‹ Les guerres de la RévolutionChapitre 9 sur 24 · II. Telle était l'armée prussienne. On la regardait · texte numérisé non relu

II. Telle était l'armée prussienne. On la regardait

1 Goethe. Camp, de France, édit. Chuquet, 1884, p. 30 ; Toulongeon, Z7ng mission en Prusse, loi ; von der Goltz, Èossback und lena, 91-92; Mirabeau, IV. 164-166; cp. I. 113.

* D"Ardenne, Geschich.e des Zieten'schen Husarenregiments^ 1874, p. 229.

comme invincible et elle-même se croyait pour toujours en possession de vaincre. Il semblait, raconte un officier, qu'un seul escadron, une seule compagnie suffirait pour mettre les Français à la raison. Bischoffswerder recommandait à Massenbach de ne pas acheter trop de chevaux; la comédie, disait-il, ne durerait pas longtemps et on serait de retour à Berlin en automne. Les officiers de l'état-major criaient « à Paris! à Paris ! la guerre ne sera qu'une chasse à courre ! » La nouvelle de la double déroute de Mons et de Tournay acheva d'échauffer les tètes. L'armée des avocats avait fui, dès la première rencontre, devant les Autrichiens; officiers et soldats, écrivait Caraman, marchent avec une joie générale et un désir extrême de se mesurer de valeur avec leurs nouveaux alliés. Jamais on n'a poussé plus loin le mépris de l'adversaire. J'envisage la guerre comme rien, affirmait le prince Henri, vaincre des bourgeois et une armée désorganisée me paraît un triomphe facile. Quiconque, assure Scharnhorst, parlait des Français sans montrer le plus grand dédain, était regardé comme un partisan de la Révolution ; c. il fallait les rabaisser, déclarer que leurs généraux n'étaient que des tailleurs et des cordonniers, que leurs soldats étaient lâches et leurs forteresses délabrées ; personne ne parlait des difficultés qu'on devait rencontrer. » Mais Frédéric II n"avait-il pas dit d'un de ses généraux qu'on ne pourrait lui confier un commandement dans une nouvelle guerre, parce qu'il n'avait combattu que des Français ? Les militaires de toutes les nations, témoigne Lafaj-ette, s'accordaient pour nous mettre au dernier rang. Les officiers de la garnison de Strasbourg ayant écrit à l'Assemblée constituante que l'armée française comptait 26.000 hommes de moins que Tarmée prussienne et coûtait oo millions de plus, le Xoutp.au Journal militaire observa que les officiers n'ou- Dliaient qu'une chose dans leur lettre, à savoir que Tormée française était, en outre, mal exercée et mal disciplinée *.

> Témoin oculaire, I, 26 ; Massenbach, I, 2.>27 ; Fersen, II, 269- 210 : Vie privée, politiqite et militaire du prince Henri, 1809, p. 295 (lellre du 19 mai): Lafayette, Méni., III, 27.3: von der Gollz Rossbdch v.nd lena, 227-229. ^ '

Cette jaciàntiense * armée ne soupçonnait pas les lacunes et les vices de son organisation. L'artillerie allait être désormais la partie essentielle d'une armée et jouer le rôle prépondérant dans les batailles. Or, l'artillerie prussienne était fort médiocre et même inférieure à celle des Saxons. On venait de créer à Berlin une école dirigée par le colonel Tempelliof, mathématicien profond, traducteur et continuateur de l'Histoire de la guerre de Sept-Ans dQ Lioyd, auteur d^me remarquable étude sur la courbe des projectiles lancés par la poudre. Il élait trop tard. Même avant la campagne de i792. tous les bons juges qui virent de près l'artillerie prussienne, en parlaient avec mépris. Ses pièces, ses caissons, ses fourgons, affirme Dampmartin, eussent été réformiés par les chefs des arsenaux de France. Elle n'est, dit Toulongeon, ni belle ni savante comme la nôtre. Elle ignore absolument, écrit le duc de Choiseul, tous les détails relatifs à l'attaque comme a la défense des places. On devrait, rapporte Mirabeau, la croire excellente, elle n'est pas même bonne'.

Comme les ingénieurs français avant le ministère de Louvois, les officiers de l'artillerie prussienne étaient peu considérés du reste de iarmée; ils appartenaient presque tous a la bourgeoisie, et leur arme était la seule où les gens de basse naissance pouvaient sortir des grades subalternes. Frédéric II lui-même ne les estimait pas: il n'assistait qu'une fois l'an à leurs exercices et leur donnait rarement l'ordre du Mérite. Qu'est-ce qùils ont de recommandable, s'ecriait-il un jour; est-il si difficile de tirer juste?

