‹ Les guerres de la Révolution (volume 2)Chapitre 2 sur 14 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

r. Les Dix Provinces, gouvernement, Etats, clergé. — La principauté i 6 ^:ège. — II. Joseph II et le traité de la Barrière. — III. Reformes religieuses et politi'^ues. — Les patriotes. — Vander Noot. — IV. Mur-

ray. — D'Alton et Trauttraansdorff. — Coup d'État du 18 juin.

V. Vander Noot et l'étranger. — Vonck. — Vander Mersch. — L'armée de Bréda — VI. Le manifeste de Hoogstraeten. — Combat de Turnhout.

— Prise de Gand. — Armistice dOrsmael. — Soulèvement de Bruxelles.

— VII. Statistes et démocrates. — Les États Belgiques Unis. — Adresse du 17 février 1790. — Scènes du lo mars. — Insurrection militaire. — Vander Mersch et Schônfeld. — Conférence de Flawinne. — Défaite des Vonckistes. — Entrevue de Douai. — VIII. Léopold II. — Congrès de Reicbenbach. — Croisade de septembre. — L'armée belge. — Falmagne. — IX. Soumission de la Belgique et de Liège.

I. La Belgique ou, comme on disait au xviii^ siècle, les Pays-Bas autrichiens, cédés à l'empereur Charles VI parles traités d'Utrecht, comptaient avant 1792 dix provinces : quatre duchés, Brabant, Limbourg, Luxembourg et Gueldre — trois comtés, Flandre (divisé en deux parties), Hainaul et Namur, — deux seigneuries, Malines et Tournai '.

i Cf. Nény, Mém histor. et polit, d'^s Pa>/s-Bas autr.^ 1785. I, p. ISS et suiv. ; Dew;jz, Hist. gen. de la Belgique^ 1807, vol. VII;

3 Jli.MAPl'KS

Le duché de Brabaot compreuait les quartiers de Louvain, de Bruxelles, d'Anvers et du wallon Bral.tanL ; — le duché de Limbourg, outre Hervé, Limbouig, Eupcu et Hodimont, les pays dits à'Outremeuse (Daelhem, Fauqueinont et Roiduc), — le duché de Luxembourg, la ville de Luxembourg qui passait alors pour la plus belle forteresse de l'Europe • et tout le duché de ce nom, à rexception des places cédées à la France par le traité des Pyrénées * ; — le duché de Gueldre ou Gueidre autrichienne ^, Rureraonde, quatre villages et les teires franches de Weert, Nederweert et ^'essem.

Le comté de Flandre se composait : 1° des villes et châtellenies d'Ypres et de Furnes et de la vilîe de "Menin, qui formaient la Weslflandre ou Flandre occidentale ou, comme on la nommait encore, Flandre retrocéaée, parce que Louis XIV l'avait rendue en 1713*; 2'^ de la Flandre proprement dite ou orientale : villes et châtellenies de Gand, de Courtrai, d'Audenarde, villes'et pays d'Alost et de Termonde, ville et franc de Bruges, pays de Waes, district des Huit-Paroisses, ports d'Ostende et de Nieuport. — Le comté de Hainaut renfermait les villes et

Gachard, Collect. de docitm. inédits concernant Vkist. de la Belgiçud, 1833, tome I, p. 47-92 ; Borgnet, Eist. des Belges à la fin du xviii« siècle, 1844, deux volumes ; Juste, La Révolution brabançonne et La république belge, 1884.

» Néuy, I, 194, et Goethe, Camp, de France.

* Thionville, Montmédy, Damvillers, Carignan, Ghauvency-le- Château, Marville.

3 Pour la distinguer de la Gueldre prussienne (ville et amnoanie de Gueldre, ammanie de Kessel, de Krieckenbeeck et de Stralem. Nény, 1,190).

