‹ Les guêpes canadiennes, compilées et annotéesChapitre 55 sur 57 · I-e gouverneur ne répond rien et sourit · texte numérisé non relu

I-e gouverneur ne répond rien et sourit

M. Daly. — Qui ne dit mot consent. Il me paiera le;^ peurs qu'il m'a données. (Il sort.)

M. Papineau.— Il me paraîtrait messieurs, que pour qu'une administration subsiste et acquiert cette force sans laquelle elle ne peut produire aucun bien, il faut que tous ses membres jouissent également de la co'nsi- * dération publique» car on juge des uns par les autres ; or, l'honorable monsieur qui vient de sortir est privément un homme respecté ; mais dont le caractère public ne vaut absolument rien. Il a vécu avec toutes les

d'il t a quarante an8< 327

adraînisiratioriR et a Murvécu à toutes ! Il est urgent, Helon moi de l'élaguer, tout en le plaçant d'une manière convenable.

M. Dmper, Morris, Sherwood, Uigginson. — Oui, oui, seul, M. Papineau, vous pouvez vous charger de lui faire sentir délicatement et comme il convient, l'embarras de notre position avec un ministre qui doit partager toutes les fautes que nous reprochons à nos prédécesseurs.

M. Papineau. — J'y cours. (Il sort,)

I)an8 mon précédent numéro vous avez vu, mes lecteurs, que M. Viger était parti pour s'aller coucher et rêver au salut de la patrie ; que M. Smith était parti après luij ix>ur l'engager à résigner ; que M. Daly s'était chargé de faire résigner M. Smith; enfin que M. Papineau venait de sortir pour obtenir le même sacrifice de M. Daly. Vous avez peut-être été surpris de l'extrême trigauderie de messieurs les ministres, qui se faisaient force compliments en face et se déchiraient en arrière ; allez, ces petites libertés que l'on prend quelquefois avec la réputation du prochain, ne se bornent point au monde politique et vous, mes chères petites lectrices qui lisez ceci, vous avez, j'en suis pi'esque certain, plus d'un petit péché de cette espèce-là sur la conscience. Ne vous souvîent-il point d'avoir fait maintes amitiés, civilités, gracieusetés à telles de vos amies qui, une fois absentes, n'étaient plus selon vous que des précieuses, des piegrièches, des bavardes, des sottes, des ridicules ? Eh ! tenez, si j'étais ici à confesse, je vous avouerais avoir fait de fréquentes escapades de cette espèce-là sur la franchise ; d'où il faut conclure que nul n'est parfait et que

n'étant point parfaits, nouB devons supporter sans trop murmnrer les défauts du prochain ; lui permettre d'avoir quelques travers si nous voulons nous faire pardonner les nôtres et ne point employer TéclairMe temps que nous passons sur cette terre, à déchirer nos amis à belles dents, comme nous ferions de meringues A la crème... Mais je vous disais, il j a un moment, que je ne suis point à confesse ; vous pourries maintenant me dire, que vous ne me payez point pour vous faire des sermons, que vous en entendez de plus beaux et de moins chers chaque dimanche, que mon devoir est de vous conter toutes sortes de fariboles, de sottises ; de vous montrer les ridicules et les tricheries de ce monde, de vous peindre tous les fous de la terre, de dévoiler les méchants C'est vrai. Revenons donc k ceux des ministres que nous avons laissés à table.

M. Higginson {cPunair sournois). — Ah! voilÀ tous les étrangers partis , nous sommes à présent en famille, parlons un peu d'affaires sérieuses. Tous ces gens du Bas Canada ont des idées tellement rétrécies, qu'il n'y a point avec eux de gouvernement possible. Ils n'ont à la bouche que ce gouvernement responsable ; quand ils ont dit cela, ils croient avoir tout dit.

Un aide de camp — C'est vrai; c'est coihme l'empereur de la Chine avec le commerce de Topium ; il n'en dort point. Buvons un coup, c'est plus confortable.

L'autre aide de camp. — Vraiment, ces gen^-là sont insupportables; buvons un coup. Il me semble que quand l'on se met à table, c'est pour manger ; si l'on ne mange point il fkut botre et non point parler sans cesse ; j'en ai soif pour eux. A la anté de milord.

Tout le monde boit.

M. Higginson (cTun air encore phts soumaià). — ^Je disais

Dlgitized by VjOOQiC

d'il t a quarante ans. 329

donc, que maintenant que ces étrangei*H du Bas-Canada sont partis, nous pouvons parler ^nn crainte et nous consulter sur les^mesures à prendre, pour remplir les vues de milord Stanley et de son excellente notre paternel gouverneur.

Un aidede-camp. — Oui, il faut remplir les vues du gouvernement at home, (Il remplit tm ^and verre de brandy qu'il boit aussitôt.)