On n'avançait, dans l'artillerie prussienne, qu'à l'ancienneté; on passait du rang de sous-officier à celui d'officier et ainsi de suite jusqu'aux plus hauts grades, selon les règles de la routine. Le mérite ne pouvait donc percer, lémulation n'existait pas, et lorsque le capitaine

' Expression de Davout, après Auerstâdt.

» Mirabeau, I, 40-41, et IV, 229 ; Touloogeon, Une mission en Prusse, 90 et 15fr duc de Choiseul (l'Armée française du 27 mars 1879]; Dampmartin, Quelques traits de la vie privée de Fréde'ric-Guillaume 11^ 481L p. 105.

l'armée prussienne 103

Tempelhof fut nommé major par ordre exprès du roi, cette promotion passa pour inouïe.

On n'enseignait aux futurs officiers qu'un peu de géométrie et de dessin. Ils ne savaient pas, comme en France, les petits détails du métier. Les connaissances physiques et mécaniques, dit Mirabeau, d'où dépend la perfection dans l'art de faire la poudre et de couler les pièces, les détails du charroi, mille autres choses de ce genre infiniment utiles, ne s'enseignent pas ou s'enseignent très mal dans l'armée prussienne. D'ailleurs, on faisait très peu de dépenses pour l'artillerie ; pas d'exercices incessants, pas d'expériences coûteuses, pas un seul essai d'amélioration ou de perfectionnement. Frédéric II ne donnait chaque année que la quantité de poudre suffisante pour six semaines K

La Prusse fut cependant la première puissance de l'Europe qui fit un fréquent usage des obusiers. Elle inaugura remploi de l'artillerie à cheval. Cette dernière innovation avait une très grande importance. On vit, pour la première fois, les pièces légères de 6 et les obusiers de 7 arriver au galop des chevaux sur le champ de bataille, se mettre en position et rétablir le combat dans des occasions où l'artillerie à pied était compromise ou serait arrivée trop tard. Cette artillerie de campagne rendit à Frédéric II des services infinis. Mais, comme disait le duc de Choiseul, elle n'avait d'autre avantage que dans sa facilité à se mouvoir un jour d'action et a faire des marches précipitées '. Les canonniers, très inexpérimentés, pouvaient a peine se tenir en selle, et leurs chevaux, achetés en hâte aux approches de la guerre, n'avaient pas l'habitude du feu '.

Au reste, quelle que fût l'artillerie prussienne, artillerie de garnison ou de campagne, artillerie à cheval, elle manquait des choses les plus nécessaires. Durant la guerre de la succession de Bavière, le duc de Brunswick voulut incendier un village; il fit avancer un obusier, mais les grenades tombaient en deçà ou au delà du but;

ï Mirabeau, IV, 23l-23o ; Toulon;zeon, Une mission en Prusse, 154.

* Armée française du 27 mars 1ST9.

* Nettes tuilitàriichcs Magazin de Hover, IV Stûck, p. 60,

il dut détacher des hussards qui mirent le feu aux premières maisons avec des cartouches à fusée *.

Le génie était aussi méprisé que l'artillerie. Personne, dit un contemporain, n'emplo\'a autant les ingénieurs que Frédéric II ; « personne ne les a traités aussi indignement ni ravalé autant leur profession: il n'y a pas de corps aussi abjectement tenu: on n'y a nulle autre perspective que tous les genres d'humiliations et de dégoûts». Les grades les plus élevés étaient réservés aux étrangers et le plus souvent à des charlatans, rarement à d'honnêtes et habiles ingénieurs. La plupart des nationaux restaient lieutenants toute leur vie ; très peu arrivaient au grade de capitaine; pas un capitaine n'était fait major, pas un officier de l'arme n'obtenait Tordre du Mérite, et celui qui la commandait en chef n'eut jamais le titre de général. Il n'existe pas en Prusse, écrivait un Français à la veille de la Révolution, un ingénieur que l'on puisse nommer, et les officiers de génie, quels qu'ils soient, Prussiens ou aventuriers français et portugais, sont à peu près aussi ignorants les uns que les autres. On ne savait pas conduire un siège. On ne prit Schweidnitz qu'au bout de soixante-quatre jours, parce qu'une bombe fit sauter, dans la ville, un magasin de grenades. On échoua honteusement devant Olmiitz. Les villes qui résistèrent avec vigueur pendant la guerre de Sept-Ans, comme Torgau et Colberg, n'étaient pas défendues par le génie. Mes ingénieurs, disait Frédéric, sont de vrais coqs d'Inde qui me rendent la vie bien amère par leurs balourdises et leur ineptie; je leur enverrai, au lieu de couronnes murales, un bonnet d'âne, dùt-il m'en coûter le meilleur de mes mulets. Rien n'était plus mal fortifié que les places de Prusse. La mission militaire française de 1788 ne cachait pas sa surprise à la vue de ces longues courtines, de ces petits bastions, de ces fossés étroits et peu profonds, de ces contrescarpes sans revêtement qu'elle voyait partout; « on a cru qu'en mettant une infinité de mauvais ouvrages les uns sur les autres, on rendrait une place im-

