat, et il l'aui-ait tué, si ' un janissaire ne se fut jeté sur lui avec un cimeterre. ' I/intréj)ide soldat saisit une chaise et fi-appe le 'janissaire à mort. Jean et Sal>ian re(;urent cinquante ' neuf coups de nerf <le bœuf; le second en mourut. Le ' brave soldat clirétien i-e(;ut encore vingt-einq coups 'de bâton de calabre, sous la plante des pieds. Ce fut ' a})ros avoii' assisté à cinquante combats et engage-

• menls, ayant été ])romu au grade de sergent-major ' après la retraite de l'armée française devant Prague, ' (jue l'héroique vétéran s'embarqua i)our la Nouvelle ' France. 11 était natif d'Airvault, }>etite ville du

• Poitou, à huit lieues de Saumur, dans la Vendée 'militaire. M. J. B. (Casgrain se fixa à (Québec où il

tint un commerce sous le lort, à droite de l'escalier

Portraits; et pastels littéraires. 289

'^ de la basse-ville. Son fils, M. Pierre Casgrain, mort " en 1828. acquit les seigneuries de N. N. de Liesse, de '* la Bouteillerie, de la Rivière-Ouelle et de N.-I). de " Bon Secours, de l'Islet.

"En même temps que M. J. B. Casgrain, étaient *• venus en Canada MM, Bonenfant et Letellier de St. " Just."

Comment l'abbé Daniel et l'auteur de V Histoire des Ursulines ont-ils apjn'is tous ces faits extraordinaires ? Quelles relations ont-ils pu avoir avec ce sergent qui combattait à la (été des troupes, comme un maréchal de France — qui portait comme trophée de sa bravoure, un nez qu'un coup de cimeterre lui avait enlevé — qui avait perdi! la cheville du pied à la bataille de Fontenoy, et qui rentrait dans Berg-op-Zoom en marchant dans le sang jusqu'à la cheville qu'il n'avait plus — qui portait sur sa figure, d'un côté le sillon d'une balle, et de l'autre le sillon d'un sabre — qui avait reçucinquante-neufcou])s (le nerf de bœuf, vingt-cinq coups de bâton de Calabrc, et pris part à cinquante combats, et qui, avec tout cela, n'était" que sergent ?

Evidemment il v a là, un cachet de facture qu'il est impossible de méconnaître, et je crois que l'on peut accuser, sans témérité, la plume féconde de notre illusti-e abbé.

C'est le commencement d'un petit travail d'ennoblissement, dont le reste, encore inédit, est cependant trof) connu. On a essayé: d'Airvault... et les vers faits à la Rivière Quelle étaient datés du Manoir d'Airvault. On a montré aux amis un certain blason ; on Ta même encadré et suspendu dans le cabinet de travail du littérateur, à côté du portrait de mon père qui lui dit :

Embrasse, moa enfant, le portrait de ton père Pour être comme lui digne de tes aïeux.

Bref, tout cela se serait déjà traduit par une notice communiquée au livre d'Or Je la noblesse, si les pa^es de ce livre soutlVaient tout, comme les papiers. Ce cher Livre d'Or! il chatoie si agréablement la vue ! On soi-ait si heureux d'y lire cette ])age... à peu près comme on l'a rêvée :

" Casgrain dAirvault — originaires de Vendée — Fief de la Eivière Ouelle et de l'Islet — Manoir d'Airvault — Alliés à la noble famille des Letellier de St. Just.

•' Les d'Airvault portent de gueule avec gerbe et riamberge d'or; ils ont la tièi'e devise: au champ labeur, au camp valeur ! "

Hélas ! cette page d"or, tant convoitée, n'existera ])robablement jamais. Car, avant de consentir à son insertion au livre Se la noblesae^ on y regardera à deux fois, on fera des recherches, on fouillera le gretl'e de (Québec, et, dans les registres des ba|)tèmes, mariages et séj)ul turcs des paroisses de Quél)ec et de Beaumont, • m trouvera divers actes authentiques constatant (pie .lean Casgrain était traiteur à la basse-ville, c'est-à-dii-e ))réparait et servait à manger et à boire aux voyageurs et aux viveurs de ce temps-là, et qu'il épousa, à (Québec, une demoiselle Duchesne dite LeRoide, tille d'Andi-é Duchesne dit Lelîoide, de la nation des Pawnis. Ces actes établiront que Jean Casgrain n'était pas originaire de Vendée, mais de l'ancienne petite province d'Aunis, et qu'au lieu d'èti-e sergent à la tète des troupes, il était tout bonnement cuisiniei* à la tète de ses plats ; que s'il a fait couler le sang, ce ne peut guère être que celui de la volaille, et que ses blessures, — s'il en avait — étaient piobablement des brûlures.

Donc, si le Jean-Baptiste Casgrain, Vendéen, né à Airvault; le Casgrain sergent qui combattait à la tête des trou])es de Fi-ance et de Xavanv ; le Casgrain poiu--

PORTRAITS ET PAsTELS LITTÉRAIRES. 291

fendeur et mangeur de Turcs, le nofticobole, winw-rhe ville, bal'ifré et cahibré. si ce Casgrain a existé — ee que persoT)7ie ne voudi-a croire, — ce ne peut être Jean Casgrain le cuisinier, qui en l'an de grâce Uôc, tournait des crêpes dans sa gargotte de la basse ville, et menait à l'autel mademoiselle LeRoide, de la nation des Pavvnis.

lîemarouez bien que je ne méprise pas les Pawnis. non plus qu'aucune autre tribu sauvage. J'en fais au contraire grand cas, et l'on me dirait que j'ai du sangsauvage dans les veines que je n'en serais pas du tout humilié. Tout ce que je veux établir, c'est que ^I. labbé ne descend pas en di'oite ligne des Montmorercy ou des Caniac de Périgord.

En fait de généalogie, je dis comme le grand poète de la Gièce, Homère: "A quoi bon questionner sur la race ? Telle est la génération des feuilles dans les forêts, telle aussi celle des mortels. Parmi les feuilles, le vent verse les unes à terre, et la forêt verdoyante fait pousser les auti-es sitôt que revient la saison du j^rintemps ; c'est ainsi que les races des hommes tantôt fleurissent et tantôt tinissent.'*

Donc, mon cher abbé, veuillez m'en croire, laissez de côté tous ces travaux généalogiques. Que votre bisaïeul soit Casgrain le balafié, ou Casgrain le vendeur de saucisses, il importe peu. Les gens d'esprit ne vous en estimei-(mt ni plus ni moins, et cela n'ajoute ni ne letranche à votre 7Tiéi-ite personnel, (|Ue nous reconnaissons autant que vos meilleurs amis.

Vous avez très-bien dit, dans la bi(>gra|)hie de >'. Faribault : •' il est une aristocratie que l'on ne parviendia jamais à détiuire : c'est celle de l'ui-banité, de la politesse des manières, de la dignité et de la nobles>c des sentiments." Cette aristocratie indestructible, vous

la possédez ; qu'avez-vous besoin de faire tant de frais pour en acquérir une autre ?

Ce dada qui vous tourmente est d'ailleurs, vous le satez, la faiblesse de plusieurs, et le but de ces pages n'est pas d'humilier, mais de corriger ceux qui en sont possédés.

Après cela, ayez le'caractère aristo-plébéien. si la chose vous va. et je n'y mettrai pas d'obstacle, puisque cela ne nuit en rien à votre caractère sacré, qui est irréprochalile.

F. A. H. LARUK.

De omni re scibile et quibusdam aliis Pic de la ifirandole.

Un soir — c'était en l'année 1S69 — je me trouvais, Je ne sais plus à quelle occa^sion, dans la vieille capitale de la province de Québec. Je n'avais rien à faire ; la ihambre ne siégeait pas , le Septuor Haydn chômait ; VEiénenient ne contenait pas un fait-divers pai>sable ; jetais menacé d'ennui sérieux. Je pensai tout-à-coup au Dr. Larue, que je connaissais bien, et j'allai fi-apper à sa jxirte.

Je le trouvai dans un éiat d'excitation qui me surprit chez un homme habituellement si calme. 11 marchait ;i grands pa.s, les mains derrière le dos, et se parlait à lui-même, îlsscz haut pour être entendu. De temps en tempte il allongeait les bi-as et le menton, gesticulait, ou passait les doigt** dans la chevelure.

II me demanda d'un ton sec, comment était ma santc, et me fit asseoir ; puis continua de marcher d'un pas nerveux, et la conversation s'engagea :

— J'ai une grande nouvelle à vous annoncer, me ditil : je suis riche !

— Riche d'espérances, d'illusions, de projets ?

— Mieux que ça, riche de dollars, comme un vrsi yankee.

— Et quel est le chiffre de votre fortune ?

— Au moins cent mille piastres.

— C'est joli. Je suppose que ces beaux capitaux sont déposés dans la banque de l'avenir?

— C'est un peu vrai, mais cet avenir est si rapproché ! Ecoutez :

Aujourd'hui même, à Pittsburg, dans la république voisine, une compagnie américaine a dû faire Fessai d'un nouveau procédé de mon invention pour manufacturer l'acier, et je suis parfaitement sûr du succès. Or, le succès de cette affaire, c'est la fortune pour moi, et d'un moment à l'autre j'attends une dépèche qui m'aj)portera la joyeuse nouvelle.

Songez donc, s'écria-t-il, en regardant sa montre; il est huit heures, et à neuf heures j'aurai probablement reçu ma réponse. Dans une heure, je serai riche deplus de cent mille piastres.

Je compris qu'un homme qui en était arrivé à uti*^ époque aussi importante de sa vie, avait besoin d'être seul, et je le laissai à ses réflexions.

C'est probablement ce soir là, qu'il commença sou article " Les Peahody en Canada,^' et qu'il écrivit la phrase suivante :

"Ce n'est pas chose aussi diflScile qu'on se l'imagine " d'amasser des richesses, d'entasser même des millions. " Le hasard fait la moitié, les trois quarts de la beso-

" ij:ne ; il suffit de se trouver sur le eliemin de la for- '• lune... quand elle passe; .seulement, il faut bien " lavouer, elle ne passe pas tous les jours.'*

•Hélas! neuf heures, dix heures, onze heures bonnèrent, et la dépèche tant désirée n'arriva pas. Le lendemain, même attente suivie de la même déeeption ; et. linalenient, la fameuse dépèche est encore à Pittsburi^.

Je suppose qu'il ne continua son article que le surlendemain ; cai' voici la phrase qui suit :

'' A en juirer par )•• dose d'intelligence qui est la part ••(lu ufrand nombre des riches, la somme d'esprit à *' dépenser pour arriver à être 'îiiMionnaire n'est j»as " exhorbitante, hormis df)nc '; ■ sup|)Ose que la

'' dépense a été telle, que, tout « ait, il n'en reste

" })lus guère en caisse... I/esjn-it ■. •j.oce a t«jujours ''été — plus en ce .siècle, dit-on, «jnrn aucun autre — " il une étroitesse extrême."

((Quoiqu'il en soit, cette petite histoii-e démontre, que l'homme (^ui ])ose en ce moment devant moi, n'est pas simplement un littérateur. Il est industi^iel ei industrieux, chimiste et métal luri^iste ilisting^ué, et enrin, auteui" d'un petit traité d' agriculture (jui passe pour être bien fait.

Il >ait beaueou}) de choses et il fait de tout, omme son confrère de France, le Docteur Véron, avec cette différence (juc celui-ci a tini par la littérature, tandis (|ue le Dr Larue a commencé })ar là, et finira par l'in- <lustrie et le né«;oce. après avoir i::uori des rhumes de ))oitrinc et <les maux de gorge.

Ainsi va l'homme, (juand il a du lou])et, et (juand il s'est dit une bonne f>is, avec résolution de parvenir: quo noji iiscendam ?

Il est bien entendu <|Uo le n'est pas le médecin, ni l'agronome, ni l'industa'iel que je vais peindre. C'est le

littérateur seul, celui qui fait des phrases bilieuses, tout en roulant des pilules anti-bilieuses, et qui sait mêler 1 esprit littéraire au sable magnétique, pour mieux fabriquer l'acier. C'est l'auteur de quelques articles de journaux et de quelques lectures qui ont eu du succès, et «lu'il a réunis dans un volume auquel il a donné le titre de Mélanges.

Comme l'abbé Casgrain, le Dr. Larue a eu l'avantage de vivre dans Vmtimité de M. Placide Lépine ; on le veri-a par les détails intimes qu'il a racontés au public — et si ce critique bai-oque à six mains, en a fait un portrait ridicule, soyons assuré qu'il n'y a pas de sa faute. Il avait les meilleures intentions du monde.

Nous allons le suivre un peu, avant d'en venir à l'appréciation des Mélanges.

L"illustre Marchildon disait un jour, qu'il n'était d'aucun sexe. Or, voici comment Placide Lépine commence la silhouette de son ami le docteur, ^ous l'épigraphe invariable : Nuda veritas. '' Mâle caractère, mâle esprit, mâle figure, tel est [original de ce mâle ])()rtrait."

Evidemment, il n'a pas voulu (ju'on put dire du silhouetté, ce que Marchildon disait de lui-même.

