‹ Les guêpes canadiennes, compilées et annotéesChapitre 16 sur 57 · LES CHRONIQUES QCÉBECQUOIHES. HT · texte numérisé non relu

LES CHRONIQUES QCÉBECQUOIHES. HT

indiscrétions et vos parolis * aux coins dos rues, vous nous exposes à nous faire perdre les nombreux petits moyens que nous avons de faire fortune.

— Evanturel. — S...grodin qui ne pense qua toi et à ta famille. Pour deux avantages que j'ai, tu en as dix. Tu places ton cousin à l'hôpital de la Marine, tu as ta part des profits du Canadien^ tu es Tavocat du bureau des travaux publics, tu reçois tes £1,250, et Taffaire Timon I...

— Tessier. — Si vous voulez m'insulter, je vous parlerai du planchéiage du shed de l'hôpital de la Marine.

— Evanturel, levant son bâton. — ^Tessier, s — traître, i) ypocrite, je te casse le crâne.

— McGee. — bejapers, Tessier, VU help yoii.

— Evanturel agite son bâton de droite et de gauche.

— Foley. — Si c'est vous fesser, c'est vous faire mal ; e'est mieux vous être tranquille.

Le mêlée devient générale.

Sandiield qui n*a pascesbé un instant de^Hatter «a bottv droite avec ses deux mains, commence pai* trouver la rhose sérieuse et veut rétablir l'ordre. La &éanee est ?«abitement levée. Tessier et Sicotte entraînent Evanturel qui brandit toujours son bâton. Foley et McDouj^U s'emparent de McGee qui crie : Bejapers VU break fhat caifs head or my name is noi McGee the curly.

Cette querelle avait produit tant d'éclat que, lorsque les deux champions étaient entraînés hors de la salle. ptLT deux portes différentes, tout le banc et rarriôrel«DC des messagers étaient sur le passage du double fyoriégà.

Ce fut un grand scandale (

* Tenne populaire, dgaifiant : barmrdage.

118 LES CHRONIQUES QUÉBECQUOISBS.

J'ai encore bien des choses a vons dire, mais le temps me manque. Dans ma prochaine, je vous raconterai une conversation intime, qui a eu lieu dans le bureau du procureur-général, au sujet de la i^omination de M. Bureau.

Votre plus fidèle,

Blaise.

Monsieur le Rédacteur.

C'est encore moi, comme vous voyez. Je viens vous demander protection contre mes nombreux ennemif;: ; <m me traque comme une bète fauve, et Ton veut m'atteindre à tout prix. Sans compter les précaution is que M. Tessier prend pour s'envelopper de mystères, et pour échapper à ma vigilance, la rédaction du Canadien a donné l'ordre, que l'on tint à distance les visiteurs. Ainsi, on a dit à M. Bélanger, Tassistantrédacteur et au commis, dont le nom m'échappe en ih* moment : ** Quand les amis viendront vous voir, vonn les recevrez à la porte." Il faut vous dire aussi, pour être de bon compte, qu'il n'y a qu'un méchant rideau qui sépare le bureau de la rédaction du magasin ; mai» allez donc recevoir vos amis à la porte, par un froid de vingt-sept degrés.

M. Barthe est toujours p&le. Une fois, marchant derrière lui, je l'ai entendu parler tout seul. Si j^ ne me trompe, il faisait son examen de conscience, car j'ai entendu assez distinctement ces mots : Trépassé, Mgr. Hubert, Pie IX, Clergé, Propriété-Viger, Indemnités de 1837, Mandement de Mgr. Bourget, Cana^iu reconquis, Traduction de la commission du Grand-Tronc,

LBS OHEONIQUES QUÉBIOQUOISES. ll$l

Bienfaiteur, Oncle, Père, More, Institutrice. Comme jo craignais d'être surpris en flagrant délit, j'ai pris Tautre côté de la rue, et je n'ai plus rien entendu. Seulement, à distance, je le voyais s'arrêter court, et frissonner comme si quelque fantôme hideux se présentait à sa conscience.

Pauvre Barthe 1 II est à plaindre après tout, et quanti je le vois tel qu'il est, je suis porté à croire à la fatalité.

