‹ Les Guérin de Tencin, 1520-1758Chapitre 39 sur 241 · En réalitô ce chiffre ne fut jamais alloint · texte numérisé non relu

En réalitô ce chiffre ne fut jamais alloint

2i A. la fin du -wii» siècle la dot fut de 3 000 livres et cluuiue religieuse devait apporter de plus 1 300 livrets, avec lesquelles le couvent lui assurait une pension viagère de 73 livres, laissant d'ailleurs aux parents la faculté d'augmenter celle pension de leur cAlé.

vert du voilo, s'agitaient des filles passionnées ou vicieuses. Les prieures apparaissent alors comme des « matrones » (jui attiraient, dans le but que l'on conçoit, tout ce que la noblesse de Grenoble comptait de jeunes ou de vieux, de rieurs ou (le paillards, et l'on a tenté de nous les représenter présidant l'iles-mémes à de pieuses saturnales, douces compensations dune clôture pourtant élargie par des tolérances spéciales du supérieur général de Rome.

Rien n'est plus contraire à la vérité : mais on conçoit quelles jalousies devait éveiller ce groupe de femmes privilégiées qui s'étaient fait une religion, avec un peu d'oi-gueil sans doute, de ne recevoir pour compagnes « que celles en qui on découvrirait cette admirable alliance de la vertu la plus solide et du sang le plus distingué^ ».

Fidèlement attachées à leurs traditions, les prieures « furent toujours attentives à la gloire de leui" communauté comme à leur plus cher intérêt », et dans les fameux différends qui s'élevèrent touchant « la clôture », leur moralité ne fut jamais mise en doute.

Vers la fin du xvii'' siècle, alors qu'elles étaient chargées de l'éducation de presque toutes les jeunes filles de la noblesse du Dauphiné, elles eurent le bon esprit de ne point tenir dans une réclusion absolue des élèves que leur situation destinait au monde avec obligation d'y faire bonne figure. On sait de quelle importance étaient les arts d'agrément, surtout les attitudes et les grâces, en ces temps où les roturiers seuls mettaient l'orthographe mais où la noblesse causait si délicieusement que les gens de lettres la recherchaient pour y puisser le bon ton et l'esprit français, cet esprit pétillant, lin, audacieux et narquois dont la dernière génération du xviii^ siècle a laissé tomber le secret dans le sans de la Révolution.

Un accoutrement ridicule, une sotte réplique, une révé-

1. Manuscrit du Recueil historique de Montfleury. Bibl. de Grenoble 2-1 899 .

rence manquée et c'en était fait à la Cour non seulement de la réputation de la femme mais encore de la carrière du mari.

Est-il donc étonnant que les dames de Montfleury, en éducatrices consciencieuses, aient songé à avoir l'appui de professeurs de musique et même de maîtres à danser dont les principales attributions consistaient à apprendre aux jeunes fdles à marcher gracieusement. Et si, de temps à autre, des frères, des cousins ou des jeunes oncles de pensionnaires étaient invités à des fêtes familiales et apportaient dans ce milieu, qui était bien de leur monde, leurs façons aimables et leurs gestes harmonieux, faut-il voir là des procédés inconvenants de galants en c|uète d'aventures ou simplement les manifestations de cette éducation raffinée et de cette politesse exquise dans lesquelles excellaient nos pères?

Pour bien saisir avec quelle honnête assurance les dames de Montfleury se mettaient au-dessus de la médisance ou de la calomnie et croyaient pouvoir s'accorder quelque licence, il faut examiner leur passé.

Leurs prérogatives mêmes leur donnaient un rang prépondérant. Ainsi elles exerçaient sur le fief le droit de haute et basse justice, et cela effectivement. En 1G81, « Vénérable sœur Marie de Beegue (1680-1683), ayant eu connaissance qu'une certaine fille de la Tronche \ nommée Marthe Vinon était accusée d'avoir commis un infanticide, elle fut aussitôt agitée d'un juste et saint zèle. Elle la fit arrêter, ordonna à ses officiers d'en faire les formalités, et le procès fut instruit. La susdite Marthe Vinon, atteinte et convaincue du crime susdit, fut condamnée d'être pendue à la Tronche au mois de septembre-. »

Un peu plus tard, alors que Mlle de Tencin était déjà entrée à Montfleury, la prieure Marguerite de Lionne, ayant appris le 14 avril 1697 « (ju'une certaine femme, surnommée

4. Village voisin (iiii faisail ]iarli(i du fiof: aujourd'hui Tuii dos faubourgs do Grenoble.

2. Manuscrit du recueil historitiue de MonUleury. Bibl. de Grenoble 21 8!J'.).

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Verdurette, demeurant à Chantemerle, avait tué le nommé Masse », elle la fit arrêter, conduire dans les prisons et poursuivit le procès jusqu'à sentence de mort... puis la fit exécuter.

