‹ Les Guérin de Tencin, 1520-1758Chapitre 38 sur 241 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Situation du monastère de Montfleury. — Sa fondation pa« le deu- NiER Dauphin Humbert II. — Les chanoinesses devaient faire preuve de noblesse. — Leurs droits seigneuriaux. — Leur moralité RECONNUE. — Leurs luttes au sujet de la « clôture ». — Leur

VIGTOIBE DÉFINITIVR.

A la sortie de Grenoble, sur la rive droite de l'Isère, une croupe verdoyante se hausse paierai les premiers contreforts dont la végétation semble une vague puissante déferlant au pied de la muraille aride et rosée du Saint-Eynard, ce pilier colossal dressé à l'entrée de l'incomparable vallée du Graisivaudan.

Ce lieu porta de tout temps un nom qui marque à lui seul quel charme on y peut goûter. A l'époque des Romains, il fut appelé : Mo?is floritus et plus tard : Montfleury. Séduits par sa merveilleuse situation, les dauphins de Viennois avaient bâti à son sommet un château où ils venaient assez fréquemment se distraire \ Ce n'était point un de ces sombres manoirs à triple enceinte dont les tours avaient l'air de prisons, dont les créneaux semblaient des dents menaçantes et les meurtrières, des yeux aux regards sournois. Contrairement à ces forteresses destinées à inspirer la confiance aux uns, la terreur aux autres, le château de Montfleury répondait à l'aspect riant de ses coteaux; et ses défenses naturelles, très fortes d'ailleurs grâce aux pentes rapides qui l'entouraient, n'étaient complétées que par une bonne muraille à mi-côte el une haute terrasse à pic au sommet. Sur celle plate-forme,

\. liecliprckes historiques sur le monastère de Mo7it/Ieur>/, par Maillefaud. Grenoble 1837.

se dressaient des corps de logis peu élevés et une chapelle dont le gracieux clocher se voyait de fort loin ; car Montfleury domine à une distance considérable ce pays merveilleux, que Louis XII appela « le plus beau jardin de France ».

« Du site admirable de Monttleury \ pendant sept ou huit mois de l'année, on embrasse du même coup d'œil toutes les richesses de l'été dans le fond de la vallée, toutes les grâces du printemps sur les hauteurs et toutes les rigueurs de l'hiver sur la cime des monts. » Mais comment décrire ces choses-là, a observé Stendhal" avec beaucoup de justesse. « Il faudrait dix pages, prendre le ton épique et emphatique ; et le résultat de tant de travail ne serait peut-être que lennui pour le lecteur. Les belles descriptions de Mme Radclit'te ne décrivent rien; c'est le chant d'un matelot qui fait rêver. »

De fait, il faut être allé à Montfleury pour comprendre que le dernier Dauphin, Humbert II, ait tenu à créer un centre de prières en ce lieu où la nature elle-même célèbre si somptueusement la puissance du Créateur.

Il s'agissait pour lui d'expier une excommunication qu'il avait encourue à la suite d'un démêlé avec l'archevêque de Vienne, en envoyant des troupes contre celui-ci et en laissant ses officiers maltraiter le prélat. Hanté par le remords, il avait sollicité vainement du pape Benoît XII la remise de ses fautes. « Clément VI se montra moins sévère et lui accorda une bulle qui permettait à son confesseur de l'absoudre de toutes les excommunications qu'il avait encourues avec pouvoir de convertir en œuvres pies la peine qu'il aurait méritée. »

Le premier effet de ces utiles pénitences fut la fondation du monastère de Montfleury en faveur des filles de Saint- Dominique.

1. Solice sur Mon(fîeiu>j, par Tabbé Rousselot. Grenoble 1843.

2. Mémoires d' un touriste. Description de la vallée du Graisivaudan, t. II, p. 128, éd. Calmann-Lévy.

Vainement la Dauphine, à qui le domaine avait été donné en douaire, objecta que ce château était son séjour de prédilection. Humbert y prenait lui-même assez de plaisir pour savoir de quelle valeur était le sacrifice ; mais il fallait qu'il en fût ainsi. Il donna d'autres terres à la Dauphine et, le 23 décembre 1342, en présence des prieurs des frères prêcheurs de Mâcon et de Grenoble, il déposa les trois principales clefs de Montfleury sur l'autel de la chapelle ; puis, après une fervente prière, il les remit aux deux religieux. En même temps, il faisait -dresser un acte de donation dans lequel étaient précisées les limites de l'enclos du monastère ainsi que certaines conditions d'admission.

Il devait toujours y avoir 70 religieuses'; aucune ne devait être reçue si elle ne fournissait des preuves de noblesse remontant à quatre générations dans la ligne paternelle et si elle n'apportait au couvent cent florins avec la garantie d'une pension annuelle de trois florins-. En revanche, Humbert II dota les dames de Montfleury d'un avantage que peu de femmes en France possédaient. Il leur conféra la seigneurie du domaine et remit solennellement en leur nom au prieur de Maçon l'anneau d'or qui symbolisait leurs droits sur le fief.

Quatre ans après la date de la fondation du Dauphin, le château aménagé par ses soins était en état de recevoir les dominicaines. Dix religieuses, dont cinq venaient de Poissy et qui toutes appartenaient aux plus illustres familles de France et de Suisse, prirent possession de ce couvent dont la célébrité en Dauphine est devenue légendaire.

Certains écrivains ont même dépassé la mesure et par irréligion ou par divertissement ont présenté ce monastère comme une sorte de mauvais lieu dans lequel, sous le cou-

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