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l “ Aussi, quand la Fleur-des-Neiges contemple le jeune as “ Visage Pâle, le sourire est-il sur ses lèvres et ses BRU ‘“ yeux sont-ils pleins de larmes de tendresse. che
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‘ La Fleur-des-Neiges serait-elle donc aujourd'hui ‘ lasse de la vie de son enfant ?
‘“ Ne sait-elle pas, que pour évoquer celle que la jeune “oreille du Mirage du Lac a entendue, et que ses yeux ‘ ont ve, il suffit de prononcer son nom ? ”
Est-ce ainsi que parle la nature ? Certainement non. Vainement dira-t-on, que les sauvages parlaient un
CAqUA
M belles serai le go l'ésu
langage figuré ; ils y mettaient de la mesure, de l'à- appel propos et beaucoup moins de recherche. Ces phrases FA son rès-jolies d’ailleurs, et seraient peut-être tolérables M dans un poème épique. Mais le style de la légende doit ro ètre simple sans trivialité, élégant sans enflure. Quel- es que somptueuses qu'elles soient, les bouffissures sont lui la toujours un défaut et la richesse du coloris ne rend pas bis l’enflure élégante ke # ; une éc M. Casgrain se répète volontiers. Il a des mots qu'il di affectionne: le turban des Laurentides,, le turban srl des créneaux de Québec, etc. ete. Dans la Jngleuse, il l dé dira que son héros avait des muscles d'une force peu {
commune et des bras d'une longueur démesurée, et que son habileté extraordinaire & conduire un canot lui avait fait I donner le surnom de Canotier. Et, plus loin, dans la même légende, il répétera sans paraître s'en apercevoir : que la nature avait doué son héros d'une force DEC
PORTRAITS ET PASTELS LITTÉRAIRES, 273 musculaire exceptionnelle et avait développé ses deux longs bras d'une manière démesurée, et que son habileté à conduire un canot lui avait valu le surnom de canotier,
Je pourrais multiplier les citations. Mais il me semble qu’il y en a assez, pour démontrer en quoi le style des Légendes est défectueux. Ce qui lui manque surtout, c'est la simplicité, la précision, le naturel et le woût. À chaque ligne on sent le travail, et un travail pénible, C’est forcé, exagéré, hérissé de chevilles, chargé d’enluminures. (Chez un prêtre surtout, on s'attend à plus de sobriété dans le style, à moins de ‘aquet et à moins de passion pour la métaphore.
Malgré ces défauts, il y a dans les Zégendes de bien belles pages, toutes ciselées avec un art infini, et ce serait un beau livre s’il était réduit de moitié. Si j'avais le goùt excessif de leur auteur pour la métaphore, je résumerais mon jugement sur les ZLégendes en ler appelant des dentelles de sons et des spirales de mots sonores.
M. l'abbé Casgrain est poète. Mais il l'est plus en prose qu’en vers, et les Miettes sont le moins poétique de ses ouvrages. La versification le gêne et tue chez lui la poésie, qui dans sa prose, coule à pleins bords.
Les Miettes sont un petit recueil de vers dont il a fait une édition soit-disant intime. Le Manoir et le Portrait de mon père en sont les meilleures pièces. En voici quelques strophes réellement belles :
Vieux manoir où vécut tant d'heureux jours mon père : Séjour béni, :
Où je retrouve encore et ma sœur et ma mère, Couple chéri ; Redis-moi du passé la douce souvenance :
L'éclat vermeil De l'aurore où brilla de ma première enfance Le beau soleil.
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11 est là, dans son câdre, au vieux mûr suspendu, Le front large et pensif, l'air calme mais austère, Le regard plein de feu dans l’espace perdu :
Toujours je l'ai vu là ce portrait de mon père.
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Quand l'ombre de la nuit descend sur le manoir Boi Que tout devient obscure au salon solitaire, M.1 Un rayon toujours brille et parait se mouvoir ( C'est l'œil étincelant du portrait de mon père. è tion Cay défir “ ap  publ
Les Miettes ne contiennent pas assez de ces beaux vers, Après le Portrait de mon père, vient une espèce d'épitre “ À ma sœur” qui me parait faible et prétentieuse. Elle n'est pas dans le style propre de l'épitre. Elle manque de goût et d’une certaine délicatesse de sentiment qui aurait dû voiler davantage cette peinture un peu...beaucoup intime ; je souligne quelques mots.
