CHAPITRE V
î. Pache, ministre. — Les commis. — Bouleversement des bureaux. — Épurement des états-majors. — Arrêtés du 29 octobre et du 23 novembre. — II. Dénûment de l'armée de Belgique. — Les marchés de Malus. — III. Le comité ou directoire des achats. — IV. Dumouriez et Pache. — Arrestation de Malus, de Petit Jean et d'Espagnac. — Ronsin et Huguenin. — Les trois accusés devant la Convention et le comité militaire. — V. Desorganisation des services. — YI. Les commissaires de la Convention. — "N'II. Misères et désordres.
I. Jean-Kicolas Pache avait été précepteur du comte de Charlus, fils du maréchal de Castries \ Le maréchal, devenu ministre de la marine, le nomma son secrétairegénéral; puis, lorsque Pache se retira, épuisé par un labeur assidu de quatre années (1780-1784), il lui servit une pension. Aussi Biron écrivait-il que Pache était un a ministre pour ainsi dire élevé par le maréchal de Castries * D .
1 Cf. sur Pache les feuilletons de l'enthousiaste Avenel, Eépuèliçue française, 4874 (20 et 22 oct., 3 et 4 nov.), 1875 (5 et 19 cet.), 1876 (23 mai, 7, 2l et 22 juin] et pour tout ce chapitre le premier Rapport des commissaires de la Convention en Belgique (tout entier de la main de Camus), leurs papiers (A. N. D. 2] et ceux de Dumouriez (A. N. F'' 4398), la Corresp. de Pache et du général.
» Biron à Le Brun, 28 nov. 1792 (A. G.].
Pache vivait en Suisse lorsque éclata la Révolution. Il revint à Paris en 1790, et s'installa avec sa mère, sa fille Sylvie et son fils Jean, au n° 13 de la rue de Tournon *. Mais il ne se borna pas à mener ses enfants aux cours et à leur donner des leçons. On sut bientôt qu'il avait acheté dans les Ardennes le prieuré de Thin-le-Moûtier et refusé la pension des Castries. Il fréquenta la Société populaire de la section du Luxembourg, une des plus révolutionnaires de Paris, et y lut des observations sur les événements du jour. Un de ses amis, Gibert, le présenta chez les Roland, et Roland, nommé ministre de l'intérieur, pria Pache de lui servir de chef de cabinet. Pache accepta, sous condition qu'il n'aurait ni titre ni appointements. Tous les jours, à 7 heures du matin, un morceau de pain dans la poche, il se rendait au ministère et en partait à 3 heures de l'après-midi. D'ailleurs, attentif, zélé, allant dans les bureaux porter des instructions et
[chercher des pièces, relisant les lettres et les rapports
[des commis, surveillant le personnel, adoucissant le îolérique ministre. Roland voulait le nommer secrétaire
[du Conseil.
Il avait prêté Pache à son collègue Servan, lorsque le
linistère girondin fut renversé. Pache rentra dans la
ne privée, mais sa section le nomma secrétaire, puis
commissaire, et le délégua à THôtel-de-Ville pour rédiger
[l'adresse à l'armée et la pétition de déchéance. Il gagnait m influence et fut élu troisième député suppléant de >aris à la Convention '.
1 Sa femme, fille du Sedanais Valette et fille adoptîve de la comtesse de La Marck, était morte en 1786. Cf. sur son fils, devenu baron et colonel Nauroy, Le Curieux, II, 118-119.
» La Révolution française, 18S7, n» 8, p. 768 (par 280 voix sur 460) et GuitTrey, Les conventionnels, 1880, d 46.
