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LA FOLIE DE LA RICHESSE 18o
de deux ans un vent de folie avait passé sur Paris comme sur la province, et un soleil de bonheur, un astre tout doré avait lui sur les agioteurs. On avait vu dans le monde des phénomènes inouïs se produire.
Une dame Begond avait tout à coup reconnu à l'Opéra sa cuisinière Marie, magnifiquement mise et parée de bijoux, mais toujours très laide. Cette servante s'était enrichie en quelques semaines.
Une autre fois, Mme Charlotte de Bavière, voyant descendre d'un beau carrosse une femme bien mise et couverte de diamants, s'enquit de son nom auprès d'un de ses laquais. Celui-ci répondit en riant :
« C'est une dame qui est tombée d'un quatrième étage dans ce carrosse. »
Un cocher, qui avait gagné beaucoup d'argent, s'olTrit une voiture, mais la première fois qu'il s'en servit, l'habitude le fit monter sur le siège, et son laquais dut lui crier:
« Hé ! ^Monsieur, vous vous trompez, ce carrosse est à vous ! »...
L'engouement général avait mis Law au rang des demidieux. C'était à qui lui parlerait. Un mot tombé de ses lèvres valait des centaines de livres, un renseignement obtenu était d'un prix inestimable. Les femmes surtout étaient enragées. Il y en eut une qui se fit verser exprès pour parler à Law ; elle criait à son cocher :
(( Verse donc, coquin, verse donc 1 »
Un jour que le contrôleur général donnait audience à plusieurs dames, il voulut se retirer sous un vague prétexte, mais en réalité parce qu'un besoin pressant, quoique de peu d'importance, l'obligeait à s'isoler. Ces dames le retinrent tellement qu'il dut leur avouer la vérité.
« Oh ! si ce n'est que cela, dirent-elles, peu importe ; faites toujours, mais écoutez-nous. »
Et elles ne le quittèrent point.
Pour Mme de Tencin toutes les difficultés furent d'avance aplanies. Intime avec Dubois, familière avec le Régent dont
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elle avait peut-être satisfait un caprice passager \ elle était en situation de parler à Law quand bon lui semblait et non seulement de lui demander tous les renseignements qu'il pouvait lui donner, mais encore d'obtenir de Dubois des confidences que le financier ne lui aurait probablement point faites.
Tant d'avantages devaient lui profiter. Mais en réalité elle n'était pas intéressée, au sens mesquin du mot; « elle regardait l'argent comme un moyen de parvenir et non comme un but digne de la satisfaire' ». Du reste, si sa fortune fut améliorée, elle demeura toujours beaucoup moins considérable qu'on ne le supposerait quand on calcule ce qu'une créature rapace aurait pu extorquer à tant d'amis si haut placés ou si riches.
Pourtant Mme de Tencin put jouir d'une large aisance, et lorsque son carrosse à trois glaces l'emportait au trot de ses deux chevaux noirs ^ par la rue Saint-Honoré vers le Palais- Royal, elle devait songer avec volupté que la fortune offre parfois des compensations capables de faire oubl ier les misères passées.
Lorsque le « système » présenta les premiers symptômes alarmants, Mme de Tencin avait déjà réalisé sûrement quelques bénéfices, car elle ne semble pas avoir été atteinte sérieusement par la débâcle dont les effets se produisirent rapidement.
Le 18 février (1720), un édit avait restreint dans les plus étroites limites la fabrication des objets d'or et d'argent. Le 27, l'emploi des billets était rendu obligatoire pour les paie-
■1. On a traîné partout l'anecdote suivante : Mme de Tencin ayant fait lu conquête du Réjjjent, celui-ci ne s'en accommoda pas longtemps, n'aimant point, disait-il, les femmes qui, au lit, essayent de parler des affaires d'Etat. Les sources de cette aventure n'étant rien moins que sûres, nous la'signalons pour avoir l'occasion de marquer nos doutes ù l'égard même du fait principal.
■1. boisjourdain, t. H, p. 31.