"Le Dr. Larue a ses quai-ante ans; l'île d'Orléans est sa patrie, St. Jean sa paroisse, l 'université-Laval sa mère. La mère et le fils sont fiers l'un de l'autre."

(ycrtes, M. Fabre avait bien raison de trouver ce début solennel ; mais il aurait fait connaître toute sa pensée .s'il eut ajouté: qu'il lui semblait un peu ridicule.

Puis vient un brusque dith3'rambe en l'honneur de l'université-Laval, avec accompagnement d'injures

trèts-propres à confondre les prétendus ennemis de cette ^l'ande institution, qui n'a qu'un tort — celui de ne pas connaître ses vrais amis.^

Quelques phrases extraites de la physiographie du savant docteur sont maintenant soumises au public, a qui nous laissons le soin de juger, si M. Placide a bien réussi, sans le vouloir, à se moquer de celui qu'il fait poser.

" Le Dr. Larue est un homme de moyenne tailk'. assez grêle, preste dans ses mouvements. Figure bilieuse, pâle, effilée de la base... Un sourire moqueuiest accroché au coin de sa moustache... Il aime à mordre... Ses dents sont bonnes ; les canines sont remarquablement longues... Vous jureriez qu'il a entre les dents, quelques lambeaux de la chair de son prochain.''

Pour un chien, ce serait là, un Joli portrait ; mai^ pour un illustre d'entre les illustres, voire même ])our un simple mortel. Iranchement ça n'est point tlatteur, Si, a])i-ès l'avoir vu ]^eint de cette manière, maman Laval est encore fiôre de son petit mille, c'est qu'elle n'est pas ditïicile, ou que l'amour maternel l'aveugle singulièrement. Il n'y aurait là, du reste, rien de bien étonnant. Lorsqu'on j)rend tant de plaisir à se faii-e réciter, entre la poire et le fromage, *' La Voix d'un Kxilé," ou des phrases anti-patriotiques sur les destinéet^ providentielles des Etats-Unis, on n'est pas bien éloigné d admirer les gens qui ont l'air d'avoir suspendu à leurs crocs, des lambeaux de chair humaine.

• Malgré tont ce beau zèle pour runivorsilé, on a sacrifié asst / lestement, dans la silhouette de M. Taché, un ancien recteur de cette institution. Il est vmi que cet ancien recteur le méritait bien, pour avoir fait dans une lecture publique, uue sanglante critiqur des Légende».

A la vérité, il y a dans le portrait du docteur des traits plus aimables et sui'tout plus vrais. Ceux même (\i\Q nous avons signalés ont leurs correctifs. Ainsi, l'on prend soin de vous dire qu'il est *' gouailleur sans malice," et qu'il lui arrive, sans doute, comme à bien des gens, <le n'être pas aussi terrible qu'il en a l'air. De plus, "ses 3'eux bruns sont méditatifs, dans l'ardeur de la discussion, les prunelles s'allument, et les cils, longs et serrés, se changent en dards perçants dont l'attaque est difficile à soutenir."

Voilà des cils qui subissent une étrange métamoi'- |)hose et qui font bien du ravage. On a vu souvent, dans le langage tiguré, les éclairs des yeux; mais les dards des paupières, c est du nouveau; c'est une arme à laquelle on n'a pas songé dans les dernières guerres, et le docteur, qui ne dédaigne point de prendi'e des brevets d'invention, devrait, vite, se faire inscrire à Outaouais. Il n'est pas de même des "sillons de l'énergie ;" ils sont " caractéristiques " paraît-il, et dame énergie les a placés elle-même, juste entre les deux sourcils de ^I. Larue.

Nous arrivons au trait capital : " Le front j^lus haut qne large a de l'audace; les cheveux brun-châtain sont éi'igés en toupet." — En toupet, morbleu, je le crois bien! Il y a même des gens qui disent en parlant de lui : le t(^upet, c'est l'homme !

p]t c'est grâce à ce toupet qu'il !se mêle de tout, péi-ore sur tout, gritionne sur tout, et du haut de sa chaire de professeur, ou des colonnes de V Evénement, régente son pays et parfois l'univers. Politique, religion, littérature, chimie, métallurgie, agriculture, instruction publique, affaires municipales, industrie, commerce, finances et même la médecine; tout est de son ressort. De tout, il parle en maître; gardez-vous de le contre-

dire; savez-vous ce qui vous arriverait? Eh bien, c'est M. Placide qui vous l'apprend : " il vous exprimera tout son dédain." Et savez-vous comment le docteur exprime tout son dédain ? " Pour lui, le souverain signe du dédain est de s'allonger la mâ(;hoire en avant, et de se mordre les dents (sic).' Comment s'}' prend-on pour se mordre les dents ? Demandez-le à M. Placide, ou à l'abbé Casgrain, qui lui-même a de si belles dents, ou bien encore à son cousin le dentiste— et s'ils ne vous le disent pas, eh bien ! tenez toujours pour certain, quun homme qui possède le terrible secret de s'allongeila mâchoire en avant, et de se mordre les dents; un homme qui, de plus a les canines tros-longues ; un homme qui porte toujours un sourire moqueur accrt»ché au coin de sa moustache; un homme dont les cils deviennent des dards lorsque ses prunelles s'allument, un tel homme, entin, nest pas bon à rencontrer à toute heure du jour ou de la nuit, et gardez- vous bien do croiser son chemin ! 11 va sans dire d'ailleurs, que M. Lépine croit tous ces détails physiologiques nécessaires pour faire bien juger le littérateur.

Une autre découverte : " Sur son crâne la bosse de l'ironie fait saillie." Avez-vous connu des bosses qui ne faisaient point saillie ? Les autres bosses de notre illustre feraient-elles saillie à l'intérieur ? Mais, pour toutes ces choses merveilleuses, il y a une raison, et si vous ne la devinez pas ; attention ! " Le Docteur Larue a le génie du professorat." En voici la preuve. Vou> vous imaginez peut-être, que les choses se passent aux leçons de notre héros, comme elles peuvent se passer pour le commun des professeurs et pour le commun des auditoires ? Lisez ce prologue de méloiiranie et détrompez vous : "

" Il est huit heures du soir, c'est l'heure du cours. Entrons.

" La foule se presse dans les couloirs ; je gravis avec elle deux paliers, me voici dans l'amphithéâtre où se donnent les cours scientifiques. Les gradins de l'hémicycle sont remplis d'auditeurs, qui chuchotent entr'eux, en attendant l'ouverture du cours.

" Une porte s'ouvre, on voit poindre le bâton de l'appariteur. Le silence se fait. Le professeur arrive d'un ])as prompt et ferme. Une salve d'applaudissements l'accueille ; il salue avec un léger sourire. Le cours commence ! !..." Et le compte-rendu finit.

J'avoue que cette mise en scène est soignée ; mais elle a le défaut de donner trop d'importance à des. objets qui sont, après tout, bien secondaires. On se demande ce qui arriverait si, par hasard, les choses se passaient autrement : si l'apparition se faisait sans appariteur, si la porte ne s'ouvrait pas auparavant, si le bâton n'entrait point le premier, si le pi'ofesseur, ayant fait une mauvaise clinique ce jour-là, (je suppose qu'il a des malades) marchait d'un pas moins prompt ou moins ferme, oubliait de saluer, ou négligeait de sourire.

Voilà autant de choses inquiétantes, et l'on a raison de craindre que le cours n'aurait pas lieu, si l'une d'elles faisait défaut. L'anxiété redouble quand on apprend que le docteur est " un esprit lucide servi par une parole éclatante, une élocution pure, animée, une méthode simple, claire comme le soleil."

Rien ,que cela !

Soleil, divin soleil qui fait mûrir les citrouilles, tu n'es pas plus clair que le docteur Larue ! Ce n'est pa?^ la peine ; à ta place, je résignerais.

Ravise-toi, cependant. Il n'y a pas, dans tout l'empire Britannique sur lequel, ô divin soleil, tu ne te

couches jamais, (en attendant que M. Fabre et l'abbé Casgrain nous aient donné l'annexion), il n'y a pa^ beaucoup d'hommes comme ce professeur.

** Ses idées circulent dans tous les journaux. ..il doniu des pensées à ceux qui n'en ont pas "...et puis " donnezmoi dix hommes comme cela (s'écrie M. Placide dans un accès de lyrisme), donnez-moi dix hommes comme cela, et dans dix ans la face du pays sera changée ! "

Dix fois dix font cent. Pourquoi marchander ? Qmn'en trouve-t-on cent tout de suite ? Quand on songe ([u'alors, dans une année, le pays, qui aurait commencé avec une face au premier janvier, se trouverait avec une autre face à la St. Sylvestre !

Il y a, cependant, une chose qui m'intrigue; ce sont ces chuchotements qui précèdent I enti'ée du professeur. Avant Placide et ses impalpables silhouettes, je ne »ai> ti'op ce que pouvaient s'entre-dire les gavroches de l'endroit. Aujourd'hui qu'ils ont lu tout cela, je m'imagine entendre, même dans le grand silence qui se fait entre le bâton de l'appariteur et la salve d'applaudis- .-^ements :

— Ecoute donc, chose, as-tu vu le professeur ? Regardemoi donc ses canines ? As-tu remarqué sa Iw^sse de l'ironie? L'a-t-il un jeu le touj)et ! Tiens, v'ià son sourire qui se décroche de sa moustache ! — Se mord-t-il toujours les dents ? Dis donc, enfin, avec quoi qu'on se les mord, les dents ? — Tais-toi donc, (Trognon, faut pas manquer au respect ; regarde ses prunelles qui s'allument.— En garde ! v'ià ses cils-dards qui se forment en colonne !

Mais j'arrive à des (piesiions bien plus scabreuses, lorsque je songe que les titis du paradis universitaire ont lu les deux intéressantes anecdotes que voici :

Tous les grands hommes ont en dans leur enfance des aventures extraordinaires ; il y en a même qui ont commencé avant de naître. Les mères de ces grands hommes ont vu des flammes s'agiter dans l'air, elles ont (întendu des voix.

Or, écoutez petits et grands, ce que raconte ce bon Placide. L'histoire est d'autant jjlus authentique que c'est une confidence intime, (comme les Miettes de l'abbé Casgrain) et que les paroles sont mises dans la bouche du héros :

"J'avais quinze ans. Je passais devant la grange chez nous, une botte de foin sur la tête. En traversant devant la bergerie, je ne m'aperçus pas que la porte était ouverte. Je m'en allais tianquillement, sans soupçonner le moins du monde, que le bélier accourait derrière moi à toutes jambes (sic). Il vint me toquer, vous savez bien où, avec une telle violence que j'allai voler d'un côté, et la botte de l'autre. Je fus quinze jours sans m'asseoir."

Et d'une !

Qu'on me permette d'abréger l'autre. Le docteur rencontra un jour, sur le pont de glace, un homme ivre «jui lui fit un black-eye. " Comment revenir à la ville ? Comment paraître à mes cours ? La nécessité est ingénieuse. Je fis réparer le désastre par un peintre, qui dissimula la contusion sous une couche de peinture."

Maintenant, n'cst-il pas à craindre que ces jeunes messieurs de l'auditoire ne se demandent: Tiens, le professeur Chose qui m'avait toujours dit que le docteur était toqué !... Savais-tu, toi, que çà venait d'un bélier ? — Ecoute-donc, gavroche, où donc qu'il l'a toqué, le bélier ?— Parbleu, c'est dans le sillon de l'énergie. — Tais, toi, fintin, tu ne connais point ta cosmographie; ça doit être aux antipodes de la bosse de l'ironie. — Je

voudrais bien la voir, sa black-eye— Laquelle ? Celle qui n'a pas été peinturée ? — Va donc, farceur ! Ça ne lui arrivera plus au docteur — Pourquoi ?— Parce qu'il a pris des leçons de boxe — Ça le sauvera des black-ej'cs, mais pas des toquades !...

On peut concevoir les variations j^ropres à ce thème. Un homme qui dans sa jeunesse avait eu de pareilles aventures, devait faire dans sa maturité, des choses plus remarquables encore. Aussi, " est-il d'une grande '' force sur le moulinet. ..Il sait la boxe et le bâton. ..11 a " une demi-douzaine d'enfants ; il espère encore en avoir " autant, et tient, comme Napoléon, que le plus grand " patriote est celui qui en a le plus. La plume est '' pour lui une pioche, une truelle... il ne croit pas aux '< livres... il en a fait un, par hasard, un pot pourri qu'il " a intitulé : Mélanges.

'- Eien ne l'indigne, (après de tels exploits, il est '• permis d'avoir l'indignation facile,) rien ne l'indigne. " comme de voir la bande des niais et des impuissants " qui, incapables d'avancer, passent leur temps à bariei' " les jambes à ceux qui veulent aller de l'avant.

*' Qui croirait que cet homme ardent, actif, qui ne '' peut soutirir aucun joug, se lai.sse atteler \n\r ses en- '^ fants ?

" Le Dr, Larue est le plus tendre des époux, le j)lu> " passionné des pères (sic). Entrez à son bureau ; vous <' le trouvez comme Henri IV, avec son petit Louis " XIll sur le dos, un fouet à la main."