' Mirabeau, IV, 237-238 ; voir le peu de dégâts que l'artillerie prussienne fit à Longwj et à Verdun.

prenable; l'art d'attaquer et de construire les places est encore au berceau dans ce pays ^ ».

L'administration militaire n'était pas moins négligée que les armes spéciales. Lorsqu'éclata la guerre de la succession de Bavière (1778) on perdit quatre mois en préparatifs, et au bout de ce temps, les régiments uavaient pas encore les objets les plus indispensables. Les agents de l'intendance manquaient de vigilance et d'exactitude. Ils ne remplissaient pas suffisamment les magasins. Ils n'envoyaient les subsistances qu'avec mille délais et ralentissaient ainsi les mouvements de l'armée. Beaucoup d'entre eux ne pensaient qu'à s'enrichir. Le 7 septembre 1792, en pleine invasion de la France, le feu éclata dans les magasins de fourrages établis à Ghâtillon-l'Abbaye; les Hessois voulurent éteindre l'incendie, mais les emplo^-és prussiens leur défendirent d'entrer. Lorsqu'on ouvrit les portes, il n'était plus temps d'arrêter les progrès des flammes. Une enquête, ordonnée par le landgrave de Hesse, démontra que les employés avaient mis le feu de leur propre main pour cacher leurs malversations. A LoDgwy, a Verdun, pendant l'expédition de 1792, on trouva des approvisionnements considérables; ils furent maladroitement gaspillés. Je pus observer, dit Goethe, qu'on ne ménageait pas assez le lard fumé, la viande, le riz, les lentilles et autres choses bonnes et nécessaires *.

On n'avait pas encore inventé le système d'exploitation du pays ennemi ni posé en principe que la guerre nourrit la guerre et que le territoire envahi fait subsister l'envahisseur. On établissait sur les derrières de l'armée de grands magasins de farine, et à mi-chemin, entre ces magasins et les troupes, la boulangerie de campagne qui cuisait le pain du soldat, le Commissbrod. Lorsque les Prussiens campèrent à Valmy, la boulangerie était à Verdun, et le magasin de farines à Trêves. Mais, si les chemins devenaient difficiles, les fourgons de pain arrivaient trop tard, et le temps qu'on perdait a

* Mirabeau, IV, 241-245 et 2ri3-2o6 ; Uyie mission en Prusse (anonyme), 306-307 ; Catt, Mémoires p. p. Koser, 18S4, p. 118-1^9.

* Ditfurlh, Die Hessen, 69 ; Goethe, Carnj). de France, 50.

les attendre était gagné par l'ennemi, qui profitait de ce répit pour se retrancher ou laire sa retraite. Telle fut une des causes de l'insuccès des Prussiens en 1792. Ils devaient presque a chaque instant compter avec les nécessités du ravitaillement et, tous les jours, résoudre cette question : aurons-nous demain et après-demain assez de pain pour les hommes et assez de fourrage pour les chevaux? Il fallait quotidiennement oo,b81 portions et 29,133 rations, c'est-a-dire plus de 1,100 boisseaux de farine et 5,500 d'avoine. De là des lenteurs, des retards, l'allure flottante et décousue des mouvements. On ne pouvait trop s'écarter de ses magasins et de sa boulangerie; on craignait toujours pour ses communications; on ne cessait de tourner la tète vers son point de départ; on n'osait entreprendre rien de soudain et de hardi *.

