‹ Les guêpes canadiennes, compilées et annotéesChapitre 40 sur 57 · N0TS8 OPTIQUES · texte numérisé non relu

N0TS8 OPTIQUES

L'avirou esc une rame toat simplement; et V appartement— on ne saurait trop appuyer là-dessus — est une suite de pièces pour le logement d'une famille. Ce mot n'est aucunement synonyme de chambre ou de salle. Quand on se pique de savoir sa langue on ne fait pas de ce» fautes-là. Il ne suffit pas de parler canadien ; il faut parler français.

Page 48, je trouve le vers suivant :

«'KemlleBar la gréye, (avec un accent circonflexe) appareillait la Mau9e, "

Grosse faute de français. En terme de marine, le verbe appareiller est neutre, et par conséquent ne peut pas avoir de régime direct.

Page suivante :

*< lU partirent tous trois, et la blanche nacelle .•••'*

J'ouvre le dictionnaire de l'Académie, et au mot nacelle, je trouve . Petit bateau qui n'a ni m&t ni voile. Or, dans la pièce de vers de M. Bouthier cette nacelle a des mâts et même un beaupré.

'< Admirea ce beaupré, cette m&tnre hante. "

Et des voiles donc ;

Son nom était la Mauve , et sons ses quatre voiles. Elle glissait sur Teau comme l'oiseau des mers. "

Tournons la feuille :

«^ Et leurs yeux contemplaient leur enfant bien^mé. "

Enfant est des deux genres ; masculin quand il s'agit d'un garçon ; féminin quand il s'agit d'une fille. Or, comme nous sommes dans ce dernier cas, il fallait bien aimée au féminin. Et ce ne peut être là une faute d'impressiouy car le mot est à la rime.

184 KN CAHOT.

Page 58, à propos de cette fameoee nacelle à quatre ToileB, M. Routhier écrit :

" J*en yeux bâlir une autre ..."

On comtruit un vaissean, une embarcation, monsieur Routhier. Bâtir ne s'emploie que pour les maisons, les ponts, etc. — Bâtir un navire ou une barque est une faute de français.

Tournons encore la feuille :

'< A partir d'Hébertrille la roate est aeeiftentée de grandes c6tes et de petits lace."

Faute de français. Accidentée n'est pas un participe, puisque le verbe accidenter n'existe pas. C'est un adjectif absolu ; et par conséquent on ne peut pas dire : accidenté de quelque chose.

Page 64 :

(< Le Rév. M. Hébert (tout comme si ce respectable curé était an ministre protestant) dit anssi quelques mots, et à la êuggetUon du P. Laçasse (ici le révérend serait permis,) l'auditoire pousse des hourras enthousiastes ..."

Ce brave pore Laçasse ne méritait pas cette injure de la part de M. Routhier.

Voyons, mon cher juge, n'oubliez donc pas que le mot suggestion ne s'emploie jamais qu'en mauvaise part : Les suggestions de (esprit du mai Tous les dictionnaires vous diront cela. Pauvre père Laçasse !

La phrase suivante contient une atrocité :

<i Le mot de la fin du P. Laçasse derant toujours 4tre une originalité, û propose à ses auditeurs, etc."

Alors c'est le mot qui propose. Pauvre grammaire ! Page 78 :

'< Ah I lecteurs, c*est alors qu'il eui (à l'indicatif) îêlWxx voir Tienniche, sombre et solennel, se détachant sur le fond gris dn grand lac, la tête imeeiproJUéê dtns la clarté des étoiles, Tofil fixé sur \k pince du canot. , .'!

NOTKS ORITIQUKS. 185

D'abord le mot pincer dans cotte acception, n*a jamais été français ; et ensuite, d'après TAcadéniie, le verbe profiler ne doit s'employer qu*en terme d'architecture.

Même page :

<< LMnspîré, c'est le titre qne je lai ai donné ce 0oir-/a et il en nvait vraiment Vair.^^

L'air de quoi? l'air du titre I II fallait: et il avait vraiment Voir de Vétre.

Page 82 :

*< Et yen 8 heures [en chiffre] nous partîmes nouê-mémm en canot."

