‹ Les Guêpes canadiennesChapitre 13 sur 21 · COUP D'ŒIL EETROSPECTIF SUE · texte numérisé non relu

COUP D'ŒIL EETROSPECTIF SUE

La politique et les liommes politiques d'il y a quarante îins.

Extraits du Fantasque 18-4418-45.

Comment on gouvfiuait autrefois et comment on gouverne aujourd'hui.

Scè7ie perpétuelk.

Je veux que le mérite seul des candidats aux emplois, et non point des raisons d'influence politique, soit mis en balance dans la distribution du patronage public.

Sir C. F. Metcalfe

vSon f'xcolleiicc le gouverneur généi-al est dans un fauteuil ; il a ses deux mains jointes sur le ventre et s'occupe avec la plus grande activité, à faire courir ses ]K)uces l'un après l'autre. Son front soucieux est couvert de nuages, où l'inquiétude se mêle à une espèce de mécontentement et donne à penser, qu'il trouve extraordiuairenient difficile de faire prendre aux colons de ce bon pays, un gouvernement despotique, pour de belles et bonnes institutions constitutionnelles.

Près de lui, sont deux personnages que nous ne décrirons pas le moins du monde, de pour que nos lecteurs les reconnaissent.

L'un, est assis auprès d'une table j il a devant lui une masse de papiers qu'il a l'air de feuilleter attentivement et sur lesquels il fait semblant de tracer à la hâte, quelques notes pressées. Il profite de cet air affairé pour jeter sournoisement sur son excellence, un grand nombre de coups d'oeil furtifs.

L'autre, se promène ; il a deux grandes poches d'habit, remplies de journaux, qu'il tire d'une poche, déploie, parcourt, reploie et remet dans l'autre poche. Ce manège dure longtemps sans que personne ne dise mot. Pendant tout ce temps, les acteurs les plus animer» de toute cette scène, sont certainement les pouces do son excellence, qui tournent avec une vélocité toujours croissante.

Enfin, le silence est rompit par l'un des personnages que nous appellerons pour le reconnaitre, monsieur l'Inutile. Il s'approche de son excellence et lui dit ; .l'avais prédit que cette nomination ne plairait à personne. Ce pauvre... n'en fait jamais d'autres.

L'autre personnage, que je cacherai sous le nom de Dominique (2), abandonne sa place et vient en se iliminuant, se placer près du gouverneur j la conversation est engagée ; je les laisse parler.

Son Excellence. — Mais dites moi donc Daly, quelle raison m'avez-vous donnée lorsque vous m'avez recommandé cet homme ?

Dominique. — Eh! votre excellence, il n'y a que des jaloux qui peuvent crier contre cette promotion ; une promotion semblable ! une promotion méritée, qui est méritée comme jamais promotion méritée n'a été méritée.

(2) Dominique Daly.

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Son Excellence. — Dominique, mou ami, vous vous échauffez inutilement ; je n'ai pas besoin qu'on dépense ainsi de l'éloquence pour me persuader ; moi, je suis la froide raison ; je vous le répète, je veux que le mérite seul, soit récompensé !

Dominique. — Justement comme moi; tenez je ne respecte que le mérite et certainement que si ce n'eut été un homme d'un mérite hors ligne, je ne l'aurais jamais recommandé à votre excellence.

Son Excellence. — Des raisons, des raisons.

Dominique. — Des raisons? Eh mon Dieu, j'en ai tant quejenesais par laquelle commencer. Mais te ne», je vous en citerai une seule qui peut triompher de tous les scrupules... Mr. Barnai-d est le grand jurisconsulte qui s'est chargé de la fameuse cause de Cadieu,

Son Excellence. — De Cadieu ?

Dominique. Oui de Cadieu, du célèbre Cadieu.

Son Excellence. — Ah ! du célèbre Cadieu ! Mais quel Cadieu ? Il y en a tant de Cadieu

Dominique. — Comment ! quel Cadieu ! le célèbre Cadieu I Comment ! Votre excellence n'a pas connu Cadieu ! le célèbre Cadieu !

