‹ Les guêpes canadiennes, compilées et annotéesChapitre 56 sur 57 · LA MONTAGNE EN TRAVAIL MIT DU MOINS AU MONDE UNE SOURIS · texte numérisé non relu

LA MONTAGNE EN TRAVAIL MIT DU MOINS AU MONDE UNE SOURIS

No9 ministres fC enfantent rien du tout.

Figurons-nous, que hous sommes en la salle du conseil exécutif. A la tète de la table, nous voyons le vénérable président; il passe la plus grande partie de son temps à otfrir sa tabatière à ceux de ses collègues qui sont assis près de lui ; ces prises fréquentes ont pour objet, de faire priser les services du distributeur de tabae. Près de lui est M. Daly, qui se ronge les ongles et M. Morris qui taille des plumes. M. Papineau est debout près de la cheminée ; il a relevé les deux pans de son surtout pour se chauffer plus commodément; il regarde avec un œil d'envie et de regret, une pipe qa*iui valet a oubliée sur le foyer. M. Smith se caresse le menton, fait un haut-le-corps et admire son ombre

d'il y a quarante anh. 335

contre le mur. M. Draper feuillette d*un air soncieax le journal du conseil. M. Kobinson trace force chiffres dans un carnet, comme s'il essayait d'arranger des comptes. En6n M. le greffier attend, la plume sur Toreille, qu'on lui donne quelque ouvrage. C'est le vénérable président qui prend la parole.

Le Président.— Eh bien, messieurs et chers collègues, c'est au moment où nos ennemis, où le pays tout entier» font entendre contre chacun de nous mille brûlantes clameurs, qu'il faut montrer notre patriotisme et répondre à nos détracteui-s par de bonnes actions. Voyons, hfttons-nous, que nos délibérations soient courtes et que nos travaux soient longs, comme disait son éminence le cardinal de Richelieu ; vengeons-nous par un grand nombre de bonnes lois et faisons taire les calomniateurs. C'est ainsi qu'en agirent Henri quatre et son respectable ministre Sully, comme j'aurai l'honneur de vous le raconter, si vous voulez seulement me prêter quelques minutes d'attention ; il me suffira pour cela, de retracer l'histoire des difficultés que dût éprouver le digne monarque, à la suite de la crise qui précéda son avènement Je ferai briller à vos yeux...

M. Eobinson. — (comptant tout haut) Quatre et quatre font huit, et cinq font dix-sept. Qui de dix-sept Qte dix-neuf ne peut, emprunte un qui vaut dix ; dix et dix-sept font vingt-sept ; qui de vingt-cinq ôte dix-neuf reste huit ; je pose zéro et je retiens le reste. Eh ! qui diable ose dire que mes comptes ne sont pas clairs ' Aussi clairs que de l'eau de roche. Gredins de radicaux ! quel tourment ils m'ont donné avec leurs calomnies. Si seulement mes collègues travaillaient comme moi, tout irait bien ; mais ils passent leur temps à patauger dans des lois auxquelles on ne comprend goutte, tandis que moi, je procède le chiffre à la main ;

je ne vois plus que des chiffres, j'y rêve toutes les nuits. Au moins on ne me fera point de reproches.

M. Draper. — Voyons messieurs, procédons par oixlre j où en sont vos mesures, monsieur le pi-ocureur-général du Bas-Canada?

M. Smith. — Eh I de quelles mesures voulez- vou« parler ?

M. Draper. — Parhleu, des mesures importantes que vous devez proposer, car vous devez sui-tout en présenter pour le Bas-Canada où nous n*avons pas de partisans ; dans le Haut- Canada nous sommes assez bien, car nos gens en travaillant pour eux-mêmes, font notre ouvrage ; mais avec vous il n'en est pas de même.

M. Smith. — Je proposerai mes lois à la prochaine session.

Tous les autres ministres. — Quoi ! pas durant celle-ci ?