4 Gachard, I, 50. Elle n'avait pas une représentation provinciale, et les impôts y étaient perçus sans le consentement des mandataires du peuple ; Charles VI avait maintenu le régime^ introduit par Louis XIV.

Ll'S l'AYS-HAS AUlKICniKNS 3

prévôtés de Mous et de Biuche, les ville et cbûlellenie d'Alli, les terres de Ghimay el de Beaumont, — Le comté de >;amur avait perdu les places de Charlemont. de Philippeville et de .Marienbourg devenues françaises, mais ou y trouvait Namur, Charleroi et six bailliages (Bouvigne, Monlaigle, Fleurus, Sanisou^ Vieuville et Was- «eige).

La seigneurie de Malines comprenait : Malines, son district (cinq villages à clocher et six hameaux] et son ressort (Heist et Ghestel). — La seigneurie de Tournai était formée par la ville de Tournai et par le Tournésis.

Un gouverneur et capilaine général, lieutenant de l'empereur, presque toujours prince du sang , gouvernait les Pays-Bas autrichiens. Il avait au-dessous de lui un ministre plénijmteiitiuire ou vice-gouverneur, un commandani général des troupes et trois Conseils : le Conseil d'État qui ne jouait plus aucun rôle, le Conseil privé qui traitait les affaires autrefois soumises au Conseil d'État, le Co7iseil des finances.

A côté de cette administration générale existait l'administration provinciale. Les dix provinces formaient chacune un état indépendant; chacune avait son système de douanes, sa constitution particulière, ses États. Les États, représentés dans l'intervalle des sessions par des députations permanentes, comprenaient les trois ordres : clergé, noblesse, tiers. Leur organisation différait selon les provinces. Les États de Brabant se composaient de seize abbés, parmi lesquels l'archevêque de Malines et l'évèque d'Anvers, des nobles qui avaient au moins le litre de baron et faisaient preuve de quatre quartiers, et de sept délégués des trois chefs-villes : Anvers, Lou-

' rsény, il, 111.

vain, Bruxelles. Le clergé ne siégeait pas dans les États de Gueldre, de Tournai, de Malines, comme le tiers dans les États de Tournésis. Les Étals de Flandre étaient fermés à la noblesse ; « la féodalité, dit un Français, est presque nulle en Flandre, et les prêtres y ont le plus grand crédit ' ». Seuls, les États de Hainaut s'ouvraient aux mandataires du bas-clergé. Mais, quelle que fût la composition des États, ils ne représentaient pas la nation ; aucun de leurs membres n'était élu ; abbés, nobles, bourgeois ne figuraient dans ces assemblées de privilégiés, qu'en vertu d'un usage immémorial. Les États avaient des attributions importantes : on ne pouvait lever l'impôt sans leur consentement, et l'empereur, qui était, non pas roi de Belgique, mais duc de Brabant et de Luxembourg, comte de Flandre, de Hainaut et de Namur, devait leur demander annuellement, sous forme de subsides, la somme nécessaire à Texercice du gouvernement '.

Les communes différaient entre elles comme les Étai» entre eux, par « leurs nuances particulières » '. L'empereur nommait à vie les magistrats municipaux et l'officier qui surveillait leurs actes : ïanwian à Bruxelles, le chef mayeuT à Louvain, le margrate à Anvers, Vécoutette à Malines, le grand bailli dans d'autres villes. Mais, outre ce justicier et les officiers municipaux, les corporations ou collèges d'arts et métiers, dont les privilèges étaient considérables, prenaient part à l'administration de la cité. La commune de Bruxelles, par exemple, se composait de trois membres : le magistrat, le large

1 Labourdonnaye à Pache, 14 déc, 1792 (A. G. ou archives de la guerre).

» Hubert, Z'orî/7t»c des libertés beljes, 1884, p. 43-50, > Adresse des Belges à la nation française, p. 4.

conseil et les neuf nations, qui comprenaient les doyens et jurés de quarante-neuf métiers.

