III. L'armée prussienne qui marchait contre la France
* Mot du prince de Ligne.
> Vivenot, Quellen, II,' 469.
' Béer, Joseph II, Leopold und Karmitz, 1873, lettre du 13 mii -* Prince de Ligne, Mém. et mél,, III, 298.
* Voir ses conversations avec un détenu de la Force (Champagneux), suppl. du tome II des M^m. de M™« Roland, 3oO et 3oo-356. Custine
Êratiquait le même système de guerre prudent et défensif, que Jeanion Saint-André nommait le custinisme.
se composait de 42,000 hommes, dont 30.600 fantassins et H, 600 cavaliers. Elle traînait avec elle 200 pièces de canons : 27 pièces d'arlillerie volante, 6 pièces de douze, ioO de six et 7 de trois, 2i obusiers, 16 mortiers.
L'avant-garde comprenait deux régiments d'infanterie, Kleist et Hohenlohe; deux bataillons de fusiliers, Renouard et Forcade ; une compagnie de chasseurs à pied ; les hussards de '^i^'olfradt et les dragons de Schmettau. Elle était commandée par le prince de Holienlohe-Ingelfingen qui avait sous ses ordres les trois généraux-majors Kleist, Herzberg et AVolfradt. Hohenlohe, entré en 1767 au service de la Prusse, était ? le tète d'un régiment pendant le. guerre de la succession de Bavière. Frédéric II le prit en affection et lui donna le grade de général-major. Frédéric-Guillaume II le nomma lieutenant-général et gouverneur de Breslau. C'est le Hohenlohe que ^'apoléon battit à léna *. Il avait pour chef d'état-major Massenbach, officier ardent et impétueux, très instruit, original, grand faiseur de projets, le même qui nous a laissé d'intéressants mémoires.
La première ligne d'infanterie de l'armée, sous les ordres du duc de Brunswick, comptait les six régiments Schônfeld, Budberg, Romberg , Thadden, T^^oldeck et Brunswick.
La seconde ligne d'infanterie se composait des régiments Wolframsdorf , Wittingliof, Herzberg, Borch et Kenitz. Le prince royal de Prusse, le futur Frédéric- Guillaume III, alors âgé de vingt-^deux ans, commandait la brigade formée des trois bataillons Herzberg. Toute cette seconde ligne était placée sous le commandement du lieutenant-général Courbière. Guillaume-René do IHorame de Courbière descendait d'une famille de protestants français chassés du Dauphiné par la révocation de ledit de Nantes. Il était né a Maëstricht J733; ; fi. s d'un major hollandais, il avait à peine quatorze ans qu'il prenait part à la défense de Berg-op-Zoom. Il entra dans l'armée prussienne en 1756. et se distingua pendant la
1 La Galerie des caractères prussiens (1808, p. 35-46) le jujre très défavorablement. On l'a souvent confondu avec l'Autrichien Hohenlohe-Kircbberg. On le nommera dans ce récit Hohenlohe tout court.
guerre de Sept-Ans. Général-major en 1780, lieutenantgénéral en 1787, il fut nommé durant la campagne de France gouverneur de Verdun. Mais l'histoire ne se rappelle que le gouverneur de Graudenz : Gourbière défendit cette forteresse en 4 807 jusqu'à la paix de Tilsit et fut, avec Gneisenau et Nettelbeck qui commandaient la place de Golberg, le seul Prussien qui tint jusqu'au bout et ne se rendit pas.
La cavalerie, commandée par le lieutenant-général Lottum, formait deux divisions, l'une sous les ordres du prince Louis de Wurtemberg, l'autre sous les ordres de Kaikreuth. Ce dernier était un des meilleurs hommes de guerre de la Prusse. A vingt ans, dit Mirabeau, on le désignait comme un général de premier ordre. Il avait été pendant la guerre de Sept-Ans adjudant-général du prince Henri. Il défendit vigoureusement Danzig en 1807. Il maniait habilement la cavalerie, et le régiment dont il était colonel-propriétaire, passait pour un des mieux disciplinés de l'armée ; lorsqu'un de ses cavaliers s'était enivré, il faisait casser toutes les vitres de l'auberge, et les hôteliers, craignant pour leurs fenêtres, prêchaient la modération aux dragons de Kaikreuth. Au reste, propre à tout, spirituel et sagace, frondeur, processif comme un Normand, se moquant de tout le monde, critiquant sans cesse à la Feuquières les actes du gouvernement et les opérations des armées, détesté des autres généraux qui redoutaient ses bons mots et sa verve sarcastique, aimé des soldats qui le trouvaient toujours attentif à leurs besoins, jouant volontiers au diplomate et réunissant, dit Toulongeon, les qualités aimables aux talents militaires *.
Les cuirassiers d'Ihlow et de Weimar, les dragons de Lottum, de Tschiersky, de Norrmann et de Bayreuth composaient la cavalerie qui prit part à la campagne. Le colonel du régiment de Weimar était le duc Charles- Auguste, le protecteur et l'ami de Goethe; il avait prié
* Sur Kaikreuth (ou Kalckreutb) voir Mirabeau, IV, 38 ; Une mis- »ion en Prusse, loi ; Galerie des caractères prussiens, 150; Massenbach, Mem., II, 162; Vivenot, Quellen, II, 4è9 ; Ton der Goltz, Rosslach und lena^ 41 et 106.
le poète de l'accompagner, et l'auteur de Faust devait, du 29 août au 8 octobre, chevaucher dans les rangs du premier escadron, causant avec Tun et avec l'autre, observant le pays qu'il traversait, recueillant quelques notes qu'il revit près de trente ans plus tard et publia sous le titre de Campagne de France.
Les majors-généraux KÔhler et Eben commandaient deux corps détachés. Le corps de Kôhler, qui devait se joindre à l'avant-garde de Hohenlohe, était formé des dix escadrons de hussards de Kôhler et des deux bataillons de fusiliers Mûftling et Ernest ; le corps d'Eben. des dix escadrons des hussards d'Eben et des deux bataillons de fusiliers Schenk et Légat K
Le chef de l'état-major général était le colonel GraT\'ert, homme froid, réfléchi, n'agissant, comme tous les officiers de l'armée, qu'après avoir tout considéré, tout pesé longuement dans son esprit. On le regardait comme le créateur de Télat-maj or-général et comme une sorte de Lacy prussien. BrunsTsick lui dut une grande partie de ses succès de Pirmasens et de Kaiserslaulern, et MôUendorf, le brillant début de sa campagne de 1794 '.
Deux majors, Rûchel et Tauenzien, étaient aitachés aux Hessois et au corps d'Autrichiens qui devaient suivre l'armée prussienne. Riichel prit sur le landgrave de Hesse un ascendant absolu ; aide de camp de Frédéric II qui l'avait employé dans plusieurs missions, brave, énergique, résolu, plein de feu et d'ambition, il disait que l'armée prussienne devait toujours attaquer; ce fut lui qui mena les Hessois au secours de Coblenz et donna l'assaut a Francfort, Il eut un avancement prodigieux : il recevait, au mois de décembre 1792, un brevet de lieutenant-colonel que le roi antidatait de deux ans'.
1 Voir l'ordre de bataille dans Renouard, 487-488, note 2.
ï Cp. sur Grawert les Mém. de Massenbach, II, 121-122 et 136; Ségur [Hist. de Napoléon et de la grande année, 1825, II, 439; dit que Grawert était un vieux jruerrier loyal sans politique.
3 Valentini, 20-21 : Lombard, Lettres^ 331 (ces lettres curieuses ont été traduites et publiées par M. H. Huffer dans la Deutsche Ectue, février et mars 1883, p. 241-2ol et 293-334; ; l'altacbé militaire hessois au camp du roi de Prusse était le colonel de Kreutzburg, et l'attaché autrichien, le comte Dietrichstein
Frédéric-Guillaume II accompagnait l'armée. Intrépide, robuste, corpulent, passionné pour les exercices physiques, à la fois sensuel et sensible, aimant les femmes, polygame, dominé par ses favoris, il avait îa taille d'un grenadier, des façons engageantes et très peu de jugement *. Ou remarquait dans la suite du monarque le général Bischoffs^verder,. son intime confident et le principal auteur de l'alliance austro-prussienne ; le lieutenant-colonel Manstein, premier aide de camp ; le ministre comte de Schulenbourg. Quelques émigrés se mêlaient à ce cortège : le marquis de Lambert, le baron de Pouilly, le baron de RoU, le vicomte de Cararaan, Heymann. Le baron de RoU, nommé maréchal de camp en 1788, appartenait à la même promotion que Dumouriez, Kellermann et Le Veneur : il avait conservé l'allure et l'extérieur d'un bon Suisse, mais comme son compatriote Besenval, il cachait sous cette apparence de simplicité la finesse d'un courtisan de Versailles et il sut plaider adroitement la cause des princes. Le baron de RoU représentait au quartier-général prussien le comte d'Artois, et le marquis de Lambert, le comte de Provence ; le vicomte de Garaman représentait le baron de Breteuil et Louis XVI. Mais il cachait sa mission à tous les yeux dans la crainte, d'ailleurs fort inutile, d'exciter les soupçons du parti populaire et de révéler aux jacobins la connivence du roi. Il fit toute la campagne sous l'uniforme prussien ; Frédéric-GuiUaume Tavait nommé major de cavalerie et attaché à sa personne*. Heymann, ancien officier du régiment de La Marck, devait sa fortune au marquis de Confians qui lui fit donner une compagnie de hussards. Il était maréchal de camp en i791. Bouille l'avait envoyé a Paris pour prendre les ordres de Louis XVI et arrêter la disposition des escortes de cavalerie qui devaient assurer l'évasion du roi. Mais il se défiait de lui ; il le croyait orléaniste ; il aima mieux l'avoir sur ses derrières qu'à ses côtés et le laissa à Sar-
* Le portrait de ce prince a été fait bien des fois ; un des meilleurs et des plus piquants est celui qu'a tracé A. Sorel, l'Europe et la R^vO' hution française, I, 478-488.
* Cp. le fragment des Jlémoires de Caraman, publié dans le numéro clulo novembre 18o3 de la Hevue contemporaine^ p. 11.
relouis. Heymann s'en plaignit : il avait de la vigueur et de la résolution; avec une poignée de mes hussards, écrivait-il, j'aurais ouvert le passage à la famille royale, et, si je n'avais pu forcer la barricade du pont de Varennes, je lui faisais traverser l'Aire à la nage. Il émigra avec Desoteux, Klinglin, d'Offelisse et Bouille ; pendant que Klinglin entrait au service de l'Autriche, Heymann devenait général-major dans l'armée prussienne. Il fut plus tard ministre de Prusse à la cour de Deux-Ponts, puis en Bavière et mourut le 27 septembre 1801. Kellermann, Alsacien comme lui, le regardait comme un « intrigant qui veut mettre son nez partout ». II avait servi d'intermédiaire dans les négociations que Dumouriez nouait, au mois d'avril, avec Schulenbourg; il assista, ainsi que Mallet du Pan, aux conférences de Francfort ; il accompagna Manstein, après Yalm^-, au quartier-général de Dampierre *.
De même que Louis XVI et les princes, l'Autriche et la Russie avaient leur représentant au quartier-général prussien. La cour de Tienne avait délégué le prince Henri XIY de Reuss, son ambassadeur à Berlin. L'envo^'é de Catherine II était ce Xassau-Siegen, prince sans principauté, reconnu en France par un arrêt du parlement de Paris, repoussé en Allemagne par le conseil aulique et célèbre par mille folles prouesses. Son air froid et timide, ses manières communes, sa conversation stérile et plate faisaient un singulier contraste avec sa taille athlétique et surtout avec sa vie agitée, sa bouillante valeur et ses galantes aventures. Engagé volontaire à l'âge de quinze ans, capitaine de dragons à dix-huit ans, il avait fait le tour du monde avec Bougainville, créé en Afrique le royaume de Juïda, combattu les lions et les tigres, et rapporté en Europe le surnom de dompteur de monstres. Depuis, on lavait vu se ruiner trois fois et devenir successivement colonel de Royal-Allemand, maréchal de camp (l'^'' janvier 1784), amiral. Il était de toutes les guerres ; il formait la légion de Xassau et tentait un
> Voir sur Heymann Dampmartin, Quelques traits, 89 ; Beaulieu^ ."Essais hist.. IV, 1"2 ; Dumas, Sonv.. 1. ol0-;)20; Dumouriez, Mém.^ i, 30i i Keilerxuaun à Servan, 24 seplembre (arch. guerrej.