Le gouvernement vient de révoquer la commission de M. Wicksteed, greffier en loi de la chambre, sous prétexte que cette commission donnée l'année dernière par le gouvernement Cartier-Mc Donald, est une atteinte portée aux privilèges de la chambre. Le cabinet a laissé passer tonte une année sans révoquer cette commission, et attend précisément l'ouverture des chambres, pour rendre son procédé, plus amer à Tun des serviteurs publics les plus dévouée et les plus capables qu'ait eus le Canada»

Une atteinte aux privilèges de la chambre!... Mais, est-ce que la chambre a protesté contre cette nomination ? Est-ce qu^elle a pris, en quoi que ce soit, Tinitiative à regard de cette question ? Non, mais le ministère n'a pas été capable d'un acte généreux, ou même de la plus commune décence, dans ses procédés administratifs. Ou dirait d'un chef d'esclaves qui tient le fouet, et qui frappe.

L'élection de l'Orateur du conseil législatif est, je vourt assure, un grand échec pour mes amis les rouges et pour les clear-grits * aux faces blêmes. On a même entendu H, DessauUes dire tout bas: '' S...oafiâi2^." Mais après, il s'est ravisé, et il a secondé la motion de M. Allan.

* Nom donné aux partissag de la réforme, dana le Haat-Canad» «i alliés politiques du parti libéral du Bas-Canada. S

120 LES CHRONIQUBS QUÉBBCQUOtSBS.

M. Pierre Benoit, le nouveau député de Napierville^ a pris son siège en chambre la semaine dernière ; c'est à tout prendre, une amélioration sur l'autre, Jacques O* Bureau. Après la séance, je l'ai vu prendre par le bras un ami, à moi inconnu, et lui dire : — '' c'est Bureau qui est bien malade. — Oui, comment ? — Il a une maladie sérieuse. — Que veux-tu dire ? — Son élection, sais-tu qu'il est en danger de la perdre ? Cependant ici, je. dis à tout lo monde, qu'il est certain de la gagner. L'affaire de St. Bémi lui fait un dommage du s..."

Je vous disais il n'y a pas bien longtemps, mais je ne me rappelle plus dans laquelle de mes lettres, que M. Evanturel avait parlé longuement à M. Sicotte pour le détourner de prendre M. Bureau dans son gouvernement ; maintenant, je suis en position de vous raconter la conversation qui a eu lieu. Je ne vous dirai pas de qui je la tiens, car je ne veux compromettre personne, pas même les messagers qui sont de bons diables aprèe tout, et qui font leur besogne pour le moins aussi bien que leurs maîtres. Ces bonnes gens répudient la doctrine de Talleyrand, et soutiennent que la parole a été donnée à l'homme pour parler. Mais arrivons.

Le bureau du procureu régénérai est an-res-de*chaa8* «ée, célèbre autrefois par les luttes de deux journaux Québecqois. * On entre à gauche ; on fait une volte-face de gauche à droite pour se trouver dans une sorte d 'anti-chambre qui n'a, pour tout ornement, que quelques bouquins, une table vermoulue, et une épaisse couche de poussière. C'est la qu'attend M. Evanturel. 11 frappe à droite, et une voix solennelle lui dit: entres. Le ministre d'agriculture en se précipitant, s'accroche la barbe sur un clou malencontreux, a moitié enfoncé

X*e JMimal de Qmibee et lo Canadien,

LC8 CHBONIQUEB QUÉBECQUOISES. 121

dans le cadre à gauche ; et pendaDt qu'il se démène pour se décrocher la crinière, la face du profond juriBConsulte 06 déride subitement et la loi rit aux éclats. L'autre travaille toujours, et il finit par se débarrasser après des peines infinies, et non sans laisser quelques-uns de ses crins sur le champ de bataille. Il est de mauvaise humeur, et ses sourcils épais ont un mouvement de va-et-vient presque sinistre. M. Sicotte rit toujours. M. Ëvanturel, en regardant à gauche, aperçoit près de la fenêtre son ami M. Tessier qui, dans la pose habituelle de ses mains, ressemble à un loup-marin se traînant sur la glace, ou à quelqu'un portant un pain sous chaque bras. La présence du collègue ne parait pas Aiire plaisir au ministre de l'agriculture, qui lui adresse €68 paroles comme pour lui dire : — ''Yat-en : " Tiens, te voilà Tessier. — Gué I

— Ëvanturel. — Notre chef consent il à te donner le chcqfeau f

— M. Sicotte rit toujours.

— Tessier. — Qui t*a dit que je le demandais ?