M. Smith. — Ah ça ! me prenez vous pour un automate à faire des lois ? Vraiment, je vous trouve singuliers de me talonner ainsi ; croyez- vous qu'il n'y a pas asaez des Baldwin, Aylwin et des Lafontaine qui sont sans cesse sur mon pauvre dos. L'un, me fait des questions par des motions impertinentes, l'autre, me montre au doigt, l'autre, me fait le poing. Vraiment si cela continue, j'en deviendrai bête. Je suis le cheval de travail de l'administration ; c'est sur moi que retombent tous les coups ; les petits enfants courent après moi dans la rue; à la chambre, les jeunes membres me regardent en souriant et à peine suis-je dans la salle du conseil, où je crois me reposer, que mes collègues me tourmentent à leur tour, comme si je devais h moi tout seul, porter tout le fardeau du pouvoir; et pourtant, sans me vanter, hem I où aurait-on trouvé un procureoi^ général si je n'étais venu au secours de l'administration 7

M. Daly. — Il ne B*agit point de doub quereller, mais de travailler. Toutes les lois peuvent bien He remettre À une autre fois ; il n'y a que les avocats qui s'occupent décela; mais la liste civile, messieurs, la liste civile; voilà la question. To he cr not to be, comme dit Lord Byron

H. Draper. — Shakespeare dans Hamlet, vous voulez dire.

M. Daly. — Byron, Hamlet ou Shakespeare, n'importe; de l'argent, voila le point

M. Robinson. Tout cela est arrangé. Mon plan est fait et rédigé; je vous le soumettrai dans quelques jours. ,Je paie tous les officiers publics, les pensions et je renvoie en masse toutes les demandes d'argent. Il n'y a point d*argent dans le coffre ; bonne raison j'espère.

M. Draper. — ^Comment ! vous ne voulez rien accofder aux amis de McNab, par exemple, nous sommes perdus.

M. Robinson. — Il n'y a point d'argent dans le coffre.

M. Morris. — Et la demande de mon cousin qui a fait élire quatre de nos partisans ?

M. Kobinson. — Si on lui donne à lui, il faudra donner aux autres. Il n'y a point d'argent dans le coffre.

M. Yiger. — ^J'approuve hautement la ferme résolution de mon collègue l'inspecteurgénéral ; l'économie est la première vertu du fidèle financier. Dites-moi, avezvous songé à l'augmentation de loyer que j'ai demandée pour mes maisons ; vous savez que la translation du siège du gouvernement a donné une grande valeur aux ptx)priétés ; or, comme j'ai abandonné les cent louis que j'aurais autrement reçus comme membre du iconseil, il serait injuste de me faire éprouver d'autres pertes; d'ailleurs, une bagatelle de quelques trois ou quati^ cents louis serait peu de chose pour la caisse publique,

338 POLITIQUJB ET P0L1TIQUK8

M. Bobinson.^ Je ne parle point de cela dans mon projet ; mais nous prendi-ons cette petite somme sur leit contingente des travaux publics.

M. Yiger. — Avez-voas songé aux demandes que j'ai faites poui* mes électeurs de Mégantic. Il est de la plus haute importance pour le gouvernement que je tienne mes promesses.

M. Eobinson. — £h ! je n'en vois point ta nécessité ; il ne faut pas habituer le pays à trop croire aux pai^oles» des ministres ; cela deviendrait un abus. Nous ne poun*ions plus ouvrir la bouche sans nous compromettre.

M. Baly. — Oui, oui, tout cela est «tel et bon ; mais il faut absolument que mes électeurs aient l'argent pour leurs chemins, leurs ponts ; sans quoi, je donne ma démission et le gouvernement s'arrangera comme il pourra.

M. Smith. — Quoi ! vous resigneriez ( embrasses-moi mou cher

M. Daly.- -C'est-à-dire, je ne dis point ça ; je ne voudrais point pour une bagatelle comme celle-là, mettre le pays dans une nouvelle crise; mais il me faat absolument cet argent-là ; il y va de mon honneur...

M. Smith. — Qu'importe.

M. Daly. — Mais il y va de mon élection.

M. Smith. — Ah I c'est une autre affaire. Eh bien ! nous dirons à notre président des travaux publtci^, qu'il faut qu'il nous trouve quelques milliers de louis pooivous. Savez- vous que c'est une magnifique chose que le bureau des travaux publics. Parlez-moi de Lord Sydenham pour les idées lumineuses. (Il s'adresse à Mr. Papineau.) Et vous, mon cher monsieur Papineau, achevez- vous votre bill d'éducation ?

d'il y a quarantb ans. 339

M. Papineaa. — Oui, oui, j'ai fini, et je vou8 assure que ce n'est point sans fatigue! Ce bill de M. Morin était long en diable à copier. Et vous, vos projets de lois, avancent-ils ?

