‹ Les guêpes canadiennes, compilées et annotéesChapitre 27 sur 57 · PIERRE J. O. CHAUVEAU · texte numérisé non relu

PIERRE J. O. CHAUVEAU

Nuda Teritas.

— Eh bien, M. Lajoie, comment trouvez-vous que j© vous trouve ? Votre portrait ne dépare pas notre galerie canadienne. Pour un peintre du pays, il n'est pas absolument mal-venu. La ressemblance est passable. Ce n'est pas fort de couleur ; mais le dessin me parait bon. Le dessin, voyez-vous, c'est la qualité du peintre portraitiste. Apres cela, il attrape la couleur s'il peut. Mais il ne doit jamais oublier que la physionomie est, avant tout, dans les lignes.

— Vraiment, M. Lépine, vous m'avez mis dans la confusion ; vous me peignez trop en beau, et réputation oblige.

— Même sous votre costume de fondeur de cuillère ?

— Quant à cela, je vous avouerai que j'aurais autant aimé un accoutrement moins étrange.

— Allons donc ! Vous n'y pensez pas ; rien de plus

pittoresque. Et puis ce

— Paixion de vous interrompre, M. Lépine, maÎH je croirt qu*on frappe à votre porte.

— Entrez.

La porte B*ouvre, et dans Tentrebaillement 8e desHÎne la silhouette d'un petit homme assez gros, prestement cambré sur sa colonne vertébrale, et qui salue, en souriant, avec une politesse urbaine. Il entre en se dandinant, un poing sur la hanche, froissant une paire de gants entre ses doigts, et va s'asseoir près du chevalet sur lequel sèche un portrait fraîchement ébauché de David.

Tiens, M. Chauveau ; soyez le bien-venu. Vou?* êtes ponctuel, et moi aussi. Je n'ai plus qu'à donner un coup de pinceau au portrait de M. Lajoie, à lui grisonner les cheveux, et à lui tirer les oreilles... Bien, voilà.

Maintenant, à vous M. le Ministre, Quel genre de portrait débirez-vous : face ou trois-quart ?

—J'aimerais assez un proHl.

— Un profil, dites-vous I Mais y avez- vous réfléchi! Vous avez le profil de votre caractère. Voyez plutôt : front et menton fuyants, nez plus qu'ordinaira. Si j étais disciple de Lavater, je dirais que vous avez dn lapin dans la physionomie. En vous voj' ant, je pense ù cette épigramme dirigée contre Louis XVIII, loi-sque fut exposé, pour la première fois, le portrait de ec prince par le peintre Gros. Peut-être avez-vous lu ce quatrain, que le Journal de Paria a reproduit tout récemment, le quinze janvier passé, si je ne nie trompe,

Vt la peinture admirez la magie, Le Gros Pa peint, notre bon sourerain Qu'en le Toyant, chacun s'écrie :

Le Oroa l'a peint, Le Qros l'a peint l

Louis XVIII, qui était un homme de beaucoup d'esprit, fut le premier à rire de Tépigramme, et répondit par ce bon mot :

— Les Français s'amusent, laissons-les faire. Tant qu'ils riront, ils resteront tranquilles.

M. Chauveau est aussi un homme d'esprit, un gentilhomme aussi, il a la repartie fine, la saillie piquante. Pour cela, il est bien français. Nul ne sait mieux que lui saisir l'a propos pour décocher la parole à détente. C'est H lui qu'on doit ce bon mot à l'adresse de ëon ami Cauchon, lorsque fut exposé, pour la première fois, dan>» les couloirs du palais législatif, à Ottawa, le portrait du président du Sénat, avec ce luxe de dentelles et de Hoiries qui amusa si fort le public.

— C*eftt bien Cauchon, dit Chauveau; mais, ajouta-t-il en haussant les épaules, il a trop de soies,

M. Chauveau est entre deux âges, ni jeune ni vieux. 8a petite personne rotonde est encore leste; sa marche est ferme et agile. D'autre part, ses cheveux grisonnent ; les muscles de son visage commencent à s'affai.s- ^er. Ses grands yeux bleus, à fleur de tête, remarquables par leur douceur, n'ont plus cet encadrement do jeunesse qui donnait du velouté à leur éclat. Sa voix claire, et légèrement nasillarde, est plus brève. Les contradictions de la politique, qui aigrissent sa nature îiTitable, l'ont rendue saccadée. L'accent anglais, dont il n'a jamais pu se défaire, est plus remarqué.

Né avec une intelligence vive et prime-sautière, son développement fut précoce : il serait devenu un homme, 8*il n'avait pas eu le malheur irréparable d'être élevé par des vieilles filles. Sa nature, plus sensible que forte, en a subi une entorse dont elle n'a pas guéri.