Ajoutez que cette armée était une trop lourde machine pour se mouvoir avec promptitude. Le train énorme qui la suivait, s'entassait sur les routes et les encombrait; il était innombrable {zahllos\ dit un contemporain, et nous retardait intiniment. On permit aux officiers d'employer à leur service personnel, non pas des bèies de somme, mais des voitures; on vit donc sétendre derrière les colonnes d'infanterie, de cavalerie, d'artillerie, de longues et interminables colonnes de chariots où l'on avait accumulé le gros et le menu bagage, les équipages des corps, les tentes, le pain, tous les impedimenta. Une armée, embarrassée par un attirail si considérable, n'était pas propre aux marches rapides et décisives; elle se voyait entravée a chaque pas; elle ressemblait à l'armée de Darius plus qu'à celle d'Alexandre; elle pouvait vaincre, mais elle n'aurait pu profiter de la victoire. On a calculé qu'elle comptait en son ensemble 700 boulangers, -120,462 goujats ou soldats du train, et 32,705 blanchisseuses : une lavandière par tente M

Déjà, pendant la guerre de la succession de Bavière, le train que l'armée traînait après elle avait causé les plus

1 Geschichie der Kriege in Eicropa, I, 1G. L'armée avait avec elle du pain pour neuf jours ; le soldat portait la provision de trois jours ; le reste était transporté par les voitures réirimentaiies.

> Minutoli. Erinneiuhgen, 138: Bûsching, Beit rage su der Eegie rungsgeschichte Kôniy Friedrich II, p. 424 [ci\.é par Philippson).

l'armée prussienne i07

grands embarras. L'artillerie, attelée de chevaux misérables, s'embourba dans les mauvais chemins de la Bohême et ne s'arracha des boues qu'avec le secours des chevaux de la cavalerie. La campagne, dit Mirabeau, ne fut pas bien conduite, et on peut la regarder comme malheureuse, elle découragea liarmée prussienne et lui fit perdre quelque chose de cette haute opinion d'elle-même qu'elle avait en la commençant ^

Le service sanitaire était détestable. Le chirurgienmajor de chaque régiment touchait annuellement 36 sous par soldat; en retour, il devait louer une maison qui servirait d'hôpital, fournir les lits, le feu, la lumière et les médicaments, payer les infirmiers; c'était un entrepreneur qui sacrifiait le plus souvent son devoir à ses Intérêts. Les malades et les blessés, dit le duc de Ghoiseul, sont fort mal soignés en temps de paix, et en temps de guerre presque toujours abandonnés. Deux contemporains, le fusilier Laukhard et un oiïicier anonyme, le témoin oculaire, ont tracé le tableau le plus atïreux des hôpitaux prussiens. Laukhard les compare à des coupe-gorges. « J'allai, dit-il, voir au lazaret de Longwy mon ami le sous-officier Koggel. J'entrai, sans être arrêté ni interrogé par la sentinelle. Quelle fut mon norreur en ne voyant dès l'entrée que des excréments ! Pas un endroit où Ton pût passer sans se souiller, pas de table de nuit, très peu de lieux d'aisance, des malheureux se traînant à peine jusqu'à la porte, des cadavres qu'on ne relevait pas et qui gisaient au milieu des immondices. Je fus sur le point de défaillir; la puanteur était horrible; il me semblait traverser une écorcherie en plein été; on ne faisait même pas de fumigations; on n'ouvrait pas les fenêtres; on bouchait les vitres cassées avec des chiifous! La plupart des dysentériques couchaient, sans couvertures, sur la paille, sur le parquet où la vermine les dévorait; leur linge n'était jamais lavé, leur chemisepourrissait sur leur peau. Je demandai où était Koggel, personne ne put me ie dire. Je sortis, plein d'un dégoût profond. » Ce soldat assure qu'en 1792 des milliers de Prussiens moururent, faute de soins, dans les hôpitaux.

» Mirabeau, IV, 209 et 221, et I, 107.

Les inSrmiers, écrit-il encore, vieux caporaux insensibles aux souffrances d'autrui, ne songeaient qu'à remplir leur bourse : ils buvaient le viu des malades et vendaient au dehors le riz, la semoule et les fruits. Le témoin oculaire confirme le dire de Laukhard; il assure que le chirurgien-major du régiment a toujours du savoir et du mérite, mais que les chirurgiens des compagnies ne savent que saigner et raser; il prie le lecteur de sauter les pages écœurantes qu'il consacre aux hôpitaux prussiens; il affirme que, si le lazaret de Coblentz avait encore bonne apparence, les lazarets de Trêves, de Longwy. de Verdun, rie Dun, de Graudpré, rebutaient le soldat par leur malpropreté. Lui aussi a vu dans les hôpitaux les dysentériques se soulageant où ils pouvaient; il a vu les grabats des malades affreusement souillés et pourris; il a vu les morts gisant au milieu de leurs excréments et jetés au dehors avec leur paillasse K