Nous partîmes nous-mêmes. S'ils partirent, que diable I ce ne pouvaient être qu'eux-mêmes. M. Routhier voulait évidemment dire : de notre côté. Il aurait dû le dire.

Tournons toujours la feuille :

<* Bile portait nne jupe de flanelle, nn manUUt d indienne, et un mouchoir ronge et jaune enroulé autour de la tête, et attaché de manière à former près des tempes de singulières oreUleUei^

Singulières est le mot. M. Eouthier ignore donc ce <4ue c'est que les oreillettes Qu'il ouvre le premier dictionnaire qui lui tombera sous la main ; il verra que co mot est un terme d'anatomie qui ne signifie pan autre chose que certaines cavités du cœur. Hein ! c'est loin du mouchoir enroulé autour de la tète 1

Et puis, il y a ce mot mantdet que M. Routhier emploie évidemment ici dans le sens canadien, c'cst-Àdire dans le sens d'une espèce de gilet que les femme» se serrent autour de la taille et dont le bas retombe un peu sur la jupe. En français un mantelet est un petit manteau. Avant d'écrire des livres il faut savoir tontes ces choses-lil, si Ton veut être compris par d'autres que par les gens de Sainte-Rose.

186 BN CANOT.

Il faut savoir aussi, qu^ un foiUard est toujonrs en soie ou en soie et coton ; de sorte que lorsque M. Routhier, page 88, parle d'un foulard d'indienney il fait un contre^ sens.

Page 94, M. Routhier écrit :

" JVt Vun m Pautre n'y ion^eaieni. "

Est-ce parce qu'il y a trois ni de suite— ce qui n'est pas fort élégant — que Tautour met le verbe au pluriel ? Il devrait savoir que quand l'action se fait individuellement, après ni V\m ni Vautre, le verbe se met toujoui-s au singulier.

, Page 100, M. Routhier parle de la chambre d'un yatch (sic). Or, le mot chambre, dans le sens de pièce, ne s'emploie que pour les maisons. En terme de marine, on dit cabine,

A la page 102, M. Routhier dît :

"Et je rtpouBse pour nous troie l'épithète quejeyieni d'écrire comme titre. "

C'est au moins là une inexactitude, car le titre porte: Un excentrique. Ce n'est pas là une épithète. Cest nn substantif: un substantif que l'Académie rejette ; mais le mot n'en e«t pas moins employé substantivement par M. Routhier.

Assez pour aujourd'hui ; mais je n'ai pas fini ; la mine est féconde.

Reprenons notre revue critique où je l'ai laissée. A la page 104 du petit livre de M. Routhier, je lisi :

** L'américain (sans majuacale) Corsican qni arait parié foin le tour de la mer Rouge etc.''

Parié faire n'a jamais été français. 11 faudrait : parié qu'il fernit

NOTES CRITIQI7K8. 187

B&ge 116 :

«Un matin, il débarqua à Chicoutimi, accompagné de son personnel domeitiquê ordinaire."

Pas français non plus. Personnel vent dii-e ensemble (le personnes attachées à un service public. Personnel domestique est par conséquent un non-sens.

Page suivante :

<* Et jusqu'à un harmonium (souligné comme un mot qui ne serait pas français) qu'un Jeune pianiste jouait pour la distraire."

On peut jouer sur l'harmonium ou âe Tharmonium, monsieur Routhier ; mais on ne joue pas tin harmonium. C'est une grosse faute de français.

Mémo page :

** 11 possédait une seine en ioie tordue.**

Pas français. Suivant l'Académie, il faut dire en soie tarse.

Page 121 :

** Lord O. se flt installer dans un fauteuil à quelques pieds du gardien de son cuisinier, avec un domestique tenant une ombrelle sur M tête..."

Sur la tête de qui? Sur celle du domestique, nur celle de lord G., sur celle au cuisinier, ou sur celle du gardien du cuisinier? S'il y a jamais eu amphibologie, c'est bien dan 5 ce cas-ci, ou je ne sais plun ce que c'est.

Page suivante :

<< Il fr^ta (avec un accent circonflexe) cette got^ette (avec un tréma) et chargea le capitaine, à raUon de $300 pour le royage. d'aller etc."