“ Quand je te vois, ma sœur, réveuse à ta fenêtre Laissant flotter au gré de la brise du soir ‘T'es blonds cheveux épars sur ton corsage noir
Songer à l'avenir, cet étrange peut-être L Qui chaque heure du jour se dresse devant toi, <
Tantôt plein d’allégresse et tantôt plein d’effroi il pu Je cherche alors à lire au fond de ta pensée cela
Quelle empreinte l'espoir ou la crainte a laissée. A4 Seras-tu grande dame, en un salon doré, carac D'allégresse et de fleurs le front toujours paré ; volur Assise à des banquets au milieu de convives Etincelant de soie et de perles massives ; Ou, joyeuse, entrainée au bras d'un cavalier, cendi Aux épaulettes d'or, aux éperons d'acier,
Tournoyant daus le bal, plus belle que la rose
Brou:
Sous les tièdes rayons du printemps fraiche éclose ? le Puis, lasse, retirée au fond de ton boudoir, é Après avoir joui de tes succès du soir, [ne Dormant sur des divans ou de pourpre ou de soie Te Et n’ouvrant tes rideaux qu'aux rayons de la joie ? Vois-tu briller l'éclat de la fleur d'oranger qu'il Que pose sur ton front quelque jeune étranger, (*) tuant Dont la voix sympathique, au fond de ta pensée $ Fait résonner tout bas le nom de fiancée : NOR Et marchant aux rayons de la lune de miel, lui as Le cœur tout palpitant te conduit à l'autel ? a la} * Je constate avec plaisir que le mot jeune a été substitué au mot de co noble, qui se trouvait dans la pièce, lors de sa première publication. histor
fit les
Le Canotier, sauf quelques vers, est empreint de naturel et de grâce, et bien supérieur au Courreur des Bois dont quelques quatrains rappellent la manière de M. A. Marsais.
Quelques autres poésies, contenant de belles descriptions et un charmant récit, en prose, d’une visite au Cayla complètent le petit volume des Miettes, qui, eu os démontre que l’abbé Casgrain manie mieux la prose que les vers.
Après la publication des Miettes, il circula dans le public un couplet de chanson dont voici le refrain :
Il n'’fait plus que des muettes, Maluron Malurette :
11 n'fait plus que des msettes, Maluron Maluré.
L'abbé en fut vexé, et pour mettre fin à l’'épigramme, il publia le poème de Chilon. Pour mieux prouver que cela n'était pas une miette, il la fit imprimer en grox
aractères sur du papier très-épais, afin d'en former un volume, Malheureusement, l'incendie de la maison Brousseau réduisit Chilon en miettes—je veux dire en cendres.
PV
Je crois avoir dit que l’abbé Casgrain ne vieillit pas. [ne faudrait pas en conciure qu'il ne progresse pas —ce qui n'est pas la même chose. On ne peut nier qu'il a fait un grand pas depuis les Légendes, en substituant les études historiques à la littérature légère.
Ses Biographies et l'Histoire de la Mère de l'Incarnation lui assurent un rang distingué parmi nos historiens. 11 à la passion de l'étude, et c’est une jouissance pour lui de consacrer ses loisirs et ses veilles, aux recherches historiques et archéologiques. Or, il sait mettre à protitles travaux qu'il s’impose—on lui reproche même
d’accaparer quelquefois ceux des autres, —nul doute, pur conséquent, qu'il ne possède la science nécessaire à l'historien. La question est de savoir s’il a les autres qualités qu'il faut posséder pour bien écrire l’histoire, et particulièrement les vies des saints.
J'ai devant moi l'Histoire de la Mère de l'Incarnation, et je dois avouer que je me sens un peu embarrassé en présence de ce volume. Je comprends que ce n’est plus un ouvrage d'imagination comme les Légendes. Il s'agit d’une œuvre sérieuse, entreprise dans un noble but, et conduite avec courage, science et labeur.
Et cependart, le dirai-je ? cet ouvrage ne me satisfait pas entièrement, J'aime les vies des saints et je lis celles qui sont bien faites avec le même intérêt qu'un roman. Je les parcours avec joie et avidité, et il y a telles histoires dont je ne puis interrompre la lecture sans chagrin.