Voilà le revers de la médaille, et on ne doit pas oublier que cette armée sans patrie n'avait pas en elle un seul de ces généreux sentiments qui faisaient battre les cœurs français et qu'il lui manqua la force morale; qu'elle ne mangeait que du pain de la plus mauvaise qualité; que son infanterie n'avait d'autre vêtement qu'un habit étroit et court, et qu'elle resta sans manteau durant toute la campagne de 1792. sous une pluie incessante et souvent torrentielle. Les Prussiens, écrit Ditfurth, supportèrent la fatigue et les privations avec moins d'endurance que les Autrichiens et les Hessois, mieux nourris et mieux vêtus -.

L'armée prussienne passait en Europe pour l'armée classique. Mais elle n'était pas en campagne et devant l'ennemi ce qu'elle était sur le terrain de Potsdam. La

1 Duc de Choiseul (VAmiée f/'onçaise àu.21 mars 1879); Laukhard, L'iuhhards Leben tind Schicksale, 1796, III, 244-254 ; Témoin oculaire, II, 212-220 : cp. sur l'armée aulriclùeune le chap. des hôjntaux (prince de Ligne. Jl^m. et mél., III, 103-105 :« c'est là le champ de bataille où il périt plus de monde que dans les combats ».)

* Une mission en Prusse (anonyme), 282 ; Stranlz^ Zeitschrift fur Kuiist, Wissenschaft und Geschichte des Krieges, 1831, IV, 43 ; Ditturth, die Sesscn, 129.

l'armée prussienne iû9

discipline si rigidement observée dans les garnisons, se relâchait promptement en temps de guerre. On défendait de rien dérober, et nous lisons que des compagnies qui souffraient de la faim campèrent auprès dun champ sans oser déterrer une seule pomme de terre. Mais presque toujours le soldat prussien abusait des droits de l'envahisseur, et en Hollande, en Lorraine, en Champagne, malgré les ordres de ses officiers, il commit à plaisir les plus grands dégâts. Si ses tentes n'arrivent pas, si le pain lui manque, si la pluie ou la chaleur lui semble insupportable, il s'en prend aux habitants du pays, il les insulte et les maltraite, il saccage les villages, il incendie les maisons. Après Valm^', dit Lombard, il n'était plus bon qu'à piller. On verra ces belles colonnes se rompre à leur entrée en France et dès le 30 août, en se portant sur Verdun, marcher à la débandade, sans être contenues par la présence de leurs chefs, et laisser derrière elles une foule immense de traineurs. La Prusse n'est plus ce qu'elle était, disait dès 1789 le prince de Ligne, les trésors, l'enthousiasme et la discipline n'y sont plus '.

Ces parades, ces revues, ces longs exercices qu'on faisait avec tant de sérieux et de passion, ces manœuvres superbes qu'admirait l'Europe, étaient une mauvais© école de guerre. Elles s'écartent, dit nettement le duc de Choiseul, de la simplicité et de l'utilité que Frédéric II leur a données en principe, et il serait même dangereux d'en faire usage. Ces fameuses manœuvres, témoignait plus tard Dampmartin, « l'alignement, la marche, le feu de l'infanterie, la vigueur des charges de la cavalerie étaient proclamés avec une pédantesque vanité comme les gages certains de la victoire ; mais des mouvements cens cesse répétés sur les mêmes terrains et d'après les mêmes combinaisons, n'étaient pas de nature à conserver de la prépondérance pour le soutien d'une campagne réelle. » On s'amusait à former et à faire m.archer dans la plaine de Tempelhof un bataillon carré de 12,000 hommes; c'était, selon le mot de Toulongeon, un tour de

1 Renouard, 83; Lombard, Lettres, 316; prince de Ligue, I, 168 (lettre à Kaunilz, décembre 1789) ; op. plus loin le chapitre sur Verdun.

force sans utilité. Déjà la mission militaire de 1788 observait beaucoup d'invraisemblances dans les manœuvres de Magdebourg. Que d'enfantillages, s'écriait Behren- .horst; pauvre vieil ofticier, que je te plains, lorsque je te vois embarrassé au milieu de tes belles mesures, perdu dans tes suppositions, et ne sachant s'il manque dix pas à ta distance ! On était devenu chicanier, hagateliier^; on oubliait que la guerre déjoue toutes les méthodes. Le duc de Brunswick, raconte Masseubach, ayant remarqué dans la retraite de Deux-Ponts à Eaiserslaulern en 1793, que les derniers bataillons de l'arrièregarde marchaient sans beaucoup de cérémonie et contre les principes de la tactique de Potsdam, leur ordonna de revenir sur leurs pas et d'exécuter de nouveau toutes les évolutions, comme en présence du vieux Saldern *.

