‹ Les Guêpes canadiennes [microforme]Chapitre 52 sur 62 · M. L. H. FRÉCHETTE · texte numérisé non relu

M. L. H. FRÉCHETTE

Ne point aller chercher ce qu’on fait dans la lune.

Molière.

Je propose à l’auteur de Mes Loisirs d'adopter, à l'avenir, pour sa devise, cet alexandrin de Molière. Vivre sur la terre est sa destinée, quoiqu'il fasse, et les excursions dans les astres ne lui porteront jamais bonheur. Mieux qu'aucun autre, il en a fait l'expérience, et il serait grand temps pour lui d'en profiter. |

Il y a vécu assez longtemps, porté sur les ailes de ses utopies et de ses rêves, et je ne sache pas qu'il en ait recueilli beaucoup de gloire. La lune peut être un beau pays, et je suis d'autant plus porté à le croire, que M. Fréchette, qui est un amant de la nature, y a fait des voyages plus fréquents, C’est là, probablement, qu'il écrivait : | | Prête-moi ta lanterne, à mon vieux Diogène,

Pour voir s’il est un homme là!

Non, M. Fréchette, il n’y a point d'hommes dans la lune, quoiqu’en puissent penser M. Flammarion et... ses admirateurs. S'il y en a, soyez sûr que ce sont den rêveurs, et vous feriez bien de ne les point fréqueuter.

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je re r'ega vous

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donné bien auraie

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pour beaucdq phes ; rigodo puis, d style d phores de Cat genre des mo ce que

Vous devez mépriser d'ailleurs, un pays assez peu brillant pour se laisser éclipser par la terre, cette parcelle obscure d'un univers inondé de splendeurs. Descendez donc de cette planète secondaire, qui vous a servi de trépied sibyllin; abandonnez votre pose prophétique et mêlez-vous à nous, simples mortels. Sinon, je renonce à vous peindre, faute de pouvoir élever mes regards jusqu'à vous, dans les hauteurs nébuleuses que vous affectionnez.

Bien... comme cela... nous voilà presque au même niveau. Baissez les yeux, dont l'éclat terrible m'intimide, et ne parlez pas de grâce, je ne saurais en quelle langue vous répondre.

IT

M. Fréchette a publié Mes Loisirs en 1863. Il s’est donné beaucoup de peine à former ce petit volume— bien à tort selon moi; car, ni son pays, ni lui, n’en auraient été plus mal s’il n'avait pas vu le jour.

Quelques pièces de vers, que M. Fréchette avait publiées auparavant dans les journaux, et un bon nombre de chansonnettes dont les refrains sont toujours répétés pour grossir le volume; beaucoup de vers faibles, et beaucoup de bouts rimés mêlés à quelques belles strophes; plusieurs pièces sérieuses en tête, beaucoup de rigodons en queue ; quelques idées très-bien exprimées, puis, du doux, du tendre, du passionné, poussé dans le style du marquis de Mascarille ; des images, des métaphores, quelquefois bien trouvées, plus souvent dignes de Cathos et Madelon; des essais malheureux dans le genre terrible, de vains efforts pathétiques, et puis. des mots, des mots et encore des mots ; voilà, en résumé, ce que contiennent Mes Loisirs.

Du reste, pas d'originalité, ni de couleur locale, Rien, qui indique que l’auteur ait jamais connu les mœurs canadiennes. Ses héroïnes sont moins des qué:becquoises que des parisiennes. Elles ont des mantilles de senora, des voix de mésanges, des fronts penéhés, etc. etc, bien populaires au pays latin. En réalité, ses chansons sont des clichés de romances et de vers à ma belle, qui trainent les rues de Paris depuis deux siècles.

Quand je compare toutes ces mignardises et ces fadeurs—écrites par un gros garçon, gras et joufflu— aux vers de M. Lemay,* je me dis qu'il y à aussi loin de celui-ci à celui-là, que de Garneau, père, à Garneau, fils, et ce n’est pas peu dire. Car--entre nous—on peut appliquer à Garneau fils, ce que disait souvent un anvien domestique de mon père: ce n'est pas lui quia éventré la poudre.

Le défaut capital de Mes Loisirs est la monotonie, une monotonie persistante, qui finit pa: endormir d'autant mieux, qu'elle est toujours accompagnée d’une sorte de balancement harmonieux.

Une citation fera mieux saisir ma pensée. Je prends une des pièces les mieux réussies, intitulée: Un soir au bord du Lac St. Pierre :

Doucement balancé par la brie mourante, Le lac applanissait sa nappe transparente, Où déjà s’étendaient les ailes de la nuit ; Les échos se taisaient au fond du bois sauvage, Et sur le sable du rivage, Le flot venait mourir sans bruit.