Je citerai comme modèles l'Histoire de sainte-Chantal et celle de sainte-Monique de l’abbé Bougaud, que je viens de lire. Quels chofs-d’œuvre! Et qu'il fait bon de se sentir catholique et français, lorsqu'il nous est donné de lire ces beaux ouvrages ! On les savoure avec bonheur, et malgré toutes les beautés du style, qui est admirable, c'est encore une fête du cœur, plutôt qu'une fète de l'esprit. Tout lecteur qui lira ces livres, se sentira meilleur et attiré vers la vertu par une force invisible,
Comment se fait-il, que l’ Histoire de la Mère de L’Incarnation ne produise pas la même impression sur moi ? Comment se fait-il, que je puisse parcourir tout ce gros volume sans verser une seule de ces larmes douces qui sont les applaudissements du cœur ? Telle est la question que je me pose, et à laquelle je voudrais répondre.
11 me semble que la conception du plan laisse à dési-
ver, à éc vari( Con carn épot Une et, Pro versd sauv veill Ce belle sincé en Ce varné On dant, finira ouvra sans { la for L'a pas st les fai intére récit, demar agir a Il v:
mais admire
ver, qu'il y a des lacunes à combler, des points obscurs à éclaircir.
Le sujet était magnifique dans son ensemble, trèsvarié dans les détails, rempli de faits intéressants. Comme sainte-Chantal, la bienheureuse Marie de l’Incarnation a d’abord vécu dans le monde, Elle a été épouse et mère avant de se consacrer à Jésus-Christ. Une partie de sa vie s’est écoulée dans l’ancien monde, et, bientôt, obéissanf aux inspirations de la divine Providence et possédée du zèle apostolique, elle traverse les mers, et vient finir ses jours dans un pays sauvage, après avoir accompli toutes les œuvres merveilleuses pour lesquelles Dieu l’avait suscitée.
Certes, il y a bien peu de saints dont la vie soit si belle À raconter, et, malheureusement, je crois avec sincérité, malgré les mérites de l’ouvrage que j'apprécie en ce moment, que la vraie Histoire de la Mère de l’Invarnation est encore à fuire.
On trouvera peut-être ce jugement sévère, et cependant, je suis convaincu qu'en y regardant de près, on finira par l’accepter. Qu'on relise attentivement cet ouvrage, sans parti pris d'admirer, et l’on s’apercevra. sans travail, qu'il est défectueux dans le fond et dans la forme,
L'auteur a su faire de bien jolies phrases, mais il n’a pas su nous faire aimer son héroïne, Il a mal choisi les faits qu’il fallait grouper, et les détails qui devaient intéresser le lecteur. Plusieurs fois dans le cours du récit, on rencontre des détails qui choquent, et l’on se demande si la Mère de l’Incarnation n'aurait pas pu agir autrement.
[l va sans dire que ce n’est pas elle que je blâme ici, mais son historien, qui n’a pas su justifier et faire admirer tous les faits qu’il raconte.
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Pour n’en citer qu'un exemple, voici comment il justifie le mariage de la sainte femme. Il nous la représente, dès l’âge de quatorze ou quinze ans, entrair.ée par une inclination irrésistible vers la vie religieuse, et s'en ouvrant à sa mère qui lui en témoigne beaucoup de joie.
Cependant, deux ans après, ses parents lui proposèrent
d'entrer dans l'état du mariage, pour lequel elle éprouve une répugnance extrême.
Elle demeure interdite ; mais, dar suite d'une crainte respectueuse qu'elle avait toujours eue pour son père et sa mère, elle n'ose pas élever la voix, ni contrarier leur volonté.
‘ Ma mère, dit-elle, puisque c’est une résolution prise “et que mon père le veut absolument, je me crois “ obligée d’obéir à sa volonté et à la vôtre; mais si ‘“ Dieu me fait la grâce de me donner un fils, je lui “ promets dès à présent de le consacrer à son service ; “et si, ensuite, il me rend la liberté que je vais perdre, & je lui promets de m'y consacrer moi-même.”
Les contradictions et les invraisemblances que ce récit contient, sont pour le moins singulières. Il est étrange que cette jeune fille, qui se sent une vocation irrésistible, n'ose pas élever la voix, et plus étrange encore qu'elle se marie avec un secret désir de redevenir libre.