Roland, ministre une seconde fois, lui demanda de nouveau sa collaboration. Pache refusa, mais lui donna Faypoult. Roland lui offrit l'intendance du garde-meuble; Pache refusa derechef, mais lui donna Restout, Pourtant, sur les instances de Monge, un de ses vieux amis, il était allé rétablir l'ordre à Toulon lorsque Roland, se croyant élu par le département de la Somme, le désigna au choix de la Convention. M™^ Roland avait rédigé la lettre de démission : « un seul citoyen pouvait occuper la place difficile de ministre de l'intérieur, le vénérable Pache, nouvel Abdalonyme, modeste, sage, ennemi de toute espèce d'éclat, apprécié de ceux qui le connaissaient, plein de dévouement à la chose publique* ». A la lecture de ce passage, Roland embrassa sa femme en s'écriant qu'elle avait bien su rendre ses sentiments. Il -garda le portefeuille de l'intérieur, mais lorsque la Convention dut nommer le successeur de Servan, il recommanda Pache aux suffrages de ses amis. Grâce à Buzot ^t aux Girondins, Pache fut élu ministre de la guerre '. Il accepta sans aucune hésitation et prit séance au Conseil exécutif le 19 octobre.
A peine était- il installé à l'hôtel de la guerre, qu'il se proclamait montagnard et commençait une lutte acharnée contre la Gironde. Roland n'eut pas dans le conseil un plus âpre contradicteur que son ancien ami et homme de confiance. Il essaya de le ramener; Pache allégua sa besogne pour refuser toute invitation. M""« Roland lui écrivit sur le ton de l'amitié; il ne répondit pas.
Était-ce, comme dit M'"^ Roland, un tartuffe poli-
» Mon., 29 sept. 1792.
* Le 3 octobre 1792 par 434 voix sur 573 ; cf. Retraite de Brunswick, 68 et Buzot, Mérn.^ éd. Dauban, 1866, p. 76-77.
tique*? Revenait-il de Suisse pour jouer un rôle? Renonçait-il à la pension des Gastries — avec fracas et par sommation d'huissier — pour échapper au soupçon d'aristocratie et se faire valoir? Refusait-il tous les postes parce qu'il visait au premier, et ce commis de ministre s'était-il juré de devenir ministre à son tour ? On sait qu'il fut maire de Paris et que les hébertistes lui destinaient la fonction de grand juge on ^e, dictateur*. Voulut-il, une fois ministre, diriger le conseil, se rendre indépendant de la Gironde, et supplanter Roland? Joignait-il à son ambition sournoise une basse rancune contre ses bienfaiteurs ? Désirait-il se venger de Roland qui l'avait sûrement blessé plus d'une fois par son humeur chagrine et irritable^? On n'en peut guère douter. Ge fils de Suisse semblait flegmatique, impassible, et sa physionomie, dit Garât, avait un « calme immuable », un « éternel repos a. Il paraissait ne se mêler de rien, n'entrer dans aucun parti, ne haïr personne, pas même ses ennemis, ne rien aimer que sa famille et :a démocratie. Mais sous sa bonhomie helvétique et sous l'apparente tranquillité du vieil employé qui dérobe ses émotions à tous les regards, Pache cachait une âme vindicative et avide de pouvoir. Il ne disait pas où il allait, mais, secrètement, et d'autant plus sûrement, sous le feu des injures et des accusations, sans se troubler ni
* Elle le nomme même un i hypocrite infâme ».
« Rapport de Saladin, 12 ventCse an III, p. 27 et 160-161.
3 II a, en effet, poursuivi les Roland de sa haine après les avoir caressés. « Lorsque je songe, s'écrie M™» Roland, combien de lois cet homme a été témoin de notre enthousiasme pour la liberté, de notre zèle à la servir, et que je le vois aujourd'hui à la tête de Tautorilé arbitraire qui nous opprime et nous poursuit comme des ennemis de la République, je me demande si je veille. » Voir de même lacharnemeut de Pache contre Miranda, Mon,, 15 juillet 1793.
sourciller, il marchait à son but. Beurnonville le nommait Vhojnme noir, et Robespierre se défiait de ce personnage dont « la main invisible l'emportait au-delà de ses volontés » ; Pache, disait-il un jour, simule une indifférence dont son naturel est incapable*.