Maintenant, si, après avoir lu cette grotesque silliouette d'un des coiyi)hées de la silhouetterie, chetd'œuvre qu'il ma sutti de transcriie pour en montrer tout le ridicule, (luelqu'un me demandait ma façoîi de penser sur le compte de M. Hubert Lame, je répondrais... ou plutôt j'aimerais mieux dire tout droit à et-

PORTRAITS ET PASTELS LTTTÊRATREM. 30o

hon Hubert lui-même, en supposant qu'il daignât m'écouter :

Hubert, mon ami, je vous ai connu quand vous n'aviez point tout cet attirail que vos amis d'aujoiii-d'hui, veulent bien vous donner; c'était à une époque de transition, entre l'aventure du bélier et celle de l'homme ivre. Franchement, vous n'étiez pas un méchant garçon, ni un personnage ridicule; vous aviez fait de bonnes études ; vous parliez déjà beaucoup, il est vrai, et sur un ton un peu saccadé et pas trop agréable, mais vous écriviez quelquefois spirituellement, et on ne vous connaissait pas encore cette rage de vous mêlei' de tout, qui d'après votre biographe, fait votie gloire. Vous promettiez d'èti-e un excellent médecin, avec une grande clientèle, et vous le seriez devenu si vous n'eussiez point couru tant de lièvres à la fois, sans parler des béliers avec lesquels vous feriez bien de conclure un traité de paix, pour éviter les toquades.

Vous êtes un bon chimiste. Je ne saurais jurer " que vos mains tines, habituées aux expériences chimiques, indiquent une manipulation habile," comme l'affirme votre ami Placide. — Ça ne saute pas aux yeux, mais, entin, la chose est possible, quoiqu'elle ne paraisse point d'accord avec toutes vos mâles qualités. Vous avez fait une multitude d'analyses qui ont envoyé plus d'un pauvre diable à Kingston,* et vous retirez pour cela, chaque année, des sommes assez rondes de ce trésor public sur le sort duquel vos amis s'appitoient si lamentablement. Vous êtes aussi le médecin, le chirurgien et le chimiste en titre de votre beau-frère le coroner ; en votre qualité officielle, lorsqu'un homme s'est noyé, c'est vous qui dites solennellement aux jurés, qu'il est mort

Au pénitenti»»» de Kingston.

parce que leau a un peu trop gêné sa respiration. Vous dites cela en termes beaucoup plus scientifiques, et c'est encore une sjxk-ialité qui vous rapport»; un assez joji denier.

Dans toutes ces choses, vous ne trouvez guère de légitime contradicteur, 11 3' a peu d'OrHla et de Easpail dans ce pays pour vous tenir tête. Devant les tribunaux, vous parlez comme un oracle, si bien que, jion content d'étaler voti-e science, vous entreprenez (juelquefois d'enseigner aux juges et aux avocats leur métier. Faites cela pourtant, le moins souvent possible, surtout avec le juge-en-cliel' Duval.

Quant à vos écrits. Je ne nie point leur mérite, mais j'y cherche en vain " les idées qui vont révolutionner le monde," et je n'ai pas encore constaté leur " influence." "Je ne la sens pas dans l'air." comme voti-e silhouetloui-; ti^ulelbis, j'admets qu'ils renferment diverses <-hoses en l'air.

Vos Mélaïujes ont le défaut d'être trop mélangés. Ils ne sont ])as les difterentes parties d'une œuvre homogène. Aucun lien commun ne les unit. Pas uîie idée- ]nère qui domine le tout.

(v'est pour cela, me dii'ez-vous, que vous avez donné à vos (vuvres ce titre indétini : '' Mélanges." Cependant, je fais observer qu'il ne manque })as d'ouvrages portant ce titre, et (|ui possèdent l'unité. Ce sont les formes diverses d'un fond unicpie.

Au reste, c'est un livre agréable à lire, et qui j)rouvc de l'esprit d'observation, de la couleur et de l'imagination. Le style est beaucoup moins fleuri que celui de l'abbé ('asgrain, mais il est plus correct, îiioins imagé mais ])lns concis. S'il a moins de «lualités — ce qui serait dirticile à dire — il a certainement moins de défauts. L'em))hase, le j)ré(ieux, la cheville t»t le ])athos ne sy

icncontrent guère, et l'on y sent moins ce travail opiniâtre de l'écrivain, qui ftitigue le lecteur.

La recherche de l'esprit y est peut-être le seul travail choquant, dont le lecteur s'aperçoive. Vous avez fait trop d'eiîbrts en ce genre; vous avez coupé trop de ])hrases principales, et vous y avez semé ti-op d'incidentes inattendues, pour arriver à faire de l'esprit. Quand le lecteur s'aperçoit de ce jeu, l'eti'et est raté.

Il n'en est pas moins vrai que vous avez de l'esprit, presqu'autant que vous croyez en avoir, assez, dans tous les cas, pour que je puisse livrer à vos réflections les phrases suivantes d'un grand penseur.

" La force de l'esprit consiste à en connaître les '• bornes... Tout ce qui n'est qu'esprit est un peu volatil "de sa nature, au moral comme au physique. ]i " produit d'abord une impression vive, qui bientôt se '• dissipe et s'évapore à force d'être répétée : semblable *' à ces monnaies dont l'empreinte s'efface pai' le frotte- "' ment.''

La méditation de ces pensées vous persuadera que, ])lus de modestie et de jugement ne vous nuiraient pas ; et elle vous expliquera comment, on peut lire vos Mélanges avec plaisir, mais non pas les relire.

J'ai dit que Temphase et la cheville ne se rencontrent guère dans vos Mélanges. Je dois en excepter le Défricheur de langue, qui est une pièce fort chevillée. L'à-propos et l'actualité en firent tout le succès, lors de son apparition. Aujoui'd'hui, on la lit en entier presque sans dérider.

Mais c'est une œuvre de jeunesse, et je suis volf>ntiers indulgent pour vos débuts.

Ce morceau est d'ailleurs en vers, et vous admettrez -ans doute que vous n'avez pas comme M. Fréchette, l'art d'alligner des rimes sans rien mettre dedans.

80l) PORTRAITS ET PASTELS LITTÉRAIRES.

Plusieurs vers de cette pièce sont de M. J. C. Taché, et Je les reconnaîtrais, lors même qu'ils ne seraient pas indiqués par une astérisque. Ils portent le cachet de leur auteur, et sans èti-e faciles (car lui non plus, n a pas la bosse de la versification,) ils sont les meilleurs.

Heureusement, vous avez l'ait peu de vers, et je vous

en iélicite. Je me rappelle avoir entendu chanter une

chanson dont vous êtes l'auteur, et qui ne vaut j)as

mieux que les romances de Mimi Pinson, Voici le pre-

miei- couplet :

Est-ce bien toi qui causes mon délire, Amour que je croyais toujours braver ?

Est-ce bien toi qui dans mon cœur soupires, En me disant : il faut encore aimer 'i' Frappe, û douleur, je défie ta colère, Mon pauvre c(i'ur saura bien te lasser ; Mais frappe encore, verse ta coupe amère, Oh ! laissez-moi; je veux toujours aimer !

Vous me direz, mon cher docteur, que c'est un péché de jeunesse dont vous ne vous êtes pjis vanté, et ce sera vrai. Je jiasse donc sans insister davantage.

Placide lapine vous a fait injure, il me semble, en disant que les " Mélanges'' contiennent la somme de voi idées. Si c'était là tout l'homme, ce serait trop peu. A côté de quelques idées sérieuses, on y trouve de jolies choses, d'élégantes babioles, *' des fant^reluches " même, <jui plairaient davantage au lecteur, si l'on n'y sentait un peu de suffisance dans votre gaîté, et si l'on n'y voyait tlavonture, poindre— comme le bâton de ra])pa- )'ilour — un petit bout de pédanterie.

Mais enfin, vous êtes encore mieux (]ue votre livre, et tout votre cerveau n'est j)as là. Sinon, vous n'avez rien de ce (ju'il faut pour rréer une révolution daiis les esprits.

Api os l'exécution que Placide Lépine a taite de vous, bien malgré lui, il ne saurait être dangereux de vous

flatter. J'ajouterai donc que vous n'êtes pas un mauvais professeur ; vous avez un avantage sur quelquesuns de vos confrères, qui, s'il fallait en croire le Journal <1e Québec, ne connaissent pas le premier mot de ce qu'ils enseignent.

Votre diction n'est point parfaite ; Placide lui-même en convient. Seulement, il se trompe du tout au tout, dans le seul reproche qu'il vous adresse: "Votre phrase marche, dit-il, elle ne vole pas." Je trouve, moi, et d'autres trouvent aussi, que, si elle se contentait de marcher, ce serait pour le mieux ; mais elle court par hauts et par bonds et souvent elle tombe dans de véritables casse-cous.

Pour votre parole parlée, aussi bien que ])our votre parole écrite, le plus grand défaut, peut-être, c'est cette préoccu])ation de vous-même, cette moue dédaigneuse, qui a tant charmé votre ami Placide ; c'est ce sourire au coin de votre moustache, que vous ferez bien de décrocher une fois pour toutes, quitte à le déposer au musée ou à la bibliothèque. L'abbé Bru net et l'abbé Ijaverdière, ces intrépides collectionneurs, ne le i-efuscj-ont pas.

Donc, si vous voulez être bien gentil, si vous voulez que maman Laval puisse être vraiment tière de vous, jsoyez un peu moins convaincu de voti-e propre mérite, et admettez un peu plus volontiers celui des autres ; ôtez-vous de la tête cette idée malsaine, que tous ceux qui ne s'agilent pas autant que vous, sont des niais et des impuissants; n'allongez pas si souvent la mâchoire, comme signe suprême de votre dédain, et ne cherchez ])as à vous nKjrdre les dents.

Vous avez des connaissances, de la sagacité, du talent et de l'étude. Faites servir tout cela, avec discernement, pour le plus grand avantage de tous, et tout ira

pour le mieux dans le meilleur des mondes. On a beauroup parlé d'un navire qui n'avait pas de quille ; il faut ledouter davantai^e de n'avoir point de ii:ouvernail.

Kt maintenant, ô le plus malin des professeurs, ne vous mettez jamais à quatre ])attes et ne vous laissez j)as atteler. Cette posture est pleine de dangers. Elle n'a i>as réussi au roi Nabuehodonosor, qui, dans son temps, était un aussi gi-and homme qu'Henri IV et vous même.

11 n'est ])as bon, non plus, d'habituer vos petits Louis XI II à vous monter sur le dos, cravache en main. C'est le t'nible de notre époque — on l'a dit souvent — de manquer de respect. Parents, professeurs, gouvernant'^, autorités de toute espèce se laissent ti-o]) monter sur le dos. Louis XIII ne ferait peut-être pas une aussi triste tigure dans l'histoire, entre deux grands rois, s'il eut leçu une autre éducation ; craignez le même malheur ])our Hubert secoîul.

Pour eu tinir, bon docteur, ayez un peu moins de morgue et ap])liquez vous aux choses de votre spécialité.

(Juérissez-vous tlu rtu'ofthcs si-nbcndi. Je ne dis rien du cacoethes Inqucndi — toute votre pharmacopée n'y suttilait pas; — ne songez ])oint à éclipser l'universalité de Pic de la Mirandole, ni celle de Voltaire, qui, ellesmêmes, ne furent pas de bon aloi ; détiez-vous des sucrés de !a plateforme, <ies cliques, des flagorneurs, de^ • •îineans, de«< ])rôneurs qui veulent être prônés, de la *:niiaraderie. de la bohème, des biographies mirobolantes— comme celle du Chevalier Falardeau.* — des silhouettes imjn-ovisées ; allez, sans tout cela, votre })etii bonhomme de chemin, et en déj)it de tous les Placide

* Peintre- <ana«lieii. ctaHi i\ Florence depuis ni»mbre d'années

Léjiine, vous ne serez point plus ridicule qu'un autre, et il vous arrivera même d'être plus utile à vos com})atriotes, que plusieurs grands hommes de votre connaistsance, y compris l'économiste Langelier, l'agronome Jôson, ^ le fantaisiste Fabre, et l'abbé aux légendes.

M. MAEMETTE.

Il me prit avec lui pour m'aider ix penser : Trois mois entiers ensemble nous pensâmc> Lûmes beaucoup et rien n'imaginâmes.

VOLTAIRK.

L'abbé Casgiain a ])liisieurs choses intimes :

lo. Une édition intime de ses Miettes qui se vendait d'abord très'cher, et qui maintenant se donne à trèsbon marché.

2o. Un sourire intime, qui permet au ci'itique Lépinc d'admirer ses belles dents.

3o. Un secrétaire intime, qui écrit ce que l'abbé ne peut que dicter, et qui n'est autre que M. Joso])h Marmette.

A ce métier de secrétaire intime on gagne :

lo. Des descriptions mirobolantes, comme celles de François de Bienville, de l Intendant Bigot et des Légendes.

2o. Un exemplaire des œuvres complètes de l'abbé.

3o. Un bon numéro à la loterie des SWmuettes de M. LMacide liépine.