On soumettait le soldat, même pendant la campagne, à des fatigues superflues. Durant la guerre de 1792 il n'y eut pas un camp, pas un bivouac, pas un emplacement destiné aux troupes, pas un pont, pas un passage de rivière ou de ruisseau, pas une ferme, pas un moulin qui ne fût garni d'un poste, pas un défilé qu'on ne voulût rendre inaccessible en élevant des épaulements, en abattant des arbres, en pratiquant de petites inondations, en creusant des fossés, en renversant des voitures de fumier. On avait la manie de la fortification et on la poussait jusqu'au ridicule. A quoi, dit un officier, servaient tous ces petits retranchements qu'un fantassin, un cavalier pouvait aisément franchir? On ne faisait que lasser nos troupes en pure perle ^

En réalité 1792 annonce 1806. Frédéric II avait formé des serviteurs, et non des élèves. Ce grand homme rapetissa tout autour de lui; il sut, par l'inflexible rigueur de son despotisme éclairé, par une exactitude scrupuleuse, par une stricte parcimonie, mouvoir les ressorts compliqués de la monarchie. Mais en lui seul résidait la

» Mot du prince de Ligne (III, 210).

' Duc de Choiseul, id. : Dampmartin, Quelques traits, 127 ; Une mission en Prusse, 24o et 264; Histor. Zeitschrift, VI, 1861, p. o8 (mot de Behrenhorst cité par Meerheimb] ; Massenbach, Mém., I, 231-232,

* Miuuloli, Erinnerungen, 2o-2G, note.

l'armée prussienne m

force de la Prusse ; après lui tout se désagrégea, même Tarmée. Peut-on croire, s'écriait prophétiquement Mirabeau, que ses successeurs seront aussi infatigables que lui ; qu'ils liront, examineront, pèseront tous les rapports des inspecteurs sur chaque régiment; qu'ils seront le premier général de leur armée ; que ni courtisan, ni ami, ni maîtresse ne balanceront un seul instant en aucun d'eux l'intérêt militaire ; que leur armée sera toujours au-dessus de tout dans leur opinion *?

Ces officiers, instruits, raffinés, accoutumés, comme Frédéric, à discuter sur toutes choses, étaient devenus critiqueurs. Ils dissertaient avec une verve maligne sur ce que faisait le général en chef et sur ce qu'il aurait dû faire; ils insistaient complaisamment sur les moindres fautes qui se commettaient sous leurs yeux ; ils voyaient à tout des difficultés. Frédéric n'était plus là pour leur imposer silence, soit par un mot sec et impérieux, soit par une raillerie mordante. Aussi, pendant les guerres de la Révolution, eurent-ils recours à la négociation plus souvent qu'à la force. Ils ne tirèrent que rarement Tépée; ils préféraient politiquer et ils s'en acquittèrent très bien; ils firent mille honnêtetés aux officiers républicains et rivalisèrent avec eux de courtoisie ; ils montrèrent qu'ils savaient bien le français; ils plurent à l'adversaire ; il eût mieux valu le battre et le mettre en déroute. Mais ce xviii^ siècle qui finissait, était le siècle par excellence de la diplomatie. Les officiers prussiens avaient vu Frédéric II mêler sans cesse la politique aux armes, et depuis l'avènement de son successeur, il n'y avait plus à IBerlin que cabales, intrigues et menées secrètes. On porta dans la guerre les procédés de la diplomatie du temps, on usa des mêmes feintes, on se parlait aux postes avancés, on se complimentait réciproquement, on se donnait des coups de chapeau, dit un contemporain, au lieu de se tirer des coups de fusil. Ces usages dataient de la guerre de Sept-Ans. Les vedettes, écrit le prince de Ligne, fumaient alors ensemble, les troupes

* Mirabeau, IV, 343-344; Cp. le mot de Diderot à Catheriae II : t Qai mènera cette voiture-là lorsque le cocher nerveux qui tient les rênes sera tombé de son siège? » (Tourneux, Ternes du 24 août 1885).

légères pillaient de concert, et c'était une plaisanterie, aux armées française et anglaise, d'être prisonnier de guerre; on dînait avec le prince Ferdinand et l'on était le lendemain à son corps'.