M. Smith.— Quelles lois ?

M. Papineau. — Eh 1 les lois que nous avons promises au commencement de la session.

M. Smith. — Mais je ne sais ce que vous voulez dire. Je n'ai pas le temps de faire des lois, moi ; nous en avons bien assez, allez. Je crois qu'il faudrait s'occuper d'en rappeler une partie ; j'y penserai pour la session prochaine. Pour le moment, il faut que je m'occupe de satisfaire mes bons amis les braves citoyens de Mis^^isquoi. Que pourrais je faire pour eux? (Il se gratte lu tête.)

M. Daly. — Qu'avez- vous donc qui vous inquiète, mon cher procureur général ?

M. Smith. — Je cherche un chemin de bois ou de fer pour vos électeurs; car enfin, il leur faut bien quelque choî«e.

M. Daly. — Eh bien ! le bureau des travaux publics, mon cher, le bureau des travaux publics, quelques milliers de plus ou de moins cela ne parait pas sur un million et demi. D'ailleurs ces gens du Haut-Canada ne doivent pas tout dévorer; il faut qu'ils nous laissent quelque chose.

M. Smith. — Ils dévorent bien ; mais avouez aussi, qu'ils votent bien. Où en serions-nous, je vous le demande, si ces gens-là n'avaient pas pour principes de ne jamais s'attacher aux principes ?

Un domestique annonce son Excellence le Gouverneur-Général. Tons les Conseillers se lèvent et un instant après, arrive Sir Charles Metcalfe, qui va prendre la place qu'occupait M. Viger,

340 POLITIQUE BT POLITIQCTES

M.Viger. — Votre excellence ne verra pas sans plaisir, que nous avons discuté les hauts intérêts de la nation avant son arrivée, afin d'être préparés à voter immédiatement, en présence de votre excellence, les mesurée importantes que nous lui conseillerons d'adopter, lorsqu'elle aura bien voulu nous permettre de les lui offrir ; car, c'est ainsi que nous concevons la théorie et la^ pratique du gouvernement constitutionnel et que nous les mettons d'accord avec les vues de votre excellence, parceque, selon moi, la cordiale entente entre toutes les parties intégrantes du pouvoir, est l'essence du succès et quoique Montesquieu ne soit pas d'accord là-dessus avec moi, je ne maintiens pas moins que...

M. Draper. — Il serait plus court de lire simplement le résumé de ce que nous avons arrêté provisoirement.

Son excellence fait un signe de tête affirmatif.

M. le GrefBer lisant : — Il a été décidé à l'unanimité par les fidèles et dévoués conseillers de votre excellence, après mûres délibérations et considérations, qu'il ne serait rien proposé d'important de la part de l'administration durant la session actuelle, vu l'opposition factieuse que les ennemis du gouvernement de votre excellence, font à tout ce qui provient de quelqu'un de ses membres. Il a été de plus arrêté, que l'on augmenterait le loyer des maisons appartenant à l'honorable Denis Benjamin Viger et occupées pour le service de sa Majesté. Son excellence fait un signe de tète affirmatif.

Le Greffier continuant: — Il sera recommandé au bureau des .travaux publics, de dépenser une somme de quinze mille louis d'après les plans, devis, et recommandations de Sir AUan N. McNab.

d'il t a quarants ans. 341

Son excellence fait un signe de tête> en grimaçant an pea.

Le Greffier continuant i—II sera recommandé au même bureau, de dépenser une somme de dix mille louis dans le comté de Mégantic, Rur les indications de rhonorable Dominique Daiy. Son excellence fait un signe de tète affîrmatif et M. Daly rayonne de joie ; on le croirait assis sur une fourmilière et on pourrait le voir sous la table compter sur ses doigts.

Le Greffier continuant : — Le même bureau dépensera cinq mille louis à Missisquoi, entre les quatre, vingt dix électeurs que représente l'honorable procureur-généi*al. (Signe de tête affîrmatif de son excellence; M. Smith est rouge de colère et semble tout à fait piqué, il demande à M. Daly, poui*quoi on ne lui accorde pas autant qu'aux autres et celui-ci lui répond, qu'il suppose que c'est parceque la constitution anglaise n'est pas écrite. M. Smith se mord les lèvres.)

Le Greffier continuant : — Le même bureau dépensera des sommes n*excédant pas dix mille louis, dans les localités du Haut Canada, qui ne seraient point sur la ligne des grands travaux déjà commencés. Il recevra pour cela, les ordres des honorables ministres de votre excellence qui résident dans cette section de la province. (Son excellence affirme de la tête).

