‹ Les Guêpes canadiennes [microforme]Chapitre 51 sur 62 · Un exemplaire des œuvres complètes de l’abbé · texte numérisé non relu

Un exemplaire des œuvres complètes de l’abbé

30, Un bon numéro à la loterie des Silhouettes de M. Placide Lépine.

* J. Perreault, autrefois député du comté de Richelieu à l’Assemblée Législative.

Je félicite mon jeune ami de ces avantages qui ne sont pas à dédaigner, et qu'il a sû bien mériter. J'ignorais entièrement les détails biographiques que son ami Placide a révélés sur son compte, et je les reproduirai avec plaisir, puisque M. Lépine les croit nécessaires dans une critique. Ce sera un préambule tout fait qui ne manquera pas de gaîté.

Le lot gagné par M. Marmette à la loterie des Silhouettes, n'est pas du tout mauvais. Il est bien meilleur même que celui du Dr. Larue, comme cela est prouvé d'abondance.

Le tout cependant, n’est pas fait à l’eau de rose, et, les incongruités macaroniques n’y font point défaut,

Il y a d’abord l’inévitable chapitr> des dents, où il est établi que, si les incisives de l'abbé Casgrain sont blanches, si les canines du Dr Larue sont brunes, les dents de M. Marmette sont noires ‘et en deuil de celles qui sont absentes ; ” remarque où l’on reconnait toute la délicatesse de touche de M. Placide. J'attends avec anxiété, la silhouette de M. Louis Honoré Fréchette ; et comme, cette fois, le portraitiste pourrait bien être en peine, je lui conseille fort de dire, que ce grand poète, a les dents d’un tigre du Bengale ; cela produira un bel effet. M. Louis Honoré, qui pose pour le genre terrible, sera très-flatté, et les tigres ne réclameront pas.

Cette sollicitude pour les rateliers de ses illustres clients, embrouille un peu mes conjectures sur la personnalité du silhouetteur inconnu. Ne serait-ce point var hasard le Dr, Baillargeon ? * Dans ce cas, le nom de plume ne serait point malheureux.

* Sénateur depuis quelques années et frère de feu Sa Grandeur Mgr Baillargeon, évêque de Québec.

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Mais, revenons à notre mouton.

M. Marmette est un excellent jeune homme, qui ne mérite certainement point qu'on en dise du mal... ni trop de bien—ce que nous démontrerons plus loin.

Comme le Dr. Larue, le jeune Marmette annonça de bonne heure, ce qu'il devait-être ; seulement, il fut plus heureux que lui dans ses ébats rustiques, et l'arche de Noé toute entière, paraît lui avoir passé entre les jambes sans encombre. À commencer par les petits moutons, à finir par ia jument rouge, il ÿy a là, une gradation savante, un modèle de style et de haute conception littéraire ; lisez et admirez :

“Tout enfant, il montait sur les moutons üäans le clos, sur les cochons, &u: ies vaches, puis sur le petit bœuf de son père, puis sur la jument rouge.”

Si le Dr. Larue en avait fait autant, il aurait probablement su éviter les toquades.

“ À quatre heures du matin, on le trouvait en queue de chemise (sic), à cheval sur la lucarne de la maison, fouettant le bardeau, chantant la préface, jouant de la bombarbe.”

Voilà ce que l’auteur appelle “des délices champêtres,” et ce qui prépare convenablement l’imagination du lecteur, au récit vraiment bucolique et poétique de l'évènement principal de la vie de notre héros, récit que j'abrége, quoique bien à regret.

C'était dans une excursion de résurrectionnistes. Marmette, avec un autre carabin, entraînait un cadavre déterré dans un cimetière de campagne. En attendant le charretier (sic), ils s'étaient blottis dans la neige.

‘“ Alors, Marmette vit, à travers les fentes, venir dans le chemin du roi, un habitant, qui au lieu de passer outre, se détourna de son chemin et, sans rien soupçon-

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servitude de l’humaine nature, l'habitant s'arrête le long de la clôture, regarde à droite et à gauche, et, croyant n'être vu de personne... le profanateur... ‘“ Mingebat in patrios cineres."”

Une idée soudaine passe par la tête de Marmette : si je lui faisais une peur ?

‘“ Ce disant, il allonge le bras au-dessus de la clôture et saisit le casque de l'habitant.

‘ Le malheureux ! Il en vit trente-six chandelles. Il crut tous les revenants du cimetière déchaînés à ses trousses pour venger son crime.