• J. Perreault, autrefois député du comté de Richelieu à l'Af^semblée Législative

Je félicite mon jeune ami de ces avantages qui ne sont pas à dédaigner, et qu'il a su bien mériter. J'ignorais entièrement les détails biographiques que son ami Placide a révélés sur son compte, et je les h-eproduirai avec plaisir, puisque M. I>épine les croit nécessaires dans une critique. Ce sera un préambule tout l'ait qui ne manquera pas de gaîté.

Le lot gagné par }>L. Marmette à la loterie des Silhouettes, n'est pas du tout mauvais. Il est bien meilleur même que celui du Dr. Larue, comme cela est jji-ouvé d'abondance.

Le tout ccjiendant, n'est pas fait à l'eau de rose, et, les incongruités macaroniques n'y font point défaut.

Il y a d'abord l'inévitable chapitre des dents, où il est établi que, si les incisives de l'abbé Casgrain sont blanches, si les canines du Dr Larue sont bi'unes, les dents de M. Marmette sont noires '* et en deuil de celles qui sont absentes ; " remarque où l'on i-econnait toute la délicatesse de touche de ^L Placide. J'attends avec anxiété, la silhouette de M. Louis Honoré Fréchette ; et comme, cette fois, le portraiti^^te pourrait bien être en peine, je lui conseille fort de dire, que ce grand ]M)ùte, a les dents d'un tigre du Bengale ; cela produira un bel etiét. M. Louis Honoré, qui pose pour le genre terrible, sera très-tlatté, et les tigres ne réclameront pas.

Cette sollicitude jKnir les râteliers de ses illustres clients, embrouille un ]Kni mes conjectures sur la personnalité du silhouetteur inconnu. Ne serait-ce point j)ar hasai-d le Dr. Haillai-geon ? * Dans ce cas, le nom de plume ne .--erait point malheureux.

• Sénateur depuis quelques années et frère «le feu îSa Grandeu» Mgr Baillargeon. évêque de Québei-.

Mais, revenons à notre mouton.

M. Marmette est un excellent jeune homme, qui ne inéi-ite certainement point qu'on en dise du mal... ni ti'op de bien — ce que nous démontrerons plus loin.

Comme le Dr. Larue, le jeune Marmette annonça de bonne heure, ce qu'il devait-être ; seulement, il fut plus lieureux que lui dans ses ébats rustiques, et l'arche de Noé toute entière, paraît lui avoir passé entre les jambes sans encombre. A commencer par les petits moutons, à finir par la jument rouge, il y a là, une gradation savante, un modèle de style et de haute conception littéraire ; lisez et admirez :

•'Tout enfant, il montait sur les moutons dans le clos, sur les cochons, sur les vaches, puis sur le petit bœuf de son père, puis sur la jument rouge."

Si le Dr. Larue en avait fait autant, il au l'ait probai)]ement su éviter les toquades.

" A quatre heures du matin, on le trouvait en queue de chemise (sic), à cheval sur la lucarne de la maison, fouettant le bardeau, chantant la préface, jouant de la bombarbey

Voilà ce que l'auteur appelle "des délices cham- ])ètres," et ce qui prépare convenablement l'imagination du lecteur, au récit vraiment bucolique et poétique de l'événement principal de la vie de notre héros, récit que j'abrège, quoique bien à regret.

C'était dans une excursion de résurrectionnistes. Marmette, avec un auti-e carabin, entraînait un cadavre déterré dans un cimetière de campagne. En attendant le charretier (sic), ils s'étaient blottis dans la neige.

'' Alors, Marmette vit, à travers les fentes, venir dans le chemin du roi, un habitant, qui au lieu de passer outre, se détourna de son chemin et, sans rien soupçonner, se dirigea droit sur lui. Pressé par une petite

lil'Z PORTRAITS ET PASTELS LITTÉRAIRES.

servitude de l'humaine nature, l'habitant s'arrête le long de la clôture, regarde à droite et à gauche, et. croyant n'être vu de personne... le profanateur... " Miti- (jebat in patries cineres.''

Une idée soudaine passe par la tête de Marmette : si je lui faisais une peur ?

"Ce disant, il allonge le bras au-dessus de la clôture et saisit le casque de l'habitant. ,

" Le malheureux ! Il en vit trente-six chandelles. Il crut tous les revenants du cimetière déchaînés à setrousses pour venger son crime.

" Il bondit, il s'élance éperdu, échevelé. 11 court... Marmette a beau lui jeter son casque par la tête, il n'en est que plus épouvanté ; il s'imagine recevoir le coup de poing d'un fantôme. Il est hors de lui-même... il court... il court encore.

"Marmette, comme bien vous le voyez, avant d'écrire des drames en a joué."

Ah diantre! vous appelez cela des drames? Donc, .■^'il était donné à ce pauvre habitant de lire L'Opinio)' Publique, il dirait une autre fois : " Excusez, sauf votrtrespect, je vais faire un drame." Il est vrai qu'il n'aura pas toujours Marmette pour collaborateur.

Cette scène du reste, peut se passer de commentaires. J'en redoute un cependant, je l'avoue. Je crains fort que M. Desbarats, pour mieux graver cet épisode littéraire dans nos mémoires et l'adresser plus sûrement à la postérité, ne s'avise d'illustrer tout cela dans uii< prochaine livraison, et qu'au lieu de l'astre des nuits, qui se lève mélancoliquement sur un cimetière de campagne, comme dans Télégie de Gray. il ne nous fasse voir en pleine lumière, au premier j)lan, le drame joué par M. Marmette, et, au second plan, le duel du docteur

Larue avec son bélier — et la black-eye non peinturée comme ombre au tableau.

Le reste de cette silhouette s'analyse comme suit : " M. Marmette a débuté dans les journaux par des chroniques poitrinaires, veuves de pensées sans avoir épousé le style (sic). Il a commis Charles et Eva, qui >ont nés obscurs (sic) et obscurs mourront, puis Franroisde Bienville. roman bien corsé, puis enfin, V Intendant Bigot, qui a été l'événement littéraire de 1871 ! "'

" Si le ciel lui prête vie, et si dans l'intérêt national, on a le bon sens de lui faire quelques loirsirs, dans peu d'années nous aurons notre Fenimore Cooper."

Lui faire des loisirs ; c'est le mot de la lin, et c'est aussi le fin mot de cette silhouette ! Ils sont tous comme cela depuis Virgile, ces littérateurs ; ils veulent toujours chanter :

0 Melibcee, deus nobis hsec otiajecit.

Le traitement de M. Marmette a été récemment augmenté, me dit-on ; si, à présent, on diminuait sa besogne ? L'idée est lumineuse. Ce ne serait certainement point l'abbé qui s'en plaindrait. Cet affreux gouvernement commencerait enfin à montrer du bon sens ; il lui fournirai i tout-à-fait gratis, un secrétaire intime.

Et voilà comment, en attendant l'annexion, on travaille à la réforine des abus !

Laissons- là M. Placide Lépine, et ses balivernes, et disons franchement ce que nous pensons du romancier.

M. A. B. Eouthier, dans ses Causeries du Dinumche^ a fait une appi'éciation bien longue et bien indulgente de Frafiçois de Bienville. C'est un peu ce que l'abbé Casgrain appellerait de la critique à Veau de rose.

Néanmoins, il a indiqué dans le style de M. Marmette. quelques défauts qu'il a appelés légers et que je trouve passablement graves. C'est l'abus des ligures et l'exagération des couleurs.

Il est certain, que ces défauts se rencontrent dans un grand nombre de pages de François de Bienville, et bien loin de les éviter dans Vlntendant Bigot, M. Marmette y est tombé plus souvent encore.

Ses descriptions surtout, sont encombrées d'épithètes. Il est extrêmement rare, qu'il laisse passer un substantif sans lui adjoindre un adjectif plus ou moins ronflant. J'en pourrais citer bien des exemples, mais je ne le> chercherai pas. Les premières phrases <le la })remièrc page, suffiront à la démonstration.

'* La cloche du lourd beffroi dont la silhouette se dessinait nettement sur un ciel bleu tout semé d'étoiles étincelantes rendait un son mat et sec qu'étouftait encore une épaisse couche de neige dont les millions de parcelles cristallines scintillaient sur la terre gelée, comme autant de vers luisa?its. tandis que la lumière pâle de la lune estompait les larges ombres de la cathédrale sur la grande place de l'église.

" La bise mordait les joues rougies des femmes sous la capuce de leurs pelisses chaudement doublées d'ouate ; et les bons bourgeois sentaient leur barbe fri masser rapidement par suite d'une respiration fréquente que doublait leur marche précipitée.''

Cotte dernière phrase touche au ridicule. Nouf apprendre, sous prétexte de couleur locale, que c'est la marche précipitée qui occasionne la respiration fréquente, laquelle ïaM frima sser la barbe des bourgeois, c'est vraiment trop de complaisance. Le lecteur aurait pu deviner ces choses- là sans fatigue.

JJans presque toutes les descriptions de ^t. Marmette, il se rencontre de ces petits détails voisins de la trivialité. Néanmoins, ce sont là des vétilles, et je voudrais n'avoir pas un reproche plus grave à faire à M. Marmette.

^Falheureusement, ses descriptions de personnes sojit bien plus répréhensibles que ses descriptions de lieux. Chaque fois qu'une de ses héroïnes joue un i-ôle dans les faits qu'il raconte, il en fait des ]jortraits de plein pied qui sont loin d'être convenables.

Il est certainement déplorable qu'un auteur canadien et catholique, se soit permis d'imiter si fidèlement \e» romanciers fi-ançais, dont le réalisme aurait dû le révolter. Je ne veux rien exagérer, et J'ai trop bonne opinion de M. Marmette pour croire, qu'il a voulu allécher le lecteur par des peintures un peu risquées. Xon, je me persuade que le désir de ^^arahi-e artiste, et l'irréflexion, ont seuls causé la faute, et j'ose espérer qu il la corrigera dans une nouvelle édition, s'il y a lieu.

Comme je ne veux rien avancer sans preuves, et comme le reproche que je fais maintenant à M. Marmette est excessivement grave, on me ])ermettra de faire quelques extraits des passages qui m'ont déplu.

Pour décrire la toilette de madame Péan au bal de l'Intendant, il faut à M. Marmette des phrases noml)reuses et bien fleuries, au milieu desquelles se trouvent les lignes suivantes :

" Des échelles de rubans couvraient la poitrine au défaut de la robe, tandis qu'un gros nœud à deux feuilles s'étalait tout en haut d'un corsage que la mode lascive du temps voulait être très-échancré ; chose dont ne semblait nullement songer à se plaindre la jeune lemme, qui étalait avec complaisance les épaules les

plus parfaitement blanches et arrondies qu'ait jamais effleurées l'haleine d'un valseur... Des manchettes à trois rangs composées de dentelle, de linon et de fine batiste, retombaient en éventail sur un avant-bras nu. rond, blanc et potelé comme en dût rêver le statuaire (jui créa la Yénus de Médicis.

" Quand cette femme arrêtait sur un homme son ceil bleu, dans lequel se miraient, ainsi que de grands roseaux sur les bords d'un lac limpide, ses longs et soyeux cils noirs, et qu'un sourire frissonnait sur ses lèvres voluptueuses, il se sentait aussitôt vaincu par le charme magnétique de cette fascinatrice beauté."

C'est là, faire le vice trop beau, et la conclusion qui découle naturellement de ces lignes est la suivante:

(^uand une femme comme Mme Péan, arrêtera stm œil bleu sur un homme, il sera vaincu et il faudra bien l'excuser, ce sera un cas de force majeure.

Mais, M. Marmette, que faites-vous de la morale V 8era-t-elle donc uniquement pour ceux qui ne rencontreront aucune tentation sur leur chemin ?

Plus loin, la description de la belle Mme Péan reconinience :

"Elle est à demi-couchée sur un canapé datis un nier oeil- (eux boudoir, plus ou moins couverte d'un peignoir â dentelle.

'* Ses longs cheveux noirs ruisselaient dans un superbe désordre sur ses épaules, dont la blancheur rosée resplendis- .sait sous y élégante échancrure du peignoir... Son pied droit, chaussé d'une charmante mule de satin aurore, s'appuyait sur le dos d'un petit chien, à poil blanc et frisé, qui dormait sur un carreau de velours ; tandi.s que \ii Jambe gauche, gracicmenxent repliée sur elle-même, laisait deviner ses admirables contours sous la légère éioï^Q <le la robe diaphane.''

M. M ar mette dira peut-être :

Mais c'est de la couleur locale ; Je ne puis pas ])oindve nue prostituée comme je peindrais une honnête femme.

Pas de ces excuses, s'il vous plait. Primo, rien ne vous oblige à nous peindre des prostituées. Secundo, si vous ne pouvez vous en dispenser — ce que je n'admets pas — faites-le de manière à nous les faire déte.ster, et non j^as à les rendre aimables. Vos lecteurs les connaîtront toujours trop, sans vos peintures, et vous pouvez passer sous silence, les bras, les épaules, les Jambes et les échancrures.

Vous employez d'ailleurs, presque le même langage dans le portrait de Berthe de Kochebrune.

