‹ Les Guêpes canadiennes [microforme]Chapitre 3 sur 62 · VOLTAIRE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE

Monsieur Dorion a succédé à M. Papineau dans la direction du parti démocratique ; personne ne prétendra qu'il l’ait remplacé.

Dans le mois de juillet dernier, M. Dorion en étant rendu à la onzième page d’une exception péremptoire en droit perpétuel, écrite dans le style de ses discours ot qu'il lisait à haute voix et sur le même ton, s’endormit d’un profond sommeil. [1 lui advint alors le même

songe qu'avait fait Joseph, longtemps avant d'être le premier ministre de Pharaon. Il rèva, que douze des étoiles les plus rouges, et les plus grandes de la pléïade, y compris celle de son petit frère Eric, s’inclinaient profondément devant la sienne. Une fois réveillé, il se souvint qu'il avait déjà deux fois failli être un grand . homme, la première fois, lorsqu'ayant une dizaine d'années, il avait signé une pétition contre les griefs, circonstance quil a rapportée en chambre dans son premier discours, et la seconde fois, lorsqu'il lui était arrivé de signer, comme secrétaire, le manifeste de l'association annexionniste. Plus rusé cependant quele fils de Jacob, il ne parla de son rève à personne.

Quelques jours plus tard, les rouges et les torys-annexionnistes de Montréal, le prenaient pour leur candidat ; M. Holton, M. Young et le comité annexionniste, souscrivaient les fonds nécessaires, et M, Dorion allait d'un pas sûr se porter à la tête de l'opposition bascanadienne. Il n’est que juste de dire, que si on l'eut prié d'aller remplacer pour quelque temps le président des Etats-Unis, ou l'empereur des Français, il l’eut fait sans plus d’hésitation, et avec le mème air de modestie apprètée.

Le successeur de M. Papineau peut avoir trente-quatre ans, Jla de l'éducation et des talents ordinaires, servis par beaucoup de travail.

Son physique n’est pas avantageux. Il y a dan» toute sa personne, et même dans sa conformation phrénologique, quelque chose de grèle, de mesquin, d’étroit. d’inachevé, qui contraste singulièremont avec la démocratie à tous crins, et le progrès au pas de charge, dont on a voulu le faire le premier champion. On n'est pas étonné de voir qu'il n'a pu supporter le poids de l’ancien bagage de son parti, et qu'il.se soit contenté de

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détacher du fagot républicain, pour les présenter comme

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mesures des juges de paix électifs, et des parlements annuels,

La physionomie de M. Dorion est empreinte d’une teinte m:ancolique, qui n’est pas sans quelque charme lorsqu'elle est à repos, mais qui disparaît lorsqu'il parle, dans les nombreuses contractions des muscles qui se crispent alors sous sa peau bilieuse. Il pourrait se faire, que des études opiniâtres aient ainsi profondément labouré son visage ; d’autres pourraient y voir le travail de l’ambition et de la jalousie longtemps comprimées.

Je ne crois pas que M. Dorion ait jamais rien écrit, pas même le manifeste annexionniste ; mais il parle facilement, longuement et sur toutes sortes de sujets. Il ne manque pas d'attirer l’attention par cette qualité que les Anglais appellent earnestness ; mais il n’a ni dans les idées, ni dans le langage, ni dans la voix, ni dans le geste, ni dans le cœur, rien de:ce qui constitue l’orateur véritable. Il précipite ses phrases avec une certaine élasticité monotone, dont il marque la cadence par une oscillation continuelle de sa petite personne sur ges jambes grèles, à la manière de ces figures à ressort que l’on voit sortir à l’improviste d’une tabatière. Il n’a guère de méthode, et revient volontiers sur ce qu'il a déjà dit, tout en s'efforçant de dire autre chose. Cela joint à l’uniformité de son débit, fait que l’on ne sait point où il s'arrêtera, ni même s’il a l'intention de jamais en finir.