“Il bondit, il s'élance éperdu, échevelé. Il court. Marmette a beau lui jeter son casque par la tête, il n’en est que plus épouvanté ; il s’imagine recevoir le coup de poing d'un fantôme. Tl est hors de lui-même... il court. il court encore.

‘“ Marmette, comme bien vous le tayez, avant d'écrire des drames en a joué.”

Ah diantre! vous appelez cela des drames? Donc, s’il était donné à ce pauvre habitant de lire L'Opinion Publique, il dirait une autre fois: ‘“ Excusez, sauf votre respect, je vais faire un drame.” Il est vrai qu'il n'aura pas toujours Marmette pour collaborateur.

Cette scène du reste, peut se passer de commentaires. J'en redoute un cependant, je l'avoue. Je crains fort que M. Desbarats, pour mieux graver cet épisode littéraire dans nos mémoires et l’adresser plus sûrement à la postérité, ne s’avise d'illustrer tout cela dans une prochaine livraison, et qu’au lieu de l’astre des nuits. qui se lève mélancoliquement sur un cimetière de campagne, somme dans l'élégie de Gray, il ne nous fasse voir en pleine lumière, au premier plan, le drame joué par M. Marmette, et, au second plan, le duel du docteur

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Larue avec son bélier—et la black-eye non peinturée comme ombre au tableau.

Le reste de cette silhouette s’analyse comme suit : “M. Marmette a débuté dans les journaux par des chroniques poitrinaires, veuves de pensées sans avoir épousé le style (sic). Il a commis Charles et Eva, qui sont nés obscurs (sic) et obscurs mourront, puis Francois de Bienville, roman bien corsé, puis enfin, l’Zntendant Bigot, qui a été l'événement littéraire de 1871 ! ”

« Si le ciel lui prête vie, et si dans l'intérêt national, on a le bon sens de lui faire quelques loirsirs, dans peu d'années nous aurons notre Fenimore Cooper.”

Lui faire des loisirs ; c’est le mot de la fin, et c’est aussi le fin mot de cette silhouette! Ils sont tous comme cela depuis Virgile, ces littérateurs ; ils veulent toujours chanter :

O Melibæe, deus nobis hæc otia fecit.

Le traitement de M. Marmette a été récemment augmenté, me dit-on; si, à présent, on diminuait sa besogne ? L'idée est lumineuse. Ce ne serait certainement point l’abbé qui s’en plaindrait. Cet affreux gouvernement commencerait enfin à montrer du bon sens ; il lui fournirait tout-à-fait gratis, un secrétaire intime.

Et voilà comment, en attendant l'annexion, on travaille à la réforme des abus!

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Laissons-là M. Placide Lépine, et ses balivernes, et disons franchement ce que nous pensons du romancier.

M. A. B. Routhier, dans ses Causeries du Dimanche, a fait une appréciation bien longue ot bien indulgente de François de Bienville. C’est un peu ce que l’abbé Casgrain appellerait de la critique à l'eau de rose.

Néanmoins, il a indiqué dans le style de M. Marmette, quelques défauts qu'il a appelés légers et que je trouve passablement graves. C'est l’abus des figures et l’exagération des couleurs.

Il est certain, que ces défauts se rencontrent dans un grand nombre de pages de François de Bienville, et bien loin de les éviter dans l’Intendant Bigot, M. Marmette y est tombé plus souvent encore.

Ses descriptions surtout, sont encombrées d'épithètes. Il est extrèmement rare, qu’il laisse passer un substantif sans lui adjoindre un adjectif plus ou moins ronflant. J'en pourrais citer bien des exemples, mais je ne les chercherai pas. Les premières phrases de la première page, suffiront à la démonstration.

“ La cloche du lourd beffroi dont la silhouette se dessinait nettement sur un ciel bleu tout semé d'étoiles étincelantes rendait un son mat et sec qu'étouffait encore une épaisse couche de neige dont les millions de parcelles cristallines scintillaient sur la terre gelée, comme autant de vers luisants, tandis que la lumière péle de la lune estompait les larges ombres de la cathédrale sur la grande place de l'église.

‘ La bise mordait les joues rougies des femmes sous la capuce de leurs pelisses chaudement doublées d'ouate ; et les bons bourgeois sentaient leur barbe frimasser rapidement par suite d’une respiration fréquente que doublait leur marche précipitée.”

Cette dernière phrase touche au ridicule, Nous apprendre, sous prétexte de couleur locale, que c’est la marche précipitée qui occasionne la respiration fréquente, laquelle fait frimasser la barbe des bourgeois, c'est vraiment trop de complaisance. Le lecteur aurait pu deviner ces choses-là sans fatigue.

