‹ Les guêpes canadiennes, compilées et annotéesChapitre 26 sur 57 · L'ABBÉ CA8GRAIN · texte numérisé non relu

L'ABBÉ CA8GRAIN

Nuda venta».

Par un beau soir du dernier été, je me promenais sur la terrasse de. Québec, en compagnie d'un mien ami qui s'était fait mon cioerone durant mon séjour dans la capitaie.

Le soleil se couchait. Son disque rougi disparaissait derrière les toits et caressait d'un dernier reflet d'or 1» flèche du lourd et vieux clocher de la cathédrale.

Nons marchions de long en large sar la plateforme. En nous retournant, nous ne pûmes retenir un cri d'admiration. Nos regards venaient de tomber sur la Pointe-Lévi, qui semblait embrasée par un immense incendie. Chaque toiture en fer blanc, chaque fenêtre lançait des gerbes de feu. L'église de Notre-Dame Hurtout, paraissait enveloppée d'un grand réseau de flammes, auxquelles ia rapide inclinaison du soleil prêtait une illusoire mobilité.

Peu à peu, ces teintes chaudes devinrent moins vives. Les fenêtres les plus près du sol cessèrent de refléter ces feux brillants, qui s évanouirent après avoir illuminé les toits d'un dernier éclat. Seul, le coq élevé dn clocher se paraît encore d'un dernier rayon d'or tremblant dans l'espace, à côté du p&Ie croissant de la lune qui se levait dans l'azur p&Ii du ciel.

— Tonnerre ! que c'est beau ! s'écria tout près de moi une voix sonore.

Je me retournai.

C'était un prêtre qui venait de l&cher cette exclamation un peu mondaine.

J'en manifestai quelque surprise à mon ami qui tne répondit en riant.

—Cesse de t'étonnor de ce petit juron, bien innocent du reste, puisque celui qui le profère est notre poète enthousiaste, l'abbé Cangrain.

— Quoi I m*écriai-je; avec une curiosité respectueuse, c'est l'abbé Casgrain, l'auteur des Légendes et de VHi^ Urire de la Mère de Clncamatîon !

Il est brun, grand, bien fkit. Son pas est fier. Il porte haut la tête, et toute sa personne est empreinte d'une belle marque de distinction. Sa figure grande, nans toutefois être longue, reflète, de prime-abord, Tintelligence et l'inspiration. Le nez est droit et ferme, 14i

lo front noble, la bouche bien découpée, mais un tant soit peu moqueuse aux coins. L'abbé a les dents belles, très-belles, si belles que quelques dames prétendent que c'est pour les mieux montrer qu'il rit si largement et si souvent.

— M. Tabbé. je vous recommande ces belles médi'^ santés, si jamais elles se confessent à vous.

Mon ami, qui connait très-bign Tabbé Casgrain, — \\^ {«'étaient tous deux salués fort amicalement — s'empressa, à la demande que je lui en fis, de me donner sur notre populaire écrivain les renseignements qui suivent.

L'abbé Casgrain est aristocrate dans sa personne et démocrate dans ses idées. San» être compassées, netï manières sont dignes, et gracieuses sans familiarité. 11 Hait fort bien ce qu'il vaut et n'affiche ni fausse modestie, ni amour propre exagéré.

Par les hommes, il vient du peuple. Son bisaïeul qui était soldat, prit part À la fameuse bataille de Fontenoy, où les chevaleresques gardes françaises crièrent aux Anglais : " Tirez les premiers, messieurs I " Du côté des femmes, il se rattache aux Baby de RanvilW dont il a conservé la belle devise : '* Au camp valeur, au champ labeur." L'alliance de ces deux sangs expliqut* les contrastes de son caractère aristo*plébéien.

Il est fils de feu l'honorable Charles Eusèbe Casgrain. Né À la Rivière-Ouelle en 1831, il entra au collège vers 1844. L'indépendance de son caractère s'y manifesta tout de suite. Paresseux à ses heures, il n'étudiait que ce qui lui plaisait. Turbulent, frondeur, il affichait tout haut des idées de liberté puisées dans certains livres dei^ philosophes, de l'école de Bernaixlin de Saint-Pierre. Notre futur abbé avait déterré ces bouquins, dans un coin poussiéreux de la bibliothèque des prêtres du collège, et les lisait, en cachette; entre un thème Utin

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qui n*aurait certes pas eu même les honneurs d'un dernier accessit et les œuvres romantiques de Chateaubriand. Ces gamineries eifarouchôrent ses maîtres, qui ne pouvaient retenir un frisson d'épouvante en son. géant aux désastres que le futur philosophe causerait bientôt dans le monde. Car songer à faire un prêtre de cet élève indiscipliné, à leur yeux, c'eût été folie.