Son Excellence.— Je vous assure que je n'en ai jamaia entendu parler; mais dites-moi de quoi il s'agit et peutêtre que la mémoire

Dominique (à part). — Peste soit de ces gens qui ne m'informent qu'à demi ; et moi-même je ne sais pas qui diable ce Cadieu peut être. (Haut) Ce serait nue trop longue histoire à raconter à votre excellence qui ne peut entrer dans de si insignifiants détails; tenez, voici des certificats publiés dans l'Aurore (1) en français et dans le Herald en anglais et qui devront fermer

(l) Journal fondé à Montréal par l'Hon. Denis Benjamin Viger.

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la bouche à tous les envieux, qui ne sont poussés que par ces ingrats d'anciens ministres. L'un est du juge en chef Stuart, l'autre est du juge en chef Vallière ; ils félicitaient notre homme sur ses heureux et brillants efforts en faveur de Cadieu, du célèbre Cadieu.

Son Excellence. — Mais, dites moi donc s'il n'y a pas d*autre raison que le célèbre Cadieu pour appuj^er ma décision en faveur de Mr. Barnard, n'a-t-il eu que cette cause à plaider ?

L'Inutile (se parlant à lui même.) A peu près; encore est-ce un homme partagé.

Dominique. — Oh ! je n'ai cité à votre excellence que cette cause-là ; mais je suis certain que les annales judiciaires des Trois-Eivières nous en fourniraient bien d'autres encore, si on y voulait fouiller, mais j'ai d'autres raisons. D'abord c'est un très-honnête homme.

Son Excellence. — Hum ! c'est quelque chose, car ils sont rares autour de moi.

Dominique (minaudant d'un sourire niais). — Oh ! votre excellence plaisante toujours agréablement. Ensuite, c'est un homme modéré et qui ne blessera les opinions de personne.

Son Excellence. — Voilà qui ne signitie absolument rien. Est-il orateur? Pourrait-on au besoin s'en servir en parlement ?

Dominique. — Je ne sais ; mais avec un peu de pratique il s'y fera ; l'habitude fait arriver à tout.

Son Excellence. — Vous devriez bien prendre cette habitude-là !

Dominique. — Votre excellence sait qu'on ne peut pas tout faire.

Son Excellence.— C'est vrai, je n'y songeais pas; vous intriguez et espionnez privément ; cela doit vous

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exempter de parler en public. Mais votre ho ni nie est-il bon écrivain? Dresserait-il un rapport? Glissei'ait-il dans roccasion, un bon paragraphe à un journaliste ?

Dominique. — Je ne pense pas que ses profondes études se soient portées de ce côté ; mais en revanche, l'est un homme de mœurs douces et réglées.

Son Excellence. — Je n'ai pas besoin d'un moine, mais d'un solliciteur-général. Est-il uu fait de l'histoire parlementaire de l'Angleterre ; a-t-il étudié tous les précédents dont nous aurons besoin pour expliquer toutes sortes d'actes de notre façon ?

Dominique. — Eh ! votre excellence, c'est un horatne qui s'est jusqu'à pi-ésent, renfermé dans l'intérieur de sa famille et qui par ses habitudes tranquilles, a dû . s'inquiéter peu des destinées passées du monde.

Son Excellence. — Mais, Daly, je ne vois rien qui puisse véritablement m'engager à consommer cette nomination. Le bruit seul qui s'en est répandu jette beaucoup de ridicule sur notre gouvernement. Si cela continue, les hommes les mieux disposés en ma faveur ne pourront plus m'appuyei- et deviendront mes ennemis les plus acliarnés... surtout si on ne peut leur donner ti tous des places. Voyons, n'avez-vous pas d'autres raisons pour me décider ?

Dominique. — De triomphantes, votre excellence, de triomphantes. D'abord, il a été mis en prison sous Sir John Colborne !

Son Excellence. — Eh ! toute votre province a été mise en prison par cet homme-là ! Vos Viger, vos Jjafontaine, vos Murin, vos Girouurd, vos. ..à propos où étiez-vous alors, mon ami?

Dominique. — Votre excellence sait que ma 103'auté n'a jamais été soupçonnée, même par mes ennemie invétérés.

Son Excellence. — C'est vrai, je n'y pensais pas ; les rébelles n'avaient pas encore de trésor à manier, de places à donner, c'est juste, c'est juste. Mais voyons enfin, n'avez-vous pas de meilleures raisons en faveur de votre recommandé ?