Pas français du tout. . A raison de, suivant tous les dictionnaires, est une locution qui veut dire à proportion dey sur le pied de ; elle n'a jamais signifié pour le prix de ; c'est du canayen tout pur.

Page 127, M. Routhier fait serpenter des laguMê sinueuses. Or, comme de» lagunes ne sont qae de petitn lac8 ou des flasques d'eau dans les lieux marécageux, on sent .qu'elles ne peuvent guère être sin Denses ni serpenter beaucoup ; Tabsurdité de la chose saute surtout aux yeux, quand on sait que, dans le cas présent, il s'agit d'un fleuve qui baigne un archipel.

Page 130, M. Routhier nous dit qu'il a jnangé du dinde rôti. Depuis quand dinde estril du masculin ?

Il n'est pas défendu, même quand on voyage avec M. Claudio Jannet et le comte de Foucault, de savoir faire la diflérence entre une dinde et un dindon. Que M. Routhier ait mangé de la dinde rôtie ou du dindon rôti, il ne nous importe guère ; le susdit volatile aurait même pu être boulli sans influer sur la conjonction den planètes ; mais ce qui est important c'est de savoir un peu sa langue, quand on écrit des livres.

Dinde peut être masculin quand il est employé abusivement, voilà tout.

Page 134, M. Routhier dit, en parlant du R P. Lacasse :

*< Lei sauvages de ces missions lointaines Tappréciatent énor-

Or, comme énormément signitie twec ejccès, on eent immédiatement tout ce que cette expression a d'abeuixle dans un cas semblable.

Mais voici quelque chos^e de curieux.

Je lis À la page 137 :

*' L'entrée de la décharge est fermée par nne écluse dans laquelle s'ouvre une fflisêoire assez étroite."

Et page 184 ;

" .... Et une autre partie à une large daUê qui sert de glissoire aux billotê de la maison Price. "

Ce ne peut être la une faute d'impression par consé* quant. Or, ujj^e glissoire n*ost pas autre chose qu'un chemin frayé sur la glace pour y glisNer par amusement. Il est pi*obable cependant que M. Routhier a voulu parler d un glissoire^ espèce de couloir ménagé sur le penchant d'une montagne pour faire descendre le bois coupé. Ainsi, glissoire, Jalle^ billots. Trois fautes de français dans une toute petite phrase, c'est bien raisonnable.

Page 138 :

....<< J*aperçoi8 Tiennicho et Patrick en cannot deteendant comme un vertige. "

Un vertige qui descend ! Je crois que le vertige a plutôt pour habitude de monter. La comparaison est quelque peu vertigineuse.

Page 143 :

"Nous nous recouchons à demi dans nos langoureuse voiture» d*écorce. "

Certes, voilà une étrange épithète pour des voitures d'écorce ! Des voitures d'écorce langoureuses c'est-àdire en langueur, faibles et malades ! c^est un peu risqué, on l'admettra. M. Bouthier a probablement voulu dire souples et moelleuses. Il aurait dii le dire alors.

Page 157, l'autour parle d'une batture de roche qui barre entièrement la rivière. Or, comme l'Académie nous dit qu'une batture est un écueil plat sur lequel Ceau ne brise pas,}e trouve étrange que M. Routhier dise cinq lignes plus bas en parlant de cette batture :

** Je loi montre de loin la barre et écume qai Ins menace. "

Evidemment il ne connaît pas la signification du mot batture. Il faudra apprendre cela.

Page 164 :

<< Un rameur qui n'est pas chiclie De ses grands coàps d'aviron, C'est rénorme Thomachiche Qui vaut seul un eieadran. "

Yoîlà les ramears par escadrons naaintenant I O'e^t la première fois que j'entends parler de ramears à cheviil. Cela mériterait de troaver place dans une opérette d'Offenbach. Est-il permis de martyriser ainsi une pauvre langue ?