L ARMEE PRUSSIENNE I2l
coup de main sur Jersey ; il commandait une batterie flottante au siège de Gibraltar; il plaidait à grands coups de sabre dans les diétines de Pologne la cause de Stanislas- Auguste contre le parti Czartor^-ski; il détruisait une escadre turque près d'Oczakov et combattait dans la Baltique la Hotte suédoise ; le prince de Ligne ne le nommait plus que Nassaïc- Siéger ou le vainqueur. C'était le plus ardent champion des émigrés ; il donna aux comtes de Provence et d'Artois tout ce qu'il possédait, sa vaisselle, ses diamants, les belles épées qu'il avait reçues en cadeau de la tsarine *.
De tous les chefs, ou, comme on disait, de tous les plumets [Federbusche) de l'armée prussienne, le plus remarquable était le généralissime Charles -Ferdinand, duc de Bruns-wick-Llinebourg. Il avait le commandement en chef de toutes les forces des alliés, et les généraux autrichiens, le prince de Hohenlohe-Kirchberg et le feldzeugmestre Clerfayt, étaient absolument soumis à ses ordres : jamais entreprise, lui avait écrit l'empereur François, n'aura été formée pour une cause plus importante, elle sera digne d'avoir à sa tète le premier capitaine de nos jours *.
Grand, vigoureux, rompu de bonne heure à tous les exercices du corps, Brunswick avait la figure noble et agréable, le front ouvert, des yeux bleus perçants et remplis de feu, le sourire 'aimable et fin, des manières avenantes et si courtoises que ses politesses semblaient quelquefois exagérées. J'ai cru voir, dit Toulongeon, un de nos princes avec toute la grâce de notre nation. Il joignait à ces beaux dehors tous les avantages de l'esprit; une éducation soignée avait formé son goût, développé son jugement, aiguisé sa sagacité; il lisait assidûment et témoignait le goût le plus vif pour l'étude de
» Voir sur Nassau-Siegen, prince de Ligne, Me'm. et mél.. I. 186- 188 (lettre du \" août 1788) ; Sécrur. Mém. ou souv., I, 98-99 ; duc de Levis, Souvenirs et portraits, 185-186: Loménie, Beaumarchais et son temps, I, 27.0-276 ; Malmesbury [Diary, III, 38 et 46] le norame • keen and sanguine >, mais parle aussi de « his vanily and indiscrétion ». M. Feuillet de Conches a publié dans je tome VI du recueil Louxs XVI, M'-ne-Antoinette et M»'" Elisabeth, un extrait des mémoires de Nassau-Siegen que nous citerons souvent.
> Vivenotj Quelleii, I, 434.
l'histoire ; il nomma Lessing bibliothécaire de "Wolfenbuttel K
Il s'était signalé pendant la guerre de Sept-Ans. Il avait reconquis à Hasiembeck une batterie dont les Français s'étaient emparés. La prise de Hoya, le passage du Rhin qu'il sut exécuter à la veille de Crefeld. le combat qu'il livra au duc de Brissac avant la bataille de Minden, l'affaire de Warbourg ;3I juillet 1760) l'avaient mis au rang des meilleurs généraux de Frédéric IL Le vieux roi lui prédit le plus brillant avenir et lui donna le commandement d'un corps d'armée qui manœuvra dans la Haute-Siiésie pendant la guerre de la succession de Bavière. Sa gloire fut à son comble lorsqu'il reçut de Frédéric-Guillaume II le titre de feld-maréchal et soumit en 1787 les Hollandais révoltés contre le prince d'Orange. Cette facile expédition parut extraordinaire aux contemporains ; le duc passa pour le premier homme de guerre de l'Europe et pour le héros du siècle. « Mon cœur se gonflait, raconte Rist, lorsque j'appris que le duc s'avançait vers le Rhin, à la tète d'une puissante armée, dans le dessein d'affermir pour toujours la sûreté de l'Europe; mes vœux volaient vers lui; je croyais le voir; j'achetai un médaillon de plâtre qui le représentait, et je le suspendis au-dessus de mon pupitre; je ne pouvais en détourner les yeux et je fis des odes en son honneur. » L'impression de respect et d'admiration pour les talents militaires de Brunswick était si forte dans les esprits que les commandants de Longwy et de Verdun, sommés de se rendre, répondaient tous deux à Charles-Ferdinand qu'ils se félicitaient de combattre un si illustre guerrier. Narbonne lui offrit, au commencement de 1792, le commandement des troupes françaises : le duc de Brunswick eût fait sous Louis XYI ce qu'avait fait le maréchal de Saxe sous Louis XV; il aurait, par l'ascendant de son nom et, comme on disait, par la puissance de son génie, restauré l'armée en la pliant à une exacte discipline. Ce qui est inconcevable, mais parfaitement exact, disait Mirabeau, c'est qu'il est aussi profond et supérieur
1 Massenbach, 2fém., I, 237 ; Perlz, Slein's Leben, I, 93 ; Une mission en Prusse, 161.
l'armée prussienne 123
dans les détails que grand dans les hautes parties de la guerre *.
Il était en réalité moins propre à la grande guerre qu'à la guerre de détail qui se l'ait en un pays couvert, facile aux embuscades et aux affaires d'avant-poste. Mais Hoche lui-même, dit Gouvion Sain(-Cyr, ne put en 1793. pendant la campagne du Palatinat, vaincre Thabileté d'un capitaine tel que le duc de Brunswick. Il était brave, se risquait de sa personne et faisait à l'occasion le simple soldat; plus d'une fois, dans des reconnaissances, il s'avança seul ou presque seul jusqu'aux abords des positions ennemies ; c'était, reconnaît Valentini, un héros aux jours de combat. Il supportait les plus extrêmes fatigues avec autant de courage que le moindre fusilier de son armée, et en 1806, à l'âge de soixante et onze ans, on le vit montrer une activité prodigieuse, se coucher tout habillé, ne donner que quelques instants au sommeil et se lever avant l'aube. Il gardait toujours sa présence d'esprit, et le danger ne troublait pas la froide tranquillité de son âme. Aussi déployait-il surtout dans la défaite les ressources de son expérience ; il dirigeait avec adresse une retraite; en Champagne, en Alsace, ses habiles dispositions sauvèrent l'armée battue et la mirent en sûreté'.
Il avait le renom, d'un sage administrateur. Initié de bonne heure à la politique et à la science du gouvernement, il sut régir son duché de Brunswick avec une telle économie qu'il amortit une partie de la dette publique et paya, en onze années, quatre millions de tha- 1ers aux créanciers de l'État. Il exempta ses sujets de tous les impôts extraordinaires. Il n'entretint pour la garde du pays qu'un très petit nombre de soldats. Il vécut sans ostentation et sans faste; aucun prince de l'Allemagne du xviii« siècle, excepté " Frédéric II et ce margrave Charles-Frédéric de Bade qui protégea Klopstock et fut l'ami de Dupont de Nemours,
1 Mirabeau, I, 4 et 26, IV, 35 ; Rist, Zebenserinnerungen, 1880, 1, 26 ; Sorel, Mission de Custine à Bninsnick {Revue historique^ I, 1876, p. 154-183).
* Gouvion Saiut-Cyr, I, 200 ; "^'alcntini, 75 ; Galerie des caractères prussiens, 17 ; Masseiibach, Denkivardigkeiten, 18U9, II, 2, 11.
n'a mieux fait son métier de souverain. « Il a donné, disait Mirabeau, l'exemple à jamais respectable d'une administratioû tout à la fois éclairée, ferme et paternelle dont les succès sont vraiment inconcevables, à raison du délabrement où il a trouvé son duché; dans toutes les classes de la société et dans tous les états de la vie humaine, il eût été un homme d'un mérite transcendant'. »
Les républicains français le regardait-ni comme un des meilleurs princes de l'Europe et les plus digues de la souveraineté. Girondins et montagnards vantaient son esprit supérieur aux idées vulgaires et le croyaient favorable aux principes de la Révolution. Carra le proclamait le plus grand guerrier et le plus grand politique du siècle ; il ne lui manquerait, disait le journaliste, qu'une couronne pour être le restaurateur de la liberté de l'Europe, et je gage que, s'il arrive à Paris, sa première démarche sera de venir aux Jacobins et de mettre le bonnet rouge. Lorsque Brunswick abandonna le commandement de l'armée prussienne, en 1794. l'agent Bâcher écrivit que le duc renonçait à la dépendance des despotes et même à tout service militaire, à moins que les Français ne voulussent l'admettre dans un bataillon de gardes nationales. Les « patriotes » jugeaient mal Charles-Ferdinand. C'était un grand seigneur philosophe : mais, en sa qualité de grand seigneur, il haïssait la Révolution. Il suivait attentivement les affaires de France et approuvait le licaï/iérisme; mais il ne soutirait pas la destruction de la noblesse : c'est un préjugé, disait-il, mais un préjugé reçu dans l'Europe entière, a Je ne puis mieux le détinir, écrivait le jeune Custine, qu'en le comparant à un de nos mécontents qui ne sont les partisans ni de l'aristocratie cléricale et parlementaire, ni d'un système oppressif; l'égalité des droits a pour elle son esprit et non ses sentiments ; il l'approuve peut-être, mais à coup sûr il ne l'aime pas.» Sa correspondance avec son intime confident Féronce de Rosencreuz prouve qu'il détestait le parti de l'émigration; mais il méprisait la démocratie
1 Mirabeau, IV. 35-36. note : Svbel. I. 469 ; Ranke, Hardenberg, 2« édit., 1879, 1, 58-59 ; Beugnot, J/tf';//., 1867, I, 400.
et désirait sincèrement délivrer Louis XVI des mains des jacobins \
Il avait malheureusement un bien grave défaut qui paralysait et gâtait tant de brillantes qualités, tant de capacités diverses. C'était une circonspection excessive*. Elle le rendait toujours incertain et tournait même à la timidité. Il n'osait brusquer la fortune et ne savait se décider à temps. Trop clairvoyant pour ne pas peser le pour et le contre d'une entreprise, assailli par la foule des idées et des points de vue, méticuleux, préoccupé des moindres détails, absorbé par d'incroyables minuties, écrivant de sa propre main les listes de cantonnements et les ordres de marche, demandant à la veille dléna s'il fallait écrire Mûnchenholzen ou Mûnchholzen, voulant tout voir de ses propres yeux et, comme il disait, non seulement avec les yeux du corps, mais avec les yeux de la raison^ il laissait toujours échapper l'occasion favorable II avait conscience de cette irrésolution qui faisait le fonds de son caractère. Les esprits de cette race savent s'observer eux-mêmes et pénétrer leurs propres défauts. Il avouait donc que cette cruelle et incurabie mdécision causait le tourment de sa vie mais que voulez-vous, disait-il, je n'y puis rien, c'est plus fort que moi C'était, par suite, un prudent guerroyeur, sans visées étendues et sans vastes desseins. Comme ses contemporains, il ne comprenait pas qu'il faut arracher la victoire, non par lambeaux et pièce à pièce, mais par un coup décisif et foudroyant. Il n'imaginait pas que la guerre put être rapide et brillante comme l'éclair; il ne l'envisageait que pénible et longuement laborieuse. Il admira l'énergie ardente et le prompt génie d'exécution
* Carra, Annales patriotiques / Sorel, Mission de destine à Brunnvick ; Sybel, I. 472 ; voir le brillant portrait que Voltaire faisait du prince héréditaire dans le Siècle de Louis XV, xxxiii : * Il eut soin du comte de Gisors comme de son frère, et lorsquil tut Liesse, on vit les officiers français s'intéresser à sa guérison comme les siens propres, >
* Bedâchtlichkeit, disent tous les contemporains : t limid and wavering » (Malmesbury, III, 243). Hardenberg-, qui fut à sou service, le priait de lui répondre par un no;i résolu s'il le désapprouvait (Ranke, Earde)ihrrg,\,^V.
