CHAPITRE II
I. Désorganisation de la France. — Les ministres. — Les places fortes.
— II. L'armée de ligne et les bataillons de volontaires. — Les premiers bataillons des régiments. — Ils ne sont pas au complet. — Augmentation des bataillons de volontaires. — Les quatre-vingt-trois bataillons de 1791. — Les levées de \'Q2 avant le 10 aoiàt. — Défaut de fusils. — Manque de temps. — III. Position désarmées. — L'émigration. — Méfiance des troupes de ligne. — Leur indiscipline. — Désordres des volontaires. — L'habit, blanc et l'habit bleu. — L'armée du Rhin. — IV. Déroute de Mons et de Tournay. — V. Mésintelligence des généraux. — Lafavette. Luckner, Duir.ouriez. — Le chassé -croisé. — Insubordination de Dumouriez. — VI. Le 10 août et Lafavette. — Lutte du général et de l'Assemblée. — Fuite de Lafavette. — VII. Dévouement de l'armée à la Révolution. — Les officiers et les soldats. — On ne pense qu'aux Prussiens. — Force du patriotisme, — VIII. Causes du succès final. — Délais de l'Autriche. — Discipline des armées du Xord et du Centre. — Hemptmne, Glisuelle. Mairieux. — Le grenadier Pie.
— Le camp de Maalde. — Le règlement de 1791. — La classe des sous-ofnciers. — Les volontaires de 1791. — Il ne faut pas les confondre avec ceux de 179-'. — Les futurs généraux. — Bon esprit et bravoure.
— Embrigadement et commencement d'amalgame. — Stricte défensive.
— La manière nouvelle de combattre. — La cavalerie. — L'artillerie.
— Sa supériorité. — L'artillerie à cheval. — L'intendance. — L'unité de commandement.
I. Rien n'est plus triste à lire que la correspondance des généraux et des ministres, pendant les quatre mois qui s'écoulent entre la déclaration de guerre et l'invasion. Un mot de Lafavette résume tout. « Je ne puis concevoir comment on a pu déclarer la guerre, en n'étant prêt sur rien'. »
* Lafavette à de Grave, 6 mai (arch. guerre).
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La France, en effet, est prise au dépourvu; elle ébauche à peine son organisation militaire et il semble évident que son armée, incomplète, confuse, déchirée par la méhauce et l'indiscipline, dénuée de tout, pliera dès le premier choc. On n'est prêt sur rien, non pas, comme on le croyait alors, parce que le roi trahit la nation et laisse, de dessein prémédité, la frontière sans défense; mais le désordre universel, la ruine de toute autorité, la désorganisation sans cesse croissante des administrations, le manque d'argent, voilà ce qui paralyse la défense, ce qui produit l'incohérence des préparatifs et l'insuffisance des moyens militaires.
Les ministres de la guerre se suivent avec rapidité sans avoir le temps de remédier au mal ; après Narbonne, de Grave; après de Grave, Servan; après Servan, Dumouriez; après Dumouriez, Lajard; après Lajard, d'Abancourt. En cet instant de crise, où le département de la guerre devrait être dirigé par un seul homme qui eut la netteté des desseins et l'esprit de suite, sept ministres se succèdent dans l'espace de six mois, et leur impuissance égale leur instabilité. Ils avaient tous d'excellentes intentions. Constitutionnels ou girondins, feuillants ou républicains, ils étaient animés d'un sincère patriotisme, résolus à repousser l'étranger et à déployer contre l'invasion prochaine toutes les ressources de la France. Lajard, créature de Lafayette et d'Abancourt, neveu de Galonné, montrèrent autant d'activité que le patriote Servan. La victoire, a-t-on dit fort justement, était pour eux une question vitale, car le parti populaire les menaçait de la hache, et l'émigration, de la corde*. Lajard n'hésitait pas à demander la formation d'une légion batave composée de réfugiés hollandais. D'Abancourt voulait s'emparer de Germersheim et faisait livrer par son département 547,000 cartouclies nécessaires à la totalité des districts*. Mais que pouvaient les ministres de la guerre, au milieu des conflits perpétuels du pouvoir exécutif et de l'Assemblée, sous la menace des partis et
» Sybel, 4« édit.. L p. 544.
» Monit. (lu 9 juillet: Lajard à Luckner. 22 juin : dAbancourt à Luckuer, 8 août larch. ffucrre). et au président de l'Assemblée (arch. nai.,AA, 61).
la crainte des insurrections, aux prises à tout moment avec l'imprévu, accusés sans cesse de se laisser tromper par leurs commis et de tromper la nation? De Grave succombe sous le fardeau; il donne sa démission dans les premiers jours de mai; il avait si bien perdu la tête qu'il signait de Grave, maire de ParisM Servan, entraîné par la Gironde, songe à renverser la Constitution. Il propose de former un camp de 20,000 hommes pour donner à son parti, et non a la France, une force capable d'intimider la garde nationale. Il laisse aux corps administratifs le soin de lever les nouveaux bataillons de volontaires, et lorsque la région de l'Est appelle son attention sur le délabrement des places, je ne peux, écrit-il à Laiayette, que vous communiquer ces réclamations; vous êtes plus à portée que moi de juger jusqu'à quel point elles sont fondées, et je vous prie d'user de tous les moyens pour tranquilliser ces déparlements \ Dumouriez reste trois jours au ministère de la guerre et n'a que le temps de rédiger le rapport le plus décourageant; les bureaux, dit-il, sont au moins reprochables par la lenteur des expéditions, le désordre des détails et l'espèce des marchés dont plusieurs, comme celui des chevaux de peloton, sont frauduleux ^ Lajard écrit à Luckner que les événements de Tintérieur exigent impérieusement tout son temps et se retire, au bout d'un mois, en déclarant qu'il manque à la France la force la plus puissante, l'union des volontés, et que l'anarchie menace de tout engloutir^. D'Abancourt ne sait plus quelle est la limite des commandements de Lafayette et de Luckner; II ignore les mouvements des troupes; il ne sait rien d'une armée postée à soixante lieues de Paris et n'en parle que par conjecture ; ne semblerait-il pas, dit-il avec tristesse, qu'il s'agit de la marche d'une armée ennemie*? Aussi le territoire est ouvert à l'invasion. On sait
1 Dumont, Souvenirs, 1831, p. 383 : « je tiens ce fait de lui-même ». Il est vrai, disait la marquise de Coifrny, que pour avoir de ces ministres-là. il n'y a qu'à se baisser et a prendre. {Lettres, 1884, p. 123.J
» Servan à Lafayette, juin [arcli. guerre).
