L'ABBÉ CASGRAIN
Nuda veritas.
Par un beau soir du dernier été, je me promenais sur la terrasse de Québec, en compagnie d’un mien ami qui s'était fait mon cicerone durant mon séjour dans la capitale.
Le soleil se couchait. Son disque rougi disparaissait derrièré les toits et caressait d’un dernier reflet d’or la flèche du lourd et vieux clocher de la cathédrale.
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Nous marchions de long en large sur la plateforme. En nous retournant, nous ne pûümes retenir un cri d'admiration, Nos regards venaient de tomber sur la Pointe-Lévi, qui semblait embrasée par un immense incendie. Chaque toiture er fer blanc, chaque fenêtre lançait des gerbes de feu. L'église de Notre-Dume surtout, paraissait envelo;‘pée d’un grand réseau de flammes, auxquelles la rapide inclinaison du soleil prêtait une illusoire mobilité.
Peu à peu, ces teintes chaudes devinrent moins vives. Les fenêtres les plus près du sol cessèrent de refléter ces feux brillants, qui s'évanouirent après avoir illuminé les toits d’un dernier éclat. Seul, le coq élevé du clocher se paraît encore d'un dermier rayon d'or tremblant dans l’espace, à côté du pâle croissant de la lune qui se levait dans l'azur pâli du ciel.
—Tonnerre! que c’est beau! s’écria tout près de moi une voix sonore.
Je me retournai.
C'était un prêtre qui venait de lâcher cette exclamation un peu mondaine,
J'en manifestai quelque surprise à mon ami qui me répondit en riant.
—Cesse de t'étonner de ce petit juron, bien innocent du reste, puisque celui qui le profère est notre poète enthousiaste, l’abbé Casgrain.
— Quoi! m'écriai-je, avec une curiosité respectueuse, c'est l'abbé Casgrain, l’auteur des ZLégendes et de l'Histoire de la Mère de l'Incarnation !
Il est brun, grand, bien fait. Son pas est fier. 1) porte haut la tête, et toute sa personne est empreinte d'une belle marque de distinction. Sa figure grande, sans toutefois être longue, reflète, de prime-abord, l'inreIHgeng et l'inspiration. Le nez est droit et ferme,
le front noble, la bouche bien découpée, mais un tant soit peu moqueuse aux coins. L'abbé a les dents belles, très-belles, si belles que quelques dames prétendent que c'est pour les mieux montrer qu’il rit si largement et si souvent,
—M. l'abbé, je vous recommande ces belles médisantes, si jamais elles se confessent à vous.
Mon ami, qui connait très-bien l'abbé Casgrain,—ils s'étaient tous deux salués fort amicalement—s'empressa, à la demande que je lui en fis, de me donner sur notre populaire écrivain les renseignements qui suivent.
L'abbé Casgrain est aristocrate dans sa personne et démocrate dans ses idées. Sans être compassées, ses manières sont dignes, et gracieuses sans familiarité. 1] sait fort bien ce qu’il vaut et n'affiche ni fausse modestie, ni amour propre exagéré,
Par les hommes, il vient du peuple. Son bisaïeul qui était soldat, prit part à la fameuse bataille de Fontenoy, où les chevaleresques gardes françaises crièrent aux Anglais: “ Tirez les premiers, messieurs!” Du côté des femmes, il se rattache aux Baby de Ranville dont il a conservé la belle devise: ‘“ Au camp valeur, au champ labeur.” L'alliance de ces deux sangs explique les contrastes de son caractère aristo-plébéien.
Il est fils de feu l'honorable Charles Eusèbe Casgrain. Né à la Rivière-Ouelle en 1831, il entra au collége vers 1844, L'indépendance de son caractère s’y manifesta tout de suite. Paresseux à ses heures, il n’étudiait que ce qui lui plaisait. Turbulent, frondeur, il affichait tout haut des idées de liberté puisées dans certains livres des philosophes, de l’école de Bernardin de Saint-Pierre. Notre futur abbé avait déterré ces bouquins, dans un coin poussiéreux de la bibliothèque des prêtres du collége, et les lisait, en cachette, entre un thème latin
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qui n'aurait certes pas eu même les honneurs d'un dernier accessit et les œuvres romantiques de Chateaubriand. Ces gamineries effarouchèrent ses maîtres, qui ne pouvaient retenir un frisson d’épouvante en «on. geant aux désastres que le futur philosophe causerait bientôt dans le monde. Car songer à faire un prêtre de cet élève indiscipliné, à leur yeux, c'eût été folie.
