II
Corrèze, à Senlis et à Pont-Sainte-Maxence. Ils voulaient, comme le 3* de l'Yonne, à Dormans, mettre à la lanterne des prisonniers décrétés d'accusation par l'Assemblée, et couchaient en joue leurs officiers ^
Ajoutez que les volontaires étaient en désaccord avec les vieux régiments. Ils se vantaient d'être les vrais soutiens et, comme disait le député Bruat,les enfants chéris de la Liberté. Ils avaient l'habit bleu; les soldats de ligne avaient conservé l'habit blanc. Ceux-là se distinguaient par les noms de leurs départements; ceux-ci ne portaient plus ces noms de Champagne, de Navarre, d'Auvergne, de Bourbonnais, qui rappelaient de glorieux souvenirs, et ils regrettaient encore de n'être désignés que par un simple numéro d'ordre. Nos ennemis, écrivait Couthon, insinuent à la troupe de ligne que les citoyens armés la méprisent et se croient très au dessus d'elle, afin d'établir entre ces deux corps, qui ne doivent essentiellement en faire qu'un, une diversion utile à leur projet'.
L'armée du Rhin est peut-être celle que la correspondance des généraux et des administrateurs avec le ministre de la guerre nous fait le mieux connaître. Partout des querelles et des actes d'indiscipline dans les troupes de ligne comme parmi les volontaires. Un commencement d'insurrection éclate dans la garnison de Phalsbourg. A Lunéville, le 3o^ régiment d'infanterie provoque le 15* de cavalerie. Le l<^^ bataillon du Haut-Rhin, excité par son lieutenant-colonel (Jffenstein, se soulève; il faut le changer de cantonnement et jeter Offeustein en prison. Le 2« de Seine-et-Oise s'insurge pendant sa marche de Belfort à Strasbourg. A Neufbrisach, le 1" de l'Ain et le 6« du Jura se livrent à des désordres qui désespèrent le vieux Lamorlière. A Strasbourg, la garnison se divise en deux partis, l'un formé par l'ancien régiment de Normandie cavalerie et le régiment suisse de Vigier, l'autre composé des volontaires nationaux, de l'artillerie, Jes chasseurs à cheval; le 8 juin, les deux
1 Roussel, Les Volontaires, o3 ; rapport de Narbonne, 11 janvier; Mi'« de Blocqueville, Le 'Dia-frhal Davou.t, 1879, I, 295.
* Monit. du 31 août (lettre de Bruat' ; Gay de Vernon. Custinc et HoHchcrd, 1844, p. 39; Corresp. de Couihon," 1872, p. 180 ilttlre du 30 aoùi].
partis en viennent aux mains dans une brasserie ^ Pas une lettre de Luckner, de son chef d'état-major Victor de Broglie, de Lamorlière, de Custine, de Biron, qui ne retrace la faiblesse de cette armée. ;Nous n'avons plus de fusils, mande Broglie, pour armer nos volontaires; les 7,1 00 qui sont à l'arsenal de Strasbourg ny suffiront pas. Lamorlière ne cesse de se lamenter sur la pénurie de ses mo^'ens ; sa position, dit-il, devient tous les jours de plus en plus difficile; il lui sera bientôt impossible de répondre de rien ; jamais armée, chargée de défendre la frontière de l'Alsace, n'a été aussi faible que la sienne. Broglie reconnaît le zèle et l'ardeur des troupes ; il lui semble qu'elles gagnent en instruction et en discipline, mais que de choses à faire encore ! « L'émigration d"un grand nombre d'officiers, des vacances longtemps prolongées, des changements rapides et multiplies dans les officiers et sous-ofticiers, la nécessité de morceler les troupes pour obéir aux réquisitions des corps administratifs et maintenir Tordre, telles sont les principales causes qui ont retardé le progrès des troupes et surtout des volontaires nationaux; ils ont singulièrement besoin d'apprendre à servir sous l'œil d'un général qui prenne de leur instruction un soin particulier, ù Le i9 juillet, Lamorlière, Custine, Biron, Broglie adressent un mémoire collectif au ministre de la guerre ; ils exposent franchement leur situation. Ils ne disposent que de 47,700 hommes, dont 25,000 dans les places et 22,000 dans les camps, et on ne leur promet d'autre renfort que huit bataillons! « Ils manquent de tout. L'habillement des troupes est dans un état de délabrement véritablement honteux et qui compromet essentiellement la santé du soldat. L'armée est dépourvue d'officiers généraux, d'officiers supérieurs, de subalternes, d'ingénieurs, de canonniers, démineurs; sans ces officiers, sans ces soldats, on n'a ni armée, ni garnison capable de se défendre avec vigueur, d Le 10 mai, Fadjudant-général Vieusseux écrivait à Brissot, son ami :
* Arch. guerre, Luckner au commandant de Phalsbourg, 2 mai ;
lettre de Detranc, 23 avril ; Custine à Servan, 9 juin, et Roussel.
et 57-58. *
Les tentes, les marmites, les bidons, les canons, les munitions, les outils n'arrivent que successivement et en petit nombre ; quand on a une chose, l'autre manque.. . De pauvres officiers, à qui on ne fournit pas la viande comme aux soldats, ni des chevaux pour porter leurs tentes, sont obligés d'acheter tout cela et n'ont que des assignats dont personne ne veut; ils manquent à la lettre du nécessaire et cet état de choses, en même temps qu'il décide les gens faibles à abandonner la cause commune, dégoûte les mieux inlentionnés et finira par tout perdre. Le soldat est défiant, mutin et mal discipliné ; les plaintes sont inutiles, parce qu'il n'y a plus de moyens de punir et que les lentes formalités prescrites par la loi pour les délits majeurs sont impraticables en campagne . . A chaque instant, on croit voir des ennemis, et tout de suite les têtes se montent, on crie à la trahison et l'on fait circuler les contes les plus extravagants. Nous n'avons que des troupes très neuves, ires négligentes et très peu accoutumées aux fatigues, qui font le service avec nonchalance et légèreté, qui n'écoutent pas les remontrances ni les instructions des officiers, qui murmurent quand on exige d'elles des choses qui leur paraissent pénibles. . . Ce n'est pas avec des adresses, des pétitions, des fêtes et des chansons qu'on résiste à des troupes aguerries, disciplinées, faites à la tactique et commandées par d'excellents officiers ^
IV. Aussi la guerre avait commencé par une honteuse déroute ; les soldats avaient lâché pied à la vue de Fadversaire et massacré leur général qu'ils accusaient de trahison.
Le 28 avril, une colonne, commandée par Théobald. Dillon, marchait de Lille sur Tournay ; les hussards autrichiens parurent tout à coup; aussitôt la cavalerie française tourna bride en criant saute qui peut et entraîna linfanlerie. Dillon essaya de rallier les fuyards ; ses propres soldats lui tirèrent deux coups de pistolet, l'arrachèrent de la grange où il s'était réfugié, le ramenèrent à Lille tout sanglant et regorgèrent dans la rue. Le colonel du génie Berthois, l'ancien curé de la Made-
* Arch. guerre: de Broglie à de Grave (11 mai), et à Lajard (23 juin) ; Lamorlière à Servan (7 et 10 juin) ; les généraux de larmée du Rhin à Lajard (19 juillet); cp. les deux lettres de Vieusseux à Brissot JO et lo mai) : la lettre du 15 mai est reproduite en son entier par Roussct, Les Volontaires^ p. 54-55 ; on ne cite ici que celle du 10 mai, qui est inédite.
iGine et quatre prisonniers autrichiens furent pendus. Le même jour, Biron se porte de Quiévrain sur Mons et chasse de Boussu quelques uhlans ; mais il voit les hauteurs de Jemmapes garnies de troupes. Il n'ose tenter l'attaque, et, sur le soir, après une canonnade inutile contre les avant-postes ennemis, il ordonne la retraite. Il campe à Boussu. Mais ses soldats étaient épuisés par la marche, la chaleur et la faim ; ils avaient jeté leur pain sur la route. Soudain, à dix heures, le bruit se répand que la cavalerie autrichienne a pénétré dans le camp. Les dragons du 3« et du 6^ enfourchent leurs chevaux et s'enfuient au grand trot sur le chemin de Valencienues, en criant « 7ious sommes traJiislr> Biron et Dampierre s'efforcent de les arrêter : Dampierre ramène la moitié du 5^ régiment, mais Biron et les officiers de son état-major parcourent plus d'une lieue sans pouvoir rallier les dragons du 6^. Il faisait, dit Latour- Foissac, un beau clair de lune, mais sa lumière était horriblement obscurcie par les flots épais de poussière que la course précipitée des chevaux élevait loin audessus des têtes, on était emporté par le torrent, on ne se reconnaissait pas, on ne se voyait pas. Enfin, Biron parvient à se faire obéir; il reforme les dragons dans la plaine d"Orun et les reconduit au camp. Le lendemain, au point du jour, on se dirige dans le plus grand désordre sur Valencienues et on laisse les uhlans s'emparer de Quiévrain. Vainement le maréchal de camp Fleury se met à la tète du 68*' régiment et tente de reprendre le village ; blessé, jeté à bas de son cheval, il voit le régiment se débander en criant qu'il faut retourner à Valencienues. Vainement Biron mène le 49« régiment à l'attaque de Quiévrain et refoule les uhlans ; deux autres régiments d'infanterie qu'il court chercher pour garder le village reconquis, refusent de suivre leur général. Biron abandonne Quiévrain et repasse la frontière un des derniers. Tout se confondait dans cette déroute, infanterie, cavalerie, artillerie ; les chemins étaient couverts de fusils, de sabres et de sacs ; plus de soixante soldats expirèrent de fatigue et de peur; quelques-uns, tourmentés par une soif ardente, se traînèrent jusqu'à des mares d'eau fétide et y moururent. On laissa sur la place
les effets de campagne, les équipages, plusieurs pièces de canon ; on rentra et s'entassa pèle-mèle dans Valenciennes ; on leva les ponts : personne ne voulait regagner les cantonnements et quitter l'abri qu'offraient les murailles. Biron ne déblaya la ville que le lendemain *. La guerre ne pouvait commencer sous de plus tristes auspices, et cette double déroute trompa 1 Europe sur la valeur de l'armée française. On crut partout qu'elle se débanderait dès la première bataille. Les Autrichiens affichèrent sur les arbres de la Flandre les mots zaincre ou courir. « 0 Français, s'écriait le poète allemand Bûrger, honte à vous qui cachez votre lâcheté sous des actes de tigres, qui égorgez votre général et vos prisonniers, qui fuyez comme des gredins! Je voulais être votre Tj'rtée, mais je souhaite la victoire à quiconque vous portera des chaînes. Celui qui ne peut mourir pour la liberté, mérite que le prêtre et le noble le chassent à coups de fouet de ses propres foyers 1 » On cro^-ait en effet, dit Latour-Foissac, que pour vaincre ces fameux soldats de la Révolution, il n'y avait plus besoin que de fouets de poste *.
V. A l'indiscipline et aux défiances de l'armée se joignait la mésintelligence entre les généraux, les uns méditant une guerre d'invasion, les autres résolus à se tenir sur la défensive, les uns attachés à la Constitution de 1791, les autres flatteurs du parti populaire, tous voulant n'en faire qu'à leur tête, aspirant à l'indépendance, regardant leur armée comme leur propriété, sans cesse préoccupés des événements de Paris.
Luckner avait, après la déroute du 28 avril, remplacé Rochambeau à la tête do l'armée du >îord. Dumouriez, sorti du ministère et nommé lieutenant-général, vint rejoindre le maréchal à Valenciennes. L'état-major lui fit l'accueil le plus méprisant ; on ne lui envoya ni ordonnance ni garde d'honneur ; on ne mit pas son arrivée à
» Arch. guerre, Mém. de Latour-Foissac et lettres de Biron. Remarquons, une lois pour toutes, quon nommait régiment le premier bataillon ou LataiJon de inarchp.
> Lalour-Foissac ; Biirgtr, '\\c,-ke p. p. Bohtz, 1835, p. 102.
l'armée française 49
Tordre du jour de l'armée, et pendant une semaine l'ancien ministre des affaires étrangères se promena dans les rues de Valenciennes comme un simple particulier. Luckner le traitait à la hussarde ; Dumouriez lui représenta qu'il valait mieux camper à Quiévraiu; le maréchal s'emporta et déclara en jurant qu'il n'avait pas besoin de conseils et ferait mettre a la citadelle tout officier-général qui raisonnerait. Lorsqu'il fallut donner un commandement à Dumouriez, il lui confia le moins important, celui du camp de Maulde.
Ce fut alors qu'eut lieu ce mouvement singulier et dangereux que les contemporains nommèrent le chassécroisé des deux armées du Centre et du Nord. Lafayette, alors à Metz, était trop loin pour marcher sur Paris lorsqu'éclaterait l'insurrection jacobine que tout le monde prévoyait. Un jour, il quitte son camp et se rend à Yalenciennes ; il s'enferme avec Luckner et lui propose un échange : Lafayette défendra la frontière de Dunkerque à Montmédy, et Luckner, de Mouiraédy à Besançon : le premier se transportera dans les Flandres avec ses troupes, et le second, sur la Moselle; le ministre Lajard approuve tout. L'opération s'exécuta dans les dernières semaines de juillet. Mais elle alarma l'opinion. En pleine guerre, à la vue des Autrichiens, on découvrait la frontière pendant quelques jours! On imposait aux soldats une marche inutile et fatigante de quatre-vingts lieues à l'intérieur du pays ! Si Lafayette et Luckner voulaient échanger leur commandement, pourquoi ne laissaient-ils pas leurs troupes dans leurs positions? Ne devait-il pas leur être indifférent de commander telle ou telle armée, pourvu qu'elle fût française* ?