3 Rapport du 13" juin, Àlonireiir du 16.
* Lajard à Luckner, 22 juin, et Moniteur du 12 juillet,
5 D'Abancourt à Luckner, 1" août (arch. guerre].
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d'avance que la guerre débutera par des échecs. On ne compte pas sur « la chance des premiers combats ». On nignore pas que la frontière éclatera sous le premier coup des alliés. On regarde Châlons comme le point où pourront se rallier a les débris dune armée battue ». La plupart des places, dit publiquement Dumouriez, sont aussi démantelées qu'en temps de paix. Il faudrait, assurait Bouille dans une note confidentielle, dix à douze millions et au moins six mois de temps pour mettre en défense la frontière depuis Huningue jusqu'à Givet*.
Vainement les municipalités, les généraux, Luckner, Victor de Broglie, Kellermaun, avertissent le ministre que l'état des forteresses de la Lorraine, même de Metz, inspire les plus grandes inquiétudes. Les ouvrages étaient commencés, mais bientôt iDterrompus ou exécutés avec une lenteur désespérante; on n'avait pas dargent pour payer les entrepreneurs. Lafayette s'eflbrçait d'armer complètement les points les plus importants de la région qu'il commandait; mais il passait de mauvais marchés pour LoDgwy et Montmédy. Il représentait qu'on ne devait épargner aucune dépense pour fortifier et approvisionner Verdun; mais les bureaux s'obstinaient à regarder Verdun comme une place de deuxième et même de troisième ligne. Au milieu de juillet, Avesnes n'avait pas encore reçu les fonds votés par l'Assemblée législative pour la défense de la ville, et sur 38,000 palissades qui devaient l'entourer, 10,000 seulement étaient faites, mais restaient dans les magasins. Custine entrait à cheval dans Landau par une brèche où quarante hommes auraient pu pénétrer de front. L'Alsace assurait à l'Assemblée qu'elle saurait concourir à la défense générale de l'empire et qu'elle serait toujours le boulevard de la France ; mais ses places, même les plus importantes, étaient dépourvues de tout et n'avaient que des fortifications insuffisantes*.
1 Rapport de Lajard, Monitev.r du 12 juillet; Délib. du cons. exéc. appelant Luckner à Chàlons ; Rapport de Dumouriez, 13 juin ; Bouille, Mém.^ 417.
* V, de Broglie et Kellermann à Servan, 22 mai et 17 juin : Lafayette à Lajard. 25 juin ^arch. guerre) ; lettre de la municip. d'Avesnes, Alontt. du 27 juillet ; lettre de Custine, Monit. du 18 août; lettre des admin. du Bas-Rhin, Monit. du 20 juillet.
II. L'armée de ligne, réorganisée par l'Assemblée constituante, et recrutée par enrôlements volontaires à prix d'argent, se composait, en temps de paix, de 130,000 hommes, dont 110,000 d'infanterie, 30,000 de cavalerie et 40,000 d'artillerie'. Il 3- avait 104 régiments d'infanterie, parmi lesquels 11 régiments suisses qui furent licenciés le 20 août. Tous ces régiments étaient désignés par des numéros d'ordre. Chacun d'eux comptait 1,029 hommes, répartis en deux bataillons. Il avait à sa tète trois officiers supérieurs, un colonel et deux lieutenants-colonels qui commandaient les deux bataillons. Le bataillon, fort de 504 hommes, comprenait 9 compagnies, dont une de grenadiers et 8 de fusiliers'.
Aux 104 régiments d'infanterie s'ajoutaient U bataillons d'infanterie légère, chacun à huit compagnies.
La cavalerie comprenait 2 régiments de carabiniers, 24 régiments de cavalerie proprement dite, 18 régiments de dragons, 12 régiments de chasseurs, 6 régiments de hussards. Chaque escadron se composait de 142 hommes répartis en deux compagnies. Les régiments de carabiniers, de chasseurs et de hussards étaient formés de quatre escadrons ; les régiments de cavalerie et des dragons, de trois escadrons ; ceux-ci comptaient 580 hommes, ceux-là 439.
Le génie n'avait, comme sous l'ancien régime, que des officiers, au nombre de 334.
L'artillerie comprenait 7 régiments désignés par des numéros. 6 compagnies de mineurs et 10 compagnies d'ouvriers, chacune a 30 hommes.
La maréchaussée avait été remplacée par une gendar" merie nationale qui formait 30 divisions, commandée chacune par un colonel.
Les sous-officiers — on ne les nommait plus les bas officiers — étaient nommés de la façon suivante : les sous-officiers du régiment présentaient chacun à leur
1 En réalité, 164,269 hommes; voir, pour ce chapitre. Grimoard, Tall. histo)'., 1, 347-359 ; Poisson, Varmëe et la garde nationale^ I808, 1, passim ; le Journ. militaire de Gourna\', 1790- 1792, et le Moniteur.
» Il y avait dans chaque compagnie : 1 capitaine, 1 lieutenant, 1 sous-ïieutcnant, 1 sergent-major, 1 sergent. 1 caporal-four''ier, 4 caporaux, 4 appointés, 40 simples soldats et 1 tambour.