Cependant, le jeune Casgrain avait pour professeur d'humanité, un homme d'une belle science et d'un grand esprit, qui, lui, ne s'effrayait pas comme ses confrères. C'était M. Bouchy, prêtre français, ancien professeur au collège Stanislas, à Paris, et ami de Lacordaire, avec lequel il entretenait une correspondance de lettres amicales. Sous cette habile direction, les talents litté^ raires du jeune homme prirent un rapide développe, ment. Le contre-coup de la révolution littéraire de 1830, se faisait sentir jusque sur nos rivages depuis quelques années, et la belle imagination du futur auteur des Légendes Canadiennes s'imprégna des élégies de Lamartine et den Odes de Victor Hugo. Je ne jurerais pas qu'il ne dévorftt aussi les Contes éC Espagne de Musset^ et la Comédie de la Mort de Théophile Gautier.

A cette époque paraissait la belle Histoire du Canada de M. Garneau. Sur les bancs du collège, on s'arrachait lee volumes à mesure qu'ils paraissaient. Cette lecture, qui dévoilait tout-à-coup à la race canadiennefrançaise, la splendeur épique de son passé, fût une révélation pour le jeune enthousiaste. Dès lors, il forma le dé»ir d'exploiter, à sa manière, ce beau filon d'une mine inépuisable. Chacun sait que l'auteur de VBxstoire de ia Mère de V Incarnation a tenu parole.

En 1853, M. Casgrain secoua la poussière de ses souliers sur le seuil du cachot collégial, et prit sa volée ▼era \m sphères mondaines, en fredonnant, de sa fraîche

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Voix de vingt ans, los plaintes amoureuses du Lae et de la rêveuse Elvire,

Comment se fit-il que l'idée lui vint d*étudîer la médecine? C'est ce que je ne saurais dire. Car cettt* science, d'un réalitime terrible, a rarement marciié de pair avec la poésie. lies affreux secrets que découvre 1« Hcalpel, contribuàrent-iU à désenchanter le jeune Ëscalape? ou, quelque amôre déception, comme nous on avons, plus ou moins, rencontré au seuil de notre jeû^ nesse, lui fit-elle perdre tout d'un coup ses illusions? Mystère I Toujours est-il qu'aprôs avoir mélangé la rhubarbe et le séné pendant quelques mois, le jeune clen-médecin renversa, un bon jour, mortier et pilon d'un coup de pied, jeta pudiquement ses habits de laïque sur quelque sujet de dissection, et courut à toutes jambes Me renfermer dans une cellule du grand séminaire dr Québec. Il avait brusquement rompu avec le monde. Trois ans après, il était prêtre, et un saint prêtre encore.

D'alx>rd professeur au collège de Sainte-Anne, puis vicaire à la cure de Notre-Dame de Québec, il a couaacré ses journées aux devoirs sacrée de son ministère et le loinir de ses soirées... aux Muses, dont il est resté U* chaste amant.

Kn 1861, il fut un des brillants esprits qui imprimèrent aux lettres canadiennes l'irrésistible essor donné par les Soirées et le Foyer. Garneau, père et fils, Crémazie, Taché, De Gaspé, Ferland, Fréchette, Lemaj, LaRue, Auger, C. Légaré, Marchand, — ^j*en passe et âe» meilleurs — tels furent les beaux talents qui ont assuré, en groupant leurs écrits dans ces deux recueils, le développement littéraire qui excite aujourd'hui le zèle axxiettt de la jeune génération.

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Publiées en volume en 1861, les Légendes de l'abbé Casgraîn avaient d'abord paru dans le Courrier du Canada et dans les Soirées. Leur style, extrêmement imagé, attira à leur auteur bien des récriminations de la part de certains esprits hargneux, qui ne veulent rien voir au-delà des vers froidement corrects de Boileau, et des ennuyeuses tirades de feu l'abbé Delille, dont Dieu zit r&me en sa sainte garde.