* Massenbach, Mém., I, 11, et DenkivUrdigTteiten, I, 108.
de Frédéric et de Napoléon, ces deux chercheurs et gagneurs de batailles ; mais cette façon de mener une campagne lui semblait imprudente et par trop brutale. Personne n'était moins propre à conduire une armée d'invasion. En 1792, dès ses premiers pas et jusqu'à la fin de l'expédition, Brunswick n'eut rien d'audacieux et d'éclatant, rien de celte allure décidée et impérieuse, de cette menaçante hardiesse, de cet air de supériorité des grands capitaines qui s'enfoncent d"un pas alerte au cœur du paj's ennemi et marchent résolument sur la capitale. Il cherchait à fatiguer habilement l'adversaire; mais le relancer, l'attaquer avec vivacité, le battre complètement, le poursuivre sans relâche, l'inquiet et flottant Brunswick ignorait cet art, et voulait l'ignorer.
Il manquait de caractère \ Que de fois ses confidents, ses amis lui conseillèrent de prendre sur l'esprit du mobile Frédéric-Guillaume II un ascendant facile à conquérir I Que de fois ils l'engagèrent à revendiquer hautement sa part d'influence dans les destinées de la Prusse et à devenir le Marlborough de la coalition contre la France I Mais Brunswick n'avait pas assez d'énergie pour dominer le roi. Le duc Ferdinand, sous lequel il avait combattu, le tint longtemps dans une dépendance extrême, et près de Frédéric II, à la fois son oncle et son maître, il n'avait appris que l'obéissance*. Il se souvenait trop que son petit duché était le vassal du Brandebourg et il craignait de déplaire au roi de Prusse, son puissant suzerain. Dès que Frédéric-Guillaume disait : a je le veux », le duc baissait la tête et se résignait. Lorsque, l'année suivante, le monarque ordonnait, contrairement à l'opinion de son généralissime, de défendre Sarrebriick, c le roi est à l'armée, disait le duc, il désire avoir l'air de commander, j'ai dû me taire et obéir*. »
1 Cp. Massenbach, Mem., I, H (mot de Gaudy), et Malmesbury, III, 158 : « wants décision of charackter and resolution. >
^ Aussi le prince Henri disait-il plaisamment que le duc craignait toujours ses deux oncles [Massenbach, II. 94).
^ Massenbach, Méra.^ I, 178 : « gehorchen und schweigen > ; Malmesbury, III. 74 : • silent and obsequious » ; cp. Manso. Geschichte des preùssischeti Slaates. 1819, 1, 2ol : • schmiegsames Gemulh •, et Dampmartin, Mém., 293 : « il plia sous Thabitude d'une politesse excessive •.
Enfin, il craignait de compromettre sa renommée. Il n'y a rien de plus timide, écrivait un jour Mazarin, que celui qui a acquis de la réputation, trouvant difficulté à tout pour n'entreprendre pas les choses dans lesquelles elle puisse être hasardée ^ Brunswick avait subi quelques échecs dans la guerre de Sept-Ans, et il gardait de ces mécomptes une grande défiance de lui-même. Son expédition de Hollande avait réussi, mais il avouait que le hasard l'avait favorisé, comme il aurait pu le détruire. Il aimait donc mieux attendre le combat que de le présenter, et conserver son armée que de la commettre, en même temps que sa gloire, au risque d'une bataille. Il se disait toujours « si je perds )> et jamais « si je gagne ».
Perspicace comme il l'était, il voyait mieux que personne les réalités et les difficultés de l'expédition. Ses officiers croyaient réduire la France aussi facilement qu'ils avaient réduit en 1787 les marchands de fromage d'Amsterdam ; Brunswick redoutait instinctivement la Révolution et, comme Necker rentrant à Paris trois ans auparavant, il aurait dit volontiers qu'il lui semblait se jeter dans le goutTre. Dès le mois de février 1792, il jugeait que la victoire ne serait pas aisée et que la valeur française, surexcitée par le sentiment de la liberté, égalerait tout ce qu'elle avait jamais été. «Je me garderai, déclarait-il à François de Custine, de rien précipiter; pourquoi livrer une bataille; si les Français la gajnent, ils nouo ruineront; s'ils la perdent, ils ne resteront pas sans ressources. Mon plan, ajoutait-il, est de porter et d'entretenir longtemps sur votre frontière de nombreuses armées, de leur faire occuper des positions inattaquables, et d'attendre la votre défaite de vos inquiétudes intérieures et de la banqueroute*. »
Tel était Charles-Ferdinand de Brunswick-Lûnebourg; il envahissait la France à contre-cœur, et avec le secret pressentiment d'un désastre ; il ressemblait, dit Massenbach, au Mornay de la Henriade :
1 Huitième carnet de Mazarin (Chéruel, Hist. de France pendant la minorité de Louis XIV, II, 29.!» .
* Sorel, Revue hist., I, 173-176. Cp. le mot de Brunswick au prince d'Oels : « Puissions-nous en tinir au plus vite avec ces diables da Français ! » [Sybel, I. 472).
Mornay, parmi les flots de ce torrent rapide, S'avance d'un pas grave et non moins intrépide ; Incapable à la fois de crainte et de fureur, Sourd au bruit des canons, calme au sein de l'borreur. D'un œil ferme et stoïqae il regarde la guerre Comme un fléau du cieL afifreux, mais nécessaire. Il marche en philosophe où l'honneur le conduit, Condamne les combats, plaint son maître, et le suit.
Il suivait en effet le roi plus que le roi ne le suivait. Le vrai chef de l'expédition était Frédéric-Guillaume. Le monarque ne devait pas se contenter du rôle de spectateur. « Un roi de Prusse, dit Fauteur de la Lettre sur la vie de Dianouriez.) n'est pas un roi de France, un Louis XIV qui laisse au prince de Condé ou au maréchal de Turenue rentière disposition de ses affaires; les rois de Prusse sont essentiellement militaires; c'est à eux qu'aboutissent, pendant la guerre, tous les rayons de la direction, et l'influenee du général en chef n'est plus qu'une réaction ^ » Le faible Brunswick subit en 4792 la volonté de Frédéric-Guillaume ; il n'osa contredire son souverain; il le laissa traverser ses plans et dicter les opérations militaires. Il aurait dû donner sa démission ; il aima mieux garder le commandement, soit par ambition, soit parce qu'en restant à la tête de l'armée, il espérait conjurer les dangers qu'il connaissait d'avance. Mais peut-on exécuter le plan qu'on désapprouve? A l'irrésolution naturelle de Brunswick se joignit l'irrésolutioQ de l'homme qui n'agit qu'à regret et a son corps défendant. Il faut faire sans balancer ce que demande le roi, prendre une offensive prompte et vigoureuse; Brunswick ne marche qu'avec lenteur et sans assurance: l'embarras de son allure trahit les incertitudes de son âme. Il sent qu'il commet une faute et s'efforce de l'atténuer. On crie autour de lui que la partie est magnifique ; il sait au contraire qu'il joue un jeu dangereux, il hésite, et ses relards lui ravissent les chances qui lui restaient.
1 Lctti-e sur la vie de Dumouriez, Londres, 1793, p. 55-64 : elle fui évidemment écrite sous Tinlluence et presque sous la dictée de Brunswick ; cp. Massenbach, Mem., I, 324.
Ce fut encore une des causes si nombreuses de l'insuccès de la campagne. Saint-Simon disait à Beauviiliers, lorsque le duc de Bourgogne alla prendre en 1708 le commandement de l'armée de Flandre, avec le duc de Vendôme pour conseiller, que le feu et l'eau n'étaient pas plus différents ni plus incompatibles que ces deux princes, et qu'il était impossible que les affaires n'en souffrissent*. Frédéric- Guillaume et Brunswick, eux aussi, différaient l'un de l'autre autant que le feu et l'eau; le roi, plein dune ardeur martiale, voulait remporter des succès rapides et pénétrer jusqu'au cœur de la France ; le duc, partisan de la guerre méthodique, craignait de s'enfoncer trop avant dans l'intérieur du pays. Il est possible que l'un ou l'autre, seul et livré à lui-même, fût venu à bout de l'entreprise : sans la présence du roi, la prudence calculée de Brunswick aurait peut-être valu aux alliés la possession des forteresses de la Meuse et la réussite d'une seconde campagne; sans la présence de Brunswick, l'impétuosité du roi aurait peutêtre mis en déroute les armées françaises et ouvert à la coalition les portes de Paris; l'un aurait habilement mené l'expédition, selon toutes les règles de l'art, et obtenu des avantages médiocres, mais. certains ; l'autre aurait hardiment entraîné son armée contre tous les principes de la stratégie et forcé la fortune par une heureuse témérité. Mais tous deux se disputèrent la direction de la guerre ; celui-ci voulut une chose et celui-là une autre ; la fougue de Frédéric-Guillaume et la circonspection de Brunswick furent sans cesse en conflit; l'unité de commandement, cette condition essentielle de toute victoire, disparut; deux partis se formèrent dans l'armée et prévalurent tour a tour ; un funeste esprit d'incertitude et de division régna dans les opérations ; on marcha tantôt à pas de tortue et avec une lenteur incroyable, tantôt à grandes journées et avec une précipitation extrême; les fautes s'accumulèrent, l'adversaire en profita, et la campagne fut manquée*.
' Saint-Simon, M^'nt., chap. cxcv.
* Dès le mois de juillet on craignait à Berlin les tiraillements que ferait naître au quartier-général la divergence des opinions, et l'envoyé de Suède, Carisien, écrivait que, d'après beaucoup de personnes.
130 LA PREMIÉRiî INVASION PRUSSIENNE
IV. De plus graves dissentiments existaient entre les alliés. Au quartier-général prussien Frédéric-Guillaume et son favori BischofTswerder étaient les seuls qui voulaient écraser la Révolution. Mais la plupart des généraux, Brunswick, Kalkreuth, Courbière, ne marchaient contre la France qu'avec répugnance. Mansiein; le maréchal MÔllendorf ; Hertzberg qui venait de quitter le ministère; Lucchesini et Haugwitz, qui représentaient la politique prussienne, l'un à Varsovie, et Fauire à Vienne ; Slruensee, le ministre des accises, qui, selon le mot du jeune Custine, était aussi partisan de la Révolution qu'un ministre de Prusse peut l'être; Hardenberg qui administrait les margraviats d'Anspach et de Bayrcuth acquis par la Prusse en 1791, désapprouvaient la croisade antijacobine. Quelles que soient les suites, aisait le prince Henri, je ne puis qu»8 les envisager comme funestes ; la Prusse ne fera qu'exécuter les volontés de l'Autriche*. Tous les personnages considérables du royaume détestaient la Révolution, mais l'Autriche ne leur inspirait pas moins d'aversion et de haine. Ils pensaient que la cause dont le roi se faisait le défenseur, était étrangère à la Prusse, et qu'on aurait dû s'épargner une guerre où l'on avait beaucoup à perdre et peu à gagner. Ils sentaient, comme l'avait écrit Mirabeau, que le grand conflit entre Vienne et Berlin recommencerait tôt ou tard, que la Prusse devait avoir pour objet éternel de surveiller l'Autriche, que la mission du Brandebourg était de servir de digue au torrent autrichien qui menaçait dlnonder l'Allemagne'. Ils lurent avec satisfaction dans le Moniteur la lettre de Gorani sur « les intérêts du roi de Prusse envers la France et la Pologne^ ». L'aventurier italien disait nettement à Frédéric-Guillaume que son alliance avec la cour de Vienne avait été impolitique et absurde, qu'il se laissait tromper par Kaunitz, ce c charlatan octogénaire », et que la France était la seule puissance qui fût intéressée à l'agrandissement de la Prusse en même
le roi de Prusse ne resterait pas longtemps à Tannée où sa présence ne laisserait pas de jrêner le duc de Brunswick {Fersen. II, 33o|.