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capitaine le nom du sujet ie plus capable, le capitaine dressait une liste de trois noms, le colonel choisissait. Une place de sous-lieutenant, sur quatre, appartenait de droit aux sous-officiers ; elle était donnée alternativement au choix et a Tancienneté. On ne devenait lieutenant et capitaine qu'à l'ancienneté. Un tiers des places de lieutenant-colonel et de colonel et la moitié des grades de maréchal de camp et de lieutenant-général se donnaient au choix. Il y avait 60 maréchaux de camp, 34 lieutenants-généraux et 4 généraux d'armée. L'état-major se composait de 30 adjudants- généraux dont 17 colonels et 13 lieutenants-colonels, et de 137 aides de camp, dont 4 colonels, 4 lieutenants-colonels et 129 capitaines'.
Après la fuite de Louis XVI et son arrestation à Varennes, Varmée de ligne eut ordre de se former au complet de guerre et de porter ses bataillons à 730 hommes et ses escadrons à 170.
A côté de cette armée de ligne existaient les volontaires destinés à la soutenir. L'Assemblée constituante avait décrété la levée de 169 bataillons qui formeraient un effectif de 101,000 soldats. Chaque bataillon comptait 374 hommes, répartis en 9 compagnies, huit de fusiliers et une de grenadiers. Il était commandé par un lieutenant-colonel en premier et un lieutenant-colonel en second qu'il élisait lui-même. Les officiers (deux capitaines, un lieutenant et un sous-lieuteuant\ et les sousoftieiers étaient pareillement nommés dans chaque compagnie a la majorité des suffrages. Deux pièces d'artillerie pouvaient être attachées à tout bataillon. On avait dispensé les soldats ou, comme on les appelait, les tolontaires nationaux, des conditions de taille exigées des troupes de ligne. Ils étaient libres de se retirer après chaque campagne, c'est-à-dire au 1" décembre de chaque année, en prévenant leur capitaine deux mois à 1 vance. Ils pouvaient s'absenter par permission, lorsqi: • des affaires urgentes les obligeaient à suspendre m • mentanément leur service. Le soldat touchait 15 so .s par jour, le capitaine cinq soldes ou 75 sous, le lieu:cnant-colonel six soldes ou DO sous.
* Le roi seul nommait les maréchaux de France, au nombre de six.
On croyait opposer à renvahisseur près de 300,000 hommes de troupes régulières et de volontaires. Mais, eu réalité, les garnisons déduites, les forces défensives de la France, de Dunkerque a Bàle, ne se composaient, au 10 août, que de 82.0U0 soldats K
Tout d'abord, Tarmée de ligue n'était pas au complet de guerre. Sur les deux bataillons de chaque régiment, le premier seul commandé par le lieutenant-colonel le plus ancien, avait été dirigé sur la frontière; le second demeurait dans l'intérieur pour servir au recrutement du premier bataillon, à Tinstruclion des recrues et à la défense des places. La cavalerie lut l'objet de la même mesure. On fit partir deux escadrons sur trois ou trois sur quatre; le dernier escadron restait au dépôt. Les généraux avaient protesté contre cette décision. Vous avez des troupes de ligne très inutiles dans l'intérieur, écrivait Kellermann au ministre, il faut les remplacer par des bataillons de volontaires ou charger les gardes nationales de veiller au bon ordre ; il est sans exemple que Ton ait été réduit à ne faire entrer en campagne qu'un bataillon par régiment d'infanterie, et à peu près les deux tiers de la cavalerie *. un devrait, mandait le comimissaire Prieur à Servan, porter dans les camps toutes les troupes de ligne qui sont actuellement dans les garnisons et suivre en cela l'exemple de Washington, qui destinait les hommes d'un âge avancé à garder la défensive, tandis que ceux qui étaient dans la vigueur de rage attaquaient l'ennemi K Mais ni Kellermann ni Prieur ne furent écoutés.
Or ces premiers bataillons n'atteignirent jamais le chiffre légal de 730 hommes. Vainement on s'efforçait de réparer les pertes que leur causaient les combats, les désertions, les maladies en puisant dans les bataillons de dépôt ; ceux-ci mêmes, disait Lafayette, se réduisent à rien et, si l'on ne prend pas des moyens vigoureux de recrutement, nous verrons fondre d'abord les deuxièmes battilious, et ensuite les premiers*. Vainement Lajard
» 24.000 Flandre), 19,000 (Sedan), 17,000 (Metz), 22,000 (Rhin). > Kellermann au ministre, 1" juillet et 23 août (arch. guerre), ' Monit. du 23 août, lettre de Prieur. ♦ Latajette à La-jard, 25 juin [arch. guerre).
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déclarait que la mesure la plus urgente était le complètement de ces corps déjà exercés et aguerris, de cette partie la plus solide des forces françaises qui s'énervait par la consommation ^ On ne pouvait renforcer les troupes régulières que par le recrutement spécial à prix d'argent ou par l'incorporation des volontaires.
Des dépôts destinés à recevoir les recrues furent établis à Valenciennes, à Strasbourg, à Metz, à Nîmes. Mais personne ne se présenta. Les racoleurs envoyés par les régiments ramenaient à peine quelques hommes. L'armée du Nord envoyait de tous côtés des officiers et des sousofficiers ; il n'y eut pas vingt recrues en deux mois*. Tous les jeunes gens qui voulaient défendre la patrie entraient dans les bataillons nationaux. Pourquoi se seraient-ils engagés dans l'armée de ligne? Ne trouvaient-ils pas dans les corps de volontaires une discipline plus indulgente et plus douce? Ne touchaient-ils pas une solde de quinze sous par jour? N'élisaient-ils pas leurs officiers? N'avaient-ils pas la faculté de s'absenter pour affaires instantes et de se retirer à la fin de chaque campagne?