Plus tard, lorsqu'elle est mère, sa conduite à l'égard de son tils est aussi inexplicable, et pour ma part je ne puis ajouter foi au récit de sa séparation d’avec son fils, et du discours solennel qu'elle lui adresse à cette occasion.
Ou l'historien a été trompé, ou bien il a omis des faits qui justifieraient ceux qu'il raconte. Une chose remarquable, c’est qu'il parait avoir eu à cœur de cacher constamment la nature sous le surnaturel. Dans Marie de l’Incarnation, il n’a pas montré la jeune fille, ni
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seul vous teur espo exer M lettre sainte 6 C “hag 4 Jés « “si € “ chai ‘gra “Je cc ‘côté ‘ mèr ‘ saint “et les “ bles, L’'a
a trop par le terre, peut ê nous p J’au au fo l’exam
l'épouse, ni la mère; il a jeté sur ces divers états le voile de la religieuse, à travers lequel ils ne peuvent qu'apparaître sous un jour faux.
C'est là un grave défaut. Il y a dans le cœur et dans la vie des saints, un côté humain, qu'il est nonseulement attrayant mais salutaire de révéler. Si vous le cachez, vous placez les saints à une telle hauteur dans la vie surnaturelle, que le lecteur perd tout espoir d’y atteindre jamais, et votre livre ne peut plus exercer la saine influence qu'il devrait. |
Mgr Dupanloup a exprimé la même idée dans sa lettre à l'abbé Bougaud, à l’occasion de l'Histoire de sainte Chantal :
“ C’est encore un défaut capital et trop commun aux “ hagiographes, de nous représenter les saints si dépouil- “ lés de ce qui est humain, qu’op se demande vraiment “ si c’est bien là un homme, un fils d'Adam, un être de “ chair et d'os comme nous. Le grand intérêt, et la “ grande vérité de votre livre, au contraire, c’est que “Je côté surnaturel, dans cette vie, n’absorbe pas le “ côté naturel; c’est que la femme, la fille, l’épouse, la “ mère, la veuve apparaissent tour-à-tour dans la “sainte; c’est que la lutte de la nature et de la grâce “etles progrès de la vertu y sont constamment visi- “ bles.”
L'auteur canadien a trop voulu montrer la sainte, et il atrop négligé la femme, c’est-à-dire, ce côté raturel par lequel Marie de l’Incarnation se rattachait à la terre. Le récit de ses ravissements et de ses extases peut être bien beau; mais celui de ses œuvres a pour nous plus de charme et d’édification.
J'aurais à faire bien d'autres observations, touchant au fond de l'ouvrage; mais je me hâte et j'arrive à
l'examen de la forme.
J'ai déjà dit qu’elle est moins imparfaite que celle des Légendes. Le style est plus grave, plus sobre et moins esclave de l'imagination. Maïs hélas! la vanité de “écrivain s'y montre encore, et il y a des pages qui semblent bien plutôt faites pour la glorification de l’auteur que pour celle de l’héroïne. II y a des phrases où l'écrivain semble dire: ici, ce n’est pas la sainte, mais moi qu'il faut contempler. Les images, les figures de toutes sortes y sont répandues avec profusion, La période y est toujours cadencée, apprêtée et empesée, et l’on dirait qu’il a horreur de ce style simple et précis qui convient à l’histoire.
Illustrons ce blâme par une seule citation :
‘“ Souvent, à la suite de ces transports, toutes ses “ puissances intérieures semblaient tout-à-coup se taire “et demeurer DAS. de Alors, dans le silence de ‘“ toutes ses facultés, s'élevait, des profondeurs de son
‘âme, comme une douce mélodie, dont chacun de ses
‘“ soupirs semblait les suaves ondulations. On eut dit ‘“ que chaque fibre de son être, était autant de cordes “d’un instrument invisible que venait toucher en “secret, l'ange du pur amour, et dont les accords ‘“ravissaient les chœurs célestes et charmaient les “oreilles de Dieu.