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Dans presque toutes les descriptions de M. Marmette, il se rencontre de ces petits détails voisins de la trivialité, Néanmoins, ce sont là des vétilles, et je voudrais n'avoir pas un reproche plus grave à faire à M. Marmette.

Malheureusement, ses descriptions de personnes sont bien plus répréhensibles que ses descriptions de lieux. Chaque fois qu'une de ses héroïnes joue un rôle dans les faits qu'il raconte, il en fait des portraits de plein pied qui sont loin d’être convenables.

Il est certainement déplorable qu'un auteur canadien et catholique, se soit permis d’imiter si fidèlement les romanciers français, dont le réalisme aurait dû le révolter. Je ne veux rien exagérer, et j'ai trop bonne opinion de M. Marmette pour croire, qu’il a voulu allécher le lécteur par des peintures un peu risquées. Non, je me persurde que le désir de paraître artiste, et l'irréflexion, ont seuls causé la faute, et j'ose espérer qu'il la corrigera dans une nouvelle édition, s'il y a lieu.

Comme je ne veux rien avancer sans preuves, et comme le reproche que je fais maintenant à M. Marmette est excessivement grave, on me permettra de faire quelques extraits des passages qui m'ont déplu.

Pour décrire la toilette de madame Péan au bal de l'Intendant, il faut à M. Marmette des phrases nombreuses et bien fleuries, au milieu desquelles se trouveut les lignes suivantes :

‘Des échelles de rubans couvraient la poitrine au défaut de la robe, tandis qu'un gros nœud à deux feuilles s'étalait tout en haut d’un corsage que la mode lascive du temps voulait être très-échancré ; chose dont ne semblait nullement songer à se plaindre la jeune

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plus parfaitement blanches et arrondies qu'ait jamais eftleurées l'haleine d'un valseur... Des manchettes à trois rangs composées de dentelle, de linon et de fine batiste, retombaient en éventail sur un avant-bras nu, rond, blanc et potelé comme en dût rèver le statuaire qui créa la Vénus de Médicis.

“ Quend cette femme arrètait sur un homme son œil bleu, dans lequel se miraient, ainsi que de grands roseaux sur les bords d'un lac limpide, ses longs et soyeux cils noirs, et qu'un sourire frissonnait sur ses lèvres voluptueuses, il se sentait aussitôt vaincu par le charme magnétique de cette fascinatrice beauté.”

C'est là, faire le vice trop beau, et la conclusion qui découle naturellement de ces lignes est la suivante :

Quand une femme comme Mme Péan, arrêtera son œil bleu sur un homme, il sera vaincu et il faudra bien l'excuser, ce sera un cas de force majeure.

Mais, M.’ Marmette, que faites-vous de la morale ? Sera-t-elle donc uniquement pour ceux qui ne rencontreront aucune tentation sur leur chemin ?

Plus loin, la description de la belle Mme Péan recommence :

‘“ Elle est à demi-couchée sur un canapé dans un merveilleux boudoir, plus ou moins couverte d’un peignoir à dentelle.

“ Ses longs cheveux noirs ruisselaient dans un superbe désordre sur ses épaules, dont la blancheur rosée resplendissait sous l'élégante échancrure du peignoir... Son pied droit, chaussé d’une charmante mule de satin aurore, s’appuyait sur le dos d’un petit chien, à poil blanc et frisé, qui dormait sur un carreau de velours; tandis que la jambe gauche, gracieusement repliée sur elle-même, laisait deviner ses admirables contours sous la légère étofte de la robe diaphane.”

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M. Marmette dira peut-être :

Mais c'est de la couleur locale; je ne puis pas peindre une prostituée comme je peindrais une honnête femme.

Pas de ces excuses, s’il vous plait. Primo, rien ne vous oblige à nous poindre des prostituées. Secundo, si vous ne pouvez vous en dispenser—ce que je n'admets pas—fuites-le de manière à nous les faire détester, ct non pas à les rendre aïimables. Vos lecteurs les connaîtront toujours trop, sans vos peintures, et vous pouvez passer sous silence, les bras, les épaules, les jambes et les échancrures.

Vous employez d’ailleurs, presque le même langage dans le portrait de Berthe de Rochcbrune.

‘“ Sa taille svelte ondoyait sans contrainte à chacun de ses pas; car l’absence de paniers alors en grande vogue, donnait toute leur souplesse à ses mouvements, et faisait ressortir la parfaite harmonie du buste et des hanches, dont une longue robe à taille faisait deviner toute la perfection.”