M. Viger. — Il est une certaine quantité d'emplois à distribuer; d'après le système de gouvernement responsable, adopté ici, on doit n'écouter que les pétitions des partisans du pouvoir. C'est très-juste ; mais parmi ces derniers il est encore difficile de choisir, car ce sont ces gens-là surtout, qui pétitionnent pour les emplois et il faut autant que possible ne les point désobliger.

342 POLITIQUB BT POLITIQUES

M. Baly. — Oh l il n'y a pas besoin de se gêner poar cola. J'ai mon Dunkin (1) qai tourne assez bien le» réponses aax candidats rejetés. Le fin mot, c'est de faire vivre ces gens-là dans Tespérance ; il n'y a rien dans ce monde, comme l'espérance ; sans elle, nal gouvernement ne serait possible. (Son excellence fait deux signes de tète).

M. Eobinson. — ^Passons maintenant à la considération des fonds secrets ; lesylicenses de mariage, une partie des amendes que son excellence nous abandonne, les biens des Jésuites, peuvent nous donner de beaux éous à faire rouler. C'est dans ce genre-là qu'est mon fort ; il n'y a pas besoin de rendre compte à cette impertinente Chambre d'Assemblée.

M. Viger. — ^J'ai mon compte à produire et j'ose croire qu'il est si modéré, qu'il sera voté sans discussion. Il ne se monte qu'à la bagatelle de dix-sept cent quinze louis dix-sept chelins et trois pence et demi ; tenez, vout» pouvez voir ici le détail ; c'est pour la pension de mon petit Barthe, des subsides pour l'impression de l'Aurore : comme achat d'encre, loyer de ma maison, papier, changement de caractères. Pour ma part de rédaction, je ne compte que trois cent« louis par an; c'est pour rien et^ je le fais seulement pour le bien de la patr'e. Il y a quelques louis aussi, pour voyages à Sorel, à St. Ours, envoi d'émissaires et aussi les frais d'impression de ma criae ministérielle qui ne s'est pas vendue comme je l'espérais. Si j'avais été élu, j'aurais bien payé tout cela de ma poche, mais n'ayant

(1) M. Chri0topher Dunkin, fat plus toid dépoté à l'Aa blée LégislatiTe et anx Communes avant et après la Conlédéimtion. Il fut trésorier de la province de Québec de 1867 à 1869 ; Ministre fédéral (Agriculture) de 1869 à 1871, alofs qu'il fut fiiit juge de la province de Québec.

d'il t a quarante ans. 343

paa réussi, il est juste que je sois remboursé de cette bagatelle. J'ai tant perdu par la translation du gouverDement à Montréal : je paie le foin pour mon cheval beaucoup plus cher, 1^ prix des légumes, du bois, des domestiques a tant augmenté que je m'aperçois cruellement de la différence ! (Il soupire.)

M. Smith. — Mais il me semble que l'immense circulation de V Aurore devrait couvrir...

M. Viger. — Oui, oui I cela devrait être, mais cela n'est pas ; l'erreur, les préjugés, l'ignorance, que sais-je, l'intrigue... enfin c était à prendre ou à laisser, pas d'argent, pas d'Aurùre. (Il soupire.)

M. Morris. — Oui, oui, j'ai inspecté ces comptes de le Horreur des Canadas, et ils sont corrects selon moi, à l'exception d'un seul item; c*est le montant porté comme payé par M. Barthe au docteur qui Ta soigné, à la suite du duel qu'il a manqué d'avoir avec le propriétaire de la Minerve. Ces soins sont comptés comme s'il y avait eu quelque opération chirurgicale, tandis qu'il est notoire, que ce monsieur n'était point blessé.

M. Viger. — Je vous demande pardon mon honorable collègucu. en voulant se précipiter derrière la porte de sa chambre, mon jeune ami s'était cruellement blessé; il saigna du nez pendant plus d'une heure et le docteur fut obligé de lui mettre une clef froide sur la nuque pour arrêter l'hémorragie; cela constitue des soins chirurgicaux et non point médicaux.