‘“ La nuit mème n'interrompait pas ces mystérieux ‘“ concerts: des visions bienheureuses venaient visiter “ son sommeil, et, dans un demi-repos, elle entendait ‘“ chanter sans cesse ces voix intérieures ; quelquefois ‘“ même, elle en était complètement réveillée. Ainsi, son ‘âme ressemblait à ces harpes éoliennes, suspendues “aux arbres des forêts, dont les cordes résonnent ‘encore longtemps après le passage des brises noctur- “nes. Ainsi, dans les splendides basiliques, quand ‘ l'orgue vient de se taire et que l’encens des solennels
recon se pro!
silence aérien Il y dans c entièr était t sante de la fi prose idée, e qu'il ve nation, sa fou, soixant Je « ce petit ‘coup
“ sacrifices monte encore dans les voutes silencieuses, “]ongtemps les derniers échos des chants sacrés se “prolongent à travers les arcades aériennes et les “ogives, et se bercent parmi les ombres du soir.”
On admettra sans peine que le style historique ne doit pas s’affubler de semblables banderolles. C'est décrire d’une manière singulièrement compliquée ce qui se passe dans l’âme de la Mère de l’Incarnation, et les mystérieux concerts qu’on y entend ont le tort grave, de ressembler aux incantations de la Jongleuse. On y reconnait encore la douce mélodie aux suaves ondulations, se prolongeant, non plus en spirales aériennes, parmi le silence solennel de la nuit, mais à travers les arrades aériennes parmi les ombres du soir.
[y a malheureusement, un bon nombre de pages dans ce style. L’Zntroduction surtout, en est presque entièrement composée. L'idée mère de l’Zntroduction était très-belle. C'était de représenter la société naissante en Canada, dans sa triple hiérarchie du prêtre, de là femme, et du soldat-colon. Dix pages de belle prose auraient suffit au développement précis de cette idée, et auraient pu être un portique superbe du temple qu'il voulait élever à la gloire de la Mère de l'Incarnation. Mais l’abbé Casgrain s’est laissé emporter par sa fougueuse imagination, et il a noyé sa pensée dans soixante-dix pages d’une amplification de rhéteur.
Je conclus; M. l'abbé Casgrain fera bien de méditer ce petit passage de Fénélon: ‘“1L/’histoire perd beau- ‘coup à être parée. Un bel esprit méprise une histoire “nue ; il veut l’habiller, l’orner de broderie et la friser. “ C’est une erreur.”
Et aussi ces lignes de Mgr. Dupanloup:
“Combien il est déplorable, quand on ne voudrait “voir devant soi qu’un saint, de se trouver en face d’un
“écrivain qui s'évertue à faire des phrases, à farder, “ pour ainsi dire, à friser ces grandes figures ! ”
Je crains de tomber dans la même ornière que l'abbé Casgrain, la longueur, et je cours aux Biographies, dont je ne dirai qu’un mot.
J'y retrouve l'écrivain toujours le même: un beau talent très-imparfait, brillant sans être spirituel, élégant et souple, maïs pas attique ni malin, chatoyant mais peu varié.
Les savants nous ahurissent de leurs lubies et de leur technologie. M. Casgrain nous impose quelquefois un ennui du mème genre; il nous exhibe pour l'effet, une espèce de bric-à-brac littéraire, qui, en réalité, nuit à l’eftet. TL'excessive recherche de l'art dépare la vérité et la beauté réelle de l’histoire.
C’est une des causes de la monotonie qui enveloppe la divérsité de ses œuvres. Qui alu une de ces hiographies, connaît les autres.
Il donne presque toujours à ses héros des poses exagérées. Ce défaut très-frappant dans l'ntroduction de l'Histoire de la Mére de l'Incarnation, est aussi remarquable dans les Biographies. Il décrit toujours avec pompe, les circonstances les plus ordinaires de la vie. Pour lui, une maison n'est pas une maison, mais un manoir; et si le manoir a une tourelle ou quelque portique, etc., etc., c'est un château, Une petit lisière de terre devient, sous sa plume, une seigneurie ; la moindre tapisserie lui parait ornée de figurines—comme au manoir d'Haberville; et si vous lui faites la faveur d’une petite promenade, dans quelque vieux wagon attelé de quelque vieux cheval blanc, il vous en remerciera par cette phrase : “ comme au temps jadis, une blanche ‘* haguenée conduisait le carosse antique, orné des armoiries
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‘de la famille. On se serait cru au temps de Louis « XIV.
Pour résumer ce qui me reste à dire sur l'historien, je dirai que l'histoire n'est pas véritablement de son
wenre. Il est né romancier. Il a le talent qui convient
au roman: l'imagination, l'invention et une connais-
sance profonde de ce que l’on pourrait appeler les machines dramatiques.