Dumouriez était compris dans ce mouvement. Il avait ordre de quitter le camp de Maulde et de rejoindre Luckner à Metz, le 20 juillet, avec l'arrière-garde composée de six bataillons et de cinq escadrons. Mais il ne voulait pas quitter la Flandre; il projetait l'invasion de la Belgique et désirait, comme Lafa^'ette, rester à portée de Paris. Il n'hésita pas à désobéir.
* Dumouriez, M^m., édit. Barrière, 1878, I, 231 ; Monit., discours de Sers (20 juillet) et de Brissot (8 août] ; Monit. du 18 juillet, Lajard aux irénéraux.
Dans la nuit du U juillet, les Autrichiens attaquèrent Orchies. Dumouriez écrivit aussitôt, non pas a Lafayette ou à Luckner, non pas au ministre, mais à l'Assemblée législative. Sa lettre fut lue dans la séance du 18. J'ignore, disait-il impertinemment, s'il existe un ministre de la guerre; de deux généraux d'armée, l'un est en route pour la Moselle ou à Paris, l'autre est presque sur la même route ; on a l'air de regarder la frontière des Pays-Bas comme inditîérente et avec deux armées qui se croisent à une vingtaine de lieues d'ici, il ne se trouve même pas- de quoi exercer une défensive honorable. Il racontait l'attaque d'Orchies par les Impériaux ; il louait le courage des volontaires de la Somme, qui s'étaient battus pendant trois heures avec sangfroid; mais il ajoutait que les Autrichiens menaçaient le camp de Maulde et que sa petite armée devenait la seule ressource de la Flandre. Il est possible, concluait Dumouriez, que cette circonstance m'empêche de partir pour Metz ou même qu'elle amène d'autres dispositions de la part de l'Assemblée nationale et du pouvoir exécutif.
Le lendemain :i9 juillet', nouvelle lettre de Dumouriez à l'Assemblée. J'ignore encore, écrit-il, s'il y a un ministre de la guerre et je crois devoir m'adresser à l'Assemblée pour l'instruire des circonstances graves qu'a fait naître le départ de M. Luckner. Il annonce que les Autrichiens se sont emparés de Bavay, qu'il ne peut quitter sans danger ce département du Nord où il est né et dont il a la confiance; s'il emmenait à Melz, comme le veut Luckner, l'arrière-garde de l'armée, il ne resterait plus en Flandre assez de troupes pour repousser l'agression des Impériaux.
Vainement, dans la séance du 20 juillet. Lacuée s'étonne que Dumouriez feigne d'ignorer l'existence du ministre. Vainement Mathieu Dumas accuse le général de désobéir au roi et au maréchal, son supérieur hiérarchique. Arthur Dillon, nommé commandant de l'aile gauche de l'armée du Nord et de toutes les forces de Flandre, se laisse persuader par Dumouriez. Un conseil de guerre s'assemble à Valenciennes. On y déclare que le département du Nord court le plus grand péril et qu'il
faut j garder la deuxième division que commande DumoUriez, jusqu'à la retraite des Autrichiens. En réalité, le danger n'était pas aussi grave qu'on le proclamait; il ne faut en Flandre, disait justement Lafayette, qu'un très petit corps pour manœuvrer entre les places, et un mois plus tard, Dumouriez ne craignait pas d'appeler dans l'Argonne ies troupes du camp de Maulde K
Cependant Luckner attendait avec impatience son arrière-garde qui ne venait pas. Dumouriez n'avait pas daigné l'avertir, et le maréchal n'apprit la décision du conseil de guerre que par le ministre d'Abancourt. On imagine la colère du vieux soudard : Dumouriez c se permet de changer mes ordres » ; il oublie les devoirs d'un lieutenant-général subordonné à un maréchal de France ; il montre un esprit d'indépendance contraire aux principes des lois militaires ; il s'arroge de son propre chef le commandement des troupes du Nord ; il faut qu'il soit puni : si sa désobéissance reste sans châtiment, l'armée est perdue !
Mais l'opinion était favorable à Dumouriez. D'Abancourt répondit à Luckner que la conduite du général lui paraissait « extrêmement repréhensible », mais qu'il n'osait désapprouver la délibération du conseil de guerre de Valenciennes. Luckner, à son tour, écrivit qu'on se moquait de lui. puisqu'on changeait ses plans sans le consulter; que ses troupes étaient réduites aux deux tiers ; qu'il ne répondait plus de la défense de la Lorraine*.
Ainsi, à la veille de l'invasion prussienne, les généraux tournent leurs regards vers la capitale et se soucient beaucoup plus de l'Assemblée et du roi que de l'ennemi qui s'approche. Le 10 août survient, et la guerre civile est sur le point d'éclater et de se joindre à la guerre étrangère ; un instant, l'insurrection des troupes de Sedan semble répondre à l'insurrection du peuple de Paris, et tandis que les coalisés franchissent la frontière, Lafayette essaie d'entraîner ses soldats contre l'Assemblée 1
1 Lafayette à Lajard, 8 juillet, et Mem., III, 499. * Corresp. de Luckner et de d'Abancourt, 25 juiIlet-1" août (arch. guerre).
VI. Lafayette a rendu de grands services à l'armée française. Actif et désireux de se signaler, il accoutuma ses soldats à supporter la fatigue et à voir Tennemi; grand, mince, bien fait, il aviit l'extérieur du commandement ; son rôle sous la Constituante et ses prouesses d'Amérique augmentaient le prestige qu'exerçait sa personne. Mais son attention se portait moins sur l'ennemi du dehors que sur celui du dedans; il avait juré d'anéantir la faction jacobine, et le 22 juin, en exposant à Lajard la situation de son armée, il ajoutait : « Tous ces objets, quoique bien intéressants, le sont encore moins que notre situation politique ; c'est sur elle que doivent se porter les eflbrts de tous les bons citoyens ; mon combat avec les factieux est à mort, et je veux le terminer bientôt, car, dussé-je les attaquer tout seul, je le ferai sans compter ni leur force ni leur nombre K » On sait qu'il écrivit à la Législative pour lui dénoncer les c usurpations », les « maximes désorganisatrices » et la a fureur délirante » des jacobins ; qu'il parut le 28 juin à la barre de l'Assemblée et lui déclara qu'il fallait « détruire la secte qui envahissait la souveraineté et tj-rannisait tous les citoyens » ; les armées, disait-il, doivent être assurées par des actes décisifs de l'Assemblée que la Constitution ne recevra aucune atteinte au dedans, tandis qu'elles prodiguent leur sang pour la défendre au dehors.
Tout autre, à la nouvelle du 10 août, aurait aussitôt marché sur Paris. Lafayette voulut rester fidèle à la Constitution et refusa de la violer, même lorsqu'elle était violée par ses adversaires. La Constitution portait que les troupes ne devaient agir dans le roj-aume que sur la réquisition des corps administratifs. Faire une grande manifestation de la province contre Paris, rallier autour de la municipalité de Sedan toutes les municipalités et autour du conseil général qui siégeait a Mézieres tous les conseils généraux de France, former soit à Chàlons soit en Flandre un congrès des départements qui se serait déclaré investi de tous les pouvoirs, être le Washington de cette assemblée, tel fut le dessein de Lafayette.
» Lafayette à Lajard, 22 juin (arch. j^uerre).
l'armée française 53
Sûr du concours de Desrousseaux, maire de Sedan et de l'adhésion du conseil général des Ardennes, il écrit à l'un et à l'autre qu'il se met à la disposition du pouvoir civil. On l'approuve ; les corps administratifs de Sedan répondent qu'ils sont résolus à maintenir la Constitution et le conseil général de Mézières décide de ne pas publier les décrets de l'Assemblée.
Le soir du 14 août, trois commissaires de ]a Législative, Kersaint, Antonelle et Peraldi, arrivent aux portes de Sedan. Un lieutenant-colonel de volontaires, Bruat, frère du député, accourt au devant d'eux, les avertit qu'ils seront arrêtés. Ils entrent néanmoins. On les arrête, on les mène à l'Hôtel- de-Yille, on les interroge. Ils se nomment et déposent sur le bureau leurs passe-ports, leurs commissions, le décret qui suspend Louis XVI. Mais on refuse de reconnaître leurs pouvoirs qui ne tendent qu'à tromper la nation et à soulever Tarmée contre ses généraux. On se récrie contre le décret qui n'est qu'une violation outrageante de la Constitution et un acte monstrueux. On les retient comme otages, on les conduit au château, on les remet à la garde du colonel Sicard pendant qu'autour d'eux retentissent les cris Vive Lafayettel Une proclamation affichée sur les murs de Sedan invite les habitants de la ville à rester fidèles à la Constitution et à s'unir contre les agitateurs de la capitale qui veulent répandre dans la cité et jusque dans l'armée le mépris des lois et la guerre civile.
Cependant Lafayette envoie à tous les membres de l'Assemblée, à tous les directoires de département, aux principales municipalités de France les arrêtés de l'administration des Ardennes. Il recommande à ses troupes de se rallier autour de la Constitution qu'elles ont juré de défendre jusqu'à la mort. Il ordonne à tous les généraux soumis à son commandement de faire prêter de nouveau à leurs régiments le serment de fidélité à la nation, à la loi et au roi. Les chefs de corps réunis à Douzy, chez le colonel Stenge). rédigent une adresse à leur général; ils veulent, disent-ils, la Constitution tout entière; ils ne reconnaissent pas une assemblée qui s'attribue illégalement le pouvoir exécutif; ils ont pleine confiance en Lafayette et le suivront partout où il
54 La première invasion prussienne
voudra les conduire pour délivrer le roi et châtier les factieux. Le Veneur assemble au camp de Vaux les chefs de bataillon et leur fait signer une lettre qui engage Tarmée à rétablir le roi, représentant héréditaire de la nation : « Soldats, voulez-vous marcher sous les étendards de la loi ou sous ceux de Pétion? » En Flandre, Dillon obéit aux ordres de Lafayette et proteste hautement contre le 10 août : « On assure que la Constitution a été violée ; quels que soient les parjures, ils sont les ennemis de la liberté française, et le général saisit cette occasion de renouveler le serment de verser jusqu'à la dernière goutte de son sans: liour le maintien de la Constitution de 1791 '. »
Mais, de son côté, l'Assemblée législative prenait en toute hâte des mesures vigoureuses. Elle déclara les administrateurs des Ardennes et de Sedan personnellement responsables de la liberté de Kersaiut, d.'Antouelle et de Peraldi. Elle ordonna Tarrestalion du maire de Sedan et des membres du directoire de Mezières. Elle fit partir trois nouveaux commissaires, Isnard, Quinette, Baudin, qu'elle autorisait à requérir la force publique, et proclama infâme quiconque refuserait d'obéir a leur réquisition. Elle décréta le renouvellement de toutes les administrations des départements, avec la clause expresse que les patriotes pourraient être réélus. Elle accusa Lafayette du crime de conspiration contre la liberté et de trahison envers la nation et défendit à tous les fonctionnaires de lui prêter assistance. Elle décida que Dillon avait perdu la confiance du pays. Elle fit envoyer aux armées les pièces trouvées chez le roi et chez l'intendant de la liste civile de Laporte ; ces pièces qui démontraient les relations de Louis XVI avec les émigrés et ses desseins de contre-révolution, devaient être lues à la tète des compagnies et dans les chambrées. Elle rédigea une adresse aux troupes de Sedan et leur rappela que ('. la nation i-épandrait sur eux de nouveaux bienfaits en effaçant jusqu'aux dernières traces de distinctions aristocratiques qui survivaient encore à la Révolution dans l'armée de la liberté et de l'égalité ». Une
» Monit. des 20, 21, 22, 27 et 30 août.
autre adresse aux départements disait que rAssemblée était le point de ralliement nécessaire, qu'on ne pouvait se séparer d'elle sans trahir la patrie, qu'il fallait s'unir au corps législatif pour combattre les armées étrangères et maintenir l'inviolabilité du territoire.