* Vie privée, poliiique et nùlitaire du prince Henri, 295.
* Mirabeau, De la JfoJiarchie prussienne, V, 360, 368, 393.
* Lettre du 2U juin, Monit. du 15 juillet.
temps qu'à l'affaiblissement de TAutriche. Les idées qu'exprimait Gorani étaient celles de la plupart des politiques et des militaires de la Prusse ; eur aussi jugeaient que l'alliance autrichienne jetait la monarchie de Frédéric II dans une fausse route. En même temps que la lettre de Gorani, paraissait à Berlin une brochure sur Vintérêt de la monarchie prussienne, qui fit grand bruit et sensation. L'auteur anonyme soutenait que le roi devait s'unir à la France, surveiller l'Autriche, se défier de la Russie qui ne cherchait qu'à distraire l'attention des deux puissances voisines pour faire de nouveaux progrès en Pologne et en Turquie \
Il y avait à Berlin un parti français. Les petits-fils des réfugiés protestants n'étaient pas encore devenus les ennemis implacables de la France, et ce ne fut qu'après la catastrophe de 1806 qu'ils cessèrent volontairement déparier la langue de leurs pères. Ils formaient dans la capitale de la Prusse un foyer de propagande ; ils applaudirent à la chute de la dynastie intolérante des Bourbons et aux victoires de la nation française ; ils accueillirent avec enthousiasme la proclamation de la République et, plus tard, celle de l'Empire. Leurs chefs étaient alors Borrelly, professeur à l'Ecole militaire, membre de l'Académie des sciences, et Chanvier, bibliothécaire du roi : tous deux devaient être chassés de Berlin à la fin de 1792, a à cause des propos scandaleux qu'ils s'étaient permis à l'occasion de la Révolution française, et des sentiments jacobins qu'ils affichaient* ».
Quelques Allemands faisaient même de sombres pronostics. Archenholz venait de passer quelques semaines à Paris ; il rencontra Tempelhof à Erfurt dans les derniers jours de juin, et lui dit que les Prussiens n'arriveraient pas jusqu'à la capitale. Dès le mois de février, il écrivait dans sa Minerxa : « Les puissances réunies de l'Europe pourront être trop faibles pour rétablir en France l'ancien ordre de choses ; songez que les Français combattront à leurs portes, qu'ils ont une barrière de nombreuses forteresses qui arrêta Eugène et Mari-
1 Hausser, I, 349.
« Lombard, Lettres, 323-324, et note de H. Hûffer.
borough ; songez que les soldats de la liberté française ne seront peut-être pas moins redoutables que les soldats de la liberté américaine, que leurs victoires ne sont pas impossibles, et, par suite, la conquête de provinces allemandes! » Klopstock composait l'ode intitulée : La guerre de la liberté : c. Ne jouez pas, s'écriait-il. le jeu terrible de la guerre ; quoi 1 vous voulez, le feu et Tépée en main, précipiter le peuple français des cimes redoutables de la liberté ; écoutez les sérieux avis de la sagesse » ; il envoya cette ode au duc de Brunswick et le conjura de déposer le commandement. Le prince Auguste de Gotha souhaitait le triomphe des Français et assurait qu'il serait difficila de les vaincre sur leur propre territoire'.
V. Ni l'Autriche, ni la Prusse ne s'entendaient sur le but de la guerre. Frédéric-Guillaume voulait restaurer en France la monarchie absolue pour nouer avec Louis XVI une liaison intime et gagner un puissant allié. Il sent, disait Fersen, l'avantage d'une alliance avec la France, il la désire, et c'est le prix qu'il mettra à ses secours. Il ne partageait pas le mépris de son entourage pour l'émigration, et quoique, selon le mot de Lafayette, il fût assez ridicule à l'héritier des grands maîtres de l'Ordre teutonique, de combattre contre la séquestration des biens ecclésiastiques*, il avait le plus vif et le plus sincère désir de rétablir les privilèges de la noblesse et du clergé. Il écoutait volontiers Nassau, Caraman, RoU, qui vantaient sa grandeur d'àme. Il donnait aux princes français des sommes considérables ^ et, malgré la résistance de son ministre Schulenbourg, il consentait à proclamer le comte de Provence lieutenantgénéral du royaume. Si Marie-Antoinette recouvrait son autorité, ne la verrait-on pas subordonner de nouveau les intérêts de la France à ceux de l'Autriche? Lorsque
1 Archenholz. Minerva. 1792, février, p. 369, et novembre, p. 117 (cp. sa conversation avec Forster, Forster, Sàmmtliche Werke, VIII, 197) ; Klopstock, Oden, 1823, II, 126, et lettre à Brunswick ; lettres d'Auguste de Gotha yGœthe-Jahrèuch, 1885, p. 44).
» Lafayette, Mém., IV, 337.
3 Près de cinq millions de livres (Sybel, I, 468).
l'armée prussienne 133
Frédéric-Guillaume avait entrepris sa campagne dans les Provinces-Unies en faveur de sa sœur, femme du stathouder, il n'avait nullement rempli l'objet qu'il se proposait, et la Hollande était restée, ainsi que disait Frédéric II, la chaloupe de l'Angleterre, « ce vaisseau de guerre auquel elle est attachée ». Le roi de Prusse craignait en 1792 un dénoùment semblable. Il protégeait donc les émigrés ; il les appuyait de tout son pouvoir ; les ramener en France, leur rendre leur rang et leur crédit, c'était battre en brèche l'ascendant inévitable de Marie -Antoinette et balancer l'influence de l'Autriche. Je crains, écrivait Montmorin à La Marck, que la Prusse ne protège beaucoup les émigrés pour se servir d'eux ensuite et changer notre système politique; en général, ils sont beaucoup plus contents de la cour de Berlin que de celle de Vienne, et je sais, à n'en pouvoir douter, que les plus marquants sont entièrement disposés de tout temps pour la Prusse, à commencer par le comte d'Artois et tout ce qui compose son entourage*.
Le cabinet de Vienne, au contraire, n'avait nullement l'intention de rendre à Louis XVI ses prérogatives d'autrefois. Toujours jaloux de la France, il redoutait qu'un monarque absolu ne rétablît l'ordre dans les finances et la discipline dans les troupes, et qu'au lieu de se mettre, comme après 17o6, à la remorque de la politique autrichienne, il ne se servît de ses nouvelles ressources contre son ancien allié. Il faut, disait Kaunitz, limiter au besoin de la sûreté générale le rétablissement de la constitution intérieure de la cour de France et prendre garde de faire revivre tôt ou tard l'influence française, qui serait si contraire à notre intérêt essentiel*. L'Autriche voulait donc affaiblir la royauté, tout en lui por-
^ Corresp. entre Mirabeau et La Marck, III, 329-330 ; cp. Fersen, I, 236.
* Kaunitz à l'empereur, o juin fVivenot, Quellen, II, 84). Cp. aussi I, 340 : I II faut, dit Kaunitz, étanlir un ordre de choses supportable, mais pas davanta^^e, pour que la France ne puisse peu à peu revenir au degré de son ancienne puissance, et il ne sera pas difficile â'y former un gouvernement tel que ce pays, dans une fluctuation et fermentation constante, soit faible à l'intérieur et nul à l'extérieur. » Voir encore la lettre de Fersen à Marie- Antoinette, Fersen, II, 199.
i34 LA PREMIÈRE INVASION PRUSSIENNE
tant secours ; elle disait tout haut qu'elle étoufferait la Révolution, mais elle se promettait de ne pas brider entièrement Jes passions populaires et de laisser en France assez de mécontentement et de sourde résistance pour tenir en haleine la monarchie restaurée. Elle ne cachait pas son antipathie contre les émigrés ; elle leur imposa le rôle subalterne qu'ils durent jouer pendant la campagne et défendit à Monsieur de prendre le titre de lieutenantgénéral du royaume.
Mais la grande question qui divisait les alliés, était celle de l'indemnisation. Ce serait une vraie duperie, écrivait le ministère prussien, d'avoir fait des frais si énormes pour une cause qui d'ailleurs nous est étrangère, en pure perte et sans obtenir un juste dédommagement'.
Quel serait ce dédommagement ? On songeait depuis longtemps à se faire payer le prix de ses secours en nature, c'est-à-dire en belles et bonnes provinces. Dès 1790 le comte de Goltz disait que l'Autriche prendrait une portion de territoire en Flandre ou en Alsace, et céderait à la Prusse un district de Bohème ou de Moravie sur les frontières de la Silésie-. Le 28 juillet 1791, Frédéric- Guillaume ordonnait à son ambassadeur à Vienne, Jacobi, de discuter avec le cabinet autrichien la question d'une conquête éventuelle de l'Alsace et de la Lorraine ^ Cobenzl, le futur successeur de Kaunitz, pensait de son côté qu'on ferait bien de se rendre maître de ces provinces de France dans lesquelles on peut se soutenir fcicilement et sans grands frais ; c'étaient la Flandre, le Hainaut français, le comté d'Artois*.
Mais serait -il bienséant de dépouiller Louis XVI? Les populations annexées accepteraient-elles sans déplaisir une domination nouvelle? La France ne tenterait-elle pas de reprendre un jour les provinces arrachées de son sein? Après mûre réflexion, on résolut de ne pas toucher au territoire français « à cause des difficultés
i Rauke, Ursprung und Beginn der Retolutionskriege, append., 367. » Goltz à Hertzberg, 25 mai 1790 (Hausser, L 349).
• Hermaun, Diplomatische Corresjjondenzen, 1867, p. 57.
* Vivenot, Zur Genesis der zweiten Theiliing Polens, p. 45,
politiques et militaires auxquelles sont assujetties des acquisitions de ce genre j>.
Il fallait chercher ailleurs l'indemnisation. Des conférences eurent lieu à Francfort et à Mayence entre le Prussien Schulenbourg et les Autrichiens Cobenzl et Spielmann. On convint d'abord que les avantages seraient égaux de part et d'autre; partage de frères, disait Cobenzl. partage égal de profits et de pertes*. Schulenbourg demanda pour la Prusse une partie de la Pologne : les palatinatsde Posen, de Gnesen, de Kaliscz, de Ku>ivie et une portion de la Sieradie. Il ajouta qu'en revan- :he la Prusse permettrait à l'Autriche d'échanger la Belgique contre la Bavière. Le cabinet de Berlin faisait une grande concession P son allié. Lorsqu'en 1778, à la mort de Maximilien-Joseph, qui ne laissait d'autre héritier qu-^. l'électeur palatin, Joseph II avait envahi la Bavière pour la réunir a l'Autriche, le grand Frédéric avait pris les armes au nom de l'empire et envahi la Bohême et !a Mora-àe avec deux armées; on n'avait pas combattu, et, comme disait le roi de Prusse, on n'avait fait que des misères; mais le traité de Teschen (1779) donna la Bavière à l'électeur palatin Charles-Théodore. En 1783, Joseph qui ne se rebutait pas, proposait à l'électeur d'échanger la Bavière contre les Pays-Bas autrichiens; mais Frédéric II cria au feu^ il apparut une seconde fois comme le défenseur delà constitution germanique, et Joseph dut fléchir encore devant l'énergique attitude du vieux Fritz. Si l'Autriche, disait Mirabeau en 1T88. acquiert la Bavière à laquelle elle vise actuellement comme a son but principal et presque unique, la balance tombe si pleinement de son côté que l'Empire sera infailliblement soumis à ses volontés ; la Bavière lui forme un grand accroissement de puissance et la rend invulnérable *.