M. Morris. — Médicaux !

M. Viger. — Chirurgicaux I

M. Bobinson. — Médicaux !

M. Smith. — Chirurgicaux I

M. Draper. — Médicaux !

M. Daly. — Chirurgicaux ! J'en appelle a M. Papi» ncau.

344 FOLITIQTTB BT P0LTTIQUB9

M. Papîneau. (Qui parcourait attentivement une Iia8i«e de journaux, se lève en sursaut à cette appellation) Si j'ai bien compris l'objet de la discussion, qaelquei« uns de mes collègues s'opposent a l'introduction immédiate de ma loi sur les conseils municipaux, qu'ils voudraient diviser en districts collectifs ruraux au lien de pai*oi8sianx. (M. Daly parle dans son carnet acoustique) Ah 1 ah ! ah ! j'y suis, oh I chirurgicaux sans aucun doute !

M. Yiger. — J'en appelle à la décision du conseil.

Son excellence demande l'opinion des membres et (M. Viger ne votant pas) les voix se trouvent également divisées. Alors, son excellence donne sa voix en faveur de M. Yiger et son compte est adopté sans modification. On dispose après cela, de plusieurs votes d'argent en faveur de quelques personnes qui m'ont donné, là-dessus, une ])rime pour que je n'en dise rien. Puis, une discussion assez chaude s'engage sur une proposition de M. Daly, qui veut accorder une récompense de sept mille louis, à diviser entre ceux qui contribueront à faire sortir l'honorable T. C. Aylwin du parlement Les uns veulent qu'on l'expulse par un vote de la majorité de la chambre ; mais pour y réussir, il faut que quelqu'un se charge de taquiner assez vivement ce membre, qui n'est pas commode à manœuvrer, pour le faire se compromettre au point de justifier cette mesure. C'est à qui n'entreprendra pas cette tâche. M. Smith assure qu'on :ie peut réussir qu'avec l'aide de l'orateur. M. Draper pense qu'une fois qu'il aura un siège dans la chambre, il pourra gagner à lui tout seul, le prix offert. M. Smith dit qu'il n'en croit rien ; que si les talents, les connaissances, la fermeté pouvaient déconcerter ce jeune ancien ministre, il y aurait réussi. M. Daly lève les épaules en signe de pitié. M. Yiger

d'il t a quarante ans. 345

pense qu'avec la presde on peut tout opérer et il assure, que si l'on veut diviser la somme en question, entre V Aurore et le Canadien on pourra dépopulariser M. Aylwin au point d'obtenir sa résignation.

Mais dit M. Draper, je ne crois pas que ces deux feuilles veuillent louanger l'honorable membre pour Québec (qui a été élu contre leur gré), au point de le faire haïr par nés amis et partisans.

— Eh ! réplique M. Viger, vous ne me comprenes pas ; je ne veux point le louanger, mais l'abattre, par la force de la publicité et du raisonnement ; quand je devrais prendre moi- même la plume, je le ferai fuir dans la vie privée ! I

M. Draper secoue la tête en signe de doute et ajoute : il était plus facile de vous faire entrer au parlement que d'en faire sortir M. Aylwin et pourtant, vous n'avez point réussi.

M. Viger. — Oh I mon cher monsieur, les choses sont bien changées. Je n'ai pas eu l'appui du Canadien avant les élections, pai*ceque les apparences étaient, contre nous ; mais depuis que nous avons la majorité, c'est une autre affaire ; leVanadien est avec nous ; c'est moi qui vous le dis, avec nous, coF{Kk et âme. Il s'est vendu à crédit ; c'est à nous de voir à îô payer maintenant ; les annonces ne suffisent point ; il faut quelque chose de mieux. Jadis, je croyais au patriotisme, à la reconnaissance, enfin à l'excellence de la nature humaine ; mais depuis la conduite du pays à mon égard, j'ai ouvert les yeux et j'ai découvert que si on fermait les églises, qu'on ouvrit les prisons, qu'on congédiât les magistrats, les soldats et les hommes de police, la nature humaine ne vaudrait pas, certainement, la nature des tigres et des lions.

M. Dâty. — D'après le profond raiBonoement de notre honorable président, je croîs que le plus court moyen, nerait de nous défaire de notre ennemi, par le mojen de notre exeellent ami le représentant canadien de Montréal. C'est un sabreur au pistolet, ailes. Je lui en pai'lerai et prur l'y engager, je lui promettrai^ s'il réussit, l'argent d*aboi*d, car le solide passe avant tout, puis des parchemins de chevalier, pour satisfaire b«i nature humaine.

Tout le monde applaudit. Son excellence signe divers papiers, sans les regarder et la séance est levée.