" Sa taille svelte ondoyait sans contrainte à chacun de ses pas; car fabsence de paniers alors en grande vogue, donnait toute leur souplesse à ses mouvements, et faisait ressortir la parfaite harmonie du buste et des hanches, dont une longue robe à taille faisait deviner toute la perfection."

Voilà encore des détails dont on pouvait se passer, et le lecteur aurait pu admirer Eerthe de Rochebrune, sans avoir deviné la perfection de ses hanches.

On me dira :

Mais après tout, il n'y a rien d'obscène dans ses peiiitures,

.Te réponds que l'obscénité, est peut-être moins dangereuse que cette impudeur à demi-voilée. Il n'est pas l)on de faire deviner au lecteur, ce qu'il est mauvais de lui dire. Son imagination ne peut que se souiller à t*e travail.

Encore une citation d'un réalisme révoltant.

Voici les paroles que M. Marmette met dans la bou- *'he de deux dames au bal de l'Intendant :

ois PORTRAITS ET PASTELS LITTÉRAIRES.

— La Péan doit aimer beaucoup l'or pour rester attachée à ce punais ..

— Oui ! ma chère ; et je pensais pi-écisément que l'odeur désagréable exhalée par le cher homme, maigre tous les parfums quil emploie pour la combattre, esi peut-être cause de la largeur démesurée des paniers de sa maitresse, qui sait ainsi tenir... en société du 7noin}t. l'amant à une respectueuse distance,

Ces citations suffisent poui* démontrer, que M. Marmette n'a pas été irréprochable dans plusieurs détails.

L'ouv^rage est-il, du moins, parfaitement moral dans l'ensemble et digne d'être imité ?

Je suis bien fâché de répondre : non.

Au point de vue littéraire, l'Intendant Bigot esi su\)l' vi^nv à Fmjiçois de BienvtUe ; mais il lui est bien inf»'rieur au point de vue moral.

C'est un roman moderne dans toute l'acception ^\\\ mot, bien imaginé, bien agencé, rempli d'intrigues et de seènes émouvantes accomj)agnées de toutes les machines dramatiques en usage, mais iFune portée morah* fort douteuse. Je cherche en vain, les sujets d'éditication dans l'histoire d'un granil criminel et d'une femme adultère.

Le sujet lui-même est scabreux, et réveille les mauvais intincts du C(çur. M. Marmette a toujours tenu an premier plan Bigot et sa maitresse, et les honnêtes gens sont au second plan. Kaoul et Berthe n'occupent pas assez de place dans le tableau, et les turpitudes de Sournois auraient pu être dévoilées en moins de pages,

Berthe — qui doit être un ange de candeur et d'innocence— est victime de trop d'aventures qui blessent la pudeur. Deux enlèvements, c'est trop; je dirai même, à peine de passer pour rigoriste, que c'est doux de tro|>. La course en croupe sur le cheval de Raoul n'e^t pas.

non plus. — quoiqu'il n'en résulte qu'un baiser — un exei*eiee à recommander aux jeunes tilles.

Par contre, madame Péan est une adultère presque honnête, beaucoup tr(jp aimable dans tous les cius. Biirot qui était un scélérat, n'avait pas besoin de tant de charmes pour être séduit.

En somme, je ne recommande pas le livre aux jeunes tilles, et je le recommande aux pères de famille. Qu'ils en prennent soin et ne le laissent pas dans toutes les mains !

Au point de vue de l'art, je conseille à M. Marmette. de se défier des romanciers modernes. Ils le font gli>- -er dans le machinisme littéraii-e. (^u'il y prenne i^arde et qu'il n'aille pas se prendre à toutes les ficelles connues du romantisme contemporain.

PostScriptum. — Un monsieur Tanguay. que je ne connais pas, mais qui est sans doute connu, a fait un drame de Vlnfendint Bigot. Plusieurs journaux, et surtout V Evénements qui est l'organe des théâtres, ont fait de grands éloges de cet essai dramatique, et la pièce a été jouée plusieurs fois. Je suis pourtant habitué aux reclames et, cependant, j'y ai été pris.

J'ai réellement cru que, pour cette fois — une fois n'est pas coutume — les journaux ne mentaient pas, et je suis allé entendre la pièce.

Je ne dirai pas qu'elle m'a ennuyé; non, au contraire, elle m'a fort amusé... mais au dépens de l'auteur et de?; acteurs. C'est un drame mal construit, ridicule eu plusieurs endroits, et plein de lacunes (je demande par- <lon du mot plein qui s'accorde mal avec lacunes)

En juNtice pour l'auteur, je dois ajouter que les ncteurK ont beaucoup nui au succès de la pièce. Tous les rôlt^s — excepté celui de l'intendant Bigot — ont ét^-

mal rendus. Ce qui n'a pas empêché les Journaux du lendemain, d'acclamer les acteurs et l'auteur, et d'atîirmei' que le succès était immense et que la salle de musiijue avait failli crouler sous les applaudissements. Oh ! les gazettes ! les gazettes !

M. L. H. Fi^KCIlETTK.

Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune.

Je propose à l'auteur de J/^^s Loisirs d'adopter, à lavenir, pour sa devise, cet alexandrin de Molière. Vivrr sur la terre est sa destinée, quoiqu'il lasse, et les excursions dans les astres ne lui porteront jamais bonheur. Mieux qu'aucun autre, il on a l'ait l'expérience, et il 'ferait grand temjis pour lui (l'en ])roHter.

11 y a vécu assez longtemps, porte sur les ailes de se> utopies et de ses rêves, et je ne sache ])as qu'il en ait l'ecueilli beaucou]) de liloire. La lune j)eut être un beau pays, et je suis d'autant plus porté à le croire, que M. Préchette, qui est un amant «le la nature, y a fait des voyages plus tVe(|uents. (''est là. pi-obabiemcFil. qu'il écrivait :

l'rtHe-nioi ta lanterne, ô mon vieux Diojiène, Pour voir s'il est un homme 1»\ !

Non. .M. Frechettc, il n'y a point d'hommes dans la lune, quoiqu'en puissent j)enser M. Flammarion et. . SOS admirateurs. S'il y en a, soyez sûi- <juo ce sont dos révours. oi vt)us foriez bien de ne les jioint fréquenter.

î»ORTRAITS ET PA8TELS LITTÉRAIRES, 321

Vous devez mépriser d'ailleurs, un pays assez pou brillant pour se laisser éclipser par la terre, cette parcelle obscure d'un univers inondé de splendeurs. Descendez donc de cette planète secondaire, qui vous a servi de trépied sibyllin ; abandonnez votre pose prophétique et mêlez- vous à nous, simples mortels. Sinon, je renonce à vous peindre, faute de pouvoir élever mes regards jusqu'à vous, dans les hauteurs nébuleuses que vous affectionnez.

Bien... comme cela... nous voilà presque au même niveau. Baissez les yeux, dont l'éclat terrible m'intimide, et ne parlez pas de grâce, je ne saurais en quelle langue vous répondre.

M. Fréchette a publié ^fes Loisirs en 1863. Il s'est donné beaucoup de peine à former ce petit volume — bien à tort selon moi ; car, ni son paj's, ni lui, n'en auraient été plus mal s'il n'avait pas vu le jour.

Quelques pièces de vers, que M. Fréchette avait publiées auparavant dans les journaux, et un bon nombre de chansonnettes dont les refrains sont toujours répétés pour grossir le volume; beaucoup de vers faibles, el beaucoup de bouts rimes mêlés à quelques belles strophes ; plusieurs pièces sérieuses en tête, beaucoup de rigodons en queue ; quelques idées très-bien exprimées, puis, du doux, du tendre, du passionné, poussé dans le style du marquis de Mascarille ; des images, des métaphores, quelquefois bien trouvées, plus souvent dignes de Cathos et Madelon ; des essais malheureux dans le genre terrible, de vains efforts pathétiques, et puis... des mots, des mots et encore des mots ; voilà, en résumé, ce que contiennent Mes Loisirs.

Du reste, pas d'originalité, ni de couleur locale, lîien, qui indique que l'auteur ait jamais connu le> ni<vurs canadiennes. Ses héroïnes sont moins des qué- Itecquoises que de^ parisiennes. Klles ont des inantiflis v/f? scriora. des voix de mésanges, des fronts ])enchés, etc.. etc., bien populaire- au pai/s Litin. En réalité, ses ( liaiisons sont des clichés de romances et de vers à in<( he!lt\ qui traînent les rues de Paris depuis deux siècles.

<^)uand je compare toutes ces mignardises et ces la<icui-s — écrites par un gros garçon, gras et joufflu — aux vers de M. Lema}^* je me tlis qu'il y a aussi loin de celui-ci à celui là, que de Oarneau, père, à Gai-neau, tiN. et ce n'est ]>as peu dire. Car- -entre nous — on \)v\\\ a|)]>liqucr à Garneau tils, ce que disait souvent un ancien domestique de mon ])ère : ce n'est j)a> lui (|uia érentré la poudre.

Ia^ défaut capital de Mes Loisirs est la monotonie, une inonotonie ])ersistante, (jui Huit pai" endormir d'autant mieux, (qu'elle est toujoui-s accomj>agnée d'une sorte de halancement harmonieux.

Une (Mtation fera mieux saisir ma ])ensée. Je jjrends une des j)iôces les mieux i-éussie<. intitulée: l^n soir n>i hord (fit Lac St, Pierre :

J)oucemcnl balancé i>ar In brixc inonruntt', Le lac applanissait su naf>/>t (ranspa rente, Où déjà s'étendaient les ailes <le la nuit : lifK échos se taisaient au fond du bois sjuiva.m'.

P2t sur le sable du rivage,

Ij€ flot venait mourir sans bruit.

l^a lune déployait sa clu-relure blon le VA ses tremblants reflets se déroulaient sur Vonde Comme un ruban d'argent sur un mile d'azur : /.'i /;;/V earessjiit la mobile ramée.

Et son haleine /uir/umée

S'endorynait avec \e flot pur.

* M. l'amphile LcMay est le bibliothécaire de l'Assemblée Législative de la Province de Québec, depuis l'époque de la C<»nfédération. en 1M(;7.

Enfin^ c'était à l'heure où la verte rainure. Mêle aux accents du soir un suave murmure. Où la feuille frissonne aux baisers du zéphir ; A V heure où des ondins la troupe se rassemble ;

A Vheure où chaque étoile tremble

Dans une vague de saphir.

Fuyant des vains plaisirs les coupes délirantes. J'aimais à contempler les ondes murmurantes. Ou les flots sommeillants dans le calme des nuits : J'aimais à m'égarer dans les bois, sur les grèves^

Laissant au loin flotter mes rêves^

Ce baume des tristes ennuis.

Et j'errais sur la rive, admirant en silence.

Les reflets chatoyants du flot qui se balance

Et glisse en ondulant sur le sable doré ;

Et d'un roseau flexible armant mon doigt timide.

Je gravais sur Varene humide

Les lettres d'un nom adoré.

Un nom plus enivrant que le bruit des fontaines. Plus suave qu'un chant sur les vagues lointaines; Plus doux que les échos d'un bois mystérieux : Qui surpasse en beauté le chant de PhiloméU-

Dont la voix chaque soir se mêle

Au bruit des flots harmonieux.

Nom plus mélodieux que l'onde sur la grève ; Plus doux qu'un chant d'amour entendu dans un rév Plus pur que le soupir d'un enfant qui s endort ; Nom plus harmonieux que le vol d'un archange :

Pus doux que les accents d'un ange

Qui chante sur sa lyre d'or !

Mais, comme un vent léger sur la molle pelouse,

Passant et repassant une vague jalouse,

De son onde venait aussitôt l'eftacer ;

Je le gravais encore ; mais la vague suivante

Détruisait la lettre mauvante

Que je venais de retracer.

Voilà, pensais-je alors, les rêves du jeune âge ! Un songe qui s'enfuit, la feuille qui surnage Et disparait bientôt parmi les flots mouvants;

:il4 PORTRAITS ET PASTELS LITTÉRAIRES.

Kntiii ! voilà ri<lée de la pièce. Cinquante vers avant d'y arriver. Et ces cinquante vers, que contiennent -ils ? Hssayez de les anah'ser ou de les résumer, et vous aurez la mesure du vide immense que l'on peut couvrir avec des mots. Ce sont desjfots, des vagues, des ondes e» des ondins, des brises, des vents légers, des zéphirs, d^s rdinées, des ramures, des bois, des feuilles, des grèves rimant avec ?'éves, etc., etc., etc., et tout cela chante la menu* chanson, qui s'appelle successivement rh'int, accents, murmures, voix, bruits, échos, etc., etc., etc.

Cette pièce que J'ai citée presque en entier, t'ait })artaitement saisir le genre de .M. Fréchette et ses défauts. Kt remarquons bien que je n'ai pas choisi la pièce la Tuoins remplie- Toute la seconde moitié du volume, esi entièrement composée de sti'ophes sonores et creuses. où l'idée, (juund il y en a, est noyée dans un style ditîus et fade. J.e lecteur s'en convaincra, s'il a le courage de lire Jusqu'au bout: La Nymphe de la fontaine, Corinne. Flora, Elle, le Matin, le Colibri. Un petit mot d'amour. Mon rêve rose. etc. etc.

