‹ Les Guêpes canadiennes [microforme]Chapitre 33 sur 62 · CL · texte numérisé non relu

CL

est descendu dans la cave, “ attaché sur un lit de planches, dépouillé de ses vêtements, et baignant dans son sang.”

Pluchon, complice du docteur, apporte à l'habitation des Létard une dame-jeanne qui contient un serpent à sonnettes vivant, et dont la morsure est mortelle. Le bandit ouvre la trappe de la cave et lance avec force lu dame-jeanne qui se brise en éclats au fond du cachot.

C'est la nuit. Au dehors rugit le tempête ; le tonnerre et les éclairs sont déchainés dans le ciel.

“ Pierre de St. Luc s'était réveillé en sursaut, au bruit que fit la dame-jeanne en se brisant sur le plancher. Il entendit la trappe se fermer et crut distinguer, à la lueur de l'éclair qui avait illuminé le cachot, un reptile qui s’agitait au milieu des débris et des morceaux de verre brisé... Les sifflements aigus du reptile ne laissèrent plus de doute à Pierre de St. Luc, que ses geôliers voulaient le faire mourir sous les morsures mortelles du serpent qu’ils venaient de jeter dans son cachot. Les éclairs qui commençaient à se succéder avec rapidité, lui firent voir un énorme serpent à sonnettes, replié en spirales sur lui-même, la tète élevée, les yeux jetant des flammes et se balançant comme pour s’élancer…

“Après quelque temps, le reptile lâcha un sifflement aigu, agita violemment ses sonnettes et se coucha le long du plancher, à l'endroit où il touche au mur. La direction que prit le serpent était opposée à celle dans laquelle se trouvait le lit de Pierre; il put le suivre à l'espèce de bruissement que faisait le serpent en coulant sur le plancher, quoiqu'il avançât lentement et sans agiter ses sonnettes.

“Pierre retenait son haleine pour mieux entendre, ar sa tête, retenue par une courroie sur un morceau dc bois au lieu d'oreiller, ne pouvait se tourner ; il était

dans de cruelles angoisses ; quoiqu'il ne put plus voir le serpent, il sentit qu'il approchait de son lit, une sueur froide coula de son front ; bientôt il sentit le drap se soulever sur ses pieds, un corps froid glissait sur son corps nu. Toutes ses chairs frissonnèrent à ce contact.. Le long de ses jambes, il sentait se glisser le reptile qui se trouvait attiré par la chaleur... Bientôt il vit la tête du serpent dépasser le drap qui était replié sur sa poitrine... Il sentait son haleine sur son visage. Pierre eut la force et la présence d’esprit de rester immobile, réprimant, autant que possible, insqu'’aux battements de ses artères. Peu à peu le reptile ramassa ses anneaux et se roula en spirales sur la poitrine de Pierre ; celui-çi, qui avait fermé les yeux, les sentit s'ouvrir malgré lui, par un effet spasmodique des nerfs, et ils s’attachèrent sur ceux du reptile qui brillaient comme deux charbons ardents ; il vit sa tête immobile, sa gueule entr'ouverte et montrant ses longues dents si tines, qui tuent avec tant de promptitude ceux qu'elles mordent. Attiré par une puissance magnétique, Pierre ne pouvait fermer les yeux, ni les détacher de ceux du serpent. Il éprouva d'indicibles sensations, il sentait ses forces l’abandonner, son sang ne circulait plus dans ses veines, le vertige commençait à s'emparer de son cerveau... Il lui semblait voir les yeux du serpent grandir démesurément.. peu à peu, ses paupières se fermèrent et tout son corps tressaillit convulsivement.. Le serpent fit entendre un sifflement... Pierre avait perdu connaissance. ””

Cette scène vraiment dramatique nous rappelle— outre dans les Incas de Marmontel, cette caverne peuplée de serpents et dans laquelle Alonzo se réfugie par une soirée d'orage—certain chapitre des Mystères de Paris, où l'on voit l'impossible héros d'Eugène Sue, enfermé

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prisonnier dans une cave submergée par l'eau qui monte toujours, menaçante, terrible, inévitable, tandis qu’une bande de rats terrifiés se précipitent sur le malheureux qui, garrotté, ne peut que frémir de dégoût sous es milliers de pattes grouillantes. Mais la scène du cachot, telle que décrite par M. de Boucherville, est infiniment supérieure à celle des Mystère de Paris, ouvrage sià la mode il y a vingt ans, et maintenant oublié. Oui, la crainte, l'effroi, l’horripilation que les deux écrivains ont voulu développer, en leurs lecteurs, par ces deux tableaux, atteignent une densité plus grande chez l'auteur canadien que chez le célèbre romancier fran-: çais.

Malheureusement, à part les nombreuses négligences de style et de langage, un très-grand défaut dépare l’œuvre de M.de Boucherville. L'intérêt, si bieñ ménagé, si bien soutenu au commencement, loin d'aller croissant jusqu'à la fin, commence à languir dans la seconde partie et se traîne péniblement jusqu'à la fin. On dirait, dès que son héros a quitté ce pays aimé du soleil et nommé Louisiane, pour venir en Canada, que la verve de l’auteur s’est glacée au terrible vent de nos hivers.