Dominique. — J'avouerai à votre excellence que je ne sais point trop quelles sont les capacités extraordinaires dont il doit, à coup sûr, être doué ; mais il est intimement lié avec le beau-frère de votre brave * *, l'ami fidèle et le soutien du vénérable monsieur * * ♦

Son Excellence. — Eh ! que ne me disiez-vous cela plus tôt ; nous aurions fini voilà longtemps. Il faut leur rendre ce petit service-là ; ils nous le paient bien ! et si la postérité dit que je fus un gouverneur malheureux, je ne veux pas qu'elle dise que je fus un ingrat. Je signerai, quand il vous plaira, la commission.

L'Inutile (s'avançant avec précaution). — Votre excellence ! Maintenant que vous venez de faire une nomination du goût de notre ami monsieur le ministre permanent, je reclamerai votre attention sur une autre place que j'ai promise, depuis longtemps, à un de mes amis qui au moins mérite cette marque de considération de la part du Gouvernement.

Dominique. — Je sais de quoi il s'agit, j'ai déjà parlé à votre excellence de cet emploi. Il m'irait à merveilles pour...

Son Excellence. — Tenez, tenez, messieurs, nous avons assez travaillé pour aujourd'hui, revenez demain et vous plaiderez chacun votre cause à loisir. Il ne faut

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pas se presser ; le temps, l'argent, la patience, la politique. ..Allez, allez, votre cause n'est pas encore perdue ; il y a encore bien des hommes sur le marché.

Si nos lecteurs ont une mémoire de quinze jours, ils se rappellent que nous les avons laissés en compagnie de son excellence et de deux conseillers intimes ; aujourd'hui nous y retournerons avec eux ; seulement, la société sera plus nombreuse et plus respectable. En outre des acteurs précédents, on y remai'quera le ministre aux cheveux blancs de soixante et dix ans, au patriotisme de cinquante ans, le tout commençant à radoter.

Son excellence a l'air morne ; ses pouces ne courent plus du tout ; un d'eux se fait gruger l'ongle et l'autre cache sa paresse dans la poche de veste de son propriétaire. j\L Dominique ne fait pas même semblant d'écrire et l'Inutile a les yeux fixés au ciel, en poète qui songe à son avenir. Le seul acteur éveillé de cette scène muette, est le nez du vénérable patriote qui aspii-e biuyamment et trois fois par minute, d'énormes prises <le tabac.

C'est le vénérable qui comme de coutume, rompte le silence et entame la conversation ; avec beaucoup de peine, les autres personnages peuvent y introduire quelques paroles.

Le Vénérable. — Votre excellence doit voir avec un certain plaisir, que quittant les nombreuses attairet» privées dont les soins reclament impérieusement ma pré.sence, je me suis rendu immédiatement à ses désirs atin de venir puiser auprès d'elle, les avis précieux dont j'ai besoin pour faire le bien du pays dans un moment aussi solennel. Je n'ai pas la présomption de ces 'urbulents, de ces presqu'imberbes ministres, mes pi^

décesseurs, qui prétendaient que le représentant de Sa Majesté ne peut agir sans l'avis de son conseil ; moi au contraire, je suis prêt à déclarer, que je ne voudrais pas que le conseil agît sans l'avis de son excellence. S'ils avaient étudié comme moi l'histoire romaine, ils auraient pu se convaincre de la vérité de mes préceptes et avant d'agir comme ils l'ont fait, ils auraient eu présent à l'esprit le mot de ce général romain... Ah ! à propos du général romain, il est de notre devoir de récompenser la noble conduite de notre adjudant général des milices, le brave colonel Grugy ; j'aimerais à reconnaître d'une manière éclatante les services signalés qu'il a rendus à notre cause, durant l'élection de Montréal et pour ma part, je serais disposé à y contribuer fortement. ..de toute mon influence ; à propos d'influence, mes ennemis, c'est à dire non, pas mes ennemis, mais ceux de votre excellence, prétendaient que mon influence a reçu un échec fatal par le résultat de cette dernière élection; il n'en est rien messieurs; lisez plutôt l'Aurore, ce modèle des journaux canadiens et vous verrez que notre cause est plus belle que jamais. Loin de me plaindre de cette légère défaite, je m'écrierai avec un des grands hommes de la Grèce antique : l'ennemi nous a vaincus, soldats réjouissez-vous, il nous a montré à combattre ! L'histoire foissonne de faits analogues, votre excellence, et je pourrais en montrer mille qui nous démontreraient qu'une cause n'est jamais désespérée, tant qu'elle a pour soi la justice, la pureté de conscience, l'argent et la force.