Pour termiiici-, j'impose comme pensum à tous ceux qui me trouvei'ont ti'op sévère, la lecture de Mes Loisir^ ou entier, et ce châtiment me dispensera de leur lé- ])ondi-e.

De Mes Loisirs à la Voi.i: d'un Exilé, la transition ne ^'explique ([ue par les événements (jui ont traversé l:i vie du ])()ùte. Le ton est complètement changé, (juoi- <|uc le talent n'ait guère grandi.

M. FréchettC! j)ounait bien dii-e connue Alfred do Musset :

H(.^; j>r»MnitM> vvrs sont d'un t'iitant.

Mais il ne pourrait pas ajouter avec lui :

Les seconds d'un adolescent, Les derniers à peine d'un homme.

Ses premiers et ses derniers sont d'un enfant, avec cette différence que, dans les uns, l'enfant est d'assez bonne humeur, et que, dans les autres, il écume de colère.

Après avoir doté son pays de '* Mes Loisirs "il a demandé des gâteaux ; on les lui a refusés ! il a crié : faites-moi des rentes; on lui a répondu: travaillez. 11 a répliqué : mais je chante ! - On a souri.

Alors, il est parti, tout boudeur, disant : vous vous er» souviendrez !

11 voulait dire : je m'en souviendrai, et il s'en e>t souvenu; la Voix d'un Exilé an témoigne.

Quand il revint, il avait des airs triomphants. C'était Coriolan revenant de chez les Volsques. Il avait si bien flagellé tous nos hommes publics les plus éminents, qu'il les croyait demi-morts. Il venait jouir de sa victoire, et il n'avait plus qu'à poser son pied, comme la Déesse Liberté.

Sur leurs cadavres terrassés .'

Malheureusement, il n'était pas encore rente. La

grande Eépublique s'était montrée bien ingrate, pour

tant d'amour qu'il lui avait montré !

Il alla crier famine Chez la Lévis * sa voisine, La priant de lui prêter Quelque grain pour subsister Jusqu'à la saison nouvelle ;

c'est-à-dire, jusqu'à l'anéantissement définitif des gueux, des bandits, des monstres a face humaine, des scéléra ts^ des

• M. Fréchette a représenté, au parlement fédéral, la divison éleitorale de Lévis, de 1873 à 1878.

:;2<; portraits et pastels littéraires.

hrigunds. des connorans, des pifuvres. des cfuicah, des vaml»ires. des requins, des harpies, des corsnires, coupe- jarret)^, n'hiixifs, voif'ous et sacripayits, qui gourvernent le pays. La Lévis n'est pas prêteuse :

(^iie laisiez-vous, dit-elle, au temps chaud, au temps où je vous réchaurtais contre mon sein, comme une mère s(jn tils. au temps où je vous ])i'omettai8 un l>ci nvenir si vous vouliez ti'availler un peu et mettie vos talents à mon service?

— Au temps chaud ? dit-il, je chantais.

— Vous chantiez! Eh bien, dansez maintenant. Kt la Tvévis l'envoya... danser.

11 fut docile, cette fois, et se rendit à la Salle de Musi(jue. '^ Il y avait là, une réunion de musiciens et «K* danseurs : Fabre, le flûtiste-acrobate ; Letellier, le trombone ; Pozer, le tambour; Fournier, le trompette ; et plusieurs autres.

11 entra en scène... et en danse.

Après quelques toui*s de force sur la corde et le tra pèze, accom])lis par M. Fabre, il exécuta une Jolie cabriole, tantôt avec la p(»se de Cicéron, montrant du doii^t Catilina aux portes de Kome, et tantôt avec les nirs d« Bérani^er chantant la Perronnette et 2\listiyris.

Jj'Evlnement affii-me, et nous le croyons sans peine. i^u'il y eut beaucoup de rires, lors(jue, faisant le beau et >()Ui-iant narquoisement, il dit dans son langage tiguré :

" Le vin de la Confédération, ça n'est point préci.sé- " ment ce (pi'on pourrait appeler du vin de Champa- " gne... (Rires) Au conti-aire. il me semble avoir un " petit goût de vinaigi-e a,ssez prononcé. (Rires) '* Mais enfin, rim])ortant ])our nous, c'est de tâclier dt* • lingurgiter sans nous etoutier. (Rires)"

• Salle de théâtre, située rue St. Louis ù Québec.

Comment ! La Confédération n'a pas d'autre défaut ? KUe n'a qu'un petit goût de vinaigre assez prononcé ? Mais, alors, c'est le meilleur des gouvernements !

La Voix d'un Exilé nous avait donné d'autres notions sur la Confédération. C'était tine œuvre immonde, ayant le sanctuaire pour décor, accomplie sous le regard de Satan, par des Erostrates et des Mandrins, pendant que le clergé dormait. . .

Mais mainlenant, si ce n'est que du vin un peu aigre, après tout, ça ne peut pas faire tant de mal. Heureuses les nations qui ne boivent que du vin a3^ant un petit goiàt de vinaigre! J'en connais qui boivent du sang, après s'être abreuvées d'alcool démagogique.

Cette digression historique, était nécessaire pour expliquer, comment l'auteur de Mes Loisirs a pu écrire La voix d'un Exilé ; comment l'imitateur de Lamartine, s'est trouvé mêlé tont-à-coup à la tribu des hurleurs. M. Fréchette, dominé par l'orgueil, a laissé entrer la haine dans son cœur, contre un ordre de choses qui n'avait pas su le distinguer de la foule, et le rendre puissant et riche. Ce germe délétère s'est développé chez lui, et le révolutionnaire a gâté le poète.

M. de Chateaubriand a dit :

•' Le cœur le plus serein en apparence ressemble au •' puits naturel de la savane Alachua : la surface en " parait calme et pure, mais quand vous regardez au

• fond du bassin, vous apercevez un large crocodile que *' le puits nourrit dans ses eaux."

C'est là une image parfaite de l'état d'esprit de M. Fréchette, qui, même à la surface, est bien loin d'être calme. Il a un crocodile sur le cœur, et tant qu'il ne l'aura pas vomi, sa prose sera déclamatoire et fausse, et se;i vers exagérés, diffus, ampoulés, quelquefois ridi-

• •ules.

:î28 portraits et pastels littéraires.

Ouvrons maintenant La voix d'un Exilé, qui est une <ies jjroduetions du crocodile, et nous aurons quchjuc idée, de l'abondance de fiel que peut contenir une Cinw.

Cette longue diatribe, imitée des Châtiments de Victor llugo, et même un peu coj)iée, est divisée en trois j)arties, dédiées, la premièi-e aux libéraux du C'inada. la seconde aux memhrea de C Institut-Canadien de Montréal, et la troisième à iéu Vhonorable L. J. Pnpineau * Toutes trois .-.e ressemblent comme trois gouttes d'eau. Elles délitent par de beaux vers, qui sont comme un chant de la j)atrie et un écho lointain du passé; mais bientôt, elleéclatent en fureur et répandent l'invective et le sarcasme dans un langage bas et ignoble.

De la rage, de l'écume, des crachats, des nuM-snre^, des coups de poing, des coups de pied, etc., etc., Ju>qu'î'i épuisement. Toujours la note aigùe, criarde, discordante, qui retentit d'un bout à l'autre. C'est l'iin- ])i-écation de Camille, avec l'éloquence de moins et la trivialité de plus. C'est une furie secouant sa chevelure de serpents, un énergumènc faisant un charivari d'enfei-. pour attirei- l'attention de la police :

" Je les ai vus, ceK gueux, monstres i\ la face humaint*. " L'œil jilcin d'hypocrisie et le cœur plein de haine, " Le i)arjure à la bouche et le verre i\ la main. "Erigeant l'infamie et le vol en science, " Troquer, en ricanant, patrie et conscience, «Contre un ij^noble parchemin.

" Mandat, serment, devoir, honneur, vertu civique, " Rien n'est sacré pour eux ; dans leur rage cinique, " Ils bâillonnent la loi pour mieux la violer.... Puis, Il table, viveurs ! Ici, truftes et champapne ! Grisez-vous bien, ô vous que le boulet du bagne Devrait faire seul chanceler !

• Décédé i\ Montebello le 23 septembre 1871, à l'âge de quatrevingt-six ans.

PORTRAITS ET PAsTELS LITTÉRAIRES. 329

Voyez ! l'ignoble bande à chaque pas accrue Par tout ce qu'ont vomi les ruisseaux de la rue, A l'assaut du pouvoir sélaMce avec ardeur ; Un Jocrisse-Harpagon prend le sceptre du maître : Tartuffe est chambellan. Roquelaure grand-prêtre. Et Lamirande ambassadeur !

Pour grossir dignement leurs cohortes impies, Ils ont tout convoqué, requins, vautours, harpies. Va-nu-pieds de l'honneur, bravos de guet-apens, Hardis coquins, obscurs filous, puissants corsaires Bretteurs, coupe-jarrets, renégats et faussaires. Ptibauds, voyous et sacripants !

On voit, dans le repaire où tout cela pullule. Le ban, l'arrière-ban de toute la crapule : Ils ont, pour les trouver, feuilleté les écrous. Vidé les lupanars, sondé chaque tannière. Bouleversé l'ordure, interrogé l'ornière, Et plongé dans tous les égouts.

Un homme, un seul, parmi ces cormorans avides. Ces pieuvres, ces chacals, ces vampires livides, Ces pendards devant qui pâlirait Barabas !

iJix pages dans ce style ! C'est triste et risible à la

fois. Et dire qu'un pareil homme à la prétention de

devenir législateur ! Hélas! quelle distance parcourue

depuis le jour où il écrivait :

Loin de ces funestes alarmes Mon pays savoure les charmes D'une paisible liberté Et ses enfants dignes d'envie Goûtent les plaisirs de la vie Au sein de la prospérité.

Rien ne trouble leur existence Les ris, la joie et V abondance :

Aujoui-d'lîui, ce n'est plus ça. Son pays gémit dans W^sclavage, dans la misère et dans la honte., gouverné par des b'tndits et des voyous.

Pauvre homme ! Qu'il doit soutt'rii- de voir >a patrie i/"(lui(e à un tel état d'abaissement!

Teiminons ce pastel déjti beîiucoup trop long.

Je pense que M. Fréchette a un talent littéraire bien supérieur à ses œuvres. Je crois même, qu'il a assez (le talent pour reconnaître que Mes Loisirs ne contiennent rien,, et que la Voix iVun Exilé ne contient pa^s grand chose. En vain, son petit groupe de claqueurs le proclame un grand poète. Il sait bien, lui, qu'il ne l'est pas, et qu'il ne le sera jamais, ftiutc d'études solides qui changeraient ses idées.

Quand les nationards s'en vont en guerre sous les ordres du capitaine de St. Just — qui a gagné son titre à la même bataille que Jean Casgrain le balafré — ils emmènent avec eux M. Fréchette, mais chaque fois, il lui arrive le même accident : son fusil est trop chargé, et il crève au lieu de partir.

Cela me rappelle la légende de la canonnière Parkinson.

Parkinson, pendant la guerre américaine, avait im:ii^iné un bateau plat, très-léger et très-petit, susceptible d'être employé dans les eaux les moins profondes, et il lavait armé d'un canon de gros calibre.

Mais la première fois qu'il en tit l'essai, il se passa une scène assez comique. Il tit feu ! Et le boulet resta stationnaire, tandis que la canonnière fut lancée à deux milles en arrière — Elle était si légère ! — Elle tomba au milieu des troupes de l'Union, où elle tua trois soldatv^ et un caporal.

La même chose arrive à M. Fréchette. quand il se met en frais de bombaider la forteresse du pouvoir. Il fait feu ! Et vlan ! le boulet ne part pas. tandis qu'il est culbuté sur ses voisins, qui s'en retirent éclopés.

Pauvre M. Fréchette ! Son vaisseau a trop de voiles et pas assez de lest. 11 a une imagination furibonde, et malheureusement, le plomb qu'il devrait se couler dans la tète n'est pas encore fondu.

Son pire ennemi, c'est lui-même, c'est-à-dire l'amour ]H*opre. S'il voulait m'en croire, il connaîtrait mieux ha nature et ses aptitudes: il i-enoncerait aux camps, reviendrait dans le Pays du Tendre pour y mourir.

Victor Hugo, revenant un matin du jardin du Luxembourg, dit : " Si je voyais Béranger, je lui donnerais le sujet d'une jolie chanson. Je viens de rencontrer M. de Chateaubriand au Luxembourg ; il ne m'a pas vu; il était tout pensif, absorbé à considérer des enfants, qui Jouaient et faisaient des figures sur le sable. Si j'étais Eéranger, je ferais une chanson là-dessus: --J'ai été •' ministre, ambassadeur, etc. ; j'ai la Toison-d'Or, le " grand cordon de Saint- André, etc. ; j'ai fait René le •Génie du Christiania me, etc.; j'ai vu l'Amérique, la *' Grrèce, Rome, etc. ; et une seule chose m'amuse : c'est *' de voir jouer les enfants sur le sable.''

