‹ Les guêpes canadiennes, compilées et annotéesChapitre 45 sur 57 · LIS HISTOIRES · texte numérisé non relu

LIS HISTOIRES

Tévidence. — Les Jësaites ont évangélisé et converti de» barbares qui les martyrisaient; ils ont, à travers mille dangers et des souffrances ai&euses, distribué le pain de la parole divine et la gr&ce des sacrements aux premiers habitants français de notre pays; ils ont marié nos ancêtres, baptisé ceux-qui furent nos pores, admi* nistré leurs mourants et prié pour leurs morts; ils ont instruit les premières générations de notre peuple. JU se sont faits mendiants, eux, des hommes de premier ordre, et, de cette façon, ont recueilli pour le Canada, en France, des sommes comparativement énormes, tandis qu'ils vivaient et mouraient tous dans la pauvreté. Quand le pays, après une guerre désastreuse dont ibi partagèrent les misères et les angoisses, dût passer à d'autres maîtres, le vainqueur voulut de nouvelles victimes, ils furent expulsés, il ne demeura en Canada que quelques Pères qui continuèrent l'exercice du saint ministère et dont le dernier mourut au commencement de la première année de ce siècle; ce fut, pour no^ gens, une des douleurs de la conquête. Bécemment, par des temps meilleurs, les Jésuites nous sont revenusi et les Canadiens-Français les ont reçus à bras ouverts*

Mgr de Laval eut à lutter, an prix de son repos et de sa santé, contre ceux qui, sans être des ennemis de TËglise, voulaient l'humilier dans sa personne, contre ceux qui réclamaient, comme un droit, la liberté d'empoisonner et de démoraliser les Sauvages et les Français avec l'eau-de-vie; il a mis en réquisition ses haute» relations de famille pour se procurer, en France, les moyens de subvenir aux besoins d'une chrétienté pauvre jusqu'à la destitution.

Yoilà les véritables documents. Des faits, patents, indé^ niables, immenses ! M. X. et M. Z. ont écrit contre Mgr de Laval et contre les Jésuites ; mais qu'ont ùAi M. X.

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et M. Z., en dehors de lenrs écritures. Les grands travaillears, Champlaio, Pierre Boucher, M. de Montmagnj, M. de Lauson et les autres ont rendu justice aux Jésuites. Mgr de Laval laisse, après lui, des monuments impérissables et une mémoire que vénèrent et chérissent toutes les intelligences bien faites et tous les cœure? droits. Voilà le bien jugé.

Ces mots — documents contre les Jésuites — réveillent en moi un souvenir bien pénible, mais qui me rend plus obligatoire et plus sacrée encore la tfiche désagréable que j'accomplis ici, et m'engage à profiter de l'occasion pour la réparation d'une faute dont le sang me rend, en quelque sorte solidaire.

Ceux qui ont étudié la vie intime de notre population savent qu'à la fin du dix- huitième siècle et dans la première partie du dix-neuvième, l'esprit de Voltaire avait pénétré au sein de la classe instruite en Canada; il en reste encore quelque chose, bien que Voltaire soit aujourd'hui fort démodé. A la lecture des œuvres du ** ricanear infernal " et des écrits de ses compagnons d'incrédulité, quelques-uns pei-dirent la foi ; le plus grand nombre des victimes se bornèrent à devenir frondeurs et moqueurs des personnes et des choses con- HHcrées à Dieu, jusqu'au momentoù, la grâce triomphant de la faiblesse et de la défaillance, ils revinrent vers ce qu'ils avaient méconnu. Mon grand-père fut de ces derniers. Il est mort chrétiennement et j'ai tout lieu d'espérer qu'il a maintenant, satisfait à la justice divine et que c'est du haut du ciel qu'il applaudit à la réparation que vient faire son petit-fils, devant les hommes, d'une erreur grave, et publique commiee par lui, dans un mauvais jour. Il terminait un mémoire à lui demandé, par un comité de l'ancienne Chambre législative du Bas-Canada, par deux courts mais mali-

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cieux paragraphes contre les Jésuites. Il y disait qnMl existait chez les satfvages MoDtagnai» nne tradition à Teffet que les Pères Jésuites, sous le rogne de Louis XIY, étaient allés s'établir au Saguenay^ sous le prétexte d*y répandre le christianisme au milieu des sauvages; qu'ils, les Jésuites, réussirent à convertir presque tous les sauvages, sur lesquels ils acquirent une très grande influence ; ^mais que la compagnie de^ Indes, s'apercevant que les révérends Pères, avec des rosaires, des croix, des reliques et d'abondantes prières, se procuraient plus âe fourrures de qualité supérieure que la compagnie n'en pouvait obtenir avec ses mar ehandises, celle-ci réussit à envoyer les révérends Père:* faire le commerce ailleurs.