L'orf^anisation judiciaire offrait, comme la constitution politique, bien des dis{)arates et des singularités. Que de cours et de tribunaux, d'esprit équitable, il est vrai, mais de formes lentes et gothiques : magistrats des villes, officiers des seigneurs, cours féodales, Université de Louvain ! Au-dessus de ces nombreuses juridictions particulières s'élevaient les Conseils provinciaux. Quatre d'entre eux (Brabant, Gueldre, Hainaut, Luxembourg) jugeaient souverainement et sans appel ; les autres ressortissaicnt au Grand Conseil de Malines. Le Conseil de Brabant était à la fois politique et judiciaire ; les lois et ordonnances ne s'exécutaient dans le duché qu'avec son assentiment et après l'apposition du sceau dont son chancelier avait la garde.

Nulle part en Europe le clergé — non pas le clergé séculier, mais le clergé régulier — n'était plus puissant, plus opulent que dans les Pays-Bas. Les moines pullulaient. Même en 1789, après la suppression des couvents dits inutiles, la Belgique comptait encore 108 monastères. Les chefs des grandes abbayes qui possédaient les deux tiers des biens ecclésiastiques, étaient les véritables maîtres du pays. « La noblesse et le tiers-état, disait un agent français en 1792, sont, non pas sous l'influence religieuse du clergé, mais sous l'influence pécuniaire def riches abbés. -) Aussi la Révolution belge fut-elle entreprise sous les auspices et aux frais de l'archevêque de Malines, de l'évèque d'Anvers, des abbés de Tongerloo, de Saint-Bernard, de Gembloux, et le gouvernement qu'elle fonda reçut, à juste titre, le nom de théocratie^

i Opinion d'un df^jmté' ;La Mardi) sur le décret du 2 nov. I7S9,

Mais, quel que fût le pouvoir de leur clergé régulier, les Belges se regardaient comme un peuple libre. Leurs magistrats et leurs officiers de justice u'étaient-ils pas inamovibles? Leurs coutumes ne proclamaient-elles pas la liberté individuelle et l'inviolabilité du domicile ? Les simples particuliers, comme les assemblées, n'avaienl-ils pas le droit de pétition et de remontrance? Aucune nation n'était plus fière de sa constitution. Les Brabançons surtout se glorifiaient de leur charte en 39 articles, la Joyeuse Entrée, et la tenaient pour la plus parfaite qui fut au monde : les deux derniers articles obligeaient le souverain à confirmer, dès son avènement, tous les privilèges des Brabançons et autorisaient les citoyens à lui refuser service et obéissance, s'il violait le pacte constitutionnel *.

Liège était une principauté ecclésiastique, rattachée â l'empire d'Allemagne, où elle appartenait au cercle de Westphalie. Elle comprenait la Hesbaye, le Gondroz, la Famène, l'Ardenne et la Campine, c'est-à-dire 23 bonnes villes * et 536 communautés. Le prince-évèque la gouvernait de concert avec les trois états : Yétai primaire composé des chanoines du chapitre de Saint -Lambert,

p. 0 ; Gérard, Notice sur les relat. polit, de la Belgique avec la Hoi^ lande, ISTo, p. ol et 68 : Juste, Eévol. hrab., ol-o2, et Répull, belge, p. 7.

1 II faut lire sur Tenthousiasme des Belges pour leur conslitulion le Jlé^wire de Raoux sur le projet de réunion, p. 12-13 : pas de noblesse iusoiente, pas de clergé c entaché de corruption ou de fatuité •, la plupart des emplois entre les mains de la roture, le cultivateur I fort a son aise », etc.