La lune déployait sa chevelure blonde Et ses tremblants reflets se déroulaient sur l'onde Comme un ruban d'argent sur un voile d'azur ; La brise caressait la mobile ramée,

Et son haleine parfumée

S'endormait avec le flot pur.

* M. Pamphile LeMay est le bibliothécaire de l’Assemblée Législative de la Province de Québec, depuis l’époque de la Confédération. en 1867.

le Enfin, c'était à l'heure où la verte ramure, - Mêle aux accents du soir un suave murmure, les Où {a feuille frissonne aux baisers du zéphir ; lé- A l'heure où des ondins la troupe se rassemble ; De A l'heure où chaque étoile tremble sie Dans une vague de saphir.

te., < ses Fuyant des vains plaisirs les coupes délirantes, + J'aimais à contempler les ondes murmurantes, mu Ou les flots sommeillants dans le calme des nuits ; les. J'aimais à m'égarer dans les bois, sur les grèves, Laissant au loin flotter mes rêves, ces Ce baume des tristes ennuis.

— 1e Et j'errais sur la rive, admirant en silence, US Les reflets chatoyants du flot qui se balance fils, Et glisse en ondulant sur le sable doré ; eut Et d’un roseau flexible armant mon doigt timide, Je gravais sur l’arène humide C4 an- Les lettres d’un nom adoré.

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Un nom plus enivrant que le bruit des fontaines, Plus suave qu’un chant sur les vagues lointaines ; une Plus doux que ées échos d'un bois mystérieux ; ant Qui surpasse en beauté le chant de Philomèle È Dont la voir chaque soir se mêle

» de Au bruit des flots harmonieux.

Nom plus mélodieux que l’onde sur la grève ; nds Plus doux qu’un chant d'amour entendu dans un réve au Plus pur que le soupir d’un enfant qui s’endort ;

Nom plus harmonieux que le vol d’un archange ; Pus doux que les accents d'un ange Qui chante sur sa lyre d’or !

Mais, comme un vent léger sur la molle pelouse, Passant et repassant une vague jalouse, De son onde venait aussitôt l’effacer ; Je le gravais encore ; mais la vague suivante Détruisait la lettre mauvante Que je venais de retracer.

Voilà, pensais-je alors, les réves du jeune âge ! Un songe qui s'enfuit, la feuille qui surnage Et disparaît bientôt parmi les flots mouvanis ;

.... 000000 000000 Leone etes 0000000000 ss ptronmeot ve ..... Y]Sion.

Enfin ! voilà l’idée de la pièce. Cinquante vers avant d'y arriver. At ces cinquante vers, que contiennent-ils ? Essayez de les analyser ou de les résumer, et vous aurez la mesure du vide immense que l’on peut couvrir avec des m :*, Ce sont des flots, des vagues, des ondes et des ondins, des brises, des vents légers, des zéphirs, des ramées, des ramures, des bois, des feuilles, des grèves rimant avec rêves, etc. etc., etc., et tout cela chante la même chanson, qui s’’ppelle successivement chant, accents, murmures, «0, ur's, échos, etc., etc., etc.

Cette pièce que ;.1 citée presque en entier, fait parfaitement saisir le gen de M. Fréchette et ses défauts. Et remarquor: bien qu ‘: n’ai pas choisi la pièce la moins remplie. “Toute {2 suoncle moitié du volume, est entièrement composée de strophes sonores et creuses, où l’idée, quand il y en a, est noyée dans un style diffus et fade. Le lecteur s'en convaincra, s’il a le courage de lire jusqu’au bout: La Nymphe de la fontaine, Corinne, Flora, Elle, le Matin, le Colibri, Un petit mot d'amour, Mon rêve rose, etc. etc.

Pour terminer, j'impose comme pensum à tous ceux qui me trouveront trop sévère, la lecture de Mes Loisirs en entier, et ce châtiment me dispensera de leur répondre.

De Mes Loisirs à la Voix d'un Exilé, la transition ne s'explique que par les événements qui ont traversé la vie du poète. Le ton est complètement changé, quoique le talent n’ait guère grandi.

M. Fréchette pourrait bien dire comme Alfred de Musset :

Mes premiers vers sont d'un enfant,

Ses cette bonne colère

Ap dema faites-| a répli

Alor souvie

Il ve souven

Qua tait Co si bien nents, sa vict( la Dées

Malh grande tant d’s

c'est-à-d des banc

Le M. Fr torale de ]

Mais il ne pourrait pas ajouter avec lui :

Les seconds d’un adolescent, Les derniers à peine d'un homme,

Ses premiers et ses derniers sont d’un enfant, avec cette différence que, dans les uns, l'enfant est d'assez bonne humeur, et que, dans les autres, il écume de colère.