Le vénérable ouvre sa tabatière, son excellence en profite pour ouvrir la bouche.

Son Excellence. — Bonjour, mon cher monsieur Yiger, je suis aise de vous revoir près de moi ; j'ai éprouvé de mortelles inquiétudes pour vous, durant les fureurs

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pulitiques qui ont agité si terriblement votre ville. i)ite.s-nioi donc maintenant ce que nous allons faire; j'attends avec impatience vos conseils.

Le Vénérable, — J'ai déjà eti l'honneur de dire à votre excellence que je suis venu ici pour avoir les siens et non point pour lui en donner.

L'Inutile. — Je crois toute votre politique désespérée.

Dominique. — Si l'on me permettait d'avancer mon avis je dirais que je ne désespère point aussitôt. lime jsemble qu'il est facile encore de former un ministère. Nous avons des places à donner; il ne manquera pas de personnes pour les remplir; pour ma part, je sais bien que lorsqu'il est question d'un bon salaire je ne me fais pas prier et me moque du qu'en dira-t-on.

L'Inutile. — Oui, mais le pays n'abonde pas d'hommes de votre trempe ; si j'étais moins poli, j'ajouterais : heureusement,

Dominique. — Il ne s'agit pas de moi maintenant, mais de notre politique, de la politique du ministère provisoire.

Son Excellence. — D'abord je i-egrette que dans la lutte qui a eu lieu vous ne soyez pas resté totalement à l'écart des partis.

L'Inutile. — Je considère que c'est une grande faute, un grand malheur de vous être réunis aux tories.

Le Vénérable. — Moi ! grand dieu ! je ne me suis pas réuni à eux ; ce sont eux qui se sont réunis à moi. Moi, je suis toujours le premier patriote du pays , voilà )jlu.>5 de cinquante ans que je suis ce je suis et je n'ai pas changé; ce sont les tories qui se sont faits patriotes. Je ne pouvais pas empêcher cela.

Son Excellence. — Voilà un grand malheur et le pays p<jurrait bien être de nouveau plongé dans de violentes commotions qui nuiront à sa prospérité.

Dominique. — Il me semble qu'il ne s'agit pas beaucoup du pays dans toute cette affaire; mais de vous, de nos places, de notre avenir ; le pays s'en tirera toujours bien, lui, qu'il soit gouverné par les uns ou par les autres cela lui doit être égal ; il paie toujours les pots cassés et les pots qui les remplacent. La chose la plus importante actuellement est, ce me semble, de prouver que nous sommes dans le bon chemin et pour cela il faudrait profiter des leçons de feu Lord Sydenham. Croyez vous que s'il eût vécu, les gens du Canal auraient été au service des partisans de Drummond (1)? Je suis sûr que non ; il eût gagné l'élection, api-ès l'élection il eut

gagné le parlement, et nous garderions nos places. Il

ne s'amusait pas, lui, à faire l'éditeur de journal, à débiter au peuple toutes sortes de gali-viger, pardon, c'est cette Auroi^e qui m'a fourré ce mot à la bouche, je voulais dire, du galimathias.

Le Vénérable. — Monsieur ! vous me récompensez mal de l'appui que je vous ai prêté !

L'Inutile.- -Eh I l'ingratitude est graine abondante sur la scène publique, moi je connais un peuple qui se plaint amèrement de certains hommes qu'il a fait grands et qui l'oublient.

Le Vénérable. — L'histoire de l'époque de la renaissance nous fournit l'exemple d'un grand ministre qui disait : " Après avoir fait le bien et mis la main " sur ma conscience, je ferme l'oreille aux mauvais " propos et ne prend pour moi que les louanges." Voilà mon guide, entendez-vous, messieurs ; depuis plus de cinquante ans que je sers ma patrie, j'ai dû me durcir aux cris de l'envie.