Nous conseillons à M. Fréchette de bien saisir le sens profond de ce petit fait et de ces paroles. Il est né poète, mais il n'est pas autre chose. La vue des beautés de la nature lui inspire toujours ses meilleurs vers. Qu'il ne sorte pas de là. C'est la sphère qui lui convient, .lai lu dans rOpmzan Pw^^we sa poésie du jour de l'an ; à peine contient-elle une idée, et cependant, elle est assez jolie, quoique longue et trop descriptive.

Qu'il se dise à lui-même, ce que Victor Hugo mettait dans la bouche de Chateaubriand :

*' J'ai vu les Etats-Unis et leurs grandes villes; j'ai fait Mes Loisirs et la Voix iVun Exilé ; mais je connais quelque chose de plus beau: c'est d'écouter le chant des linottes et de voir voltiger les plumes de leur nid.

'' J'appartiens au grand parti national, et j'ai fait, lors de ma l'éception, un grand discours qui valait bien le vin de Champagne, et qui a mérité les rires de i auditoire. Mais je sais quelque cho.se de plus joli

;;H2 portraits et pastels littéraires.

encore: c'est de prêter Toi-eille aux chansons de la hrisc et de voir sourire le printemps."

Qu'il abandonne la politique qui serait pour lui un casse-cou, et qu'il reste à ses moutons, comme la bonne madame Deshoulières. L'arène politique est faite pour ceux qui ont plus de tète et moins d'imagination, pln> d'idées et moins de rêves, plus de principes et moin> d'utopies. Qu'il nous fasse encore def^ pensées d'hiver — à condition toutefois, de varier un peu, d'abréger les descriptions et d'augmenter la somme des idées — et tout le monde sera content, content, content.

M, HF.0TOE FABRE.

II y a bwiucoup de sottises qui sont mises en circulation par des gens d'esprit.

y>« Jionald.

Si j'ëtais Placide Ivëpine, le silhouettenr. je commencerais ainsi le portrait de M. Fabre :

Esprit et corps légers. Jolie figui'c, curieuse cl originale. Narquois d'air, de sourire et de manières. Front fuyant, où les principes ne sauraient s'asseoii-. Cheveux rares; — ^je le soupçonne d'en avoir lui-même dégarni son front, exprès pour l'élargir et se donner un air grave. Dents. . .attendez. ..Pourtier * vous dira w qu'elles sont; moi, je n'en sais rien. Je ne suis pas comme ce diable de Lépine. Quand des illustres veulent bien poser devant moi, je ne puis pas leur faire ouvrit

• Dentiste de Québec.

la bouche pour compter les dents qui ne sont plus, ni inspecter leurs figures pour peindre les black-eyes qu'ils ont pu recevoir. Non, je n'ai pas assez de toupet pour prendre ces libertés-là.

M. Fabre na rien du soldat, encore moins du général. Mais il a du Gavroche et du Tortillard ; il aime à rire, il rarfole de plaisanteries. Quand vous lui parlez sérieusement, il ouvre de grands yeux et pense à autre chose ; ou bien, il cherche dans votre ligure, ou dans votre phrase, quelque sujet de rire.

Tout ce qui n'est pas plaisanterie, il le dédaigne. Pour lui, le dernier des humains n'est pas celui qui cheville, mais celui qui ne rit pas.

Il fait fi de la science et des savants, des homme» d'état et de leurs théories, des politiques convaincus et de leurs principes. Dans les grandes discussions parlementaires, il laisse la tribune des journalistes, ennuyé, ou bien, il cause avec son voisin pour tuer le temps. Il ne croit pas aux grands discours. Mais aussitôt qu'il entend un éclat de rire, ou une parole piquante, il devient tout oreilles. Qu'a-t-il à faire dans le monde, si ce n'est plaisanter ?

Sa passion et son bonheur sont de faire des mots. Quand il a fait un mot, il n'estime jamais que sa journée puisse être perdue. Il s'est fait en ce genre, une réputation et il en jouit. C'est à haute voix qu'il proclame les calembourgs qu'il a faits, ou qu'il s'est appropriés. Or, sa voix n'est pas agréable, et si l'on ne peut pas dire de lui, comme du député Tremblay, que sa voix est un rhume éternel, on peut du moins affirmer qu'elle est «i-iarde, un peu flutée et légèrement discordante.

M. Fabre est yens dlettre et homme d'esprit. Mai» qu'est-ce qu'un homme d'esprit, aujoui-d'hui ? On dit

bien que M. Buies el TixTiie ^f. Frécliette r>out lionimo d'esprit !

M. Fabre se distingue certainement de ces deux matamores, et si l'on doute souvent de son esprit, ce n'est pas parce qu'il ne l'a pas montré, comme ces messieurs, mais o'est plutôt parce qu'il l'a trop exhibé et n'a pas su montrer autre chose. A son âge — il a près de quai-ante ans — il aurait dû faire preuve de quelques autres <[ualités.

C'est l'enfant gâté de Técritoii-e, une ntiluiv (jue Plalide Léi)ine n'aurait pas appelée jnâle, mais féminine, capable de chanter le Sahi-e de vion père, mais non de le mettre à son côté. Talent d'ailleurs facile, mais manquant de force, de solidité et di- grandeur; incapable (hcomprendre toute la vérité, eiu-orc plus de l'aimer. Itieur, frondeur, tapageur, cassant les vitres pour attirer l'attention, chei'chant querelle à tout le monde pour s'amuser, et faire reluii'e son esprit. On peut lui appliquer ces paroles d'un grand penseur :

-'Les j)etits talents, comme les petites taille^, se ^' haussent pour ])araître grands : il sont taquins et sus- '' ceptibles, et craignent toujours tle n'être ])as aper- ■' çus."

^Evénement est à la fois rcscabeau sui- lequel il se hausse, et la cravache qui lui sert à frapper ses meilleurs amis. Il fut un temps où l'on pensait qu'il deviendrait quelque chose. Mais ce temps est passé et ne reviendra plus. Aujourd'hui, on sait bien qu'il ne sera toujours qu'un guitariste, stipendié jmr l'un ou l'autre des partis poIiti<|ues, qui se le passent, quand ils <"n ont les oreilles ahuries.

Nous croyons sincèrement que M. Fabre a fait une gageure. Remuant, nierte. vif et sûr do sa houpîosse, il

PORTRAITS ET PAsTELS LITTÉRAIRES. 33.")

a ]);irié qu'il se luoqiioruit de t«uil et de tous, et (|ii'il luxerait pas pendu. Il aehève «Je ga^-iier son pari.

Naturellement, sa considération en a souffert. 11 est étonnant qu'elle ait pu résister aussi loniçteni])s, et qu'il en reste quelque chose -s'il en reste.

On dit d'un homme rigide et con>é([uent avec luimême, qu'il est fait tout d'une pièce. On ne dira jamais cela du rédacteur de V Evénement, et il serait bien diiticile de compter les pièces nombreuses dont il est fait. Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'il a joué bien dos pièces dans sa vie.

C'est le voltigeur de la presse. Tl n'est pas fait pour les grands combîits, mais pour les escarmouches. Il ne se bat pas à l'épée, mais à l'épingle, et, comme il la dit lui-même, il n'a jamais fait une blessui-e grave. Quand ses chefs lui commandent d'exterminei' un a(lver>aire. ils lui impose une tâche au-dessus de ses forces. Il n piqué bien des gens, mais il n'a jamais tué personne.

IjQ parti national l'a rallié pour gi-avii- les hauteurs du pouvoir, et le secours qu'il en tire est fort douteux, ("est la mouche du coche. Elle voltige, elle agace, elle impoi-tune. elle boui-donne. elle pique pai-tout,

Pique l'un, pique l'autre, et croit îi tout moment Quelle fait aller la machine.

Si jamais le coche arrive en haut, elle s'en attribuera la gloire. L'ennemi ne s'en occupe pas, parce qu'il la sait peu dangereuse. Quand elle l'a pique au front, ou sur le nez, il secoue la tête et elle s'en va. C>n la chasse d'un coup de mouchoir, mais elle revient. N'allez pa-s vous impatienter et vous battre avec elle de la même manière qu'avec un homme, elle Unirait par vous vaincre, comme le moucheron deLaFontaine a vaincu le lion. M. Cauchon en sait quelque chose.

:J3tJ PORTRAITS ET PASTELi? LlTTÉHAIREs,

Défendez- VOUS, en riant de ses piqûres;, ou bien, «Ion nez- lui du sucre. Elle raftole de sucreries et elle ^er:l tranquille tant qu'elle en aui-a à ii^ruger.

Dans une nouvelle que M. Fabre a publiée sous co titie : •• Le eœxir et iexprit,'' }i^ lis le pa*>sage suivant :

" Vers Tâiçe de vingt ans, il s'étiiit cru du talent et il •* avait essayé d'écrire un livre; mais comme il n'avaif •* lu jusqu'alors que des auteui*s à peu près faux et qu'il •• Fie travaillait guère, il n'était parvenu à produire que '• des choses médiocres qui l'avaient dégoûté tout le pre- •• mier. Voyant son impuissance de ce côté, il avait •• écrit iles articles de Journaux, dont plusieurs avaient " été remarqucîs, et songé à une candidatui-e politi(|Vie '• qui n'avait point été accueillie."

M. Fabre, en parlant ainsi de son héros pi-incipal. a écrit sa pro|)re histoii'e. Comme Paul Urbain, il s'est «tru vlu talent lorsqu'il a fait ses premiers vers. y\i\'\< il a eu bien tort, et lui-même la rec«>nnu depuis.

Koasuth et Soir d'hicer sont les vei-s les plus ridicule^ qui aient jamais été publiés dans le pays, iiier) qui leur soit comparable dans les })lus faillies strophes <lu Répertoire yational. Les rej)roduire serait un ennui pour le lecteur et une cruauté inutile pour leui' auteur: je les lais.se dormii- du sommeil éternel. Au reste, il faut donnei' ciédit à M. Fabre d'avoir renoncé de bonne heure à la ])oésie, et de n'avoir pas réédité JCossufh. On nie dit même, (^u'il l'a arrosé de quelques larmes «lirejienlir, et qu'il n'en a ))lus commis d'a!iti-e> depuis ; tout est bien qui tinit bien.

l^«)urquoi n'a t-il pas aussi abandonné la prose ? Le sacrifice eut été granii. Je lésais; mais il l'aurait pi-é- »s»'ivc de bien des misères et de bien des sottises. On

PORTRAITS ET PASTELS LITTÉRAIRE^;. SriT

m'objectera qu'il ne pouvait pas faire autre chose, et qu'il a vainement essayé d'être avocat. Je le crois «ans peine. Mais à tout prendre, n'aurait-il pas mieux valu ne rien faire du tout, que de consigner dans une prose, souvent bien faite, tant d'inconséquences, de contradictions et d'ineptes facéties ?

M. Fabre a fait deux Nouvelles pas nouvelles du tout, et qui ne signifient rien. La Chasse aux dots est une histoire d'amourettes entre des collégiens et des élèves do couvent. Il est à peine croyable qu'un homme qui a l'âge de majorité, puisse éditer de pareilles fadaises.

Le Qeur et l'Esprit est un conte du même genre, avec cette différence que les amoureux sont un peu plus B.^éf<. Au reste, ils sont aussi ennuyeux les uns que le^ autres, et les deux nouvelles se ressemblent dans le fond comme dans la forme.

M. Fabre commence une nouvelle comme un article de journal, sans savoir où il arrivera. Il e^t totalement incapable de s'asti'eindre k faire un plan, à grouper des incidents, à nouer des intrigues. Il épuise dès le premier chajutrc, l'idée — assez pauvre déjà — qui H donné naissance à sa nouvelle, et le second chapitre est languissant. On y devine l'embarras de l'auteur, qui ne sait plus exactement le chemin qu'il doit suivre. Au troisième, le récit se traîne, s'allourdit, se mêle, etles personnages s'égarent en chemin. Au quatrième le lecteur baille, et l'auteur aussi. On voit que le nouvelliste a perdu le fil de son histoire et qu'il s'ennuie de son journal, où ses allures .sont plus libres. Pour se tirer d'affaire, dans la Chasse aux Dots, il al ligne un ])aragraphe de points pour tenir lieu de ce qui manque, et il brusque le dénoùment en bâclant un mariage mal assorti, et en promettant de nous dire plus tard, ce que .sont devenus les autres personnages.

:î:]S portraits et P.\<<TELs LITTÉRAfRE>;,

Chose qui s'explique, son stylo ordinairement vifef animé dans son journal, est lent, Hasque et décoloré dans -es nouvelles. On 3' reconnaît l'homme incapable <le travail soutenu et de Ionique haleine.

As.sez pi<|uant dans lei'écit, il est nul dans le dialoirue. Ses personnaues i-auseiit beaucoup, mais causent mal. Blandy et C'îiroline, Paul et Ernestine se font des déclarât iorw d'amoui- inci-oyables. Ce sont des discours de ]>lusieurs ]>;i::;es. îVoid>< comme ulace, ennuyeux comme des plaldcfvei's d'avocat. D'ailleurs, les femmes mariées et les jeujies tilles, les vieillai-ds et le^ jeunes ^-ens, pailent tous de la même manière, et sni' le ton qu'il ]ii-endrait lui-même. On dirait toujoui-s (]u'ils font des arti- <*les ]iour YKvénement.