Page 170, M. Routhier fait heurter les Hôte ave/i désordre, et fait interrompre les vagues, sous prétexte de les arrêter. Page 175, il fait accueillir quelqu'un avec des vivats; et deux lignes plus bas, il dît :

<< Un seul coup d'avtron nous relance au milieu du courant, et nons faùoru alors une course effrénée/'

Mais, cher monsieur Bouthier, relancer n'est pas du tout ce qu'un vain peuple pense. En terme de chasse, il se dit en parlant des bêtes fauves qu'on fait partir une seconde fois ; ce tie peut être le cas actuel. En terme ordinaire il ne veut pas dire lancer de nouveau, comme vous semblez le croire, mais il signifie aller chercher quelqu'un où il est. Une autre faute de français, hélas I

Quant à la fin de la phrase, on sait ce que faire une course signifie ; j'en ai déjà dit un mot.

Page 184, l'auteur parle des ondes violentes livrées à toutes les caprices de la fureur. Ce doit être une faute d'impression ; il n'est pas permis d'ignorer le genre du mot caprice.

Page suivante :

<Ul y a des/rançais et des/ran^ise, des canadiens et des canadiennes (tout cela sans minuscules) chrU les oreilles ont dû tinter alors."

Pas français du tout. Il faut à qui les oreilles ont dû tinter. Il y a ici une Duance sur laquelle tous les grammairiens s'entendent.

Même page :

*< Mais il est entenda que ce serait une colonie d'été , une viUéçiature"

Pas français le mot villégiature dans cette acception. Ce mot n'a jamais signifié vn lieu où Ton passe Tété, mais le séjour même que Ton fait à la campagne pendant la belle saison, C'est bien différent.

Enfin, M. Routhier dit les varechs pour le varech; il appelle les habitants de Toronto, d'Ottawa^ de Montréal et de Québec, une société cosmopolite; il nous montre un joli village d* hôtels et de cottages; il dit bureau d'or vocat, quand il devrait savoir que cela s'appelle une étude ; il dit les épidermes des marsouins, au lieu de Vépidermef et ainsi de suite. Ce serait trop long à passer en revue.

Il est temps du reste, que je dise un mot de l'ortho^ graphe plus que capricieuse du savant juge.

M. Routhier écrit dorloitait et sangloitant avec deux t, hoteWier avec deux Ij caravanne avec deux n, gouïre avec un seul /, syrène et ellyptigue avec des y, une dunie-heure avec un 6, habilité avec un i, traindiux, au lieu de traîneaux, audessous^ pardessus^ tandisque en un seul mot, et yatch au lieu de yacht.

Cette dernière faute est même répétée cinq fois. M. Routhier a aussi découvert un nouvel opéra de Wagner, le Thahawer ; peut-être veut-il parler du Tannhauser.

Il met des traits d'union à hors-ligne, à bateau- àvapeur, à pur-sang^ À tout'à'Coup, à tout-à-faity k canotier-en-chef ; mais en revanche, il n'en met pas à tire^d'ailef ni à

au-dessus^ ni à par-dessus, ni à demi mille, ni à demi-cercle, ni à hors-d'œuvre, ni à St- Jérôme, ni à St-Urbaio qu'il écrit toujours avec le point anglais.

Mais c'est dans le^ accentâ surtout que M. Houthier B*erabrouille. Il écrit rafraîchir, trainer, miiitrCy ilparait, dîner, reconnaUre, entraîner, fraîchir, connaître, gaimatt, idolâtrie, on eut dit, il plait, fraîche, voûte, gâteaux^ goûter, nou* mimes, surcroit, ife, Uot, plutôt, affût, gaité, croître, sans accents circonflexes.

Mais comme compensation, je suppose, il en met sur arôme, sur poème, sur elle dût, sur fréter, sur il dût, sur zone et sur grève.

Il met des accents graves sur événement, sur refléter, sur rêverie, sur nom répétons, sur Qom^XètemeHî ] d'un autre côté il écrit^c m'assiérai, cathédrale, voila, siège, ce 9oir-la, repercute, etc, et il met un tréma sur goélette, malgré l'Académie qui écrit ce mot avec an accent aigu.

Une autre chose qui embarrasse terriblement M. Kouthier, c'est l'emploi des majuscules. Il écrit Gouvernement, Palais, Voie lactée. Budget, du Bordeaux, Saint Pierre, le Comte, le Président, A^ovembre, Chapelle, Club, Milord; en revanche, il écrit un canadien, un écossais, un américain, un montOA/nais ; c'est un système.