— Ëvanturel. — Ecoute donc, Tessier, nous prends tu pour des niais ? Ce que je te dis là, est un sujet de conversation dans la rue, et Le tel lier même en parle comme un homme qui se croit certain d'être ton successeur

— ^Tessier. — ^Ooé, Letellier, il croît ça, lui, et je le lui fàïé accroire pour qu'il nous soutienne pendant la session ; car il est mécontent et disposé à nous faire de Toppoeition. Mais il est bien certain de n'être jamais réélu.

— Bvantnrel.— J*espèreque tu attendras au moins à 1« un de la session.

— Tessier. — Il faudra bien ; mMs j'ai bien peur que U «ession ne soit pas longue*

122 LB8 CHRONIQUES QUÉBECQUOI8E8.

— Bvanturel. — Ta as peur de perdre ton chapeau a trois cornes.

-^Tessier. — La vie publique n'est pas si agréable et si c'était à recommencer, je dis bien que je ne recommeneorais pas.

— Sicotte. — Ne parlez pas si fort, Biaise pourrait bien vous entendre.

— ^Tessier, plus bas. — Ce misérable m'a ôté complètement le sommeil. Il m'accompagne le jour dans mes moindres actions, et me poursuit la nuit dans mes rêves. Mon principe hygiénique est de me tenir les pieds chauds et la tête froide; mais comment suivre mon régime, lorsque celui ci, me fait sans cesse refluer le sang «le ta plante des pieds au cerveau.

— Evanturel. — ^Sans passer par le cœur !

— ^Tessier. — Oué ! Tu fais le fin toi. Si c'était encore des mensonges qu*il dirait ; mais ce sont des vérités, ot il entre dans des détails décourageants. Quand j'arrive dans mon bureau, je ferme mes portes ; je gaixie le jiIuh profond silence et je m'écoute souffler pour m'assurcr qu'on n'entend pas ma respiration au rez-de-chaussée ; mais Biaise a une oreille d'une finesse extrême, ot den yeux à là perdition démon âme. Je le sens, je le vois ))artout.

•:— Evanturel. — Mon Dieu, il y a longtemps Tessier, que tu as la réputation d'être discret. Un jour tu descen* dais la rue Ilaldimand. Un confrère qui te connaissait bien, dit a ut. ami, en te voyant de loin : " Sais-tu pourquoi Tessier tient ses deux mains dans ses pocher ?

— L'ami. — Pourquoi ?

—Le confrère. — Parcequ'il ne veut pas que sa main gauche, sache ce que fait sa main droite.

— Tessicr. — Oué. C'est encore un fin celui-là.

LIS CHRONIQUSS QUÉBECQUOIASS. 123

— ^Erantarel. — Pourquoi dono, Tessier, tes confrôres n*ont-il8 con6ance qu*H ta parole écrite ?

— Tesbier. — Si nous étions ailleurs peut être serais-tu pins modéré dans tes ).aro1es.

— Evanturel. — Je n'ai pas peur de tes pattes de loupmarin.

Pendant que Sicotte rit à gorge déployée, Tessier sort furieux et le laisse seul avec le ministre d'agriculture.

— Sicotte.— Pourquoi Evanturel, ètcs-voussi méchant pour Tessier ?

— Evanturol. — Ah ! le s...^...il est si traitre, si hypocrite ; il nous vendrait tous pour trente-sous, et il a bien gagné son nom. Hais je viens ici pour quelque chose de plus sérieux.

—Sicotte. — Qu'y a t-il donc, mon cher Francis ?

— Evanturel. — Je vois que vous voulez prendre Bureau dans le gouvernement.

— Sicotte. — Pourquoi non ?

— Evanturel. — D'abord, parceque Bureau est un inca pable.

— Sicotte. — ^Mon Dieu ! on dit cela de moi, de chacun de DOQB, et de vous spécialement.

— Evanturel (piqué). — Je sais bien que je ne suis pas fort; mais moi au moins, je fais les honneurs dn ministère et je donne des diners, Bureau ne pourra pa» faire cela. Je cherche même à louer ou à acheter une grande maison pour mieux recevoir.