Les décrets succédaient aux décrets. Mais déjà la fortune avait tourné, et Lafayette se voyait abandonné des départements et de l'armée. Le directoire de l'Aisne voulait le livrera l'Assemblée. A Soissons et à Beims, Kersaint, Antonelle et Peraldi avaient été reçus aux cris de vive la nation et de tive V Assemblée ! A Reims, la commune et la garde nationale avaient écrit qu'elles ne reconnaissaient d'autres rois que les législateurs. Au camp de Maulde, Dumouriez refusait de faire prêter à ses troupes le serment exigé par Dillon. Au camp de Maubeuge. Dillon, consterné de ce refus, apprenant la résolution du directoire de l'Aisne, voyant les officiers et les soldats garder le silence à la prestation du serment, se rétractait fort péniblement et cessait de correspondre avec Lafayette. A Metz, Luckner se contentait de gémir. A Phalsbourg, à Wissembourg, à Lauterbourp:, les commissaires de rAssemblée, Carnot, Coustard, Prieur de la Côte-d'Or et Ritter étaient accueillis par les acclamations des troupes ; ils réunissaient l'état-major de Biron : « Vous soumettez-vous, disait Carnot, purement et simplement aux décrets de l'Assemblée, oui ou non?» Oui, sans restriction, répondait Biron. Oui, répondaient après leur général la plupart des officiers de l'état-major. Les commissaires ne destituaient que Victor de Broglie, Caffarelli du Falga, Briche, Rouget de Lisle et quelques autres ^
Cependant, le 15 août, a lieu dans la plaine de Sedan la revue des troupes de Lafayette. Le général, accompagné du maire et de la municipalité de la ville, fait lire la formule du serment ; mais pas une voix ne crie tive Lafayette, et on entend de divers côtés vive V Assemblée. Les compagnies de canonniers ne veulent prêter d'autre serment que celui d'être fidèles à la nation et à ses représentants. Les volontaires de l'Allier refusent de
» Monit. 'les 20 et 22 août.
lever la main et un capitaine sortant du rang dit au général : « La liberté, l'égalité, l'Assemblée nationale, voilà les seuls noms qui puissent entrer dans nos serments. » La compagnie des grenadiers de Mayenne-et Loire imite le bataillon de l'Allier. Les jours se passent: on apprend que l'Assemblée a destitué Lafayette; des émissaires venus de Paris, entre autres Westermann, se répandent dans ie camp; quelques-uns, pour mieux se déguiser, se présentent comme recrues. Lafayette laisse distribuer à ses troupes les journaux de Paris et mettre à la poste des pétitions contre lui; il veut, dit-il, laisser a ses adversaires des moyens qui seraient indignes de sa cause. Bientôt l'armée regarde la résistance de son général comme une révolte. Plusieurs veulent sauver sa vie; la plupart disent tout haut que Lafayette est un traitre qu'il faut livrer pieds et poings liés à l'Assemblée. La cavalerie hésite encore, mais l'infanterie et surtout l'artillerie se prononcent avec éclat contre le général. Le colonel du 6*" régiment, Galbaud, a refusé d'assister à la réunion de Douzy, qu'il déclare illégale; les canonniers, écrit-il au Moniteur, n'ont jamais été la dupe de Lafayette, on les décorait du titre de factieux, mais ils ne voulaient pas encenser l'idole du jour ni se séparer de l'Assemblée \ Lafayette se jugea perdu. Il prit les dispositions nécessaires a la sûreté de l'armée. Il écrivit une lettre antidatée du 13 août, dans laquelle il prenait sous sa responsabilité unique et personnelle toutes les mesures de résistance à l'Assemblée. Il fit ses adieux à la municipalité de Sedan et à ses soldats. Le 19 août il passait la frontière avec tout son état-major '. Il tomba dans les avant-postes autrichiens et fut arrêté. Il aurait échappé s'il l'avait voulu : ses compagnons s'étaient saisis d'un paysan qui devait leur servir de guide, mais cet homme
1 Monit. du 22 août (lettres de Sedan et discours d'un serpent de l'Allier, député par ses camarades qui s'étaient cotisés pour payer son voyage ; Monit. du 27 août (lettre de Galbaud], et du 21 août (lettre du canonnier Deprez] ; Lafayette, Mém.^ IV, 395 et 400 ; lettre à M™« d'Héiiin. IV, 479. Tous ces laits sont peu connus.
* Daverhoult tenta de le rejoindre; des douaniers le poursuivirent; il se tira un coup de pistolet et mourut quelques jours après {Monit. du 25 août).
L'aR.MEE FKANÇA.ISE 57
s'y refusait obstinément: Lafayette le relâcha au liea de lui faire peur. La nouvelle de son arrestation fut accueillie dans le camp des alliés avec les plus vifs transports; la justice de Dieu, disait-on, avait livré un homme abominable au destin quïl méritait; on le regardait comme coupable du crime de lèse-majesté; on croyait qu'il prêcherait partout l'insurrection, s'il était remis en liberté; il fallait donc le tenir sous bonne garde et le mettre dans une forteresse jusqu'au jour où Louis X"^'I restauré voudrait bien décider de son sort. Monsieur, lui écrivit le duc de Saxe-Teschen, on ne vous a point arrêté ni comme constitutionnel ni comme émigré; mais c'est vous qui avez été le fauteur de la Révolution, qui avez donné des fers à votre roi, qui avez été le principal instrument de toutes ses disgrâces; il n'est que trop juste qu'on vous retienne *.
VII. Telle était après le 10 août la situation de l'armée française. L'Europe la jugeait incapable de faire face à l'invasion prussienne. Mais cette armée était entièrement dévouée à la Révolution; elle aimait avec passion le nouveau régime; elle voulait combattre, souflrir et mourir pour la cause de la liberté.
Elle devait tout à la Révolution. La Révolution avait renversé les barrières que le manque de naissance, de fortune ou de faveur opposait encore au mérite. Elle avait proclamé que tout Français était admissible aux grades militaires; elle avait donné à tout soldat qui servirait seize années, les droits de cito^^en actif; elle avait établi l'égalité entre les régiments de même arme et augmenté la solde, accordé la décoration militaire aux ofticiers de tous grades après vingt-quatre ans de services révolus, une pension ou les Invalides à tout militaire qui aurait trente ans de services et cinquante ans d'âge, le maximum de la retraite du grade a quiconque serait blessé à la guerre et désormais incapable de poner les armes, des pensions particulières à ceux qui contracteraient des infirmités au service. Un vieux capitaine du b^ régiment
' M^m. de Vaublanc (récit de La Tour-Maubourg) ; Vivenot, Quellen, II, 180 et 192, Reuss à Saxe-Teschen; Saxe-Teschen a Lafayette.
avouait à Lafayette qu'il n'aimait pas la Révolution, mais qu^il se battrait pour elle parce qu'elle lui donnait la retraite que lui refusait l'ancien régime *.
L'armée avait donc insensiblement donné son affection au pouvoir législatif. C'était à l'Assemblée qu'elle exprimait directement ses désirs. Les sous-officiers et les soldats voyaient dans la réunion des représentants de la nation le seul pouvoir légitime, le seul qui leur rendait justice et accueillait leurs plaintes. En avril 1790, les chasseurs de Normandie et le régiment de Colonel-général, retirés dans la citadelle de Lille, disaient au lieutenant du roi qu'ils attendraient la décision de l'Assemblée. Une lettre du président de la Constituante ramenait au devoir la garnison de Tarascon et apaisait les plus graves désordres.
Avec quel enthousiasme l'armée s'était ralliée autour de l'Assemblée, lorsqu'elle avait appris la fuite de la famille royale! La Constituante prescrivit alors un nouveau serment pour les troupes de ligne et les gardes nationales ; ce serment enjoignait de maintenir la Constitution, mais il portail aussi qu'il fallait « mourir plutôt que de souffrir l'invasion du territoire français par des troupes étrangères et n'obéir qu'aux décrets qui seraient rendus en conséquence par l'Assemblée natiouale >■>. Il fut prêté partout avec la plus grande solennité et le plus imposant appareil. Jusque-là, dit Bonaparte, si j'eusse reçu l'ordre de tourner mes canons contre le peuple, je ne doute pas que l'habitude, le progrès, l'éducation, le nom du roi ne m'eussent porté à obéir, mais le serment national une fois prêté, c'était fini; je n'eusse plus connu que la nation '.
Après le 10 août 1792 comme après le 20 juin 1791, l'armée ne connut plus que la nation. Le retour de Varennes, assure Lavallette, avait détruit la majesté du trône; tout sentiment d'amour et même d'intérêt pour le monarque était éteint dans le cœur du soldat : on ne comprenait plus la nécessité d'un roi; l'armée ne tenait plus à lui par aucun lien ^
i Lafavette, M^m., III, 297.
a Las Cases. Mémorial de Sainfe-Hdène, V, 239 (3 août 1816).
3 Lavallette, jilém. et soîitenirs, 1831, I, 53 et 70; cp. Bouille,
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Beaucoup d'olficiers étaient encore attachés au roi et à la Constitution de 1791. Les colonels et les lieutenantscolonels, mandait Biron à Servan, ne me paraissent pas très patriotes et il est plus prudent de les surveiller que de leur accorder une grande confiance. Le nom du roi, écrit le duc de Raguse, avait encore une magie que rien n'avait altérée dans les cœurs droits, la majorité des élèves de l'école de GhâJons était royaliste constitutionnelle et j'appartenais à cette nuance d'opinion *. Après le 10 août, le maréchal de camp qui commandait Tavantgarde de l'armée du Centre, Deprez-Crassier. affirmait à Hoheniohe qu'il servait la France libre et le roi. Le commandant de Long^-y répondait aux sommations des alliés qu'il combattait au nom de la nation et du roi. Le commandant de Verdun, Beaurepaire, faisait la même réponse; il ne pouvait rendre la place, disait-il, sans manquer à la fidélité qu'il devait au roi, ainsi qu'à la nation et à la loi *.
Mais les officiers décidés à suivre la pente de la Révolution formaient un puissant parti. Dès 1790, dans le régiment où servait Dommartin, le lieutenant-coionel, trois officiers et tous les lieutenants en troisième, qui a n'avaient rien a perdre », s'étaient déclarés pour le parti populaire. Leur nombre n'avait fait qu'augmenter; les capitaines qui voulaient devenir colonels, les lieutenants qui voulaient devenir capitaines, les sous-lieutenants qui voulaient devenir lieutenants, accueillirent la journée du \0 août sans répugnance. Ts'ous nous sentons en état d'être de bons capitaines, disait le lieutenant Moulauban après le 20 juin 1792 a son colonel Dampmartin ; Monsieur, lui répliqua ce dernier, l'an dernier vous ne songiez qu'a devenir un bon lieutenant, cette année
Mém., 417 : « Topinion des soldats sur la nullité du roi et la puissance de l'Assemblée. »
» Marmont, Mm., 1857, I, 23-25.
* Voir plus loin les chapitres Fontoy, Longwy et Verdun. Brunswick répondit à Beaurepaire : • Les commandants et les troupes de la garûison de Verdun ayant employé le nom de leur roi comme un motif de résistance, sont avertis que, dans un moment où Sa Majesié très chrétienne est évidemment au pouvoir des usurpateurs de sa puissance légitime, un pareil moiit perd jusqu'à l'apparence même de raison propre a les excuser. » Le Moniteur n'a pas inséré ce passage.
VOUS VOUS jugez capable d'être un bon capitaine, Tanuée prochaine vous aurez assez de mérite pour être colonel '.
Les officiers « patriotes « l'eaiportèrent. Avec le levier des soldats, dit Bonaparte, ils conduisaient le régiment et faisaient la loi ; s'ils se trouvaient dans les salons ou parmi leurs camarades, ils se voyaient en minorité; mais dans la rue ou parmi les soldats, ils se retrouvaient au milieu de la nation tout entière'.
Voila pourquoi l'armée abandonna Lafayette et acclama la journée de la Saint-Laurent. Ce n'était plus l'armée royale ; c'était l'armée de la Révolution, l'armée nationale qui ne tenait compte que de la patrie, et, selon le mot de Lavallette, elle restait fidèle, avant tout, à sa haute destinée de défendre le territoire. Un très petit nombre dofticiers démissionnèrent ou émigrèrent après le 10 août. Les autres sacrifièrent à la France les inclinations secrètes d'un cœur royaliste. Je pense, écrivait Victor de Broglie, que l'Assemblée n'a pas le droit de suspendre le roi; mais, a cause du danger de la patrie et de la présence des ennemis, je reste à l'armée pour m'opposer à l'invasion. Je demeure à mon poste, disait d'Aiguillon, pour défendre l'indépendance nationale. Dommartin mandait à sa mère qu'il fallait tendre le dos ; mais, ajoutait-il, c'est à l'armée qu'est la place de tous les gens de bien, et il ne lisait plus les journaux et ne pensait qu'à son service. Un officier de l'armée du Rhin haranguait ainsi ses soldats : « Camarades, on veut nous diviser, mais loin de nous toute dissension; nous sommes en présence de nos ennemis irréconciliables, ne les perdons pas de vue et bornons-nous à ce seul objets »
Tels étaient les sentiments des troupes de ligne. Les volontaires pensaient de même; eux aussi ne voulaient pas délibérer sur les affaires intérieures; eux aussi ne voyaient que l'ennemi du dehors. « Je suis l'interprète du bataillon, écrivait Davout au directoire de l'Yonne, et nous sommes certains que vous ne partagez pas l'opinion
* A. de Besancenet, Dommartin, 1880, p. 43 ; Dampmariin, Mém.^ édit. Lescure, p. 2.53.
* Las Cases. Mémorial^ V, 239.
* Lavallelte, I, p. 116; Ternaux, III, p. 452-455; de Besanceuet, Dommartin, 62 et 66 ; Monit, du 25 août.
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des directoires qui ont trahi le peuple et embrassé une cause aussi vile, aussi méprisable que les gros et importants personnages qui en étaient l'objet. Tous prenez sous notre sauvegarde tout ce qui nous appartient: nous, nous savons combien les délibérations des corps armés sont illicites et attentatoires à la liberté et à Tégalité ; nous ferons nos efforts pour empêcher notre ennemi commun de mettre le pied sur notre territoire; voila tout ce que nous pouvons faire pour le service de la patrie. » Dans un pays libre, s'écriait devant l'Assemblée l'orateur des deux premiers bataillons de la Gironde, tout citoyen, depuis le soldat jusqu'au général, doit marcher a l'ennemi sans tourner la tête en arrière, ^'otre poste est aux frontières, disaient les volontaires de Sedan et de Pontsur-Sambre, nous ne le quitterons qu'à la dernière extrémité; si l'Assemblée a besoin de bataillons, qu'elle parle, mais elle en trouvera dans l'intérieur et au camp de Soissons. Le 16 septembre, quatre jours avant Yalmy, un volontaire de l'armée de Kellermann mandait a ses amis de la capitale : « Notre armée ne s'occupe pas beaucoup de l'intérieur et nous ne voyons que les Prussiens. » Le mot de patrie, racontait plus tard Lavallette, me faisait battre le cœur; toutes les idées qui m'avaient tourmenté à Paris s'étaient effacées; le bonheur de combattre pour ma patrie animait toutes mes pensées, et ces impressions profondes étaient partagées par tous les Français *.
