Scène 1ère
La toilette. — Monologie.
Dans une chambre assez élégamment meublée, dans laquelle on remarque cependant un beau désordre, qui n'est pas un effet de l'art, un homme est debout devant un grand miroir; il s'agite, se démène, brosse ses pantalons et ses cheveux du même coup, puis il s'occupe gravement à s'attacher sur la poitrine un devant de chemise d'une blancheur éblouissante, dont il s'eiforce d'attirer les cols au milieu de ses joues en attendant qu'il passe son gilet et son habit, qu'il a serrés précieusement...par terre. Je n'ai pas besoin de vous jjrésenter ce monsieur. A son œil vif et malin, à sa figure narquoise vous avez tous reconnu notre ami l'Inutile. En attendant que sa toilette s'achève, il adresse à son miroir le monologue suivant : — mais,
d'il y a quarante ans.
sacrédié, c'est que je vais avoir l'air d'un petit maitre, d'un aristocrate, quoi!- Hum! à tempora, 6 mores,^ comme dirait le sieur Ciceron. Nous n'étions pas si musqués que cela du temps que nous prêchions la république une et indivisible, du temps de l'ami dn Staiu quo par exemple ! Oh ! oh ! oh ! monsieur du titatu quo ! comme cet animal-là doit se trouver bête^ k présent. Si toutefois il existe quelque part; car j'ai toujours cru que c'était le diable en personne qui faisait ces maudits écrits. C'est égal ; on s'en fricasse pas mal. C'est que c'est charmant ; tout le monde en est. 11 n'en est pas resté un seul en arrière. Voyons donc que je calcule cela. (Il jette là sa brosse, court à son secrétaire, prend un crayon et du papier, puis il réfléchit.)
Par qui commencer, sacrédié ?
Mon ami Caron ! président du conseil législalil", maire de Québec, le diable et son train à onze cent cinquante louis; il est vrai que parceque le pauvre liomme a le malheur d'être riche on lésine sur tous ses
salaires; n'importe., écrivons £1150.
Bédard ! Juge... Brrrr, et puis juge en appel. Et juge du civil comme du criminel, comme dirait j|a,.i„e— grâce au bill de Lafontaine qui a mêlé toutes
les jurisdictions une boullie que les chats en éter-
nueraient et allons donc, (il écrit)
Bédard, jugea l^^OO.
Fiset, ditto, mais en petit 500-
lluot, protonotaire, ^^^O.
plus ou moins.
Parent (l) ! hein ! hein ! mon ami Parent, greffier du conseil exécutif 700 et du sterling encore !
(1) Etienne Parent.
Total, grand total ! quatre mille, quatre cent cinquante louis '.Pas si mal joué, sacrédié, pas si mal joué. ..Ah ! ça ' je ne veux pas dire qu'on n'ait pas joué franc jeu ! mais enfin puisque le proverbe est reviré et que c'est au plus
fin la poche ma foi, il est fort heureux que nous
n'ayons pas été bêtes. Tiens sacrédié, je me trompais ! Tout le monde n'est pas placé. 11 y a encore ce pauvre
1). mais dame! lui, ad impossible nemo tenetur,
comme dit le droit romain, c'est une maxime qu'il faudra passer à notre Vénérable; elle pourra lui servir.
(11 retourne à son miroir, passe son gilet et son habit et se promène dans la chambre.) Maitre Statu ^-uodoit s'en mordre les huit doigts et les deux pouces à l'heure qu'il est... Et puis les patriotes enragés donc ! les gens du Libéral, Jupiter qui remontre le bout du nez, Robert Shore Milnes qui en est quitte pour une blessure, un voyage aux Bermudes et une femme ; ma foi tous ces pauvres diables n'ont pas eu de chance. C'est fâcheux ; ils ont pourtant beaucoup sacrifié pour la patrie... tant pire, ils trouveront leur récompense quelque jour dans l'autre monde. Hoi-ace avait raison. ,.7n medio stat virtu>!. Hourra pour le mitan, la vertu s'y trouve... et les bons morceaux avec.
(11 jette un coup-d'œil à son miroir en passant.)
Sacrédié, suis-je fou ? J'ai oublié ma cravate, le principal, rien que cela !
(11 ôte son habit et son gilet et se met en devoir de nouer sa cravate).
Par exemple, il y a bien quelque chose qui m'inquiète, c'est qu'ils m'ont fourré tout seul dans une bagarre qui ne peut que virer mal. ..heureusement que ça va finir. Quel équipage ! Deux qui ne sont bons à rien ; un autre qui ne serait bon qu'à me vendre si je n'étais pas aussi fin que lui, le Vénérable avec son histoire romaine
d'il t a quarante ans. 291
et tout son ratapias...et puis, pour nous défendre, VAuror<>. des Canadas, qui serait bien capable de perdre la meilleure cause si les autres n'avaient pas le Journal de Québec de leur coté. Mais voyons, je n'avance à rien. Tl parait que je me suis fait un nœud mystérieux comme le gouvernement responsable de M. V.,.je n'y cora- ])!'ends plus goutte.
(Il s'impatiente, arrache sa cravate et appelle John ! — John — (John entre).
L'Inutile. — Va dire à ma femme qu'elle m'envoie une au 1 1-e cravate.
En attendant, monsieur se met à la fenêtre et regarde jouer les enfants en sifflant la Parisienne.
John revient, monsieur se fait mettre sa cravate, endosse son gilet et son habit tant bien que mal et puis, recommence sa promenade.
Encoi'e une autre chose qui ne fait pas l'affaire ; c'est cette brillante jeunesse canadienne qui va bien vite devenir embai-rassante. Si on pouvait l'envoyer dans l'armée ou dans la mari ne... ramaWnèr d'une façon ou d'une auti-e. Il y a le petit chose et le petit. ..machine, là, qui vont bien vite vouloir tirer leur épingle du jeu. Bonne chance que le peuple tient bon pour les ganaches et les momies de toutes sortes. Ce cher peuple, il n'aime que les vieux citoyens. Il chérit les perruques et les cheveux blancs, il en raffole. Les miens donc qui commencent à grisonner. ..allons, tant pis! et tant rtiieux. Et pui.s heureusement que ces petits gueux... la, ne savent pas ce qu'ils valent.
Il met .•'on chapeau, ses gants, et prend sa canne.
Il est temps de partii'. Laissons ici le langage familier, notre sacrédié surtout, et tout le bagage du comité du salut public, vulgô, du comité de la pipe, et comme dirait le Vénérable, ainsi <|u'Alexandi-e, Dariue,
César et Bonaparte rendons nous à la salle du contseil... c'est-à-dire à la table... et puis une fameuse table encore ! (Il sort.)