La prose vivement colorée des Légendes ouvrait une nouvelle ôre aux lettres canadiennes. Je ne veux pa» dire cependant, que l'œuvre fut parfaite. Non, c'était celle du jeune homme qui, rempli d'une exubérance poétique longtemps contenue, ouvrait toutes grandes tes écluses de son imagination, et donnait un libre cours au torrent.

Selon moi, l'on peut comparer les Légendes à une fraiche, belle et rêveuse jeune fille, un peu trop surchargée de bijoux. Ceux-ci sont brillants, fins, délicats, j*en conviens ; mais j'aimerais mieux, moins de bagues À ses doigts effilés, et pas autant d'or et de diamants sur les gracieux contours de cette admirable poitrine. — 'Mille fois pardon, M. l'abbé, de cette comparaison, qui sent d'une lieue son enfant du siècle. Que voulez-vous? je n'ai pas complètement renoncé, moi, aux pompes de oe monde.

£n 1864, l'abbé Casgrain publia VHistaire de la Mère fie ^Incarnation, C*est son chef-d'œuvre. Ce grand tableau des temps héroïques de la colonie, tient le premier rang dans la galerie de nos œuvres littéraires. Imagination, hors ligne, grandes et nobles idées, style chatoyant et pur, revenu des fougueux écarts des Légendes, récit ingénieux et touchant, toutes les qualités d'un beau et bon livre s*y sont donné rendec-vous.

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Les énormes recherches qa*il fallut faire poar la composition de cet ouvrage, faillirent être funestes à l'auteur. Ses yeux étaient tellement brûlés par la fièvre du travail, qu'il fut près de perdre la vue. Durant cinq mois, ce martyre de la plume dut rester enfermé dans une chambre noire. Quelles angoisses ne dut-il pas souffrir pendant tout ce temps, de la privation de ses livres bien-aimés I C'est alors que la douce résignation du prêtre dut calmer les transports de cette ftmt ardente, qui n'a qu'un but, (j'envisage seulement la question au point de vue de l'homme de lettre), celui de contribuer à fonder une littérature nationale. Heureusement que les bons soins de sa famille l'ont préservé, et nous tous aussi, de cette perte irréparable.

M. Casgrain n'est cependant pas encore tout à fait rétabli ; et c'est à peine s'il peut consacrer aujourd'hui, au moyen toutefois d'un secrétaire, quelques heures par semaine à ses travaux chéris. Ses pauvres yeux souffrent encore des veilles prolongées d'autrefois.

Cela ne l'a pourtant pas empêché d'être, durant tout ce temps, l'un de nos plus féconds écrivains. Le public* a lu avec le plus grand plaisir les charmantes biographies de MM. Falardeau, Aubry, Garneau, et de Graspé (délicieux croquis de mœurs canadiennes).

Son zèle a produire -eut connu de chacun. Mais ce que tous ne savent pas, c'est la joie qu*il éprouve à encourager les jeunes auteurs. Il les anime et de l'exemple et de ses conseils ; et lorsqu'ils réussissent, loin de jalouser leurs succès, il en ressent une inefbble satisfaction. Alors il embouche hardiment la trompette de la renommée et jette au loin de joyeuses fanfaren, annonçant la bonne nouvelle.

L'abbé, qui est énamouré de notre belle histoire, s'occupe aussi beaucoup de recherches archéologique;*.

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n eftt, 6ur ce point, Témule et Tami da savant abbé Laverdiôre. Il suffit de jeter an coup-d*œil sur les deux superbes éditions des Œuvres de Ckamplain et du Journal des Jésuites^ pour se convaincre de leurs immenses recherches.

Parmi leurs découvertes, il en est une pourtant, dont la querelle fait tache sur leur réputation ; c'est celle du tombeau de Champlain. Tous vous souvenez tous de Pétoardissante discussion que souleva la trouvaille, lorsque Drapeau * s*en vint planter entr'eux l'étendard de la dispute. Les savants, sont gens naturellement paisibles... lorsque vous ne les contrariez pas; mais faites mine de douter de leurs assertions, et voilà ces pigeons changés en vautours. Leurs plumes se hérissient, ils montrent les ongles, ils claquent du bec, ils •ont furieux.