Cet ardent patriotisme est le principal secret des victoires de la Révolution. L'armée ressemblait à la Convention qui se réunissait au lendemain de Valmy et que nous décrit Mallet du Pan ; cette assemblée, dit-il, était composée individuellement de pygmées, mais ces pygmées, toutes les fois qu'ils agissaient en masse, avaient la force d'Hercule, celle de la fièvre ardente. De même, l'armée française se composait peut-être individuellement
* Lettre de Davout du 4 septembre (M^^* de BlocqueviUe, Le maréchal Datout, II, 299;; Monit. du 22 juin, séance du 20 (discours de l'orateur des bataillons de la Gironde^ ; Monit. du 20 août, lettre du volontaire Bouquet et de Chauvet, capitaine au bataillon de la Sarlhe; iournal des Jacobins, corresp. 20 septembre, lettre de Vitrj ; Lavallette, Mém., I, 114.
de soldats inférieurs aux Prussiens par l'expérience et la discipline, mais toutes les fois qu'elle agissait en masse, elle avait une force que n'eurent jamais les alliés, celle de l'enthousiasme qui, selon le mot de Toulougeon et de Gouvion Sainl-Cyr, suppléait à tout*. Elle luttait pour la liberté et pour l'indépendance. Je pense, écrivait le grenadier Gazin à son fils, soldat au 34^ de ligne et désarmé par la capitulation de Longwy, «je pense que la guerre d'un peuple qui veut être libre contre les tyrans, ne peut durer longtemps, car le peuple a pour lui la raison, sa force et sa bravoure ; il est debout; il n'a qu'à dire : je veux être libre, et il le sera )>. Le soldat Fricasse s'écriait, à la nouvelle des premiers succès de l'envahisseur : « avec du courage on vient à bout de bien des choses 3), et il faisait à Dieu la prière suivante : « Dieu de toute justice, prends sous ta protection une nation généreuse qui ne combat que pour l'égalité ! * »
On manqua, dans les premières campagnes, des choses les plus indispensables, mais personne ne désespéra du salut du pays. Lisez les lettres de nos généraux sous le règne de Louis XV, disait Servan à Luckner, et vous les verrez partout se plaindre amèrement de l'indiscipline de leurs soldats, de la négligence des officiers, du dénûment excessif de tous les objets nécessaires, de tout ce qui fait aujourd'hui la base des plaintes que je reçois journellement... toutefois le maréchal de Saxe sut, avec ces troupes dont il avait à se plaindre, battre les Anglais, les Autrichiens, les Hollandais, les Bavarois, les Hessois et les Hanovriens, réunis à Fontenoy, Rocoux et Lawfeld, prendre toutes leurs places fortes, et soumettre le même pays qui devient aujourd'hui le théâtre de la guerre ^ Ces paroles étaient prophétiques.
VIII. Mais d'autres causes importantes expliquent le succès des Français, qui parut inexplicable aux contemporains. Si la nation, écrit M^^^ de Tourzel, commençait la
1 Tou'.on^'-eon, II. p. 327 : Gouvion Saint-Cyr, Introd. aux Mém. Bur les campagnes de l'armée du Rhin et de Rliin-et-Moselie, I.
* Monii. du 17 septembre (lettre de Gazin); Larchey, Journal de Fricasse, 1882. p. 5 et 183-184.
* 9 juiu, Servau à Luckner, Arch. nat., A A, 61.
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guerre sans argent, avec une armée désorganisée et des places sans défense, les alliés lui laissèrent le temps de revenir de son premier émoi et agissant toujours mollement, ils laissèrent ranimer le courage si naturel aux Français qui finirent par se défendre comme des lions et devinrent invincibles. Ce furent en effet les retards ordinaires de la cour de Vienne qui sauvèrent la France en 1792, Avec 3,000 hommes, disait le général autrichien Beaulieu, je ne puis que défendre la frontière; j'habituerai les Français au feu, je les formerai à la guerre et je les apprendrai à nous battre. L'Autriche, toujours lente à se mouvoir, donna quatre mois de répit à la Révolution. L'armée qui bordait nos limites de Dunkerque à Belfort eut le temps de s'organiser et de s'aguerrir; la boue et les circonstances aidant, elle suffit à la tâche et Bouille témoigne qu'elle fut en état de résister à l'ennemi dans le courant de la première campagne*.
Les troupes du Pxhin, que commandaient Biron et Custiue, étaient peut-être moins capables que celles du Nord et du Centre de soutenir l'épreuve redoutable de linvasion*. Mais on savait que l'orage éclaterait en Lorraine et en Champagne; le bruit se répand, disait Lafayette, que les ennemis pénétreront par les Flandres ou par l'Alsace, mais ce sont eux qui le font courir, et ce n'est pas là leur chemin. Aussi avait-on déployé dans la région du nord-est toutes les ressources dont on disposait. On n'avait pu fortifier suffisamment les places et leur donner toute leur valeur militaire ; mais elles étaient à l'abri d'un coup de main et tiendraient quelques jours les envahisseurs en respect. Les approvisionnements de Longwy, de Verdun, de Sedan étaient considérables; Givet regorgeait de munitions de bouche; ou y sale en ce moment, écrivait Dommartin le 24 décembre 1791, cinq cents bœufs gras et une prodigieuse quantité de moutons et de porcs. Enfiu, les armées de Sedan et de Metz s'étaient sérieusement préparées à la défensive; c'étaient
' M"- de Tourzcl, M^m., 1883, II, 94 ; Marcillac, Mém., édit. Lescura, 105 : Boui.lé, Mmi . o2u et 417.
* Vcir plu? hnui Its extraits des correspondances des généraur de l'armée du Rhin.
celles auxquelles le ministère avait appliqué sa sollicitude la plus ardente, celles où pendant six mois, malgré les misères et les lenteurs fatales de la situation, malgré les lamentations des généraux, les services s'étaient le plus solitlement organisés, celles où les régiments s'étaient le mieux habitués à une action commune, où les troupes, déjà façonnées et endurcies, étaient assez fortes pour regarder les ennemis en face, et donner au pays le temps de compléter ses armements.
Déjà de petits combats livrés par l'avant-garde de Lafayetle aux Impériaux avaient lavé la honte de Mons et de Tournai. Le 24 mai, un détachement chargé de faire du fourrage était attaqué près de Florennes, à Hemptinne, par les Autrichiens. Gouvion, qui le commandait, n'avait que 4,000 hommes dont deux bataillons de volontaires, ceux de la Côte-d'Or et de la Marne; il fit sa retraite en disputant le terrain avec obstination; il perdit trois pièces de canon, mais qui tirèrent jusqu'au dernier moment. Les chasseurs à cheval reçurent le feu de l'artillerie autrichienne a avec la bravoure la plus tranquille ». Pendant cinq heures, écrivait Lafayette au ministre de la guerre, pas un homme n'a quitté son rang, et les troupes ont conservé le silence et le sangfroid comme le courage de vieux soldats *.
Le H juin eut lieu un second engagement, celui de Glisuelle. L'avant-garde française était postée à une lieue de Maubeuge et séparée du reste de l'armée par le défilé de la Sambre. Surprise par les Impériaux, elle se replia lentement derrière les buissons qui couvraient le terrain. Elle perdit deux de ses chefs, Gouvion qui fut tué raide par un boulet, et le lieutenant-colonel des volontaires de la Côte-d"Or, Gazotte, « âgé de soixante-quinze ans et connu par cinquante ans de services distingués dans l'artillerie ». Mais les renforts arrivaient ; le feu de l'artillerie légère arrêta les colonnes ennemies qui se retirèrent sur Mons; on les suivit à plus d'une lieue au delà des postes qu'occupait l'avant-garde '.
» Lafavette au ministre, 24 mai (arch. guerre). > Id., "LalayeUe a Servan, un officier de l'avant-garde à Lafayette, 11 juin.
Quelques jours plus tard (29 juin), les Autrichiens tentaient une nouvelle attaque sur l'avant-garde de Lafayette et chassaient de Mairieux Tinfanterie française. Mais le 99^ régiment défendait avec bravoure les haies qui bordent le village; le 3^ et le 1P régiment de chasseurs à cheval faisaient une « charge furieuse », refoulaient les Impériaux et les poursuivaient au delà de Bettignies et de Gognies-Cauchies ; l'ennemi perdait 83 prisonniers *.
La panique du 29 avrii avait provoqué dans l'armée de ligne une réaction profonde et salutaire. On se répé-. tait le mot héroïque d'un soldat du 74^ régiment, le grenadier Pie; grièvement blessé, il disait à l'adjudantgénéral Beauharnais : « Mon officier, achevez-moi, que je ne voie pas la honte de cette journée ; je meurs à côté de mon fusil et avec le regret de ne plus le porter *. » Lafayette avait établi dans son armée une rigoureuse discipline. On loua dans la marche qu'elle fit aux derniers jours de juillet l'ordre et la bonne tenue de ses bataillons \ La vie des camps avait exercé sa bienfaisante influence sur les soldats. Les désordres causés par les clubs avaient cessé. Nous parvenons, écrivait Dommartin dès le 20 août 1791 , à mettre la discipline sur un pied où elle n'a jamais été *.
Les troupes de Luckner avaient suivi l'exemple du vieil hussard qu'elles voyaient à leur tète ; elles ont reçu la leçon de l'expérience, disait le maréchal, et ne sont
1 Arch. guerre. Lallemant à Lafayette et Lafayette à Lajard, 29 juin. Lafayette renvoya les oificiers à Mons. Il savait que les Autrichiens répandaient à dessein les bruits les plus odieux sur la cruauté des troupes françaises ; des uhlans, à la vue du chirurgien qui venait panser leurs blessures, avaient jeté des cris terribles ; ils s'imaginaient qu'ion voulait les tuer.
- Monit. du 13 mai ; dans une adresse à Farmée française, l'Assemblée lui recommanda d'imiter le dévouement de d'Assas et le courage du brave Pie (11 juillet).
3 Relation de Laumoy, chef d'état-major, Monit. du 31 juillet.
* De Besancenet, Dommartin, p. 49. Les soldats étaient restés,
f)Our ainsi dire, disciplinés dans leur indiscipline même; au temps de eurs plus granàs excès, ils faisaient leur service comme à l'ordinaire ; s'ils consignaient un officier, ils allaient le chercher et le mettre à leur tête, lorsque venait l'heure de Texercice ; après la manœuvre, ils le ramenaient à son logement. (Bouille, Mém.^ 179.)
plus étraDgères à la guerre. Partout, dans son commandement, on avait strictement exécuté les règlements qu'il prescrivait le 6 mai 1792 : « Habituer les troupes d infanterie à élever des retranchements et des ouvrages de fortification de campagne, à faire de longues mnrches en observant les précautions qui seraient prises a la guerre, exercer la cavalerie et l'artillerie simultanément avec Tinfauterie. » Soult raconte que tous les matins, des corps entiers devaient aller à la découverte ou occuper avant le jour des positions sur la frontière; c'était, dit-il, une fort bonne pratique qui avait pour but d'entretenir la vigilance et d'instruire les troupes des détails du service ^
Au camp de Maulde. Dumouriez avait su ménager à ses soldats de petits succès par une série d'engagements qui semblaient imprévus, mais qu'il calculait adroitement. Dans un de ces combats, un bataillon de volontaires abandonna ses canons et jeta ses fusils ; Dumouriez fit arrêter et garrotter les plus lâches; on leur rasa la tète, on les dépouilla de leur uniforme, on les chassa du camp au milieu des huées et des insultes. Il avait formé deux corps de flanqueurs composés chacun de quatre à cinq cents hommes et les menait tous les jours à la petite guerre; il les renouvelait chaque semaine en les prenant à tour de rôle dans les bataillons; il donnait aux chefs des détachements une instruction détaillée qui leur marquait exactement les chemins, les ponts, les villages, les censés, les moulins, les bois où ils devaient passer a laller et au retour; il exerçait tout son monde à palissader les redoutes, à jeter des ponts sur la Scarpe, à tracer des tranchées: il fixait à chacun son poste, en cas (l'alerte. Il n'y avait plus au camp, dit-il, ni oisiveté ni cabales; on y lisait peu de papiers; les douze mille hommes qu'il renfermait s'aguerrissaient à vue d'oeil et les soldats ramenaient fréquemment des chevaux et des prisonniers '.
' Monit. du 19 iuillet ; Luckner aux généraux, 6 mai (arch. de la guerre' : Soult, Ment., 1854, I. 7.
» Mém. de Dumouriez, I. 242. Des volontaires se olaignaient de manquer d'armes : t Suivez Tarmée à la première bataille, leur dit-il, tous ramasserez les lusils des morts. •
On oublie trop souvent que la réorganisation de presque toutes les parties de notre état militaire avait été préparée par l'Essai général de tactique de Guibert, où tous les généraux de la Révolution apprirent les principes de l'art de la guerre, comme les diplomates apprenaient la politique de l'Europe dans les écrits de Favier. On oublie surtout les travaux de ce conseil de la guerre dont Gribeauval était membre et Guibert secrétaire. Malgré la rigueur pédantesque des ordonnances à la prussienne, les troupes, écrit Lafa^'ette, quoique tracassées mal à propos, avaient gagné beaucoup d'instruction manœuvrière et devenaient de plus en plus disponibles. Le règlement élaboré au camp de Saint-Omer et promulgué en 1791 était, de l'aveu de tous les bons juges, un excellent code de manoeuvres ; c'est, dit le général Foy, un modèle de concision et de clarté, qui resta pour les subalternes le livre de la loi. A la fin de l'année 1791, Mathieu Dumas faisait manœuvrer la garnison de Metz au polygone par régiment et par brigade; il observa que tous les mouvements s'exécutaient avec une scrupuleuse attention et une précision irréprochable ; « dès ce moment il fut aisé de prévoir que, loin d'entraîner la désorganisation de l'armée, la perte d'un si grand nombre d'officiers serait promptement réparée * ».