Après avoir doté son pays de ‘“ Mes Loisirs” il à demandé des gâteaux ; on les lui a refusés! il a crié: faites-moi des rentes; on lui a répondu: travaillez. Il a répliqué : muis je chante! - On a souri.

Alors, il est parti, tout boudeur, disant: vous vous en souviendrez |

Il voulait dire: je m'en souviendrai, et il s’en est souvenu ; la Voix d'un Exilé en témoigne.

Quand il revint, il avait des airs triomphants. C'était Coriolan revenant de chez les Volsques. Il avait si bien flagellé tous nos hommes publics les plus éminents, qu’il les croyait demi-morts. Il venait jouir de sa victoire, et il n’avait plus qu’à poser son pied, comme la Déesse Liberté.

Sur leurs cadavres terrassés !

Malheureusement, il n'était pas encore renté. La grande République s'était montrée bien ingrate, pour tant d'amour qu’il lui avait montré!

Il alla crier famine

Chez la Lévis * sa voisine, La priant de lui prêter Quelque grain pour subsister Jusqu'à la saison nouvelle ;

c'est-à-dire, jusqu’à l’anéantissement définitif des gueua;, des bandits, des monstres à face humaine, des scélérats, des

* M. Fréchette a représenté, au parlement fédéral, la divison électorale de Lévis, de 1873 à 1878.

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brigands, des cormorans, des pieuvres, des chacals, des vampires, des requins, des harpies, des corsaires, coupe-jarrets, ribauds, voyous et sacripants, qui gourvernent le pays.

La Lévis n’est pas préteuse :

Que faisiez-vous, dit-elle, au tomps chaud, au temps où je vous réchauffais contre mon sein, comme une mère son fils, au temps où je vous promettais un bel avenir si vous vouliez travailler un peu et mettre vos talents à mon service ?

— Au temps chaud ? dit-il, je chantais.

—Vous chantiez! Eh bien, dansez maintenant. Kt la Lévis l’envoya.. danser.

Il fut docile, cette fois, et se rendit à la Salle de Musique. * I] y avait là, une réunion de musiciens et de danseurs : Fabre, le flutiste-acrobate ; Letellier, le trombone ; Pozer, le tambour; Fournier, le trompette; et plusieurs autres.

Il entra en scène... et en danse.

Après quelques tours de force sur la corde et le tra. pèze, accomplis par M. Fabre, il exécuta une jolie cabriole, tantôt avec la pose de Cicéron, montrant du doigt Catilina aux portes de Rome, et tantôt avec les airs de Béranger chantant la Perronnette et Mistigris.

L'Evénement affirme, et nous le croyons sans peine, qu’il y eut beaucoup de rires, lorsque, faisant le beau et souriant narquoisement, il dit dans son langage figure :

6 Le vin de la Confédération, ça n'est point précisé- ‘“ ment ce qu'on pourrait appeler du vin de Champi- ‘“wne... (Rires) Au contraire, il me semble avoir un “ petit goût de vinaigre assez prononcé. (Rires) # Mais enfin, l'important pour nous, c’est de tâcher de ‘ J’ingurgiter sans nous étouffer. (Rires)”

* Salle de théâtre, située rue St. Louis à Québec.

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Comment! La Confédération n’a pas d'autre défaut ? Elle n’a qu'un petit goût de vinaigre assez prononcé ? Mais, alors, c'est le meilleur des gouvernements |!

La Voix d’un Exilé nous avait donné d’autres notions sur la Confédération. (C'était une œuvre immonde, ayant le sanctuaire pour décor, accomplie sous le regard de Satan, par des Erostrates et des Mandrins, pendant que le clergé dormait…

Mais maintenant, si ce n’est que du vin un peu aigre, uprès tout, ça ne peut pas faire tant de mal. Heureuses les nations qui ne boivent que du vin ayant un petit goût de vinaigre! J'en connais qui boivent du sang, après s'être abreuvées d'alcool démagogique.

Cette digression historique, était nééessaire pour expliquer, comment l’auteur de Mes Loisirs a pu écrire La voix d'un Exilé ; comment l’imitateur de Lamartine, s'est trouvé imèlé tout-à-coup à la tribu des hurleurs. M. Fréchette, dominé par l'orgueil, a laissé entrer la haine dans son cœur, contre un ordre de choses qui n'avait pas su le distinguer de la foule, et le rendre puissant et riche. Ce germe délétère s’est développé chez lui, et le révolutionnaire a gâté le poète.