— Sicotte. — Les diners ne font pas grand'chose ; les gens les mangent et votent ensuite comme ils l'entendent Moi-même je ne déteste pas les diners, chex les autres, et j'ai même plus d'une fois, diné chez de«s jersom.es contre lesquelles je disais les choses les plus gravée, dans mes conversations. Pour ma part je ne

124 Lies cHRoKtoces QuéntcQVoi^Itti.

donne pas de dîners. Je n*en donnais pas davantage quand j'étais Orateur, bien qu'on me dit que c'était précisément pour . cela qu'on me donnait £800 par année.

—rEvanturel.— En effet, je me rappelle que Marchildon'*^ vous à fait comprendre une fois, que vous n^étiez pa^ prodigue sous ce rapport, en vous disant en pleine» chambre, qu'il n'avait pas encore eu l'honneur de dinei' avec vous.

— Sicotte. — Marchildon a pu dire ce quMi a voulu, et le publie a pu penser comme lui, mais moi, j'ai cru que ces £800 la, se trouvaient mieux placés dans ma poche, que dans celle des pâtissiers et des marchands de vin^ John A. McDonald et Cartier ont bien donné des bals et desdiners; les gens qui en ont profité en votent-îlM plus avec eux pour tout cela? Sandfield a aussi donné «les bals et des diners ; quand il était Orateur, il donna lin bal qui coûta £500. Après la leçon qn^'l donna à lord Elgin en 1853, plusieurs membres lui firent la promesse de le soutenir a la prochaine élection d*Orateur^ et cependant, ces députés votèrent pour moi qui ne )eur avais pas donné de diner. Dessaulles fait des calculs, pour pi*ouver qu'un ministre, ne peut pas mettre à part plus de 81000 par année; moi, Sicotte, je veux pou ver dans ma personne, qu'on peut au moins en mettre «4000.

— Kvanturel^^ — Mon cher procureur -généi'sl, allons droit sau but. Vous savez bien, entre nous deux, que notre eabinot n'est pas bien fort,

— *Sicottc^ — Vous parlez pour vous, sans doute.

— Kvanturel. — Ncnis ne sommes \i:\h i(â pom» nous faire dcN compliments, maïs, puisque vous m'avez choisi pour

* Autrcfuia drimté dit comté die ChamplaÎD.

LES CHRONIQUES QUÉBEGQUOlSEâ. 125

être Tun de vos collègues, je dois supposer, que vous avez dû faire un bon choix, car supposer le contraire, ce serait faire un mauvais complimenta votre jugement.

— ^Sicotte. — Il y a telle circonstance où l'on ne peut pas choisir, et vous avouerez, mon cher Evanturel, que je me trouvais précisément en cette circonstance-là, en mai dernier. Soyons francs; vous-même, vous attendtes-vous à être ministre ?

— Evanturel. — M. Sicotte, vous devenez personnel, et je ne vois pas pourquoi. Cartier qui m'en a touj(»urs voulu je ne sais pour quelle raison, a dit, que j'avais nne cervelle de veau ; eh bien ! tous nos collègues trouvent avec BfaUe, que vous êtes une belle image, que vous posez bien, mais quand il s'agit d'administrer un pays, une image ne vaut guère mieux qu'une cervelle de veau. On mange l'une, quand on a faim, et on regarde l'antre, sans fin.

— Sicotte. — ^Evanturel, vous devenez spirituel, vraiment; vous faites des calembourgs. Mais finissons-en ; qael eîst réellement l'objet de votre visite ?

— Evanturel. — Eh bien ! je venais vous dire, si vous voulez ne pas m*interrompre, que vous et moi, nous appartenons à l'ancien parti conservateur; que les rouges dont Dorion est le chef, nous voient d'un très mauvais œil ici ; que j*ai vu avec chagrin, Tenti-ée dauH le cabinet de M. Dorion, qui n'était plus dans la vie publique, et avec plaisir son éloignement ; que j'espérais, TOUS voir porter vos efforts vers une réorganisation da cabinet, prijse dans l'élément conservateur ; qu'il est bien regrettable^ que Loranger ait refusé, et pluH regrettable encore, que vous ayez été vers Bui'cau.

— Sicotte. — Qu'avez-vous contre Bureau ?

— ^Evanturel. — J'ai, que c'est un rouge ; un homme dont un coté du visage rit, tandis que l'auire pleure. En le

126 LES CfiftONIQUES QUtBBCQUOlseS.

mettant dans le cabinet, vous y placez un espion de» rouges; mais j'espère que l'accident de St. Bémi va nous en débarrasser.