Sa pente naturelle le pousse au roman chrétien et je ne vois pas pourquoi, il n’est pas entré dans cette voie. Il a devant lui les plus beaux modèles en ce genre. Fabiola, Callista, Aurélia, Virginia sont des romans magnifiques qui instruisent et qui édifient.
M. Casgrain a visité l'Italie et étudié Rome. Ne pourrait-il pas tronver dans les premiers siècles de l'Histoire de l'Eglise, de pieuses légendes et de dramutiques histoires qui serviraient de canevas à des romans délicieux ?
Je l’engage à y penser et il y trouvera sa veine.
M. Hector Fabre, qui est un critique délicat, a fait l'appréciation de l’ Histoire de la Mére de l'Incarnation, et il u trouvé comme moi, de la déclamation dans le style, l'amour de certains mots soncres dans la phrase, le respect du convenu dans le récit, le culte de la pose dans ses héros. Il déclare avec beaucoup de ménagements et d’euphémismes que cette Histoire demande un complément et il donne à l'écrivain, en terminant, ce conseil, qui ne manque pas de sel attique.
« Qu'il cherche les belles pensées et les belles paroles, “ pour les dire, lui viendront comme par surcroit ; mais “qu’il ne cherche pas d’abord les mots, car lorsque le “ moment viendra de s’en servir, les pensées lui feront ‘“ défaut, et il lui faudra les couvrir de la pourpre des
“lieux communs, tout étonnés de se trouver si bien ‘“ vêtus
Tout récemment, M. l'abbé Casgrain s'est révélé comme critique. Ila publié une espèce d'étude littéraire sur M. Chauveau, qu'il annonçait comme étant la première d’une série, soudainement interrompue.
On lui a prêté à cette occasion, certain ressentiment politique, certain intérêt de famille. Je ne sais pas exactement ce qu'il y a de vrai dans ces imputations ; mais, ce qui est certain, c'est que l'abbé Casxgrain ne fait pas mystère de ses opinions politiques et qu'il prétend appartenir au parti national. [1 est annexionniste dans toute la force du mot, et il le déclare à qui veut l’entendre, hélas !
Il fat un temps, qui n’est pas encore perdu dans le crépuscule de son enfance, où il entretenait d'autres idées. Je trouve, à la fin de l’Zntroduction à l'Histoire de ln Mère de l'Incurnation, l'éloquente prédiction que voici sur la république Américaine :
‘“ La parole du Comte de Maistre se réalise sous nos yeux. ‘ Laisssez done grandir cet enfant au maillot,’" avait-il dit, un jour, indigné de la stupide admiration qu'on prodiguait aux prétendus progres des Etats-Unis. L'enfant a grandi depuis ce jour; et sa tombe est si près de son berceau, que ses langes pourront lui servir de linceul. Bientôt, cette grande république, fondée sur le sable, morcelée en cent petits états, comme l'Amérique du Sud, dévorera elle-mème son influence, et avec elle, celle du protestantisme.”
C’est très-bien dit; mais aujourd’hui l’abbé Casgrain ne le trouverait plus si bien pensé. Il n'appellerait plus stupide, un sentiment qui est devenu le sien, et il ne placerait plus si près de son berceau la tombe de la nation-modèle.
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Les opinions, je devrais peut-être dire les sympathies politiques, ont déteint sur l'historien et changé ses idées. Il est bien regrettable qu'il ait glissé sur cette pente, qui l’a dejà conduit à des déclamations creuses et fausses. |
C'est ainsi que, dans la biographie de M.de Laterrière, il a pu écrire les lignes suivantes: ‘“‘ Les hommes “ ambitieux qui triomphent aujourd'hui sur la ruine de “la chose publique, et que l’histoire inexorable mar- “ quera au front d’un fer rouge, ne purent jamais tron- “ ver en lui un instrument servile... Ces hommes sont ‘parvenus un instant, à égurer l'opinion publique ; “mais quarante années consécutives de dévouement à “la patrie, forment un monument de granit, contre “ lequel viendront se briser les plumes stipendiées qui auraient voulu le détruire.”
On pardonnerait ces tirades démagogiques à M. L. H. Fréchette ou à M. Dessaulles ; mais elles sont déplacées dans la bouche du premier vicaire de Notre-Dame de Québec.