* Les honnfs villes étaient, outre Liège qui jouissait du titre et des honneurs de Cité, Huy, Dinant, Ciney, Fosses. Thuin, Châtelet, Couvin, Visé. Waremme, Verviers. Sainl-Trond, Hasselt, Tongres, Looz, Bilsen, Biée, Peer, Hamont, Beenngen, Slockhem, Maeseyck, Ilerck,

Vêlai noUe formé de ceux qui pos.-éàaieut un « noble fief » et faisaient preuve de seize quartiers, Xélai tiers ou les députés des bonnes villes. L'hisloire de Liège ne se confond donc pas avec celle de la Belgique. Liège a d'aulros a-piiations que les dix provinces, et sa révolution, loule progressiste, ne ressemble nullement à la révolution brabançonne, toute rétrograde. Il y a, disait en 1790 leJoîcriial général de VEurope, « un mur de séparation iinpéuélrable » entre les Belges et les Liégeois *. Après avoir langui pendant la première, moitié du xviir siècle dans la torpeur et l'apathie, Liège avait ac-cueilli les idées de réforme politique et sociale que prêchaient les enc^'clopédistes français. On y réimprimait clandestinement les ouvrages hostiles au clergé. Pierre Rousseau y fondait le Journal encyclo'pédique, Coster, VEsprit des Journaux^ et Le Brun, ce Journal général de VEîirope, qu'il transportait à Hervé et ensuite à Paris pour l'abandonner au lendemain du 10 août. La Société d'émulaiion était un centre de propagande philosophique et réunissait tout ce qu'il y avait à Liège d'hommes éclairés '.

La Belgique, au contraire, n'avait pas secoué son inertie. La vieille et routinière Université de Louvain, fermée aux idées nouvelles, n'enseignait plus que des choses inutiles. Les classes supérieures méprisaient les œuvres de l'esprit. Le gouvernement autrichien, désireux de conserver sa tranquillité, éloignait les encyclopédistes et les philosophes, imposait aux journalistes les plus rigoureuses conditions, proscrivait impitoyablement

» Hénaux, Eut. du pays de Liège, 1874, 3« éd., vol. II, 593; cf. 1, 42-49.

- KuntzifTPr, Essai histnr. iur la propajanle des encycloi.édi.^tcs français en Belgique an xvin» siècle, 1879, p. îl-73.

tout ouvrage contraire à l'orthodoxie. Le peuple belge était comme engourdi par l'ignorance, et l'on a pu dire que la seconde moitié du xviii^ siècle fut pour les Pays- Bas une période de profonde décadence intellectuelle^

IL Les Belges, disait le duc Charles de Lorraine, « sont très faciles à gouverner par la douceur ; seulement ils sont très attachés à leurs privilèges, et même, j'ose dire qu'ils poussent cela jusqu'à la folie; ils ont tous été élevés dans ce préjugé ; ils envisagent leurs privilèges comme lois fondamentales de l'État ». Charles VI {1715-1740) et surtout sa fille Marie-Thérèse (1740-1780) avaient pratiqué la politique sage et facile que recommandait Charles de Lorraine : ils gouvernèrent par la douceur et respectèrent les privilèges des Belges 2. Joseph II n'eut pas la même modération. Bon, généreux, très actif, mais d'une activité fébrile et inquiète, obstiné, mais finissant par céder et ne cédant jamais à propos, commençant tout et ne terminant rien, ébauchant les réformes sans jamais les achever, esquissant avec audace de vastes plans qu'il n'exécutait pas faute de ressources et de vigueur, voulant rendre les gens heureux, non à leur façon, mais à la sienne, convaincu qu'il ne faisait que le bien, et n'imaginant pas qu'on pût lui résister, prêchant l'iudulgence, mais employant surtout la violence et la V. crainte du militaire », Joseph II était un radical sur le trône. Il innovait, innovait, impatiemment, à la hâte, sans ménagement et sans adresse ^.

* Thonissen, Btdl. de VAcad. royale, 3« série, tome V, p. 656.

' La Belgique ne connut jamais une plus grande prospérité matérielle que clans les trente années de 1730 à 1780 (Gachard, Htudes et notices histor. concernant l'hist. des Pays-Bas, 1890, III, 170).