Les généraux-majors, les capitaines avaient pris des habitudes d'oisiveté. Tous ou presque tous étaient usés pour l'action et ne désiraient pas chercher de nouveaux hasards. Ceux que Toulongeon rencontre dans les salons de Berlin sont, dit-il. finis par Tâge et hors d'état de faire la guerre. Ils avaient, rapporte Valentini, d'obscures réminiscences de la guerre de Sept-Ans et, pour la plupart, de gros ventres. La race des Sej'dlitz, des Kleist, des Fouqué, écrit le major Massenbach, était éteinte, et si, parmi les généraux de cavalerie, Kôhler et Wolfradt avaient conservé l'étincelle, ils étaient sur le bord de la tombe. Avec quelle indolence les généraux Kenitz, Norrmann, Budberg menèrent leurs colonnes en 1792 de Verdun à Grandpré! Le duc de Brunswick' les tança plusieurs fois avec colère; on devait pousser et stimuler sans cesse ces vieux soldats qui s'étaient fatigués à suivre Frédéric et que n'entraînait plus l'impulsion vigoureuse du grand roi *.

D'ailleurs, la guerre se faisait alors d'après des principes fixes et immuables, dans les formes, et, selon le mot de Bûlow, d'après l'étiquette. On ne savait pas, disait plus tard un de nos meilleurs écrivains militaires, faire marcher les armées, mouvoir avec rapidité des masses de troupes sur un grand développement de pays, dans l'objet d'écraser l'ennemi sur son point faible avec des forces supérieures, ou de le frapper d'un coup inattendu au fort de sa puissance^ Tous les mouvements devaient être prudents et compassés ; il fallait agir avec une extrême réserve, se tenir toujours sur ses gardes, prévoir les moindres obstacles, se précautionner

1 Goethe, Camp, de France, passim ; Philippson, Geschichte des preussischen Staatswesens, 1882, II, 171 ; Sybel, I, 471 ; prince de Li.u^ne. Mém. et mél., III, 160-162 [De la sensibilité dans le militaire),

* Une mission en Prusse, 149 ; Strantz, 22 ; Massenbach, Mern.. II, !62 ; Valentini, JErinnerungen eines alten preussischen Offiziers, 1833, p. 63; Réniin. du prince royal (11 et 12 sept.].

* Foy, Hist, de la guerre "de la Péninsule^ II, 344, note.

l'armée prussienne 113

en cas d'insuccès, n'avancer que pas à pas et progressivement, d'une ville à l'autre, et de position en position, ménager enfin le sang des soldats. On devait vaincre, sans carnage ni grand combat, par des marches sourdes, par des manœuvres méditées avec patience et conduites avec ruse, en suivant et observant l'adversaire pendant des semaines et des mois. On croyait qu'il valait mieux dérober la victoire que de l'enlever impétueusement et avec fracas ; on craignait, pour ainsi dire, de faire violence à l'ennemi. Vainement quelques esprits perspicaces citaient l'exemple de Frédéric II, le montraient marchant à pas rapides dans toutes ses campagnes, courant sus a l'ennemi, le déjouant et le déroutant sans cesse par la vivacité de son allure et sa hardiesse. Frédéric n'était plus, aux yeux des officiers prussiens, le héros de la lutte de Sept-Ans. Le prince Henri et le duc Ferdinand de Brunswick savaient mieux que lui l'art de la guerre ; ils étaient plus habiles et plus savants ; ils n'avaient rien risqué, rien livré au hasard ; leurs combinaisons lentes et ingénieuses n'offraient aucune prise à la critique; leur esprit, selon le mot du prince Henri, concevait des idées qu'il faisait judicieusement fructifier. Frédéric, au contraire, avait une imagination « déréglée, propre à des conceptions décousues^ »; il n'avait pas vaincu dans les règles ; il n'avait triomphé qu'en commettant des fautes, en se fiant à la fortune, en se contentant d'à peu près ; ses batailles n'étaient que des coups d'audace et d'emportement; il les gagnait en dépit du sens commun ; il aurait dû les perdre en bonne justice. « Frédéric, disait Massenbach dans son Eloge du 'prince Ferdinand, fougueux, irrésistible, manque fréquemment son but et se blesse lui-même. Ferdinand est froid, calme, réfléchi, ponctuellement exact, circons-

