‹ Les Guêpes canadiennes (volume 2)Chapitre 6 sur 20 · QUESTION"! POPULAIRES · texte numérisé non relu

QUESTION"! POPULAIRES

Les voilà donc tous ces astres incomi)arables ! Tous, première grandeur, sixième grandeur et nébuleuses, tous, rouge cerise, i-ouge ordinaire et coulcui* de rose, ils ont passé dans le champ de ma lunette !

Kh bien, qu'en |)Cnsc'Z-vous. I»énév«)le public, ailmi:* gi'atuitement aux séances de mon observatoire ?*

Ma foi, vous m'avez l'air à ne pas en penser grand chose, vous êtes comme moi, terriblement désappointede leur peu d'éclat ; et Ton me dit que vous tenez beaucoup plus, pour le quart d'heure, à soulever le rideau <lerriùre lequel je me tiens modestement caché, qu'a prendre avec moi la parallaxe du Soleil-Laberge ou dila Comète-Marchildon.

Kh bien soit ! Si Jamais vous rencontrez du j)remier janvier au ])iemier de mai, dans les rues de Montréal, de

• Ces portrait»* d'aboixi. avaient étc publiés j)*»r feuilletons dan.** le» ioumaiix.

Québec, ou du village de Terrebonne, un grand homme mince, efflanqué, porteur d'une robe de drap noir e)i siffne du deuil de ses illusions détruites, robe à lar^jes manclies et bordée de fourrures, une barbe aussi longue que celle de M. Papin et du Juif-Errant, mises bouta bout, un bonnet pointu et dune hauteur incalculable, le nez au vent comme un homme qui cherche des étoiles en plein midi, ou comme un démocrate qui se rend à la convention, et portant sous son bras l'impayable télescope que vous savez ; alors soyez-en bien sûr, chei* public, ce sera moi, moi, Gaspard LeMage, membre de la société des astronomes du Nord, membre correspondant d'une infinité de sociétés savantes dont M. (ruévremont ne fait point partie, et au demeurant, 1*3 meilleur fils du monde, qui chérit comme son prochain toute la race humaine de tout son cœur, et les Rouges par dessus le marché.

Castigat ridendo mores / Oui je les aime mes amis les Rouges, et si je les ai châtiés en riant, et ce qui vaut, mieux encore, en les faisant rire tant bien que ma), c'était seulement pour les corriger de quelques petits défauts très-apparents, dont ils ne se doutaient point le moins du monde.

Mais je vous entends, bon public, vous récrier, et rire de moi à votre tour. " L'idée de ce Gaspard LeMage, de vouloir corriger V Enfant- Terrible ! Le moyen, mon cher Gaspard, de donner à ce diablotin la l)eauté d.i colibris ou le chant du rossignol ? Comment vous y prendrez-vous, vous, qui n'avez point les potions calmantes* de M. Jobin, pour modérer les soubresauts d** M. Prévost et le faire consentir à s'occuper d'autres choses que du régistrateur de Terrebonne ? Vous allev. sans doute, avoir la prétention de faire au docteur YaloJN, un nez à la grecque et un costume de sybarite. Songe-

46 LA PLÉIADE l{i»LUE.

donc que c'est à la boime seule qu'a}»partient le droit de lui passer la brosse.'"

Hélas, qu'il est impatientant d'écriie pour un public qui vous lit, et quil est beaucoup plus doux d'écrire }>our soi-même, comme M. Pacaud, et l'éditeur du Semeur ! Vous ne me comprenez, pas, mon bon public. Je sais bien que malgré tout, M. Paj>in croira toujoui> avoir quelque faux air de Danton, et qu'il n'en rugira pas moins •* en présence de la chambre et du pays,' les choses les plus ordinaires, comme s'il improvisait les imprécations de Camille ou celles de Coriolan ; que M. Barche ne détendra point ses membres raidis par la peur des chaînes, et ne renoncera pour rien au monde, aux douceurs du collage; qu'enfin M. Prévost mourra au sein de sa patrie, à Terrelx)nne, dans le comté de Terrebonné, en éternuant dans le style le plus démocratique, ses adieux au peujjle et à la vie ; je sais tout cela, eher public, et n'ai point les illusions que vous me su])posez.