Mais Frédéric II n'était plus et son successeur abandonnait les traditions de la politique prussienne. Schulenbourg, consulté par le prince de Reuss, répondit que le troc était le seul dédommagement qui pût convenir a la
ï Lettre à Reuss (Vivenot, Quelles, II, 160). > Mirabeau, VIT, 293-294.
cour de Vienne et que le cabinet de Berlin adhérait pleinement au plan proposé ^ ; Charles-Théodore serait sommé de renoncer à la Bavière et d"aller régner sur les Pays-Bas qui deviendraient le royaume de Bourgogne; on^ajouterait même à ce nouvel état une parcelle du Hainaut français. Mais quelle fut la surprise de Scbulenbourg, lorsqu'aux conférences de Mayence, Cobenzl et SpielmanD lui déclarèrent que l'Autriche perdait à ce troc deux millions de revenus et qu'elle réclamait en sus Anspach et Bayreuth ! Céder ces principautés de Franconie que la Prusse avait acquises l'année précédente! Céder ces margraviats que le roi considérait comme le berceau de sa race 1 Schulenbourg trouva ce projet insoutenable, inadmissible. Ses collègues du ministère, Finkenstein et Alvensleben, jetèrent un cri d'indignation; ils étaient révollés, ils jugeaient la proposition effroyable, pour ne pas dire insolente ; c'était, ajoutaient-ils, partager l'Allemagne d'une manière aussi contraire aux intérêts les plus essentiels de la Prusse qu'avantageuse pour l'Autriche seule^
On se sépara sans rien conclure. L'article de l'indemnisation, disaient les ministres prussiens, est le plus important de tous, mais il est sujet à de grandes difficultés qu'il ne sera pas aisé de surmonter.
VI. La Prusse et l'Autriche étaient donc mécontentes l'une de l'autre. Mais toutes deux étaient mécontentes de la Russie et craignaient de devenir sa dupe. La cour de Pélersbourg. écrivait Kaunitz, veut nous embarquer sérieusement dans les affaires de France et garder les mains libres en Pologne \ Il voyait juste. On croyait en France qu'une flotte russe paraîtrait bientôt soit dans la Méditerranée, soit dans la mer du Nord, et le conseil exécutif provisoire ordonna que six navires se réuniraient aux neuf vaisseaux que l'amiral Truguet commandait à Toulon ; il décida même de « faire encombrer
1 Yivenot, Quellen, II, 81.
» Hausser, I. 3o9, et Ranke, JJrsprv.ng, 367.
3 Yivenot, Quellen, II, 91 (mot de Reuss : f Die Dupe von Russland »] et 105,
l'armée prussienne 137
le port d'Ostende qui devait recevoir incessamment la flotte russe * 2. Mais Catherine II ne pensait qu'à profiter des circonstances pour arrondir son empire; elle ne parlait de la famille royale qu'avec émotion et du ramas des sans-culottes qu'avec mépris ; en secret elle écrivait à Grimm : « Vous voulez que je plante là mes intérêts pour ne m'occuper que de la jacobinière de Paris? Non, je la battrai et la combattrai en Pologne. »
Elle poussa donc l'Autriche et la Prusse à s'armer contre la Révolution. Elle craignait, il est vrai, que les deux alliés n'eussent le désir de s'agrandir aux dépens de la France. Mais elle prit soin de leur recommander le désintéressement le plus parfait et de leur prêcher la magnanimité. Elle leur remontra qu'il serait malséant de réclamer comme prix de leur secours une cession de territoire. Elle leur déclara qu'on devait, pour le bien et le repos de l'Europe, maintenir l'intégrité de la France '. Elle favorisa les émigrés, approuva leurs exigences, demanda que les frères de Louis XVI fussent mis à la tête de la coalition : elle savait que, si les émigrés jouaient un rôle actif dans la guerre, ils rendraient la paix plus difficile et s'opposeraient aux conquêtes de la Prusse et de l'Autriche.
En revanche elle offrit aux cabinets de Vienne et de Berlin de démembrer la Pologne une seconde fois, à condition de laisser à la cour de Pétersbourg la première et la plus grosse part. La Pologne avait profité de la guerre russo-turque pour se donner une nouvelle constitution, celle du 3 mai 1791, qui rendait le trône héréditaire, abolissait le Uberiim veto et confiait à deux chambres le pouvoir législatif. La tsarine proposa un nouveau partage, et Frédéric-Guillaume l'accepta. L'Autriche protestait; elle voulait garantir la nouvelle constitution de la Pologne qui deviendrait un état neutre et n'entretiendrait qu'une armée de 40,000 hommes. Mais Catherine apaisa l'Autriche ; elle lui promit de fournir contre la France
* Arch. nat., reg. des délib. du conseil. 31 août et 19 septembre p. 71 et 122.
* Hermann, Divlom, Corresp., 15 mai et 21 juin (notes d'Osterman), p. 237, 240.
15,000 soldats — qu'elle se garda bien d'envoj'er, — et ce fat son ambassadeur. Rasumovsky, qui remit sur le tapis l'écbange des Pays-Bas contre la Bavière.
Pendant que la Prusse et l'Autriche faisaient leurs armements contre la France révolutionnaire, les troupes russes envahirent la Pologne. Le roi Stanislas dut adhérer à la confédération de Targovitsa que soutenait la tsarine ; la constitution de 1791 fut détruite, et l'anarchie restaurée. Chose curieuse, disait le marquis de Bombelles, les Polonais ont voulu favoriser chez eux la prérogative royale et sont vexés par la même souveraine qui se montre si portée à rétablir la prérogative royale en France*. Mais Catherine ne se souciait pas d'être prise en flagrant délit de contradiction ; elle ne suivait que ses intérêts, et il importait à la politique russe d'atîermir la ro3^auté en France et de raffaiblir en Pologne.
L'invasion russe en Pologne avait eu lieu dans les dernières semaines du mois de juillet, tandis que s'ébranlait lentement l'invasion austro-prussienne. Mais Catherine victorieuse consentirait-elle à céder à Frédéric-Guillaume les palatinats promis ? Laisserait-elle s'exécuter sans obstacle l'échange des Pays-Bas et de la Bavière?
Prussiens et Autrichiens commençaient donc la guerre de France comme ils devaient la mener, avec tiédeur et mollesse. Ils parlaient inquiets, jetant un regard en arrière, craignant la Russie, se disant qu'il serait peut-être plus utile de réprimer fambition de Catherine II que de combattre la Révolution. Dans son impatience et son dépit, le cabinet de Vienne écrivait a son ambassadeur à Pétersbourg, que le temps n "était plus où l'Autriche devait flatter la Russie, supporter ses caprices et prendre pour argent comptant ses belles paroles et ses défaites ; l'Autriche et la Prusse sont alliées, ajoutait Cobenzl, elles donneront le ton à l'Europe et dirigeront les aiïaires générales, ce système d'union nous donnera le moyen de mettre des bornes au jeu dangereux de la politique russe et d'arrêter les progrès de ce monstrueux état*.
* Fersen. II, 266 ; cp. Rambaud, Hist. de Russie, 497-500. » Vivenot, Qtiellen. II, 130-131.
TII. Les deux alliés ne pouvaient compter sur une intervention armée de la Russie Ils tentèrent d'entraîner avec eux le reste de l'Europe Déjà, dans un mémoire du 19 février, Brunswick avait prié Frédéric-Guillaume de gagner à la cause commune les cantons suisses, la Sardaigne et l'Espagne. Les troupes helvétiques auraient occupé les routes qui mènent en Franche-Comté par le Jura; le roi de Sardaigne aurait porté ses forces dans la région de Pont-Beauvoisin et menacé Lyon ; le roi d'Espagne au'^ait envoyé dix à quinze mille hommes dans les Pyrénées
Mais les Suisses restèrent neutres. Le roi de Sardaigne ne bougea pas, et lorsque Montesquiou envahit la Savoie, l'armée piémontaise, forte de 15.000 hommes, s'enfuit sans livrer combat. L'Espagne, gouvernée par d'Aranda, ne devait entrer dans la coalition qu'après la mort de Louis XVI; quel parti peut-on prendre, disait le ministre à TAutrichien Kageneck, dans ce moment d'incertitude où personne ne sait ce qu'il doit faire"?
On se flatta quelque temps d'obtenir l'appui de la Grrande-Bretagne. Mais, malgré les etTorts des alliés, malgré les intrigues des émigrés et la mission de l'évèque de Pamiers, le ministère anglais se contenta de rappeler de France son ambassadeur en le chargeant simplement d' « exprimer la sollicitude de Sa Majesté britannique pour la situation personnelle de Leurs Majestés très chrétiennes ».
La mort de Gustave III, le don Quichotte du Nord, qui devait, avec le concours et d'après le plan de Bouille, tenter un débarquement en Normandie, avait délié la Suède de ses engagements. Le roi de Prusse lui-même avouait que les embarras de la régence imposaient au duc de Sudermanie la neutralité, et peut-être, ajoutait l'envoj'é Carisien, ne désirait-on plus l'accession de la Suède; on était persuadé que les forces réunies de l'Autriche et de la Prusse suffiraient pour vaincre la France et que < le nombre des parties coopérantes pourrait gêner l'exécution ainsi que les plans de dédommagement formés d'avance ' ».
• Massenbach, M^m.,1, 273 (mém. de Brunswick) ; Vivenot, Quel-
Restait l'Empire. Mais les négociations de Dumouriez n'avaient pas été infructueuses. C'était à l'Autriche et non à l'Empire que la France avait déclaré la guerre. Vainement Kaunitz se révoltait contre cette « distinction ridicule qu'établissaient les émissaires français » ; vainement il demandait si la neutralité de l'Empire était à la fois juste, décente et utile; vainement il priait les cercles de fournir un secours, quel qu'il fût, soit des soldats, soit de l'argent, soit des vivres. Le Hanovre répondit que la guerre entre la France et le roi de Hongrie ne le regardait pas, et qu'il ne lèverait son contingent que lorsque le territoire de l'empire serait violé par des troupes françaises. Le cercle de Souabe déclara qu'il resterait provisoirement sur la défensive. Le cercle de Franconie osa dire que la marche des Prussiens faisait tout renchérir. Les électeurs ecclésiastiques se contentèrent d'insulter les envoyés français. Charles-Théodore, qui régnait à la fois sur le Palatinat et la Bavière, assura qu'il s'était toujours efforcé de vivre en bonne harmonie avec la France et qu'il ne changerait pas sa politique '.
Un seul prince de l'Empire se joignit aux alliés. Ce fut le landgrave de Hesse-Cassel, Guillaume IX. Il ne possédait que 400,000 sujets, mais son économie rigoureuse avait fait de la Hesse une puissance militaire. Il avait mis dans ses coffres douze millions de thalers qui formaient son trésor de guerre. Il entretenait une armée d'environ 14,000 hommes bien disciplinés. Quelques-uns de ses soldats avaient fait la guerre d'Amérique sous les drapeaux anglais ; on admirait la haute stature et l'air martial de ses grenadiers ; ses chasseurs avaient la réputation d'excellents tireurs; tous étaient robustes et accoutumés aux privations. Les officiers, dit Yalentini,
len, II, 232 'Kageneck à Cobenzl) ; Fersen, II, 344-345 (mission de l'évêque de Pamiers et lettre de Pilt), 33-4-33o (lettre de Carisien).