Pache ne manquait pas de qualités. Il causait platement, sèchement, sans éclat et sans chaleur. Mais il plaisait dans les sociétés : froid et taciturne comme il l'était, il savait écouter, et les remarques qu'il plaçait de temps à autre, faisaient croire qu'il connaissait plus de choses qu'il n'en disait.; on le jugeait modeste et réservé. Dumouriez confesse qu'il avait de l'esprit, etM"^® Roland, qu'il raisonnait juste et possédait une instruction étendue *. En somme, un bon commis, un travailleur, mais un personnage bien médiocre ^ et dont l'élévation soudaine révéla, comme il arrive, la médiocrité. Cet homme qui passait pour un administrateur intelligent et propre à tout, ne montra dans le ministère qu'une incapacité profonde. Prudhomme disait qu'il avait a peu de connaissances préparatoires à sa place » ; Sillery, que « ses fondions lui étaient absolument étrangères » ; Custine, qu'il lui manquait de Vacquis et que sa correspondance n'offrait que des idées décousues et nullement militaires *.
1 Garât, 2f^m.y p.p. Maron, 1862, p. 1o8-lo9; Sayons, Maîlet du Pan. II, 69.
s Dumouriez, Mon., III, J39, 285, 3oo ; M"»» Roland, M^m., I, 142, loi ; Beaulieu, Essai histor. sur les causes et les effets de la Révol., 1803, tome IV, p. 199; Buzot, Mùn., 75.
3 Le mot est de Dumont, Souvenirs^ 1832, p. 396 (il compare Pache à Lanthenas).
* Eévol. de Paris, n" 194, p. 10 ; Sillery, dise, du 31 janv. 1793 ; Custine à Le Brun, 21 déc. 1792 (A. E.). Une Ibule d'autres témoignages viendront en leur lieu, soit dans ce chapitre, soit dans le volume suivant.
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Une fois ministre, Pacha prit des manières commune et négligea sa mise. Il permit à quiconque l'abordait de le tutoyer *, et remplaça l'huissier de son prédédesseur par un valet déguenillé qui eut ordre de traiter familièrement tous les visiteurs, même les généraux *. Il dîna dans la loge de son concierge. Il envoya sa mère, sa fille, ses commis à la caberne des fédérés marseillais pour les détacher de la Gironde ^ « On devait se présenter à lui, dit Buzot, avec des cheveux gras, un vêtement sale ou déchiqueté, aflecter les plus extrêmes exagérations du jacobinisme, et on ne s'informait pas si tel sujet était laborieux, s'il était instruit, s'il tenait une bonne conduite, mais s'il allait aux Jacobins, s'il lisait Hébert et Marat, s'il était patriote de septembre * ».
m Gomme Servan, il appela dans ses bureaux quelques B militaires instruits : Caffarelli du Falga, l'adjudant-gé- ^L néral Vergues et deux maréchaux-de-camp, Vieusseux, ^Kgendre de Glavière, et Meusnier, membre de l'Académie ^Bdes sciences, le futur défenseur de Mayence ^ Meusnier, ^pacobin exalté, joua le rôle le plus important. Ce fut lui qui rédigea les réponses du ministre ^ Il avait eu quelques démêlés à Cherbourg avec Dumouriez et il lui te-
» Le Batave, 17 févr. 1793.
» Tableau histor., 1808, I, 364.
3 Mon., l»"" janv. 1793 (discours de Barbaroux) et Mém. du même, p. p. Dauban, 1866, p. 477-478; Buzot, 3I(fm., 78; Minerta, V, 364 (le fait y est narré avec indignation, et Pacbe, traité de Tropf q\, de Kvpjjler).
♦ Buzot, M^m., 77-78, et Mercier, Le Nouveau Paris, 1862, I, 158-
5 Ce furent ces militaires des bureaux qui méritèrent le mieux des armées ; Dumouriez ne se plaint pas des munitions de guerre, et reconnaît qu'il « a été très bien servi par l'ariillerie » (3« mémoire à la Convention].
• Audouin, note à une lettre de Dumouriez, du o oct. 1792 (A. G.],
nait rancune. Aussi le général écrit-il dans ses Mémoires que Meusuier avait, avec beaucoup d'esprit, une des âmes les plus noires de France. Le jugement est sans doute excessif. Mais Sauveur Chénier ne dit-il pas qu'on refuse à Meusnier ce « degré de franchise et de loyauté qui commande la confiance ' » ?