Laverdière crie. Drapeau conteste, Casgrain se tient tout ahuri, entr'eux ; enfin, la mêlée devient générale. Les horions pleuvent a droite et à gauche sur chacun indistinctement, tant qu'enfin un coup bien appliqué, envoie Drapeau rouler sanglant dans la côte de la Montagne. Il s*en va tomber louitloment au pied de l'escalier qui mdne à la rue Sous le-Fort-

Mais cet effort suprême avait achevé Laverdière, qui n'affaissa mourant sur ^ l'emplacement de l'ancienne église de Notre-Dame de Becouvrance. Casgrain aveuglé, meurtri, éreinté, ne se retirade la mêlée que pour se se traîner sur la cime de la côte de la Montagne, près da bnreru de Poste, endroit, parait-il, où aurait pu s'élever la chapelle de Champlain.

^Btanislav Drapeau, typographe de ooa métier, est employé depu» I d'années aa ministère de TÀgrioultare.

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Là, il est resté tout écloppé. C'est à peine s'il a, â« temps en temps, la force de lever la tète pour jeter un coup-d'œil sur les deux vaillants champions tombée, i*un à droite Tantre à gauche. Il prête aussi ToreiU le... mais il ne voit et n'entend plus rien ; car les deux antagonistes restent sans mouvement dans le silence d« l'oubli du tombeau de Champlain

Cependant, les blessures de Tarchéologue ne sauraient altérer en rien la glorieuse vitalité de Thomme de lettres; et Tabbé Casgrain a non-seulement la satisfaction de voir que ses écrits lui survivront ; mais il peut être sûr encore d'être compté, par nos descendante, comme Tun des pères de l'église littéraire.

Argentenil, 21 février 1872.

A. GÉRINLAJOIE.

Noda veritM.

Ottawa, la cité neuve, un pied dan^ la forêt, un autr^ en pleine civilisation ; la ville des chantiers et de^ hommes politiques ; Thôtellerie des voyageurs et la capitale de la pui^^Kance; Ottawa n'est pas sanii charmes pour le visiteur, même après une excursion ù Montréal et à Québec. La jeune capitale a sa physionomie propre, bien caraetérisée ; favorisée par la nature, elle est couronnée d'un monument qui forait l'orgueil de pi lia d'une cité européenne.

Je faisais ces l'éflexionni, Tan passé, en parcourant, ^ur ^ première fois, les rues de la ville. Les caprices de la promenade m'avaient conduit au lx>rd de la chùte

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(la Rideau, où je m'étais arrêté pour contempler à mon aiae, le magnifique panorama qui, de cet fkjdroit, se déroule sons les yeux.

A met) pieds tombait la nappe d'eau blanche et uniforme, si régulière qu'on dirait un rideau tiré sur la rive. Au bas de Tencarpement, coulaient impétueuses, les vagues fauves de l'Ottawa gonflé par les eaux du printemps. La vue remontait jusqu'au delà du pont, d'où l'oQ apercevait les rapides, dont les flots de neige, bondisrtant de rochers en rochers, comme une furie échevellée, se précipitaient dans les Chaudières. Les sourds grondements des chûtes, mêlés aux bruits confus des scies de moulins, dont les bras d'acier se balancent incessamment, descendaient jusqu'à nous avec len rafales de la brise. Les deux rives boisées de la rivière, »e découpaient en arêtes vives et gracieuses sur l'azur éclatant du ciel. A gauche se prolongeait, en serpentant jusqu'à rhorison, la falaise escarpée sur laquelle est assise la ville d'Ottawa. ,

Mais l'objet qui attire l'attention, qui finit toujours par fixer les regards, c'est le Palais Législatif, dont les masses imposantes, appuyées sur la plus haute éminence, et surmontées de leurs aiguilles et de leurs toitures gothiques, dominent tout le passage.

Pendant que je communiquais mes impressions à mon compagnon de flânerie, nous vîmes venir, de l'autre côté du Bideau, deux promeneurs, un monsieur et une dame, accompagnés de leur anfant, qui vinrent s'asseoir en face de nous, au bord de la chute, sur un gradin naturel formé par le rocher.

Il y avait un air de sérénité et de bonheur si calmes sur les figures de ces deux époux, qui s'amusaient à voir jouer leur enfant à leurs pieds, qu'on se sentait heureux rien qu'à les regarder.