En mettant le pied hors du berceau, le petit Pierre était un petit prodige. Ses tantes qui l'adoraient, et

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qui le gâtaient plus encore, étaient dans radmii*ation devant ses traits d'esprit. Sa mémoire heureuse retenait tout ce qu'on lui confiait. On lui faisait apprendre de petits compliments, des historiettes, des fables ; et il débitait cela debout sur un meuble, avec' geste et entrain, aux applaudissements de son auditoire. De là datent ses premiers triomphes d'éloquence: pour tri' bune, un tabouret, pour manteau d'orateur, une jaquette. Acclamé avant l'âge, il n'a jamais oublié l'odeur de ce premier encens.

Elève du séminaire de Québec, nés études furent brillantes. Sous le capot du jeune rhétoricien, on entrevoyait l'étoife du littérateur. Les écoliers n'avaient pas mis grand temps à deviner et à lui faire expier len défauta de son éducation féminine. Cet âge est santi pitié.

Sa trop grande sensibilité mettait en éveil lenr^ railleries. Pour un mot, pour un geste, pour la moindre moquerie, il pleurait.

— Qu'a-t-on fait encore à M. Chauveau? demandait, un jour, le maître de classe.

Un grand écolier efflanqué, armé d'un nez de Paganini, se lève.

— C'est moi, dit-il, qui ai envoyé un cartel à M. Chauveau ; je l'ai provoqué en duel à coup de nez.

Cela n'empêcha pas qu'au sortir de ses études, M. Chauveau ne fut un des jeunes gens les plus distinguées de son époque. Les dangers et les malheurs de son pays avaient surexité son patriotisme. Bendons-lui cet hommage; les premiers accents de sa muse poétique furent un cri d'indignation. Il fallait du courage pour crier honte et malédiction au tyran sur les tomben de I>uquette et de Lorimier. Les vers sont nuls, maii» Teifort est généreux.

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Admis au barreau après ses quatre ans do cléricature, il eut peu de soucis de se créer une clientelle. Sen goûts et ses talents d'écrivain le poussaient naturellement vers la carrière politique. Elu membre du parlement en 1844, il continua de siéger jusqu'en 1855. Deux fois, il prit place sur les banquettes ministérielles, d'abord avec le portefeuille de Solliciteur Général pour le Bas-Canada, puis avec celui de Secrétaire-Provincial.

Surintendant de l'éducation depuis 1855, il occupe depuis 1867 le fauteuil de premier ministre dans l'assem* blée législative de la province de Québec.

Ses premiers écrits avaient paru dans le Canadien, et l'avaient placé, tout d'abord au premier rang de noH écrivains. Il a disséminé une foule d'articles dans le CastaTy le Fantasque, la Revue Canadienne, le Courrier des Etats-Unis, dont il fut le correspondant canadien de 1841 à 1852. Il y a dans ces dernières correspondancoH des pages à lire. En 1856, il fonde \e Journal de C Instruction Publique et The Journal of Education.

M. Chauveau n'a écrit qu'un livre, Charles GhUrin .Ce roman de mœurs canadiennes, ébauché d'abord, abandonné pendant longtemps, repris, quitté, parut enfin en 1852.

Postiche des romans français, mieux écrit qu'un grand nombre d'entr'eux, Charles Guérin est un joli livi*e qu'on loue et qu'on ne lit pas. De canadien, il n'a guère que la signature. Il a toutes les qualités de la forme, excepté la vie : style élégant, harmonieux, irréprochable, mais sans nerf et sans couleur locale.

M. Chauveau est né, a grandi, a vécu dans la ville. Il n'a étudié nos mœurs canadiennes que dans nos salons mi-français, mi-anglais. Il connait la vie rurale à peu près comme ce citadin, établi de la veille à la campagne, qui écrivait à l'apothicaire du coin, de lui envoyer de la graine de pois. Et avec cela, M. Chauveau

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pérore en Chambre sur ragriculture, et ses idées fécondes font pousser les rabioles autour de son fauteuil.

Avec des qualités littéraires sérieuses, Charles Guérin est mort sans avoir vécu ; tandis que d'autres livres, plus faibles de style, moins ingénieux de fable, resteront, parce qu'ils sont travaillés sur le vrai, frappés sur Teffigie nationale.

Le public, trompé dans son attente, s'en est vengé par la satyre. La verve française est loin d'être morte chez nous. Charles Ghiérin a servi de cible aux francstireurs; il porte encore attaché au flanc, avec bien d'autres, un dard qui l'a percé d'outre en outre. On ne s'attendrait pas à trouver ce trait de malice gauloise dans une lettre écrite par une plume que M. Chauveau connaît bien.