1 \ivenot. Quellen, II, 35, 45, o8 ; Sybel, I, 476 ; Hausser, I, 343; Ditfurlh, die Hessen, 2'J-30. L'électeur de Mayence promit de mobiliser deux bataillons de 1,00Û bommes chacun ; ces 2,000 soldats sans expérience, commandés par un simple colonel du nom de "V^ inkelmann, devaient garder avec les Autrichiens le grand magasin établi à Spire. Klein. Geichichte von Mainz, ISol, p. 26; Rambaud, Les Français sur le Rhin, p. 175.
se montrèrent plus instruits que les officiers prussiens ; ils savaient mieux prendre leurs précautions, mieux diriger leurs patrouilles, mieux prendre parti dans les circonstances difficiles ; c'est de l'armée hessoise que sont sortis York et Gneisenau. Il y a, écrivait Mirabeau, des peuplades en Allemagne supérieurement distinguées des autres par quelque qualité particulière; tels sont Tesprit et l'industrie chez les Saxons , le flegme chez les Hanovriens, la bravoure chez les Hessois \ Le landgrave offrit aux alliés 4,000 fantassins et 2,000 cavaliers; on lui promit en retour le chapeau d'électeur et le remboursement de ses frais. Il prit le commandement de sa petite armée : l'avant-garde, sous le colonel Schreiber, était formée d'un régiment de hussards, de deux compagnies de chasseurs et de deux compagnies d'infanterie légère. Le corps de bataille, sous les ordres du lieutenant-général de Biesenrodt, comprenait six bataillons. La cavalerie, dont le chef était le général-major baron de Dalwigk, se composait d'un régiment de dragons et d'un régiment de carabiniers. L'artillerie comptait vingt pièces de canon, dont seize de 3 K
YÎII. Cependant, au milieu des négociations, les troupes destinées à l'invasion de la France marchaient de tous côtés. Les chemins des électorats ecclésiastiques se couvraient de chariots et de trains d'équipages ; toute la région du Rhin, la « rue des prêtres », se remplissait du bruit et des mouvements de la vaste croisade qui s'enflammait. Le 14 juillet, François II, roi de Bohême et de Hongrie, élu neuf jours auparavant empereur d'Allemagne, était couronné à Francfort. Ce fut, dit Metternich, un des spectacles les plus grandioses et les plus magnifiques qu'on pût voir; tout, jusqu'aux moindres détails, parlait à lesprit et au cœur autant par la puissance des traditions que par la réunion de tant de splendeurs ^ Personne ne soupçonnait que les trois électeurs ecclésiasti-
* Ditfurth, die Hessen, 13; Dampmartin, Quelques traits..,, 103 • Valenlini. 17-18; Mirabeau, VI, 204.
» Dilfurlh, 3", et 449 (traité de Wilhelmsbad, du 31 juillet et ordre de bataille'. En réalité, Guillaume IX ne fournit que 5,532 hommes.
* Metternich, Mém.^ I, 9.
ques exerçaient pour la dernière fois Toffice que leur avait conféré la Bulle d'or. Personne ne voyait dans les émigrés qui regardaient curieusement cette imposante cérémonie, les « blanches mouettes, avant-coureurs de l'orage ». Personne ne pensait que, trois mois plus tard, un général français entrerait dans Francfort et crierait superbement aux habitants qu'ils ne verraient plus d'empereur dans leurs murs K
Les fêtes succédaient aux fêtes. Le matin du 19 juillet, l'empereur d'Allemagne faisait son entrée à Mayence au son des cloches et au bruit de trois cents coups de canon. Les enfants jetaient des fleurs sur son passage et la petite armée ma3'ençaise formait la haie. Au soir arriva le roi de Prusse. La cour de l'électeur de Mayence, la plus brillante de l'Allemagne, était le rendez -vous des personnages les plus considérables de l'empire germanique et du monde de l'émigration ; on y rencontra, disent les journaux du temps, cinquante princes et une centaine de comtes et de marquis. Frédéric-Guillaume attirait tous les regards ; on observa qu'il parlait avec effort et par petites phrases hachées ; mais il dominait de la tête la foule qui l'entourait. Ce ne fut durant trois jours qu'un enchaînement de concerts et de spectacles, de bals, de soupers de deux cents couverts. On vit une des plus magnifiques illuminations du siècle. La ville entière, les jardins de la Favorite, les bateaux ancrés au milieu du Rhin, et dans le lointain les clochers de Kostheim, de Kastel et de Hochheim étincelaient de lumières. De tous côtés on lisait des devises en l'honneur du nouveau chef de l'empire et des allusions à la défaite de la France et à l'union des deux aigles autrichienne et prussienne *.
Mais au milieu de ces divertissements, les diplomates ne pouvaient s'entendre sur la grande affaire de l'indemnisation, et le généralissime remarquait avec effroi l'insuffisance de ses movens militaires.
1 Freytag, 3oo; Kriegk. Deutsche Kiilturhilder, 1874, p. 203 : Cweline rief der Volksmenge in deulscher Sprache zu « Habt ihr neulich den Kaiser dahier pesehen ".'. . . Nun. ihr werdet keinen mehr sehen ».
* Metlernich. Me'm., I, 14 ; Vivenot. Qudlcn, II, 1o3 (Cooenzl à Kaunitz' ; Lombard, Lettres. 247 : Forster, Sàmmtliche Schriften, VII, 359.
Déjà, dans son mémoire du '9 février, Brunswick priait le roi de ne pas se fier légèrement aux promesses des émigrés ; il peut, écrivait-il, se produire des événements dont les suites seraient incalculables, et qui nous dit que les gens qui gouverneront la France ne prendront pas les résolutions les plus extraordinaires *?
Trois mois plus tard , aux conférences de Sans Souci (12 mai\ il exprimait l'avis que les alliés ne soumettraient la France que s'ils levaient une armée de 110,000 hommes. Il avait formé son plan de campagne. 11 partait de Coblenz avec ses 42,000 Prussiens; il faisait sa jonction dans le Luxembourg avec ^3,000 Autrichiens ^^enus des Pays-Bas et commandés par Clerfayt; il s'emparait de Longwy, de Montmédy, de Verdun qui deviendraient les entrepôts de son armée, dite armée de la Meuse. Pendant ce temps, la cour de Vienne envoyait deux corps détachés, l'un sur le Rhin et la Moselle, l'autre en Flandre : le premier de ces corps, fort de 23,000 hommes et commandé par le prince de Hohenlohe-Kirchberg, se diviserait en deux parties dont l'une menacerait Landau et Sarrelouis, tandis que l'autre ferait le siège de Thionville; le second, formé de 40 à 30,000 hommes, sous les ordres du duc Albert de Saxe-Teschen, assiégerait Lille et se rapprocherait autant que possible de la ligne de la Meuse. Dès que Brunsvï^ick se serait rendu maître de Verdun, il détacherait de son armée un corps de troupes assez considérable qui se porterait au devant de Saxe- Teschen et s'emparerait de Sedan, de Mézières, de Givet. Brunswick ne passerait pas la Meuse : » Maître, disait-il, de tous les points de la rivière, depuis Verdun jusqu'à Givet, ses flancs couverts par deux armées autrichiennes, il mettait ses troupes dans des quartiers de cantonnement et découvrant ainsi le revers des places ennemies sur laSambre, il pouvait, paitant d'une base si solide, marcher Tannée suivante à des conquêtes presque certaines . j)
C'était le plan de Bouille qui nous le détaille dans ses Mémoires. L'ancien commandant de la ville de Metz et de
» Masseubach, Mém., I, 268-269.
* Lettre sur la vie de Démoliriez,
la province des Trois-Evêctiés, mandé à Magdebourg le 27 mai par le roi de Prusse, s'était entretenu longuement avec le monarque et le duc de Brunswick. Il avait indiqué la Champagne comme la partie la plus faible de la frontière et l'attaque par Longwy, Verdun, Sedan comme la plus facile; ces trois places, assurait Bouille, étaient très mauvaises: une fois qu'ils les auraient prises, les alliés marcheraient à Paris par Rethel et Reims a travers des plaines fertiles qui n'offraient aucun obstacle. S'il leur semblait impossible de pousser droit sur la capitale, ils s'empareraient encore de Montmédy et de Mézières ; ils prendraient leurs quartiers dliiver entre la Meuse et la Chiers ; ils auraient dans la forteresse de Luxembourg un point d'appui et une place d'armes *.
Mais , au quartier-général de Hochheim . près de Mayence, le duc de Brunsvrick vit arriver du Brisgau le vieux général autrichien Pfau et de Flandre le major prussien Tauenzien. Ces deux officiers apprirent au généralissime que la cour de Vienne n'avait pas tenu ses promesses. L'Autriche, lente, routinière, invariablement en retard d'une idée et d'une armée, épuisée d'ailleurs par cette guerre contre les Turcs qui dévorait les hommes *, n'avait pu mettre sur pied la moitié des contingents annoncés. On sait d'ailleurs que ses contrôles étaient toujours fort enûés. Elle a, écrivait Tauenzien, une malheureuse maxime qui la trompe ainsi que ses alliés, d'être du double plus fort sur le papier qu'elle ne l'est effectivement. Qu'on se souvienne, dit un général autrichien, de la faiblesse de notre armée ou plutôt de sa nonexistence à tous les commencements des guerres que nous avons toujours eues en voulant les éviter, et où l'économie et la difficulté du recrulage ne faisaient paraître nos régiments complets que sur le papier ^
Brunswick sut que Glerfayt joindrait les Prussiens
1 Bouille, Mém., 3oo ; cp. LafayeUe, Mém., IV, 114-115.
- Menschenfressend.
^ Hausser,!, 4G1 ; prince de Ligne, III, lU; cp. Favier [Polit, des cabinets de l'Europe, III, 270, p. p. Ségur' ; il remarquait déjà que les contingents de TAutriche t n'existaient que sur le papier » et que ses alliés t se plaignaient toujours du fardeau énorme qui retombait sur eux i.
L ARMEE PRUSSIENNE Uo
anx environs de Longwy avec onze bataillons et douze escadrons, c'est-à-dire environ 15,000 hommes. Mais Hohenlohe-Kirchberg qui devait menacer Landau et Sarrelouis, assiéger Thionville, couvrir le flanc gauche de la grande armée, avait à peine 14,000 hommes, une artillerie insuffisante et pas une pièce de siège! Le duc de Saxe-Teschen, qui devait faire une vigoureuse diversion en Flandre, ne disposait que de 15,000 hommes '. Il est aisé, dit l'auteur de la Lettre sur la vie de Dumouriez, de se peindre la situation embarrassée où se trouvait le duc de Brunswick, lorsqu'au lieu des secours puissants sur lesquels il avait compté, il vit arriver des -^orps de troupes trop faibles pour effectuer les entreprises qui leur étaient destinées.
En réalité, l'armée d'invasion comptait 42.000 Prussiens. 14,000 Autrichiens commandés par Hoheulohe- Kirchberg , 15,000 Autrichiens dirigés par Glerfaj^t, 5,532 Hessois et 4,500 émigrés, en tout 81,000 hommes. C'était assez pour conquérir la ligne de la Meuse, mais non pour conquérir Paris et dompter la Révolution.
On sut bientôt au quartier-général que l'Autriche avait violé ses engagements. On vit la « terrible humeur « de Brunswick -. On blâma plus que jamais l'expédition. Le chef de l'état-major Grawert, les généraux Kalkreuth et Courbière, le prince royal, un grand nombre d'officiers, Massenbach, Lecoq , d'autres encore pensaient que les difficultés seraient grandes, qu'il fallait assiège" les forteresses de la Meuse et attendre d'une seconde campagne le succès final. Il est dangereux, disait Courbière, de pénétrer dans l'intérieur de la France avec une armée aussi faible, et vous verrez que les faciles promesses de messieurs les émigrés ne tiendront pas. Le prince royal rapporte dans son journai les paroles de Courbière et ajoute cette réflexion : « Quel homme impartial pourrait lui donner tort' ? »
Mais le roi de Prusse n'écoutait que les émigrés. On
^ Massenbach a vu les listes de Pfau ; les troupes de Hohenlohe- Kirchberg. dit-il, comptaient a« plus 14.000 hommes. Tauenzien estimait les forces de Clerfayt à 14 ou 15,000 soldats.
* Von einem furchtbaren Humeur. Massenbach, Mé'm,, I, 32
* Eeniin. du prince royal, 149.
suit entièrement nos principes, écrivait Bouille à Breteuil, et j"ai ri des intrigues dont j'étais témoin, parce que j'étais bien sûr qu'elles ne prévaudraient pas '. Ce fut sous l'inspiration des émigrés que fut lancé le fameux manifeste du 25 juillet.