M. Higginson (jetant un coujhd'œil de mauvaise humeur à r aide-de-camp). — Je crois que le militaire commence h h'échauifer.

L'aide-de-camp. — Oui, hic I j'ai chaud comme, hoc I comme un muletier espagnol qu'impatientent ses fines, hec ! et je bois pour me rafraîchir, hic I (Il boit un verre de brandy.)

M. Higginson. — Pour arriver à notre but sûrement, il nous faut agir avec beaucoup de ménagements et d'adresse ; or, voici quels sont les moyens que je proposerais ; écoutez-moi je vous prie, avec la plus grande attention.

Son Excellence dort.

H. Sherwood. — Par respect pour son excellence ne ferions-nous pas mieux de nous retirei* ? Je crois que parler d'affaires aussi sérieuses sans qu'elle en ait connaissance, me semble tout-à-fait inconvenant.

M. Higginson. — Pardon, pardon ; son excellence ne prend pas généralement une part plus active an gouvernement ; aux Indes et à la Jamaïque, c'était moi qui traitais les matières les plus importantes. Vous ponves considérer ce que je vous dirai comme l'expression des vues de son excellence.

M. Draper (hochant la tête). — Je ne sais point si ces substitutions-là sont bien constitutionnelles, et quant à

330 POLITIQUE ET POLITIQDSA

moi, j*ai quelque scrupule à parler d'affaires, concernaDt le pajH, naiis la participation de 8on excellence.

Un aicie-de-camp (poussant de gros édnts de rire^ mêlé» de hoquets), — Ah ! ah ! ah 1 ho ! ho ! eh ! eh I en voilà une honne ; des scrupules chez un homme d^état. Voilà qui vaut un coup! (// en boit deux.) Si le brave monsieur Draper avait été avec nous autres à Calcutta et à Kingston de la Jamaïque, sans parler de Kingston du Canada, il en aurait bien vu d'autres I hô ! hô ! bô I des scrupules ! sur ma foi, cela vaut un second coup! (7/ en boit encore trois.)

M. Higginson (cf un air d'insinuation). — Mon cher monsieur Draper, j'approuve beaucoup vos hésitations ; ce bont celles d*un cœur droit; mais lorsqu'il s'agit du salut d'une cause, je crois que tous les moyens sont permis ; j*ai vu fréquemment la nécessité de violenter un peu la justice et les conventions faites. Eh ! tenez, si nous n'avions pas mis en usage quelques moj^ens qui n'étaient point tout-à-fait d*accord avec les principes avoués, avec le bon sens, avec les promesses faites, je vous assure, que jamais nous ne nous serions débarrassés des anciens ministres. Vraiment ces gens-là, avec leur influence et leur travail, ils étaient capables d'assurer à perpétuité le gouvernement responsable. Sans les petit.n moyens que j'ai eu l'honneur de proposer à son excellence, la mission dont nous avait chargé mi lord Stanley était flambée à tout jamais.

Sir AUan McNab.— Certainement, certainement ; quant à moi je considère que tous les moyens sont bons pour chasser desafl^aires, tous ces barbares qui ne parlent que français. Je vous demande s'il n'est pas absurde, que dans une colonie de notre très gracieuse souveraine la reine de la Grande Bretagiie, il soit nécessaire pour arriver aux honneurs de parler la langue des mangeurs

d'il y a quarante ans. 331

de grcnouilIeB ! Parlez, parlez, monsieur lIîgginHon ; dites-nous ce quMl faut faire pour renverser tou» nos ennemis. (Un des aides de camp qui se b^j lançait sur sa chaise tombe à la renverse et demeure à terre sans bouger,)

Sir Allan. — Ah mon Dieu ! serait-il blessé ?

M. Higginson. — Non non ; c'est une manière qu'il a de sortir de table. Continuons notre entretien, nous n*en serons que plus à l'aise.- Ces militaires n'ont point rhabitude des affaires délicates et ils nuisent à ceux qui veulent s'occuper sérieusement. Pour moi je vous dirai donc, qu'à tout prix il faut nous débarrasser de l'influence du Bas Canada. Le moyen d'y arriver, est de dépopulariser autant que possible les hommes de talent qui y jouissent de la considération de leurs concitoyens. Nous en avons perdu deux ; les autres viendront après. Il faut pour cela flatter leurs sentiments, éviter de les taxer, 'donner quelques petitet^ sommes à toutes les institutions charitables, courtiber les membres de leur clergé, mais tuer à coup de coups d'état tousies hommes IK)litiques qui viendront sur l'horison. On les accepte puis on les renverse. Avec cela, on gagnera du temps et pendant les querelles d'élections, de changement de mmistère, on laisse créer force nouveaux emplois, qui naturellement, augmentent les moyens de corruption du gouvernement. J'ai ri beaucoup dans mes barbes, de la loi pour assurer l'indépendance du pai*lement qui assure bien davantage, Tindépendance de la couronne ; car après tout, pour être élus, les employés doivent conserver au moins les apparences, tandis qu'aujourd'hui, ils peuvent jeter de côté tous ménagements et sont autant d'influences acquises au pouvoir par leurs liens de famille et les ramifications de l'appfit des emplois, qu'on obtient plus souvent ici, sur services rendus à la couronne, que comme la récompense de vertus civiques.