On voit par là que c^est toujours le même système* une tradition méprisante, qui n'existe pas, le prétendu prétexte de la religion pour faire le commerce ou pour commander. Heureusement que l'erreur se ment à ellt^ même. Les Jésuites étaient de véritables apôtres, et ce n'était pas un vain prétexte que leur mission, puisqu'il» ont christianisé toute la nation montagnaise ; les sauvages n'avaient point à transmettre une tradition injurieuse à leurs missionnaires, puisque ceux-ci avaient sur eux une très grande influence. La compagnie des Indes n'a pas détruit cette chrétienté, puisque le dernier missionnaire jésuite des Montagnais, le Père Labrosse, ebt mort au milieu de ces sauvages en 1782. Les rosaires, les croix et les prières des Jésuites» de même que Ic^ eflets qu'ils apportaient aux sauvages, valaient infiniment mieux que le rhum et les marchandises de ceux qui auraient voulu les chasser.

Les Montagnais,— je suis personnellement témoin de ce fait, — ont gardé traditionnellement le plus profond respect, la plus grande vénération pour la mémoire de

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leurs premiers missioDDaires. Ils consorveut encore (ils conservaient du moins quand je les visitais) comme des objets du plus grand prix pour eux, les quelques livres qui leur restent du temps des Jésuites, les vieux Mîssanaîgan, Ils se sont transmis, de génération on génération, par la seule instruction de famille, la lecture et récriture que les Jésuites leur avaient enseignées. Ces sauvages ne sont pas riches, ils ne l'ont jamais été ; la Propagation de la Foi et les Pères Oblats aujourd'hui, comme les âmes charitables et les Jésuites autrefois, doivent venir au secours des missions chej^ eux; mais ils avaient jadis établi et ils ont gardé une coutume touchante, pour témoigner leur reconnaissance à TEglise et à leurs pasteurs. Au retour de la chaise, chaque chasseur choisit avec soin la plus belle peau de marte de la saison, pour en faire cadeau aux Pères. Ces peaux de choix s'appellent des martes de miisiottnaîreSj il n'y a pas, sous le soleil, plus belle et plus so3*euse fourrure que ça. J'ai rencontré, àBetsiaroitz, un traiteur juif qui B*en montrait très jaloux; un peu plus, il s'en serait déclaré tout à fait scandalisé ; ce qui ne dérangeait guère le Père Arnaud, qui recommandait à ses sauvages de ne pas aller à la pointe, de l'autre côté de la baie, où on leur offrait à boire de la wiatrinipi^ mauvaise eau. Le Juif s'en vengeait, en parlant mal de ce qu'il appelait la trinité de Betsiamite, composée djn Père Arnaud, de M. Portescue, le commis de la compagnie de la baie d'Hudson, et de Jean-Baptiste Estlo, le chef des sauvages de l'endroit, contre lesquels il promettait de préparer un document, que l'on décoBvrira sans doute quelque bon jour. J'ajoute que j'ai eti le plaisir de voir déguerpir ce digne ennemi dee missionnaires ; il emportait, avec sa mauvaise eau, |#

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bonne eau qu'il avait mise dedans, pour en augmenter la quantité.

Un mot de cette question de la traite qu'on jette sans cesse en pâture à la méchanceté et à la sottise, à propos des Jésuites ; c'est un lieu commun qu'inspirent la haine, la mauvaise foi, l'ignorance, l'étoui*derie on quelque autre misère morale ou intellectuelle. Dire que les Jésuites ont fait le commerce des fourrures, c'est mentir à l'histoire; mais les Jésuites, comme d'autres missionnaires du reste, et tous les habitants des pays sauvages, ont quelquefois été par la nécessite dans rintérêt de leurs néophytes et pour le soutien de leurs missions, obligés de faire des échanges, de traiter avec les aborigènes ; c'était une manière de subvenir aux besoins matériels de la condition qui leur était faite, manière dont ils n'ont jamais abusé, ni même usé quand ils ont pu l'éviter.

Mais là ne glt pas la question, qui consiste exclusivement à savoir si, dans l'espèce, la chose était licite. Il ne saurait exister le moindre doute sur la légitimité d'actes de ce genre. La loi naturelle y autorise, la loi de grâce j autorise; saint Paul dit aux Corinthiens: *' Si nous avons semé en vous des biens spirituels, est-ce '' une grande chose que nous moissonnions de vos biens ** temporels. " La loi révélée dit : *• Vous ne lierez " point la bouche au bœuf qui foule les grains. "

Ce que les Jésuites, comme tout le monde, tenaient de droit inhérent, de la loi de nécessité, de la loi naturelle, de la loi révélée et de la loi de grâce, on le leur avait reconnu, de droit positif, dans le pays, afin de les soustraire aux tracasseries de la bureaucratie et aux attaques de la rapacité. Dans les arrangement» survenus à l'arrêté de 1645, relatif à la Ck)mpagiiie de» habitants et au privilège de la traite, il était réservé

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aux Jésuites de traiter. M. Suite reconnaît, il faut le dire, Texistence de cette disposition, dans des termes convenables: "Par exception, dit-il, il fut permis aux *" pores jésuites de trafiquer, comme d'habitude, sur une " échelle assez restreinte, pour leur aider à subsister. *'

Le fait est qu'en cela, les Jésuites étaient soumis et obéissaient à un droit beaucoup plus étroit que tous les autres, celui de la discipline ecclésiastique. r£glise est plus jalouse de la dignité de ses ministres que les ennemis des prêtres ne sont ardents à les attaquer.