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L'homin^ était de petite taille, bien pris des épaules, le corps long et les jambes courtes, ce qui le faisait pa^ rattre, lorsqu'il était assis, d*une taille moj^enne. Il avait les cheveux, les favoris et les yeux bruns, une fort« moustache d'une nuance plus claire, rien de saillant dans les traits encadrés dans une figure ronde. Cependant, avec cette apparence ordinaire, cette physionomie avait un charme qui ne pouvait provenir que d'une âme exquise ; son regard et son sourire étaient d'une douceur inexprimable, et le timbre de sa voix, dont on ne saisissait qu'un murmure indistinct, paraissait aus^i doux. En un mot, mon attention avait été entièremenr captivée par l'air et les manières pleines de bonté et <1« bonhommie de cet étranger.

— Connaissez- vous cet homme, demandai-je à mon compagnon ?

Comment, dit-il, vous ne connaissez pas M. Gérinl^joie. le bibliothécaire ^ des Communes 1

— Ah ! vraiment, c'est lui ; son nom et ses écrits me sont connus depuis longtemps; mais je n'ai jamais eu l'avantage de le rencontrer.

— Il ne faut pas que vous quittiez Ottawa sans fair« sa connaissance. Soyez chez moi demain à dix heure^s, et j'irai vous présenter à lui, à la bibliothèque.

M. Gérin-Lajoie est né h Tamachiche en 1824. Il lit des études brillantes an collège de Nicolet. Il n'était pas encore sorti de i'eofance, que les lettres étaient devenues pour lui une passion : la muse de la poésie chantait i\ son oreille des vers qui coulaient de sa veine facile comme l'onde de la fontaine.

Outre une foule de pièces fugitives, il écrivit à Tige de dix-huit ans, sa tragédie canadienne: Le jeune La-

• AmdÈtuki bibliothécaire. .

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tour, qai fut représenta au collège de Nicolot, et imprimée plus tard dans le Répertoire NaticnaL

Parmi bien dei^ défectuosités, des inexpériences, il y % dans cett^ pièce, des scènes singulièrement frappées, dee mouvements de passion qui surprennent chez un adolescent, auquel le thé&tre était complètement étranger, et qui n'avait en, sous les yeux, que de rares modèles.

Le passage de M. Lajoie au collège de Nicolet a fait époque dans le passé de cette institution.

Un jour, durant le grand silence de Tétude, il entendit gronder le canon de Saint-Denis et de Saint-Eus. lâche ; les cris lointains de la révolution de 1837 parvenaient jusqu'à son oreille. Les victimes de Téchaland pendaient à la corde fatale; et il vit passer sur le fleuve, les déportés canadiens qu'on traînait enchainés («nr la terre d'exil. Alors il détacha sa lyro suspendue aux grands pins de Nicolet, et il chanta, en pleurant cette naïve ballade, si émue, si touchante, dans sa simplicité, qu'elle est devenue la plus populaire de nos chansons canadiennes, puisque La Œaire Fontaine est d'origine française.

Vu Canadien errant, etc.

Partout oii il y a des Canadiens errants (hélas ! on les vompte par demi-million !) la ballade du poète nicolétaîn retentit et rappelle aux exilés la patrie perdue. On l'a entendue fredonnée dans les rues de Paris^ et t^lle a réveillé les échos des Montagnes Bocheuses. Ebtil un ooin de l'Amérique du Nord où elle n'a pas été vhantée ?

Par un singulier caprice de poète, cette romance n'est composée que de rimes masculines, comme la

traduction de la mélodie de Thomas Moore par M. Real Anger.

La cloche tinte au rieax clocher, etc.

Aii;»8i timide et plus humble qu*un entant, Gérin- Lajoie rougit au moindre éloge ; et tant il a peur d'entendre parler de ses écrits, que d'aussi loin qu'il aperçoit le titre d'un de ses livres, il fuit comme devant le gueule d'un pistolet.