PKOKOGATION DU PARLEMENT.

Son excellence le gouverneur-général a prorogé le parlement provincial samedi dernier, par un discours vraiment d'honnête homme, (paroles d'Aurore !) Nous ne reproduirons pas cette drôle de harangue, notre journal est trop grave pour cela; nous lit laissons à ces farceurs de journaux sérieux. Nous allons seulement rapporter à nos lecteurs, le discours que fit Lord Metcaife à ses ministres, immédiatement après être revenu du parlement.

Son excellence est arrivée la première dans la chambre du conseil exécutif; les ministres arrivent tout suant ; ils ont couru presque tout le long du chemin, pour tficher de suivre les équipages du gouverneur, mais en vain, les chevaux du carosse vice-royal, ont meilleur jarret que ceux qui sont attelés au char de Tétat. Par

exemple, ces derniers coûtent beaucoup plus cher, ce qui compense les choses, à la façon de lu balance du trésor entre le Haut et le Bas-Canada.

Son Excellence. — Arrivez, arrivez, messieurs, que je vous dise, an moins, ma façon de penser après Tavoir cachée à ces représentants que la peste étouffe, eux et le gouvernement responsable 1 Ah ça, qu'est-ce que cette mauvaise plaisanterie qu'est venu me faire Sir AUan N, McXab ? Il avait Tair de vouloir me mystifier avec son sermon moitié constitutionnel et financier ; il avait l'air de nous faire une charité, en nous accordant les subsides qui sont voté^ par le pailement impérial, entendez bien, par le parlement impérial et non point, par cette mesquine corporation que vous avez l'arrogance d'appeler un parlement provincial, conduit, par un bureau que vous avez l'audace d'appeler un ministère, un cabinet !

L'hon. Dominique (à part). — Ah mon Dieu ! la vieille histoire qui revient ! Le voilà justement comme avant ta crise. Sur quelle herbe a-t-il marché aujourd'hui ? Faudra-t-il résigner encore une fois?... je veux dire, voir résigner encore mes collègues. Ce n'est pas moi qui donne ma démission il est vrai, mais c'est tout comme.

L'Hon. Smith (à part).— Milorda' l'air fôché. Qu'il ne me (&che pas, par exemple, car je donne ma démission dès l'année prochaine.

L'Hon. Draper (à part). — Hélas ! faut-il recommencer à batailler ici après avoir bataillé là-bas. S'il nous reçoit de cette f^onlà, je résigne et je passe dans l'opposition.

M. Higginson (qui a entendu M. Draper).— Calmezvous, ce ne sera rien ; son excellence est fort inquiétée

aujourd'hui par âon cancer, compliqué d*une attaque de goutte.

L'Hon. Viger (à part). — Ciel ! i^ingralitude se giia- Berait-elle aussi dans le cœur des grands? je croyais qu'elle n'atteignait que les peuples.

L'Hon. Papineau (à part). — Il paraît qne soo excellouce n'est pas de bien joyeuse humeur aujourd'hui, mais ça se passera ; et puis, si ça ne se passe pas après tout, cela ne fait pas grand'chose ; il n'y a pas ici de rapporteurs pour les journaux, les affronts cachés sont à moitié pardonnes.

Son Excellence. — Ah ça ! que marmottez- vous donc tout bas. tous ensemble ?

L'Hon. Dominique (s'avançant d'un air timide). — Milord, les paroles do Sir Allan... '

Son Excellence. — Retirez- vous ! comment osez-vous paraître devant m,i3^yeux aprds votre duel... ?

L'Hon. Dominique. — Je sais milord, que jai commis une faute, mais en tin dans la position où j'étais, que rae fallaiiil faire?...

Son Excellence.— Tuer votre adversaire.

L'Hon. Dominique. — Mais milord...

Son Excellence. — Ou vous faire tuer, cela eut peutêtre mieux valu encore.

L'Hon. Dominique (à part). — Ah mon Dieu I je suis mort. Morfondez- vous donc, allez donc sur le champ de bataille pour ces gouverneurs... c'est égal il ne rae fera pas résigner; on verra qui de nous deux, aura le dernier mot.

L'Hon. Draper. — Milord, le discours de Sir Allan N. McNab qui paraît avoir tant déplu à votre excellence, lui a été dicté par nous mêmes. Vous savez que nous avons une si mauvaise réputation en fait de gouvernement responsable, qu'il fallait bien, en terminant la

d'il y a quarantb ans. 349

sesBÎon, jeter un pea de poudre aux yeux des électeurs, surtout H ceux des localités qui n'ont pas reçu d'argent.