Voilà encore des détails dont on pouvait se passer, et le lecteur aurait pu admirer Berthe de Rochebrune, sans avoir deviné la perfection de ses hanches.

On me dira:

Mais après tout, il n’y a rien d'obscène dans ses peintures.

Je réponds que l’obscénité, est peut-être moins dangereuse que cette impudeur à demi-voilée. Il n’est pas bon de faire deviner au lecteur, ce qu'il est mauvais de lui dire. Son imagination ne peut que se souiller à ce travail.

Encore une citation d’un réalisme révoltant.

Voici les paroles que M. Marmette met dans la bouche de deux dames au bal de l’Intendant :

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—La Péan doit aimer beaucoup l'or pour rester attachée à ce punais..

—Oui! ma chère; et je pensais précisément que l'odeur désagréable exhalée par le cher homme, malgré tous les parfums qu'il emploie pour la combattre, est peut-être canse de la largeur démesurée des paniers de sa maitresse, qui sait ainsi tenir... en société du moins, l'amant à une respectueuse distance,

Ces citations suffisent pour démontrer, que M. Marmette n’a pas été irréprochable dans plusieurs détails,

L'ouvrage est-il, du moins, parfaitement moral dans l'ensemble et digne d’être imité ?

Je suis bien faché de répondre: non.

Au point de vue littéraire, l’Intendant Bigot est supérieur à François de Bienville; mais il lui est bien inférieur au point de vue moral.

C’est un roman moderne dans toute l’acception du mot, bien imaginé, bien agencé, rempli d’intrigues et de scènes émouvantes accompagnées de toutes les machines dramatiques en usage, mais d’une portée morale fort douteuse. Je cherche en vain, les sujets d'édification dans l’histoire d’un grand criminel et d'une femme adultère.

Le sujet lui-même est scabreux, et réveille les mau: vais intincts du cœur. M. Marmette a toujours tenu au premier plan Bigot et sa maitresse, et les honnêtes gens sont au second plan. Raoul et Berthe n'occupent pas assoz de place dans le tableau, et les turpitudes de Sournois auraient pu être dévoilées en moins de pages,

Berthe—qui doit être un ange de candeur et d’innocence—est victime de trop d'aventures qui blessent la pudeur. Deux enlèvements, c’est trop; je dirai même, à peine de passer pour rigoriste, que c’est deux de trop. La course en croupe sur le cheval de Raoul n'est pas,

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non plus,—quoiqu’il n’en résulte qu’un baiser—un exercice à recommander aux jeunes filles.

Par contre, madame Péan est une adultère presque honnête, beaucoup trop aimable dans tous les cas. Bivot qui était un scélérat, n'avait pas besoin de tant de charmes pour être séduit.

En somme, je ne recommande pas le livre aux jeunes filles, et je le recommande aux pères de famille. Qu'ils en prennent soin et ne le laissent pas dans toutes les mains !

Au point de vue de l’art, je conseille à M. Marmette. de se défier des romanciers modernes. Ils le font glisser dans le machinisme littéraire. Qu'il y prenne varde et qu’il n’aille pas se prendre à toutes les ficelles connues du romantisme contemporain.

Post: Scriptum.—Un monsieur Tanguay, que je ne connais pas, mais qui est sans doute connu, a fait un drame de l’Intendunt Bigat. Plusieurs journaux, et surtout l'Evénement, qui est l’organe des théâtres, ont fait de grands éloges de cet essai dramatique, et la pièce a été jouée plusieurs fois. Je suis pourtant habitué aux réclames et, cependant, j'y ai été pris.

J'ai réellement cru que, pour cette fois--une fois n'est pas coutume-—-les journaux ne mentaient pas, et je suis allé entendre la pièce.

Je ne dirai pas qu’elle m'a ennuyé; non, au contraire, elle m'a fort amusé... mais au dépens de l’auteur et des acteurs, C’est un drame mal construit, ridicule en plusieurs endroits, et plein de lacunes (je demande pardén du mot plein qui s'accorde mal avec lacunes)

En justice pour l'auteur, je dois ajouter .que les acteurs ont beaucoup nui au succès de la pièce. Tous les rôles—excepté celui de l'intendant Bigot—ont été

mal rendus. Ce qui n’a pas empêché les journaux du lendemain, d'acclamer les acteurs et l’auteur, et d'affir. mer que le succès était immense et que i ‘ile de musique avait failli crouler sous les appliud. ments, Oh! les gazettes ! les gazettes !

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