Il eut pourtant, un jour, une jouissance d'auteur qui le fit arrêter ; elle était si suave, si discrète l 11 passait dans une rue déserte et pauvre d'un des faubourgs de Toronto, lorsqu'il entendit une douce voix déjeune ^lle sortir de la fenêtre ouverte d'une mansarde. Il crut reconnaître une note familière à son oreille. La voix était si mélancolique, la barcarolle si dolente» qu'il s'arrêta à l'angle de la rue et écouta. La voix disait :

81 tu Tois mon pays, Mon pays malheureux, Va dire à mes amis Que je me souviens d'eux.

Son cours classique terminé, Lajoie détacha sa ceinture verte, fit découdre les nervures blanches de son capot, et vêtu de son habit vieux-neuf, lescarcelle légère, il se rendit à Montréal, décidé à faire la conquête d'une robe d'avocat.

Ce furent de rudes années pour notre jeune clerc, livré pour vivre, à ses propres ressources. Il se fit correcteur d'épreuves au bureau de la Mineme, Bientôt il monta jusqu'au fait divers, et gravit enfin jusqu'au premier article. Mais avant d'arriver au fauteuil éditorial, que de durs combats n'eut-il pas à livrer contre la misère! Les propriétaires du journal oubliaient souvent de le payer ; et Lajoie, plus timide que jamaif«,

croyant que tout le monde voyait le vide de son estomac et les égratignures de son vêtement, ne se rendait au bureau de la rédaction et n'en revenait que par des rues détournées.

Jours d'épreuves austères, mais précieux, qui trempent le caractère d'un homme. Honorable pauvreté pour celui qui a su la vaincre à force d'énergie, et frayer sa route en se rendant utile à ses concitoyens.

M. Lajoie a été l'un des fondateurs de l'Institut-Canadien de Montréal, dont il a été président pendant plusieurs années.

La phase politique que le Canada traversait alors, était tourmentée de passions ardentes. Engagé au premier rang dans la mêlée, Lajoie eut à soutenir des fatigues qui finirent pai* altérer sa santé.

Autant pour s'instruire que pour se reposer, il fit un voyage aux Ëtats-Unis, où il séjourna pendant plusieurs mois. Il revint avec des notes et des observations qui rendirent ses travaux plus pratiques et«plus utiles h son pays.

Nommé, en 1852, traducteur français à la Chambre d'Assemblée ; puis assistant bibliothécaire, il occupe encore aujourd'hui la même position à la Chambre des Communes.

Auteur d'un Catéchisme politique mis à la portée iu peupky il a été l'un des fondateurs et des directeurs des Soirées Canadiennes et du Foyer Canadien.

Ce fut dans l'une et l'autre de ces deux revues, qu'il publia son histoire de Jean Bivard, dont nous laisserons faire l'éloge par une plume étrangère.

** We heartily wish that every young man in our

Province who feels tempted to try his fortune in a

foreign land, or in the more common of the learned

professions, rather than win his way to indcpendence by

232 LtS SILHOUETTES LITTÉRAIRES.

the cultivûtion of the soil, had an opportunity of porusing the pages of this admirable story. It détails the hardships and success of tbe new settlers, points ont sources of enjoyment and profit, and inspires the doubt- \nfr or desponding by the prospects of approachîng comfort and independence.*' — W. Elder. Journal^ (St. John, N.B.)

En écrivant Jean Rivard^ M. Lajoie n'a pas eu Tintentîon de faire un roman, il a simplement voulu personnifier et dramatiser la vie du défricheur canadien ; et il a admirablement réussi. Le plan de l'ouvrage est bien conçu, le style est naturel et gracieux, Tintérêt ne languit pa5(. Jean Bivard grandira avec le temps : c*est plus qu'un bon livre, c'est une bonne action.

Gérin-Lajoîe a des originalités de caractère aus»î amusantes qu'inoffensîves. Savez-vous comment il a perdu l'habitude de chanter à demi-voix, quand il marche seul dans la rue? Pendant qu'il demeurait à Toronto, il se reildaît, un beau matin, selon son ordinaire, à son bureau en fredonnant ses airs favoris, lorsqu'il s'aperçut qu'une troupe de petits gamins le suivaient en se le montrant du doigt, et en chuchotant tout bas : Hère is the man who sings ! Hère is the man who smgs t

Devineriez-vons une des professions qu'il aurait le mieux aimée dans le monde? Je vous le donne en mille. Cherchez, fouettez-vous l'imagination ; vous n'y êtes pas. Jetez votre langue aux chiens.