Avec Meusnier, les personnages les plus considérables du ministère étaient Audouin, premier secrétaire du département, Hassenfratz, premier commis du matériel, et les chefs de bureau Vincent et Vandermonde. Xavier Audouin, d'abord vicaire de SaiQt-Thomas-d'Aquin, puis commissaire de la section de la Fontaine de Grenelle, commissaire-rédacteur, avec Tallien et CoUot-d'Herbois, de l'adresse à l'armée, secrétaire de l'assemblée des commissaires qui demanda la déchéance de Louis XVI, membre de la Commune du 10 août, commissaire du pouvoir exécutif dans les Deux-Sèvres et en Vendée, s'était lié très intimement avec Pache qui lui donna sa fille Sylvie en mariage '.
Hassenfratz avait un nom étrange et souvent défiguré par les journaux. On racontait que son père nommé Lelièvre et habile métallurgiste, s'était fait appeler Hassenfratz et qu'afi'ublé de ce nom exotique et d'un habit à la mode allemande, il avait obtenu du ministre et une audience et une pension. Hassenfratz lui-même était grand géomètre, et personne ne mettait en doute son savoir et son honnêteté. Mais il prenait le cynisme pour du civisme, et ne reconnaissait pour républicain que le
* Mtnerva, V, 360; Dumouriez, Mém., III, 286; Sauveur Chénier à la Convention, 10. Pache avait connu Meusnier, ainsi que ses collaborateurs, à la section du Luxembourg.
* Nauroy, Le Curieux, II, 118. (Acte de mariage ; témoins : Santerre, Meusnier, Hébert.]
PACFIE 1*1
sans-culolte aux bas déchirés et aux maius crasseuses. On lisait sur la porte de son bureau les mots : Ici Von se tutoie. « C'est un rustre, disait une fois Sauveur Chénier, qui veut faire le Diogène. « Prudhomme le nommait un charlatan, et un contemporain le regarde comme un esprit confus qui ne sait que mettre ses idées en peloton, sans pouvoir les dévider ^
Vincent, à peine âgé de 25 ans, avait siégé dans la Commune du 10 août et il devait devenir secrétaire général de la guerre sous le ministère de Bouchotte. C'était lui qui proposait aux Cordeliers de parcourir les rues de Paris et de massacrer les aristocrates dans leur domicile après avoir planté devant leur porte un drapeau noir, signe de la vengeance populaire.
Vandermonde dirigeait le bureau de l'habillement ou, comme on disait par dérision, du déshabillement. Il était, de même que Meusnier, membre de l'Académie des sciences, et avait une grande influence sur Monge qui suivait docilement ses conseils; aussi le nommait-on la femme de Monge. Mme Roland assure que sou esprit était faux comme son regard et que la science figurait mal dans une pareille tête. Il ne commit que des fautes, non par friponnerie, mais par sottise. Quand il quitta le ministère, on lui demanda s'il rendrait ses comptes. « Ni Pache ni moi ne rendrons de comptes, répondit-il, des gens comme nous ne rendent pas de comptes et nous ferons sauter les tètes de ceux qui voudraient nous y forcer ' ! »
Les employés étaient à l'avenant. Gensonné se conten-
» Minerva, V, 361-362 ; R^vol. de Paris, n» 187, p. 307 ; S. Chénier à la Convention nationale, p. 10.
» M""« Roland, M^m., I, 283; Minerva, V, o41-.")42.
tait de dire qu'ils avaient les cheveux lisses * et les brusqueries républicaines. Mais Buzot rapporte qu'ils furent pris parmi « les plus effrontés de la gent jacobinière » et qu' « aux hommes sages et fidèles de Servan succéda je ne sais quel ramas de forcenés et de brigands ». Dumouriez compare l'hôtel de la guerre à une caverne indécente ; on y voyait « quatre cents commis, parmi lesquels plusieurs femmes, affectant la toilette la plus sale et le cynisme le plus impudent ; on n'y travaillait qu'en bonnet rouge ; on y tutoyait tout le monde », et il écrivait nettement à la Convention : « Le bureau de la guerre est devenu un club, et ce n'est pas dans un club qu'on expédie les affaires; ayez des commis qui travaillent, au lieu de faire des motions ^ ! ».