M. de Châteaubriand a dit:

‘# Le cœur le plus serein en apparence ressemble au “puits naturel de la savane Alachua: la surface en “ parait calme et pure, mais quand vous regardez au “ fond du bassin, vous apercevez un large crocodile que “ le puits nourrit dans ses eaux.”

C’est là une image parfaite de l’état d'esprit de M. Fréchette, qui, même à la surface, est bien loin d’être calme. Ila un crocodile sur le cœur, et taat qu'il ne l'aura pas vomi, sa prose sera déclamatoire et fausse, et ses vers exagérés, diffus, ampoulés, quelquefois ridicules.

Ouvrons maintenant La voix d'un Exilé, qui est une des productions du crocodile, et nous aurons quelque idée, de l'abondance de fiel que peut contenir une âme.

Cette longue diatribe, imitée des Chatiments de Victor Hugo, et même un peu copiée, est divisée en trois purties, dédiées, la première aux libéraux du Canada, la sevonde aux membres de l'Institut-Canadien de Montréal, et la troisième à feu l'honorable L. J. Papineau * Toutes trois se ressemblent comme trois gouttes d’eau. Elles dé. butent par de beaux vers, qui sont comme un chant de lu patrie et un écho lointain du passé; mais bientôt, elles éclatent en fureur et répandent l’invective et le sar- “sme dans un langage bas et ignoble.

De la rage, de l’'écume, des crachats, des morsures, des coups de poing, des coups de pied, etc., etc., jusqu’à épuisement. Toujours la note aigüe, criarde, discordante, qui retentit d’un bout à l’autre. C’est l’imprécation de Camille, avec l’éloquence de moins et la trivialité de plus. C'est une furie secouant sa chevelure de serpents, un énergumène faisant un charivari d'enfer, pour attirer l’attention de la police :

“Je les ai vus, ces gueux, monstres à la face humaine, “ L’œil plein d’hypocrisie et le cœur plein de haîne, “Le parjure à la bouche et le verre à la main, “ Erigeant l’infamie et le-vol en science, “Troquer, en ricanant, patrie et conscience,

“Contre un ignoble parchemin.

4 Mandat, serment, devoir, honneur, vertu civique,

“ Rien n’est sacré pour eux ; dans leur rage cinique,

« Ils baillonnent la loi pour mieux la violer. ...

Puis, à table, viveurs! Ici, truffes et champagne !

Grisez-vous bien, à vous que le boulet du bagne Devrait faire seul chanceler !

* Décédé à Montebello le 23 septembre 1871, à l'âge de quatrevingt-six ans.

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Au l'escl des B

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ine Voyez! l'ignoble bande à chaque pas accrue ue Par tout ce qu'ont vomi les ruisseaux de la rue, A l'assaut du pouvoir s'élance avec ardeur ; me. Un Jocrisse-Harpagon prend le sceptre du maître ; toi Tartuffe est chambellan, Roquelaure grand-prêtre, ot Et Lamirande ambassadeur !

se- Pour grossir dignement leurs cohortes impies, Ils ont tout convoqué, requins, vautours, harpies, AL Va-nu-pieds de l'honneur, bravos de guet-apens, tes Hardis coquins, obscurs filous, puissants corsaires dé Bretteurs, coupe-jarrets, renégats et faussaires, L Ribauds, voyous et sacripants !

> lu Iles On voit, dans le repaire où tout cela pullule, d Le ban, l’arrière-ban de toute la crapule ; ar: Ils ont, pour les trouver, feuilleté les écrous, Vidé les lupanars, sondé chaque tannière, Bouleversé l’ordure, interrogé l'ornière, Et plongé dans tous les égouts.

Un homme, un seul, parmi ces cormorans avides, Ces pieuvres, ces chacals, ces vampires livides, Ces pendards devant qui pâlirait Barabas !

Dix pages dans ce style! C'est triste et risible à la fois. Et dire qu’un pareil homme à la prétention de devenir législateur! Hélas! quelle distance parcourue depuis le jour où il écrivait :

Loin de ces funestes alarmes Mon pays savoure les charmes D'une paisible liberté

Et ses enfants dignes d'envie Goûtent les plaisirs de la vie Au sein de la prospérité.

Rien ne trouble leur existence Les ris, la joie et l'abondance :

Aujourd’hui, ce n’est plus ça. Son pays gémit dans l'esclavage, dans la misère et dans la honte, gouverné par des bandits et des voyous.

Pauvre homme! Qu'il doit souffrir de voir sa patrie réduite à un tel état d’abaissement !