332 POLITIQUE ST POLITIQUXS

Sir Charles voulait ne p)int sanctionner cette loi ; je la lui ai montrée sous ce point de vue et il Ta envoyée en Angleterre avec mes recommandations.

M. Draper. — Mais il me semble pourtant que les exministres ont proposé cette loi dans la meilleure intention.

M. Higginson. — Eh! sans doute I Mais, mon^ cher, vous devez savoir qu'en politique, on se trompe bien plus souvent avec de bonnes intentions qu'avec des mauvaises ; voyez plutôt la loi des élections. Sans elle, le gouvernement était ce qui peut s'appeler enfoncé • mais À l'aide de la vigilance qu'il a déployée nous avons réussi, au-delà de nos espérances.

Sir Charles ronfle.

M. Morris. — Eh bien I je pense comme monsieur Higginson, qu'il faut employer toutes nos forces pour la bonne cause de son excellence...

M. Higginson.— Voilà comme je l'entends. Eh bien ! mon cher M. Draper, c*est sur vous que je fonde tout mon espoir. Il faut que vous nous prêtiez votre appui j que vous entriez par quelque moyen, auquel nous songerons plus tard, dans la chambre d'assemblée pour y défondre nos mesures; nos pauvres ministres sont aux abois et pour peu que les choses continuent sur le même train, nous serons lancés dans la minorité; et qui sait quels désastres entraînerait un semblable événement !

La porte s'entrouvre; M. Papineau entre sans bruit et arrive près de la table. Les convives l'aperçoivent ! tous s'écrient à la fois : Eh bien t quel succès ?

M. Papineau. — M. Daly n'a point voulu se rendre à mes raisons ; il veut rester ministre et se nommer luimême à un autre emploi ; il craint qu'on ne lui jou^ quelque tour. Il dit qu'il en a tant vu de ce genre-ilC

qu'il ne veut point entendre parler de résignation avant d'être placé à son goût. Je n'ai point insisté, de crainte de le rendre populaire par une démission forcée.

M. Daly entre en hésitant ; il paraît tout-à-fait déconcerté.— Messieurn, malgré ma persévérance, mes insinuations, je n'ai pu obtenir de M. Smith cette résignation que j'ai vainement sollicitée; il dit que si on veut seulement le laisser demeurer au ministère, quatre ou cinq sessions, il apprendra la routine des affaires et ne redoutera pas un adversaire, fût-ce sir Bobert Peel lui-même.

M. Smith arrive tout essoufflé et fait voler la porte devant lui.— Tout est perdu, messieurs, le bonhomme Viger veut rester ministre ; il ne résignerait point lors même, que son excellence le gouverneur lui-même l'en prierait ; il veut qu'on le démette par une ordonnance et qu'on lui prouve qu'il a démérité de la patrie. Après être demeuré dix-huit mois en prison pour obtenir qu'on le juge, il déclare qu'il restera ministre pendant dix-huit ans pour prouver qu'il n'a point trahi ses compatriotes on acceptant la place qu'il occupe aujourd'hui. Mais le voici lui-même.

M. Viger entre, le visage baigné de larmes et court se précipiter aux genoux de son excellence qui s'éveille en sursaut et comme de coutume, ne sait ce dont il s'agit.

M. Viger (ji'uw voix entrecoupée par les sanglots). — Votre Excellence ; serait-il vrai que j'ai encouru votre disgrfice ? je n'y survivrais point...

Le Gouverneur (te relevant). — Non, mon cher, mon fidèle ami, vous... ^

M. Viger. — C'en est assez ; je crois à cette première effusion d'un bon cœur. Quant à mes collègues, s'ils veulent me prêter quelques heures d'attention je leur démontrerai...

334 POLITIQUE BT POLITIQUES

M. HigginsoD. — La Boirée a été très longue. Son Excellence doit être fatiguée; la part qu'elle a prise aux importantes discassions que nous avons eues, à dû épuiser ses puissantes facultés; je réclame contre la prolongation de cette fête.

Tous le^ convives se lèvent, saluent l'espectuensement Son Excellence qui seri'e affectueusement la main de M. Vîger et chacun se retire.

Après avoir vu ces messieurs manger, nous îronn bientôt les voir travailler.

Page 1