Comme M. Ëvantnrel prononçait ces dernières paroles, on frappe à la porte, et le procureur-général crie : ouvrez.

— ^M. Tessier entr'ouvre la porte et dit : — " As- tu bientôt fini, Evanturel ?

— Evanturel. — Qu'est-ce que cela te fait ? Je parle d'affaires importantes.

— ^Tessier.— Et moi aussi, j*ai à parler d*affaires importantes. Je voudrais demander au procureur-général, la permission d'acbeter une paire de ciseaux de trente-sawf, une fiole d*encre de trois sous, pour six sous de galon rouge, pour deux sous d'allumettes cbimiques, et une main de papier de trente-six sous, cette dernière est le plus gros item ; mais comme j'en ai absolument besoin, pour écrire les questions que j'envoie à Bristow, Brown et Sheppard, j'espère qu'il ne me refusera pas.

— Sicotte. — Vous êtes bien extravagant, mon cher Tessier-, le lendemain du jour, o\i je vous donnais le ]K>rtefeuille de ministre des travaux publics, je vous ai vu poser un trottoir neuf devant votre maison. Je vous avais cru jusque-là plus économe. Pour les ciseaux, vous pourrez vous servir de ceux que vous avez reçus du conseil ; l'encre, idem ; le galon rouge, idem ; les allumettes, idem. Quand au papier, si vous tenez h conserver celui que vous a donné M. Taylor, * vob» pourrez recueillir avec soin, les dos des lettres adressée» au bureau des travaux publics, et en fkire votre affaire. Voilà, comme je pratique l'économie avec mon salaire,.

* Oreffier-aMistaiit et distribateor de 1» jApeterie, tm oonmil (égisUtifl

tB8 CHRONIQUES QUÊBSCQUOtSKS. 12t

et yoilà anasi, comme vous la pratiquez pour le vôtre ; et il faut faire pour le public, ce que vous faites pour vous.

M. Tcssier fait une pi'ofonde révérence, et promet de enivre strictement les ordres.

— Evanturel. — C'est toujours Tessier, il marchandera Hur le prix d^une allumette souiTrée. Comment va coûter le raccommodage de la chemise du quai de Simoiiski T

— Sicotte. — Ne nous déchirons pas les uns les autres, nous ne Tavons fait que trop jusqu'ici. En ce moment <railIcnrS) je suis porté aux réflexions sérieuses. La session arrive, Howland est malade, pour rire ou pour tout de bon, nous n'avons conséquemment pas de ministre des ânances, les comptes publics ne sont pas prêts nous avons un déficit de trois millions de piastres, malgré les $50(H} <récoDomies que nous avoùs faites Aur la liste civile, et en plus les $80,000 que nous avons dépensées à Ottawa, et la dépense de la commission financière. Bureau est en grand danger de perdre son élection, et non» «sommes menacés d'un interrègne en pleine session^ Voua devea comprendre, que si j'ai pris Bureau, c'est <|ae je n'ai pu faire autrement, et parce que Loranger m'a refusé.

— Bvanturel. — Ne pouviez-vous, vous adresser à d'autres! Moi, j'aimerais même mieux voir Cartier et <yMichon ici, que Dorion et Bureau ; et Dieu sait pourtant, si je les aime beaucoup.

— Sicotte. — On n'arrange pas ces choses avec la main ; je aena bien comme vous, que je suis à la merci des rongea, et je sais tout autant que vous, qu'ils ne me pardonnneot pas d'avoir appartenu au Cabinet Cartier-

128 LES CHRONIQUES QUÉBECQUOIBKS,

HcDonald, soartoiit lors da double shvfflef * qui les n éloignés pour quatre ans du pouvoir ; mais que faire ? Cartier et Cauchon sont un peu trop forts pour me servir d'instruments, et à leurs yeux, je joue un piètre rôle. Je me suis embarqué sur un mauvais navire, et je n^* puis, le sort en est jeté, l'abandonner qu'après lé naufrage. Mon pauvre Evanturel, ne parlons donc plus de cette affaire. '

M. Evanturel bort triste en redisant a demi-voix : cet homme est entêté comme une mule, et il. court le^ yeux ouverts à sa perdition.