Cependant, si la goutte dean qui tonilKî sans ces.se sur la j)ierre la creuse peu à j>eu, si feuille à feuille, kvent d'automne dé}K)uille le chêne anti(|ue de sa verdure, si chafjue vague ([ui appo)-te au rivage l'écunitdes mers y laisse, avec le temps, un banc de sabU-. l'ellébore répété à petites doses, pourra peut-être faire quelque bien dans les cervelles les plus démocratiques.

l>éià, l'on m'assure que les brillants jeunes gens de la •Montagne font claquer un peu moins haut, le fouet terrible (ju'ils agitaient si fièrement sur la tjête de> ministres. >[M. Darche et Bourasn» ont déserté le ménage phalanstérien, et sont allés nicher ailleurs loin du peigne de M, Jobin. Enfin, qui le croirait? M. Papin et» aj)prenant mes écrites par cœur, fait provision

• le bons mots, et a finement reproche aux représentants (le Québec d'avoir Québec pour pati-ie !

Au peu d'esprit que le bonhomme arait L'esprit d'autrui par complément serv Il compilait, compilait, compilait.

rait

Mais ce n'est pas, cher public, de tout cela dont je nie soucie le plus. — A'otre ami Gaspai-d tenait surtout a vous démontrer, que la recette des Rouii'es qui consiste à s'acchimer eux-mêmes envers et contre tous, pourrait trouver une contre-partie dans une galerie impartiale de leurs grands hommes. Il était comme bien d'autres, ennuyé d'entendre ceux qui criaient à tue-tète il n'y a |)as longtemj)s " les mesures et non les hommes," dans l'impuissance oi^i ils se sont trouvés de mûrir aucune mesure raisonnable, crier maintenant, •* les hommes et non les mesures," essayera l'imposer au moyen d'une camaraderie, et d'un système de claque régulièrement organisée. Il était excédé des ovations à la Koberi Macaire dans le genre du triomphe de M. Biioust de lîeauharnois, que les indigènes ont vu passer sur un char en forme de nacelle, trainé par on ne sait ni qui. ni quoi, mais j)ortant un dra))eati rouge au bout d'un sapin, et entouré d'une foule de jeune« gens ivres de joie, me dit-on, et de nymphes démoeraliques brûlant en son honneur une intinité d'essences de patriotisme, de démoeratisme, de libéi'alisme. de républicanisme, et «l'une foule d'autres ismea dont l'élu du peuple respirait sournoi;sement les doux ])Hrfums, 11 iie manquait i|u'un Capitole pour y conduire le triomphateur et les anciens Komaiiis, et les yankées de Fanny Kslcr.se trouvaient éclij)sés à tout jamais ! Kntin, votre ami Gas- })ard n'en ])ouvait plus d'entendre ces mêmes gens qui s'encensaient si effrontément les uns les autres, traiter

<le niais et dimbeciles. sans préjudice à la corruption et au servilisme, tous ceux qui ne pensent point comme eux.

D.ins cette (lisp)sition d'esprit, au lieu des portraits «jue vous venez de lire, si les Rouges n'avaient pas pris, il V a longtemps, un brevet dinventi.on pour les inanifestes au peuple, j'aurais peut-être fait la folie d'adopter cette forme d'écrit pour vous prouver :

Primo. — Que le peuple ne se compose pas seulement (le ceux que l'on abuse, qu'on leurre, qu'on endoctrine à son profit ; que la population d'un pa^'s ne se divise pas en deux portions congrues, celle qui a droit dt* s'appeler " le peuple,*' et qui par là-même a le droit de commander, qu'elle soit en minorité ou non, et celle qui. bien qu'en majorité, ne peut pas s'appeler '-le peuple.' )»arce qu'elle possède quelque chose, sait quelque chose. et veut <iuelque chose et doit, par là-même, obéir à l'autre.

Seci'NDo. — Que le peuple, bien au contraire, c'e^i tout le monde, les riches tout aussi bien que les pauvres, les gens qui mangent à tJible tout aussi bien que ceux «pli n'y mangent pas, les savants tout aussi bien que leignorants, les gens d'esprit tout comme ceux qui n'en ont pas, M. Morin cntin. tout au^si bien que M. Prévost.

Tertio. — Que les grands mots ne signifient pas toujours de grandes choses, témoin le mot " Batracomiomachie." qui veut dii-e " combat des rats et des gre nouilles. "

Quarto. — Que l'éducation agricole et industrielle, vaut bien l'éducation politique professée par des élèves «le syntaxe, ou par des gens qui n'ont jamais appris de syntaxe, et qui n'auront jamais de méthode.