L'injustice contre les religieux et les religieuses est telle que, naguère encore, on a prétendu que les communautés d'hospitalières, par leurs chartes ont bien le droit de loger, de vêtir, de chauffer et de nourrir le» pauvres et les infirmes; mais qu'elles n'ont le droit d'exercer aucune industrie profitable, si permise qu'elle soit à tout le monde, pour s'en procurer les moyens. Elles ont le droit de vivre avec leurs pauvres, mais elles n'ont pas le droit de gagner leur vie et celle des malheureux qu'elles recueillent ! O profondeurs de la sottise et de la vilenie humaines !

Le chapitre X du troisième volume du livre de M. Suite se rapporte à la période historique écoulée entr^ l'année 1625 et l'année 1657, et porte pour titre les mots :

« On demande nn clergé national. "

Si ce titre peut avoir une signification, cela ne peut vouloir dire autre chose que ceci : M. Suite, se donnant comme iuterj)rdte des demandes des Canadiens de

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Tépoqne, affirme qu'ils réclamaient d'être deseervÎB par des prêtres nés ou du moins ordonnés dans le pays. Or, au commencemont de cette périodci (1625) il n'y avait pas, dans tout le Canada, un seul individu de race européenne, né au pays, figé de plus de sept ans. Le premier Canadien qui se soit voué à l'état ecclésiastique ne vit le jour que juste au milieu de cette période, en 1642. Les deux seules personnes qui aient vécu en Canada de 1625 à 1657, et qui aient eu la vocation de se faire prêtres, à part quelques enfants encore en bas fige, ont été : le premier, M. de Lauson Chamy, alors marié et lieutenant du gouverneur, qui, après la mort de sa femme, arrivée en 1656, se fit prêtre et revint au pays, en 1659, avec Mgr de Laval, dont il fut plus tard grand-vicaire ; le second, M. Morin, figé de quinsa ans, en 1657, qui faisait alors ses études au collège des Jésuites et fVit ordonné en 1665. De plus, il y avait une autre excellente raison pour ne pas avoir d'ordi* nations, c'est qu'il n'y avait pas, avant 1659, en Canada' d'évêque pour les fkire. La première ordination dans le pays fut celle de M. Allet, venu diacre, en 1657, et fait prêtre en 1659 ; la seconde, celle de K. de Bernières, un jeune noble que Mgr de Laval avait amené avec lui ; la troisième f^t celle de M. Morin, le fils d'un habitant.

En présence de ces faits, qu'il n'était pas permis à M. Suite d'ignorer, comment a-t-il pu attribuer aux Canadiens une demande qui eût été le comble du ridicule, une véritable insanité? Ici comme ailleurs, c'est l'auteur qui divague: '<0n demande un clergé *' national " ; mais le marmot qui trépigne, grimace et demande qu'on lui livre la lune reflétée dans l'eau, n'est ni plus naïf, ni plus sottement impériea^ue cela.

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Voici comment M. Salte entre en matière, dans cet étonnant chapitre X :

'< Notre clergé, dit-on souvent, a bit ùnirre nationale eè ka. (* Canadiens loi doivent de la reconnaissance. Ceci est parftdte- •< ment conforme à l'opinion de tons les gens éclairés; mais la " masse des lectears ne se doute peut-Ôtre pas de la distinction qu'il « 7 a à faire entre notre clergé et le clergé français du dix-septième *< siècle. Confondre les Jésuites, par exemple, avec les prôtre^ « canadiens, c'est prendre de l'eau pour du feu — sans compter que ** durant le dix-septième siècle, nous n'avons pas eu de clergé «* canadien, grAce aux Jésuites."

J'ai déjà dit que je ne veux pas faire la ciitique do Toavrage de M. Suite, je n'en ai pas le temps ; encore moins voulais-je m'occuper de son style: on a trop usé et abusfi de cette mesquine et fausse critique, pour que je veuille seulement avoir l'air de m'en occuper. D'ailleurs, je dois rendre cette justice à M. Suite que, d'ordinaire, il écrit correctement, avec verve, et que sa phrase est généralement assez bien tournée ; mais dans cette malheureuse Histoire à lui, le dévergondage de^ idées déteint sur la diction. Au reste, c'est inévitable. Quelle tournure baroque, dans le passage plus haut cité, par exemple : " prendre de Veau pour du feu " ; c'est au artifice de langage qui n'avait pas encore pris plains parmi les figures de rhétorique connues jusqu'à ce jour ; mais quand on ajoute que c'est absolument comme si on confondait " les Jésuites avec les prêtres canadieiib," alors la parole écrite cesse d'être un moyen de communication facile entre l'écrivain et le lecteur. Les écarts de tous genres, qui rendent tout-à-fait absurde le livre de M. Suite, faisaient dire, à un correspondant de la Vérité^ que cet ouvrage est tracé " à coups de pioche,'* je trouve le mot heureux et très graphique.

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