M. LOUIS FRÉCHETTE
mettant genou en terre et le front dans la poussière pour saluer l'actrice, et l'on avouera que cette mise en scène ne laissait rien à désirer.
Mais les vers surtout étaient coulés dans le plus joli moule que possède le poète qui est un rare enfileur de rimes. C'était bien un peu humiliant pour la poésie de s'abaisser ainsi devant une comédienne... Mais pourtant, non, la poésie n'était pas là; la rime s'y trouvait seule.
Je voudrais citer toute cette pièce qui prête tant au ridicule, mais ce serait trop long. Citons-en seulement trois strophes en les annotant :
" Salut, Sarah ! salut, charmante dona sol."
Ce début rappelle Milton, et son chant inspiré ; salut, sacrée lumièi'e... Sarah, qui n'est pas une sotte et qui est habituée à plus de familiarité, a trouvé cela un peu solennel.
" Lorsque ton pied mignon vient fouler notre sol,"
La comédienne est susceptible ; elle a fait la moue aux mots pied mignon qu'elle a pris pour une épigramme. Est-ce sa faute si son pied n'est qu'une peau flasque collée sur des articulations ?
"Notre sol tout couvert de givre,"
Deux pieds de neige, a murmuré l'actrice, vous appelez cela du givre !
" Est-ce un frisson d'orgueil ou d'amour ? Je ne sais,"
Mais non, mon pauvre ami, a repris Sarah, l'amour réchauffe et l'orgueil fait monter le sang à la tète ; si vous avez le frisson, c'est du froid que vous avez pris, et versez- vous un bon verre de cognac.
" Mais nous sentons courir dans notre sang français " Quelque chose qui nous enivre ! "
ET 8ARAH BERNHARDT. 201
Eh bien ! c'est cela, c'est le cognac qui fait maintenant son ertet, et qui chasse le frisson !
<« Femme vaillante au cœur saturé d'idéal"
Saturé d'idéal! Et de réel donc? C'est quand on a passé quinze ans sur les tréteaux et dans les coulisses que l'on connaît la vie réelle !
Femme vaillante / Pourquoi vaillante ? (^uels actes de vaillance a-t-elle donc accomplis ?
" Puisque tu n'as pas craint notre ciel boréal " Ni redouté nos froids sévères, " Merci! "
Il n'y a pas de quoi, poète. Dona sol vient ici pour notre ai-gent, et non pas parce qu'elle frissonne d'amour pour nous. Elle ne peut y venir non plus pour y chercher de l'idéal ; elle en est saturée.
" De l'âpre hiver pour longtemps prisonniers
" Nous rêvons à ta vue aux rayons printaniers " Qui font fleurir les primeversl "
Parlez pour vous, mon cher ; mais la vue de Sarah ne produit pas le même effet sur tout le monde. Je l'ai rencontrée, hier dans la rue ; elle avait l'aspect d'une flèche de sauvage entortillée de fourrure, et rien no fait moins rêver aux rayons printaniers et aux primevers ([ui fleurissent I
" Oui, c'est au doux printemps que tu nous fais rêver. »' Oiseau des pays bleus, lorsque tu viens braver " L'horreur de nos saisons perfides ; "
Allons, mou ami, vous vous répétez ; la strophe précédente, exprimait la même chose, presque dans les mêmes mots. 11 n'y a de neuf que l'oiseau des J>ays bleus ! Mais qu'est-ce que les pays bleus f Je connais les oiseaux bleus, les diables bleus et beaucoup d'autres