QuiNTO. — Que nos institutions religieuses valent bien t-elles que veut nous donner le Semeur Canadien, et nos institutions politiques celles du Cultivateur Indépendant,

Sexto. — Que les parlements annuels seraient une taxe imposée au peuple, l'état de guerre en permanence, et une sottise pei-pétuelle en droit et en fait, comme dirait celui qui les a inventés.

Et puis j'aurais ajouté: *' Tenez mes amis (et j'aurais <Ut cela aux Canadiens-Français de toutes couleurs), quoique l'on veuille tout changer, il y a une chose que Ton ne changera pas : l'union a longtemps fait la force et la division ne la fera jamais. Nous sommes situés d'une manière toute particulière. Nous avons une langue à nous, qui en vaut bien une autre : une religion, qu'on ne se lais.serait pas airacher plus aisément que le cœur; nous avons des institutions qui font la gloire de l'une et la force de l'autre, nous sommes une jolie bande encore, qui tenons à toutes ces choses que nous appelons nationalité, malgré que l'Institut Canadien de Montréal réuni en séance solennelle oait décidé, qu'à la majorité d'une voix, qu'il imj)ortait de les conserver. Quand je songe que ça ne tenait qu'a une voix, et que cette voix pouvait être celle de l'Enfant-Terrible ou de M. Darche, je me sens frissonner de kl tête aux pieds et refrissonner des pieds à la tète ! Nous avons combattu bien longtemps, et avec succès, pour le.s garder ces bonnes choses, mais dans ce temps là nous étions en majorité, aujourd'hui nous sommes une minorité. Soyons unis, n'en voulons pas trop à ceux qui ont mené nos affaires à bien, parcequ'on leura donné des })laces que nos eniicmis occupaient autrefois ; lie nous lais.sons point décrier, et affaiblir uniquement pour l'amour des plaidoiries sans fin de AI. Dorion. des belles phrases de M. Laberge, de la grosse voix de M. Papin. des petits cris de l'Enfan t-Terrible, ni même, <le8 papiers collés dont M. Darche nous inonde avec tant de politesse ? ''

Voilà ce que j'aurais dit à toii.s mes compatriotes, et j'aurais encore ajouté un petit mot pour ceux qui s^ mêlent scientifiquement de cette abominable choso qu'on appelle la politique, et qui ne parlent plus qu'en ismes.

Le libéralisme outré, leur aurais-je dit, et l'esprit frondeur d'opposition «|ui sont dans la nature des «•hoses, n'ayant plus à combattre contre le conservatisme outré, rejeté hors du pouvoir par le libéralisme* modéré ont enfanté dans le Haut-Canada le clear-gritisme, dans le Bas-Canada, le rougisme.

Le clear-gritisme qui a eu le pouvoir quelques instants, et que nous étions disposés à laisser faire dans (le certaines btirnes, pour ce qui regardait le Haut- ('anada. s'il n avait pas voulu s'immiscer dans nos atfaires, à nous, le clear-gritisme a assez mal joué ses r-artes pour se trouver dehors un bon matin au lieu d'être dedans. Les Rouges ouï joué les leurs tout aussi mal, <-î(nant sans doute qu'il ne s'agissait que de jeter le pouvoii" a terre pour être à même de le ramasser; iU sont ensetnble maintenant et forment un milieu nouveau, où se rencontrent des ambitions surexcitées et deiçues, des nullités ])rétentieuses et (jucbiues talents fourvoyés. Ils .sont là dans l'impuissance, ])erdant tous les jours ([uelque chose de leur force de cohésion.

" Je m'inquiète peu de ce qui adviendra des clear- 'jrits . mais les Rouges api'ùs tout (à l'e.xcoption «le quelques chétifs caractères, qui s'allieront avec n'importe qui), les Rouges, s'ils voulaient pen.ser et parleiun peu comme tout le monde, ne pas se croire d'un«^ lace à part, comme les hippogrit^'es, les centaures, les lapithes, les troglod\'tes, ou toute autre espèce d'êtres î'abuleu.x, les Rouges seraient des Canadiens-Français <'«)mme nous autres. Dans le cas d'tme entente cordiale.

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