Ces tendances politiques de l’abbé Casgrain, et une cer-taine rivalité littéraire ont été cause qu'il n’a pas été juste à l'égard de M, Chauveau. Sa critique est mesquine et manque d'impartialité. J'aurai occasion de le démontrer, lorsque je peindrai l’auteur de Charles Guérin.
Il a été plus partial encore sous le pseudonyme de Placide Lépine, si toutefois les Silhouettes Littéraires peuvent lui être attribuées, ce qu’il y a cent raisons de croire. On m'objectera qu’il n'aurait pas écrit son propre portrait. Néanmoins, qu'on veuille bien considérer qu’il y à dans la silhouette de l'abbé Casgrain par Plucide Lépine, des détails intimes que l’abbé seul, pouvait vraisemblablement connaître, et qui ont dû étre écrits sous sa dictée.
Quoiqu'il en soit, prenant pour établi qu’il est l'uuteur ou l’un des auteurs des Silhouettes Littérarres, nous y trouverions une preuve de plus, que la critique n'est point son fait, et qu'il n'a pas ce goût, ce tact, cet esprit et ce coup d'œil juste qui conviennent au critique. Nous aurons occasion d'y revenir dans les autres portraits.
En attendant, je terminerai celui-ci, par quelques recherches généalogiques et un petit conseil à M. Casgrain.
Placide Lépine a dit:
‘“ L'abbé Casgrain est aristocrate dans sa personne et “ démocrate dans ses idées... Par les hommes il vient “du peuple. Son bisaïeul qui était soldat, prit part à “ la fameuse bataille de Fontenoy, où les chovaleresques ‘“ gardes Françaises criérent aux Anglais : Tirez les pre- “ miers, Messieurs ! Du côté des femmes, il se rattache ‘aux Baby de Ranville, dont il a conservé la belle “devise: ‘“ Au camp valeur, au champ labeur.” L’al- “ liance de ses deux sangs explique les contrastes de son “ caractère aristo-plébéien.”
De qui est cette histoire ? C’est ce qu’il convient de rechercher.
M. l'abbé Casgrain a une faiblesse ; on est toujours faible par quelqu’endroit ;—il a un culte exagéré des ancêtres. Ce sentiment est tràs-louable, surtout quand il y a des ancêtres; mais ilne faut pas pousser trop loin la noble ambition de se trouver des aïeux ou des bisaïeux illustres. On doit se contenter de l'être soimême et de le faire savoir.
On croirait que M. l'abbé pourrait peut-être mieux qu'un autre, se passer du lustre des aïeux. Mais il n'en est rien, et jamais il n’a laissé échapper une occasion, de parler ou de faire parler de sa noble origine.
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Dans les Légendes, dans les Miettes, dans les Biographies, duns l'Histoire de lu Mère de l'Incarnation, partout, il a semé quelques fleurs sur la tombe de ses illustres ancêtres.
A chaque nouvel écrit, il y revient, il s’y complait. Ici, c'est un ancêtre maternel que l'on déterre, et là, un paternel qui ressuscite,
Ses œuvres ne suflisant pas à la tâche, il y emploie les autres, ot dans tous les écrits qu'il peut atteindre avant leur publication, il réussit presque toujours à glisser une note qui publie son origine. On vient de la voir dans les silhouettes de Placide Lépine; et nous la retrouverons ailleurs.
Dans l'Histoire des Grandes familles Françaises du Canada, de M. l'abbé Daniel, à la page 533 je lis ce qui suit :
“ L'Honorable Charles Casgrain descendait de M. ‘“ Jean-Baptiste Casgrain, originaire de la Vendée et ‘sergent dans les troupes à la tête desquelles, il s'était “signalé maintes fois contre les Turcs. Lorsqu'il “ passa dans la Nouvelle France, un peu avant la con- “ quête, il était couvert de nobles blessures qui attes- ‘taient encore son courage.”
“ Ce sont les dignes ancètres de M. l’abbé Raymond ‘ Casgrain, dont la plume élégante a déjà donné plu- “sieurs publications où la beauté du style le dispute à ‘ la richesse des pensées.”