(1) L'Hon. L. T. Drummond, décédé en 1882.

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^- Son Excellence. — Voici l'heure du dîner, la séance est levée ; j'espère qu'à la prochaine, nous aviserons aux moyens de sauver le pays ; mûrissez chacun le système que vous recommanderiez et vous m'en ferez un rapport : nous les discuterons tous et de l'ensemble de nos idées surgira sans doute, celle qui doit nous mener à bien. Je sais que nous sommes tous mus par de bonnes intentions, Dieu fera le reste. Bonjour mon cher monsieur Viger. (Son Excellence sort).

'Le Vénérable. — Quel homme ! Quel excellent homme ! ! Il ne méprise pas les Canadiens, lui, comme ses jirédécessenrs. J'espère que mon pays reviendra sur ses pas. Avec du temps et de la patience on vient à bout de tout. Qui aurait dit, il y a cinquante ans, que le Canada aurait la constitution anglaise et que je serais premier ministre ! Voilà pourtant ce que j'ai fait avec du temps et de la patience. Si Dieu me prêtait vie pendant encore seulement cinquante années, j'en ferais bien d'autres. Mais, allons songer à notre pays. Allons écrire à V Aurore que notre cause est plus belle que jamais; je veux faire du bien à ma patrie en dépit d'elle ; son ingi-atitude ne me fera pas perdre mes cinquante ans de travaux.

Le Gouverneur-Général est aujourd'hui rendu le premier à la salle du conseil ; il est assis sur son fauteuil; une jambe est passée sur l'autre; au bout de cette jambe est un pied qui se balance de haut en bas et s'agite rapidement de gauche à droite, image sûre et Hdèle de l'agitation et de l'incertitude qui régnent dans l'esprit de son maître. Il 3' a près de lui des lettres fraîchement ouvertes, il les regarde, puis jette les yeux

avec une certaine impatience vers la porte qui lie 8'ouvre pas. Quand on est seul, ce qu'on a de mieux à faire est de se parler à soi-même, on a toujours raison et l'on ne craint pas les indiscrétions, à moins que les murs n'aient des oreilles, ce qui arrive souvent dans les maisons habitées par les grands.

Son Excellence (se parlant à elle-même). — Ah ça ! voilà qui est singulier, quand il y a beaucoup d'ouvrage sérieux à faire personne ne vient; lorsqu'il s'agit d'obtenir des faveurs pour ses amis, oh ! alors c'est différent ; c'est à qui sera le premier rendu ; on se presse ; on s'arrache la porte ; on se casse le cou ! (Son Excellence rit en grimaçant.) J'ai hâte d'entendre leurs raisons et leurs moyens de nous tirer d'affaire. Je sais que la chose serait facile, car ces bons canadiens sont toujours prêts à chanter la plus grande gloire du souverain, qui, leur ayant donné un violent coup de poing, leur donne après cela sa main à baiser, témoin mon prédécesseur Bagot, qui monta au ciel sur un nuage de Te Deum pour avoir donné petite justice à ces mêmes canadiens, qui me vouent à l'exécration universelle, moi qui, comme l'autre, ne fais qu'exécuter les ordres secrets que je reçois de mes supérieurs auxquels je suis responsable, quoi qu'en puissent dire tous ceux qui jacassent à tort et à travers, sur le système constitutionnel. Dieu! si le pays savait qu'avec les meilleures intentions, je ne puis aller contre les idées crochues de ce fou de Stanley, qui ne rêve que diplomatie, que tromperie, que coups-d'état et qui croit qu'on peut amuser les colons pendant un temps indéfini, en leur accordant un an des concessions qu'on essaie de leur retirer, une autre année, qu'on discute pendant douze nouveaux mois, qu'on essaie d'accorder encore plus tard ! Quant à moi, je lui ai déjà dit qu'il faut beau-

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coup de prudence dans ce jeu-là et que les colons, surtout les canadiens-anglais, sont désaft'ectionnés au dernier point et qu'ils ne demandent qu'une occasion sûre pour se jeter entre les bras des Américains. Les Canadiensfrançais, eux, sont loyaux dans toute la force du terme, ils sont attachés à la mère-patrie comme le sont, dit-on, ces femmes qui aiment leurs maris en proportion des mauvais traitements que ceux-ci leur font éprouver ; mais vioci mes ^ens. Chose singulière, Daly qui a le pied bon mais qui n'a pas le sou vaillant est arrivé en voiture, et M. Viger qui a deux fois son âge et cent mille fois sa fortune, est venu simplement à pied. Philosophie des ridicules, ridicule de la philosophie ! Voilà de ces choses qui pourraient inspirer mille réflexions. ..mais je n'ai pas le temps aujourd'hui.