En réalité, l'émigration fut un bienfait pour l'armée française. La plupart des officiers de l'ancien régime étaient des gentilshommes de province, très fiers, assez insubordonnés, communément dépourvus d'instruction *, et l'émigré Las Cases avoue qu'il lui manquait ainsi qu'à ses camarades une éducation forte et suivie '. Les sousofficiers qui remplacèrent ces officiers en savaient autant qu'eux et même davantage. Il y a entre les uns et les autres, disait Achille Duchatelet, la même ditférence qu'entre les amateurs et les artistes; nous aurons plus d'émulation dans Tarmée et il se trouvera des généraux parmi nos soldats \ Telle est aussi l'opinion de Lafayette,
» Lafavette, Mem., IIL 276 ; Fov. Hist. de la guerre de la P^niif êule, 1827, I, 209 ; Math. Dumas, Souvenirs, I, 512. » Ségur, Mém.^ 1. 127.
• Las Cases, Mémorial de Sainte- Hélène, I, 2.
* Dumont, Souvenirs, 413.
de Bouille, de Liger, de Latour-Foissac, des deux Gay de YeruoD. Lafayette compte parmi les causes de nos succès l'égalité qui permit à tous les talents de parvenir et assure qu'en 1792 la classe des sous-officiers était très distinguée et fort supérieure à celle des autres armées de TEurope. Bouille les connaissait; c'étaient, lit-on dans ses Mémoires, des fils de bourgeois ou de riches artisans bien élevés et auxquels le libertinage avait fait prendre l'état de soldat, depuis longtemps instruits et formés dans les exercices militaires, plus accoutumés que les anciens officiers aux devoirs et à l'obéissance que le service exige *. Liger reconnaît qu'il y avait des ganaches parmi les sergents auxquels on donna l'épaulette, mais il ajoute qu'on trouva dans le nombre des talents très précieux-. On croyait, écrit Latour-Foissac, que les grades seraient livrés à Tignorance; on ne voulait pas se rappeler que souvent les meilleurs généraux avaient été confondus dans les rangs et que l'esprit propre à la nation française, ce sentiment d'honneur qui n'était pas exclusivement l'apanage de la caste nobiliaire, enfin les lumières plus généralement répandues en France et la meilleure composition des troupes étaient autant de causes qui devaient produire des Rose et des Fabert; les descendants des Césars furent battus par des héros qui passaient rapidement de la giberne au commandement en chef des armées ^. Les émigrés, disent les deux Gay de Vernon, furent bien remplacés, parce qu'à la première distribution des grades, on donna la préférence aux plus capables; la chaleur vraie ou affichée du patriotisme n'était pas encore le moyen le plus facile de parvenir, et l'émigration tourna plutôt au profit de l'instruction des troupes et de leur bon esprit de corps*.
Les nouveaux officiers prirent sans peine un grand ascendant sur leurs hommes. Les soldats avaient foi en eux. Les uns, sortis des rangs, ne cherchaient qu'à se
» Lafayette, Mém., IV, 111, 113, 178 . Bouille, Mém..,Z\%.
* Liger, Campagnes des Français pendant la Révolution, 1798, 1, 7,
• Latour-Foissac, Mémoire inédit (arch. guerre).
< Gay de Vernon, Custine et Hourhard, 1844, p. 38 ; J. Gay de Vernon, Essai hist. nr l'organisation de la cavalerie légère. l'853, p. 105.
montrer dignes de leur grade; les autres, désireux de s'élever comme eux, et s'honorant de leur obéir, s'efforçaient à l'envi d'acquérir la profonde connaissance du métier; tous étaient unis par une touchante alliance qu'établissaient la communauté d'origine et la simplicité des mœurs, tous se regardaient comme les membres solidaires d'une même famille, tous, dit Lafayette, soldats, sous-officiers, officiers, étaient pleins du même zèle. Je ne puis, écrivait Biron, dire trop de bien des soldats; ils sont pleins d'ardeur et de patriotisme, prèis à tout entreprendre sous des chefs dont ils ne suspectent pas les principes. Nous aurons bon compte du roi de Sardaigne, mandait Dommartin le 26 septembre, l'ardeur de nos soldats est telle qu'ils ne se donneront pas le temps de construire sur le Var un pont qui faciliterait leur attaque K
Les régiments n'étaient pas au complet, mais le déficit qu'offrait l'armée de ligne ne fut pas aussi considérable qu'on le croyait. Lorsqu'eut lieu l'invasion, il manquait en moyenne cinquante ou soixante hommes à chaque bataillon pour atteindre le chiffre légal. Dans l'armée du Centre, le l^r régiment se composait de 699 soldats; le 24^ de 735; le 81 « de 679 ; le 22*^ de 695, etc. *. Les régiments de cavalerie à deux escadrons comptaient 300 hommes au lieu de 340 On avait puisé sans scrupule dans les deuxièmes bataillons. On avait fait partir les compagnies de grenadiers qu'on réunit en bataillons: Lafayette, puis Dumouriez eurent six bataillons de ces grenadiers qui renforcèrent de 3,000 hommes l'armée du Nord, et 30 compagnies de grenadiers de ligne, comptant 1,920 hommes, se trouvaient au .0 août dans Tarmée du Centre. On forma même dans chaque bataillon de garnison deux compagnies de chasseurs volontaires « choisis parmi les gens de bonne volonté que l'âge, la tournure et la force rendaient les î)1us susceptibles à ce genre de service » et Lajard auiori-
* Lafayette. M^m., III ; Biron à Servan, 23 août farch. guerre) de Besaneenet. Dommartin, 79.
' Voir les états fie situation de Tarmée du Centre 'arch. "-uerrel les plus eiacts, car ils sont de Bertbier (10 août 1792}.
70 Là première invasion prussienne
sait Luckner à « prendre dans les dépôts tout ce qui serait en état de renforcer ses bataillons et ses escadrons de campagne ' ».
D'ailleurs si l'armée de ligne n'était pas assez nombreuse pour repousser l'ennemi, elle trouva, dans les volontaires de 1791 qui formaient environ les deux tiers des troupes, un puissant soutien*.
Il ne faut pas confondre ces volontaires de 1791 avec les volontaires de 1792 qui s'enrôlèrent lorsque le décret du M juillet déclara la patrie en danger. Ceux-ci, tirés, d'après le décret, de la garde nationale et choisis par leurs camarades, ne prirent pas les armes sur un simple appel de l'Assemblée, ils furent en réalité soumis à la réquisition. Ils n'eurent pas le temps de s'instruire et de s'aguerrir. On les forma avec tant de précipitation et d'irrégularité que le ministre de la guerre ignorait leur nombre et leur situation et ne put jamais en tenir un état détaillé. Ils arrivaient en guenilles, sans armes, sans gibernes, sans souliers. Beaucoup n'avaient été séduits que par la solde de quinze sous par jour: ce sont, disait Biron, des gens achetés par les communes et la plupart sans aveu. Il y avait déjà dans les volontaires de 1791 des hommes Incapables de supporter les fatigues de la guerre ^ Mais la levée de 1792 entraîna tous les sujets malingres et chétifs. Duhoux à Soissons, Biron à Strasbourg, Chambarlhac à Fort-Louis se plaignaient de ne recevoir que des enfants, des gens contrefaits et infirmes, qui ne pouvaient soulever leur arme. Le tiers du -ta*^ bataillon de la Haute-Saône, levé le 15 août 1792, se composait de garçons de treize à quatorze ans. Dans tous ces bataillons et leurs dépôts, écrivait Carnot-Feulins, il existe des citoyens qui n'ont ni l'âge ni la force pour remplir le métier auquel ils se sont voués *.
* Lajard à Luckner, 27 juin ; Servan à Luckner et au commandant de l'aimée du Rhin, l»»" juin. (A.rch. guerre et arch. nat., AA, 61.) Le !«' bataillon, dit Lafayette, était tenu au complet par le 2', resté en garnison.
> Latayçtte, M^m., IV. 335.
» Gouveriiuur Morris, cité par Taine (ia Conquête jocobiyie, 331).
* Biron à Servan, 7 septembre ; Duhoux à Servan. 21 et 29 août ; Biron à Pache, 7 novembre ; Chambarlhac à Biron, 17 août; Motmé
L ARMEE FRANÇAISE 7f
Enfin, ces volontaires de 1792 étaient pour la plupart imprégnés de la doctrine jacobine, exaltés, fanatiques, bien moins souples à la discipline que les volontaires de 1791. C'est a la levée de 179?. qu'appartiennent les bataillons de fédérés \ qu'appartiennent ces divisions de gendarmerie parisienne qui menaçaient de couper la tète aux aristocrates de Roye et se disaient autorisées à tout exiger et à tout oser ', ces volontaires d^ nouvelle levée dont parle Biron, plus embarrassants qu'utiles, plus redoutés que désirés par les officiers-généraux ', Pas un général, pas un représentant qui ne blâme les contingents de 1792. Dans les combats livrés en Belgique et sur le Rhin, les bataillons qui se distinguent sont les premiers qu'ait armés leur département, c'est-à-dire des bataillons créés en 1791 ; ceux qui se conduisent mal, sont, à peu d'exceptions près, les bataillons de 1792. Aussi les généraux s'opposaient-ils énergiquement en 1793 à la formation de nouveaux bataillons de volontaires. Biron recommandait de compléter plutôt les anciens bataillons, c'est à-dire ceux de 1791 où «les recrues se formeraient plus rapidement et mieux ^ ». Lorsqu'on voulait, au mois de juillet 1793, envoyer dans la Vendée une division de 6,000 bons soldats, on formait ce détachement en prenant 57 hommes dans chaque régiment de ligne et dans chaque bataillon de volontaires de 1791 '.
Les volontaires de 1791 comptaient en effet dans leurs rangs un grand nombre de jeunes gens instruits, pleins d'enthousiasme, animés par un profond seutiment du devoir et par une force morale qu'ils communiquèrent à l'.urs camarades. Pas un général, pas un officier qui ne loue leur ardeur et leur dévouement. Ils formaient l'élite de la nation, et ce furent, comme on l'a dit, les vrais volontaires, les seuls qui méritèrent ce titre, les seuls à
à Biron, 20 et 25 novembre; Carnot-Feulins à Pache, 2-4 novembre • cp. Roussel, Les Volontaires, 106, 74, 108, 104-105, 127. Ou n'a pas assez remarqué que les documents cités par M. Camille Roussel ne se rapportent j^-uère qu'aux volontaires de 92. 1 On reviendra sur ce point.
* Taine, La Coyiqiiête jacobine, 332 et 334.
' Biron à Servan, 7 septembre (arch. guerre).
* Biron au minisire. 4 lévrier 1793 ; Rousset, 146 5 Gay de Veruon, Cxtstine et Houchard, 188.
peu près qui valurent quelque chose '. Ils avaient, écrit Gouvion Saint-Cyr, l'énergie, l'entrain, la confiance. Ils eurent, assure Gay de Vernon, plus de tenue qu'on ne le croit communément ; ils accouraient aux frontières, enorgueillis de leur nom, de leur nombre et de leur union ; leur patriotisme était fervent, et leur courage appelait la guerre. Ils ont, témoignait Kellermann, enlevé les hommes les plus propres au service. Victor Perrin, le futur duc de Bellune, rappelant plus tard qu'il s'était engagé en 1791, cinq mois après son mariage, dans le 3^ bataillon de la Drôme, s'écriait avec émotion : a 0 sublime élan de 91, que ne puis-je te célébrer dignement • 0 spectacle le plus magnifique que jamais aucune nation ait offert au monde ! 0 jours de patriotisme et ae gloire, échauflez et nous et nos générations de vos feux immortels ' ! »
La plupart des bataillons de 1791 ' élurent pour chefs des hommes dont ils connaissaient le mérite et les services passés. Un article très sage de la loi prescrivait de ne choisir les officiers et sous-officiers de volontaires que parmi « ceux qui avaient précédemment servi dans les milices bourgeoises ou dans les troupes de ligne * ». Les bataillons nationaux eurent donc à leur tète d'an-
1 Susane, Hist. de Vinfanterie, 1. 316.
' Voir outre Gouvion Saint-Cyr, Gay de Vernon, Custine et Bouchard, 38-39 ; Kellermann a Servan, 23 août 'arch. guerre] ; duc de Bellune, Mém., I, 39; il s'était marié le 16 mai 1791 et s'ensai'ea le 12 octobre suivant. Cp. Lavallette, Jlém., I, 149 : i Une toule de jeunes gens bien élevés que la passion de la gloire et une noble ambition avaient réunis sous ies drapeaux. •
î Comme aussi un c rtain nombre des bataillons de 1792 ; on mêle les uns et les autres dans la liste qui suit,
♦ La plupart des bistoriens, pour ne pas dire tous, oublient cet arlicle ossentiel. Les milices bourgeoises ou troupes provinciales, supprimées le 4 mars 1791, offraient, dit Susane [Hist. de l'inf., I, p. 316- 317 et 352; des cadres tout préparés, elles étaient le grenier de réserve Je l'armée et avaient, surtout dans la région du nord-est et sur ies côtes, un véritable esprit militaire. Cp. sur les cboix qjue tirent les volontaires, Foy, Hist. de la guerre de la Péninsule^ I, 'o : « Ou pouvait prévoir que le choix des pairs mettrait le mérite en évidence > ; le fameux rapport de Dubois-Crancé sur i'amalgame : « Il est vraisemblable que les volontaires chercheront parmi leurs frères d'armes les plus sages, les plus instruits pour les commander, • et Gouvion Saint-CjT. Introd. aux mém. sur les camp, des armées du Rhin, p. lxxx%j.
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ciens soldats, et c'est de là, dit Foy, que sont venus presque tous les généraux célèbres dont la France s'honore.