Cependant, le jeune Cusgrain avait pour professeur d'humanité, un homme d’une belle science et d'un grand esprit, qui, lui, ne s’effrayait pas comme ses confrères. C'était M. Bouchy, prêtre français, ancien professeur au collége Stanislas, à Paris, et ami de Lacordaire, avec lequel il entretenait une correspondance de lettres amicales. Sous cette habile direction, les talents litté raires du jeune homme prirent un rapide développe. ment. Le contre-coup «de la révolution littéraire de 1830, se faisait sentir jusque sur nos rivages depuis quelques années, et la belle imagination du futur auteur des Légendes Canadiennes s'imprégna des élégies de Lamartine et des Odes de Victor Hugo. Je ne jurerais pas qu’il ne dévorât aussi les Contes d’Espagne de Musset, et la Comédie de la Mort de Théophile Gautier.
À cette époque paraissait la belle Histoire du Canada de M. Gaurneau. Sur les bancs du collége, on s'arrachait les volumes à mesure qu'ils paraissaient. Cette lecture, qui dévoilait tout-à-coup à la race canadiennefrançaise, la splendeur épique de son passé, fut une révélation pour le jeune enthousiaste. Dès lors, il forma le désir d'exploiter, à sa manière, ce beau filon d’une mire inépuisable. Chacun sait que l’auteur de l'Histoire de la Mère de l'Incarnation a tenu parole. ‘
En 1853, M. Casgrain secoua la poussière de ses souliers sur le seuil du cachot collégial, et prit sa volée vers les sphères mondaines, en fredonnant, de sa fraîche
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voix de vingt ans, les plaintes amoureuses du Zac et de la révouse Élvire,
Comment se fit-il que l'idée lui vint d'étudier la mé. decine? C'est ce que je ne saurais dire. Car cette science, d'un réalisme terrible, a rarement marché de pair avec la poésie. Les affreux secrets que découvre le acalpel, contribuèrent-ilx à désenchanter le jeune Esculape ? ou, quelque amère déception, comme nous en avons, plus ou moins, rencontré au seuil de notre jeunesse, lui fit-elle perdre tout d’un coup ses illusions ? Mystère ! Toujours est:il qu'après avoir mélangé la rhubarbe et le séné pendant quelques mois, le jeune clercmédecin renversa, un bon jour, mortier et pilon d'un coup de pied, jeta pudiquement ses habits de laïque sur quelque sujet de dissection, et courut à toutes jambes se renfermer dans une cellule du grand séminaire de Québec. Il avait brusquement rompu avec le monde. Trois ans après, il était prêtre, et un saint prêtre encore.
D'abord professeur au collége de Sainte-Anne, puis vicaire à la cure de Notre-Dame de Québec, il a consucré ses journées aux devoirs sacrés de son ministère et le loisir de ses soirées... aux Muses, dont il est resté le chaste amant.
En 1861, il fut un des brillants esprits qui imprimerent aux lettres canadiennes l'irrésistible essor donné par les Soirées et le Foyer. Garneau, père et fils, Crémazie, Taché, De Gaspé, Ferland, Fréchette, Lemay, LuRue, Auger, C. Légaré, Marchand,—j'en passe et des meilleurs—tels furent les beaux talents qui ont assuré, en groupant leurs écrits dans ces deux recueils, le déve: loppement littéraire qui excite aujourd'hui le zèle ardent de la jeune génération.
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Publiées en volume en 1861, les Légendes de l'abbé Jasgrain avaient d’abord paru dans le Courrier du Canada ot dans les Soirées. Leur style, extrêmement imugé, attira à leur auteur bien des récriminations de la part de certains esprits hargneux, qui ne veulent rien voir au-delà des vers froidement corrects de Boileau, et des ennuyeuses tirades de feu l'abbé Delille, dont Dieu ait l'âme en sa sainte garde.
La prose vivement .olorée des Légendes ouvrait une nouvelle ère aux lettres canadiennes. Je ne veux pas dire cependant, que l'œuvre fut parfaite. Non, c'était celle du jeune homme qui, rempli d’une exubérance poétique longtemps contenue, ouvrait toutes grandes les écluses de son imagination, et donnait un libre cours xu torrent.
Selon moi, l'on peut comparer les Légendes à une traiche, belle et rèveuse jeune fille, un peu trop sur.
chargée de bijoux. Ceux-ci sont brillants, fins, délicats, j'en conviens ; mais j'aimerais mieux, moins de bagues à ses doigts effilés, et pas autant d’or et de diamants sur les gracieux contours de cette admirable poitrine.— Mille fois pardon, M. l'abbé, de cette comparaison, qui sent d’une lieue son enfunt du siècle. Que voulez-vous ? je n'ai pas complètement renoncé, moi, aux pompes de ce monde.