La porte s'ouvre, on voit paraître un nez, puis quelques minutes après, son propriétaire; tandis qu'il entre en saluant à la façon des marquis de Louis JCIV, ou plutôt des marquis de Molière, un homme se glisne dans la salle en furet, va se mettre à sa place comme un écolier en faute, c'est maitre Dominique ; il sent qu'il a commis une gaucherie en se laissant devancer par son excellence ; mais il ne s'en excuse point, de peur de la faire plus remarquer ; avis aux courtisans et aux politiques.

Le Vénérable. — Comme votre excellence, César arrivait toujours le premier en la salle du conseil, vous lui ressemblez par la vertu sans lui ressembler par l'ambition.

Son Excellence salue gracieusement.

Dominique (tout bas). — Quand César allait au conseil avant ses ministres, c'est qu'il ne méditait rien de bon. Moi j'augure des bouleversements de la ponctualité du bonhomme.

L'Inutile entre et salue tonte le monde d'un air gai et ouvert.

Le Vénérable. — Maintenant que le conseil est au grand complet, je vais en très peu do mots expliquer mes vues sur la position actuelle du pays et sur le moj'en de ramener les institutions politiques de ma patrie, dans leur état normal. D'abord, Philippe, roi de Macédoine et père d'Alexandre-le-Grand, car voti-e excellence a dû remarquer, que j'ai fait de l'histoire, mon étude particulière, ce dont j'ai chaque jour lieu do me féliciter; je disais donc que Philippe, roi de Macédoine ; mais avant de procéder il est nécessaire de bien se persuader que l'histoire est le grand livre que doit consulter tout homme d'état ; sans les exemples que l'histoire nous fournit et dont la comparaison a posé les éléments de l'économie politique, qui aujourd'hui, est une science pour ainsi dire positive, il faut renoncer à briguer des succès en politique ; donc, Philippe de Macédoine (l'orateur prend une prise.)

Son Excellence. — Dites moi donc, mon cher M. Viger, sincèrement, si les partisans de Molson sont en majorité ou en minorité à Montréal car de là, ce me semble, doivent partir les fondations des mesures que nous prendrons. Il n'y a pas de milieu ; si le pays, à tort ou à raison, désapprouve la politique du jour, il faut lui céder, c'est ainsi que je conçois le jeu de la constitution et les dernières insti-uctions que j'ai reçues me permettront de revenir un peu sur mes pas, atin de ramener l'opinion publique, qui aujourd'hui, est totalement irritée contre notre position, et on l'a senti en Angleterre.

Le Vénérable. — Eh ! à quels signes peut-on reconnaître que tel soit le cas ? Lorsque les anciens rois de Pologne étaient élus par le iJeuple, on a vu des monar-

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ques amenés sur le trône contre toutes les prévisions des hommes d'état d'alors. Qn'i aurait pensé ensuite, que les Suédois auraient été chercher à l'étranger et chez un peuple de républicains, le roi qui les a gouvernés si longtemps. Eh bien ! de toutes ces contradictions et de mille autres encore que je pourrais citer, Je conclus que quoique le peuple du pays tout entier paraisse au premier abord opposé à nos vues, tout esprit non superficiel, peut espérer qu'un changement intégral est sur le point de s'opérer et que d'ici à quelques mois peut-être, les mêmes hommes qui, égarés aujourd'hui se prononcent contre nous, se jetteront en masse à notre suite.