IX. Ce manifeste, qui devait précéder les envahisseurs, était instamment sollicité par Louis XVI et Marie-Antoinette. Le roi en avait arrêté les termes ; il fallait, disait-il, déclarer avec force à l'Assemblée, aux ministres, aux corps administratifs, aux municipalités, aux indi- Tidus qu'on les rendrait personnellement et particulièrement responsables dans leur corps et dans leurs biens de tous les attentats commis contre la personne du roi, celle de la reine et celle de leur famille. Depuis le mois de mai Louis XVI et Marie-Antoinette tremblaient en effet pour leur vie. Leurs inquiétudes redoublèrent après k 20 juin; la reine écrivit à Mercy qu'on avait résolu d'assassiner le roi pour le 14 juillet et que les puissances devaient parler fortement, arrêter les factieux par la crainte d'une punition prochaine, lancer un manifeste qui rendrait l'Assemblée et Paris responsables des jours du souverain et de ceux de sa famille; sauvez-moi, ajoutait-elle, moi et les miens, s'il en est temps. Ce douloureux appel se renouvela le 24 juillet. Dites donc à M. de Mercy, écrivait Marie-Antoinette à Fersen, que les jours du roi et de la reine sont dans le plus grand danger, que le délai d'un jour peut produire des malheurs incalculables, qu'il faut envoyer le manifeste sur-lechamp, qu'on l'attend avec une extrême impatience, que nécessairement il ralliera beaucoup de monde autour du roi et le mettra en sûreté, qu'autrement personne ne peut en répondre pendant vingt-quatre heures '.
Le manifeste devait donc être une sommation destinée à protéger le roi et sa famille contre la fureur du parti populaire. Il faut, disait la reine, en imjjcser ici, et tous ses amis, Fersen, Mercy, Montmorin, Caraman,
i Ferstn. II, 336.
* Recueil de Feuillet de Conches ; Fersen, II, 332-333 : cp. Brunelière. Lt manifeste de Brunstvick en 1792 (Revue polit, et litt. du 26 juillet 1884].
approuvaient sa résolution. Le manifeste, — ainsi parlait Fersen, — doit être menaçant surtout pour ce qui regarde la responsabilité sur les personnes royales. La journée du 20 juin, écrivait Mercy, a démontré ia nécessité d'une déclaration menaçante. Il est nécessaire, pensait Montmorin. de frapper les Parisiens par la terreur et de leur annoncer les malheurs auxquels ils s'exposeraient s'il arrivait la moindre chose au roi et à la reine. Il faut, mandait Garaman, que cela soit très court et insister sur la responsabilité de Paris ou de telle autre ville où sera le roi K Tout le monde était d'accord sur ce point : le manifeste des alliés devait intimider Paris et menacer du châtiment le plus sévère les auteurs d'un attentat contre le roi et sa famille.
Mallet du Pan, chargé des instructions de Louis XVI, venait d'arriver à Francfort. Il fut reçu par Frédéric- Guillaume et s'entretint avec Gobenzl , Haugwitz et Heymann : le manifeste, disait-il, annoncerait que les alliés étaient fermement résolus à ne poser les armes qu'après avoir rendu au roi sa liberté et son autorité; il rendrait l'Assemblée et les autorités constituées responsables de la sûreté de Louis XVI et de la famille royale ; mais en même temps il séparerait les jacobins et les factieux du reste de la nation : il déclarerait que les coalisés n'avaient d'autre but que d'arracher la France à l'anarchie; il ne se prononcerait pas sur une réforme de la constitution, mais il ferait entrevoir que Louis XVI, remis en liberté, était le seul qui pût rétablir Tordre dans le pays; en un mot, le programme des alliés devait être assez adroitement rédigé pour réfuter le grand argument des jacobins, que la guerre actuelle était une guerre des rois contre les peuples ^
Ce n'était pas assez : il fallait proclamer franchement et sans ambiguïté que l'ancien régime avait à jamais disparu; que la nation conserverait ses conquêtes de 1789 désormais irrévocables ; qu'elle ne verrait pas renaitre l'ordre féodal et fiscal qu'elle abhorrait; que tous les
* Fersen, II, 336 ; Corresj). entre Mirabeau et La Marck, III, 317, » Mallet du Pan, Uèm. et corresp., I, 306-315.
emplois seraient offerts au mérite; que la taille, la dîme, les droits seigneuriaux étaient abolis pour toujours; que, si létranger intervenait dans les affaires de la France, 11 ne ramenait pas avec lui le collecteur, le gabelou et les sanglantes représailles de rémigralion.
Le projet de manifeste, esquissé par Mallet du Pan, était donc incomplet; il aurait manqué son but. Mais la déclaration qui parut sous le nom de Brunswick, était plus impolitique encore; elle ne parlait ni de la constitution, ni du futur gouvernement , elle ne renfermait que les menaces les plus violentes et sommait la France de se rendre a discrétion. Elle avait été rédigée par Geoffroy de Limon. C'était un ancien intendant du comte de Provence, chassé en 1777, puis rentre en faveur; intrigant, présomptueux, sans scrupules, il jouait le rôle de secrétaire de l'émigration. Breteuil voulut un instant le nommer contrôleur général des finances ; la cour des Tuileries lui fit bon accueil en janvier 1792: Fersen pensait qu'il fallait le ménager et le recommandait chaudement à Mercy; le cabinet prussien le connaissait de longue date et lisait les lettres qu'il envoyait régulièrement a Heymann. Ce Limon plaisait donc à tous les partis. On pensa que, s'il faisait la déclaration, il saurait tout concilier, et les désirs de Louis XVI et de Marie- Antoinette, et les espérances des princes, et les vœux des alliés. Schulenbourg le fit venir de Bruxelles à Mayence et lui proposa de rédiger le manifeste ; il ne voulait pas, disait-il, de la prose de Galonné. Limon partit: il avait en poche la déclaration qu'il avait écrite sous les yeux de Fersen et montrée à Mercy ; elle est fort bien faite, jugeait le Suédois, telle qu'on peut la désirer, on ne promet rien à personne, aucun parti n'est dégoûté. on ne s'engage à rien, et on rend Paris responsable du roi et de sa famille.. luspiré par Fersen et rédigé par Limon, le manifeste fut approuvé par l'empereur, par le roi de Prusse, par Schulenbourg, et signé enfin par le duc de Brunswick; on ne supprima que le préambule'. Limon se rengorgeait. Galonné lui demandait une en-
» Voir sur Limon et la genèse du manifeste Fersen, II, 2, 3, 18, 24-26, 329, 337, 341.
l'armée prussienne 149
trevue et louait son travail en présence de Nassau-Siegen et du marquis de Lambert. Le comte d'Artois l'invitait à Bingen et lui proposait de l'attacher à sa personne. De retour à Bruxelles, Limon recevait les félicitations de Breteuil, et Fersen le traitait sans hauteur ; c'est un gueux, disait-il. mais il a du mérite.
On lisait dans cette fameuse déclaration que les alliés ne voulaient ni s'enrichir par des conquêtes ni s'immiscer dans le gouvernement intérieur de la France, mais qu'ils venaient délivrer à la fois Louis XVI et la partie saine de la nation. Brunswick sommait l'armée de ligne de se soumettre à son légitime souverain et les gardes nationales de veiller à la sûreté des personnes et des biens jusqu'à l'arrivée des troupes austro-prussiennes. Il ajoutait que les habitants qui oseraient se défendre, seraient punis sur-le-champ comme rebelles et leurs maisons démolies ou brûlées. La ville de Paris devait mettre Louis XVI en pleine liberté et le traiter avec le respect que les sujets doivent à leur roi. Les souverains alliés rendaient personneliement responsables de tous les événements, sur leurs têtes, pour être punis militairement, sans espoir de pardon, tous les membres de l'Assemblée, du département, de la municipalité et la garde nationale. Si le château était forcé ou insulté, ils en tireraient une vengeance exemplaire et à jamais mémorable en livrant Paris à une exécution militaire et à une subversion totale K
Deux jours plus tard ;27 juillet), paraissait une déclaration additionnelle, signée encore de Brunswick: si le roi, la reine ou toute autre personne de la famille royale était enlevée de Paris, tous les lieux et villes qui ne se seraient pas opposés à leur passage, subiraient le même sort que Paris, et la route que suivraient les ravisseurs, serait « marquée par une continuité d'exemples' ».
» Monit. du 3 août.
* Celte seconde déclaration avait été rédigée par le ministre des princes, le comtei de Moustier, auquel Galonné réservait dans son t'utur cabinet le portefeuille de la marine. Le Moniteur ne la publia que le 8 août, et le manifeste la lit oublier. Fersen la jugeait très forte \\, 24 et 342) ; le ministère prussien au contraire pensait qu'elle faisait peu dlionneur au comte de Moustier, qui n'était, selon lui, qu'un intrigant de premier ordre ■ Ranke, JJrspiung^ 368).
Le manifeste avait paru le 23 juillet. Mais on oublia de le notifier dans les formes ordinaires. On a fait une grande faute, disait Fersen, de ne pas l'envoyer dune manière officielle; personne n'y a pensé '. Il circula néanmoins dans Paris dès le 28 juillet, et les agents royalistes le répandirent à profusion -. Mais on le commentait avec mépris, on s'en moquait, on en niait l'authenticité *, on en critiquait le style, on ne croyait pas qu'il pût être parti de la main de Brunswick, le souverain le plus éclairé de l'Allemagne; cet acte, disait Gorani, n'ose se montrer que clandestinement et il est si singulier qu'il serait ridicule d'en entreprendre la réfu- ^tation \
L'Assemblée législative ne daigna pas rédiger un contre-manifeste. Elle se contenta, lorsqu'elle publia le 2 août le décret sur les déserteurs, de déclarer que le peuple français méprisait les menaces, et n'opposait d'autre réponse aux émigrés et aux alliés qu'un simple décret qui conviait tous les peuples de la terre à partager avec la France les bienfaits de la liberté ".
Telle fut l'impression des hommes instruits et de tous ceux qui, selon le mot de Gorani, savaient penser, parler et écrire; ils ne parlaient du manifeste qu'avec une sorte de pitié et en haussant les épaules; « la grande cause des alliés devait être plaidée avec un art dont les auteurs du manifeste n'avaient aucune connaissance » ^.
Mais la déclaration de Brunswick fournissait aux chefs du parti jacobin Toccasion d'enflammer le patriotisme et d'exciter l'indignation populaire. Voilà le langage qu'on osait tenir à une grande nation qui s'armait pour sa liberté ! Ce n'est pas à la fin du xviii^ siècle, écrivait-on de La Haye auMomteiir, qu'on parle ainsi aux
» Fersen, II, 343.
» Rétol. de Paris, n° 160, 28 juillet-4 août. p. 181.
* Lettre de Limon, du 5 août (Hausser, 1, 305) ; lettre de Louis XVI à l'Assemblée, 3 août, Monit. du o.
* Première lettre au duc de Brunswick, Monit. du 21 août et Massenbach. Mém., 1. 343.
5 Monit. du 3 août.
fi Mots de Gorani, lettre du 4, Monit. du 21 août.
L ARMEE PRUSSIENNE loi
hommes, et rurtout aux Français ; loin de ramener les esprits, cette pièce doit les irriter et les réunir tous dans le désir de venger cette insulte faite à la nation entière. Le Moniteur publia le teste du manifeste; on a vouIil, disait-il, essayer jusqu'oîi peut aller la patience de la nation et à quel degré de bassesse on peut se flatter de la réduire. Quelle ignorance et quelle audace ! Est-il ua Français capable de rester calme en lisant ce libelle •?
Au dédain du premier moment succéda l'indignatioa la plus vive. Le 5 août, le commandant du bataillon de la section Mauconseil se présenta devant l'Assemblée et déclara que le manifeste de Brunswick et des tyrans dont il était le vizir, remplissait d'une juste colère tous les cœurs français. « A la lecture de cette pièce orgueilleuse et atroce, qui a été faite jeudi dernier .c'est-a-dire le 2 août), trente-huit jeunes gens, tous serruriers ou. forgerons, se sont élancés au milieu de l'assemblée de la section et se sont enrôlés pour punir cet excès d'audace ». Ces trente-huit citoyens, armés et équipés aux frais de la section, avaient suivi leur commandant et défilèrent devant la Législative*.