Ce sont des bagatelles, cela, si Ton veut; mais c'e^^t de ces bagatelles que se compose l'orthographe. Il n'est pas plus permis d'écrire la grève que la graive> Tout cela nous était compté bel et bien pour des fautes au collège ; et je ne vois pas pourquoi les écrivains, que In jeunesse est appelée à prendre pour modèles, auraient le droit de faire des fautes qu'on blâme chex de tout petits enfants.

Pourquoi, par exemple, M. Eouthier aurait-il le droit de mettre Theure du jour, le jour du mois, et an nombre

quelconque de personnes, en chiflhres, dans le cours d'une phrase, quand cela est défendu par les règles ?

Pourquoi M. Routhier écrit-il toujours A. M. et P. M. pour avant-midi et après-midi ? Il devrait savoir que ces abréviations latines ne s'emploient qu'en anglais et jamais en français ?

Enfin disons à M. Eouthier que il y a fait hiatus, et par conséquent ne peut entrer dans un vers. Et tout bien considéré, il admettra que son petit livre n'a guère de style et renferme beaucoup de fautes de tous genres ; je l'ai prouvé. Ceux qui ont dit le contraire — s'ils y entendent quelque chose — ne l'ont pas lu ; voilà tout. •

Maintenant que certains journaux me traitent de petit avocat de pas grand' chose, qui ose faire la leçon aux juges ; je réponds que quand M. Eouthier se fait écrivain, je ne le considère plus comme juge, et j'ai droit de le critiquer, — non pas que j'aie le moindre plaisir à lui être désagréable, mais parce que je sympathise avec ceux qui ont fait une croisade contre la manière dont on parle et écrit le français dans ce pays.

Il nous faut une réforme, dans nos journaux et dans nos collèges ; et pour cela il faut bien que nos écrivains prennent l'initiative.

Or, si l'on continue à proclamer chefs-d'œuvre des horreurs comme celles que je viens d'énumérer, on n'y parviendra jamais. Il faut que cela cesse.

LtoN Lorrain.

St-Jean d'Iberville, 20 juin 1881.

Louis Fréchette et Sarah Bcrnhardt

A SARAH BSRNHARDT.

Saint, Sarah ! Saint, charmante dona Bol I Lorsque ton pied mignon vient foiUer notre sol,

Notre sol tout couvert de givre, Est-ce un frisson d'orgueil on d'amonr ? je ne sais ; Mais nous sentons courir dans notre sang français

Quelque chose qui nous enivre !

Femme vaillante an cœur saturé d'idéal.

Puisque tu n'as pas craint notre ciel boréal,

Ni redouté nos froids sévères, Merci I De Tftpre hiver pour longtemps prisonniers, Nous rêvons à ta vue aux rayons printaniers

Qui font fleurir les primevers !

Oni, c'est au doux printemps que tu nous ûtis rôver l Oiseau des pays bleus, lorsque tu viens braver

L'horreur de nos saisons perfides, Aux clairs rayonnements d'un chaud soleil de Mai, Nous croyons voir, dn fond d'un lH>squet parfumé,

Surgir la reine des sylphides

Mais non : de floréal ni du blond messidor, Tu n'es pa^, ô Sarah, la fée aux ailes d'or

Qui vient répandre l'ambroisie ; Nous saluons en toi l'artiste radieux Qui snt cueillir d'assaut dans le jardin des dieux

Toutes les fleurs de poésie I

Que sous ta main la toile anime son réseau ; Que le paros brillant vive sous ton ciseau,

On l'argile sous ton doigt rose ; Que sur la scène, an bruit délirant des bravos, £n types toujours vrais, quoique toqjonrs noaveaux,

Ton talent se métamorphoae ; 13*

198 M. Loms FRÉCHBTM

Soit que, peintre admirable ou sculpteur souverain^ Toi-même oses ravir la muse au front serein,

A te sourire toujours prête ; Soit qu'aux mille vivats de la foule à genoux, Des grands maîtres anciens ou modernes, pour nous

Ta voix se fiisse l'interprète ;

Des bords de la Tamise aux bords du Saint-Laurent, Qu'il soit en&nt du peuple ou brille au premier rang,

Laissant glapir la calomnie, Tour à tour par ton œuvre et ta gr&ce enchanté Chacun courbe le front devant la majesté

De ton universel ^énie I

Salut donc, ô Sarah I salut, ô dona sol 1 Lorsque ton pied mignon vient fouler notre sol.

