LA BANQUE DE LAW
Montesquieu, Mairan, La Motte, Astruc, Voltaire, Marivaux ; et plus tard Marmontel et Piron, avec tant d'autres dont les figiu'es seront évoquées à leur tour.
On juge alors de ce que devaient être ces réunions où l'esprit caustique, pétillant, parfois brutal des roués se mêlait aux finesses plus discrètes, mais non moins i^oùtéeset non moins fréquentes, des penseurs et des écrivains ; le tout assaisonné de cette galanterie, dont le fond était peutêtre assez près de la débauche, mais dont la forme sauvait si bien les apparences avec de jolies phrases et de gracieuses courbettes
« Cependant la banque de Law et son Mississipi étaient montés à lem* plus haut point. La confiance y était entière. On se précipitait à changer terres et maisons en papier, et ce papier faisait que les moindres choses étaient devenues hors de prix. Toutes les têtes étaient tournées. Les étrangers enviaient notre bonheur et n'oubliaient rien pour v avoir part. Les Anglais même, si habiles et si consommés en banques, en compagnies, en commerce, s'y laissaient prendre et s'en repentirent bien depuis.
« Law quoique froid et sage, sentit broncher sa modestie. Il se lassa d'être subalterne. Il visa au grand parmi cette splendeur et, plus que lui, l'abbé Dubois, pour lui et M. le duc d'Orléans; néanmoins il n'y avait aucun moyen pour cela qu'on n'eût rangé deux obstacles : la qualité d'étranger et celle d'hérétique, et la première ne pouvait se changer par la naturalisation sans une abjuration préalable. Pour cela il fallait un convertisseur qui n'y prît pas garde de si près et duquel on fût bien assuré avant de s'y commettre. L'abbé Dubois l'avait tout trouvé, pour ainsi dire dans sa poche. C'était Vabbé Tencin \ que le diable a poussé depuis à une
1. L'absence de particule semble ici affectée sous la plume de Saint-Simon qui tient ainsi à mieu.x marquer son mépris, mais qui indique par là même sa partialité.
182 LES GUERIN t)E TENCIN
si étonnante fortune (tant il est vrai qu'il sort quelquefois de ses règles ordinaires pour bien récompenser les siens et par ces exemples éclatants en éblouir d'autres et se les acquérir) que je ne puis me refuser de m'y étendre. »
Après cette exposition concise et en même temps magistrale, Saint-Simon emprunte lui-même la plume du diable pour tracer de l'abbé de Tencin et de sa sœur deux portraits effroyables que l'on sent, heureusement pour les intéressés, faits après coup, avec bonne foi peut-être mais avec tous les préjugés et les erreurs que la haine des jansénistes et les calomnies des mécontents ont entassées sur le cardinal de Tencin et sur la soi-disant « défroquée ' ».
Et il ajoute, comme une indication engageante qui devait être suivie plus fidèlement qu'il ne l'imaginait sans doute : « On ferait un livre de ce couple honnête, qui ne laissèrent [sic) pas de se faire des amis par leur agrément extérieur et par les artifices de leur esprit. »
En réalité, si l'abbé de Tencin fut choisi de préférence à d'autres ecclésiastiques plus qualifiés, c'est que précisément, par son amabilité, il avait su déjà se mettre dans les bonnes grâces de Mme Law, à qui d'ailleurs tout le monde faisait fête comme si elle eût été la prêtresse du veau d'Or.
Avec maintes duchesses Parut madame Law ; Villars léchait ses f...es Guise baisait ses pas.
LeRoquelaure enfin, Ce n'est pas un mensonge.
Décrottait ses petons, don don Brissac avec Brancas, la la Nettoyaient son éponge ^.
1. Nous aurons roccasiou de signaler un peu plus loin de la pari de Saint-Simon une erreur qui établit non seulement une certaine absence de contrôle touchant la véracité des faits rapportés, mais encore la j)arlialité'dont l'illustre auteur des mémoires était animé contre les Tencin, ces amis de Dubois que lui-même avait tant haï.
2. Trouvé dans les cartons d'Hoym. (Vie du comte Uoym, par le baron Vichon.)