‹ Les Guérin de Tencin, 1520-1758Chapitre 6 sur 241 · PANORAMA DE ROMANS S · texte numérisé non relu

PANORAMA DE ROMANS S

en des temps beaucoup plus rapprochés, le dernier Dauphin, Huiubert II avait solennellement promulgué le Statut delphinal qui réunissait la province à la couronne de France — Guérin, lors de ses premières années de colportage, avait connu vraisemblablement des vieillards qui avaient pu lui raconter comment, dans leur enfance, s'était déroulée cette imposante cérémonie.

Derrière l'église s'allongeait le pont, si souvent « rapiécé » après les assauts livrés par les tlots indomptés de l'Isère. Puis, dans une trouée parmi les toits, apparaissaient la haute tour carrée qui se dressait au centre, le pignon des « Jacinières », hôpital des femmes en couches construit sur la première arche, et aussi le faîte de la chapelle qui lui faisait face. Cette « bastide de Beau-Secours » avait été érigée pour mettre sous la protection de la Sainte Vierge le fameux pont si utile et si fréquemment ruiné.

Mais tous ces monuments déjà anciens ne retenaient plus guère l'attention des habitants, et la grande affaire du moment, c'était l'entreprise de Romanet Boffin qui avait consacré son temps et sa fortune à la construction d'un Golgotha artificiel. Lorsque Guérin arriva à Romans, il ne soupçonnait pas quelle importance ce monument prendrait plus tard dans les événements auxquels serait mêlé son propre fils, ni quels avantages celui-ci serait appelé à tirer de son rôle prépondérant durant la période de guerres civiles, dont les prodromes se manifestaient déjà. Pour l'instant, la reconstitution du Golgotha offrait cette particularité qu'elle était la seule connue en France et que, dans le monde entier, il n'en existait que deux : l'une à Rhodes, l'autre à Fribourg où Romanet avait pris ses plans, dans un de ses voyages commerciaux. Commencée en lolo, l'œuvre avait été achevée en un an et aussitôt on lui avait appliqué le nom de « calvaire », qui depuis lors a désigné les monuments de ce genre.

Mais il avait fallu toute l'énergie de Boffin pour protéger son travail. Les adeptes de la Réforme l'avaient d'abord

« accablé d'injures et de calomnies », puis des hordes furieuses attaquèrent ses ouvriers'. En vain Romanet fit appel à l'autorité locale ; ses ennemis étaient si puissants qu'ils réussirent à prévenir contre lui l'autorité ecclésiastique elle-même, qui frappa toute la ville d'interdit et suspendit l'exercice du culte. Mais Boffm s'adressa au Pape, au roi de France, à la reine, au connétable de Bourbon, au parlement de Dauphiné et enfin son oeuvre approuvée fut promptement terminée. Bientôt les Romanais en avaient unanimement reconnu les avantages, car les pèlerins avaient afflué.

L'engouement fut plus grand encore lorsque deux religieux, revenant de Terre Sainte, passèrent à Romans et affirmèrent que « cette ville était semblable à la sainte cité de Jérusalem plus que nulle autre où ils ayent été et qu'ils sachent... » " Pierre Guérin connaissait évidemment ces détails comme aussi les silhouettes des divers monuments de sa cité d'élection et, s'il était arrivé à Romans à la fin d'une belle journée, au moment où le soleil descend derrière les hautes collines en allumant à leurs sommets d'immenses brasiers pailletés d'or, nul doute qu'il ne fut demeuré quelques instants en contemplation... Et si quelque sorcier, évoquant alors des tableaux de l'avenir dans les vapeurs empourprées de l'horizon, avait montré à Guérin sa destinée et celle de sa famille, nul doute aussi que le colporteur n'eût haussé les épaules.

Il aurait vu en efiet, au premier plan, des sacs d'écus soigneusement alignés dans une arrière-boutique, puis étalés comme par magie sur des territoires immenses... ses terres..., et là-bas, dans des salles somptueuses, de hauts magistrats — ses petits-fils — siégeant au centre d'une élite resj)ectueuse ;

1. Pour plus amples détails, voir l'ouvrage de M. L. Vinay. Romans, librairie Beyne.

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