8 Cp. La vie de Joseph 11^ par Caraccioli, 1790, p. 101 ; le portrait du

Il confirma d'abord sa sœur l'archiduchesse Marie- Christine et le duc Albert de Saxo Teschen, époux de Marie-Christine, dans le gouvernement général des Pays- Bas que Marie-Thérèse leur avait conféré après la mort de Charles de Lorraine. Mais bientôt éclata sa noble et imprudente passion des réformes. Déchirer le traité de la Barrière, établir la tolérance religieuse, réorganiser la justice et l'administration, tel fut le triple but que Joseph poursuivit en Belgique *.

L'Escaut était fermé depuis la paix de Munster au profit de la Hollande *, et le traité de la Barrière donnait aux Provinces-Unies le droit : P de tenir garnison aux frais des Pays-Bas autrichiens dans sept places de la frontière, Namur, Tournai, Menin, Furnes, Warneton, Ypres et le fort de Kuocke; 2" de partager avec les impériaux la garde de Termonde; 3*^ d'exiger de la Fiandre et du Brabant, à titre de subside, une rente annuelle de douze cent cinquante mille florins. Charles VI n'avait pas tenté de s'affranchir de ce vasselage, et pour obtenir de l'Angleterre et de la Hollande la garantie de la 'pragmatique sanction qui assurait ses états à sa fille, il suspendit la compagnie d'Ostende et défendit dans les Pays- Bas tout commerce et navigation aux Indes orientales. Marie-Thérèse, plus hardie, avait refusé de pa^'er la solde des garnisons hollandaises sous prétexte que les places étaient délabrées. Joseph, plus audacieux encore, ordonna de démolir toutes les forteresses des Pays-Bas, sans excepter les places de la Barrière, et les troupes

prince de Ligne, les Jl/c'w. ou souv., de Ségur; A. Sorel, L'Europe et la Rév., 1885, 1, p. 120-122, 137-141.

* Il avait parcouru le pays en juin et juillet 1781, Gachard, Études et notices, III, 316-339.

« Art. XIV, Nény, I, 83.

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hollandaises, désormais inutiles, quittèrent le sol belge. La Barrière, comme disait Kaunitz, était dirigée contre la France et devenait sans objet depuis l'alliance conclue en 17u6 entre les cours de Versailles et de Vienne. Enfin, au mois d'octobre 1784, deux brigantins autrichiens, V Attente et le Lotus ^ eurent ordre de croiser dans TEscaut sans payer le péage aux Hollandais. Ils ne tireront pas, avait écrit Joseph à Kaunitz. Ils ont tiré^ lui répondit le chancelier quelques jours plus lard. VAttente avait été prise à l'abordage et le Louis, accueilli par des coups de canon. On nomma cet épisode la guerre de la marmite, parce qu'un boulet avait troué la marmite du Louis.

Mais une véritable guerre était imminente. Elle s'annonçait par des pamphlets : Linguet affirmait que la clôture de l'Escaut était contraire au droit naturel et au droit des gens; Mirabeau, qu'il fallait respecter les traités et que l'ouverture du fleuve serait dangereuse, tant que l'Autriche posséderait la Belgique. Joseph recula. La Hollande s'armait résolument, fortifiait ses villes, inondait ses polders. La France déclarait qu'elle n'abandonnerait pas les Provinces-Unies, et le comte de Maillebois venait , avec l'assentiment de Louis XVI, prendre le commandement de l'armée hollandaise et former cette légion de Maillebois où servirent Deprez Crassier, Scherer, Dupont, Crossard et tant d'autres. Joseph changea de projet et voulut troquer les Pa^-s-Bas contre la Bavière ; le duc de Deux Ponts, héritier présomptif de l'électeur, lui céderait la Bavière et obtiendrait en échange la Belgique avec le titre de roi de Bourgogne o\i d'Anstrasie. Mais la France, la Prusse surtout s'opposèrent à ce beau dessein. Frédéric H criait au feîi! L'empereur traita. Il reçut de la Hollande, outre les