Mais les commis ne travaillaient pas. Ils ne savaient pas leur métier, et, comme disait Prud'homme, ils embrouillaient leur besogne plus qu'ils ne l'expédiaient ^ a Tout ce qu'il y avait d'hommes éclairés et expérimentés, assure Miot, avait été banni *. » Barbaroux s'indignait des désordres de la nouvelle administration; a il y a trois fois plus de commis qu'au temps de Servan, mais tous sont désorganisateurs et ne connaissent rien à la guerre''». Buzot qualifie les bureaux d'ignorants et ne se rappelle qu'avec horreur leurs folles dépenses, leurs scandaleux gaspillages, leur friponnerie éhontée*. Gen-
1 Ce que l'abbé Sicard nomme dans sa Relation la chevelure jacobite ; cf. dise, du 2 janvier 1793, 31on. du 4.
* Buzol, Jlem., 77 ; Dumouriez, Mém., III, 309 et 355 ; lettre à la Convention, ^[on.^ 9 janvier 1793 ; Tableau histor., I, 364 ; Jomini, II, 210.
3 B^vol. c^e Paris, n« 187, p. 307.
4 Miot 3Um.,l, 33.
^ Barbaroux, JLT^/z., 472, et dise, du 30 déc. 1792 {Mon., l^jauv. 179J).
« 3fém., 77; cf. Jomini, II, 209-210.
sonné déclarait que « leur impéritie et leurs dilapidations couleraient à la nation le double de ce qu'aurait coulé la guerre'». Sillery ne tarissait pas sur leur compte : « Les employés sont patriotes zélés, mais la moindre chose leur offre une difficulté, et ils ont sans cesse la crainte de se tromper. On peut être un excellent citoyen et ignorer les détails nécessaires aux mouvements et à l'approvisionnement d'une grande armée; mais pourquoi ces personnes qui se vantent de patriolisme, ont-elles brigué et accepté des places qu'elles sont incapables de remplir '? ^*
Pache ne se contentait pas de bouleverser ses bureaux. Avec Ilassenfratz, Audouin, Vincent, Ronsin, Hébert et tous ceux qui désiraient pousser la Révolution à ses extrêmes conséquences, il voulait bouleverser l'armée, ou, comme on disait, la patrioliser en chassant les officiers nobles et en épurant les états-majors. Il était persuadé que les commissaires-ordonnateurs et les commissaires des guerres avaient a la tête contre-révolutionnaire'»; il croyait que les administrateurs de la compagnie des vivres regrettaient l'ancien régime ; il accusait d'incivisme Boyé, le régisseur des fourrages de l'armée de la Belgique. Hassenfratz allait plus loin encore; il flétrissait la « conduite honteuse » des administrateurs des subsistances militaires et déclarait qu'il purgerait l'armée, comme il avait purgé les bureaux; à l'entendre, les troupes seraient vaincues tant qu'elles n'auraient pas de plébéiens à leur tète ; et les choses n'iraient bien que lorsque l'égalité serait assurée dans
* Discours du 2 janvier 1793.
» Discours du 31 janvier 1793.
' 12 déc. 1792, mot de Pache au Comité de la guerre (A. N. A. F. II, 22).
l'armée, lorsque Baptiste remplacerait Dumouriez; encore, ajoutait-il, un Auvergnat valait autant que Baptiste'.
Les coups de Pache, de Hassenfratz et de leurs amis devaient porter surtout contre le premier général de la République, contre celui qui, par ses exploits, effaçait les autres cito^^ens. Déjà le vainqueur des Prussiens donnait de l'ombrage. Lorsqu'il venait aux Jacobins, on Taccueillait « sans enthousiasme, avec une reconnaissance raisonnée qui n'accorde au mérite que des hommages sévères », et Collot-d'Herbois lui disait rudement que, sans ses soldats, sa gloire ne serait rien. Après Jemappes, la Sentinelle se bornait à rendre grâces aux Dieux, en ajoutant que « les monarchies ne se soutenaient que par la flatterie, et les républiques que par la sévérité ». Après la prise de Liège, Kersaint priait inutilement la Convention de témoigner à Dumouriez cette gratitude qui n'est pas la vertu des républicains; l'assemblée félicitait l'armée *.