Les grandes idées, les répliques vigoureuses, les chaleureuses paroles ont passé loin de ses lèvres; mais les petits faits, les citations qui visent à l’érudition, les arguments propres à faire triompher un mur mitoyen ou un cours d’eau, ne lui font jamais défaut. Il aime à

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étaler des contiaissances historiques ou constitationnelles fraîchement acquises. mais pus encore assez digérées pou l'empècher de commettre de lourds quiproquos. A différentes reprises, il a été interrompu par un udversaire qui lui disait: ‘“ Mais la chose ne s’est pas ainsi passée ; en voici lu preuve.” Il répond alors qu'il a cru comprendre le contraire, que ses voisihis, les deux hommes du monde les plus véridiques et les plus sincères, M. MacKenzie* et l’ex-Orateur McDonald, sont sous la même impression, et il pousse soh argumentation du fait, comme s'il n’eût pas été interrompu, comme si son assertion n'était pas controuvée,

Bien que M. Dorion soit, et surtout désire être homme à bonnes manières, homme du monde, il n’a pas toujours en chambre le sentiment de ce qui convient. Par exemple, dans une discussion récente, tandis que M. Hincks lisait ane lettre de M. Baldwin, M. Dorion se lève et dit :—-l'honorable membre sans doute, sera tenu de produire sa propre lettre qui a provoqué la réponse de M. Baldwin.—Pourquoi cela, demande M, Hincks étonné ?—Parceque vous avez bien pt lui faire un faux exposé des faits, répond avec persistance le député de Montréail.— Une telle sortie fit tomber les bras ou hausser lés épaules de tous ceux qui savent un peu ce qu'est M. Baldwin, et surtout de ceux qui l'ont vu remplir, bien autrement, le rôle de chef d'opposition.

M. Dorion vise moins au choix de ses idées qu'au succès de celles qu’il adopte. Il nous dira, par exemple, que ce que veulent la démocratie et son parti, c'est l'élection des juges de paix. ![l ne cherchera pas à vous prouver que cela est bon, ou du moins, moins mauvais que ce que nous avons ; ilne répondra pas à l’objection

* W. Lyon Mackenziene pas confondre avec M. Alexandre MacKenzie.

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qu'on lui fera que, lorsqu’an comté peut bien élire un Darche ou un Guévremont pour représentant, une paroisse pourrait bien élire un Pierre Blanchette pour juge de paix; oh non! mais il vous dira que le peuple veut ce qu’il veut, que lui, M. Dorion finira par l’emporter, que les ministres seront battus, et que la démocratie rouge est une, indivisible, éternelle, omnisciente et omnipotente à toujours et à jamais; et MM. Valois, Jobin, Darche, Prévost et Guévremont de crier

& C'est bien cela, j'y vois comme en plein jour.”

M. Dorion parait craindre avant tout, que l’on ignore on que l'on oublie, qu'il ÿ a dans la chambre un parti démocratique et que c’est lui qui'en est le chef. Il ne manque jamais une occasion, comme dirait M. Cauchon, de s'affirmer. Lorsqu'il ne diffère pas d’avec les ministres sur une mesure quelconque, il leur signifie son consentement en bonne forme, afin qu'il soit constaté, qu'ils ne procèdent qu'avec sa permission. Rien ne se peut faire dans la chambre, sans qu'il intervienne d’une manière ou d’une autre. Si un membre présente une requête ou introduit un bill, M. Dorion se lève, Ini demande où il en veut venir, et le catéchise du haut en bas. S'il laisse allumer les becs de gaz à l'heure convenue, sans déclarer expressément qu’il n’y a pas d'objection, e’est sans doute qu'il y a là-dessous, comme en d’autres points pius importants, quelqu'entendement secret avec l’impartial M. Sicotte.

On me demandera peut-être avant d’en finir, à quel but M. Dorion conduit son parti, ou comme il dit mon parti. Je serai bien empêché de répondre, tant qu'il n'aura pas accouché d’autre chose que des parlements annuels, Tout ce que l’on peut dire sur le programme caché de la Montagne, c’est jiat lux / Maïs ce que je vous

divai plus facilement, c’est que mon parti ne pourra jamais être déclaré satisfait, tant que M. Dorion n'aura pas été fait procureur-général, et qu'alors, si tout le monde veut dire comme lui, la démocratie rouge ...ma foi, sera bleue !

M. Dorion est trop intimement et trop exclusivement avocat pour qu'il en soit autrement.

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