LES PAYï^-^AS AUTIUCHIKNS W

forts de Lillo et de Liefken^hoeck, une indemi.ilé de dix millions de florins; les Provinces-Unies en payèrent o,500,0u0; la France donna le reste. L'Escaut restait fermé aux Belj^'es. Mais avaient-ils acclamé la délivrance du fleuve? Les villes de Flandre accusèrent Joseph de sacrifier leurs intérêts à l'intérêt d'Anvers ' 1

IIL Cette vilaine histoire, comme disait Joseph, s'était honnêtement terminée. Les réformes religieuses et politiques qu'il entreprit en B( Igique, n'eurent pas la même fortune. Le 12 novembre 1781 paraissait le décret de tolérance. L'empereur annonçait qu'il protégerait invariablement la religion catholique; mais il ne voulait « considérer dans l'homme que la qualité de cito^-en »; les protestants seraient admissibles à la bourgeoisie, aux métiers, aux emplois civils, aux grades décernés par l'Université de Louvain-. Etals, évêques, Université protestèrent aussitôt. Mais Joseph II, tenace, proclama la liberté des mariages mixtes ,21 mai 1782; et la suppression des couvents dits inutiles '^17 mars 1783}. Il abolit l'appel au pape. Il défendit aux évêques de publier les bulles pontificales sans son placet et leurs mandements sans autorisation de la censure civile. Il fondit toutes les confréries religieuses en une seule, celle de VAmoicr actif du prochai7i, arrêta que toutes les kermesses auraient lieu le même jour, réglementa le costume des chanoinesses. Frédéric II n'avait-il pas raison de le nommer a son frère le sacristain >;? Enfin, le 16 oc-

* Gach.'jrd, Hist. de la Belgique au commencement du xviii» siècle, 1880, p. r»o3-58o ; D'Arneth et Flammermont, Corres/^. secrète de Mercy avec Joseph 11 et Kauniiz, 1S89, I.

« Hubert, Étude sur la condition des prcteitants en Belgique, 1S82, p. 111-160.

tobre 1786, il décréta la suppression des séminaires épiscopaux et l'élablissement d'un séminaire général à Louvain et d'un séminaire filial à Luxembourg : les écoliers en théologie seraient élevés dans ces deux séminaires en a une parfaite uniformité d'instruction et de morale ». Les évèques et les Etats résistèrent encore. Joseph s obstina : « Vos remontrances, disait-il au Conseil de Flandre, sont Teffet d'un délire! ». Le séminaire général de Louvain fut ouvert à la fin de Tannée 1786. Les étudiants se mutinèrent; il fallut leur dépêcher un régiment, les consigner, emprisonner les plus turbulents. Mais Joseph s'était aliéné le clergé belge à jamais, et le 25 janvier 1787, moins de deux mois après son ouverture, le séminaire général n'avait qu'une vingtaine d'élèves.

Joseph alla plus loin encore. Il introduisit dans les Pays-Bas un nouveau règlement de procédure civile (3 novembre 1786), et bouleversa l'ordre administratif et judiciaire par les deux ordonnances ou diplômes du 1er janvier 1787. La première de ces ordonnances supprimait toutes les juridictions provinciale, seigneuriale, municipale, ecclésiastique, et les remplaçait par soixantequatre tribunaux de première instance, par deux Conseils d'appel établis, l'un à Bruxelles et l'autre à Luxembourg, par un Conseil souverain. La seconde ordonnance supprimait les trois Conseils (Conseil dEtat, Conseil privé, Conseil des finances), et les remplaçait par un Conseil unique du gouvernement général des Pays-Bas que présiderait le ministre plénipotentiaire; les provinces prenaient le nom de cercles et seraient administrées par des intenda7its\ les députations provinciales n'existaient plus ; mais tous les trois ans les Etats nommaient cinq députés qui siégeaient dans le Conseil

LES PAYS-BAS AUTHICHIENS h\

du gouvernemeut, à condition que le ministre les reconnaîtrait a capables ».