Son Excellence. — Vous avez bien raison, mon cher monsieur Yiger, mais dans ce moment nous ne pouvons pas balancer, calculer, augurer. Il faut agir. La constitution est là qui nous tient l'épée aux reins et qui dit qu'il faut une session par année ; comment voulezvous paraître dvant le parlement avec un ministère anonyme, sans aucune loi à proposer. Nous irions devant les représentants du peuple seulement pour leur demander de l'argent ? Je vous avoue que je ne prévoyais pas que nous serions aussi i*eculés que cela, quand ce Wakefield, qui ne revient pas nous aider de ses conseils pour nous tirer du mauvais pas où ses conseils nous ont fourrés, disait qu'une administration forte allait se former. Mon cher M. Viger je suis bien triste.

Le Vénérable. — Moi, votre excellence, je mets la main sur la conscience comme...

Son Excellence (un peu impatienté).— Vous nous l'avez déjà dit, mais il no s'agit pas tout à- fait de cela mais des personnes que nous allons appeler dans notre conseil, car il faut absolument un conseil, sans cela je m'en retourne en Angleterre, c'est évident.

Dominique (tout bas). — Aie! Aie! il n'est pas veiiii de bonne heure pour rien.

Son Excellence. — Il me faut un conseil, or, je me trouve dans une singulière position. Je ne puis reprendre avec moi les anciens ministres, ce serait un rôle trop honteux pour moi ; je ne pourrais jamais supporter après une pareille défaite, le regard farouche de Lafontaine, la face honnête île Baldwin, l'œil moqueur d'Ayhvin.

Dominique, — Sûrement que votre excellence ne peut reprendre des hommes pareils; c'est hors de la question, il faudrait que je quitte le conseil I

L'Inutile, — Poui-tant vous êtes habitué à vous rencontrer avec des hommes de partis opposés, néanmoins pour le bien du pays...

Dominique. — Oui, oui, tout bien considéré, pour le bien du pays, je pourrais consentir à demeurer en place quoique cela coûtât beaucoup à mes scrupules de travailler encore avec des...

L'Inutil*. — Pardon, vous ne me comprenez pas, je veux dire que pour le bien du pays il faudrait bien sacrifier votre emploi, car ces hommes-là, voyez vous, lie voudraient pas marcher de concert avec vous, du moins si je les connais bien.

Dominique ne répond rien et se mord les lèvj'es.

Le Vénérable — Oui pour le bien du pays, l'homme, le vrai citoyen doit être prêt à sticritier ses idées les plus chères, ses intérêts, son ressentiment même î Thémistocle nous l'a éloquemment enseigné par son sublime,,.

Son Excellence, — Voyons, monsieur l'inutile, vous qui avez toujours les meilleures idées, qu'allez-vous nous conseiller pour nous tirer du mauvais pas où nous sommes.

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L'Inutile. — Je vais parler francliement à votre excellence, mais auparavant, j'aimerais que mon ami Dominique s'absentât vu que j'ai à dire quelque chose qui le touchera de trop près pour...

Son Excellence. — Je comprends, Dominique sortez.

Dominique. — Voilà donc comment on me traite après les services de toutes sortes que j'ai rendus ! (tout bas) Je ne sais ce qui me tient d'envoj-er ma démission ! (Il sort.)

Son Excellence. — Croit-il que je veux paj-er les dettes contractées par Sydenham ? Je crois qu'il s'est assez payé lui-même et l'affaire de l'argent des dispenses de mariage me dispense de me marier avec lui. (hi ! hi ! hî ! son excellence rit autant que son cancer (1) peut le liii pei mettre).

L'Inutile. — Maintenant que nous sommes entre nous je puis parler sans gène et sans crainte. Je dirai donc à votre excellence, que c'est le moment ou jamais de frapper un grand coup, qui remettra les ^.choses dans le meilleur ordre possible. Il faut, pour comprendre comme moi la position (Tenons nous trouvons tous ensemble, la considérer sous un point de vue élevé et impartial. D'abord le pays, égaré sans doute par des hommes qui ont, pour une raison ou pour une autre, fait preuve d'indépendance, considère votre excellence comme un ennemi de ses libertés, ce bon M. Viger, que quelques hommes ont maltraité au lieu de se l'attacher, a été forcé de se faire un parti ; les tories ont été assez adroits pour vouloir s'emparer de lui comme une patate de discorde, c'est ce qui a mis le diable aux vaches ; le pays regarde M. Viger comme un traître et ses hommes les plus charitables le considèrent comme fou.