Le 1er bataillon ^^ Lot fut commandé par Bessières ; le \^^ de la Drôme par Bon, ancien soldat du régiment de Bourbon; le lie des Vosges, par Bontemps, ancien soldat de Boi infanterie; le o^ des Bouches-du-Rhône, par Chabran : le 6« de la Drôme, par Championuet, ancien soldat des gardes wallonnes et volontaire du régiment de Bretagne ; le 3^ de ITonne, par Davout, ancien officier de Royal-Champagne ; le i^"" de la Côte-d'Or, par Delaborde et Pille ; le i^r de la Corrèze, par Delmas ; la légion des AUobroges, par Doppet ; le 2*^ du Var, par Gazan; le i^r et le 3^ des Gôtes-du-Nord par Gelin et Félix ; le 8« de la Marne, par Hardy, ancien fourrier à Roj-al-Monsieur ; le 3» des Vosges, par Nicolas Haxo, ancien soldat de Touraine-infanterie et Jean-Louis Dumas qui avait été gendarme pendant trente-trois ans ; le 43<^ des Vosges, par Humbert ; le 2« de la Haute-Vienne, par Joiirdan, enrôlé dès sa seizième année dans l'infanterie ; le 4^ de Seine-et-Oise, par Laharpe ; le 7^ du Jura, par Lecourbe, ancien soldat du régiment d'Angoulême; le 1*=^ de Mayenne-et-Loire, par Lemoine ; le P'' d'Eureet-Loir, par Huet et Marceau ; le i^^" d'IUe-et- Vilaine, par Moreau, le héros de Hohenlinden ; le P^ des Ardennes, par RenéMoreaux; le 3° de la Meuse, par Oudinot, ancien sergent au régiment de ^lédoc ; la légion des Pyrénées, par Pérignon, ancien sous-lieutenant des grenadiers royaux de Guyenne ; le l^r des Vosges, par Raoul ; le 5^ de l'Ain, par Robin : le l^r du Haut-Rhin, par Salomon, ancien capitaine au régiment suisse de Diesbach; le 2e de la Corrèze, par Souham, ancien soldat de Royai- Cavalerie ; le 4^ de l'Ardèche, par Suchet; le 4^^ de la Manche, par Valhubert ; le 5^ des Bouches-du-Rhône, par Victor, ancien artilleur du régiment de Valence. A Paris, le 2<^ bataillon des volontaires élut pour commandants Haquin, Malbrancq et Gratien; le 3^5 Prudhon ; le 6^, Boucret ; le 7« l/ls, Hardy ; le 9^ dis ou de l'Arsenal, Friant; le 1i«ou 12^ de la République, Boussard ; le ba-^ taillon de Molière, Lefebvre ; le P'- bataillon des Lombards, Lavaiette et Vailetaux ; le bataillon de la Com-
mune et des ArciS; Dumoulin; le 3« de la République, Richard ; le 1«^ des grenadiers, Levai *.
Le choix des capitaines fut généralement heureux. Le le"" de la Vendée élisait Belliard ; le 3« de la Meuse, Broussier : le l*"" de l'Aisne, Charpentier ; le l^'" du Finistère, Chassereaux ; le 3^ de la Haute-Garonne, Compans, le l^'" et le 3° du Gers, Dessolles et Delort ; la légion des AUobroges, Dessaix ; le l^^" de Saône-et-Loire,.Duhesme ; le 1 ^^ des volontaires parisiens, Gouvion Saint-Cyr ; le 2»^ de la Marne, Lochet ; le P^ des Lombards, Lorge; le 2^ de l'Aube, Ludot ; le G^des fédérés, Maison ; le i^des Vosges, Marion; le 10^ du Jura, Meunier ; le 2^ et le 7^ du Doubs, Michaud et Morand; le 4^ de la Moselle, Mohtor; le \^' du ^'ord, Mortier qui venait d'être nommé lieutenant de carabiniers ; le 4^ de l'Aisne, Pécheux ; le 3^ de la Haute- Garonne, Pégot ; le pr de la Charente, Piuoteau : le 9^ de la Seine-Inférieure, Rouelle; le 12° des Vosges, Salme; le 4er de l'Hérault, Soulier ; le l^"" du Haut-Rhin, Soult.
Citons encore parmi les adjudants-majors de volontaires qui devinrent plus tard généraux : Brune ^2« de Seine-et-Oise' : Féry (2^ de la Marne); Delaage (1" de Mayenne-et-Loire) ; Masséna (2« du Var) ; Oulié (légion des Pyrénées) : Radet (2° de la Meuse) ; Verdier (2^ de la Haute-Garonne) ; parmi les lieutenants : Bonnet (l^-" de l'Orne) ; Boudet (7^ de la Gironde) ; Heudelet (3^ de la Côte-d'Or); Jacquinot {\^^ de la Meurthe) ; Leclerc (2^ de Seine-et-Oise) ; Mouton (9^ de la Meurthe) ; Sémélé (3« de la Moselle; ; Subervie (2^ du Gers) ; parmi les sous-lieutenants : Defrance (3^ des fédérés nationaux) ; Guilleminot (4^^ du ^'ord) ; Lannes (2» du Gers) ; Romme ^8^ du Jura) ; Vincent (perdes Pyrénées-Orientales) ; parmi les sergentsmajors, Antoine Merlin, frère de Merlin Thionville (4« de
1 Nous avons augmenté du double la liste de Ternaux, mais elle est loin d''être comolète; il faudrait citer encore Pichegru, lieutenant-colonel dun bataillon du Gard ; Malet, capitaine d'un bataillon du Jura ; Pajol. sergent-major du 1" des volontaires du Doubs (21 août 1791) et nommé sous-lieutenant au 92» de ligne le 12 janvier 1792. {Le général Pojol, 1874, I, p. 4 et 5.) Cp. sur les cboix des volontaires parisiens Lavallée, Hist. de Paris, p. 99, et sur les choix des départements les dictionnaires biographiques et les ouvrages spéciaux, comme l'élude do Bouvier sur les Vosges pendant la Révolution, 1885.
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la Moselle^ ; parmi les sergents, Compère {\0^ des volontaires parisiens).
Xes bataillons de 1791 avaient d'abord effrayé les généraux par leur turbulence. Mais peu à peu, comme dans l'armée de ligne, la fermentation se dissipa ; l'ordre se rétablit; les volontaires eux-mêmes firent justice des agitateurs ; ceux du 2« bataillon du Pas-de-Calais forcèrent un officier qui « faisait des bassesses », à donner sa démission ; ceux du 3^ bataillon du Jura protestèrent avec indignation contre la désertion de six d'entre eux ; ceux du 3« bataillon de l'Yonne se calmèrent et devinrent :( très tranquilles » à la voix de Davout. La plupart de ces bataillons, écrit Lafayette qui les a vus de près, étaient excellents. Ils sont, disait Dumouriez. l'espoir de notre résistance par leur bon esprit. Belair, inspectant les volontaires de l'armée du Rhin, n'était mécontent que de deux bataillons sur cinq; il louait les volontaires de la Haute-Saône et citait ceux de Rhône-et- Loire comme exemple aux troupes de ligne. Montesquiou jugeait les volontaires de l'armée du Midi plus instruits et plus sages, plus lestes et plus disciplinés que les soldats de l'armée régulière. Le o^ bataillon des Bouchesdu- Rhône, assure le duc de Bellune, pouvait être comparé aux meilleures troupes pour la tenue, l'ordre et la précision dans les mouvements. A la veille de l'invasion, Laharpe et les officiers du 4^ bataillon de Seine-et-Oise qui tenaient garnison à Rodemack. signaient la promesse de se défendre à outrance et, si la retraite devenait impossible, de faire sauter le château*.
Mais les soldats ne s'improvisent pas, et les volontaires de n91 n'eurent guère que huit a dix mois pour acquérir les fortes qualités nécessaires aux combattants. Malgré le zèle et l'expérience de leurs chefs, malgré leur propre ardeur et leur bonne volonté, ils ne reçurent, en général, qu'une instruction insuffisante. Le temps leur manqua, et le temps seul donne les habitudes militaires.
1 Roussel, Zfs Volontaires, 44-45 ; Mi«« de BlocqueyiHe, Ze maréchfd Davout^ II, 296 ; Lafayette, Mém., IV, 333 ; Dumouriez, rapport du 13 juin, Monit. du 16 : Montesquiou à Servan. 20 mai; duc de Belluue, Jléiii., I, 40 ; Monit. du 29juillet.
Heureusement, où faisait déjà une sorte damalgame. Les bataillons de volontaires, écrivait Victor de Broglie à Narboune, sont bien en général, mais il est intéressant de favoriser le mélange de leurs postes et de leurs services avec les troupes de ligne afin d'accélérer leur instruction. Ce mélange s'opéra partout, et, du haut de la tribune, Aubert-Dubayet le recommandait aux généraux ; il serait très possible, disait-il, d'embrigader les gardes nationales avec les troupes de ligne, c'est-à-dire non pas d'incorporer les hommes, mais de réunir les bataillons. Lorsque Custine allait, dès le commencement de la guerre, se saisir des gorges de Porrentruj% Luckuer lui commandait, avant tout, de composer son corps a peu près également a en troupes de ligne et volontaires nationaux ». Kellermann employa ce système d'embrigadement en Alsace, et le l^r bataillon du Haut-Rhin, où Soult était capitaine, appartenait à la même brigade que le iS^ d'infanterie. Lafaj-ette divisa son corps de bataille en huit brigades, composées chacune de deux bataillons de volontaires et d'un régiment de ligne. Le régiment de troupes régulières occupait le centre, et son colonel commandait la brigade. Durant la campagne de 1 792, le 1 ^r bataillon de l'Aisne et le 3^ de Paris furent toujours adjoints au 43^ d'infanterie; le 4® de la Marne et le 1er de la Vienne au 35*^ de ligne ; le 1« de la Marne et le 1^^ de la Sarthe au 94^; le \^ de la Meurthe et le 2^ de Saône-et- Loire au 17^ ; le l^r de l'Allier et le l^r de la Charente au 29e; le l^'" de la Seine-Inférieure et le 3*^ des Vosges au 98« ; le 4« des Ardennes et le o« de la Meurthe au 71^; le 2e de la Marne et le 3^ du Nord au 99^. Dumouriez garda l'ordre de bataille établi par Lafayette et forma constamment ses lignes en plaçant un régiment de l'armée régulière entre deux bataillons nationaux. Il envoyait au secours de Verdun un bataillon de volontaires, mais en ie faisant soutenir par le 17^ d'infanterie. Il postait au défilé de la Groix-au-Bois le 2*^ bataillon de la Meuse auquel il joignait le 71 ^ de ligne et un escadron de dragons. Son lieutenant Dillon mettait à la côte de Biesme trois régiments d'infanterie à côté des volontaires et aux Islettes un régiment de hussards et une centaine de vieux soldats a côlé de cent volontaires des Vosges. La fidélité
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des troupes de ligne, a dit Beaulieu, était encore suspec tee, mais les volontaires les surveillaient, sans qu'on leur en eât donné la mission, et les vieux régiments ne pouvaient avoir d'autre ambition que de soutenir en présence de l'ennemi leur réputation de bravoure ; ceux qui devaient se battre le mieux, furent précisément ceux qui se battirent le moins, mais ils furent utiles à forcer les autres à se battre, et ceux-ci s'en acquittèrent très bien^
Un grand nombre de ces volontaires montrèrent du courage. Leur contact incessant avec les troupes de ligne leur avait donné Faplomb et la solidité. Ce n'est que de la faïence bleue, disaient les émigrés par allusion à l'uniforme des volontaires ; mais on avait eu l'occasion de présenter cette faïence au premier feu pour la durcir V A la déroute de Mons, le 2« bataillon de Paris fit rougir de leur lâcheté le o^ et le 6» dragons; je ne connais pas, disait Biron, de bataillon plus brave, plus ferme, plus soumis aux ordres qu'on lui donne. Le pr bataillon de Mayenne-et-Loire se décourageait après la prise de Verdun, mais quelques jours plus tard, à Dommartin-sous- Hans, il résistait à la panique. Le pr d'Eure-et-Loir assaillait hardiment les Hessois. Lel^rde la Haute-Saône et le 2^ de la Moselle, que Kellermann avait encadrés dans son armée de ligne, firent preuve d'une étonnante fermeté dans la journée du 20 septembre, et leur général louait cette « brave garde nationale formée depuis quelque temps». Le l«r de la Corrèze, dont le directoire de
• Victor de Brog'lie à Narbonne, 9 janvier ; Luckner à Custine, 3 mai (arch. pruerre) ; Soult, Além.^ I, 7 ; Lafayette, Mém., IV, 335 ; ordres de bataille du 20 août et du 20 septembre farmée du Nord, arch.
fuerre); Dumouriez à Galbaud, 28 août; Mémoire de Chazot {id.); loney, The Campaign (ordre de bataille de Dillon, 61-63); Beaulieu, IV, 17o-lT6. Les généraux, dit Dubois-Crancé dans son rapport du 7 féj'rier 1793, ont constamment, dans la campagne dernière, mis de bri3;a€e ensemble les bataillons de ligne et les bataillons de volontaires. Dès 1792, écrit d'Ardenne dans son Hist. des hussards dt Zieten, on remarqua l'énorme talent d'organisation (das énorme Organisationstalent) des Français.
* Le mot est de Liger, L 30. Les volontaires qui joignirent le3 armées, dit GrïmoaTà' {Tableau hist.. I, 362), suppléèrent au défaut d'instruction par une valeur indomptable.
l'Oise avait dénoncé les désordres, donna dans le Hundsrûck l'exemple de la vaillance *.