L'empereur attaqua même les corps de métiers. Un édil du 17 mars 1787 leur défendit d'aliéner, d'acquérir, de faire aucune dette, d'engager aucun procès sans l'autorisation du gouvernement, et, au mépris de la Joyeuse entrée, le boulanger bruxellois Dehondt, qu'on accusait de malversations, fut nuitamment enlevé de son domicile, mis aux fers et transféré à Vienne, pour y être jugé.

La Belgique accueillit avec colère les réformes de Joseph. Les Etats de Brabant refusèrent les subsides. Le Conseil de Brabant annula les actes des nouveaux tribunaux et les ordonnances des intendants. Les nations de Bruxelles, les métiers d'Anvers, les corporations de Louvain prirent une attitude menaçante. De toutes parts on demandait l'abolition des diplômes de janvier. L'abbé de Feller, polémiste violent, graud admirateur de Philippe II et du duc d'Albe, ne cessait d'insulter Joseph et de le représenter comme un tyran contre lequel n devait s'insurger. Les gouverneurs généraux, etïrayi's, déclarèrent solennellement le 30 mai 1787 qu'ils tenaient en surséance toutes les dispositions contraires à la Joyeuse Entrée et aux chartes des provinces. Il fallait, assuraient-ils, « céder aux désirs d'une nation prête à rompre le fil qui la tenait encore ». Ils voyaient le pays entier, jusqu'au moindre canton, « infecté du même mal u, et ils pronostiquaient un désastre : « tout le peuple est en armes, et nous ne sommes en forces nuUe part ' ».

» Béer, Joseph II, Leopold 11 und Kaunitz, ihr Briefwechsel, 1873, p. /i63-487.

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Les patriotes, comme se nommaient les adversaires des réformes et partisans des vieilles coutumes, s'étaient en effet organisés. Ils avaient un chef, Henri Vander Noot, avocat au Conseil de Brabant. Ses talents n'égalaient pas sa renommée. Il n'avait d'autre éloquence que celle de l'avocat exercé qui plaide indifiéremment le pour et le contre, et son style ne se distinguait pas du style des autres Belges de son temps : même lourdeur, même incorrection, même barbarie. Il n'était pas homme d'Etat: présomptueux, étourdi, brouillon, il jugeait légèrement les choses et manquait de discernement. Mais il avait de Taudace, de la témérité; il ne craignait pas d'employer la violence lorsqu'elle assurait le succès*, il se montrait volontiers à la foule et savait lui parler de toutes choses, même de celles qu"il ignorait, avec cette chaleur et cet aplomb qui plaisent au vulgaire. Sa faconde et sa turbulente activité lui donnèrent le premier rôle dans la révolution de Brabant, et cet homme médiocre, fait pour être subalterne, fat l'agitateur, puis le dictateur de la Belgique *.

Yander Noot avait présenté aux Etats de Brabant un long mémoire sur les droits du peuple brabançon, et les Etats l'avaient félicité de son savoir et de son zèle patriotique. Il se mit à la tête d'un comité, et, sous prétexte de renforcer la garde bourgeoise de Bruxelles, il leva deux bataillons de volontaires qui portaient la cocarde brabançonne rouge, noire et jaune ^ Affaire, loquace, bruyant, impérieux, il allait et venait dans l'antichambre des Etats et dictait leurs résolutions : il avait acquis un

' Gérard Va bien jugé dans son Rapedius de Berg, 1842, tome I, pp. 267-268.

« Gérard, Rapedius de Bcrj., t. I, pp. 2oo et 269-270.

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