Au troisième volume de l'Histoire des Ursulines, pages 234 et 235, on est étonné et un peu aflligé de retrouver les détails suivants :
M. Jean-Baptiste Casgrain, le premier de sa famille ‘en Canada, émigra peu avant la conquête. C'était un “glorieux vétéran qui portait d'une manière non ‘équivoque les trophées de sa bravoure, ayant eu le
‘nez coupé d’un coup de cimeterre, lorsqu'il combattait “ contre les Turcs en Orient, et étant devenu boiteux, ‘par suite d'un coup d’escopette qui lui enleva lu “ cheville du pied, à la bataille de Fontenoy, en 1745, ‘“ De plus, il avait été blessé d’une balle qui lui passa “ de la joue à l'oreille droite, et d’un coup de sabre qui “lui silonna la figure du front à la joue gauche. En 1747, il ussista au siége de Berg-op-Zoom, où les ‘ Français entrèrent en marchant dans le sang jusqu'à “ Ja cheville du pied.”
“Un trait nous donnera une idée de cette foi énergique ** qui devuit passer toute entière A SES DESCENDANTS. Fait “ prisonnier par les Tures, ainsi qu'un chef de brigade ‘du nom de Sabrun, lorsqu'il combattait en remplace- ‘“ ment des chevaliers de Multe tués en Orient, un ‘“ renégat vint leur proposer de passer à l’Islamisme- ‘ Ah! s’écria Sabran, s'adressant à son compagnon “ d’infortune, est-il possible qu'on vienne outrager Dien “ d’une telle manière!” À ces mots Jean Casgrain ‘ furieux se précipite sur le renégat, et il l'aurait tué, si ‘un janissaire ne se fut jeté sur lui avec un cimeterre. ‘* L'intrépide soldat saisit une chaise et frappe le ‘ janissaire à mort, Jean et Sabran reçurent cinquante ‘ neuf coups de nerf de bœuf; le second en mourut. Le ‘ brave soldat chrétien reçut encore vingt-cinq coups ‘“ de bâton de calubre, sous lu plante des pieds. Ce fut ‘après avoir assisté à cinquante combats et engage- ‘“ ments, ayant été promu au grade de sergent-major ‘ après la retraite de l’armée française devant Prague, ‘“ que l’héroïque vétéran s'embarqua pour la Nouvelle “ France. Il était natif d’Airvault, petite ville du ‘“ Poitou, à huit lieues de Saumur, dans la Vendée “ militaire. M. J.B. Casgrain se fixa à Québec où il “ tint un commerce sous le fort, à droite de l'escalier
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“de la basse-ville, Son fils, M. Pierre Casgrain, mort “ en 1828, acquit les seigneuries de N. N. de Liesse, de ‘“ [a Bouteillerie, de la Rivière-Ouelle et de N.-D, de “ Bon Secours, de l'Islet,
“En même temps que M. J. B. Casgrain, étaient “venus en Canada MM. Bonenfant et Letellier de St. « Just.”
Comment l'abbé Daniel et l'auteur de l'Histoire des Ursulines ont-ils appris tous ces faits extraordinaires ? Quelles relations ont-ils pu avoir avec ce sergent qui combattait &@ la tête des troupes, comme un maréchal de France—qui portait comme trophée de sa bravoure, un nez qu'un coup de cimeterre lui avait enlevé—qui avait perdu la cheville du pied à la bataille de Fontenoy, et qui rentrait dans Berg-op-Zoom en marchant dans le sang jusqu’à la cheville qu'il n'avait plus—qui portait sur sa figure, d’un côté le sillon d'une balle. et de l'autre le sillon d'un sabre—qui avait reçu cinquante-nenf coups de nerf de bœuf, vingt-cinq coups de bâton de Calabre, et pris part à cinquante combats, et qui, avec tout cela, n'était que sergent ?
Evidemment il y a là, un cachet de facture qu'il est impossible de méconnaitre, et je crois que l’on peut accuser, sans témérité, la plume féconde de notre illustre abbé.
C'est le commencement d’un pétit travail d'ennoblissement, dont le reste, encore inédit, est cependant trop connu, On a essayé: d’Airvault... et les vers faits à la Rivière Oueile étaient datés du Manoir d'Airvuult. On a montré aux amis un certain blason ; on l’a même encadré et suspendu dans le cabinet de travail du littérateur, à côté du portrait de mon pèré qui lui dit :
Embrasse, mon enfant, le portrait de ton père Pour être comme lui digne de tes aïeux.