L'Assemblée législative aurait dû décréter que l'armée de ligne pourrait se recruter parmi les volontaires. Tous les généraux demandaient ce décret au ministre de la guerre. Si l'on donne seulement la liberté aux volontaires de passer dans les troupes de ligne, écrivait Kellermann, ce seul moyen suffirait pour les compléter'. Narbouue avouait à l'Assemblée qu'il manquait 31,000 hommes à Tarmée régulière, et il proposait de combler ce vide en incorporant les volontaires dans les vieux régiments. « La formation des bataillons nationaux, disaitil, a porté vers ce genre de service la classe précieuse d'hommes qui fournissaient le plus généralement aux recrues. Le travail du recrutement, suspendu partout, ne donne aucun espoir d'être ranimé avec succès, à moins de se soumettre a des conditions ruineuses pour
1 Rapport de Lajard, Monit. du 12 juillet. ' Luckner à TAssemblée, Monit. du 19 juillet. ' Kellermann à Servan, 10 juin, et à Lajard, 21 juillet; cp. Victor de Broglie à Narbonne, 9 janvier [arch. guerre).
nos finances par un prix excessif dans les engagements. Renforcer les troupes de ligue par les volontaires serait un de ces mo3-ens tout à la fois vastes et simples de maintenir au complet nos régiments. Les volontaires n'éprouveraient, dans cette destination momentanée, qu'une différence bien légère. Par leur dévouement ils sont engagés comme de véritables soldats de ligne et soumis au même régime tant que la patrie réclamera leur secours » (rapport du 1 1 janvier).
L'Assemblée législative repoussa la proposition de Narbonne. Elle forma, il est vrai, deux nouveaux corps avec d'anciens soldats en ordonnant aux seize cents brigades de gendarmerie de fournir cbacune un gendarme monté: ces cavaliers, dirigés sur Paris, devaient être organisés en deux divisions de 800 bommes cbacune. Elle invita les compagnies de vétérans et d'invalides à se transporter dans les places de guerre réputées en danger. Elle appela les anciens soldats et les militaires mutilés à se réunir à leurs anciens compagnons d'armes pour rendre encore un dernier service à la patrie. Ede autorisa tout citoyen, de dix-buit ans jusqu'à cinquante, à s'engager pour la durée de la guerre moyennant une prime do 80 livres dans l'infanterie, de 120 livres dans la cavalerie et l'artillerie. Elle rendit, le 17 juillet, un décret tardif et impuissant qui enjoignait aux quatrevingt-trois départements de fournir, suivant un tableau de répartition, 50,000 soldats destinés à compléter l'armée de ligne. Enfin, le 12 septembre, en pleine invasion, elle accorda par décret une prime de 30 livres pour cbaque année d'engagement à tout volontaire dont le bataillon ne serait pas encore formé et qui voudrait entrer dans les troupes de ligne. Mais elle refusa obstinément d'augmenter les vieux régiments par l'incorporation des gardes nationaux en activité et, comme elle les nommait, des soldats de la liberté ; la formation des bataillons de volontaires par les municipalités et les corps administratifs leur imprimait, disait-elle, une sorte de naissance civique qui écartait les préjugés militaires; la discipline de l'armée affaiblirait leur patriotisme, leur inspirerait -un esprit d'obéissance aveugle et absolue, les rendrait idolâtres de leurs cbefs, les attacherait a la cause du
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royalisme; après une vive discussion elle décida que dans aucun temps et sous aucun prétexte Tinfauterie, la cavalerie, l'artillerie ne pourraient se recruter parmi les volontaires *.
L'armée de ligne s'affaiblissait donc de jour en jour. Luckner ne cessait d'écrire que ses troupes régulières étaient peu nombreuses, incomplètes, nullement recrutées. Il demanda même la suspension des cours martiales et proposa, pour augmenter son monde, de relâcher six cents soldats qu'on détenait en prison pour cause d'indiscipline*.
Il ne restait qu'un seul moyen de remédier à la dimi nution de l'armée ; c'était d'accroître le nombre des volontaires nationaux. Déjà, comme on l'a vu, la Constituante avait décrété la levée de 169 bataillons. Un élan généreux répondit à cet appel; l'affluence des volontaires sembla surpasser un instant le chiffre déterminé par l'Assemblée; un grand nombre de jeunes gens s'équipèrent à leurs frais; les directoires des départements, chargés de l'habillement, promirent d'employer sans retard les fonds que leur envoyait le ministre et offrirent de prendre leur part de la dépense ; les villes donnèrent l'argent des caisses municipales, passèrent des marchés 3 terme, contractèrent des emprunts. Mais, dit Grimoard, on ne crée pas des soldats à coups de plume. Si les départements du Nord-Est organisèrent promptement leurs volontaires, si le Jura donna sept bataillons qui furent prêts en six semaines, si la Meurthe, les Vosges, le Haut- Rhin, la Gironde, l'Isère, fournirent cinq bataillons, si les Ardennes, la Marne, la Meuse, la Moselle, la Haute-Saône, la Drôme, Seine-et-Oise, mirent chacun sur pied quatre bataillons dans les derniers mois de l'année 1791, l'Ardèche, l'Aveyron, le Cantal, la Dordogne, le Gers, la Haute-Loire, le Lot, le Lot-et-Garonne, la Lozère, le Tarn, ne paj'èrent leur dette à la patrie qu'aux mois de juin et juillet 1792 ^ Paris qui devait six bataillons n'en donna que trois, qui offraient, selon le
» Décret du 24 janvier, sanctionné le 2o, art, I.
* Monit. du 19 juillet.