Le Pays disait dans un de ses derniers numéros : — "Qu'est-ce que M. Bureau ? Un libéral éprouvé l Oui, dit quelqu'un, un libéral réprouvé à St. Kémi I "

TJn ami m'écrivait hier, an nnméro 478f : Mon bien cher, veuillez donc conseiller aux bons habitants du collège de BeLorimier, pour édifier sur les œuvres patriotiques et humanitaires du gouvernement dont M. Bureau fait aujourd'hui partie, de promener dans le» paroisses de leur collège, le vieux patriote courbé par l'âge et appuyé tristement sur son bâton, sa Hcule reK* source après ses longs services ; Taveugle Raymond, demandant, les larmes dans la voix, du pain pour sa femme et pour ses jeunes enfants ; le poitrinaire Cherrier, appuyé sur le bras de sa vieille mère éperdue, et conjurant les passants, d'une voix éteinte, d'avoir pitié de leurs deux infortunes.

'Crise mimstérielle de 1858, pendant laquelle les nouveaux minisireK, pour éviter de se présenter devant leurs électeurs pour réélectioa. s'étaient fiût nommer un jour à un poste ministériel et le lendemain à un antre. Ils s'appuyaient, pour en agir ainsi, sur nne clause de l'acte de Tindépendance des membres, qui exemptait de la réélection un ministre abandonnant un portefeuille, pour en accepun autre, avant l'expiration d'un mois.

Lt8 tnttO^IlQtJSS QUÉBECQUOlStS. 129

Dites leur encore, de placer en face des vertus anti- ^ttea da bureau-secrétaire, les cadavres sanglants des AyliTi^ard, et de demander au moins, un sursis pour leurs &mes précipitées avant le temps> par la main tiieurtrière du pouvoir, dans l'abime infini de Téternité.

Je ra'ari-ête > le cœur me saigne et je me sens pleurer.

31. Howland n'est pas encore à Québec, et qui sait h'îI y viendra jamais. On explique cela, de bien des manières. Les uns disent quMl est phthisique; d'autres^ «Uspeptiqae ; d*autres, quMl a nn abcès au côté droit ; d'antres, le charbon au bras > d'autres, en haut de la t'uisse gaûche> et que sais-je encore. Mais pour tout relà il ne vient pas. ,

M. Ilolton regat*de son siège d'un œil de convoitise, t't attend avec inquiétude, le résultat do la session. Si le cabinet échappait à fa mort, alors M» Holton achèterait un siège dans la chambre basse, et éjc ferait inscrire sur la gazette ûfficielée en ces termes pompeux : '* Luther Ilolton, ministre des finances et fabricant de systèmes monétaires^" Pour le quart-d'heure, je l'observais du haut de la tribune des rapporteurs, son rôle consiste à ^urveiller son protégé^ M. Dorion, à lui donner des avis, vt À épier les mouvements des membi-es après les séances. J^ai entendu^ à ce sujet, murmurer plusieurs iléputès.

Dans ma prochaîne lettre, je vous parierai d'un tiouveau fait ministériel, qui vous scandalisera beauvoup; il n'est pas encore tout accompli. '

Je vous dirai, poUr votre gouverne, qtte le ministère est en danger de mort imminente. M. Sîcotte perd même sa Ixîauté plastique, et ses traits se détendent «rune manière décourageante^ Ce qui le rassure un

130 LES CHRONIQUES QUÉBECQUOISES.

pea, c'est qa'il est adossé à l'honorable François, * M. Tessier est la physionomie même de la défaite.

Un correspondant du Canadien qui signe : Un élève de Vuniversité'Laval^ me fait deux reprochos sanglants, celui de cacher mon nom pour insulter, et l'autre, de me dire faussement élève de l'université. Au premier, je répondrai que je n'injurie pas, et que lui, en insultani sous le voile de l'anonyme, un homme public d^une bien autre valeur que M. Tessier, il m'absout de m'appeler par mon nom Biaise, quand je n'écris que des faits; au second, que je suis véritablement, quoiqu'il eu dise, un élève de l'université-Laval. Je lui conseille de relire mes lettres, il y trouvera que je n'ai jamais étudié que la loi I J'ai seulement ^it, que le Dr. Larue était l'un de mes professeurs, parce qu'il est l'un de^ professeurs de l'université.