Quelle raison donner de ce brusque changement dans le même ouvrage ?

Serait-ce que l’auteur écrivit la première partie du roman dans toute l'exhubérance de sa verve de jeune homme, tandis que la seconde fut terminée seulement vingt années plus tard, alors que ses illusions d’or avaient fait place à ce froid réalisme qui, n'ayant plus la force de créer, ne sait que pleurer sur sa présente impuissance et regrette les beaux rèves de sa jeunesse à jamais envolée ?

Nous croyons plutôt que ce défaut était incontrô-

lable, vu le caractère de l’auteur. N’avons-nous pas dit,

en effet, qu'il est à la fois poète, inventeur et philosophe. Eh! voilà! N'aurait-il eu que la scule qualité de romancier et il conduisait à bonne fin son ouvrage. Mais les deux autres hommes, qui sont en lui, ont paralysé le premier en voulant ggir différemment chacun de son côté.

Ce matin, M. de Boucherville est poète. Le premier rayon de soleil qui s’est furtivement glissé dans s4 chambre à coucher, était si gai, les eaux du vaste fleuve si calmes et grandioses lorsque l'auteur a fait sa promenade matinale vers certain bastion du rempart, si verdoyante était la vallée de Saint-Charles, la brise printanière avait de si doux parfums en venant caresser son front, que le poète enthsusiasmé ne pense qu’à célébrer, dags quelque œuvre nouvelle, ces beautés de la nature auxquelles il est si sensible.

Il gagne son bureau en scandant sa pensée au bruit de ses pas. Arrivé dans son cabinet de travail, au conseil législatif, il trouve sur sa table le journal du matin. 1l l’ouvre et le parcourt, d’un œil d’abord distrait, puis, de plus en plus attentif: —Tiens, murmuret-il, quelqu'un aurait trouvé le mouvement perpétuel ! Hu! Il me semble que je ne suis pas bien loin, moi, de l'avoir découvert.

Peu à peu, le journal lui glisse des mains. Lui ne s'en aperçoit pas; car son œil profondément rèveur, n’a plus que ce regard en dedans que nous lui connaissons.

Probablement, toutefois, que son procédé du mouvement perpétuel est incomplet, car il secoue sa rèverie et porte ses regards sur une table encombrée de paperasses et d’une pyramide de dictionnaires de toutes les langues connues,

—Babh! se ditil, et j'oubliais mon travail sur une längue universelle. Allons! allons! à l'ouvrage. Je

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n'ai pas fait grand'chose, hier. C’est ce diable de Faucher qui m'a fait perdre tout mon temps. Il à engagé la conversation sur la similitude entre les caractères astèques et les hiéroglyphes égyptiennes, ce qui nous a entraînés dans une interminable discussion, sur la physionomie à peu près identique des téocallis du Mexique et des vieux monuments égyptiens. Vite à l'œuvre, ou je n’aurai pas terminé la lettre À avant dix-huit mois.

Malheur à vous si vous intervenez alors, car il vous faudra certainement avaler durant une heure, plus de racines... de mots qu’il ne fallut autrefois de tubercules pour nourrir tous les solitaires de la Thébaïde.

Après avoir ainsi marié, pendant plusieurs heures, les syllabes les plus étranges et les plus étonnées de se rncontrer ensemble, un lambeau de nom français avec une bribe de, substantif grec, une douce syllabe italienne avec quatre ou cinq rétives consonnes allemandes, il sent le besoin de reprendre des forces pour continuer sa gigantesque entreprise.

Mais en retournant à son logis, il fait rencontre d’une connaissance. On parle d’abord du chemin de for du Nord, partant de M. Cauchon, puis des programmistes, des prêtres du comté de Champlain et de religion. | Peu à peu on cause prédictions, prophéties, miracles, et notre héros de se lancer à corps perdu dans une dissertation interminable sur les prétendus miracles des brahmanes, les supercheries de Mahomet et les fureurs extatiques des jongleurs indiens.

Sa pensée prend dès lors un autre cours, et le dictionnaire de la langue universelle est renvoyé aux calendes grecques.

Aussi, ce soir, s’endormira-t-il en rêvant à la dixième et dernière incarnation de Vichnou.

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C’est ainsi que ce savant infatigable, étudie, cherche ou invente continuellement. Trouvera-t-il jamais quelque chose ?

Après cela, comment voulez-vous que les œuvres de M. de Boucherville ne se ressentent pas des soubresauts d'un caractère aussi étrange. Un dernier trait de la mobilité des idées et des projets de l’auteur de Une de perdue.

Un jour, il demeurait alors à Boucherville, il annonce à sa femme qu’il part pour Montréal et que son absence sera de très-courte durée.

Huit jours, deux semaines, trois mois s'écoulent, et madame n’a pas de nouvelles de monsieur.

Grand émoi dans la famille. Où est:il ? Qu'est:il devenu ? Est-il Ÿivant ou mort ?

L'anxiété de tous est à son comble, quand, cinq mois après son départ, on reçoit une lettre de l’absent.

On l’ouvre; elle est datée de Rio-Janciro.

Il avait soudain pris fantaisie à notre héros d'aller, sans en prévenir personne, faire un petit tour de santé. au Brésil.

Argenteuil, ce 10 février 1872.

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