Les volontaires de 1791 avaient donc pris insensiblement l'esprit des troupes régulières, et une généreuse concurrence s'était établie entre les milices nouvelles et les vieux corps. L'organisation des volontaires, dit le général Pamphile Lacroix, excitait leur émulation et les mettait en rivalité avec les troapes de ligne*. Les querelles qu'avait causées la différence d'origine et d'uniforme, cessèrent à l'approche de l'ennemi. Je vous montrerai, écrivait Dumouriez à Gouthon, une armée brùianl de zèle, de courage, de civisme et surtout de fraternité^.
Ce fut cette armée composée de troupes de ligne et de volontaires de 1791 qui tint tète à l'invasion, a On ne peut, dit le Prussien Minutoli, comparer ces carmagnoles déguenillés aux soldats des Hoche et des Bonaparte, mais, malgré la panique du 15 septembre, il faut reconnaître leur bravoure ; les troupes bien organisées et conduites par des officiers qui connaissaient la guerre, se sont presque toujours bien battues et n'ont été que dans des cas extrêmement rares la victime de l'inexpérience*. »
Bailleurs, le général qui dirigea la résistance se garda d'exposer l'armée aux risques d'une bataille en rase campagne, Dumouriez transporta le théâtre de la guerre aux Islettes, à Grandpré, en as'ant de Sainte-Menehould, dans la région boisée et boueuse de l'Argonne. Il sut affaiblir l'adversaire et fortifier ses propres troupes, soit en ne livrant que de petits combats, soit en défendant des positions avantageuses. Ce genre de lutte était inévitable. Les journalistes le désapprouvaient et disaient hautement qu'il fallait attaquer, que l'attaque seule était digne des Français et de leur courage, que le gain d'une bataille purgerait d'ennemis le territoire et assurerait la paix*. Mais tous les généraux se prononçaient pour une
1 Biron à de Grave, 2 mai ; Kellermann à Servan, 23 septembre ; Gay de Vernon, Custine et Rouchard. 119, 123-124. (11 ne cesse de louer la constance, Tintelligence, la bravoure des Conéziensj.
* Notes historiçues sur la guerre de ^792-(arch. guerre). 3 Correspond, de Coulhon, 180, lettre du 3 août.
* Minutoli, Erinnerungen, 184o, p. 120.
5 Eévûl. de Farts, de Prudhomine, 25 aoùl-l«' septembre, 380.
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stricte défensive. Dans la position où nous nous trouvons, écrivait Luckner ou plutôt son chef d'état-major, Victor de Broglie, celle qui destine les généraux français à mener à l'ennemi des soldats peu accoutumés aux' fatigues, courageux par élan, mais sans cette habitude de la guerre qui seule en fait apprécier les dangers, la vraie tactique à observer, c'est d'environner chaque camp d'ouvrages et de retranchements imposants, de ne se livrer qu'à des attaques de postes, d'éviter toute rencontre en plaine, de choisir des positions fortes et inattaquables, d'aguerrir successivement par de petites rencontres, mais habituelles, mais journalières, ceux qui passeraient facilement, subitement même, de l'ardeur la plus vive au découragement le plus absolu *. Le vieux Lamorlière était du même avis. Il serait possible, disait-il, d'éviter toute espèce de revers et de tirer un parti très avantageux de la volonté d-^s citoyens en prenant pour quelques semaines au moins des rassemblements considérables derrière des camps retranchés ou de fortes positions *. C'est ce que fit Dumouriez. On adopta pour maxime, rapporte un auteur allemand, de changer la grande guerre en une série d'engagements isolés, et cette maxime s'appliqua sur le terrain coupé de Grandpré et de Glermont ; Yalmy même n'est qu'un combat de poste*. Cette nouvelle manière de combattre était favorable à l'infanterie qu'on n'avait pu dresser et instruire aussi bien que l'infanterie prussienne. Déjà Lafayette avait introduit dans son armée une manœuvre encore inconnue qui convenait particulièrement à l'ardeur du soldat français, à son intelligence remuante et à la prestesse de ses mouvements. Il imagina de couvrir la masse agissante des troupes par un rideau de nombreux tirailleurs qui profitaient des accidents du terrain pour se porter aussi loin que possible, lestes, résolus, toujours prêts à suivre leur pointe ou à regagner le gros de l'armée. Il se rappelait que le marquis de Pescaire avait gagné la ba-
* Luckner à de Grave, 5 mai 'arch. guerre). ' Jd. Lamorlière à Lajard, 10 juillet.
5 Bemer/ncngen ûber die franzôsische Armée der neuesten Zeit fanonyme], 1808, p. 2-4.
taille de Pavie en lançant pêle-mêle et sans ordre 1,500 arquebusiers bien exercés au milieu de l'ordonnance française. Il se souvenait que le duc de Guise proposait d'envoj'er de la même façon 1,500 soldats expérimentés contre les bataillons suisses ou les reîtres qu'ils a perceraient à jour et larderaient d'arquebusades comme canards* ». Durant la guérilla qui précéda la véritable guerre, du mois de mai au mois d'août, Lafayette accoutuma ses troupes à cette tactique. Toutes les fois qu'elles faisaient un mouvement, elles jetaient en avant et lâchaient à laventure une foule de tirailleurs. Cette innovation, consacrée par le succès, devint une partie essentielle de lart militaire. Ce furent les tirailleurs qui décidèrent la victoire de Jemmapes. Leur emploi en grandes bandes date de la campagne de l'Argonne. Il s'agissait, il est vrai, de se défendre et non pas d'attaquer; mais les Prussiens commirent la faute de s'étendre et de se développer démesurément; les soldats français en profitèrent avec esprit; ils se dispersèrent en tirailleurs, trouvèrent des postes favorables, obligèrent les ennemis à détacher aussi des tirailleurs pour les combattre; il n'y eut pas de grande bataille, mais ces escarmouches aguerrirent l'infanterie française et la préparèrent à des opérations plus vastes*.
Notre infanterie pouvait donc se présenter aux envahisseurs sans trop de désavantage. La cavalerie ne valait pas la cavalerie prussienne. iSéanmoins, écrit Gay de Yernon, elle avait cette instruction parfaite qu'on ne peut atteindre qu'à la suite d'une longue paix, car notre sol n'est pas habité par des cavaliers de naissance, et nos paysans, nos artisans sont lents à s'identifier avec les chevaux^. Elle était, dit Lafayette, manœuvrière, bien
* Lafayette, Mém., III, 296 ; il cite le récit de Brantôme sur cette • confuse et nouvelle forme de combat ».
* Marbot, Remarques critiques sur l'ouvrage de M. le lietitenant-
fénéral Rognât. IS'.lO, p. 60-62 ; Vial, Cours d art et d'histoire milit,^ , 189 ; Foy, Hist. de la guerre de la Péninsule, I, 101-102 ; Liger, I, 43. Minutoli reconnaît que les S^hûtzen prussiens étaient moins habiles que les tirailleurs français : « Ohne aile Hehi gesagt, minder gewandt » {der Feldzug der Verbiindeten, 1847, p. 13j. » Gay de Yernon, Custine et Bouchard. 39-40.
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montée, et lorsque les alliés rinterrogèrent à Luxembourg sur l'état de son armée, il répondit fièrement qu'il avait confiance dans la cavalerie française et qu'elle se battrait bien'. Il disait vrai. Exercée de longue date et dirigée par des chefs hardis et habiles, par Stengel, par Pully, par Frége ville, par Nordmann, par les officiers qu'on nommait sous l'ancien régime les officiers de fortune et qu'on appela pendant la Révolution les vieilles culottes de peau, la cavalerie se battit avec bravoure. Nos chasseurs, rapporte un historien militaire, prouvèrent, dès leurs premières rencontres avec l'ennemi en Champagne et sur le Rhin, qu'ils n'étaient inférieurs ni pour le courage ni pour les ruses du métier aux Intelligents et entreprenants hussards prussiens d'Eben et de Wolfradt -. On verra dans le cours de ce récit leur acharnement au combat de Fontoy, l'intrépidité du fameux régiment de Chamborant à Montcheutin, l'audace des hussards qui retardèrent la marche des Prussiens sur les rives de la Tourbe ou harcelèrent leurs convois, la belle contenance des carabiniers' au mamelon de la Lune et le saug-froid des dragons de l'armée du Centre pendant la canonnade de Valmy.
Mais ce qui donnait à l'armée française un incontestable avantage sur l'armée prussienne, c'était l'artillerie. Elle est, disait Lafayette, notre seul point de supériorité sur les ennemis. Dans tous les récits de la campagne,
' Vivenot, Quellen, II, 211 (Esterhazy à Spielmann).
* J. Gay de Vernon, Not. histor. sur le S" régiment de chasseurs à cheval, 1853, p. 168, et Essai sur l'hist. de l'organ. de la cavalerie légère, ibid., p. 106.
^ Les carabiniers formaient alors deux régiments compose's chacun de quatre escadrons. Les deux régiments firent brigade pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire. Leur dépôt était à Metz. On les regardait comme les grenadiers des troupes à cheval et ils ne se recrutaient que parmi les autres corps ; chaque régiment de cavalerie leur fournissait six hommes, ayant au moins 5 pieds 4 pouces 1/2 de taille (De Juzancourt, Not. sur les carabiniers^ 1877). Houchard réclamait, le 9 août 1793, ['étonnant régiment des carabiniers de l'armée de la Moselle (Gay de Vernon. Custine et Houchard, p. 227). Nous devons, disaient les commissaires de lAssemblée législative, rendre particulièrement justice au civisme pur des carabiniers; ils ont des premiers crié Vive la nation. Vive la liberté et l'égalité (Monit. du 31 août 1792J. ^ ^
VALMT, 5.
dans tous les mémoires des contemporains, revient la même phrase consacrée et comme proverbiale : a L'artillerie française est la première de l'Europe' ». Seule de toutes les armes, elle n'avait pas été désorganisée par la Révolution; seule, elle avait fidèlement conservé, a travers toutes les agitations, sa discipline, son instruction et son esprit militaire. Quoi qu'ait dit Gouviou Saint- Cyr, beaucoup d'olficiers d'artillerie avaient émigré; du 1^'" septembre I79t au 15 juillet 1792, cent sept étaient partis sans donner leur démission; quelques élèves de l'école de Châlons, entre autres Duroc, avaient pris du service dans l'armée des princes; Lafayette constatait un « déficit effrayant » dans les canonniers ; Biron avouait que l'armée du Rhin avait perdu un très grand nombre darlilleurs, et on peut assurer que le tiers des officiers de l'arme abandonna la France *.
Néanmoins, dans l'artillerie comme dans l'infanterie et la cavalerie, ceux qui restaient prirent la place de ceux qui partaient : les capitaines devinrent chefs de bataillon ; les lieutenants, capitaines; les sous-officiers, officiers. Bonaparte, lieutenant en premier au mois de juin 1791, était nommé capitaine à l'ancienneté le 11 septembre 1792 Au 1^"" avril 1793, l'ancien régiment de la
' Lafavette à Lajard, 2o juin (arch. o^uerre), et Mém., III, 276 ; Bouille. ^Mém., 319; Toulongeon, II, 327 ; Pellenc, Lombard, Frédéric II, elc. ; cp. surtout le témoiirna<2:e de Napoléon (Las Cases, Mém. de Sainte-Hélène^ V, 74) : * Celait le corps le meilleur, le mieux composé de l'Europe. »
2 Gouvion Saint-Cyr, 7;î??*o<?., Ixxvii. — Arch, nat.,AA6I, t éiatdes officiers d'artillerie qui ont abardonné leur emploi » : 1 maréchal de camp. \ colonel, 2 lieutenants-colonels, 63 capitaines, 36 lieutenants, 2 aides de camp et 2 adjudants-majors (14 capitaines dans le \" régiment: 11 capitaines et 9 lieutenants dans le 2' ; 6 capitaines et 3 lieutenants dans le 3' ; 4 capitaines et 11 lieutenants dans le 4» ; 21 caf)itaines et 8 lieutenants dans le G' ; le 5" et le 7* rétriraents n"ont, 'un que 2 capitaines et 2 lieutenants, l'autre que 1 capitaine et 1 lieutenant émigrés). Cp. duc de Raguse, Mém., I, 26 ; Lafayette à Lajard. 26 juin ; Biron à Servan. 21 août (arch. guerre). Un décret du 23 mai porte qu' « il est instant de remplacer dans les compagnies d'artillerie les places d'officiers vacantes par de nombreuses démissions ». — Il en était de même pour le génie : il fut si dénué de sujets, dit Liger (I, 7), que le service ne se fit que par des élèves tirés des ponts et chaussées.
Fère comptait vingt-sept capitaines parvenus par les grades et qui n'étaient encore en ITSo que sergents ou sergents-majors dans ce même régiment '.
L'émigration fut d'ailleurs moins considérable dans l'artillerie et le génie que dans les autres armes. Gay de Vernon en donne finement la raison. « On ne vit pas, dit-il, émigrer Champmorin, Meunier, d'Arçon, Doyré, d'Hangest, d'Aboville, d'Urtubie et leurs successeurs les plus proches et les plus illustres, Marescot, Dejean, Chasseloup-Laubat, Tbolosé, Eblé, Lariboisière, Senarmont. Mais dans ces corps spéciaux, le service et le genre d'instruction tenaient l'officier éloigné de la cour et rapproché du territoire national. L'exemple des seigneurs de Versailles et des oisifs gentilshommes de province ne pouvait être contagieux pour des militaires occupés de travaux utiles. Les souvenirs et les habitudes font partie du patriotisme; un ingénieur s'attache au sol qu'il a fouillé, l'artilleur à l'arsenal quil a construit; on aime doublement son pays quand on l'a retranché et armé*. »
Il faut ajouter que les officiers des armes spéciales étaient dispensés de la preuve de quatre degrés de noblesse qu'exigeaient les ordonnances de 1781 et de 1788. Il y avait par conséquent dans Tartillerie beaucoup de roturiers naturellement dévoués au nouvel ordre de choses; ceux-là entraînèrent les autres. Au 4^ régiment qui tenait garnison à Valence, les capitaines Gouvion, Vaubois, Faultrier, Borthon, Villantroys, de Sugny, Songis, Ducos de Lahitte, Pernetty, Taviel, les lieutenants Bonaparte et d'Anthouard s'étaient déclarés pour la Révolution. Ce régiment-ci, écrivait le futur empereur, est très sûr en soldats, sergerits et la moitié des officiers. Lui-même lisait régulièrement à sa compagnie les articles du Moniteur et s'était fait affilier au club de Valence dont il devint secrétaire. Un capitaine
» lun^cr, Bonaparte, I, 329-334, et II, o06-o07 ; Journal milit., \192, I, 316-317; un décret du 23 mai accordait aux sous-ofûciers la moitié des places vacantes de lieutenant en second.