(1) Lord Metcalfe avait h la figure une tumeur maligne.

Le pays a sans doute tort, mais on ne discute pas avec le peuple, parce que le peuple voyez-vous, ne croit rien aux plus belles protestations; il ne juge que par des actes et nous n'en avons pas encore pu faire la queue d'un. Il s'agit maintenant de savoir qui doit se sacritiér ou de son excellence ou du vénérable M. Viger; car le peuple, lui, ne reculera pas d'un pouce ; c'est inutile de compter là-dessus d'ici à ce qu'on ait fait quelque chose de son goût ; plus on retardera plus il s'entêtera; vouloir résonner ou calculer, ou supposer sans agir, c'est vouloir blanchir un nègre, prendre la lune avec les dents, donner du bon sens à un journal de Québec et inille autres entreprises aussi absurdes. Qui cédera donc, de M. Viger ou de son excellence ? Voici ce que je ferais si j'étais gouverneur... mais je ne suis pas gouverneur.

Le Vénérable. — Avez-vous lu mon pamphlet sur la Belgique ? oh ! vous ne l'avez pas lu, j'en suis sûr.

Son Excellence. — Monsieur l'Inutile, continuez je vous prie, je goûte assez vos idées et j'ai idée, moi, que vous fassiez partie de mon nouveip conseil.

L'Inutile. — Merci, votre excellence; le pavé est si glissant par ici et je n'ai pas bonne jambe ; nous en parlerons une autre fois. Pour le moment je vais me borner à continuer.

Ici Dominique entr'ouvre la porte pour écouter vu que l'orateur parle plus bas qu'auparavant.

L'Inutile. — Je connais que votre excellence ne peut rappeler tous les anciens ministres, mais pour consacrer le principe qu'ils défendaient on en conserverait un.

Dominique (derrière la porte). — Bon, il parle de moi.

L'Inutile. — On prendrait M. Morin auquel on donnerait des garanties et qui lui-même, en serait une

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auprès do peuple ; on mettrait sans cérémonie à \ix porte, et pour montrer qu'on se respecte, l'ami Dominique.

Dominique (derrière la porte). — Oh l'infâme !

L'Inutile. — Puis on appellerait avec M. Morin. quelques modérés anglais du Haut-Canada, deux ou trois réformistes canadiens-fi'ançais...

Le Vénérable. — Eh! mais, %^oilà justement ce que je pensais, vour avez des idées parfaitement justes.

L'Inutile. — Un moment ce n'est pas tout ; vous verrez que j'ai bien tout prévu, tout calculé. Comme la mauvaise réussite de l'élection de Montréal et la part qu'on suppose que M. Viger y a prise, ont rendu ce vénérable patriote suspect même aux yeux de ses plu» anciens amis, au point que sa réélection est plus que douteuse, il faudrait que pour le bien du pays il consentit à résigner.

Dominique (derrière la porte). — Que va dire à ça l'histoire romaine ?

Le Vénérable (se levant furieux). — Vos idées sont absurdes, résigner! après cinquante ans de travaux pour mon pays, courber mes cheveux blancs comme un vaincu ! mais ce serait avouer que j'ai eu tort ! voilà qui est impossible ! et son excellence n'y consentirait jamais.

Son Excellence. — Hum ! je goûte infiniment les raisons de M. l'Inutile. Voyons la suite, nous déciderons après.

L'Inutile. — Il faut absolument que le Vénérable M. Viger se retire un moment des affaires afin d'éviter de plus grands malheurs, et je suis sûr que le peuple alors l'y appellera d'une seule voix. Il le faut pour sauver son excellence, il le faut pour sauver le pays.

Le Vénérable (pleurant). — Eh! moi! moi dans tout cela, on ne parle pas plus de moi que si je n'étais pas au monde. On met dans la balance quelques écervelés qu'on appelle le peuple et un gouverneur qui nous est ari'ivé d'hier et qu'on rappellera demain. O Eome ! tu fus toujours ingrate !

Son Excellence. — Messieurs nous avons assez travaillé pour aujourd'hui ; M. l'Inutile venez diner avec moi sans cérémonie et j'espère que demain, jour de réception, mon cher M, Viger voudra bien honorer ma table de sa présence.

UN DINEE POLITIQUE.

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