En 1864, l'abbé Casgrain publia l'Histoire de la Mère de l'Incarnation. C’est son chef-d'œuvre. Ce grand tableau des temps héroïques de la colonie, tient le premier rang dans la galerie de nos œuvres littéraires. Imagination hors ligne, grandes et nobles idées, style chatoyant et pur, revenu des fougueux écarts des Légendes. récit ingénieux et touchant, toutes les qualités d’un beau et bon livre s’y sont donné rendez-vous,
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Les énormes recherches qu'il fallut faire pour la composition de cet ouvrage, faillirent être funestes à l'auteur. Ses yeux étaient tellement brûlés par la fièvre du travail, qu'il fut près de perdre la vue. Durant cinq mois, ce martyre de la plume dut rester enfermé dans une chambre noire. Quelles angoisses ne dut:il pas souffrir pendant tout ce temps, de la privation de ses livres bien-aimés ! C’est alors que la douce résignation du prêtre dut calmer les transports de cette âme ardente, qui n’a qu'un but, (j'envisage seulement la question au point de vue de l’homme de lettre), celui de contribuer à fonder une littérature nationale. Heureusement que les bons soins de sa famille l’ont préservé, et nous tous aussi, de cette perte irréparable.
M. Casgrain n’esf cependant pas encore tout à fait rétabli ; et c’est à peine s’il peut consacrer aujourd'hui, au moyen toutefois d’un secrétaire, quelques heures par semaine à ses travaux chéris. Ses pauvres yeux soul: frent encore des veilles prolongées d'autrefois.
Cela ne l’a pourtant pas empêché d’être, durant tout ce temps, l’un de nos plus féconds écrivains. Le publie a lu avec le plus grand plaisir les charmantes biographies de MM. Falardeau, Aubry, Garneau, et de Gaspé (délicieux croquis de mœurs canadiennes).
Sou zèle à produire est connu de chacun. Mais ce que tous ne savent pas, c'est la joie qu'il éprouve à encourager les jeunes auteurs. Il les anime et de l'exemple et de ses conseils; et lorsqu'ils réussissent, loin de jalouser leurs succès, il en ressent une ineffable satisfaction. Alors il embouche hardiment la trompette de la renommée et jette au loin de joyeuses fanfares, annonçant la bonne nouvelle.
L'abbé, qui est énamouré de notre belle histoire, s'occupe aussi beaucoup de recherches archéologiques.
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11 est, sur ce point, l’'émule et l'ami du savant abbé Laverdière. Il suffit de jeter un coup-d’æil sur les deux superbes éditions des Œuvres de Champlain et du Journal des Jésuites, pour se convaincre de leurs immenses recherches.
Parmi leurs découvertes, il en est une pourtant, dont la querelle fait tache sur leur réputation; c'est celle du tombeau de Champlain. Vous vous souvenez tous de l’étourdissante discussion que souleva la trouvaille, lorsque Drapeau * s'en vint planter entr’eux l’étendard de la dispute. Les savants, sont gens naturellement paisibles.. lorsque vous ne les contrariez pas; mais faites mine de douter de leurs assertions, et voilà ce: pigeons changés en vautours. Leurs plumes se hérissent, ils montrent les ongles, ils claquent du bec, ils sont furieux.
Laverdière crie, Drapeau conteste, Casgrain se tient tout ahuri, entr'eux; enfin, la mêlée devient générale. Les horions pleuvent à droite et à gauche sur chacun indistinctement, tant qu'enfin un coup bien appliqué, envoie Drapeau rouler sanglant dans la côte de la Montagne. Il s’en va tomber lourdement au pied de l’escalier qui mène à la rue Sous le-Fort-
Mais cet effort suprème avait achevé Laverdière, qui s'affaissa mourant sur l'emplacement de l’ancienne église de Notre-Dame de Recouvrance. Casgrain aveuglé, meurtri, éreinté, ne se retira de la mêlée que pour se se trainer sur la cime de la côte de la Montagne, près du bureru de Poste, endroit, parait-il, où aurait pu s'élever la chapelle de Champlain.
* Stanislas Drapeau, typographe de son mêtier, est employé depuis nombre d'années au ministère de l’Agriculture.
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Là, il est resté tout écloppé. C'est à peine s'il a, de temps en temps, la force de lever !- ‘te pour jeter un coup-d'œil sur les deux vaillante :ampions tombés, l’un à droite l'autre à gauche. I. ,rête aussi l'oreille. mais il ne voit et n'entend plus rien; car les deux antagonistes restent sans mouvement dans le silence de l'oubli du tombeau de Champlain .…...........
Cependant, les blessures de l'archéologue ne sauraient altérer en rien la glorieuse vitalité de l’homme de lettres ; et l’abbé Casgrain a non-seulement la satisfaction de voir que ses écrits lui survivront ; mais il peut être sûr encore d’être compté, par nos descendants, comme l’un des pères de l’église littéraire.
Argenteuil, 21 février 1872.