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L'AFFAIRIi LA FRESNAYE 233
occasion. Quoiqu'il puisse m'en coûter, je suivrai le parti que j'ai pris; j'en ai trop senti la nécessité.
« Votre ami et moi ne pouvons plus penser l'un pour l'autre comme nous avons pensé. Quand la tendresse a été altérée, jusqu'à un certain point, elle ne peut pas revenir comme elle a été; d'ailleurs je me dois à moi-même de finir un commerce où je n'ai trouvé depuis plusieurs mois que des amertumes et des sujets de désespoir. Votre ami n'est pas aussi touché que vous le croyez ; je vous ferai voir les lettres qu'il m'a écrites et vous jugerez, par ce qu'elles contiennent, qu'il n'est pas un moment dans des sentiments dont je puisse être contente. En un mot son caractère, d'ailleurs plein de probité*, n'est pas propre pour un commerce tel que le nôtre. Je serai toute ma vie de ses amies et je voudrais pouvoir lui en donner des marques réelles, mais c'est tout ce que je puis pour lui présentement; il m'a mise dans la nécessité de faire effort pour m'arraclier des sentiments qui faisaient le malheur de ma vie et qui en devaient faire le bonheur.
« Je ne puis oublier que ses emportements m'ont exposée à ce qu'il y a de plus terrible et qu'il a eu des soupçons dont ma conduite et mon caractère devaient m'épargner la honte.
« Adieu, Monsieur et mon cher, je vous embrasse de tout mon cœur. Je vous prie de dire à votre ami qu'il ne doit plus songer à me voir. »
C'était la rupture.
Alors La Fresnaye en arriva aux suprêmes expédients. Il vendit ses chevaux et son carrosse, congédia son cocher sans lui régler la totalité de ses gages et renvoya bientôt tous ses autres domestiques pour prendre un unique serviteur, un nommé Pestoomk, un étranger dont il pensait évidemment pouvoir tirer parti à peu de frais. Et puis, il cessa de payer ses dépenses courantes, telles que son frotteur de par-
l. Quand on connaît Taffaire La Grye,on est en droit de concevoir des doutes. Mais l'illusion de Mme de Tencin prouve bien quelle fut la victime et non pas rennemic de La Fresnaye.
quets, son perruquier, son marchand de vin et même le débitant de tabac, auquel il finit par devoir cent vingt-neuf livres, ce qui était considérable môme pour un gros priseurV
Malgré toute son énergie dans la dissimulation, il commençait à s'assombrir. Par pitié, Mme de Tencin avait consenti à le recevoir encore de temps à autre et, au mois de janvier de Tannée d726, un jour qu'il se trouvait rue Saint- Honoré, assis au coin du feu, seul entre elle et une de ses amies, Mme d'Augny^, il laissa éclater son désespoir.
« Le sort m'accable, disait-il, et je vois ma fortune ruinée juste au moment où j'allais être nommé Maître des Requêtes. La perte de mes actions a mis le comble à mes malheurs. Ah! combien j'admire le courage des Anglais qui se tuent lorsqu'ils ont de grands chagrins... «
Mme d'Augny répliqua vivement qu'il y avait à se tuer autant de faiblesse que de courage.
« Mais vous avez de la religion, ajouta-t-elle, et vous ne vous tuerez point à moins que vous ne soyez devenu tout à fait fou.
— Pourtant, dit-il, les Romains qui étaient de grands hommes se tuaient bien.
— Allons! assura-t-elle en se levant pour partir, il vaut encore mieux être conseiller au Grand Conseil *. »
Cette conversation sur le suicide se renouvela jusqu'à excéder Mme de Tencin, qui fut encore sur le point d'interdire sa porte à La Fresnaye. Et puis elle songea que « la douceur serait plus propre à ramener son esprit » et, par compassion, elle continua à le recevoir. Il l'avait si souvent menacée de se tuer qu'elle finit par s'accoutumer à ses redites. Seulement elle recommanda à ses domestiques de ne jamais la laisser seule avec lui '.