Dans tout le cours de l'histoire de Monttleury, on voit les prieures exercer leurs droits et défendre leurs biens avec une intelligence et une fermeté que des seigneurs auraient pu leur envier. Elles eurent en effet à supporter de la part de leurs voisins une foule de contestations et à repousser des empiétements perpétuels. Et puis, par deux fois, le feu détruisit le couvent, et les religieuses durent se charger de le faire reconstruire.

]Mais ce qu'il faut admirer plus encore que leur administration temporelle, cest leur vigilance morale et leur énergie dans leurs démêlés avec les autorités ecclésiastiques touchant la fameuse question de la clôture.

(( En 1470, Aymare de Beauvoir étant alors prieure, le R. P. Auribeili,qui fut depuis général de l'ordre des frères prêcheurs, voulut faire admettre comme religieuse à Monttleury la fille de Jean Baile, docteur en droit. Celle-ci fut refusée parce qu'elle n'avait point les qualités requises et le degré de noblesse exigé. Alors le P. Auriljelli, outré de n'avoir pu réussir dans son entreprise, vint faire une visite au monastère et défendit, sous peine d'excommunication, de recevoir à l'avenir des novices et de laisser entrer qui que ce fût. »

Mais les dames firent intervenir le Conseil delphinal, et ce premier orage fut dissipé dès sa formation.

Deux ans plus tard, un malheureux religieux dominicain de Grenoble, le P. Raphaël Rosset, qui faisait de fréquentes visites au monastère, en arriva à penser que les dames de Montfleury seraient des complices faciles et mit un jour tout en usage pour satisfaire ses coupables désirs.

La prieure, voulant avant tout éviter un scandale, se contenta de faire quitter Grenoble à ce trop fougueux religieux. Mais après vingt années d'absence, le P. Rosset revenait

comme supérieur et dénonçait à Rome les infractions que les dames de Montfleury se permettaient, prétendait-il, touchant la règle de clôture. Il ajoutait, non sans un certain cynisme, (( qu'il se glissait journellement des abus qui pouvaient avoir de fâcheuses suites ». Puis il obtint d'être lui-même institué vicaire de Montfleury et, comme les chanoinesses ne consentaient pas à changer leurs habitudes, il les excommunia...

Mais la prieure Aymare de Beauvoir ne se laissa pas intimider et interjeta appel par l'intermédiaire de son neveu, Aymar de Possieu, protonotaire apostolique.

Finalement la cour de Rome « défendit d'introduire des séculiers dans le cloître, mais permit cependant aux religieuses, vu la situation du lieu, de parler et de recevoir leurs parents et leurs amis à la porte ordinaire du monastère, qui se trouvait dans la clôture extérieure ».

Pourtant, on n'en avait pas fini avec cette brûlante question, et les démêlés avec l'évêque Le Camus atteignirent les proportions d'une lutte à main armée. La noblesse du pays prit nettement parti pour les dames de Montfleury, et les Tencin, qui comptaient déjà parmi elles des parentes ou des amies, n'hésitèrent pas à se jeter dans la mêlée.

L'abbé Le Camus, ancien aumônier de la Cour, nommé évêque en 1G71 à l'âge de trente-neuf ans, était arrivé à Grenoble précédé d'une singulière réputation en partie double. D'un côté, on savait qu'à Versailles il avait fréquenté joyeuse société et causé quelque scandale; d'autre part, on avait appris que, subitement assailli par le remords, il s'était jeté dans la pénitence et avait fait notamment le vœu de ne plus manger que des légumes, excellent régime d'ailleurs pour les cures de trop grande effervescence. Saint-Simon ^ nous donne un joli croquis de cette énigmatique figure. « Il était également connu, écrit-il, par son esprit, ses débauches, son impiété, sa pénitence... Il n'est guère de problème qui

]. T. I.X. |). 214. ((lit., Gornicr fri">n>s.

présente plus do choses opposées cjue la conduite de ce prélat depuis le commencement jusqu'à la lin. II était bi(3») fait, galant, avait mille grâces dans l'esprit, d'une compagnie charmante. Il était savant, gai, amusant jusque dans sa pénitence. »

On s'explique facilement qu'avec de pareils dons il ait acquis à Grenoble une popularité toujours croissante.