** Mon cher ami,

**... Tu te plains d'insomnie: écoute mon aventure, ** et fais-en ton profit.

** En juillet dernier, j'étais allé rendre visite à un ** ancien compagnon d'études, qui vil dans les Cantons "de l'Est, Après une journée de route fatigante, j*ar. ''rivai chez lui barrasse; et je ne tardai pas a lui "demander un lit, me promettant une bonne nuit de " sommeil. Mais je comptais sans mes hôtes ; j'étais à " peine assoupi, que je m'éveillai assailli par une nuée " de punaises. Impossible de dormir. J*allumai ma " lampe, et, assis sur mon lit, j'allongeai la main vem " deux petits rayons de bibliothèque, accolés au mur. " J'en tirai un volume, Je l'ouvre : le Panthéon cana- " dien de M. Bibaud. Une plume maligne avait écrit " au-dessous du titre ; imprimé sur des feuilles de pavot. ** L'idée de lire ne me vint même pas. Je déchirai les ^' feuilles une il une, les roulai en pillules entre men " mains, et je m'amusai à les jeter sur les punaises, que

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"je voyais se promener sur le couvre-pied. J'observai *' qu'aussitôt qu'une pillule tombait dans le voisinage "* d'une punaise, celle-ci baillait et restait assoupie. <* Curieux de ma découverte, je saisis un second volume. " Je regarde : Charles Guérin. Une feuille est déchirée, *' roulée en pillule. Je n'avais pas lancé la quatrième, '^ que toutes les punaises ronflaient d'un sommeil léthar- "' gique, et me laissaient dormir tranquille jusqu'au •* lendemain..."

Pour être juste, il faut dire que M. Chauveau a écrit à une époque où les lettres canadiennes en étaient à leurs premiers bégaiements. Le public littéraire existait à peine. Il est venu trop tôt dans un siècle trop jeune.

M. Chauveau était né homme de lettres. S'il avait suivi sa vocation» au lieu d'être un accident littéraire, il serait devenu un maître. La politique nous Ta wilevé. Il lui aurait fallu concentrer sa vie, il Tu éparpillée. La littérature canadienne regrette en lui son enfant prodigue. L'ambition a commencé sa ruine, l'adulation l'a achevé.

Grand mandarin des écoles, il y fait ses entrées en palanquin, porté sur les épaules des inspecteurs. Ëlèven et maîtres lui tiennent les cassolettes d'encens sous le nez.

Vous no savez pas depuis quand M. Chauveau déteste les Français ? Depuis son voyage à Paris. Lui qui croyait parler le pur accent du faubourg saintrGermain, il ne pardonne pas aux Parisiens de l'avoir pris pour un Anglais.

Il a été fort indigné de voir qu'il y avait, en France, quelques individus qui ne le connaissaient pas.

— Tu crois, lui disait en ricanant Cartier, qu'à chaque station, le maire de la ville va venir te présenter une adresse !

Si VOUS voulez savoir l'anecdote du Vatican, demandez à rhonorable Langevin. Il y a aussi l'anecdote â% l'un iversi té-Laval, l'anecdote de Gérin, l'anecdote... Mais non, je veux être bon prince. Quelques unes de mes biographies auront besoin d'un grain d'épice.

L'entrée de M. Chauveau au ministère do l'Instruction Publique a inauguré, dans ce département, une ère nouvelle. Sous l'influence de cet esprit éclairé, l'édaca^ tion populaire s'est répandue, s'est relevée,

M. Chauveau est le plus poli de nos hommes publics, et le plus aimable.

Il a trop d'esprit poar être grave ; lui seul se prend au sérieux. Ceux qui l'ont connu enfant, disent qu'il n'a pas vieilli; ceux qui l'ont connu depuis, le savent. 11 arrive enfant à tout âge. Il n'a pas, il ne peut pas avoir d'ennemis ; il n'a que des moqueurs. La faiblesse est le fond de son caractère ; la délicatesse, le fond de son esprit ; le fond de son cœur est la bonté. m

^Quand les grelots de la populanté auront fini de sonner, que restera-t-il de M. Chauveau ?

Comme orateur? Rien; si ce n'est, peut-être, une page de son discours à l'inauguration du monument de Sainte-Foye.

Comme poète? Quelques strophes, la neige f poésie incorrecte, chevillée, mais gentille d'inspiration, qui restera, à moins qu'elle ne fonde aux rayons de la critique.

Comme prosateur ? Il y a longtemps que Charles Guérin a suivi la pente du ruisseau.

Vivra-t-il comme homme d'Etat ?

Je laisse à d'autres de le décider. J'ai voulu seulement juger l'homme de lettres.

Argenteuil, 8 mars 1872.

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