Te montrer de l'indifférence Serait à notre sang nous-mêmes fiûre affront -, Car l'étoile qui luit la plus belle à ton front,

C'est encor celle de la France I

Louis FkIschkttk.

Montréal, 22 décembre 1880.

M. Louis Fréchette et Sarah Bernhardt.

M. Fréchette ne veut pas qu'on l'oublie, et il revient H sa méti'omanie.

Avoir vu ses vers couronnés par TAcadémie, c'est flatteur sans doute ; maïs c'est étonnant comme le public en perd vite le souvenir I D'ailleurs, ce n'est plus guère À la mode, l'Académie.

II y a tant d'imbéciles qui y sont entrés, et tant de génies qui sont restés à la porte I On y voit encore aujourd'hui tant d'arlequins mêlés à tant de momies! Mais surtout les quais sont tellement encombrés d'ouvrages qu'elle a couronnés I

Enfin 1 M. Fréchette ne croit pas ses lauriers suffisants pour dormir dessus, et il en veut d'autres. La venue de Sarah Bernhardt lui a semblé une bonne occasion de faire parler de lui, et dans son empressement de se faire connaître comme poète à la comédienne, il est allé jusqu'à St. Albans lui dire des vers composés en son honneur I

Kendons justice an poète- lauréat, il a joué là une comédie qui éclipse Papineau et même le Betour de r Exilé qui n'est pas de lui 1

Qu'on se représente, dans une gai'e de chemin de fer, Sarah Bernhardt descendant d'un wagon dont le mouvement lui a donné le mal de mer, pâle ou plutôt jaune, étirée ; lasse et plus maigre que jamais — et M. Fréchette essoufflé, boursoufflé, riche en couleur,

200 M. LOUIS FRéOHSTTS

mettant genou en terre et le front dans la poossière pour saluer ractrice, et Ton avouera que cette mise en scène ne laissait rien à désirer.

Mais les vers surtout étaient coulés dans le plus joli moule que possède le poète qui est un rare enfileur de rimes. C'était bien un peu humiliant pour la poésie de s'abaisser ainsi devant une comédienne... Mais pourtant, non, la poésie n'était pas là ; la rime s'y trouvait seule.

Je voudrais citer toute cette pièce qui prête tant an ridicule, mais ce serait trop long. Citons-en seulement trois strophes en les annotant :

<< Salut, Sarah 1 salât, charmante dona sol."

Ce début rappelle Milton, et son chant inspiré; salut, sacrée luftière... Sarah, qui n*est pas une sotte et qui est habituée à plus de familiarité, a trouvé cela un peu solennel.

'(< Lorsque ton pied mignon vient fouler notre sol,"

La comédienne est susceptible ; elle a fait la moue aux mots pied mignon qu'elle a pris pour une épigramme. Est-ce sa faute si son pied n'est qu'une peau flasque collée sur des articulations ?

*< Notre sol tout couvert de givre,"

Deux pieds de neige, a murmuré l'actricei vous appelez cela du givre I

ti Est-ce un frisson d'orgueil ou d'amour 7 Je ne sais,"

Mais non, mon pauvre ami, a repris Sarah, l'amour réchauffe et l'orgueil fait monter le sang à la tète ; si vous avez le frisson, c'est du froid que vous avez pris, et versez- vous un bon verre de cognac.

« Mais nous sentons courir dans notre sang français " Quelque chose qui nous enivre I "

ET BARAH BERNHARDT. 201

Eh bien I c'est cela, c'est le cognac qui fait maintenant son effets et qui chasse le frisson 1

<* Femme vaillante aa coeur saturé d'idéal" -

Saturé (Tidéalf Et de réel donc? C'est quand on a passe quinze ans sur les tréteaux et dans les coulisses que Ton connaît la vie réelle I

Femme vaillante ! Pourquoi vaillante f Quels actes de vaillance a-^elle donc accomplis ?