On jalousait ce général victorieux. On redoutait son ambition ; on le soupçonnait d'affecter la tyrannie. Les ministres refusaient de mettre Kellermann sous ses ordres et Roland lui disait tout net qu'il ne devait pas conduire toute la guerre. On ne perdait aucune occasion de le chapitrer, de l'humilier, de lui rappeler que le pouvoir militaire doit toujours obéir et céder au pouvoir civil, a Le Conseil exécutif, écrivait Dumouriez à Miranda , me regarde comme un ennemi qu'il faut abattre ». De fougueux montagnards parlaient déjà de rappel, de remplacement, d'arrestation. Ils auraient
» Journal des Jacobins, séances du 3 déc. 1792 et du 23 janv. 1'S3 ; Minerva, V, 361-362.
* Mon,, 17 oct. et 2 déc; Sentinelle^ 13 nov. 1792.
PACIIE 145
voulu compromettre le général, le pousser à quelque démarche de désespoir qui pût effacer Féclat de ses succès. D'aucuns, chez qui l'inlérôt de parti l'emportait sur le patriotisme, lui souhaitaient une défaite. Un jour que plusieurs conventionnels, des plus marquants, s'entretenaient de Dumouriez dans le cabinet de Le Brun, l'un d'eux s'écria : « Vous ne pourrez l'arrêter qu'après l'avoir fait battre*! ù
Le 29 octobre, le Conseil, entendant « maintenir dans toute son intégrité la hiérarchie des autorités constituées », enjoignit aux généraux d'armée et à tous ses agents de ne plus écrire directement à la Convention, mais de s'adresser au pouvoir exécutif. Dumouriez répondit à Pache qu'il s'inclinait. Mais cette décision ne portait-elle pas atteinte à la liberté individuelle ? Un général ne pouvait-il l'enfreindre pour sa propre sûreté, lorsqu'il était en désaccord avec son ministre ? Il alléguait son propre exemple. N'avait-il pas raison, avant le 10 août, d'écrire au président de l'Assemblée législative, et de montrer à la nation qu'elle avait encore un général et une armée * ?
Puis vint l'arrêté du 23 novembre. Les généraux eurent ordre de n'ouvrir aucune négociation sur les intérêts politiques et de n'entretenir avec l'ennemi que les communications nécessitées par les capitulations, par les cartels d'échange, par les détails purement militaires. Dumouriez répondit avec ironie que cette nouvelle décision était très sage : « Il y a peu de nos héros
1 Corresp., 70 et 211 ; Rojas, AfiranJa, 17; Rt'ponse du gé^iéral Dumouriez au rapport de Camus, 1796, note, p. 132-133 (bltre àx. colonel Weiss, 6 nov. 1795); cf. Dumouriez, Mem.^ 111, 2^'6 et '?13, et Le Brun à Dumouriez, 28 nov. 1792 [A. E.j. « Plus vous acquérez dt. gloire, plus la rage de vos ennemis augmente. »
» Corresp., 64-65, 72.
en état de manier l'arme de la politique » ; mais, ajoutait-il, des exceptions pouvaient se produire, et luimême avait fait en Champagne un usage très utile des pourparlers *.
Pache avait dicté ces arrêtés. Il y joignit d'autres mesures désagréables ou blessantes. Il voulait, sans consulter Dumouriez, ôter Kilmaine au 6° hussards et Laroque au 29- régiment d'infanterie, envoyer en Corse le commissaire-ordonnateur Soliva, grand ami du général, et aux îles Sous-le-Vent les deux frères Thouvenot Il projetait, contre l'avis de Dumouriez, de transférer à Douai la grande fonderie de Matines. Il nommait adjoint à rétat-major un nommé Moras, ci-devant danseur chez Nicolet ; mais, demandait Dumouriez, « ce Moras a^t-il autant de talent que de souplesse dans les reins ' ? »
Enfin, Pache frappa Dumouriez dans ses commissairesordonnateurs Malus et Pelitjean. Ce fut le grand épisode de la querelle entre le ministre et le général. Il montre à nu l'ineptie de Pache et son mauvais vouloir.