Sur tous les points du territoire où fut connue la déclaration du 25 juillet, eut lieu la même explosion de patriotique colère. Brunswick, disait un bourgeois de i.andau, voulait donc nous imposer comme unique loi la volonté de Louis XVI et nous remettre par la violence sous le joug de la cour, de la noblesse, du clergé et de la finance! Ignorait-il que tous les Français, soldats, paysans, ouvriers et même la plupart des bourgeois avaient souhaité la Révolution et la regardaient comme le plus grand des bienfaits? Ignorait-il qu'il exaspérerait contre lui la majorité du pays^?
Mais on aurait tort de croire que le manifeste fut la principale cause du soulèvement de la nation contre les alliés. Selon Gouvion-Saint-Cyr, il donna à la France plus de cent bataillons. Il fit surgir, écrit Mathieu Dumas, et appela à la défense du territoire tout ce qui por-
» Monit. du 3 et du 13 août.
* Monit. du 6 août.
' Laukhard, III, 26-28, entretien avec Brion.
lait un cœur français. La nation, dit Gay de Vernon, se dressa comme un seul homme souffleté au visage et arma un million de bras '. Cette opinion s'est produite après coup; la proclamation de ia patrie en danger suffisait pour exalter les esprits; le manifeste fut emporté par le flot rapide des événements ; les décrets de TAssemblée, rapproche de l'envohisseur, l'imminence du péril national, et non la déclaration du 23 juillet, jetèrent dans les camps des milliers de volontaires.
Mais le manifeste hâta la chute de la royauté : c'était, dit Dumas, un acte barbare, un véritable fratricide des princes français envers Louis XVI: dans l'état de fermentation oii était la capitale, faire un appel à la minorité ennemie de la Révolution, c'était évidemment compromettre le roi, l'accuser de complicité '. On était moins irrité contre Brunswick que contre les émigrés. On sentait instinctivement que le duc n'avait fait que signer la déclaration, et que les royalistes l'avaient inspirée. On devinait que le factum avait été rédigé par un Français de Coblenz ou de Bruselies. On remarquait les termes favoris de la contre-révoiution : l'anarchie, le trône et l'autel, la partie saine de la nation. Prudhomme intitulait son article sur le manifeste « le dernier mot des émigrés avant leur entrée triomphale à Paris ». Ce sont les émigrés, écrivait Gorani à Brunswick, qui ont trompé Votre Altesse en lui persuadant qu'Elie pouvait intimider les Parisiens. Un grand homme, disait le J/oniteur, s'est fait l'instrument d'une faction et on retrouve dans cette proclamation les idées et les expressions de ceux qui, depuis trois ans. n'aspirent qu'a déchirer le sein de la patrie. Mais le roi ne s'entendait-il pas avec les émigrés ? Les gens de Cobienz n'étaient-ils pas, selon le mot de Prudhomme, ses co-intéressés. ses coopérateurs et ses complices? On lisait dans le manifeste que si le château était forcé ou insulté, les alliés sauraient se venger. On prévoit donc l'invasion populaire,
^ Cp. Gouvion-Saiut-Cyr. I, 06; Mathieu Dumas, 5o«p., II, 427; Gay de Vernon, Custine et Hotichard, 26 ; d'un avis contraire estM'°« de Staël, Consid.. II, 54,
* Mathieu Dumas, Souv., II, 427.
l'armée prussienne 153
s'écriait un journaliste; Louis XVI sait que sa déchéance est déjà prononcée par le peuple ; il sait que les Tuileries pourraient bien, dans peu, ne plus être son palais ; aurait-il en conséquence envoyé ses notes à Coblenz, et Je fatras pompeux de Bruns-^ick n'aurait-il pas été publié dans la croyance qu'on peut en imposer aux Parisiens comme à des enfants ^ ?
Le manifeste devait empêcher la déchéance; il la précipita. Vainement Louis XVI le désavouait le 3 août par un message et assurait qu'il maintiendrait jusqu'à son dernier soupir l'indépendance nationale. L'Assemblée s'opposait a l'impression de sa lettre. Ducos et Merlin le traitaient d'imposteur. « Pour qui s'arment les cours? s'écriait Isnard ; pour le roi. Que nous demandent-elles? de le rétablir despote. C'est en son nom que les ennemis agissent. Tous les faits contrastent entièrement avec la lettre du roi. »
Dans la même séance, Pélion, à la tête d'une députation de la Commune, se présentait à l'Assemblée et annonçait que (.'. deux despotes avaient publié contre la nation française un manifeste aussi insolent qu'absurde ». L'ennemi, disait le maire de Paris, oppose des bourreaux à nos guerriers; il outrage impudemment la souveraineté nationale ; il renouvelle le souhait de Caligula et veut anéantir d'un seul coup tous les citoyens de la France. Le lendemain ,4 aoùtj la section Mauconseil déclarait qu'elle ne reconnaissait plus pour roi des Français le tyran méprisable qui se préparait à livrer le pays aux fers ensanglantés des despotes de l'Europe. Six jours après, le palais des Tuileries était pris d'assaut, et Condorcet, dans son adresse aux Français, citait le manifeste comme une des raisons essentielles de la journée. « Cette déclaration dévouait à la mort tous les hommes libres et promettait une honteuse protection aux lâches et aux traîtres. L'ennemi n'y semble occupé que de la défense du roi ; vingt-six millions d'hommes n'étaient rien pour lui auprès d'une famille privilégiée; leur sang devait couvrir la terre pour venger les plus faibles outrages, et le roi, au lieu de témoigner son indi-
» Eétol. de Paris, d° 160, p. 181 et 192.
gnation contre ce manifeste, semblait n'y opposer qu'à regret un froid et timide désaveu \ »
Même avant le 10 août, les alliés comprenaient la faute qu'ils avaient commise. Dès le 29 juillet, Mercy proposait un contre-projet pour réparer le mauvais eftet du manifeste, et sa déclaration ne renfermait pas la clause qui rendait Paris responsable de la sécurité du roi. Le 6 août, les deux ministres prussiens Finkenstein et Alvensleben écrivaient a Schulenbourg que, d'après l'opinion du public de Berlin et de tout le corps diplomatique, la proclamation du duc de Brunswick aurait des suites tout à fait contraires à celles qu'il avait prévues: le duc, ajoutaient-ils, a pris beaucoup trop tôt le ton comminatoire et aurait dû se rappeler que toute menace faite avant le temps aigrit les esprits au lieu de les intimider. Le 8 août, Rivarol rédigeait un contre-manifeste et quelques jours plus tard, il persiflait l'auteur de la déclaration du 2o juillet dans ce Dialogue entre M. de Zimo7i et un homme de goût qui est. au dire de la marquise de Coigny, plus fin que le comique, plus gai que le bouffon et plus drôle que le burlesque *.
Brunswick avait-il signé cette pièce à contre-cœur? Il est hors de doute qu'il regretta toute sa vie d'avoir apposé son nom au bas de ce factum. Lorsque Bertrand de MoUeville l'accusa dans ses Mémoires d'avoir pris part à la rédaction du manifeste, il répondit par un démenti solennel et ajouta qu'il voulait éviter de passer, dans les siècles à venir, pour un étourdi inconsidéré '. Que de dures menaces on a proférées contre la France, lui disait un jour Massenbach. Ah ! répliqua le duc, ces malheureux manifestes * I Je m'en repentirai jusqu'à mon lit
' Monit. du 0 et du 16 août.
* Corresj). entre Mirabeau et La Marck. III, 331 ; Ranke, TJrsprung^ 368; de Lescure, Rivarol. 1883, p. 374-383. Mercy avouait, le 3 octobre, que le manifeste annonçait des prétentions extravagantes et des rigueurs inouïes.
3 Brunswick au chevalier Gallatin. (Mallet du Pan, Me'm. et corrcsp I, 236.^
* Il a signé trois manifestes : ceux de Coblenz (manifeste du 25 juillet et déclaration additionnelle du 27) et celui de Hans (28 septembre) ; aucun deux ne fut rédigé par le duc ; le premier a pour auteur Limon; le deuxième, de Moustier ; ie troisième, Lucchesini.
L ARMEE PRUSSIEXNE -loi
de mort et je donnerais ma vie pour ne pas les avoir signés ' !
Au reste, les effrayantes menaces que contenaient les déclarations du 2o ei du 27 juillet, ne furent pas exécutées. On sait que la plupart des officiers prussiens de cette époque aimaient sincèrement la France, et se piquaient d'être généreux a la guerre. Le roi et le généralissime refusèrent d'abandonner à la fureur du soldat et Sierck, et Aumetz, et Verdun, et Varennes. Vainement Breteuil réclamait de rigoureux châtiments; le caractère du duc de Brunswick, écrivait-il, est doux et ses principes du moment répugnent encore plus à la sévérité dont nous avons tant besoin *.
Mais, comme dit Malouet, ce n'était point avec des manifestes menaçants et de petites armées qu'il fallait attaquer une nation décidée à soutenir la réforme, bien ou mal entendue, de son gouvernement ^ Jamais partie plus décisive ne fat plus légèrement engagée. On comptait tellement sur une victoire facile et rapide qu'on avait négligé d'emmener de la grosse artillerie : à quoi bon, disait-on, un attirail de siège? On avait laissé passer la belle saison et on parlait aux approches de l'automne, sans rien prévoir ni rien préparer, sans établir de magasins suffisants et en laissant tout au hasard *; faire de grands approvisionnements de vivres et de fourrages, dit Dampmartin, c'était prendre des précautions inutiles et dispendieuses. Au lieu de se rassembler à Mayence et de faire ses places d'armes de cette importante forteresse ainsi que d'Ehrenbreitstein, de Diisseidorf et de Wesel, on se réunissait a Coblenz ; on se condamnait à passer par ces défilés de TEifel qui devaient, selon le mot d'un officier, donner le coup de grâce aux attelages de l'armée et devenir le tombeau de ses équipages. On ne jugeait pas nécessaire de s'assurer un-e base solide d'opérations sur les rives du Rhin et de mettre à couvert le seul point de retraite qu'on eût vers la
1 Massenbach. Mém.. I, 236.
* Fei'scn, II, 367 (lettre du 12 septembre).
2 Malouet. Jle-mS, II, 180.
♦ Lombard, Lettres, 319 ; cp. Dampmartin. Mém., 292.
fô6 LA PREMIÈRE INVASION PRUSSIENNE
Ugne du fleuve *. On établissait ses magasins dans une ville très mal fortifiée, a Spire', presque sous le canon d'une armée française poslée tout près de là. a Wissembourg, et on éparpillait dans le Brisgau la réserve formée par le corps d'Esierbazy et de Condé. On n'avait connu qu'au dernier moment l'état des torces effectives qui formaient le contingent de l'Autriche. On avançait sans proléger suffisamment ses ailes. On avait si peu de monde que, deux semaines après son entrée en France, le généralissime était contraint, pour se renforcer, de découvrir Spire et Mayence, d'appeler à lui la plupart des Autrichiens qui gardaient le cours inférieur du Rhin, d'ouvrir ainsi l'Allemagne à l'invasion. On aurait dû détacher en reconnaissance des officiers d'état-major sur les roules que suivrait l'armée, et, comme dit Massenbach, imiter l'exemple de Noé, envoyer des colombes pour savoir où le terrain était sec, où Ton pourrait mettre le pied ; les Prussiens, ajoute cet officier, entraient dans un pays qui leur était aussi étranger que la Mésopotamie *.
» Nous avons vu en 1812, dit Jomini ,11, lo7), l'armée française marchant sur le Niémen, raser les faubourgs de Ma^rdebourg et mettre eclte ville dans un état formidable de défense, seulement pour s'assurer du passage de rElbe. tandis qu'on possédait toutes les p. aces de l'Oder et de la Vistule ; cette précaution louable contraste avec la néajUgence de ces généraux présomptueux qui se jetaient en Champagne.
* Malgré les protestations de neutralité de cette ville libre, cp. Kiimbaui, Les Français sur le Rhin. p. 176.
» Massenbach, Mem.^ I, 27-28, et 111, 272.