Je puis dire à mon adversaire, comme je l'ai dit h tant d'autres : Vous avez raison, je ne suis pas fort, mais il est évident, que j'ai des condisciples qui sont encore moins forts que moi. Moi, je n'écrirais pas : — ** Xtf lait généreux dune mère-/' ^^ pâtés amphigouriques \ " " bouffonnerie naturelle^ etp.." Heureusement que ces mauvaises locutions '^ n'atteignent pas le noble front de l'uni versi té-Laval." Je suis même porté à croire, que l'université portera encore son front bien haut, quand ** mon professeur de procédure " n'y sersi plus. Je termine en disant à mon adversaire, comme Chateaubriand : <' Calomniateurs corrompus, ayez le courage de dire qui vous êtes ; un peu de honte est bientôt passée. Ajoutez votre nom à vos articles, ce ne sera qu'un mot méprisable de plus."

A bientôt, M. le Bédacteur,

Blaiss.

* Svftiktaral.

byGoOgfë

LES CHRONIQUES QUÊBECQUOISES. 131

MonsisuR LE Rédacteur,

Dites maintenant que je ne suis pas un martyre du «Icvoiretde la vérité; dites que je ne suis pas traqué, de tous les côtés, comme une bêle féroce ; dites qu*on ne me poursuit pas avec acharnement, pour me surprendre ta me vouer à la vengeance de mes professeurs. M. Tosdter s'était déjà fait donner plusieurs certificats, plus ou moins suspects; mais cette fois, la chose devient hérieuse et le dernier certificat, le croiriez- vous, procède de l'enceinte même de Tuniversité. Les pauvres élèves ont pris Talarme, et pour être bien avec lui, ont été obligés de déclarer: qu'ils n'ont rien à reprocher à M. Tessîer comme prafesseur. Vous comprenez bien que, >i, pour les motifs que je vous ai déjà révélés plusieures fois, j*ai gardé jusqu'ici le plus parfait incognito, je n'aurais pas été assez insensé de me découvrir dans un moment aussi périlleux. J'ai donc dû faire comme lie.s autres et protester, comme eux, de mon innocence. Nous avons tous signé comme des braves, et vous voyez que notre indignation, à la seule idée que notre profes^ ^eur pouvait ressentir les taquineries de Tun de ses «lèves, est montée jusqu'au ciel pour y crier vengeance contre le médisant. Je vous avoue en toute sincérité, que je ne me croyais pas capable de m'observer aussi bien. J'ai pris la plume avec autant de gravité et de .solennité, que les hommes illustres qui signèrent eu 1775, la déckration de l'indépendance des Etats-Unis. Tp moment le fou-rire m'a pris, et je ne sais ce qui m'a empêché, à l'instar de Cromwell, signant la mort de do Charles 1er. de barbouiller le visage de mon voisin du reste de mon enore ; mais je me suis mordu lets lôyres avec violence, et ma physionomie a gardé son inpaBsibilîté.

132 LX8 CBRONIQUCS QUÉBBCQUOlSKS*

Vous avez vu notre protêt, n'en soyez donc pas sûrpris, et né m'en tenez pas non plus rancune, car je votlA resterai fidèle jusqu'à la fin. Mais voici quelque chose de plus grave.

L'Ordre* trouve que je suis lourd, et que je n'ai pan d'esprit. Il ajoute que Montréal est parfaitement în^ dififérent a mon endroit, et que Québec seul, s'occupe un pou de moi parcequ'à Québec, l'intelligence n'est pas une marchandise qui prédomine. Cependant, je veux lui rendre justice; malgré mon peu d'esprit et ma lourdeur, il m'accorde un peu d'habileté. Merci ; je ne me croyais pas aussi riche, car vous le savez, je vous ai dit jusqu'à vous ennuyer, que j'étais pauvre de toute chose, excepté de la vérité, à laquelle je tiens de toutes les forces de mon âme.

Ce n'est pas tout le monde qui a de l'esprit comme M. Fabre; il a fait ses preuves, lui, il y a déjà biei» longtemps. Quel est donc, disais-je l'autre jour, à l'ui» de mes compagnons d'étude, " ce jeune homme à hi taille un peu élancée, au regard douteux, à la face blême et plate, à la lèvre mince et vaniteuse, au front, bas mais penché en arrière et content de lui-même, et à la démarche plus prétentieuse encore?" — *' Comment, dit mou ami, est-ce que vous ne connaissez pas M. Fabre, écrivain si célèbre par l'embonpoint de ses phrases, et la maigreur de ses idées."-^Mais au moin^( il a beaucoup d'esprit, dit-on !— '' Oui vous allez le voir. Tout ee qui procède de lui, est marqué a« coin de lu plus parfaite convenance, et toutes ses paroles saupoudrées du sel attique le pins pur. Voyez par exemple ^

* Journal publié antrefoîa à MontréAl. M. J. A. Genand, maintenant l'on des inducteur fkançais aux eommunos, en a été lon^r^ temps le principal rédactenr.

