EFFONDREMENT DU SYSTÈME 1X
ments supérieurs à cent livres. Le 11 mars, les espèces d'or lurent démonétisées et les monnaies d'argent réduites aux livres, sixièmes et douzièmes déçus. Entin le 21 mai, un édit imposa la réduction graduelle des billets jusqu'à la moitié de leur valeur. Ce fut l'arrêt de mort du « système », car ce fut, pour ainsi dire, la constatation de la banqueroute.
Hojm, alors à Varsovie, écrivit à ce sujet une lettre affolée à Mme de Tencin. Quoiqu'il ne fît point partie de la société financière de son amie, il avait risqué de grosses sommes dans la Banque et dans les actions de la Compagnie des Indes. L'événement qui semblait se préparer pendant son absence lui faisait craindre des pertes importantes.
« A Varsovie, ce 8 juin 17:20 '
(. Le coup de foudre est grand
« Et frappe d'autant plus que plus il me surprend.
« Nous venons d'apprendre ici. Madame, avec grande admiration le prodigieux effort d'esprit que vos gens" ont fait en imaginant la merveilleuse opération qu'ils viennent de faire; on n'aurait jamais cru qu'on pût trouver une si belle porte pour sortir d'intrigue, et il faut avouer qu'à moins que d'être sorcier, l'esprit humain ne saurait aller plus loin. Cela s'appelle se tirer d'affaire galamment et il est hors de doute que la postérité apprendra avec surprise les étonnants effets de l'habileté et de la droiture des gens qui ont imaginé de si belles choses.
« Raillerie cessante, car ceci me paraît un peu trop sérieux pour en plaisanter, je ne sais ce qu'on fait chez vous et je ne puis m'empécher de vous demander sur quelle herbe vous avez marché qui vous a fait tourner la tête, car à moins qu'elle ne vous ait tourné, je ne puis pas comprendre quels peuvent être les motifs d'une conduite aussi déguingandée
1. Leitre inédite, papiers du baron Pichon. Collection de M. G. Vicaire.
2. C'est-à-dire le gouvernement fran(,-ais qui venait de décréter la réduction.
188 LES GUIiRIN DE TENCIN
(^sic) que la vôtre. Vous aurez vu par ma dernière (lettre) qui vous a été rendue par mon ambassadeur que je me suis douté de quelque chose d'approchant, mais je vous avoue que je n'aurais jamais deviné le bel expédient dont on s'est avisé chez vous ; aussi est-il de ces choses auxquelles on ne peut atteindre et qui passent la portée ordinaire. Si cependant il était possible de se sauver encore du naufrage, je vous prierais de m'aider à ramasser les débris d'une fortune délabrée et de donnera mon ambassadeur les avis et conseils que vous jugerez les plus salutaires. S'il y a encore quelque chose à faire et que tout ne soit pas perdu, comme la peur qu'on en a le fait croire ici, je vous prie de faire venir M. Lathardt et de concerter avec lui ce qu'il sera à propos qu'il fasse pour mes intérêts ; ou bien si tout est perdu sans ressource, je vous prie de me le faire savoir afin qu'on prenne de bonne heure son parti là-dessus et qu'on se jette entre les bras de la philosophie, qui sera d'une grande ressource pour nous autres qui avons du courage et de la fermeté plus qu'il n'en faut pour résister à de tels échecs.
« J'espère que nous en rirons bientôt ensemble et il me reste encore une consolation, qui est qu'on dit que les gueux en font mieux l'amour. Si cela était, on pourrait dire : à quelque chose malheur est bon !
« Adieu, Madame, je finis sans signer et pour cause V » Mais cette belle sérénité ne tint pas devant la certitude du désastre; et l'énervement du comte éclate dans une seconde lettre datée de Dresde, le 27 juillet de la môme année".
« Je suis pleinement convaincu. Madame, du tort que j'ai eu de me défier de votre habileté en affaires, mais comme je me souviens de vous avoir fait avouer à vous-même que vous pourriez bien être à l'égard de votre habileté conmie ces mères qui défendent toujours les plus mal tournés de leurs enfants, vous trouverez bon. Madame, que je m'en
i. La lettre venait sans doute encore dans la valise dipkini;iliciue. 2. Lettre inédite, même source que la précédcnto.
EFFONDIŒMtlNr DU SYSTKMl-; !8'.i
tienne à cette décision et que je borne vos talents aux simples modes d'agrément, qui me paraissent être les seuls qui doivent être de votre dépai'tement.
V Cependant j'ai soin de vous consulter. Bien entendu il ne se fera rien que d'après ce que M. Deucher aura conseillé. Je prévois, Madame, que vous allez être fort piquée du peu de justice que je vous rends et que, pour me mettre pleinement dans mon tort, vous allez vous presser de me faire vite (gagner quelques millions. En ce cas-là, je m'engage à vous l'aire réparation à mon arrivée à Paris, qui si^a bientôt à ce que j'espère, car puisque Baron joue si bien, il n'y a pas moyen de différer davantage de l'aller voir et de l'entendre. Adieu, Madame, jusqu'au 20 du mois prochain où j'espère d'avoir le plaisir d«* vous assurer moi-même que, malgré la mauvaise opinion que j'ai de votre savoir faire, je ne laisse pas d'avoir d'ailleurs des sentiments pour vous dont vous pourrez être assez contente, étant avec respect et avec d'autres sentiments qui valent encore mieux, ^Madame,
« Votre très humble.
« Mille compliments à la famille et à M. de Fontenelle. »
On est porté à penser devant ce ton familier et galant que, si Schaub appelait Mme de Tencin « sa femme », Hoym avait pris mieux qu'un titre plaisant.
Quant aux impertinences et aux railleries du début de la seconde lettre, elles permettent d'élever désormais quelques doutes sur les capacités de Mme de Tencin en affaires. Cette qualité masculine, exploitée en faveur de la thèse d'un abbé de Tencin chaperonné par sa sœur, semble n'avoir été en réalité qu'une chance passagère. La réussite donne parfois l'illusion d'un profond calcul. Sans vouloir diminuer la valeur de Mme de Tencin, il convient, croyons-nous, de lui conserver tout son charme, sans le flétrir de trop d'immoralité et sans le charger non plus du poids d'un génie aussi problématique que les basses débauches attribuées à la maîtresse de tant d'hommes délicats.