^ Cp. les € annexes » de Rousset,Z(?5 Volontaires, 307-329; discours
mot du commissaire Prieur, des bigarrures embarrassantes de composition. Un grand nombre de départements ne parvinrent pas à compléter le contingent fixé, et on voj-ait errer dans les villes de petites bandes de volontaires oisifs et inutiles qui prétendaient former un bataillon entier et se faisaient armer et nourrir au détriment des bataillons de la frontière. Dauîres départements envoyèrent aux armées un nombre de volontaires suffisant, mais sans leur donner leurs effets d'habillement et d'équipement. Ils n'ont pas le sol, disait François "V^'impfïen. et ce n'est pas non plus de leur ressort ; leur comptabilité me semble étrange, compliquée, propre à favoriser les gaspillages de toute espèce. Ils ne repondent pas aux réclamations, écrivait le maréchal de camp commandant à Boulogne, et ne paient même pas les premières fournitures faites d'après leurs ordres. Le \^^ bataillon de la Drôme navait que vingt-cinq uniformes et ses hommes étaient déguenillés « au point d'inspirer le mépris ». Le département d'Eure-et-Loir, mandait le jeune Marceau a ses amis de Chartres, ne fournit aucun habit et ses recrues manquent du nécessaire *. En somme, sur ces 169 bataillons de la première levée, 83 seulement s'organisèrent a temps pour se rendre soit dans les places fortes, soit aux armées de la frontière *. Il eût fallu donner aux «3 bâtai. Ions déjà formés et prêts à combattre tout ce qui leur manquait et organiser complètement les 86 autres. Mais l'Assemblée législative ne rech' rchait que le nombre et croyait que les foules font des armées; elle décrétait, décrétait, et ne daignait même pas, en appelant aux armes de nouveaux bataillons, dresser l'état estimatif de la dépense ei assigner au ministre les fonds nécessaires. Le 5 mai 1792 elle décida d'ajouter aux 169 bataillons de 1791 45 autres bataillons,
de Carnot et de Cambon [Jlonit. du 21 juillet] ; le Jura forma, du 1" octoljre 1791 au 12 août 17"J2, jusqu'à douze bataillons de volontaires, et la Meurthe, dix.
1 Rousset, Les Volontaires, 21. 43, 44; Doublet de Boistbibault, Marceau, 1851, p. 147; cp. le rapport de Dumouriez, 13 juin : t Plusieurs balaiilons (de 1791) manquent encore des équipements les plus nécessaires et sont à peine organisés ».
» 83 est ie chitlre oificiel donné par Dumouriez [rapport du 13 juin).
et elle porta l'effectif de chacun de ces corps de 574 hommes à 800.
Naturellement les deux levées de volontaires, celle de 4792 ;43 bataillons' et celle de 1791 [qui durait encore puisque la moitié des bataillons n'étaient pas formés et que tous sans exception devaient se renforcer de 226 hommes), se croisèrent, s'enchevêtrèrent, se nuisirent fort Tune à l'autre. Dans la Haute-Marne, les citoyens inscrits depuis Tannée précédente refusèrent soit de compléter le bataillon de 1791, parce qu'ils n'avaient ni le droit de nommer leurs officiers, ni l'espérance d'obtenir un grade par l'élection, soit d'entrer dans le bataillon de 1792 parce qu'ils ne regardaient pas leur enrôlement comme un engagement véritable, parce qu'ils s'étaient mariés depuis leur inscription, etc. '.
Le zèle de la nation s'était évidemment refroidi. Il fallait frapper fortement les esprits et rallumer l'enthousiasme. L'Assemblée déclara la patrie en danger. Elle mit en état d'activité permanente tous les citoyens valides qui avaient déjà fait le service de la garde nationale et arrêta qu'ils se réuniraient par cantons pour choisir parmi eux, au prorata des contingents demandés, les hommes qui marcheraient au secours de la patrie (11 juillet;. Elle ordonna la levée de 42 nouveaux bataillons de volontaires qui formeraient les corps de réserve entre les frontières et Paris (19 juillet^. Elle abaissa de dix-huit à seize ans la limite d'âge requise pour le service militaire. Elle décida que les localités qui fourniraient, outre les levées décrétées, des bataillons, des compagnies, même de simples escouades, auraient bien mérité de la patrie ; 17 juillet). Elle avait autorisé la formation de 54 compagnies franches, de 200 hommes chacune, qui « seraient habillées de drap gris, attendu la disette du drap vert * >% et de légions étrangères, composées des patriotes de tous les pays : la légion allobroge, organisée par les patriotes savoisiens; la légion belge et liégeoise, composée de réfugiés brabançons; la légion batave, que tentèrent de créer des Hollandais
» Rousset, 68, le ministre au président de l'Assemblée, 13 juillet. * Loi du 6 mai 1792 et décret du 7 juillet.
expatriés '. Elle décréta la formation de compagnies de chasseurs volontaires natmiaiix, chacune de cent cinquante hommes (17 juillet), et de légions qui prirent le nom des armées ou des généraux : légion du Nord, légion du Centre ou de Luckner, légion de Kellermcjnn, légion du Rhin, légion du Midi. Elle accorda, par un décret qui devait être imprimé dans toutes les langues, une pension viagère de cent livres et une gratification de cinquante livres à tout sous-officier ou soldat qui abandonnerait le drapeau des alliés [1 août; ; ces déserteurs étaient invités à s'engager dans l'armée française et à défendre la cause des peuples et de la liberté ; ils obtiendraient les mêmes récompenses et les mêmes retraites que les citoyens français.