Vous le dirai-Je ? — Fondeur de cuillères \ oui, fondeur de cuillères f... Vous riez I Ecoutez son explication.

Qui ne connaît l'histoire des frères Orîmm, ces patients chercheurs^ qui ont parcouru toute l'Allemagne pour retrouver et recueillir les traditions, légendes et

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chansons de leur patrie. Gérin-Lajoie rêvait le même projet.

— Pour mieux réussir, disait-il, dans une pareille entreprise, le meilleur moyen serait de se mettre fondeur de cnîllôres. Voyez-vous, on serait admis dans toutes les familles, même dans les campagnes les plus reçu léen, sans éveiller aucun soupçon ; et, pendant qu'on aurait Tair occupé uniquement de son métier, on observerait le peuple chez lui, on saisirait ses mœurs sur le fait, dans leur état naturel ; on interrogerait ses souvenirs. Il vous raconterait ses histoires, ses traditions, avec ses naïves expressions, avec ses paroles toutes crues de * vérité, avec ses tournures simples, mais vives, dont lui »enl possède le secret.

I/hilarité fut grande parmi la gente lettrée, lorsque Lajoie énonça, pour la première fois, son ingénieuse idée.

11 y a deux parts dans la vie de Gérin-Lajoie. L'homme d'aujourd'hui n'est pas l'homme d'autrefois.

Autrefois, c'était le poète, avec ses rêveries, avec ses chansons, avec ses enthousiasmes ; c'était le journaliste, le polémiste qui écrivait larticle mélitant, chargé h mitraille, qui haranguait les électeurs sur la place publique.

Aujourd'hui, c'est l'homme de cabinet, calme, silencieux, méditatif, un livre de philosophie ou d'économie politique à la main, cherchant quelque nouveau moyen d'amener lé progrès et le bonheur parmi les hommes ; ou mieux encore, c'est le père de famille, heureux au foyer domestique, entouré de sa femme et de ses enfants, aj'^ant toujours sur les lèvres une bonne et utile leçon, un conseil sage, un service à proposer pour faire plaisir à un ami; tout cela arrosé du vieux vin de la ;^aité française.

L'utile a, peu à peu, envahi le domaine de la poésie.

Cependant, Gérin-Lajoie cultive encore, dans un coin de sa pensée, quelques fleures d'illusion ; il bâtit des châteaux en Espagne. Il a surtout un rêve qu'il caresse, qu'il choyé, qu'il espère réaliser tôt ou tard.

Il voit, tout là- bas, dans une campagne retirée, paisible, ni trop loin ni trop près du village, une jolie ferme bien cultivée. Sur la ferme, une maison proprette, ni trop grande ni trop petite, avec dos arbres autour, un jardin et un verger.

Un petit vieillard, à cheveux grisonnants, parcourt ce domaine, s'occupe d^améliorations, consulte ses voisins, leur parle de la récolte, d'un nouveau système pluM économique de drainage ou d'assolement.

Lorsqu'il ti-averse la cour, les pigeons descendent du colombier, et viennent s'abattre autour de lui ; un essaim de poules accourent manger, en caquetant, une poignée de grains qu'il leur jette, tandis que le coq, fièrement perché sur la clôture, chante à tue-tète son Canadien errant.

Un beau soleil chaud, de juillet ou d'août, réjouit cette scène champêtre, douce comme une idylle.

La laitière passe parmi les vaches, et s'en retourne » la maison portant deux chaudières pleines de lait jusqu'au bord et couvertes de deux doigts d'écume, que le^ enfants enlèvent avec leurs mains.

Le petit vieillard caresse, en passant, sa génisse de race ayrshire qui se frotte tranquillement le dos le long de la barrière ; il interroge les moissonneurs qui arrivent devant la gi*ange avec une charrette ployant sous les gerbes de blé, dont il écrase entre ses mains quelques épis pour s'assurer qu'ils sont beaux et bons.

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Bnfin, content de sa journée, il va s'asseoir sur sa galerie, et regarde, en souriant, le soleil se coucher, tout ronge, derrière le coteau.

Ë8t-ii nécessaire de dire que ce petit vieillard, c'est tlérin-Lajoie en personne ?

Excellent homme I Si tout le monde était bon et parfait comme lui, on verrait reparaître TBden sur la terre.

Argenteuil, 26 Février 1872.

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