Son Excellence (s'apaisant). — Ah I c'est une autre affaire ; vous auriez dû me prévenir de ce tour-là qui en effet, n'est peut-être pas mauvais. Pourtant, si vous m'aviez consulté, je vous aurais -<peut-ètre empêché de faire cela, car il ne faut point trop parler de gouvernement responsable, ni faire de promesses pareilles, car le peuple finit par prendre cela au sérieux et l'on a mille peines ensuite, à lui faire entendre le badinage. (Son excellence rit.)

Tous les ministres rient du bout des lèvres : eh ! eh I eh ! eh ! eh ! eh.

Son excellence tire un papier de sa poche et se met en devoir de le lire à haute voix ; derrière elle se tient M. Higginson^ qui lui souffle les mots que milord ne peut déchiffrer.

*^ Honorables Messieitrs,

^ Enfin la session, une session laborieuse, est terminée ; les subsides sont votés, tout l'argent que vous avez demandé a été accordé. Remerciez-mot messieurs, car sans moi, sans la part active que j'ai prise dans les affaires du pays, en dehors de mon cabinet, sans les généreuses charités que j'ai prodiguées, sans les précautions que j'ai prises avant, pendant et après les élections, où en seriez-vous messieurs, avec une opposition forte, unie, habile, vertueuse comme celle que le pays a envoyée dans le parlement, où en seriez-vous, je vous le demande, où en seriez-vous ? (un verre d'eau, s'il vous plait ! ) Tous les ministres se précipitent vers la porte et crient au messager : — un verre d'eau, un verre d'eau pour milord ! Le messager arrive le chapeau sur la tête. M. Smith renverse le chapeau du revers de la

main, tandis que M. Dominique s'empare du plateau el (in verre d'eau, qu'il va présenter h son excellence. Milord boit, puis continue : — ^' Mais, messieurs^ tout nVst pas accompli encore. Il nous reste beaucoup à faire pour Tan prochain. D'ici à l'automne, il nous faut faire des efforts iocessants pour augmenter notre majorité, car travailler comme nous sommes, est, vous le savez, impou^ible. â l'œuvre donc mes amis, an négliges rien ; que l'argent que vous vous êtes voté serve à plusieurs Hns ; que dans chaque ville on aoudoie les plus anciens journaux, qu'on s'y crée des influences par tous les moyens ; il ne manque nulle part de mécontents et de traîtres ; commencez par diviser les rangs libéraux ; ébj*anlez les masses; jetez la discorde entre les repi*é8entant8, parlez h la jalousie des uns, a la cupidité des autres, promettez tout ce que vous voudrez à tout le monde ; il y va de mon honneur et de votre existence comme ministres. Adieu, messieurs, je vous reverrai bientôt et nous pourrons nous consulter sur le meilleur moyen d'atteindre à nos vues. "Constance, finesse, et pas de scrupules; telle a toujours été ma devise dans les positions dilHciles où je me suis trouvé jusqu'ici ; gravez ces mots dans vos cœuro, et avec cela, nous pourrons affronter bien d'autres périls que ceux par lesquels nous avons passé jusqu'ici."

•Son excellence sort brusquement; les ministres s'entregardent, s'essuient le front et sortent sans mot dire.

Typographie A. Burcav, 170} rue Sparks, Oitaw».

T.A.BXiEÎ

PROFILS ET GRIMACES par Lacbsnt 7

A. B. Roathier 7

Ferdinand Hamel 14

POLÉMIQUE entre l'Hon. A. B. Routhier, M. L. Fr6chette et i'Hon. L. A Deasaulles, an sujet de la publication des ** Causeries du dimanche " .j^, , 19

LeUres de M. Fréchette à M. Routhier 19}^^47,

Lettres de M Routhier à M. Fréchette 28, 33, 54,

Lettres de M. Dessaulles à M. Routhier 146, 156

Lettres de M. Routhier à M. Dessaulles 151, 160

NOTES CRITIQUES du livre de M. Routhier " EN CANOT "

par M. Léon Lorrain 163

▼ERS ADRESSÉS À Mlle. 8ARAH BERNHARDT, par M. L. Fréchette— suivis d'une critique et d'une parodie de ces vers, par * • * 1 97, 199

Page 1