Ce n'est pas tout. On se rappelle que Servan avait proposé la formation d'un camp de 20,000 hommes aux portes de Paris; chaque canton du territoire aurait envoyé cinq hommes armés ; ces nouveaux volontaires devaient recevoir le nom de fédérés, parce qu'ils assisteraient, comme délégués de toutes les gardes nationales, à la fête du 14 Juillet et prêteraient le serment civique de la fédération. Ce décret demandé par Servan fut volé par l'Assemblée, Louis XVI refusa ie le sanctionner, mais le constitutionnel Lajard le présenta de nouveau. Il existait, aisait-il, à la frontière du Nord deux points vulnérables, Tun près de Maubeuge, l'autre entre Longwy et Montmédy; les deux routes qui menaient à ces deux trouées, se rejoignaient à Soissons ; c'était donc à Soissons, et non à Paris, qu'il fallait placer la réserve destinée à couvrir la capitale L'Assemblée adopta ce projet le 2 juillet, en ajoutant que les 20,000 fédérés passeraient par Paris et prendraient part à la cérémonie du serment. Cette fois le roi sanctionna le décret. Mais déjà les fédérés s'étaient mis en route sans attendre une convocation légale; ils fraternisèrent le U Juillet avec les Parisiens et prirent successivement le chemin de Soissons.
En même temps l'Assemblée réquisitionnait une partie des compagnies de grenadiers et de chasseurs de la
^ Dumouriez ..vait eu l'idée de cette légion ; il forma un comité hollandais et lui donna 700,0uU livres sur les fonds secrets.
garde nationale. Ces compagnies formaient l'élite de la population sédentaire armée; depuis le commencement de la Révolution elles étaient habillées, équipées, armées ; elles avaient fait l'exercice. L'Assemblée divisa le royaume en quatre grandes circonscriptions qui correspondaient à chacune des quatre armées du Nord, du Centre, du Rhin et du Midi. Elle autorisa les quatre généraux d'armée Lafayette,. Luckner, Biron, Montesquiou, à requérir, dans chaque circonscription, la moitié des compagnies de grenadiers et de chasseurs de la garde nationale pour les organiser en bataillons. Le premier, Biron, requit (19 juillet) les départements du Haut et du Bas-Rhin, du Doubs, du Jura, de la Haute- Saône, des Vosges et de la Meurthe, de mettre en armes le sixième de leurs citoyens actifs. Quelques jours plus tard (1 1 août) il ordonnait aux départements de Saône-et- Loire, de la Côte-d"Or, de la Haute-Marne, de l'Aube, de l'Yonne, de la Nièvre, de l'Allier, du Puy-de-Dôme, du Cher, de Tlndre el d'Indre-et-Loire, de former et d'envoyer immédiatement à Strasbourg un bataillon de 800 •hommes. Les trois autres généraux d'armée suivirent l'exemple de Biron et s'empressèrent de requérir dans la circonscription de leur commandement l'élite de la garde nationale sédentaire K
En résumé, l'Assemblée avait approuvé ou décrété, pour soutenir l'armée de ligne, la levée de 256 bataillons de volontaires, la formation d'un camp de 20,000 fédérés à Soissons, la création de corps francs et de légions, la réquisition d'une partie de la garde nationale. Mais avaiton assez de provisions de bouche, assez de munitions et même assez d'armes pour celte multitude d'hommes'? Que de fusils avaient été donnés depuis trois ans à la garde nationale et depuis quelques mois aux habitants des frontières 1 On passa des marchés de tous côtés, on voulut acheter au prix de vingt-quatre millions cinq cent mille fusils; quelques milliers seulement
> Roussel, 70-71 ; Monit. des 25 et 26 juillet.
* Cp. le rapport de Dumouriez. 13 juin. Ajoutons, à ce propos, que l'armée avait encore le fusil du modèle de 1777 qui servit pendant toutes les pucrres de la Révolution ; la longueur du canon était de 42 pouces, Tarme pesait 9 livres 8 onces.
furent livrés; les commerçants savaient le désordre des finances et craignaient de nètre pas payés. On établit une nouvelle manufacture d"armes à Moulins; on stimula les ouvriers des fabriques de l'État à Maubeuge, à Gbarleville, à Saint-Étienne, à Tulle, en leur offrant des primes. Mais rien ne se faisait qu'avec lenteur. Avant 4789 la manufacture de Gharleville fournissait 23,000 armes à feu tous les ans ; elle n'en donnait plus que 5,000 depuis le commencement de la Révolution '. Des villes armèrent a leurs frais des volontaires ; elles furent trompées par des spéculateurs; sur dix fusils qu'elles reçurent, un seul faisait feu. On vit dans quelques garnisons des volontaires monter la garde avec un bâton. Carnot proposa de fabriquer trois cent mille piques; il soutenait que le Français avait toujours l'avantage à l'arme blanche et qu'il saurait assez bien manier la pique, cette « arme de la liberté », pour arrêter la charge des escadrons prussiens -. Un ancien colonel de dragons, Scott, écrivit un Mamiel du citoyen armé de la pique. L'Assemblée décida que la pique serait donnée à tout citoyen qui ne posséderait pas une arme à feu, que les municipalités feraient fabriquer des piques de six à dix pieds de long et en armeraient les citoyens dans le délai d'un mois; elle envoya partout une instruction sur le mode le plus favorable de disposer un bataillon de fusiliers et de piquiers. Mais que peuvent les piques contre le canon ?
Cette levée générale, comme l'avait dit Dumouriez dans son rapport du 13 juin, ne pouvait opposer à l'invasion qu'une « tourbe sans ordre et sans force, qui, rassemblée tumultueusement, aurait le sort de ces immenses armées indiennes que quelques hommes aguerris dissipaient facilement )^. Heureusement, elle n'eut pas le temps de se rendre aux armées. Quelques corps francs arrivèrent et rendirent d'importants services ; ce furent, entre autres, la légion belge et la première compagnie franche ; la légion belge ou helgique, composée de 330 hommes et divisée en quatre compagnies, accompa-
* Rapport des commissaires envo3-és à Sedan, JUonit. du 6 sept. » Momt. du 27 juillet.