LS8 CHRON1Q0KS QUéBECQUOISBS. 133

H faisait nn discoars devant Tlnstitat Canadien de Montréal. Il avait dans la pensée beaaox)up de rémi> niscences littéraires, de phrases colorées et brillantes, de faits historiques hermétiquement enbouteîllés et parfaitement conservés. Il les jetait à Tauditoire avec profusion, et des applaudissements frénétiques couvraient sa parole convaincue et presque solennelle; mais, en nn moment fatal, sa mémoire lui fit défaut. Il fbt donc livré à ses propres ressources, et il prononça ces paroles meurtrières de sa gloire. Les dames Cana- ^Uames portent mieux leurs crinolines que leur fidélité.

L'enthousiasme cessa, les applaudissements se turent* «t rindignation de l'auditoire, étouffant sa voix, montii hmjante jusqu'au plcfond. I/orateur fut frappé comme de vertige, il balbutia quelques mots incohérents, au milieu desquels on entendit ceux-ci, qu'il paraissait se dire à lui même : '^ Pourtant j'avais appris cette phrase malheureuse, comme tontes les antres, dans les journaux parisiens." — *' Ah ! oui, lui cria quelqu'un, mais quand le corbeau, dont parle Thistoire, voulut saluer César sur son passage, il prononça la mauvaist^ phrase, il avait oublié la bonne. Ah f oui, vous res- Hombles au corbeau qui voulait saluer César sur son passage, vous ne vous êtes resouvenu que de la mauvaise nhrase."

A la colore succédèrent donc les rires, et l'orateur <iémocrate, s*en alla triste, s'asseoir dans le coin le pluH obscure do la salle, se promettant bien d'avoir plus d^ mémoire une autre fois.

— Vous me surpreneit véritablement,- mon eher, lui répondîs-je.

— Mon ami. — C'est dommage qu'il nous faille partir

134 LKS CHRONIQUES QUÉBECQtTOlSXa.

pour le cours, M. Crémazie * attend ; car je te ferais part d*un curieux dialogue qui a eu lieu entre le rédacteur de V Ordre, et celui du Paya; mais nous nous reverrons,

l^ouB partîmes ensemble, et sur notre chemin, nous saluâmes M. Tessier qui paraissait penser, je ne dirai pas à la loi, car le cours de procédure n'a lieu que touh les deux ans, et que nous l'avons eu Tannée dernière. Une année de perdue sur deux, c'est une calamité bîeu capable d'attrister un professeur qui aime.,. ses élevée ! Je croyais que le certificat que nous venions de lu» donner, ramènerait la sérénité sur sa physionomie d'habitude si franche et si ouverte] mais non, il parait atteint d'une maladie morale, qui le conduit lentement vers le.. .banc judiciaire et eette triste maladie pourrait bien finir par avoir de fatales conséquences f

Le Journal de Québec a dit que M. Rémillard ne fait qu'un discours par année. C'est peut-être vrai, mais ce n'est pas juste à coup sûr. M'est avis que M. Bémillank >*e montre moins souvent, pour se faire désirer davantage. Périclôs, le célèbre orateur athénien, lai ressemblait en ceh\} le député de Bel léchasse est donc un grand modèle. Démosthène qui, au début de s» carrière, avait la parole embarrassée, pour vaincre cet obstacle  sa gloire, se promenait sur le rivage, et. lorsque les vagues en courroux, bondissaient bruyantes et terribles sur la plage, se mettant un petit caillou dans la bouche, déclamait avec véhémence. Maia \ix nature a fait plus pour M. Rémillard j elle lui a donn^, au lieu d'une parole emtmrrassée, une splendîde accentaation, au lieu d'une mer agitée et mugissante, une paisible glace de miroir. La scène se passe dans la rue

* Jacques OémMsie, profesBeur à rudiTersité-Laval et frère d«r poète caoAdien OctaTe Crèmasie, mort en France, au Hâyre le W^ j»¥ier, 1878.

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