<< Puisque tu n'as pas craint notre ciel boréal ^ Ni redouté nos froids sévères, «Merci!...."

Il n'y a pas de quoi, poète. Dona sol vient ici pour notre argent, et non pas parce qu'elle frissonne d'amour pour nou8. Elle ne peut y venir non plus pour y chercher de l'idéal ; elle en est saturée.

'< ..... De l'ftpre hiver pour longtemps prisonniers *< Nous rêvons à ta vue aux rayons printaniers ** Qui font fleurir les primevers I "

Parlez pour vous, mon cher ; mais la vue de Sarah ne produit pas le même effet sur tout le monde. Je l'ai rencontrée, hier dans la rue ; elle avait Taspect d'une flèche de sauvage entortillée de fourrure, et rien ne fait moins rêver aux rayons printaniers et aux primevers qui fleurissent 1

'< Oui, c'est au doux printemps que tu nous fais rêver. *< Oiseau des pays bleus, lorsque tu viens braver « L'horreur de nos saisons perfides ; "

Allons, mon ami, vous vous répétez; la strophe précédente, exprimait la même chose, presque dans Ich mêmes mots. 11 n'y a de neuf que Voiseau des pays bleus ! Mais qu'est-ce que les pays bleus f Je connais les oiseaux bleus, les diables bleus et beaucoup d'autres

202 M. LOUIS FRÉCHSTTE

bleus ; mais les pays bleus f Ni vu, ni connu. Vot vous désigner par là les pays où le parti conservai domine ? Mais la charmante Dona Sol vient de Fra et rien n'est moins bleu que notre ancienne M patrie ! A ce point de vue, ce serait notre p«ys mériterait en ce moment Tépithète, et nous pourri vous appeler, vous, oiseau rouge du paya bleu f

Peut-être voulez- vous rappeler les pays dont pari les contes bleus ? Mais ce ne serait paA aimable | Sarah 1 Allons, je jette ma langue aux chiens.

« Aux clairs rayonnements d'nn chaud soleil de Mai, " Nous croyons voir, du fond d'un bosquet paifumé <« Surgir la reine des sylphides.'*

Encore la même idée, ou plutôt la même flagornt que dans la strophe précédente. Décidément x n'êtes pas inventif poète. Et puis, Sarah arrive .î trente quatre ans, au moins, et elle en montre d\x plus. Je vous avertis qu'elle me rappelle septcin plutôt que mai, et que je grelotte aux rayonnem< de son soleil I

Brisons là.

Il reste encore cinq strophes; mais qaand on ^ les premières, on connaît les autres. I

Tel est le chapelet de rimes que notre poète disant national est allé réciter aux pieds de I^ Sabine, non, de Dona Sol !

La Patrie affirme que Sarah Bernhardt a dit poète : " Vos vers sont charmants, je vais les appreo< pour vous les dire moi-même."

C'était une manière polie de lut faire compred qu'il les avait mal dits.

Èï SARÀQ fiSHNÛARDt. ^03

ais maintenant comment poorra-t-elle lui dire ceB I ? Esl-il yaisonnable de supposer qu'elle saluera préchette en lui disant^

" Salât, Sarah I salât, charmante Dona Sol ? " videmment non. Dès lors, il faudra qu'elle refasse strophes de manière à pouvoir les adresser à M. iis Fréchette.

bîci quelles sont mes prévisions sur les vers qu'elle lira probablement.

n sait que Sarah Bernhardt a possédé tous les bcurs, un seul excepté I Pauvre nature humaine ! li manque toujours quelque chose.

irah Bernhardt a désiré l'amour, ou plutôt des mr» ] elle en a eu, on ne sait combien, mais probancnt trop I Elle a désiré la gloire et les honneurs, y est arrivée [ Elle a voulu des richesses, comme di^ne juive , elle en a !

ue manque-t-il donc à son bonheur ? Je vais vous le >. Elle a désiré ardemment, furieusement avoir un

d'embonpoint, et elle est restée maigre, mais ^re comme un clou, ou plutôt comme un cou de >gne planté sur des pattes de héron t C'est le grand grin de sa vie, l'épine qui traverse sa couronne de i et déchire son front.