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gna Daval et Beurnonville en Champagne ; la première compagnie franche ou des Ransonnets était commandée par le capitaine Ransonnet et fit la campagne de l'Argonne à Tavant-garde de l'armée de Dumouriez*. Les bataillons de grenadiers volontaires, formés des compagnies d'élite de la garde nationale, purent renforcer les garnisons. Mais ni les fédérés du camp de Soissons, ni les bataillons de volontaires que l'Assemblée législative appelait en 1792 à la défense de la patrie en danger, ne prirent part à la lutte. Deux armées, celle du Nord et celle du Centre, devaient tenir tête à l'invasion; au 4 0 août, la première ne comptait que trente-deux, et la seconde, que dix-huit bataillons de volontaires, et ces bataillons appartenaient à la levée de 1791 décrétée par la Constituante ' !
III. En somme, au 10 août 1792, la France avait sur la frontière que menaçaient les Austro-Prussiens trois armées insuffisantes en nombre : 1° l'armée du Nord, commandée en chef par Lafa^'ette, et répartie entre Dunkerque et Montmédy, dans les camps de Maulde. de Famars, de Pont-sur- Sambre et de Sedan ; les camps de Maulde, de Famars et de Pont-sur-Sambre, sous les ordres du lieutenant-général Arthur Dillon, contenaient 24,000 hommes environ; les troupes de Sedan, qu'on nommait plus spécialement l'armée des Ardennes ou de la Meuse et qui devaient être l'armée de l'Argonne, comptaient 1 9,000 hommes; 2** l'armée du Centre ou de Metz, de Montmédy à Bitche ; elle avait à sa tête le maréchal Luckner et comprenait 17,000 soldats; 3* l'armée du Rhin, entre Landau et Porrentruy ; elle était commandée par Biron et forte de 22,000 hommes, mais 15,000 seulement, détachés en observation vers Lauterbourg, avaient une valeur sérieuse. Il faut ajouter à ces trois armées l'armée du Midi, sous les ordres de Montesquiou ; il
* Cp. l'ordre de bataille de l'armée du nord. Les Ransonnets firent, avec Miaczynski, !a pointe du 1" septembre sur Stenay [Monit. du 6 sept.] ; ils étaient, le 19 septembre, au Four-le-Moine (lettre de Ransonnet à Herman, Annales pat riot. du 2 octobre).
> Ordres de bataille du 10 août [arch. guerre).
avait fallu la créer pour réprimer les troubles du sud de la France et se défendre contre la Sardaigne.
Ces troupes, numériquement faibles, avaient été désorganisées par l'émigration des officiers et par l'indiscipline des soldats. On peut assurer, sans crainte de se tromper, que sur 9,000 officiers de l'armée de ligne, près de 6,000 quittèrent leur emploi K Malgré les décrets de l'Assemblée, l'émigration était jugée avec indulgence dans les camps: « elle avait encore un grand caractère, ditGay deVernon; nous l'avons plus tard traitée sévèrement lorsqu'elle eut dévoilé ses intrigues et ses haines, mais beaucoup de nous pensaient qu'elle avait été commandée par l'honneur, par le dévouement à d'anciens devoirs, par la sainteté des vieilles habitudes ».
L'avanl-garde de l'armée du Rhin devait être dirigée par quatre maréchaux de camp; l'un d'eux, Pestalozzi, émigrait ; un autre, Dulac, donnait sa démission « parce que les choses allaient trop mal »; il ne restait au camp de Neukirch que Kellermann et l'Anglais Sheldon. Lafayette ne trouvait à l'armée du Nord que deux lieutenants-généraux sur cinq et trois adjudantsgénéraux sur six. Le régiment de Berwick (88« de ligne), le régiment de Royal-Allemand (1o« cavalerie', celui des hussards de Saxe c4« hussards), celui de Berchiny (1er hussards) passaient la frontière et se rangeaient sous les drapeaux de l'émigration. La défection du 4^ hussards excita l'émotion la plus vive ; elle eut lieu dans la nuit du 9 mai, trois semaines après la déclaration de guerre ; pas un officier, pas un maréchal des logis ne resta au camp de Neukirch. Quelques soldats revinrent et <50 hommes de la garde nationale de Strasbourg offrirent avec un patriotique dévouement de combler le vide qu'avait fait cette désertion ; mais, écrivait "Victor
» 2,160 officiers émigrèrent du 15 septembre au 1" décembre 1791, en deux mois et demi ;' c'éiaieut 46 oiticiers de l'état-major, 190 officiers supérieurs, 1,294 officiers inférieurs (Bûchez et Roux, Ass. législ., II, 38']. 187 officiers d'artillerie abandonnèrent leur emploi sans donner leur démission, du 1«" septembre 1791 au 15 juillet 1792; 144 officiers de cavalerie et 398 officiers d'infanterie quittèrent leur emploi « soit en donnant leur démission soit autrement » du 27 avril 1792 au 15 juillet 1792. (Arch. nat., AA, 61.J
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de Broglie, dans d'autres circonstances, la perte de 450 hussards mériterait peu d'attention ; dans l'état où nous sommes, ce qui peut aggraver les craintes, augmenter les défiances, me paraît de la plus haute importance ^
Pour comble de malheur, cette fatale émigration dura jusqu'au jour où les alliés envahirent le territoire; elle était pour le ministre, dit Rochambeau, l'ouvrage de Pénélope et défaisait le lendemain tout son travail de la veille. A tout instant, de nouvelles vacances se produisaient dans les cadres. Des officiers ne désertaient qu'au dernier moment; ils étaient inscrits sur les registres de Luxembourg et de Coblenz, mais ils restaient à l'armée pour envoyer leurs appointements aux camarades dont l'absence n'était pas encore officiellement constatée. Ils semblent, écrivaient les administrateurs du Bas-Rhin, s'être concertés pour abandonner successivement les postes afin de multiplier les embarras de nos généraux et de communiquer à l'ennemi leurs plans de campagne. En vain Lafayetie priait au nom de l'honneur les officiers royalistes d'émigrer sur-le-champ. Le commandant de Long-wy, Gaston, ne s'enfuit à l'étranger qu'après avoir reçu six mille livres destinées à l'espionnage. Les officiers de Royal-Suédois (89^) ne passèrent à l'ennemi que dans la nuit où le premier détachement de l'armée franchissait la frontière belge.