* R. de Bouille, E&sai sur la vie du marquis de Bouille', 1853, p. 167. On sait la jalousie du prince Henri contre Frédéric : « Vous avez, disait-il à Louis Bonaparte en 1801, une très haute idée de mon frère. Dans quelle erreur vous êtes, vous autres Français ! vous ne connaissez pas le secret de ses victoires. 11 aurait dû passer sa vie à écrire » (Lavallelte, M^rn.. II, 7). Sainte-Beuve a touché ce point [Causeries du lundi. XII, 368). Cp. surtout Th. de Bernhardi, Friedrich der Grosse aïs Feldherr, 1881, 11, 314-320, et von der Goltz, Rosslach und lena, 214-225.

pect: il découvre avec une incroyable sagacité tous les avantages possibles, en tire parti rapidement et, au moment décisif, les poursuit avec une persistance inimitable, mais ne dépasse jamais la mesure des forces et ne reste pas en deçà du but. Frédéric répare ses fautes par des coups de génie : mais si Ton admire le héros, on peut blâmer quelquefois le général ; Ferdinand et Henri furent les puissants athlètes dont le bras le retint an bord de l'abime. » Erreur fatale qui dura jusqu'en 1806 ! Comme Frédéric, Napoléon ne fut pour letat-major prussien qu'un « naturaliste *, un révolutionnaire, un donneur de batailles sanglantes et inutiles. Le fin de l'art n'était pas d'aller droit à l'ennemi, de l'attaquer sans miséricorde, de lui tuer beaucoup de monde, de le poursuivre ensuite sans lui laisser le temps de se reconnaitre ; non, il ne fallait combattre qu'à la dernière extrémité. Pourquoi faire la besogne de vive force, disait Westphal, le confident de Ferdinand de Bruns-^ick. N'était-il pas préférable de gagner doucement et sûrement du terrain, de tourner l'ennemi, de Tobliger à la retraite en menaçant de lui couper les moyens de subsister? Aussi le vieux Wolfradt, Télève de Zieten et le maître de Bliicher, appelait-il plaisamment les tacticiens de l'époque les « coupeurs » [AJjschneider), et ses hussards, s'emparant du mot, avaient donné ce sobriquet aux officiers de l'état-major*.

Mais les railleries de Wolfradt ne refroidirent pas l'admiration des généraux prussiens pour le prince Henri et Ferdinand de Brunswick. Hs refusaient de croire que l'audace fait à la guerre la moitié du succès et de s'enrôler, comme disait Frédéric, dans la bande des entreprenants. Les généraux autrichiens étaient imbus du même préjugé. On sait que Daun fut surnommé le Fabius de la guerre de Sept-Ans, qu'il ne galopa qu'une fois dans sa vie et qu'au lieu d'achever sa victoire de Hochkirch, il s'appuyait à une pierre — sa pierre d'achoppement, remarque le prince de Ligne — pour écrire à Marie-Thérèse la relation de la bataille. Comme lui, Hohenlohe-Kirchberg et Clerfayt, qui commandèrent les

* Valentini, 5.

troupes autrichiennes en 1792, n'étaient pas entamants^ ; Hohenlobe-Kirchberg voulait s'arrêter sur les bords de la Meuse et ne pas pousser plus loin ; Clerfayt, disait un bon juge, n'avait d'autre talent qu'une étroite méthode, et dans la guerre contre les Turcs, il n'aurait jamais attaqué l'ennemi sans l'ordre exprès et menaçant de Loudon'. Que de honteux échecs avait valus aux généraux autrichiens cette impuissante et sénile stratégie! Tous, Clerfayt, Gobourg, AVartensleben, Mack, dont naissait la renommée, avaient manqué de nerf et de résolution. Tous, écrivait Joseph II, n'ont ni volonté, ni zèle, ni énergie ; tous sont au désespoir de faire la guerre ; ils voudraient être commodément au logis, et personne ne va qu'autant qu'on le pousse ='. Tous, dit le prince de Ligne, ont « fait des sottises », et c'est en pensant a leurs ridicules lenteurs qu'il s'écriait : « qu'on bannisse chez nous le mot Unmôglichkeit (impossibilité^ et la phrase que j'ai entendue si souvent et qui m'a tant fait enrager : k Ich haie keine/i Befehl » (Je n'ai pas d'ordre !} ^.

Mais un des meilleurs généraux de la Révolution, Miranda, ne prétendait-il pas qu'il ne fallait jamais s'écarter des règles tracées par les écrivains militaires et appliquées par les plus grands capitaines des temps passés? Vainement il voyait les stratégisles de la nouvelle école prendre des villes et gagner des batailles contrairement à tous les principes ; il soutenait que tant de succès n'étaient dus qu'au hasard et que la méthode, indignement violée, ne tarderait pas à prendre sa revanche *.

Page 1