>ôs lors on imagine facilement quelle pensée j'aillit )on cerveau en apercevant notre poète- lauréat, gras joufflu, coloré, luisant et rebondi. 8m cœur saturé éal s'est tourné vers le bien-être positif et corporel, ra pu se défondre d'un sentiment d'envie, 'ui donc raison de présumer qu'elle devra le saluer tB les termes suivants :

Salât I LouU I Salut, grassouillet Hernani !

Quand ton double menton que Ton dirait verni, M'apparait luisant comme un caivre,

H. LOUIS TRtcUETTE.

Est-ce un frisson d'enrie on d'appétit ? je sens

(0 douce illusion 1) courir dans tous mes teiM

Un peu de graisse qui m'enirre I

Oui, c'est à l'embonpoint que tu me fois rêver I

Castor des pays bleus, lorsque tu riens brarer L'horreur de mes angles perfides

Et lorsque j'aperçois ton cou si bien bourré

Je crois Toir mon tissu de graisse saturé Recottvrir de ckair me» os rides I

A ceux qui demandent la tête de Riel.

CEUCIPIEZ^LE I CEUCIPIEZ-LE !

Oui, crucifies- le, ce faux roi, cet infâme

Qni s'arroge la royauté I C'est un bandit sans foi que ]a canaille acclame

Et qu'elle appelle Majesté!

Oui, crucifiez-le, on nos lames rouillées

Sortiront de leur vieux fourreau !

Voyez comme ses mains d'un sang pur sont souillées I

Ce roitelet s'est fait bourreau I

Quels sont ces hurlements et ces cris de vengeance

Qui troublent notre Joyeux ciel ?

Et quelle est, dites-moi, la misérable engeance

Qui peut vomir autant de fiel ?

Quel est ce roi brigand et quel est donc son crime

Pour qu'il mérite ainsi la mort ?

Quelle est aussi, grand Dieu I l'innocente victime

Dont vous pleurez le triste sort 7

Ah I nous le savons bien t nous savons qui vous êtes,

Juifs hypocrites de nos jours I Nous savons bien pourquoi tout ce bruit que vous faites,

Pourquoi cet appel au secours I

Nous connaissons aussi l'homme franc, juste et noble

Que vous voulez crucifier, Comme nous connaissons cette victime ignoble

Qu'il vous plait de déifier 1

2 8 CRUCIFIÎZ-LE !

Riel est souverain par le vœa populaire ;

Ce fait vous est-il étranger 7 Le penpie a demandé que son bras tutélairê

8' étendit pour le protéger ?

Comme un serpent hideux se glisse sous l'herbage

Et déroule ses froids anneaux Pour surprendre le nid au milieu du feuillage

Pendant le sommeil des oiseaux,

Ainsi Pinf&me Scott dont le triste supplice Vous cause un si profond chagrin,

Allait plonger son fer, la nuit, avec malice Dans le cœur de son souverain.

£t Riel qui jura devant un peuple libre

De faire régner le bonheur, Riel ne pourra pas, lui, dont l'âme ne vibre

Que pour la justicie et Ihonneur,

Faire enfin respecter ce sacré diadème Qu'on a voulu mettre à son front,

Et redonner la paix à ce peuple qui l'aime, Si c'est là vous faire un affront ?

MaÎK dites de quel droit voulez-vous que vos maftreR De votre ami vengent la mort ?

Garry n'est pas à nous ; est-ce du droit des traitr«;R, Du droit inique du plus fort ?

Ah I cessez de hurler, tigres à face liumaine Qui prenez la peau de l'agneau ;

lie sang vous plaît assez puisque dans votre haine Vous voulez dresser l'échafaud.

(•e que vous regrettez^ ce n'est point la carcasse

De votre ami traître et vénal , Mais c'est le sceptre seul, le sceptre aimé qui liante

Dans les mains d'un heureux rival 1

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