Notre position, dit Lafayette, était donc incertaine et pénible, et on comprend la trop juste méfiance des soldats à l'égard d'une grande partie des officiers *. Les soldats, écrivait Biron le 23 août, sont si habituellement trahis et trompés par ceux qui les commandent et qu'ils voient journellement déserter à l'ennemi, que leur méfiance est bien naturelle ^. On regardait la plupart des officiers comme des aristocrates, tout prêts à pactiser avec l'envahisseur. Quiconque avait la
* Vieusseux à Brissot, 10 mai ; Lafayette à de Grave, 25 avril ; Kellermann et V. de Broprlie à de Grave^, 10 et 11 mai (arch. guerre). Ce fut alors que la législature décréta que tout émigré serait réputé déserteur et, s"il passait à Tennemi, puni de mort.
- Lafayette. Meai., III, 297; les administrateurs du Bas-Rhin à l'Assemblée. 11 juillet.
3 Birou d Servan. 23 août (arch. guerre).
particule passait pour un traitre. Le 6 septembre, un officier d'infanterie, député par le corps d'armée qui campait sous les murs de Huningue, se présentait à l'Assemblée et la priait de nommer commandant un homme qui ne fût point noble; « nous vous indiquons, disait l'officier, M. Ferrières; un sang corrompu ne coule pas dans ses veines; il n'est pas de cette caste qui a produit taut de crimes et si peu de vertus. ;> La défiance, s'écriait Pastoret , voilà la source principale de nos maux : quoi qu'il arrive, on accuse et on égare; quand nos armées seront victorieuses, ou dira : tremblez, méfiez-vous de vos chefs; si la victoire se refuse à notre courage, tremblez, dira-t-on encore, méfiez-vous de vos chefs, ils vous trahissent, ils sont vendus aux ennemis de la patrie \
Tous les liens de la discipline semblèrent un instant rompus. Les comités qui s'étaient formés dans chaque régiment, les manifestations patriotiques des troupes, les oflïandes qu'elles envoyaient à l'Assemblée de leur propre mouvement sans autorisation de leurs supérieurs, leurs adresses au corps législatif, leur contact incessant avec les gardes nationales, leurs fédérations avec les milices bourgeoises (comme celle de Royal- Étranger avec les milices de Franche-Comté et du régiment de Languedoc avec les légions toulousaines), leurs fédérations entre elles (comme celle des régiments de Beauce et de Normandie, et celle des sept régiments qui voulurent former un congrès militaire), Tintervenlion de l'autorité civile dans leur police intérieure, la puissance des municipalités qui méconnaissaient fréquemment les ordres des généraux, les excitations des sociétés populaires et des journalistes qui, comme Marat, conseillaient
i Monit. du 8 septembre (discours d'un officier', et du !«' juillet (rapport de Pastoret). Voici, entre mille, un exemple de cette incurable déùance qui régnait partout. On avait établi dans léirlise Saint- Jean, à Soissons, une boulangerie militaire. Les vitraux de Téfrlise étaient dégradés ; des éclats de verre écrasé lomoèreut dans la pâte du pain destiné aux volontaires. Trois jours après, .a France apprenait que 170 soldats avaient péri empoisonnés et que TOU autres étaient à Thôpital. Une députalion se présentait à la barre de l'Assemblée pour dénoncer ce crime atroce et demander vengeance, (Séances des 2 et 3 août.)
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à Tarmée de massacrer ses chefs, les liaisons qu'avaient formées à Paris les soldats députés à la Fédération du 14 juillet 1790, tout avait semé l'insubordination dans les régiments. Lorsqu'éclata le terrible soulèvement de Nancy, l'Assemblée constituante se contenta de licencier les régiments du Roi et Mestre de camp, et de donner aux deux corps qui les remplaçaient le dernier numéro de la série. Elle autorisa les soldats à faire partie des sociétés patriotiques. On vit la garnison de Lille protester contre le nouveau règlement qui « ne respirait que la tyrannie », et dénoncer à la Législative M. de Xarbonne comme despote, prévaricateur et réfractaire à la loi ; le ministre de la guerre dut se justifier en présence des soldats auxquels l'Assemblée avait accordé les honneurs de la séance. On vit les Suisses du régiment de Châteauvieux, qu'on avait condamnés aux galères après l'insurrection de N'ancy, reçus dans l'Assemblée au bruit dos applaudissements, fêtés par la population de Paris, acclamés dans les rues et les jardins publics. Le 18® cavalerie laissa massacrer, dans ses rangs, par une bande de séditieux, le maire d'Étampes, Simonneau. Des réc:!ments se partagèrent la masse, mirent leurs officiers aux arrêt:;, conduisirent leurs chevaux au marché pour les vendre. Les soldats, dit l'auteur du Tableau historique, aspirant tous à remplacer leurs chefs, ne négligeaient aucun moyen pour les dégoûter, et menaçaient même de les égorger s'ils ne quittaient pas de bon gré'.
Même indiscipline chez les volontaires. Quelques bataillons avaient mis à leur tète des intrigants et des braillards; les grands parleurs, et surtout les grands buveurs, écrivait François Wimpfen, Pont emporté dans la concurrence sur les plus capables. D'autres commettaient des désordres en rejoignant leur garnison ou en se rendant aux frontières. Nos jeunes militaires, disait Karbonne, ont adopté la manière ancienne de se battre et d'inquiéter leurs hôtes. Ils brisaient les vitres des auberges comme au Pied de Bœuf, a Wasselonne. Ils faisaient des arrestations illégales, comme le 1*^ de la