Il y a dans y>r /-vv'j/r ci l'es:prit un <'<)lio<|ue invraisemblable, entre tous les ])erso!ina<>:es que le hasard a i-éuni> à la porte d'une boutique. Léon Xanteuil y fait des discours à perte de vue, sui* le patri(Uisnie et la îiationa- [ité à (|uel<|Ues demoiselles qui l'entourent ,

Il faut ci'oire que la moj*alité e\i<j:eait de rendre ridicule, celui de>< héros qui vaut le miiiix. Pouimieux faiiH' rire À ses depcîis, M. Fabre fait intervenir un chien, rpii joiu" un rôle très-important dans le récit. Il nous avertit (pie c'est un i^him célèbre, l't il nous faif un |)eu >on lii>itoii'e, (|ui j^rouvc qu'il n'était pas l'ami de l'homme. (>r. cet «Minenu de l'humanile. a dérol)é un tilet de bi-uf à une vieille femme de la halle. Tj:i vieille le ])oursuit, aidée par les chai'retiers stati(»nnés sur le mai'ché de la haute-ville, nu la scène se pas.^e. Press»' «le toutes pai'ts, le ])auvre animal descend, à fond de frain, la rut^ de la Fabrique, où Léon Xanteuil ])érore : il !=<'élance entre ses jambes et le ju'écipite sur le pavé... "Ce fut un éclat de rire irrési>tible et ixéncral." aftirnic M. Fabre. .le le ci'<ms bien !

Evidemment, ^I. Fabre appartient aussi à l'école (W Placide Lépine. Il croit avec cet illiir>tre critique que, pour ridiculiser quelqu'un, il faut qu'un animal quelconque lui passe entre les jambes. Quels gens drôles! Leurs personnages ont tous des aventures extraordinaires, ici avec un bélier, là avec petit bœuf rouge et tutti quanti, ailleurs, avec un chien. Pour être juste, il faut dire, que M. Fabre prodigue moins les détails que Placide, et qu'il ne nous dit pas si son héros s'est releva avec utie hlackeye.

M. Fabre est plus nul encore dans la description que dans le dialogue. Jamais une scène de la nature, quelque belle qu'elle soit, ne l'a ému, et vous ne trouverez nulle pai t dans ses écrits, ces images vives et gracieuses que les beautés de la nature inspirent toujours aux poètes.

Cela tient sans doute, à ce qu'il manque entièrement de sensibilité. Dans Le cœur et Vespîit, comme dans ses autres écrits, on voit bien briller çà et là quelques parcelles d'esprit, mais nulle pai't. il n'y a le moindre vestige de cœur. C'est un défaut capital pour un nouvelliste.

Pour compléter ce qui me reste à dire des nouvelles, j'ajoute qu'il y a par-ci par-là, quelques traits de mœurs bien touchés, quelques tableaux gais et tidèles qui déri- «lent le lecteur. Mais ces jolis passages sont trop rares.

ITT.

Lorsqu'il fonda Y Evénement, M. Fabre écrivait :

'* Chacun sa vocation... A tort ou à raison, je me croÎK

journaliste, et cette ambition heureuse ou malheureust*

conduit mon esprit."

N'est pas journaliste qui veut, et c'est à tort que M. Fabre s'est cru appelé au journalisme. On peut être un bon éi*rivain et un très-mauvais journaliste: c'-cst son «•as.

Faire un journal, est un grand art qui exige beaucoup »le travail, de fortes études et des convictions ])rofondes. Or, tout cela manque à M. Fabre.

C'est un boulevardier, de nature et d'éducation, cl dans son passage à Paris, il a meublé son cerveau des bribes d'esprit du boulevard. C'est tout le travail «ju'il a pu faire. Il n a guùre t'ait d'autres études.

C'est un es])rit ingénieux, quelquefois adroit, souveni très-gaucbc, sou])le toujours et dans une mesure exagéi-ée ; mais il n'est ni fécond, ni varié, ni étendu, ni ^(didc. 11 a sa spécialité — la cbronique — bors de la- (|uelle il n'est rien.

Son manque absolu de t-onvictions est connu «le tout \v monde, et il le confesse volontiers. Su pudeur n'e>t ])as farouche, et son honneur est flegmatique. Quand on l'accuse de manquer de l'une ou de lautre, il ne s'émeut ))as. Il ré}>«)nd tran(juillcmenl : api'o«< ? — comme un homjne convaincu que la pudeur c! l'honneur sont «le*- )nots vides de sens.

Un jour— c'était peu «le tcmj)s apj-é-^ la ft^ndation dv Y Ecénemenl — il «lisait pis que pendre de la Minerve *ii «h* ses rédacteurs. (Quelques mois après il écrivait luimême dans la Minerce qu'il accablait d'éloges, et il ex- ]>li(iuait ainsi ses changements politiques :

'' Combinant un certain sre))ticisjne jyoh'tique avec une ijrande naïveté de conduite, je crus le moment propi»»* pour passer du rouge paie au bleu tendre.'^

Voilà qui est charmant, et la justification est complète. Cela d«)nne une grande autoi*it(^ aux opinions de l'écrivain.

Portraits et pastels littéraires. 341

Kn même temps, toutes ses tergiveisations sont exî)iiquées par cet aveu, qui joint la crudité à la naïveté. A l'avenir, quand on le verra passer d'un camp à l'autre, et mépriser un jour ce qu'il encensait la veille, on dira : la chose se comprend, c'est le scepticisme politique qui vient de se combiner avec une grande îiaiveté de conduite.

Avis à l'écrivain qui voudra écrire la biographie de M. Fabre. Il pourra l'intituler: " Histoire des combinai- .S071S du scepticisme politique avec la naïveté de coniuite."

11 est donc évident, que M. Fabre n'a pas les convictions profondes qui font le journaliste. Mais il est gazettier, et c'est un métier— non pus un art— que bien ])eu de gens savent aussi bien que lui dans le pays. 11 sait faire la gazette et lui donner une apparence attrayante. Son but unique est d'amuser le public moyennant finances. Il ne s'occupe pas du reste, et ne regaide pas aux moj'ens.

hîa gloire, c'est le fait-divers. Il sait lui donner ce tr)ur piquant qui allèche le lecteur. Kn ce genre, il ^'est donné un rival dangei'eux dans M. Nazaire Levasseur, qui parfois, oublie que M. Fabre est son maître, et qui se permet de l'éclipser. Quand ils réunissent leurs deux génies pour raconter les aventures de mademoiselle Lolotte à la cour du Eecorder, ils n'ont pas de supérieur dans la province de Québec.

Jj Evénement pose pour la Gazette bien informée. Rarement, il assigne aux événements politiques les causes ([ue tout le monde voit. Il devine les motifs secrets, les ficelles cachées, et quand il n'y on a pas, il sait bien en fabriquer. Vous allez en juger.

Un nouveau parlement vient de s'ouvrir, et le ministère vient de passer par une crise, qui a failli avoir des conséquences très-graves. Deux des ministres M. C. et M. B. n'adhéraient pas entièrement au programme de

342 PORTRAITS ET PAt^TELs LITTÉRAIRES.

l'iKiininistration et ont menacé de résigner. Mais il ])araît qu'une entente va avoir lieu.

Entrez avec moi au bureau de V Evénement, et nou?; aurons des nouvelles.

- — Kh bien ! M. Fabre, que pensez-vous de la crise ministérielle? On dit qu'elle touche à sa tin, et que mon-ieur C. va acceplei' le dernier article du proi^ramme ?

— Mais mon cher, il ne s'agit pas de programme.

— Comment cela ? Mais la crise n'a-t-elle pas éclaté ])arce que monsieur C. ne voulait jkis accepter le dernier article du programme.

— Vous n'y êtes pas, mon cher, je vais vous instruii'e. Vous saurez que madame X., a donné un grand bal le dix du mois courant. Or madame C. voulait aussi en don no iun ce jour-là. Les préparatifs étaient faits, une partie des invitations avaient même été envoyées, lorsque madame C. apprit la date malencontreuse du bal do madame X. Ce tut un grand émoi chez les C. ; madame et monsieur se i-endiront immédiatement chez madame X., et la sollicitèrent de vouloir bien remettre son bal à un autre jour. Celle-ci n'avait pas encore fait ses invitations, et elle avait déjà pense à dilîérer, paive qu'elle n'avait pas encore reçu de France et d'Allemagne, ses vins tabriqués à Montréal. Mais elle n'a pas voulu manquer l'occasion de se venger de madame C., qui la éclipsoe au dernier bal de Son Excellence, et elle a refuse net.

.Madame C. a insisté; elle a multiplié les compliments et les douceurs, elle a apj)elé nuulame X. sa jirtite (imt'e, sa trèif-chèrc, sa charmante, sa toute belle, etc., etc. Peine inutile ! madame X. est demeurée ferme comme un roc. Finalement, madame C un peu excitée, a rappelé à mndame X. ([ue la fille d'un marchand

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♦livrait se montrei- un peu iiioiiis fièrc, et })!us déférente ])Our elle. Madame X. ii répliqué que la tille d'un marchand n'avait pas tant à s'incliner devant la petite fille d'un cuisinier*; et les adieux se sont faits dans un ^tyle moins tendre encore.

Madame C. a pensé quelque ternp-, (|u"elle pourrait peut-être faire son bal tout de même, et attirer chez elle les invités de madame X. Mais monsieur X. est premier ministre et fort estimé, elle a ci'aint un fiasco, et elle a dû dé.^invit^jr tout son monde...

■Fa

puis .'

— Vous ne devinez pas le reste ? il faut donc tout vous dire. Monsieur C est très-lié avec monsieur B. l'autre ministre, et il Ta mis dans ses iiitéréts, pour se venger de madame X. De là, la crise.

— Vous plaisantez ?

— Je ne plaisante pas. Sous le régime des gouvernements responsables, les maris répondent des fautes de leurs femmes, et monsieur X. paie aujourd'hui pour le mauvais vouloir de sa femme. Son embarras est extrême, et monsieur C. protite d'une phrase obscure du ])rogramme pour jeter les hauts cris, et invoquer les principes fondamentaux des sociétés et de la religion. — Mais d'où vient que l'on annonce la Hn de la crise ? — Ah ! voici maintenant. Madame C. a un frère à la campagne, et ce frère a un neveu <[u'il Jiime beaucoup. Or, ce neveu, est intimement lié à son cousin le jeune i)., qui n'a pas le sou et qui sollicite un emploi. Le neveu fait tout ce qu'il peut pour servir son cousin, et il a tant insisté auprès de son oncle, que celui-ci CHt venu à Québec et a décidé sa sœur, madame C, à travailler pour lui. Or, la nomination du jeune homme est dn département de monsieur X. Il a donc falli

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tenter un raj)proc'licment, et vous pouvez imaginer que monsieur X. ne demandait pas mieux.

A présent, il est certain que madame C. a obtenu de monsieur X. la promesse formelle, que le cousin du neveu de son frère sera nommé. C'est pourquoi on a changé deux ou trois mots de la phrase obscure — qui n'est pas plus claire — et le programme sera adopté par MM. C. et r>.

— Et les princi])es?

Un éclat de rire est la rt^ponse de M. Fabre ; et il ajoute: Monsieur C. me ressemble, il combine ^tn certaiu ncepticinne politique avec une grande naïveté de conduite.

Tel est l'homme.

Kn politi(iue. il ne reconnait ]">as de princij>es, encore moins de vei'tus. 11 voit des intérêts et des calculs, des hypocrisies et des aml>ition><, des pièges et des ticelies. Xe lui parlez pas de doctrines, de principes, de probité^ «le conscience dans le domaine politique ; il vcïus répon- 'drait : ni vu ni eonnu.

Un écrivain qui aurait des loisirs et do la patience, lei-ait un travail je ne dirai pas amusant ni utile, maif» curieux, en relevant toutes les contradictions do M . Fabre. Je suis convaincu qu'il n'y a pas une seule question de notre politique, sur laquelle il n'ait écrit blanc et noir^ et pas un homme public, qu'il n'ait méprisé et encensé. Il a aj^partenu à tous les partis, ot il les a tous servis dans le même style.

Je ne veux pas écrire sa biographie; mais pour faire connaître le Journaliste, il faut bien livrer au public au moins un chapitre de contradictions. J'entends M. Fabre s'écrier: voilà le soulier qui me blesse, ne parlons pas deçà! Mais il le faut; ])renez })atienc0 M. Fabre, je vais abréger.

PORTRAITS ET PAKTELS LITTKRAIRES.

,]e passe sous silence vos écrits dans le Paj/s, dans rOrdre, et dans le Oinadien, et je me borne à V Evénement. Il va sans dire, que je n'ai pas le courage de parcourir en entier, ce vaste répertoire de vos chefs-d'œuvre ; je l'ouvre au hasard, et je mets en regard, quelques unes de vos opinions d'hier et d'aujourd'hui :

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