IL Des compagnies étaient chargées de l'habillement, de l'approvisionnement et des charrois de l'armée. La compagnie Masson ou d'Espagnac^ avait, en vertu de trois traités signés par Servan, l'entreprise des charrois de toutes les armées de la République. Une autre compagnie, re-
1 Corresj)., 63, "1-72.
* Cf. sur Kilmaine et Laroque, Corresp., 189 ; sur les Thouvenot, «V., 126-129: sur la translation de la fonderie de Malines, l'a, 265- 270, et le troisième mémoire de Dumouriez à la Convention ; sur Moras, id., 19ù et 221, et journal des jacobins, séance du 14 janvier 1793 ; sur Soliva, sa lettre du 24 déc. 1792 (A. N. F" 4598).
* L'ex-abbé était le principal intéressé de la compagnie, avec Mallet, Hogguer et Achard -l" rapport, 29).
paChe U7
présentée à l'armée de la Belgique par le munilionnaire Juiliot, fouruissait la viande et faisait son service avec la plus grande régularité ; JuUiot avait le droit de dire qu'il « dispensait les généraux de toute sollicitude à cet égard' ». La compagnie, d'de ad7ni7iislratio/i des subsistances militaires ou compagnie Doiimerc, livrait et distribuait le pain et les fourrages. Elle était dirigée par plusieurs administrateurs, notamment par Doumerc, homme très actif et plein de ressources. Grâce à Timpulsiou de Doumerc et à l'intelligence des régisseurs et des préposés qu'il avait mis à la suite de chaque armée, les troupes furent parfaitement approvisionnées durant la campagne de l'Argonne. Malgré leurs nombreux mouvements, et les chemins affreux, et les pluies incessantes, les deux armées du Nord et du Centre reçurent exactement leurs distributions. On dit même que la compagnie Doumerc avait toujours plus de 80,000 rations d'avance pour les cas pressés. Elle savait rassembler les vivres sans faire hausser les prix. Ses préposés trouvaient toujours les marchés abondamment fournis et inspiraient la confiance. Camus loue leur activité, leur expérience, leur connaissance des localités. Biron vante leur zèle infatigable et la « solidité », la « sûreté » de leur service. « Je dois leur rendre justice, disait Dumouriez après la retraite des Prussiens, c'est à leurs soins qu'on doit la bonne sauté du soldat. » Aussi était-il convenu avec Doumerc qu'il garderait comme régisseur des vivres Le Payen , et comme régisseur des fourrages Boyé qui « avait rendu les services les plus importants en Champagne * ».
» JuUiot aux commissaires (A. N. D. II, 2, 4 déc. 1792) et notes de Lambert [id., 3, 6 déc.) : « Lappiovisionnement de bœufs qui se trouve à la suite de Tarraée, ne laisse rien à craindre pour ce service. »
* Mém. de Biron au Conseil (A. N. A. F., II, 9) ; premier rapport,
Tout manqua dès le début de la campagne par la faute de Pache. Dumouriez, sur le point d'envahir la Belgique, écrivait au ministre qu'il se trouvait sans le sol, qu'il n'avait pas encore de payeur, qu'il ne recevait ni bidons, ni marmites, ni gamelles, ni chaussures, ni effets de campement, qu'il était obligé de cantonner la moitié de ses troupes *, et 11 priait Pache d'envoyer sur le champ deux millions de numéraire nécessaires à la paye du soldat (qui, d'après la loi, n'était soldé qu'en espèces)» 30,000 paires de souliers, des tentes pour dix mille hommes, des couvertures pour quarante mille. Pache assura qu'il emploierait avec zèle et sans relâche tous les moyens dont il disposait pour satisfaire les besoins de l'armée. Mais rien n'arrivait, pas même la solde. Dumouriez restait sans payeur. Il se vit contraint, au lendemain de Jemappes, d'emprunter, d'ailleurs sans intérêts, trois cent mille francs à l'ex-abbé d'Espagnac, et lorsqu'il entra dans Bruxelles, la caisse de Tarmée ne contenait pas treize mille livres. Il résolut de faire un emprunt aux abbayes et aux chapitres de la Belgique : cet emprunt, disait-il, garanti par la nation belge, assurait au clergé la conservation de ses biens et faisait circuler un numéraire jusqu'alors enfoui « que la superstition respectait et auquel les Belges n'osaient toucher, étant trop jeunes en liberté pour avoir des idées précises sur ce genre de propriété nationale * ». Il ordonna donc à Pçtitjean, commissaire-ordonnateur de l'armée de Labourdonnaye, d'emprunter deux millions au clergé de Flandre.