' Gav de Vernon, Custine et Hoxichard, 40-41 ; Lafayette, Mém.^ 111, 278.
d'artillerie proposait au club de Maubeuge de briser la couronne royale en quatre-vingt-trois parties qui seraient envoyées à chacun des quatre-vingt-trois départements. Au camp de Sedan les artilleurs se soulevaient les premiers en laveur du 1 0 août et le lieutenant-colonel du 6« régiment. Galbaud, dénonçait au Moniteur les projets de Lafayette. A l'école de Chàlons, cinq élèves, entre autres Deraarçay et Foy, étaient membres du club jacobin. Lorsque l'artillerie de la garnison de Metz marcha sur Varennes, à la nouvelle de l'arrestation de Louis XVI, elle dit à ses officiers que le premier coup de canon serait pour la voiture royale, et le second, pour eux, s'ils ne faisaient pas leur devoir ^
Ce corps, presque entièrement républicain, était excellent. L'ancienne monarchie avait fait beaucoup pour Tartillerie. Elle mit successivement à la tète de l'arme M. de Valiière, lieutenant-général, a homme qui avait poussé le service de l'artillerie aussi loin qu'il peut aller* » et, après Valiière, ce Gribeauval que la P'rance devrait honorer à l'égal de Vauban.
Valiière réglementa sévèrement l'admission et l'avancement dans le corps de lartillerie ; il fallait subir un examen pour parvenir au grade de capitaine en second. Il développa les écoles où soldats et officiers tenus sans cesse en haleine, formés par de continuels exercices, acquirent une forte instruction à la fois théorique et pratique. Il établit la fixité des calibres et l'uniformité des pièces.
Gribeauval, placé en I7T6 à la tête de l'arme avec le titre de premier inspecteur-général, sut combiner ce qu'il
» lunir, Bonaparte. II, 83: duc de Bellune. Mém.. I, 33-34 ; Romain, Soiiv. d'un officie'- royaliste, II, 138-139, 141-142, 155 (il était capitaine en second dans le régiment de Bonaparte) : de Besancenet, Boinmartin,^^; Monit. an 11 aoilt ; duc de Raguse, Méin., I, 23; Bouille, Àle'm., 265-2fi6. On sait que la Convention compta parmi ses membres trois ofûciers d'artillerie, Lacombe Saint-Michel, Aubry, d'EspinassT, et cinq officiers du génie, Carnot, Prieur de la Côted'Or, Letourneur, de Calon, Varlet. Cette tradition de républicanisme survécut à tous les régimes. Cn. Balzac, la Duchesse de Langeais f les opinions libérales et presque répoblicaines que professait i'artiUerie » .
» Voltaire, Siècle de Louis -TT, X.
l'armée française 85
avait trouvé de bon et d'utile en Autriche et en France, et former ainsi, comme il disait, une artillerie qui déciderait presque toutes les actions. Il varia les engins selon les besoins de leur emploi. Il créa un matériel distinct pour chacun des services de campagne, de siège, de place et de côte. Il rendit plus courtes les proportions des pièces, introduisit un obusier du calibre de six pouces et limita à «rois ^12, 8, 4) les calibres des canons pour la guerre de campagne. Il adopta la hausse et sépara Tavant-train de raffut en les reliant par la prolonge. Tout ce qui sortait des arsenaux eut des dimensions exactes et précises. L'artillerie forma sept régiments ; chaque compagnie dut prendre soin de son propre matériel; les mêmes officiers et les mêmes soldats furent attachés constamment aux mêmes pièces; linfanterie n'aida plus les canoniiiers qui firent seuls leur service et eurent chacun leur fonction spéciale. Gribeauval mourut en 4789, mais il léguait à la Révolution un recueil d'ordonnances qui réglementait minutieusement tous les détails de l'instruction et du service de l'artillerie, un matériel uniforme d'une grande mobilité et d'une solidité à toute épreuve, enfin un corps admirable auquel de sages dispositions et des exercices fréquents avaient donné l'expérience, la fermeté, la justesse et la rapidité du tir^ Foy témoigne qu'on ne trouvait que dans l'artillerie française l'universalité des connaissances et la fécondité des ressources. Les officiers sortis des écoles spéciales, raconte le duc de Bellune, joignaient l'instruction la plus solide à l'éducation la plus brillante; les sous-officiers vieillis dans leur emploi formaient une classe vraiment respectable; les soldats étaient l'élite de la population militaire; à Valence, le 4° régiment continuait a se montrer aussi docile qu'il devait bientôt se montrer entreprenant sur le champ de bataille ; il conserva ses habitudes
' Favé, Hist. et tactique des trois armes et plus partie, de l'artillerie de campagne, 1845, p. 14o-lo4, et Etudes sur le passé et revenir de V artillerie, t. IV, Eist. des progrès de l'artillerie, II. p. iOT et suiv.; Mention, Saint-Germain, 1884, p. 161-185. Cp. de Besancenet, Dommartin, 30 : • On se levait à cinq heures du matin pour aller au polygone et on travaillait toute la journée • (en 1786}.
de subordination et ne permit pas que le moindre excès vînt flétrir son drapeau'.
Mais la France n'avait pas encore d'artillerie à cheval. Lafayette la lui donna. Il obtint de l'Assemblée constituante la création de deux compagnies d'artillerie volante; l'une, à son armée, fut comm.andée par le capitaine Barrois; l'autre, à l'armée de Luckner, par le capitaine Chanteclair. Mais ces deux compagnies ne suffisaient pas. J'ai causé sur cet objet, disait Lafayette au ministre, avec Frédéric II, le prince Henri, le duc de Brunswick, Môllendorf, avec Loudon et Lacy et les principaux généraux de Prusse et d'Autriche ; la prompte formation d'une artillerie achevai est un des plus grands services que le ministre de la guerre puisse rendre à l'armée française. Ce fut sous son commandement que l'artillerie légère obtint ses premiers succès. Les Impériaux avaient beaucoup souffert à Glisuelle du feu des quatre pièces que commandait le capitaine Barrois ; mon goût pour cette arme, écrivait Lafayette à Lajard, s'est encore augmenté et si j'avais à me battre dans la position étendue que j'occupe, je suis bien sûr que mes quatre pièces seraient dune grande utilité; mais, ajoutait-il, je vous recommande avec la plus vive instance de former tout de suite mes compagnies; je voudrais en avoir au moins quatre, une à l'avant- garde, une à la réserve, et deux a chaque aile. Il ne cessait de recommander l'artillerie à cheval, « cette arme excellente », et souhaitait que toutes les pièces de 8 et tous les obusiers de son armée fussent servis par des canonniers montés. Un décret du 29 avril 1792, proposé par un ancien officier de l'arme, Lacombe Saint-Michel, décida que le corps de l'artillerie serait augmenté de neuf compagnies de canonniers à cheval: deux furent attachées au 1^'" et au 2^ régiment, et une à chacun des cinq autres *
• Duc de Bellune, Mém., I, 26 et 33-34; Fov, Hist. des guerres de la Péninsule, I, 294-295.
' Latayette à de Grave. 21 avril, et à Lajard, 22 et 25 juin ; Mém,, III, 297 et 440-441; Journal tni.tt., 1792, 203-204. Il l'aut dire, pourtant que Mathieu Dumas [Souvenirs, I, 514-517) revendique rhonoeur d'avoir lormé la première compa;.a;ie d'artillerie à cheval. En 17U1, à Metz, il demanda au réfiiment d'artillerie cinquante ca-
Cette supériorité de l'artillerie eut sur le moral de l'armée plus d'influence qu'on ne le croit d'ordinaire. Le soldat comptait sur cette puissante protection; il savait que les batteries seraient toujours habilement disposées et parfaitement servies ; c'est du succès de cette arme, observe Dumouriez, que dépend la confiance des troupes et leur courage se refroidit sensiblement, lorsqu'elles voient leur artillerie recevoir un échec ou se rebuter'.
Il reste à parler de l'intendance. Elle avait à sa tète des hommes probes et vigilants qui montrèrent autant d'activité que de rigidité dans leurs fonctions; c'étaient les commissaires-ordonnateurs * Petitjean qui suivit, le 12 septembre, le corps de Chazot et fut, après Yalmy, attaché à l'avant-garde de Beurnonville ; Malus, dont Dumouriez ne pouvait trop louer le zèle et les talents; Boyer, qui envoyait les fourrages et « rendit les services les plus importants »^; l'intègre Petiet, qui fut ministre de la guerre sous le Directoire et réprima si sévèrement les désordres et les rapines de ses subordonnés. La régie des vivres de l'armée, dit Dumouriez, avait été portée au point de la perfection par soixante années d'expérience*. Elle assura toujours la subsistance des armées et les opérations des généraux. Les provisions de guerre firent quelquefois défaut, celles de bouche ne manquèrent jamais, au moins par la faute de l'adminis-
valiers de bonne volonté et au 12« régiment de chasseurs à cheval cinquante autres cavaliers ; celte compairnie de cent hommes fut commandée par le capitaine Barrois et le lieutenant Debelle ; « après six semaines d'exercice, elle était suffisamment instruite pour manœuvrer en li?ne ».
' Dumouriez, Mém., I, 413, Du reste, la guerre eut lieu dans un
{)ays coupé, et, dit Bonaparte dans le Hov.per de Beaucaire, c'est dans es pays coupés que par la vivacité des mouvements, l'exactitude du service et la justesse de l'évaluation des dislances le bon artilleur a la supériorité.
' Un décret du 10 avril portait qu'on nommerait commissaires-ordonnateurs ceux qui seraient les plus propres à remplir ces fonctions, sans égard à leur ancienneté. Journal niiiit., 1792, I. 243.
* Concsj). de Dumouriez avec Pache, 1793, p. 28, 146, 184. Citons encore à l'armée du Centre Blanchard et à l'armée du Rhin Villemanzy qui devint pair de France et qui avait été intendant de l'armée de nochambcau en Amérique (Ségur, Mém., I, 252).
* Dumouriez, Mem., I, 354.
tration militaire. L'armée française fut mieux ravitaillée en 1792 qu'elle le fut en '1870, dans la même contrée. Lorsque Dumouriez parut devant la Convention, au retour de la campagne, il rendit hommage a ceux qui avaient su, malgré la saison et la fange des chemins et les mouvements imprévus des troupes, entretenir l'abondance dans son camp; c'est à leurs soins, dit le général, qu'on doit la bonne santé du soldat ^
Enfin, dernier et grand avantage, l'unité de commandement fut établie après le 10 août. Les forces que la France opposait à l'invasion se réunirent sous une même autorité, celle de Dumouriez. Si les ennemis, écrivait Victor de Broglie à la fin de mai, exécutent une attaque sur notre territoire, je ne sais vraiment de quelle manière les difîerents pouvoirs militaires, maintenant indépendants les uns des autres, pourraient se concerter pour opposer une résistance combinée*. Il n'y eut après le 10 août qu'une volonté. Lafayette craignait les généraux prussiens^; Luckner, qu'on afTubla du titre de généralissime, était timide et incapable; Dumouriez alla tête levée et osa. Du 28 août au 20 septembre, il est seul en face de l'armée prussienne, et s'il commet des fautes, il les répare aussitôt. Il y a plusieurs chefs dans le camp des alliés; il n'y a qu'un chef dans l'armée française, un chef résolu à harrer par tous les moj'ens, par les négociations comme par la guerre, le chemin de Paris aux alliés. En réalité, pendant toute la campagne. Dumouriez exerça la dictature diplomatique et militaire: il n'en fit qu'à sa tête et n'écouta ni les conseils du ministre, ni les clabauderies des journalistes et de ses officiers, ni les terreurs de Paris. Les coalisés furent indécis et faibles; Dumouriez seul fut agissant, et, lorsque dans les derniers jours de septembre, des conflits d'autorité s'éle-
* Séance du 12 octobre, Monit. du 13. Cp. Foy, Hist. des guerres de la Péninsule, I, 138 : « La défaveur qui s'attacha aux vieilles institutions ne fit que les eftleurer (les vivriers}. Leur corps, a peu près intact et parlant riche en traditions, se renforça de sujets distingués. »
* Victor de Broglie à Servan, 21 mai (arch. guerre).
^ Lafayette à Lajard. 25 juin : c ... Je suis destiné à combattre les régiments et, qui pis est. les généraux prussiens. » Il n'a pas reproduit ce fragment de lettre dans ses Mémoires.
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vèrent entre Kellermann et lui, il sut encore imposer son plan, garder la direction de la guerre, tenir dans ses mains, jusqu'à la retraite des Prussiens, le commandement des troupes qui défendaient la frontière de Champagne ^
' Lafayette. Mé'm., IV, 113 ; il ne faut pas oublier, dit-il dans une note familière sur les causes des succès de 1792, le débarras des maîtresses, favoris, généraux de cour, etc. La grandeur du danger, dit Dumouriez de lui-même, avait réuni les esprits autour de lui et forcé la France à l'écouter, à lui obéir et à le seconder [Mém., II, 79).