En réalité, s'il avait été un médiocre abbé, il fut un pieux évèque\ Mais la pénitence, capable sans doute d'aftermir la moralité, était impuissante à pondérer ce caractère original. C'est là qu'il faut chercher l'explication de la petite perfidie dont révoque ne craignait * [)as d user pour attaquer les dames de Montlleury.

Dès son arrivée, il avait voulu battre en brèche l'orgueil de ceschanoinesses, (pii semblaient se targuer de leurs droits seigneuriaux et de leurs puissantes relations pour se dérober, dans les questions temporelles, à l'autorité épiscopale; et tout de suite il avait manifesté son intention de leur faire observer les règles de clôture communes aux autres couvents de Saint-Dominique. Mais les religieuses en avaient référé en haut lieu et rappelé qu'en 16G9 le R. P. Antonin Mousset, délégué par le Pape et le roi de France pour la réforme des monastères de l'ordre de Saint-Dominique, les avait autorisées à parler sans grilles aux séculiers et à se promener sur leurs terrasses-, « après avoir acquis la certitude, avait^ il écrit, que cette sortie n avait jamais occasionné de scandale ni donne aucun lieu de soupçonner la haute piété et la réputation de nos chères filles. »

Il y a loin, on le voit, de ces déclarations dun enquêteur sérieux aux descriptions fantaisistes que certains auteurs se sont plu à nous faire d'un monastère de Montfleury où le

1. C'est seulement en 16S6 que le pape Innocent XI lui conféra le chapeau de cardinal.

2. Voir aux pièces justificatives ces intéressantes ordonnances dans lesquelles on trouvera la réfutation éclatante des mauvais bruits répandus sur Montfleury.

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voile alliait caché le sadisme le plus raffiné et dans lequel Alexandrine aurait pu se dévergonder à son aise.

Du reste, l'hommage rendu parle P. Moussetà la vertu des chanoinesses a été confirmé par M. ' Le Camus lui-même qui déclara toujours « ne point mettre en question la moralité de ces dames ».

Mais, il faut bien y songer, la haute idée que les chanoinesses de Montfleury avaient d'elles-mêmes était faite pour humilier une certaine catégorie de personnes. Les esprits terre à terre ne voyaient là qu'une morgue déplacée et n'apercevaient point la beauté du sentiment traditionnel, qui mettait au cœur des religieuses un orgueil légitime, non pas pour elles-mêmes mais pour l'ordre dont elles faisaient partie. Et c'étaient ces personnes envieuses ou sottes qui influençaient M. l'évêque Le Camus. Celui-ci, après avoir tenté inutilement tous les moyens de douceur et d'insinuation, déclara que pour la décharge même de sa conscience « il allait contraindre ces dames à embrasser la clôture ».

On annonçait alors à Grenoble que l'évêque avait le dessein de visiter solennellement les églises qui étaient soumises à sa juridiction et que dans sa tournée il s'arrêterait à Montfleury.

Mme de Grimaud de Beegue, la prieure, comprit le danger de l'assimilation entre les églises ordinaires et la chapelle du couvent. Elle députa aussitôt M. le conseiller de Bourchenu de Valbonnais^ auprès de l'évêque pour lui témoigner « (|u'elle aurait une peine extrême à soufïrir cette nouveauté dans une conjoncture qui pourrait être tirée à conscqiience. » M. Le Camus assura que sa visite n'aurait rien de juridictionnel et qu'il ne la ferait point signifier par son promoteur. Il ajouta même « qu'il n'entrerait pas dans le cloître

1. Rappelons qu'à cette époque, on faisait précéder le nom des évoques du mot : Monsieur et non i)oinl de celui de Monseigneur comme au XIX" siècle.

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