41; discours de Dumouriez, 12 oct. 1792 {Mon. du 13] ; entretien avec Doumerc (A. N. D. II, 2]; Corresp., 184.
1 Corresp., 11, 45-46, 48-49 ; lettre de Malus, 5 nov. 1792 (A. G.) « La moitié de l'armée n'a pas de couvertures. L'armée est nue. J'ai épuisé les magasins ».
* Dumouriez à Labourdonnaye, 18 nov. 1792 (A. G.).
Lui-même prit dans les caisses de Bruxelles quatrevingts mille florins qu'il promit de rembourser promptement, et, grâce à Espaguac, le banquier Lis de Meulemecster, lui avança trois cent mille francs en espèces contre une lettre de change que le commissaire-ordonnateur de rarmée de Belgique, Malus, tira sur la trésorerie nationale '.
Mais déjà s'engageait entre Pache et Dumouriez la première escarmouche. Malus, autorisé par le ministre Servaù, avait passé le 14 octobre à Lille un marché de vingt mille sacs de fine fleur de farine d'Angleterre avec Fabre, de Paris, et Paulet, de Douai. Le marché était en pleine exécution. On annonçait l'arrivée de cinq mille sacs. Mais, lorsque les fournisseurs se rendirent au bureau de Hassenfratz, le premier commis leur déclara brutalement qu'il n'acceptait pas un marché qui fixait le prix du quintal à quarante-huit livres. Dumouriez s'emporta. Allait-il être arrêté par la lésinerie des bureaux, par les formes, par les discussions, par les idées étroites d'économie ? Il écrivit à Pache et au Comité militaire de la Convention : Hassenfratz prenait le ton tranchant d'un commis de l'ancien régime; il ne pouvait rompre un marché qu'avait autorisé Servan ; les besoins étaient urgents; un autre marché serait évidemment plus onéreux; Fabre et Paulet consentaient d'ailleurs à rompre leur traité et à fournir les vingt mille sacs en recevant deux pour cent de commission, après avoir justifié des factures. Pache céda et prit les vingt mille sacs '.
» Dumouriez à Malus, 16 nov., et Malus à Pache ,18 nov. (A. G.); Mon., 29 nov.; Co>-resp., 112; 3» mémoire de Dumouriez au Comité de détense générale (A. N. F" 4o98,; \" rapport des commissaires, 15 et 39.
« Corresp., 20 24, 50, et Prifcts pour Malus, 2 et 4
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Or, le marché de Malus qui datait du 14 octobre, ne suffisait pas encore. Le 8 novembre, sur l'ordre de Dumouriez, Malus passait à Mons, avec Henry Simons, un des plus grands négociants de Bruxelles, deux marchés, l'un pour les fourrages, foin, paille, avoine, à fournir pendant un mois *, l'autre pour vingt-cinq mille sacs de farine, au prix de facture, avec commission de deux pour cent. Toutes les armées entraient en Belgique et il fallait assurer leur subsistance pendant la marche rapide qu'elles allaient faire. Le ministre persistait à ne rien envoyer et, disait Dumouriez avec raison, les magasins étaient vides ; les approvisionnements, nuls ; les ressources, éloignées et incertaines ; les mouvements, impossibles. Le marché de Simons, nécessaire, avantageux, payable en assignats, préparait le succès de la campagne; sans ce marché, l'armée manquait de vivres et de fourrages '.
Pache refusa de le ratifier. « J'ai peine à y croire, écrivait-il à Dumouriez; j'ai approvisionné de farine l'armée que vous commandez de manière à assurer la subsistance pendant huit mois », et, quelques jours plus tard, il affirmait que les magasins de la frontière renfermaient de quoi nourrir quatre-vingts mille hommes durant six mois et huit jours \