Terminons ce pastel déjà beaucoup trop long.

Je pense que M. Fréchette a un talent littéraire bien supérieur à ses œuvres. Je crois même, qu'il a assez de talent pour reconnaître que Mes Loisirs ne contiennent rien, et que la Voix d'un Exilé ne contient pas grand chose, En vain, son petit groupe de claqueurs le proclame un grand poète. Il sait bien. lui, qu'il ne l’est pas, et qu'il ne le sera jamais, fauto d’études solides qui changeraient ses idées,

Quand les nationards s'en vont en guerre sous les ordres du capitaine de St. Just—qui a gagné son titre à la même bataille que Jean Casgrain le balafré—ils emmènent avec eux M. Fréchette, mais chaque fois, il lui arrive le même accident : son fusil est trop chargé, et il crève au lieu de partir.

Cela me rappelle la légende de la canonnière Par: kinson.

Parkinson, pendant la guerre américaine, avait imaginé un bateau plat, très-léger et très-petit, susceptible d'être employé dans les eaux les moins profondes, et il l'avait armé d’un canon de gros calibre.

Mais la première fois qu'il en fit l'essai, il se passa une scène assez comique. Ilfit feu! Et le boulet resta stationnaire, tandis que la canonnière fut lancée à deux milles en arrière—Elle était si légère !—Elle tomba au milieu des troupes de l’Union, où elle tua trois soldats et un caporal.

La même chose arrive à M. Fréchette, quand il se met en frais de bombarder la forteresse du pouvoir. Il fait feu ! Et vlan! le boulet ne part pas, tandis qu'il est culbuté sur ses voisins, qui s’en retirent éclopés.

Pauvre M. Fréchette! Son vaisseau a trop de voiles et pas assez de lest. Il a une imagination furibonde, et malheureusement, le plomb qu'il devrait se couler dans la tête n'est pas encore fondu.

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Son pire ennemi, c’est lui-même, c'est-à-dire l'amour propre. S'il voulait m'en croire, il connaîtrait mieux sa nature et ses aptitudes: il renoncerait aux camps,

viendrait dans le Pays du Tendre pour y mourir.

Victor Hugo, revenant un matin du jardin du Luxembourg, dit: ‘Si je voyais Béranger, je lui donnerais le sujet d'une jolie chanson. Je viens de rencontrer M. de Châteaubriand au Luxembourg ; il ne m'a pas vu; il était tout pensif, absorbé à considérer des enfants, qui jouaient et faisaient des figures sur le sable. Ki j'étais Béranger, je ferais une chanson là-dessus: ‘J'ai été “ ministre, ambassadeur, etc.; j'ai la Toison-d'Or, le “ywrand cordon de Saint-André, etc.; j'ai fait ÆRéné le “ Génie du Christianisme, etc.; j'ai vu l'Amérique, la “ Grèce, Rome, etc. ; et une seule chose m’amuse: c’est

de voir jouer les enfants sur le sable.”

Nous conseillons à M. Fréchette de bien saisir le sens profond de ce petit fait et de ces paroles. 11 est né poète, mais il n'est pas autre chose. La vue des beautés de la nature lui inspire toujours ses meilleurs vers. Qu'il ne sorte pas de là. C’est la sphère qui lui convient. J'ai lu dans l'Opinion Publique sa poésie du jour de l'an; à peine contient-elle une idée, et cependant, elle est assez jolie, quoique longue et trop descriptive.

Qu'il se dise à lui-même, ce que Victor Hugo mettait dans la bouche de Châteaubriand :

“ J'ai vu les Etats-Unis et leurs grandes villes; j'ai fait Mes Loisirs et la Voix d'un Exilé; mais je connais quelque chose de plus beau: c'est d'écouter le chant des linottes et de voir voltiger les plumes de leur nid.

“ J’appartiens au grand parti national, et j'ai fait, lors de ma réception, un grand discours qui valait bien le vin de Champagne, et qui a mérité les rires de

l'auditoire. Mais je sais quelque chose de plus joli

encore: c’est de prêter l'oreille aux chansons de la brise et de voir sourire le printemps.”

Qu'il abandonne la politique qui serait pour lui un casse-cou, et qu'il reste à ses moutons, comme la bonne madame Deshoulières. L’arène politique est faite pour ceux qui ont plus de tête et moins d'imagination, plus d'idées et moins de rèves, plus de principes et moins d’utopies. Qu'il nous fasse encore des pensées d'hiver —à condition toutefois, de varier un peu, d’abréger les descriptions et d'augmenter la somme des idées—et tont le monde sera content, content, content.

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